L'usage magique des runes dans les textes

 

(rédigé en 1990

En cours de (re)rédaction)

 

 

 

Nous allons maintenant analyser les rares textes relatifs à l’usage des runes. Nous puiserons nos sources dans l’Edda, principalement dans les neuf chants magiques pour l’utilisation des runes. Il nous faudra interpréter et faire s'accorder ces textes qui sont tellement peu précis, et paraissent tellement contradictoires, que je n’ai même pas trouvé dans la littérature d’allusion à la possibilité d’une telle synthèse. Ensuite, nous analyserons quelques exemples d’utilisation de la magie tels qu’ils sont décrits dans l’Edda ou dans les sagas islandaises. Ceci nous permettra enfin de mieux comprendre le sens de certaines des inscriptions runiques parvenues jusqu'à nous.

 

 

 

Les neuf chants des runes

 

 

Et tout le long du chemin, - elle lui apprit les runes sur sa main blanche.

Danmarks Gamle Folkeviser

 

 

Dans la mesure où on a retrouvé tant de Futharks gravés, je crois raisonnable de supposer que l’ensemble des runes forme un chant, et que chacune appartient à toutes les incantations. Ainsi, toutes les runes sont à la fois des runes de Joie, de Victoire, de Magie, de Protection, de Délivrance, de Ressac, de Branches, de Parole, d'Esprit. Cependant, les textes parlent avec insistance des chants qu’on doit associer à leur usage, et disent que neuf chants sont possibles. Dans ces conditions, il n’est pas absurde de supposer que certaines runes sont plus particulièrement dédiées à tel chant.

 

Dans cette section, je vais essayer de rassembler, et d'interpréter ensemble plusieurs textes relatifs à la magie des runes. Tout d’abord, ce sont les neuf chants runiques décrits par Brunehilde qu'elle enseigne à Siegfried. Dans ce même poème, quelques strophes sont dédiées aussi à la place où se trouvent gravées les runes, ces strophes ont été la clé qui m'a permis une attribution cohérente des runes à chacun des neuf chants runiques. Ensuite, des allusions aux chants runiques sont faites dans les neuf incantations que Groa chante pour protéger son fils dans son voyage "pour retrouver Freya". Ces incantations de Groa sont donc destinées à un voyage qui rappelle fortement celui des chamans sibériens vers la fiancée céleste. Nous les comprendrons beaucoup mieux si nous les voyons comme décrivant un voyage chamanique, et non pas comme un voyage dans la réalité ordinaire. Enfin, et surtout, les malédictions de Busla font explicitement usage des runes. Bien entendu, c'est de la magie noire, et nous ne l'étudierons que parce qu'elle nous éclaire sur le sens des runes. Busla est la mère d'un jeune voyou qui a gravement enfreint les lois et qui doit être mis à mort. Que sa mère vienne exiger du roi qu'il libère son fils prouve bien l'importance du pouvoir qu'une magicienne pouvait posséder : elle n'hésite pas à défier un roi pour ce qui est, finalement, une cause injuste.

(note: Les malédictions de Busla sont traduites dans l’Edda poétique de Boyer, mais on les trouve originellement dans la Saga de Bosi et de Herraud).

L'interprétation que nous allons donner tourne autour de la compréhension des neuf chants qui permettent d'utiliser correctement les runes, c'est pourquoi nous allons étudier chaque chant runique l'un après l'autre, dans l’ordre où Brunehilde les enseigne à Siegfried. Cependant, avant de commencer, je dois expliquer ce qui a été à l'origine de ma réflexion : le découpage des strophes qui décrivent les endroits où on trouve les runes. Le texte ci-dessous est celui que je considère comme correct, mais je mets entre crochets les variations que j’ai trouvées dans des traductions françaises (Boyer), anglaises (Auden et Taylor, et la traduction récente de Carolyne Larrington), et allemandes (Genzmer). Brunehilde termine son enseignement par :

Elles sont gravées sur l'écu

Qui se trouve devant le dieu brillant,

Sur l'oreille d'Arvak

Et sur le sabot d'Alsvin, (les deux chevaux qui tirent le char du soleil)

Sur la roue qui tourne

Sous le char de Rungnir, (Odin?)

Sur les dents de Sleipnir (cheval d’Odin)

Et sur les chaînes du traîneau.

Sur la patte de l'ours

Et sur la langue de Bragi. (Dieu du pouvoir poétique)

Sur la griffe du loup

Et sur le bec de l'aigle.

Sur les ailes sanglantes

Et sur la tête du pont, [Larrington: “sur l’arche du pont”]

Sur la paume de l'accoucheuse [Boyer : “sur la paume de l'accouché”; Genzmer: “sur la main de celle qui guérit”; Auden & Taylor, Larrington: “sur la main de celle (ou celui) qui délivre l’enfant”]

Et sur les traces de réconfort. [Genzmer: “sur les traces de celle qui aide”; Larrington: “sur les traces de celui qui aide”]

Sur le verre et sur l'or,

Sur les signes tutélaires. [Larrington: “sur les amulettes des hommes”]

Dans le vin, le moût de bière

Et les lits de repos. [Genzmer: “là où les habitudes sont assises”; Auden & Taylor: “sur le siège de l’esprit”, Larrington: “à la place d’honneur”]

Sur la pointe de Gungnir (la lance d'Odin)

Et sur le poitrail de Grani, (le cheval de Siegfried),

Sur l'ongle de la Norne

Et sur le bec de la chouette.

 

(Note: on trouve un poème semblable dans la saga des Volsungs. Il décrit 25 places possibles pour graver les runes, mais la place supplémentaire, “la chair humaine”, me paraît très improbable et ressemble à une addition postérieure.

Elles sont gravées sur l'écu // Qui se trouve devant le dieu brillant, // Sur l'oreille d'Arvak // Et sur le sabot d'Alsvid // Sur la roue qui tourne // Sous le char de Hrungnir, // Sur les rênes de Sleipnir // Et sur les chaînes du traîneau. // Sur la patte de l'ours // Et sur la langue de Bragi. // Sur la griffe du loup // Et sur le bec de l'aigle. // Sur les ailes sanglantes // Et sur la tête du pont, // Sur la paume qui calme // Et sur les pas de la guérison. // Sur le verre et sur l'or, // Et sur le bon argent (métal) // Dans la bière et le vin, // Et sur le siège de la sorcière // Sur la pointe de Gaupnir // Et sur le poitrail de la vieillarde,  // Sur l'ongle de la Norne // Et sur le bec de la chouette.)

 

Il se trouve que cela fait exactement 24 endroits, ce qui pousse à croire que chaque endroit reçoit une rune du Futhark ancien. Il est extrêmement difficile de faire cette attribution de façon cohérente, mais ce qui m'a facilité la tâche est le fait que ce poème contient un découpage implicite en 9 parties de la façon suivante :

Elles sont gravées sur l'écu qui se trouve devant le dieu brillant, sur l'oreille d'Arvak et sur le sabot d'Alsvin, (3 endroits)

Sur la roue qui tourne sous le char de Rungnir, sur les dents de Sleipnir et sur les chaînes du traîneau. (3 endroits)

Sur la patte de l'ours et sur la langue de Bragi, (2 endroits)

Sur la griffe du loup et sur le bec de l'aigle, (2 endroits)

Sur les ailes sanglantes et sur la tête du pont, (2 endroits)

Sur la paume de l'accouchée et sur les traces de réconfort (2 endroits)

Sur le verre et sur l'or, sur les signes tutélaires, (3 endroits)

Dans le vin, le moût de bière et les lits de repos, (3 endroits)

Sur la pointe de Gungnir et sur le poitrail de Grani, sur l'ongle de la Norne et sur le bec de la chouette. (4 endroits).

C'est pourquoi je vais associer un chant à chacun de ces découpages, avec un nombre de runes égal au nombre de places dans chaque découpage.

Pour chaque chant runique, nous étudierons donc la strophe où Brunehilde en parle (dans l'ordre où elle les prononce), puis l'endroit où on les trouve gravées, l'incantation de Groa correspondante et celles des malédictions de Busla qui utilisent un de ces neuf chants runiques. Bien entendu, vu la faiblesse des sources dont nous disposons, mes arguments manquent parfois de poids. C'est plutôt la cohérence de l'ensemble qui me semble très convainquante : nous avons de nombreux arguments assez faibles, mais j'ai réussi à les organiser tous ensemble de sorte qu'ils ne se contredisent pas.

 

Runes de Joie

 

Brunehilde dit à Siegfried :

Arbre de l'assemblée des cuirasses, (une image pour désigner un guerrier)

Je t'apporte de la magie,

Mêlée de pouvoir et de renommée,

Forte d'incantations puissantes

Et de runes de Joie.

 

(Note: Les traductions classiques disent ici, bien entendu, "Je t'apporte de la bière", ce qui est parfaitement correct si on se place dasn un contexte où la bière servie par la Valkyrie est une boisson sacrée, justement porteuse de magie).

 (note: La version présentée ci-dessus est celle  de l’Edda. Voici celle de la saga Volsungs.

Je te donne de la bière

Maître du champ de bataille,

Trempée de force

Et pleine de gloire.

Elle est remplie

De vers enchantés

Et de runes de guérison,

De belles paroles

Et de charmes agréables.)

 

Dans cette strophe Brunehilde ne décrit pas les runes de Joie, elle signale seulement leur existence. J'ai trouvé trois runes de joie, en n'utilisant rien de plus que le bon sens, Jeran, Wunjo et Gebo. Jeran apporte la bonne année, et un poème runique dit explicitement qu'il apporte la joie aux hommes. Wunjo est la rune de la félicité et le poème runique vieil anglais l'appelle même 'joie'. Enfin, deux poèmes runiques parlant de Jeran font allusion à la générosité. Ainsi, Gebo, rune de la générosité, complète parfaitement bien ce triplet. De tous les endroits possibles pour les graver, il m'a semblé que le vin, le moût de bière et les lits de repos étaient les mieux adaptés à la joie. Joie de la célébration dans le vin de la bonne récolte pour Jeran, joie de la vie courante dans la bière pour Wunjo, et joie conjugale dans le lit de repos pour Gebo.

