Brísinga-men, la Guirlande de Flammes de Freyja

 

Avant-propos

 

Il est difficile de ‘raconter’ ce mythe car on le connait soit par une seule strophe d’un poème des années 970 qui décrit les dessins figurés sur un bouclier d’apparat, soit aussi par une légende tardive, imprégnée de l’esprit du Moyen Âge et datant d’environ 1400.

Le poème décrit sans commentaire ce qu’on voit sur le bouclier c’est-à-dire que le dieu Heimdall, le « fils de huit plus une vagues », s’est battu avec Loki pour lui reprendre le « mögr haf-nýra fögru (très (de_la_)mer-les_reins beaux) » et on sait qu’un ‘rein-de-la-mer’ est une perle. Heimdall a donc récupéré les ‘très belles perles’. Les perles sont encore utilisées pour faire des colliers mais les rares représentations antiques de Freyja la montrent parée d’une sorte de pectoral, ou d’une très large ceinture. Nous avons une description plus détaillée de ce pectoral autour des vers 1200 du fameux poème anglo-saxon Beowulf qui le décrit comme un « mene, sigle ond sincfæt (joyau/collier/précieux et récipient) ». Ainsi, on peut se le représenter comme un large plastron en perles qui pouvait contenir de petits objets. Enfin, on est certain que Freyja portait un « men Brísinga (pectoral des ‘Brísingr’ ou des flammes) ». En effet, lorsque le géant Thrym exige d’épouser Freyja pour rendre son marteau à Thorr, elle se met en fureur, fait trembler Asgardh et « stökk þat it mikla men Brísinga (sauta de cela beaucoup le pectoral de flammes (ou des Brísingr) », c’est-à-dire que cette fureur fait sauter le ‘collier’. S’il se détache vraiment, ses lanières d’attache peuvent céder aux respirations brutales de Freyja alors qu’un vrai collier ne pourrait que se balancer. Et ceci constitue l’ensemble, bien réduit, de ce que nous savons sans aucun doute de ce collier.

Quant à la légende tardive que j’ai évoquée plus haut, elle a été, comme c’est normal, visiblement imprégnée de christianisme dans la mesure où les dieux sont de simples humains. Le mythe original y a été reconstruit selon une vision chrétienne. Dans ces conditions, il m’a semblé honnête de reconstruire ce mythe selon une vision païenne. Des épisodes de la légende tardive, nous ne garderons pas ceux où Freyja est ridiculisée et nous placerons toute l’histoire dans une atmosphère magique en accord avec ce que l’on sait de Freyja et de la société viking païenne.

 

Le mythe ‘reconstruit’ selon un point de vue païen

 

Nous savons que la déesse Freyja avait été adoptée par les Ases, comme une sorte d’otage à la fin de la guerre entre les Ases et les Vanes. Voilà donc cette déesse Vane plongée dans un milieu nouveau pour elle, celui des guerriers. Ceux-ci la regardaient sans doute comme la grande maîtresse du ‘repos des guerriers’ semblable à la déesse Ishtar des Akkadiens. Mais quelle insulte pour la déesse des femmes libres et habituées à partager le pouvoir avec les hommes, tout comme la déesse sumérienne Inanna ! Elle se rendit compte que la magie quotidienne et aisée à laquelle elle était habituée ne pouvait pas lui permettre de conserver son rang au sein de ces guerriers qui ne respectaient pas une féminité ayant moins de force qu’eux. Elle connaissait sa relative faiblesse physique et décida de montrer qu’elle était l’égale des Ases masculins quant à l’intelligence et qu’elle les dominait en connaissance et volonté. Le seul témoignage qui reste de telles femmes capables de conduire des armées est celui de la fille de Brunhilde, Áslaug, décrite dans la la saga de Ragnar Lodbrok[1].