Nous verrons quel chant de Groa peut être associé à la Joie en étudiant le chant runique suivant.

Si une rune peut apporter le bonheur qu'on a demandé aux Esprits, la même sera messagère du malheur inverse de ce bonheur dans une malédiction. Le sens des runes est ainsi perverti et inversé dans les malédictions de Busla.

La cinquième malédiction de Busla dit :

Que tu sois dans ton lit

Comme dans un feu de paille,

Sur le haut-siège

Comme sur de hautes vagues;

Tu mérites encore pire :

Si tu désires sur une fille

Satisfaire ton désir d'homme,

Alors rate ton but!

En veux-tu encore?

Gebo est gravé "sur les lits de repos", sa perversion sera donc sera utilisée pour empêcher le repos dans ce lit. Le haut-siège est un signe de majesté et donc Jeran, rune du roi primitif, est utilisée pour décroître le pouvoir de celui qu'on désire maudire. Enfin, la félicité sexuelle sera rendue impossible par la perversion de Wunjo, normalement rune de la séduction et du plaisir sexuel.

 

Runes de Victoire

 

Apprends les runes de Victoire

Si tu veux gagner des victoires.

Il faut les graver sur le pommeau,

Sur le tranchant et le plat de la lame,

Et appeler deux fois Tyr.

 

(note: Version de la saga des Volsungs.

Tu connaitras les runes de victoire

Si tu veux assurer la sagesse,

Et tu les graveras sur le pommeau,

Sur le tranchant et le plat de la lame,

Et nommer deux fois Tyr.)

 

Ce poème dit clairement qu'il faut appeler deux fois Tyr pour remporter une victoire, mais il ne dit pas que Tiwaz doit être gravée sur l'épée, bien qu’on ait trouvé des épées gravées d’un Tiwaz. La victoire s'obtient en gravant les runes de victoire et en invoquant deux fois Tyr et donc Tiwaz est certainement liée à la victoire. Nous verrons plus loin pourquoi en faire seulement une rune de victorie conduirait à des contradictions, quand nous en ferons une runes de Protection.

 

Pour décider que les runes de Victoire devaient être Sowelo, Dagaz et Ehwaz, j'ai d'abord considéré que la rune de Victoire est, par excellence, Sowelo. En plus d'une tradition constante sur ce point, le dit du Très-Haut associé à Sowelo dit en effet que cette rune permet de revenir intact de la bataille. De plus, le poème islandais l'appelle le "bouclier des nuages", si bien que Sowelo s'accordait très bien à la première des trois places décrites par Brunehilde : elles sont gravées sur l'écu qui se trouve devant le dieu brillant, sur l'oreille d'Arvak et sur le sabot d'Alsvin. Je ne pouvais pas ensuite laisser Dagaz isolée loin de Sowelo, c'est pourquoi je l'ai placée sur l'oreille d’Arvak. Enfin le troisième endroit, le sabot d’Alsvin, est relatif à un cheval, et un poème runique sur Ehwaz dit que le coursier est fier de ses sabots. C'est pourquoi j'ai trouvé qu'Ehwaz était la rune la mieux adaptée à cette place.

Je répète encore que je suis parfaitement conscient du fait que je joue avec des arguments très ténus et qu'il faut considérer l'ensemble de la construction pour s'apercevoir de sa solidité.

Il n'y a pas de malédiction de Busla associée aux runes de Victoire. En effet, elle ne menace jamais le roi de perdre une bataille.

Deux bénédictions de Groa évoquent une victoire, l'une est sur des ennemis potentiels :

Je chante pour toi en quatrième lieu :

Si tu te heurtes à des ennemis

Qui t'attendent sur ton chemin,

Que leur volonté se plie

À ce qui est bien pour toi,

Que leur esprit devienne conciliant.

L'autre est une victoire sur un géant :

Je chante pour toi en neuvième lieu :

Si tu te disputes

Avec le géant à la fière lance,

Que ton coeur te soit de bon conseil

Et que tes lèvres prononcent les bonnes paroles.

Dans les deux cas, il s'agit donc d'une victoire non guerrière, par la conciliation. L'une et l'autre strophe peuvent désigner la joie ou la victoire. Le bon sens aurait aussi voulu qu'on attribue cette dernière strophe aux runes de Parole, mais nous verrons que j'ai préféré suivre les dits du Très-Haut plutôt que le bon sens.

Pour décider entre Joie et Victoire, je vais recourir à un argument un peu compliqué. D’abord, la seconde strophe évoque un géant, et peut donc être considérée comme une allusion à Thurisaz. Dans ces conditions, Thurisaz peut très bien être associée soit à la joie soit à la victoire. Elle aurait alors une double attribution, rune de Magie, comme nous le verrons plus tard, et rune de Joie ou de Victoire. Rien ne peut laisser supposer que Thurisaz soit associée à la joie, c’est pourquoi, je choisirai plutôt la victoire. Thurisaz serait alors une rune de Magie et une rune de Victoire. Ainsi, la seconde strophe sera associée à la Victoire, et, en conséquence, la première à la Joie.

 

 

Runes de Magie

 

 Il est amusant de constater que la description que fait Brunehilde des runes de Magie semble un peu ambiguë. La traduction de Boyer dit qu'elles servent à trahir la femme d'un autre; la traduction de Auden et Taylor, ainsi que celle de Genzmer, qu'elles servent à éviter d'être trahi par la femme d'un autre.

Il te faut connaître les runes de Magie

(Boyer : Si tu veux de la femme d'un autre

Trahir la foi, et te sens assuré)

(Auden et Taylor, Genzmer : Que la femme d'un autre

Ne puisse trahir ta confiance)

Sur la corne il faut les graver

Et sur le dos de la main

Et marquer Naud sur l'ongle.

 

(note: Version de la saga des Volsungs.

Tu connaitras les runes de magie

Si tu ne veux que la femme d’un autre

Déçoive ta confiance, quand tu l’accordes.

Elles seront taillées sur la corne

Et sur le dos de la main,

Et marque la rune de la nécessité sur ton ongle.)

 

Mon avis est que les deux traductions sont correctes. L'ambiguïté du texte provient de l'habileté du poète à montrer directement que les runes peuvent avoir deux types d'usage, en particulier les runes de magie. La traduction de Boyer, souligne un usage de magie noire, où l'on nuit à autrui, et celle des autres traducteurs souligne un usage de magie blanche où l'on se protège sans chercher à nuire. En tous cas, dans les deux traductions on peut saisir un sous-entendu sexuel, selon lequel on aurait des relations avec la femme d'un autre. Je crois que c'est là une erreur profonde.

 

(note: Je veux dire par là que la sexualité n’est pas le problème important ici. Nous avons vu déjà une saga où une femme agée prodigue son enseignement à un jeune homme, et que cet enseignement s’accompagne de raltions sexuelles).

 

 Tout d'abord, rappelons-nous que la strophe du Très-Haut relative à Gebo classait explicitement les femmes en vierges ou mariées, ce qui n’était pas vraiment nécessaire. Ceci nous montre l’importance accordée dans ces textes au statut explicite d’une femme. L’expression “la femme d’un autre” peut donc très bien se concevoir comme un déclaration de statut social, et rien d’autre. Je suppose donc que le texte veut dire qu'aucune femme mariée (la "femme d'un autre" n'est là que pour exclure les femmes non mariées) ne peut trahir ta foi si tu utilises les runes de Magie (ou que tu peux les trahir toutes, selon l'interprétation de la magie noire). On comprendra mieux ce texte si on le replace dans une vision chamanique, en particulier d'une femme instruisant un homme à l'art de la magie. D'abord, c'est en général avec "la femme d'un autre" que tu apprendras la magie, tout simplement parce qu'une trop jeune femme n'est pas en mesure encore de dispenser un tel enseignement. Je suppose aussi que ce texte nous dit implicitement, en parlant de la femme d'un autre, que tu n'as pas besoin de précautions si tu apprends de ta propre femme. Mais, au cours de cet enseignement, tu te places en position de dépendance absolue de cette enseignante (en Français, le mot maîtresse (d'école) a donc conservé l'ambiguïté présente dans le chant runique de Brunehilde), et si elle trahit ta confiance, tu es perdu. Les runes de magie sont justement celles qui te permettent d'accepter sans risque la maîtrise de la femme d'un autre. Voilà qui explique parfaitement un texte si obscur qu'il paraissait incompréhensible, et en plus scabreux. Le voilà maintenant rendu à sa solennité originelle : n'accepte l'enseignement d'une maîtresse-femme qu'après avoir scellé votre accord en buvant avec elle dans une corne marquée des runes de Magie, marque-les aussi sur le dos de sa main, et marque Naudiz sur son ongle!

 

Il est intéressant de signaler déjà qu'on gravera les runes de Délivrance dans la paume de la main de l'accouchée. Les deux pouvoirs de la femme, magie de la vie spirituelle et magie de la reproduction, occupent chacune une des faces de sa main.

 

Pour trouver quelles sont les runes de Magie, j'ai d'abord admis que Naudiz, la rune des Nornes, devait être la rune principale, d'ailleurs elle est citée explicitement par Brunehilde, cette fois non pas pour l'invoquer, mais bien pour la graver. Ensuite, dans les imprécations de Busla, j'ai choisi la strophe qui parlait des Nornes, et j'ai considéré que les autres malédictions désignaient les autres runes de la magie. La sixième malédiction dit :

Que les Nains, les Thurses et les Nornes sorcières,

Les Lutins et les Trolls

Brûlent ta maison;

Que les Géants te haïssent,

Que les étalons te violent,

Que les pailles te piquent,

Que les tempêtes te secouent

Sois assailli de tous les maux

Si tu ne fais pas selon mon vouloir!

On voit d'abord qu'au moins cinq runes sont évoquées ici. Comme le poème de Brunehilde ne présente jamais plus de quatre endroits où placer une rune, il sera évidemment impossible d’y placer toutes ces cinq runes. Ces runes sont gravées

Sur la pointe de Gungnir

Et sur le poitrail de Grani,

Sur l'ongle de la Norne

Et sur le bec de la chouette.

Il paraît clair que c'est Naudiz qui est gravée sur l'ongle de la Norne. Les Nornes sont évoquées parmi les êtres qui vont brûler la maison, on les voit bien faisant partie des forces élémentaires brutales associées aux Nains, aux Thurses, aux Trolls et aux Lutins. De plus, je trouve aussi que les tempêtes qui secoueront le roi que Busla maudit évoquent bien la puissance des Nornes qui secouent votre vie. Enfin, selon mon hypothèse, ce seraient elles qui auraient inventé les runes, et donc, comme elles sont ces femmes qui ont enseigné les runes aux hommes, il est en effet prudent de "marquer Naud sur leur ongle".

Les premiers vers, “Que les Nains, ... Brûlent ta maison” évoquent la perversion de Hagla, normalement capable de protéger contre l’incendie. Malgré cette évocation claire de Hagla, je la classerai plus tard parmi les runes d'Esprit. De même que Tiwaz est à la fois une rune de Victoire et une rune de Protection, Hagla a la double nature de Magie et d'Esprit.

Être haï des géants évoque la rune Thurisaz. Cette rune est certainement l'une des plus porteuses de force mystérieuse, et c'est celle qui est "fatale aux femmes", c'est-à-dire celle qui les empêche d’exercer leur magie. Cette rune se place certainement sur l'épée d'Odin, lui qui a piqué Brunehilde d'une épine magique afin de l'endormir. Brunehilde, piquée par cette épine, va perdre son indépendance (elle devra se marier, souligne l'Edda) après avoir été réveillée de son sommeil magique, et elle devra apprendre à Siegfried le secret des runes. La transformation de sens de Thurisaz de Thurse en Épine dans le poème vieil anglais devient ainsi parfaitement compréhensible.

Être violé par un étalon est une allusion claire aux aventures de Loki lorsqu'il engendra Sleipnir. Nous avons associé l'homosexualité et Loki à la rune Othala qui devient ainsi la deuxième rune de Magie. Je la vois bien inscrite sur le poitrail de Grani, l’étalon qui transmet ainsi, en même temps que l’humiliation du viol, l’empreinte de la sagesse suprême.

 

(Note : Rappelez-vous que nous avons soutenu que la pratique du seidr s’accompagne d’une sodomisation dasn la civilisation nordique).

 

Être piqué par les pailles rappelle directement Algiz, ce mystérieux 'elk-sedge' qui donne des blessures si fortes qu'elles affectent votre esprit. Je la place sur le bec de la chouette, qui est traditionnellement associée à la sagesse, et donc à l’esprit. Algiz affectant l’intellect devait être aussi une rune de soins pour l’intellect, une rune des Branches. C’est pourquoi je crois raisonnable de lui affecter la double appartenance Magie et Branches.

 

Enfin, Groa chante :

Si la douloureuse froidure

Te trouve là-haut dans la montagne,

Que le froid mortel

S'éloigne de ton corps,

Que ton être soit épargné!

On ne trouve ici qu'une simple allusion aux Thurses du givre qui vous glacent, c'est-à-dire encore une fois à Thurisaz qui peut protéger de ce mal.

 

Runes de Protection

 

Il faut tracer le signe de Thor sur la coupe

Et pour se protéger du mal.

Jeter un oignon dans la boisson;

Alors, je sais que le mal jamais

Ne se mêlera à l'hydromel.       

 

C

Tu fears un signe deavnt la coupe

Et tu seras attentif à ton infortunbe

Et tu jetteras un poireau dans la boisson.

Alors, je sais que tu n’auras jamas

Une potion mélangée à du poison.)

 

Nous avons déjà utilisé, au chapitre 3, cette strophe afin de lier Thor et Laukaz. En tous cas, Laukaz est reliée à la protection comme nous en avons déjà eu plusieurs exemples.

Tiwaz est aussi liée à la protection par l'intermédiaire de Tyr, celui qui a réussi à protéger les Dieux de Fenrir (et y a perdu la main droite), c'est pourquoi il me paraît bien s'accorder à ce chant.

De plus, la première malédiction de Busla dit :

Que les esprits tutélaires s'égarent

Que règne la violence,

Que chancellent les pierres,

Que le monde tremble,

Que commence un nouveau climat,

Que règne la calamité.

Ceci confirme bien Tiwaz comme une rune de protection, puisqu’elle est un des signes tutélaires comme le poème runique le précise. Enfin, cette malédiction qui va apporter la désolation aux hommes me paraît une claire perversion de Fehu, rune de la richesse. De plus, Fehu est explicitement présentée comme protégeant de la détresse et des persécutions par les dits du Très-Haut.

Brunehilde inscrit ces runes

Sur le verre et sur l'or,

Sur les signes tutélaires.

Tiwaz s'inscrit naturellement sur les signes tutélaires, Fehu sur l'or puisqu'elle est justement liée à la richesse. Sur le verre, j'avoue que j'aurais préféré inscrire Isaz, qui est donc peut-être aussi une rune à double appartenance, Protection et, comme nous le verrons, une rune de Ressac. En tous cas, la seule place libre pour Laukaz est donc le verre. Il est possible, sans que l’on puisse en être certain, que ce soit une allusion aux liens de Laukaz et de l'eau, et à la transparence de l'eau.

 

Quant à Groa, la strophe relative à la protection, qui est logiquement la première de ses bénédictions à son fils, elle est obscure, et je ne l'ai associée aux runes de protection que parce qu'elle conseille de jeter par dessus son épaule ce qui semble sinistre, un geste classiquement associé à la protection contre les mauvais sorts.

Je te les chante en premier,

Elles sont toutes-puissantes,

Vrind les chanta pour Vani (texte discuté, et peu clair).

Jette par-dessus ton épaule

Ce qui te gêne,

Conduis-toi toi-même!

 

Un autre Dieu associé à la protection, en particulier à la protection contre le mauvais temps est Njörd. Nous avons déjà signalé que l’Edda en prose dit de lui qu’il

a pouvoir sur la marche du vent, et il calme la mer et le feu; c’est lui qu’on doit invoquer pour la navigation et la pêche ...

La malédiction de Busla parle explicitement d’un dérèglement du temps qui en effet pourrait bien être l’effet d’une colère de Njörd. Comme nous avons associé Njörd à la rune Ingwaz, cette dernière pourrait être aussi une rune de Protection. Elle aura ainsi une double nature, Protection et Esprit.

 

Runes de Délivrance

 

Il te faut connaître les runes de Délivrance

Si tu veux aider au labeur de la femme,

Et délivrer l'enfant de son sein;

Il faut les graver sur ses paumes,

Serrer ses poignets,

Le succès viendra en implorant les Dises.

 

(note: Come je l’ai déjà expliqué, les Dises sont l’aspect souriant des Nornes, celles qui représentent la destiné non pas comme une obligation imposée mais come un fil directeur.

 

(note: Version trouvée dasn la saga des in Volsungs.

Tu apprendras les runes d’assistance

Si tu veux aider

A séparer le fils de sa mère.

Inscris les dans la paume de sa main,

Tiens ses mains dans les tiennes.

Et demande aux Dises de ne pas échouer.)

 

 

Les runes de Délivrance sont bien sûr les deux runes du pouvoir féminin, Pertho et Berkanan, qu'on trouve d'après Brunehilde

Sur la paume de l'accouchée et sur les voies du réconfort.

Pertho se trouve sur la paume de l'accouchée, et Berkanan sur les voies du réconfort.

Busla maudissant un homme, il n'est pas étonnant qu'elle n'utilise pas ces runes. Groa bénissant son fils, si elle utilise ces runes, elle le fait de façon très obscure. C'est pourquoi j'associe sans grande conviction la strophe suivante aux runes de Délivrance :

Je chante troisièmement pour toi,

Si ta vie est menacée

Par la cascade du fleuve,

Que Hrönn et Hrid

Se détournent vers Hel,

Et s'assèchent devant toi.

Hrönn et Hrid sont deux rivières, mais j’avoue ne pas voir de rapport entre elles et la Délivrance de l'accouchée.

 

Runes du Ressac

 

Tu as besoin des runes du Ressac

Si tu veux sauver du naufrage

Le coursier des mers;

On les brûle sur la quille,

Et sur la lame du gouvernail;

Grave-les aussi sur les avirons;

Le ressac ne sera si fort,

Ni les vagues si sombres

Que tu n'arrives sauf au port.

 

(note: Version trouvée dans la saga des Volsungs.

Tu traceras les runes des vagues

Si tu désires protéger

Ton coursier des mers.

Tu les gravera sur la poutre d’avant

Sur le gouvernail

Et tu les brûleras sur els rames.

Nul vague ne se brisera,

Aucun rouleau bleu,

Et tu reviendras sauf de la mer.)

 

Une rune du ressac 'évidente', au moins d'après les dits du Très-Haut est Isaz dont le rôle est justement de calmer la mer. L'autre me paraît être Ihwaz, mais j'utilise alors le mythe d'Is dans lequel un chêne, protecteur de la ville d'Is contre la mer, joue le rôle d’arbre du monde. C’est par cet intermédiaire que je relie l’arbre du monde et la protection contre les flots.

Sur les ailes sanglantes

Et sur la tête du pont.

Pour comprendre la signification des ailes sanglantes, il faut se référer à un fait raconté dans l'histoire des Danois de Saxo dit Grammaticus. Un homme rêve quatre fois que trois oiseaux sortent du sein de sa femme. Trois fois, ils reviennent se poser sur sa main, mais la quatrième fois le plus petit des oiseaux revient avec les ailes ensanglantées. Sa femme est très satisfaite de ce rêve dans lequel elle voit l’annonce qu'ils auront des enfants. Les ailes sanglantes sont donc considérées comme un signe de fertilité, qu'on peut très bien associer à Ihwaz de mon point de vue, puisque j'en ai fait la rune de la séduction de l'épouse. On peut très bien imaginer en effet que les cuisses ensanglantées de l'accouchée aient été comparées à des ailes sanglantes. Je trouve cette image fort belle, et pleine de tendresse pour la femme qui vient de tant souffrir. Ihwaz serait donc inscrite sur les ailes sanglantes, et donc Isaz sur la tête de pont, d'autant plus qu'un poème runique dit qu'Isaz est un "large pont".