 

Elle comprit alors que le contact amical avec la terre qu’elle avait pratiqué jusque-là ne serait plus suffisant. Elle décida donc de rendre visite aux Nains, les maîtres incontestés de la magie des profondeurs de la terre. Les Nains furent un peu abasourdis, tout d’abord, par la visite de la brillante déesse qui illuminait leurs cavernes. Mais, quand ils s’aperçurent que la déesse voulait vraiment travailler avec eux et leur magie, leur méfiance se changea vite en enthousiasme. Ils organisèrent dans la plus vaste des cavernes une gigantesque séance de magie chtonique. Ils élevèrent une plaque rocheuse rectangulaire sur quatre rochers arrondis. Au centre de la plaque, se tenait Freyja et, aux quatre coins de la plaque, les quatre nains magiciens principaux. La foule de milliers de nains et de leurs compagnes, se pressait autour d’eux, tous prêts à invoquer les pouvoirs de la terre. Nous ne connaissons pas les détails de la cérémonie. Le seul détail qui a frappé l’imagination des chrétiens du 14ème siècle qui ont rapporté cette légende est que « Freyja fit l’amour avec les quatre nains ». Il est tout à fait probable qu’une mystique sexuelle, peut-être assez semblable à celle du Bouddhisme tantrique, y joua un rôle. Freyja, en tant que déesse de l’amour, joua certainement un rôle, pas automatiquement comme actrice directe, mais comme maîtresse de la fusion des énergies des deux sexes, probablement avec l’aide des nains magiciens. Voir ici des comportements de satisfaction de besoins certes bien naturels frôle l’obsession.

Le lendemain, Freyja remercia avec joie les quatre nains qui l’avaient si bien accueillie. Ils déclarèrent néanmoins que pour impressionner les guerriers, la magie à elle seule ne serait jamais suffisante : il fallait une marque éclatante de l’éclat de la grande déesse, à la fois brillante et inquiétante. Ils lui demandèrent de ne partir qu’au soir après qu’ils aient eu le temps de lui confectionner un cadeau. Ils entrelacèrent de fils d’or quantité de perles brillantes. Chaque fil d’or bougeait légèrement au plus petit mouvement de Freyja si bien que son éclat semblait courir le long du fil. Comme par magie, on voyait une brísingr (flamme) brièvement naître à la surface de la large bande de bijoux qui ceinturait poitrine et taille de la déesse. Cette guirlande de flammes fournit à la déesse ce dont elle avait besoin, devenir à la fois lumineuse et inquiétante afin de demeurer une déesse de l’amour attractive mais dangereuse à manipuler pour un guerrier maladroit.

 

Quand elle revint à Asgard, chacun fut émerveillé de la voir ainsi et elle fut saluée comme une déesse devant qui tous pouvaient et devaient s’incliner, qu’ils fussent guerrier, marins ou paysans. Les autres dieux eurent alors l’idée de s’allier aux nains afin qu’ils leur fabriquent des objets magiques. Ainsi, Freyja est loin d’être la seule à avoir accompli ce voyage sous-terrain vers les nains. Au cours des siècles, les forces chtoniques ont été depuis diabolisées et presque tout le monde s’extasie de nos jours en parlant de la lumière comme si elle assurait une forme de sainteté.

 

Tout comme la croyance en un temps coupé en trois morceaux, la croyance en la dangerosité des forces de la terre est devenue une vérité inconsciente. Ne vous laissez pas robotiser par les balivernes de la pensée ‘bien’ pensante !

 

Les nains fabriquèrent ainsi le marteau de Torr qui n’a pas un manche ‘trop court’ comme chacun le prétend. Il a juste la longueur nécessaire pour pouvoir être rattrapé, tel un boomerang, quand il revient après avoir frappé !

La lance d’Odinn mince, légère et indestructible, Gungnir, l’Oscillante. Elle vibre quand elle est lancée avec la force d’un dieu, tout comme les javelots de nos athlètes modernes. Quand elle passe au-dessus des têtes des soldats adverses, elle ‘dédie à Odinn’ (condamne à mort) toute cette armée.