 

Groa et Busla confirment l'usage des runes du Ressac sans apporter d'information nouvelle :

Voici ce que pour toi je chante en sixième lieu

Si la mer t'attaque

Plus furieuse qu'on ne l'a jamais dit,

Que le vent et les vagues

Te soient dociles

Et t'accordent un voyage heureux.

Quant à la malédiction, elle ne fait que décrire quelques détails techniques des difficultés qu'on peut rencontrer en mer.

 

 

Runes des Branches

 

Il te faut connaître les runes des Branches

Si tu veux être un docteur

Qui sait sonder les blessures;

Sur l'écorce il faut les graver

Sur les branchettes d'un arbre

Dont les grosses branches s'allongent vers l'Est.

 

(note: Version trouvée dans la saga des Volsungs.

Tu connaîtras les runes de branches

Si tu veux être un guérisseur

Et savoir comment considérer les blessures.

On les coupe sur l’écorce

Et sur les aiguilles d’un arbre

Dont les branches sont dirigées vers l’Est.)

 

Les runes des Branches peuvent certainement être aussi appelées les runes de l'Arbre, où l'Arbre est celui de la vie, c'est pourquoi elles sont associées aux médecins. La rune Uruz, d'après les dits du Très-Haut est justement celle des docteurs, mais je pense que Kaunan, rune de la chair en putréfaction, est évidemment liée à la maladie, donc à sa guérison. Comme je l'ai déjà dit, j'associe Uruz plutôt aux maladies de l'âme, celles traitées par les 'femme-médecine' (j’emploie cette expression par allusion aux 'homme-médecine' des indiens) en tant que chamanes, et Kaunan aux maladies de la chair, traitées par des moyens matériels.

Les runes des Branches sont gravées

Sur la griffe du loup

Et sur le bec de l'aigle.

Uruz étant associée aux forces primitives se trouve bien sur le bec de l'aigle qui, comme les contes sibériens nous le disent, est envoyé par les Dieux pour enseigner son art à la première chamane. Il reste donc les griffes du loup pour graver Kaunan. Le loup étant l'animal dévoreur de charogne, sa griffe trempe souvent dans la putréfaction qu'évoque Kaunan.

 

Uruz étant liée au traitement chamanique, elle sert aussi à se protéger contre les Esprits des morts, ce qui explique la bénédiction de Groa :

Voici ce que je chante pour toi en huitième lieu :

Si tu es dehors surpris

Par la nuit sur un sombre chemin,

Je souhaite que tu évites

Le mal que peut te faire

Une chrétienne morte.

 

La deuxième malédiction de Busla ne fait allusion qu'à des maux physiques :

Je te souhaite du mal

Dans ta poitrine

Que des vipères venimeuses

Te rongent le coeur,

Que tes oreilles

À jamais soient sourdes,

Et tes yeux

Louchent vers le dehors!

Kaunan correspond évidemment aux "vipères qui rongent le coeur" et donc Uruz, pour la seconde part de la malédiction, serait aussi responsable des maladies des organes des sens.

 

Runes de Parole

 

Il te faut connaître les runes de Parole

Si tu veux que personne

Ne puisse te nuire par haine;

Tu devras les travailler,

Tu devras les tisser,

Tu devras les réunir

À l'Assemblée

Là où les épées sont tirées

Devant l'équitable tribunal.

 

(note: Version trouvée dans la saga des Volsungs.

Tu connaîtras les runes de parole

Si tu ne vuex pas être rembousé

En mots haineux pour le mal que tu as fait.

Enroule-les

Tisse-les

Lie les ensemble,

Au thing (assemblée où les décisions sont prises)

Auquel prend part

La cour toute entière.)

 

Ansuz est la rune qui brise les liens, d'après les dits du Très-Haut que je suis étroitement ici. Par ailleurs, étant devenue 'la bouche' dans le poème runique vieil anglais, il apparaît évident qu'elle est une rune de la parole.

Groa utilise le pouvoir qu’a Ansuz de délier les fers :

Voici ce que pour toi je chante en cinquième lieu,

Si l'on te met des chaînes

Autour des chevilles,

À tes articulations, je dirai

Une magie de liberté

Qui fera sauter les liens de tes jambes.

 

Busla n'utilise pas les runes de Parole dans une strophe, mais, parmi les six guerriers dont elle menace le roi, elle inclut la rune Ansuz, comme nous allons le voir bientôt. Ansuz rompant les liens, sa perversion devrait donc servir à enchaîner dans une malédiction.

 

L'autre rune de Parole est Mannaz, la rune des relations entre humains, comme le souligne cette belle strophe déjà citée, des dits du Très-Haut, quoique sans lien apparent avec les runes :

Le flambeau s’allume à un autre flambeau,

La flamme nourrit la flamme,

L’homme reconnaît l’homme

Par la parole,

L’idiot ne sait pas se faire reconnaître.

Cette strophe fait de la parole un incendie qui se propage d’homme à homme créant l’humanité, et va bien dans le sens de notre attribution de Mannaz aux runes de Parole.

 

Enfin, les runes de Parole sont gravées sur la langue de Bragi (le Dieu de la poésie), ce qui évoque évidemment Odin et Ansuz. Elles sont aussi gravées sur la patte de l'ours. Nous avons parlé des mythes indiens liant l’ours et l’homme, si bien que Mannaz s'y trouve tout à fait à sa place.

 

Les runes de Parole, liées à la poésie et donc au pouvoir magique de l’ensemble des runes devaient jouer un rôle particulièrement important. Snorri Sturluson, dans son Hattatal, décrit la forme primordiale qui commande la poésie scaldique et insiste sur son importance en ces termes :

Cette forme est fondamentale pour toute sorte de poésie, tout comme les runes de Parole constituent la plus importante sorte de runes.

Il est bien possible que, dans ces conditions, la magie runique soit intimement liée aux allitérations complexes de la poésie scaldique. Inclure cette magie dans notre civilisation comporte le long effort de retrouver un tel rythme dans notre langue moderne.

 

Runes d'Esprit

 

Il te faut apprendre les runes d'Esprit

Si tu ne veux pas que l'épée

Soutienne ton argument.

Le Crieur les a créées,

Il les a taillées,

Il les a imaginées

Du liquide

Qui coulait goutte à goutte

Du crâne de Heidraupnir,

Du cor de Hoddrofnir.

 

(note: Version trouvée dans la saga des Volsungs.

Tu apprendras les runes d’esprit

Si tu désires

Etre le plus sagede tous.

Elles ont été comprises,

Elles sont été gravées,

Elles sont été examinées par Hropt.)

 

Dans cette strophe, Brunehilde attribue la responsabilité de l'invention des runes d'Esprit à Odin, le Crieur des Dieux. Je ne sais pas qui est Hoddrofnir, et ce que son cor (le récipient pour boire) peut avoir à faire ici. Je suppose que le crâne de Heidraupnir est une allusion à la "savante tête de Mimir" d'où Odin tire en effet sa sagesse. Les trois premiers vers s’expliquent par le fait qu'un litige devant l'Assemblée pouvait toujours se régler par l'épée. Si on est assez persuasif, on est donc capable d'influencer son adversaire pour éviter de recourir à la force. Il faut donc insister sur le fait que l’interprétation de ces vers : "un cas intelligemment présenté sera inattaquable" est contraire à l'esprit du comportement qu’avaient les Islandais à l'assemblée. On voit dans les sagas des cas parfaitement bien présentés, qui sont perdus simplement parce qu'un des opposants a montré sa force, ce qui est toujours son droit. Esprit ici ne signifie absolument pas habileté de pensée, mais force de persuasion. Il faut que l'adversaire soit convaincu que le droit n'est pas de son côté, sinon il pourra toujours s'estimer lésé, et s’il s’estime en position de force, il peut décider de soutenir ses arguments par l'épée.

 

Par esprit, notre compréhension moderne entend l'intelligence, la capacité d'abstraction mathématique. Il est clair que ce n'est pas le cas dans le contexte chamanique où nous nous plaçons, et comme nous venons de le dire, c'est contraire à la façon dont les sagas ont décrit de tels cas de litige réglés par le combat. Les runes d'Esprit sont celles qui vous mettent en contact avec les Esprits, celles qui favorisent un bon voyage chamanique, non pas la capacité d'abstraction. La rune d'Esprit primordiale sera donc Raido, la rune du voyage. Hagla est la rune chamanique par excellence puisqu'elle permet de survivre à l'épreuve des flammes; elle est à la fois une rune de Magie et une rune d'Esprit. Enfin, Ingwaz est la seule rune pour laquelle le poème runique décrit un voyage, elle complète cette trinité.

 

Raido se trouve évidemment gravée sur la roue qui tournoie sous le char de Rungnir. Le sens du mot 'sleipnir' est 'qui avance en glissant' si bien qu'il est assez proche d'un traîneau. Hagla et Ingwaz peuvent aussi bien se trouver sur les dents de Sleipnir que sur les chaînes du traîneau.

 

Groa ne fait allusion qu'à Raido :

Voici ce que pour toi je chante en second,

Quand tu es forcé

De tracer le chemin.

Que de tous côtés,

Les verrous d'Urd te protègent,

Quand les tourments t'accablent.

Je ne sais pas exactement ce que sont les verrous d'Urd. Les Nornes habitant près de la source d'Urd, on peut supposer qu'être protégé par les verrous d'Urd signifie être protégé des coups du sort, avoir de la chance.

La quatrième malédiction de Busla est un peu plus détaillée :

Chevauches-tu,

Que les rênes s'arrachent,

Que bronche ton cheval

Que s'abatte ta monture.

Que chaque chemin creux

Conduise à te mettre

Dans les mains des Trolls.

Les premiers vers sont relatifs à Raido, mais ceux qui souhaitent que "tous les chemin conduisent aux Trolls" évoquent le départ du Dieu Ing vers l'Est, pays des Thurses et des Trolls.

 

Les six guerriers de Busla

 

Les malédictions de Busla se terminent par l'évocation de six guerriers, qui sont six runes :

 INCORPORER Word.Picture.6  , Raido, rune d'Esprit liée au voyage (chamanique) : Que ton esprit ne puisse plus voyager!

 INCORPORER Word.Picture.6  , Ansuz, la rune qui casse les liens, elle devrait donc servir à enchaîner dans une malédiction. Que ma malédiction t'enchaîne pour toujours!

 INCORPORER Word.Picture.6  , Thurisaz, rune de la magie 'élémentaire' des géants du givre. Elle glace le corps. Que ton corps se glace!

 INCORPORER Word.Picture.6  , représentation Viking de Mannaz, une autre rune de Parole qui n’avait pas été utilisée dans la malédiction. Que tu perdes tous tes amis!

 INCORPORER Word.Picture.6  , représentation Viking de Kaunan. Que ton corps pourrisse!

 INCORPORER Word.Picture.6  , Uruz, deuxième rune des branches. Que les Esprits des morts pourrissent ton âme!

 

Conclusion : interprétation de la séance magique de la saga de Gautrek

 

Je n’ai pas la prétention d’avoir complètement résolu l’énigme des runes associées à ces neuf chants. Il n’était pas facile d’accorder les poèmes runiques et les chants runiques. Cependant, je peux dire au lecteur qu’il peut faire comme moi, essayer d’améliorer la disposition que j’ai tracée ici, en modifiant la place de telle ou telle rune. Il s’apercevra bien vite qu’il introduit une contradiction entre les quatre textes fondamentaux. Par exemple, si on inverse les strophes du Très-Haut relatives à Ansuz avec celle de Naudiz, une possibilité que j’évoque en parlant de la rune Naudiz, alors on détruit complètement mon édifice.

Ceci étant, j’ai suivi quatre parti pris. Le premier est de n’utiliser le bon sens que lorsque les textes sont défaillants. Le second est que mon 'bon sens' se fonde sur une interprétation chamanique des runes. Le troisième est d’utiliser les dits du Très-Haut, tels qu’ils ont été distribués par Von List, c'est-à-dire dans l’ordre des runes viking. Si on modifie cette distribution, on arrivera à des résultats bien différents. Quatrièmement, j’ai divisé les vingt-quatre runes du Futhark ancien en neuf groupes pour chaque chant, et ces groupes se distribuent en 3, 3, 2, 2, 2, 2, 3, 3, 4, selon les places attribuées aux runes par Brunehilde. Là encore, si on modifie cette distribution, on trouvera d’autres résultats.

Comme vous n’aurez pas manqué de le remarquer, aucun de mes arguments d’attribution n’est étayé d’un argument irréfutable. C’est bien ce qui faisait toute la difficulté de l’entreprise. J’ai aussi essayé d’être honnête dans mes arguments. Si un lecteur dispose d’une information que j’ignore et qui contredit mon ordonnancement des runes, il pourra de lui même faire les corrections nécessaires.

 

Voici un résumé des attributions que j’ai faites.

Runes de Joie : Dans le vin, Jeran / Le moût de bière, Wunjo / Et les lits de repos, Gebo.

Runes de Victoire : Il les dit gravées sur l'écu qui se tient devant le dieu brillant, Sowelo / Sur l'oreille d’Arvak, Dagaz / Et sur le sabot d’Alsvin, Ehwaz.

Runes de Magie : Sur la pointe de Gungnir, Thurisaz / Et sur le poitrail de Grani, Othala / Sur l'ongle de la Norne, Naudiz  / Et sur le bec de la chouette, Algiz.

Runes de Protection : Sur le verre, Laukaz / Et sur l'or, Fehu / Sur les signes tutélaires, Tiwaz

Runes de Délivrance : Sur la paume de délivrance, Pertho / Et sur les traces de réconfort, Berkanan.

Runes du Ressac : Sur les ailes sanglantes, Ihwaz / Et sur la tête du pont, Isaz.

Runes des Branches : Sur la griffe du loup, Kaunan  / Et sur le bec de l'aigle, Uruz.

Runes de Parole : Sur la patte de l'ours, Mannaz / Et sur la langue de Bragi, Ansuz.

Runes d'Esprit : Sur la roue qui tournoie sous le char de Rungnir, Raido / Sur les dents de Sleipnir, Hagla / Et sur les chaînes du traîneau, Ingwaz.

Enfin, six runes reçoivent une double attribution, Thurisaz est une rune de Magie et de Victoire, Ingwaz est une rune de Protection et d’Esprit, Tiwaz est rune de Victoire et de Protection, Hagla, rune d'Esprit et de Magie, Isaz, rune du Ressac et de Protection, Algiz est une rune de Magie et de Branches.

 

Tout ce que nous venons de voir va nous aider à interpréter un texte un peu mystérieux et peu cité, tiré de la saga de Gautrek et qui décrit comment une assemblée de magiciens va décider de la destiné d'un géant nommé Starkad. Voici le texte que nous commenterons ensuite.

À minuit Rosshaar-Grani (qu’on peut traduire par 'Grani aux poils de cheval') réveilla son fils adoptif Starkad et lui dit de venir avec lui. Il prirent une barque et se rendirent dans une petite île. Il montèrent dans la forêt jusqu'à une clairière. À cet endroit s'était rassemblée une grande foule. Onze hommes étaient assis sur des chaises et une douzième était vide. Rosshaar-Grani la prit et tous l'accueillirent comme Odin. Il dit que les membres de cette cour doivent décider de la destiné de Starkad.

Thor prit la parole et expliqua :”Alfhild, la grand-mère de Starkad, a préféré à Asa-Thor un géant extraordinairement intelligent comme père de son fils. Je condamne Starkad à n'avoir ni fils ni fille, et il sera le dernier de sa lignée”.

 

Odin répondit :”Je lui accorde une vie longue de trois vies humaines”. Thor dit :”Au cours de chacune de ces vies, il commettra un crime abominable”.

 

Odin répondit :”Je lui accorde les meilleures armes et les meilleurs vêtements”. Thor dit :”Je lui inflige le sort de n'avoir ni terres, ni seigneurie”.

 

Odin dit :”Je lui fait don d'abondance de biens mobiliers”. Thor dit : “Je lui inflige de n'être jamais satisfait de ce qu'il possède”.

 

Odin répondit :”Je lui fait don du courage et de la victoire dans chacun de ses combats”. Thor répondit :”Je lui inflige qu'il soit sévèrement blessé à chacun de ses combats”.

 

Odin dit :”Je lui donne le don de la poésie, de sorte qu'il énonce ses poèmes comme il parle naturellement”. Thor dit :”Il oubliera tous les poèmes qu'il aura faits”.

 

Odin dit :”Je lui accorde d'impressionner profondément les hommes les meilleurs et les plus nobles”. Thor dit :”Les gens simples le haïront”.

 

Les membres de la cour garantirent à Starkad tout ce qui venait d'être dit, et la séance fut levée.

Nous voici donc témoins d'une séance de “sorcellerie” caractérisée. Chacun des douze Dieux principaux prend place sur un siège au milieu d'une foule de croyants. L'un des humains, on sait même que c'est la père adoptif de la personne jugée à cette occasion, joue le rôle d'Odin, et un autre celui de Thor (appelé aussi Asa-Thor). Thor semble avoir désiré se marier à la grand-mère de Starkad, et sa demande a été rejetée au profit d'un géant “extraordinairement intelligent”. Il va donc en tirer vengeance sur le petit-fils qui, au contraire, sera protégé d'Odin. Dans le combat d'Odin et de Thor, on voit bien comment chaque rune peut être utilisée pour bénir ou pour maudire. Thor détourne chaque bénédiction en une malédiction en ayant recours, je le suppose, à la même rune que celle d’Odin, mais dans son acception négative. Visiblement, la première malédiction de Thor paraît méritée à Odin, et elle n'est pas couplée à une bénédiction. C'est ensuite que viennent six couples de malédictions-bénédictions, qui rappellent les six guerriers et les six malédictions de Busla. Les runes de longue vie sont les runes de Branches et elles sont donc associées au premier couple de bénédiction-malédiction. Le second couple accorde la protection des armes, c'est le rôle des runes de magie (par Thurisaz essentiellement). Le troisième couple évoque la richesse, et donc, par l'intermédiaire de Fehu, les runes de Protection. Le courage dans la bataille vient des runes de Victoire, et le don de poésie, par l'intermédiaire de Ansuz, des runes de Parole. Enfin, convaincre appartient aux runes de Joie, d'où le dernier couple.

 

 

 

 

L'usage de la magie et ses dangers

 

 

 

 

Les textes décrivant l’utilisation des runes sont encore plus rares et allusifs. Dans les sagas islandaises, ces textes ont été écrits un ou deux siècles après l’événement, quand l’usage des runes était déjà violemment combattu par l’Église. Ce qui nous en reste décrit presque systématiquement un usage orienté vers la magie noire. Le voyage chamanique lui-même se trouve utilisé à des fins de prise de pouvoir dans le contexte de la civilisation germanique bien que son utilisation normale soit uniquement en vue d’assurer le bien de la tribu dans les tribus sibériennes. Par exemple, l'Edda en prose dit que le seidr peut être utilisé pour connaître l'avenir, ce qui peut rester innocent, mais aussi pour provoquer mort ou maladie, et pour voler la force ou l'intelligence d'un ennemi. Nous avons vu un exemple d'un tel usage noir du seidr avec les deux völva qui, en état de transe, chevauchaient une baleine pour couler le vaisseau du héros de la saga. Inversement, la saga d'Éric le Rouge décrit une völva pratiquant le seidr pour le bien de la communauté et sans tenter autre chose que de prévoir le futur, sans tenter d'agir sur lui.

Deux autres exemples d'usage lié à la magie blanche nous sont donnés dans la saga d'Egil. Nous avons déjà vu dans l'introduction comment Egil a utilisé une formule runique, vraisemblablement 'alu',  INCORPORER Word.Picture.6    INCORPORER Word.Picture.6    INCORPORER Word.Picture.6  , pour se protéger contre une attaque, sans pour autant nuire à ses attaquants. Notons bien qu'il a recouvert les runes de son sang après les avoir gravées sur le cor à boire, et qu'il a déclamé un poème composé sur le champ. Je ne crois pas qu'une traduction puisse rendre la beauté et la solennité de ce poème, toutes deux nécessaires à 'l'activation' du pouvoir runique, mais on peut aisément les imaginer. Elles semblent donc accompagner nécessairement toute action runique.