Forgés dans l’or, le sanglier et le bateau magiques de Freyr qui lui permettent de se déplacer en majesté. Freyr, tout comme Freyja un nouveau venu dans Asgard, avait lui aussi besoin de richesses spectaculaires pour qu’il puisse être respecté par les guerriers.

 

 

Mais la jalousie de Loki fut éveillée par tant de grandeur associée à Freyja et il décida de donner une leçon à cette insolente étrangère. Il l’aurait bien tuée, mais tuer une femme était un acte si horrible (à cette époque) que lui-même n’envisagea pas cette solution… d’autant plus qu’il n’était certain de ne pas se faire tuer lui-même par la puissante déesse s’il l’attaquait. Coutume et lâcheté lui fournirent la solution : il fallait l’humilier. Comment l’humilier plus qu’en lui montrant qu’elle ne méritait pas vraiment sa grandeur si elle n’était pas capable de la préserver ? Il lui suffisait donc de dérober sa Guirlande de Flammes, puis de la cacher soigneusement. Lui qui avait pu se changer en jument, pouvait tout aussi bien se changer en mouche pour entrer chez Freyja, ou en chat pour devenir un de ses animaux familier. Loki est, comme tout prédateur, patient et attentif aux faiblesses de sa victime. Un jour que Freyja cessa de surveiller jalousement sa Guirlande de Flammes, il s’en saisit et disparut avec dans le monde des humains, Midgard.

 

Les Ases, tout guerriers qu’ils fussent, n’étaient pas aveugles ni suffisants et ils avaient pu reconnaître le lien social personnifié par la déesse. Freyja, habituée au mode de vie des Vanes, avait introduit dans Asgard l’habitude de relations plus fluides, plus naturelles. Chacun avait été séduit par cette déesse, paraissant la douceur incarnée et en fait pleine de nerf, au point de devenir effrayante dans ses colères. Odinn, le premier et le plus intelligent de tous, avait immédiatement compris tout cela. Il réunit un conseil des dieux et ils se consultèrent sur la meilleure façon de récupérer la Guirlande de Flammes. Par bonheur, Heimdall, le gardien de l’arc en ciel qui relie le monde des dieux à celui des hommes avait vu Loki s’enfuir au petit matin. Sa vue perçante lui avait même permis de voir où Loki s’était rendu. De plus Heimdall est un guerrier qui vaut bien un Loki, si bien qu’il fut désigné pour la mission de récupération du bijou volé.

Heimdall se rendit immédiatement sur les lieux et lui et Loki combattirent longuement. Un témoin nous dit qu’ils se battirent dans la mer, chacun ayant pris la forme d’un phoque. Mais je crois qu’ils se battirent aussi dans les airs et sur la terre. Enfin Heimdall eut le dessus et il put rendre à Freyja les insignes de sa dignité.

 

Hélas, Loki avait malgré tout atteint son but qui était d’humilier Freyja. Avoir négligé de protéger son pectoral était déjà une humiliation suffisante. C’est à partir de ce moment que la ‘protection’ masculine ne cessa de croître sur terre au point de devenir insupportable. Les cycles divins sont longs et les Loki nombreux. Il faudra encore beaucoup de temps à Freyja pour qu’elle retrouve la grandeur qu’elle possédait au sortir de la cérémonie avec les Nains.

 

 

Brísing ou flamme ?

 

De façon unanime, les traducteurs préfèrent maintenant utiliser un nom propre, Brísing, plutôt que celui du nom commun ‘flamme’ pour le pectoral de Freyja. Cleasby-Vigfusson (attention, dans les addenda à la fin du dictionnaire !) et Lexicon Poëticum  (avec de nombreux exemples sans ambiguïté) donnent tous les deux à brísingr le sens de ‘flamme’ et traduisent brísingamen par ‘collier de flammes’. Lex. Poët. signale aussi l’existence d’une île (avec une seule citation ancienne) appelée Brísing. La traduction ‘flamme’ peut paraître un peu trop flamboyante au goût des universitaires mais semble beaucoup mieux attestée que celle d’un nom propre dont on ne sait pas grand-chose par ailleurs.