L'autre exemple est aussi tiré de la saga d'Egil et apprend à se méfier de l'usage inconsidéré des runes. Egil est présenté à une jeune fille malade.

Egil fouilla le lit dans lequel elle était allongée et trouva un os de baleine sur lequel des runes étaient inscrites. Après qu’il les ait lues, il les gratta, et les brûla. L’os tout entier fut brûlé et il exigea que l’on jette au vent les draps de lit qu’elle avait utilisés. Il composa alors ce poème :

Celui qui grave sans savoir

Ne devrait pas écrire les runes.

Bien des malheurs peuvent suivre

Une erreur dans les mystères.

J'ai vu dix lettres découpées

Sur l'os recourbé,

Elles ont provoqué les douleurs

Tenaillantes de la jeune fille.

Egil inscrivit quelques runes et les mit sous l’oreiller du lit où elle se reposait, elle eut l’impression de s’éveiller de son sommeil. Elle dit qu’elle se sentait bien, quoiqu’encore un peu faible.

On découvre ensuite que le coupable était un amoureux éconduit qui avait cru graver des runes d’amour pour attirer à lui la jeune fille. Mais dans son ignorance, il avait causé cette maladie. L'amoureux éconduit avait tenté, sans montrer grande intelligence, de pratiquer la magie noire, et c'est la magie blanche d'Egil qui va rétablir la normale.

Ce texte nous montre bien entendu qu’il est dangereux d’utiliser les runes. Dans ce cas particulier, comme j’ai souvent entendu dire que Thurisaz était une rune pour séduire les jeunes femmes, alors que tous les textes disent que Thurisaz est dangereuse pour la femme, il ne serait pas étonnant que l’amoureux éconduit ait essayé un charme reposant sur Thurisaz. Egil, pour annuler l’effet des runes maladroites, les efface en les grattant, brûle la poussière ainsi obtenue, puis brûle complètement leur support ensuite, et fait jeter ce qui a été au contact des runes. C’est seulement après qu’il va en graver de nouvelles. Sans être un grand magicien, cela montre comment se protéger des runes  : en les détruisant comme Egil. Je suppose que des runes gravées sur la pierre devraient être aussi grattées, puis leur poussière jetée en mer, comme les cendres des cadavres de revenants sont jetées en mer pour s’en débarrasser à jamais.

L’une des constantes de la magie, c’est qu’elle n’est jamais pratiquée innocemment, en particulier la magie noire, et que le magicien engage sa vie, ou celle des autres, dans ce processus. Dans le texte que nous venons d’évoquer, c’est l’objet de la magie qui tombe malade; dans un autre, tiré de la “Vatnsdöla saga”, c’est le magicien qui paie son erreur de sa vie. La saga décrit une sorcière qui essaie d’attirer chez elle une victime. La victime évite le piège et la sorcière en perd la vie. Elle admet sa défaite, puis se tourne vers la montagne et agitant un mouchoir “qu’elle avait tissé d’or en quantité” et dit  : “Que se passe maintenant ce qui doit se passer”. Elle rentre chez elle, et dans la nuit, un glissement de terrain ensevelit sa maison. En quelque sorte, la sorcière vaincue non seulement admet sa défaite mais elle y voit un présage irréfutable de sa mort. La peine infligée au sorcier défaillant n’est pas toujours aussi violente, mais c’est une constante que la magie noire soit pratiquée sans problème, jusqu’au moment où un ennemi tient le sorcier en échec, et où ce dernier paie alors le prix de son pouvoir.

 

Ces remarques nous permettent de mieux comprendre la partie du voyage de Skirnir où celui-ci menace la géante dont Frey est tombé amoureux. Rappelons qu’il menace la géante avec des runes :

Le Th je te grave

Et les trois lettres : Ergi, Ödhi, et Othola.

Après les avoir gravées, je peux encore les gratter (pour les effacer)

S’il en est besoin.

Sans transition, la géante se rend immédiatement, elle dit :

Tu as gagné, jeune homme,

Reçois cette coupe en gage etc.

Et elle fixe un rendez-vous amoureux à Frey dont elle deviendra la femme. On a vu là une marque de l’efficacité redoutable des runes. Ensorcelée par Thurisaz et Othala, la belle aurait été conquise sur le champ. Nous savons que les runes de la séduction sont Ihwaz, et sans doute Wunjo, il ne s’agit donc pas ici de séduction normale. Considérons d’abord le fait que Skirnir a menacé la belle géante de tous les maux imaginables, de la tuer, de tuer sa famille, et que tout ceci ne l’a pas fait bouger d’un pouce. Maintenant, il menace la géante de Thurisaz et de Othala, et elle se rend sans conditions! En principe, si ce n’était qu’une autre menace, elle devrait rire au nez de Skirnir, comme elle l’a déjà fait. Mon hypothèse est qu’il s’agit ici d’une menace très spéciale. Skirnir, par les runes, lie le sort de la géante et de Frey. Ou bien elle laissera les runes agir, alors elle sera piquée par Thurisaz et marquée par Othala, ou bien elle saura déjouer la sorcellerie, et c’est Frey qui deviendra un impuissant glacé. Il y a menace d’une part, mais il y a aussi soumission absolue d’autre part si l’être menacé est capable de déjouer la magie. En disant quelles runes il utilise, Skirnir met en quelque sorte Frey entre les mains de celle dont il est tombé amoureux. Il s’agit plus d’un chantage que d’une menace, comme le séducteur qui 'menace' de se jeter par la fenêtre si celle qu'il désire le rejette. On sait bien que cet argument en a fait craquer plus d’une; je suppose que ce poème contient cet argument. Sous la menace, se cache un désespoir si profond que la belle ne peut y résister. C'est là un usage des runes, entre initiés pour ainsi dire, qui ne doit pas être très courant.

 

Egil utilise les runes également en magie noire, afin de maudire les Esprits de la Norvège s'ils ne nuisent pas à ses ennemis. Voilà le texte tiré de la Saga d'Egil.

Egil ... ramassa une branche de noisetier et se rendit sur une falaise qui faisait face au coeur du pays. Il prit alors une tête de cheval, la plaça sur le piquet et dit solennellement : "Je place ici un mât d'insulte (on peut traduire aussi par : poteau d’infamie) contre le roi Éric et la reine Gunnhild" - il tourna alors la tête du cheval en direction du coeur du pays - "et je dirige cette insulte aussi vers les esprits gardien de ce pays, de sorte que chacun d'eux s'égarera, incapable de trouver sa place tant qu'ils n'auront pas chassé de ce pays le roi Éric et la reine Gunnhild".

Ensuite il enfonça le piquet dans une fissure et le laissa, la tête du cheval dirigée vers le coeur du pays, et il grava sur le piquet les runes de ses paroles solennelles.

Pour votre information, j’ajoute qu'un an après on retrouve Éric et Gunnhild hors de Norvège, en Angleterre. Tout le monde est frappé par le fait qu'il plante en terre un piquet portant la tête coupée d'un cheval (sans doute un sacrifice à Frey) parce que c'est la partie spectaculaire de la cérémonie. Mais personne n'insiste sur le fait qu'il écrit ses "paroles solennelles" en runes, tout comme un poème où il décrit ce qu'il exige des esprits de son pays. Pour moi, la magie se trouve bien plus dans le poème runique que dans le sacrifice à Frey : tout le monde peut couper la tête d'un cheval, rares sont ceux qui savent trouver les mots exprimant exactement leur souhait dans un langage simple et poétique à la fois. Le lien entre usage des runes et poésie est attesté encore une fois, même dans le contexte de la magie noire.

 

De même, dans la saga de Gretti, on trouve une association du chant et du sang pour éveiller le pouvoir des runes. Gretti avait déjà été maudit une fois par un fantôme qu'il avait combattu. Celui-ci lui avait jeté un sort de malchance. Une sorcière qui voulait le détruire s'en aperçut en envoyant son fils adoptif discuter avec Gretti. Elle sut alors qu'il lui serait facile de l'abattre. Gretti quand il aperçut cette sorcière, lui jeta une pierre et lui brisa le haut de la jambe. L'hiver suivant, elle se fit porter vers le rivage.

Elle sautilla le long de la mer comme si quelque chose l'y attirait. Face à elle, se trouvait une souche de taille qui permettait de la porter sur l’épaule. Elle l'observa et demanda qu'on la retourne. De l'autre côté, un emplacement était comme brûlé et usé. Elle demanda aux autres de faire de cet endroit usé une petite zone plate. Elle prit son couteau et inscrivit des runes sur cette racine. Elle les rougit de son sang et murmura des formules magiques. Alors elle tourna dans le sens contraire du soleil autour de la souche et énonça des formules magiques puissantes. Elle fit alors rejeter la souche à la mer. Et elle décida que la souche devait se rendre à l'île (où se trouvait Gretti) pour y faire grand mal à Gretti. Elle rentra alors à la maison.

Le vent venait de la mer mais la souche remonta contre le vent à grande vitesse.

La saga raconte alors comment un serviteur paresseux a laissé le feu s’éteindre. Gretti et son frère doivent donc aller chercher du bois flotté pour se chauffer.

Gretti rencontra la souche, la frappa du pied et la rejeta à la mer. Il dit à son frère de ne jamais apporter cette souche à la maison car elle lui porterait malheur. Le jour suivant, la souche revint et Gretti rejeta encore la souche à la mer. Une tempête arriva, et ils laissèrent leur serviteur aller chercher du bois. Ce dernier, un personnage très paresseux, trouva la souche et l’apporta à la maison. Gretti sortit avec sa hache pour voir ce que le serviteur avait rapporté. Gretti frappa la souche de sa hache sans vérifier de quel bois il s'agissait. Dès que la hache toucha le bois, elle sauta du bois et frappa la jambe de Gretti au-dessus du genou. Il fut coupé jusqu'à l'os. Il regarda la souche et dit :"Finalement, celui qui nous voulait du mal a la victoire. Il n'en restera pas là. Tu m'as porté malchance déjà deux fois, en laissant le feu s'arrêter, puis en rapportant cette souche. La troisième fois sera notre mort à tous”.