 

Quelques citations

 

Þrymskviða 13. 

« Reið varð þá Freyja / ok fnasaði, / allr ása salr / undir bifðisk, / stökk þat it mikla / men Brísinga ».

« FurieuseFreyja/ et grogna (comme un ours)                                         / sauta à cela beaucoup men Brísinga.

 

Beowulf 1200.  

« …Hama ætwæg / to þære byrhtan byrig / Brosinga mene, / sigle ond sincfæt ».

Hama emporta / dans son brillant château / des Brosings le collier-ornement-joyau / collier et précieux récipient-objet.

 

Húsdrápa 2.

Ráðgegninn bregðr ragna

rein at Singasteini

frægr við firna slœgjan

Fárbauta mög vári;

móðǫflugr ræðr mœðra

mǫgr hafnýra fǫgru,                         très de la mer-reins beaux

kynnik, áðr ok einnar

átta, mærðar þóttum.

 

Note : La traduction mot à mot que je préfère habituellement donner est incompréhensible dans ce poème tant les liens entre mots sont marqués par leur cas de déclinaison et non par leur place. Seul le vers 6 est compréhensible et c’est celui que je tenais à vous présenter pour que vous puissiez constater que le mot « brisinga men » n’apparaît pas  nommément dans ce poème, contrairement à ce qui est affirmé par tant d’auteurs.

Voici les traductions fournies par deux experts (en fonte grasse leurs traductions de ‘reins de la mer’) :

 

Anderson

 

Le fameux défenseur de l’arc en ciel

prêt à la sagesse,

lutte à Singasteinn contre Loki

le descendant de Fárbauti, habile au péché ;

Le fils de huit mères plus une,

puissant dans sa colère, possède

la Pierre, reprise à Loki :

je fais connaître des chants de louange.

Hollander

 

Rapide à conseiller, de Bifrost

le gardien lutte contre le formidable

subtil fils de Laufey

à Singasteinn, pour le collier :

il gagne, le fils de huit et

une mères, des brisings

le collier : je rends cela connu

maintenant pour vous dans ce poème.

 




[1]  Dans cette saga, à l’opposé de celle récente de  la TV, la première épouse de Ragnar, Thóra (Þóra) meurt très tôt de maladie. Sa deuxième épouse, fille de Brunhilde et de Siegfried (Sigurðr), est appelée Áslaug, comme dans la saga TV. Elle deviendra une femme-chef-de-guerre après la naissance  du dernier de leurs fils. Le chapitre 11 de la saga le déclare sans aucun doute. Elle rejoint les troupes des fils de Ragnar avec ses bateaux et elle a des forces terrestres. Quand elle souhaite devenir le chef de l’ensemble des guerriers, la conduite des forces navales lui est refusée mais elle reçoit la responsabilité de toutes les forces terrestres. Voici ce que la saga indique à ce sujet, dans  le style concis des sagas :

Þat er víst,” segir Ívarr, “at þú kemr eigi á vár skip. Hitt skal vera, ef þú vill, at þú ráðir fyrir því liði, er landveg ferr.” Hún kvað svá vera skulu.

er breytt nafni hennar ok er kölluð Randalín.

« Il est sûr », a dit Ívarr, « que tu viendras non sur nos bateaux. Se produire sera, si tu veux, que tu conseilles (et diriges) ces troupes, qui voyagent par terre-route. Elle dit qu'alors cela se produirait.

Maintenant a changé le nom sien et (elle) maintenant s'appelle Randalin.

(Dans ma’ traduction’ les mots français sont ordonnés  exactement comme les mots norrois que vous pouvez ainsi identifier).