Ce serviteur fera ensuite la troisième erreur qui conduira Gretti à la mort.

 

Un autre exemple de magie, qu'on rencontre très fréquemment dans les sagas islandaises est celui des armes enchantées qui protègent leur possesseur des attaques. Les charmes utilisés doivent se fonder sur Thurisaz puisque le poème du Très-Haut associé à Thurisaz dit :

J'en sais un troisième :

Si, poussé par le besoin,

Je dois repousser l'attaque ennemie,

J'émousse l'acier de mes adversaires

De sorte que leurs armes

Ne puissent plus mordre.

Un tel usage de Thurisaz a dû être très fréquent, il était sans doute associé à d'autres runes afin de composer le poème nécessaire au charme. En voici trois exemples, montrant comment le possesseur du charme peut néanmoins être vaincu. Le premier est encore tiré de la saga d'Egil qui doit se battre contre un adversaire nommé Atli qui possède un charme le protégeant des blessures :

Egil le frappa à l’épaule mais l’épée ne mordit pas. Il frappa encore deux fois, et il lui était facile de trouver le point faible d’Atli, qui ne se protégeait même pas, mais bien qu’Egil frappât de toutes ses forces, où qu’il frappât, l’épée ne mordait toujours pas. Egil vit bien que cela ne pouvait continuer ainsi ... il jeta au loin son bouclier et son épée ... il se précipita sur Atli ... qui tomba à la renverse. Egil se pencha sur lui et lui déchira la gorge de ses dents. C’est ainsi qu’Atli est mort. Egil composa le poème :

Ma lame, la bleue Dragvendil,

Ne mordait plus les boucliers

Car par l'artifice de Atli

Son tranchant avait été affaibli.

Mais en utilisant ma force vraie,

Mes dents ont résolu ce problème

Et ont déchiré sa gorge.

Pour vaincre, Egil doit recourir à une force élémentaire, "sa vraie force" comme il le dit.

On trouve une description semblable dans le poème vieil anglais Beowulf. Ce poème a été composé au huitième siècle et, bien que résolument chrétien, il contient quelques réminiscences païennes, et des allusions à la civilisation germanique. Beowulf doit débarasser le roi du Danemark d’un monstre appelé Grendel qui est un géant, un troll, comme dit le poème:

                           ... Et moi, je n'essaierai pas

de m'opposer ne serait-ce qu'une fois à ce monstre Grendel,

une tentative contre ce troll?

Beowulf décide de tuer Grendel à la seule force de ses mains. Ses compagnons, quand ils voient la bataille commencée volent au secours de Beowulf, mais

Ils ignoraient, entrant dans la lutte,

fiers compagnons de bataille,

pour tailler Grendel de leurs épées, se mettre en chasse de sa vie

de tous côtés - que nulle épée sur cette terre

qu'aucun acier même le plus fidèle, ne pouvait atteindre leur assaillant,

car d'un charme, il empêchait toute

lame de mordre sur lui.

Beowulf va finalement vaincre Grendel en lui arrachant l’épaule :

                                       Une fissure apparut

dans la structure charnelle du géant, des muscles des épaules

se détachèrent d'un coup, il y eut des claquements de tendons,

des articulations sautèrent.

Cette épaule arrachée sera exposée dans le hall du roi du Danemark. Cependant, la mère de Grendel vient venger son fils et Beowulf doit se battre maintenant contre elle. Il ignore que sur elle aussi l’acier ne mord pas :

                                       Il brandit son arme,

sans lésiner sur la force de son coup, avec une telle violence

que l’épée courbée cria sur sa tête (celle de la mère de Grendel)

un perçant chant de bataille. Mais l’étranger (Beowulf) vit

son ardente-à-la-bataille (son épée) refuser de mordre

ou de lui faire le moindre mal; la bordure acérée trahit

le besoin de son maître ...

                                       ... sa propre force devait lui suffire,

la puissance de ses mains.

C’est donc par deux fois que la force propre de Beowulf sera utilisée pour vaincre un géant protégé magiquement de la morsure des épées.

 

La sauvagerie nécessaire pour abattre le porteur du charme se retrouve dans les autres exemples, tirés de la saga de Njal. On y trouve la description de deux hommes 'invincibles' qui sont finalement vaincus.

L’un possède une hallebarde qu’il a enchantée si bien qu’aucune autre arme ne peut le tuer. Mais un ennemi frappe son bras, l’épée ne mord pas, et le coup est si violent que l’os du bras est brisé et que la hallebarde magique tombe à terre. Elle est alors ramassée et peut servir à tuer son propriétaire. Dans ce cas, le sorcier avait laissé une possibilité de blessure par sa propre arme. La magie empêche bien l'épée de mordre, mais cette magie est superficielle, comme si elle prenait le texte du charme au pied de la lettre; elle ne protège pas l'os qui soutient le bras intranchable, mais non 'imbrisable'.

L’autre est un chrétien renégat très habile en magie, comme dit la saga. Il possède une armure enchantée que personne ne peut percer, seule la force des coups le fait tomber en arrière et il est pris vivant. Sa mise à mort n'est pas gratuitement horrible : on ouvre son ventre et on déroule ses intestins autour d’un chêne en le faisant marcher autour de l’arbre. Il ne meurt pas avant qu’ils ne soient complètement arrachés de son corps. Je ne pense pas qu'il faille attribuer ce moyen de mise à mort à la barbarie de son vainqueur, mais plutôt au fait que cette méthode compliquée permette d'éviter d'utiliser une arme pour le tuer, tâche impossible vu les charmes qui le protègent.

 

Dans tous ces cas, la magie fait exactement ce qui lui a été demandé, mais pas davantage, comme si seule la lettre comptait et non l'esprit. En fin de compte, ces magiciens avaient implicitement demandé l'invulnérabilité, et ceci semble impossible. Par magie, on peut obtenir une protection précise, mais les forces naturelles seront toujours les plus fortes en fin de compte, et serviront à tourner autour des défenses magiques. Ceci se rattache à la tradition constante qui soutient que la magie est trompeuse. Les témoignages cités ici illustrent bien qu'il ne faut pas en attendre plus qu'une transgression temporaire des lois de l'univers.

 

Enfin, on trouve dans l'Edda poétique une autre façon d'utiliser les runes :

Elles furent grattées celles qui avaient été gravées

Mélangées à l'hydromel sacré

Et largement diffusées.

On les trouve chez les Ases,

On les trouve chez les Elfes,

Certaines chez les sages Vanes,

Certaines chez les humains.

Ce sont les runes gravées sur le bouleau ...

Ainsi, on grave les runes sur une branche, que l'on grattait ensuite. La sciure ainsi obtenue est jetée dans l'hydromel sacré, éventuellement mélangé au sang du sacrifice si ceci se passe en même temps qu'un sacrifice. Le texte signale aussi l'usage du bouleau comme arbre de prédilection pour graver les runes, je le suppose sur son écorce.

 

Tout ceci en dit peu sur l'usage magique des runes, mais cela fait encore plus que n'en dit la majorité des ouvrages. D'abord, les textes vous disent de faire attention en maniant les runes, un usage inconsidéré peut avoir des conséquences néfastes pour vous ou pour ceux sur lesquels vous désirez agir, même en bien. Ensuite, faites attention à ce que vous demandez, cela vous sera exactement accordé, avec toutes les conséquences et les limitations de ce que vous avez demandé. Cette remarque corrobore parfaitement le proverbe qui recommande de ne rien demander aux Dieux, parce qu'ils l'accordent ...

Pour obtenir un effet, il faut graver les runes dans l'écorce d'un arbre et les teindre de votre sang. Une variante consiste à boire la poudre de runes dans de l'hydromel.

Il est aussi indispensable de composer un poème, ou des "paroles solennelles" par lesquelles le souhait s'exprime. Cette dernière opération est une constante dont l'importance n'est pas souvent soulignée. Il ne suffit pas d'ânonner un abracadabra, il faut laisser la poésie vous imprégner et exprimer en formules solennelles (mais non emphatiques) ce que vous désirez. Ceci est très difficile et devrait en convaincre beaucoup de renoncer à l'usage de la magie. J'ai en quelque sorte décrypté certains poèmes dont Odin et Brunehilde parlent, les poèmes fondamentaux de l'art runique, mais ils ne sont que les pierres avec lesquelles vous devez bâtir votre propre poésie.

 

 

 

 

 

Les inscriptions runiques

 

 

Les ouvrages principaux qui rapportent de façon assez systématique et commentent de façon pédagogique les inscriptions runiques sont celui de Krause et Jankuhn (que je n’ai malheureusement pas pu consulter), le livre de Krause sur la prononciation du Norrois ancien (en allemand, disponible en librairie), et les ouvrages de Moltke (en anglais, disponible en librairie) et de Dérolez (tiré à seulement 350 exemplaires, j’ai consulté une photocopie de photocopie!). En français, Lucien Musset donne aussi beaucoup d’exemples d’inscriptions runiques.

 

 

Encore une fois nous ne trouverons qu'un nombre extrêmement limité de traces de la magie runique dans les inscriptions runiques. Ceci est évident à condition d’admettre que l'écriture runique est là pour rendre les formules plus compactes et plus énergétiques. La formule runique sera donc par principe incompréhensible à tout autre que son auteur. La difficulté à comprendre augmente du fait que la poésie n'est pas seulement verbale. Une poésie graphique est aussi importante. Il ne s'agit pas de graver quelques runes à la suite, il s'agit d'en faire un poème graphique en utilisant la technique cent fois attestée des runes liées. Je ne désire pas donner ici trop d'exemples de runes liées qui exigent un effort personnel d’imagination. En voici cependant un exemple dont vous pourrez vous inspirer. Considérez les runes de protection, Laukaz, Fehu et Tiwaz. Vous pouvez évidemment les tracer à la suite, dans l'ordre qui vous plaît, par exemple :  INCORPORER Word.Picture.6  . Mais vous pouvez aussi les composer pour obtenir un Wunjo en plus :  INCORPORER Word.Picture.6  , vous dites quelque chose de différent en les composant pour obtenir un Wunjo et un Ehwaz en plus, et en conservant la taille normale des barres obliques du Fehu :  INCORPORER Word.Picture.6  .

En tous cas, on trouve de très nombreuses runes ainsi liées dans celles qui sont parvenues jusqu'à nous, bien entendu elles restent la plupart du temps mystérieuses.

 

Voici maintenant une sélection des inscriptions runiques observées, selon l'ouvrage de W. Krause. Elles nous serviront d'exemple de ce qui peut se faire.

 

 La très grande majorité des inscriptions ne comportent qu'un nom, ou bien, "moi j'ai gravé ces runes", ou encore "ek erilaz", signifiant sans doute "moi, le seigneur des runes". Enfin, rappelons que le Futhark tout entier est aussi un grand classique.

On trouve aussi une formule "asau wija" qui se traduit par "je consacre à l'Ase", et signifie vraisemblablement que l’objet portant les runes était consacré à Odin; un "retti" qui signifie 'constructeur', c'est-à-dire un sorcier. De toute évidence, ces inscriptions n’existent que pour soutenir un poème ainsi consacré magiquement par l'écriture runique.

 

Une formule un peu plus explicite dit :

Qu'il devienne dépravé

Et qu'il s'adonne au seidr,

Celui qui détruit ce monument!

On voit que cette formule confirme encore la croyance que le seidr conduit à l'homosexualité.

Un véritable petit poème s'écrit :

Démon de la fièvre des blessures,

Seigneur des démons,

Maintenant tu dois fuir!

Tu as été découvert!

Reçois trois sortes de douleurs, Loup!

Reçois trois sortes de misères, Loup!

 | | | ðla rune de la glace,

Ces runes de glace provoqueront ta joie, Loup!

Profite du seidr!

On reconnaît très nettement un poème de protection et de guérison, dont le sens nous échappe dans le détail, mais dont la solennité ne peut pas être contestée, ni sa poésie. Je suppose que le 'loup', sans doute la maladie, n'a pas dû résister longtemps.

Voici d'autres poèmes :

Salsi fit le soleil,

Dag grava l'épée.

Je ne sais pas qui est Salsi, mais Dag doit être le nom du maître des runes qui joue ainsi sur son nom, évoquant le jour, en se comparant au créateur du soleil.

Sur un bâton en if on lit :

Cet if m'a toujours soutenu.

Poème d'un vers qui vaut bien des volumes!

Sur la boîte d'Auzon en os de baleine, à côté de poèmes sans grand intérêt, on trouve :

Le poisson a été rejeté de l'eau,

Sur la côte rocheuse,

Par la marée.

Il tonne sa colère

Pendant que le poisson nage dans l'écume.

Qui exprime la colère de la baleine rejetée sur le rivage, sans doute celle dont les os ont servi à faire la boîte, cependant que les autres poissons continuent à s'ébattre dans l'eau.

Sur un autre côté de la boîte :

Le troupeau se trouve ici sur la montagne de la malchance.

Ils font le pire comme Erta le leur a ordonné -

Une caverne d'affliction et de souffrance.

On ne sait pas qui est cet Erta fauteur de troubles (un géant?) mais ce poème exprime bien la douleur de ceux qui se sentent (ou se croient) condamnés au mal.

Un autre poème  :

La völva oiseau a brisé la pâle ascension

Qu'on trouvait auprès du coucou de l'Ase.

Le coucou de l'Ase est certainement une des corneilles d'Odin, et une völva, sous forme d'un oiseau a réussi à contrer son envol. Bien entendu, je ne vois pas pourquoi cela était nécessaire, mais cela montre que les völva n'hésitaient pas à s'attaquer à plus encore que des rois, comme Busla, à Odin lui-même.

Un dernier poème que je désire citer n'a pas été trouvé par les archéologues, mais il est rapporté comme étant écrit en runes par la saga de Gretti. Gretti se rend dans la montagne, dans une gorge où se trouve une cascade. Derrière la cascade, il voit une caverne. Dans la caverne vit un géant de taille immense. Quand Gretti entre, le géant se saisit de sa hallebarde pour le tuer. Gretti brise le manche de la hallebarde avec son épée et ouvre le ventre du géant. Gretti trouve des trésors dans la caverne, ainsi que les os de deux personnes qu'il met dans un sac. Il porte dans l'entrée de l'église le sac et un bâton runique sur lequel se trouve "bellement gravé" le poème suivant écrit en runes :

Je descendis dans la gorge

La cascade grondait

Son froid contre moi.

 

Le tourbillon rapide

Me repoussait hors de la caverne.

Le courant terrible

Montait jusqu'à mes épaules.

 

L'horrible géant

M'attaqua dans son trou,

Pour un long et dur combat.

J'abattis le manche de sa hallebarde,

Mon épée brillante ouvrit sa poitrine noire.

Semblablement, la saga du roi Hrolf et de ses champions décrit que des armes magiques sont conservées et que des inscription runiques les rendent accessibles à celui à qui elles sont destinées

Tu verras là-bas un coffre divisé en trois compartiments. Les runes qui y sont inscrites disent ce que chacun peut obtenir.

Ces runes constituent plus qu’un message ordinaire puisqu’on essaiera systématiquement de désobéir à leurs ordres, en vain.

 

Ailleurs, on trouve un dessin représentant un petit poisson et une "magie du poisson" dans laquelle un individu maudit un autre pêcheur par "Que tu sois la proie de Thor!". Ceci rappelle un épisode de l'Edda où Thor pêche le serpent qui entoure le monde du milieu, Midgard. La malédiction propose donc d'identifier le maudit au serpent.

 

Les trois runes Ansuz, Laukaz, Uruz se rencontrent sur de nombreuses inscriptions, le plus souvent dans cet ordre 'alu', mais aussi dans un ordre différent. Elles peuvent faire partie d'un autre mot, ou d'une formule comme dans l'inscription "lathu laukaz ga(u)kaz alu" ce qui peut se traduire par "invitation oignon coucou magie" où le coucou est l'oiseau. Ce nom est aussi très souvent utilisé pour désigner une des corneilles d'Odin. Il s'agit sans doute d'une invocation ('invitation') à Thor (Laukaz) et Odin (Gaukaz, "Odin, envoie-moi tes corneilles magiques!") pour qu'elles apportent leur magie ('alu').

On trouve aussi l'inscription "thistil, mistil, kistil" : chardon, gui, cercueil. Ceci, pour moi, signifie bien entendu plutôt Thurisaz, Mannaz, Kaunan : une malédiction signifiant à peu près "Gèle solitaire et pourris!".

On a trouvé d'autres mots magiques comme ehw, laukaz, et lathu. Les deux premiers sont évidemment une évocation directe des runes du cheval et du poireau. La dernière est une formule, Laukaz Ansuz Thurisaz Uruz qui n'est rien d'autre qu'une augmentation de 'alu' avec le Thurisaz. Dans ce cas, je suppose que le sens de 'alu' comme 'magie' est conservé, et que 'lathu' signifie simplement 'par la magie de Thurisaz ...'.

 

D'autres inscriptions courtes et cryptiques sont "yeux brillant", "semblable à un épervier", "dangereux connaisseur", "lina laukaz" : le lin (ou la corde) et l'oignon, "auja"  : chance, un simple " INCORPORER Word.Picture.6  " pour souhaiter la bonne année, dont le but exact ne peut être connu puisque nous ignorons le contexte dans lesquelles elles ont été réalisées. Là encore, il ne s'agit pas d'imiter, mais de s'inspirer de l'état d'esprit dans lequel on peut se trouver pour concentrer sa pensée en une formule lapidaire.

 

Voici encore quelques petits poèmes visiblement magiques et faisant appel à la magie de répétition que nous n'avons pas encore décrite, mais qui est très courante.

Sur un javelot :

Moi maître des runes,

Asgils fils de Muha,

 INCORPORER Word.Picture.6    INCORPORER Word.Picture.6    INCORPORER Word.Picture.6 

Par vertu magique du  INCORPORER Word.Picture.6  ,

Le Hagala qui brise les casques

Je consacre à ce javelot.

Hagala est une forme plus récente de Hagla, et  INCORPORER Word.Picture.6   est le couple Gebo-Ansuz qui demande donc un don à l'Ase, et par la vertu magique du don de l'Ase (Odin), on peut consacrer un javelot (une arme typique d'Odin comme nous l'avons vu) pour qu'il puisse briser les casques comme un grêlon magique.

Sur un peigne on trouvera d'un côté, une inscription profane quoique fort belle : "Salut jeune fille entre les jeunes filles!", et de l'autre côté l'inscription proprement magique :

 INCORPORER Word.Picture.6   (les tirets de séparation sont de moi), "alu na alu na na", où "na", plutôt qu'une combinaison de Naudiz et Ansuz, fait allusion à Nana, la femme bien-aimée de Baldur, qui mourut de chagrin après la mort de celui-ci. Ce peigne me paraît un cadeau aux intentions peu claires d'un homme voulant par magie (alu) faire de sa femme une 'Nana' (bien entendu, Zola n'a pas choisi ce nom tout à fait par hasard, bien qu’il en ait dévoyé le sens), c'est-à-dire qu'elle aimera son mari jusqu'à la mort.

 

Enfin, sur des armes, on trouve les inscriptions "essayeur", "chevaucheur du but", "coureur de la fin", des façons détournées de demander au javelot de trouver son but. Sur les épées retrouvées, on ne voit que les noms de leurs propriétaires et des inscriptions plus décoratives que runiques.

 

 

L'inscription magique : 'foslau' qu'on trouve sur des bractéates peut être interprétée comme une conclusion à ce chapitre. 'fo' sont la première et la dernière lettre du Futhark, elles représentent le Futhark entier. Le 's' de Sowelo signifie victoire et 'lau' est un 'alu' dans un ordre différent, mais signifiant encore 'magie'. Finalement 'foslau' peut signifier : le Futhark est la victoire de la magie.

 

 

Si le lecteur veut bien comparer les interprétations que je donne aux inscriptions runiques à celles fournies par les runologistes, il verra quelle richesse apporte mon approche chamanique à la compréhension des runes. Une recherche de plus grande ampleur me serait nécessaire pour examiner l'ensemble des inscriptions runiques découvertes. Ce serait le travail d'un autre livre.