Cosmogonie germanique : le conte de la création de l'univers

Partie 2

 

Le début de notre monde: Les hauts-faits des Dieux

(ou Qu’est-ce qu’un humain d’humanité ?)

 

Ainsi, les tous premiers géants et créatures divines ont commencé à exister quand la vie et la lumière ont été créés par le givre fondu qui se déplaçait à toute vitesse. Bestla, la fille du tout premier géant, s’est mariée à Burr, fils de la première créature divine.

Burr et Bestla eurent trois fils, les premiers êtres que nous avons vraiment appelés des Dieux. Ils s’appelaient Óðinn (que j’écrirai ‘Ódhinn’), Vili et Vé qui sont donc les petits-fils d’Ymir et de Buri. Leurs noms nous disent quels sont leurs pouvoirs. Le mot óðinn signifie ‘le poète délirant’ où ce délire désigne une incontrôlable inspiration poétique. Le mot vili signifie ‘combattant’ et le mot signifie ‘temple’ et ‘habitation’. Par leurs noms, nous savons donc qu’Ódhinn est le Dieu de l’esprit créatif, Vili le Dieu du courage nécessaire à la survie, et Vé, celui de l’habileté nécessaire à la construction des temples et des maisons.

Les trois Dieux examinèrent le ciel et la terre et observèrent ce qui se passait dans l’univers. Audhumla, la divine lumière, continuait à ‘lécher’ le givre qui disparut lentement pour être remplacé par les étoiles, dont notre soleil (‘la’ soleil car elle est pour nous une Déesse qui nous apporte sa chaleur maternelle). Toutes ces lumières se déplaçaient sans qu’une loi ne contrôle leur mouvement.

« La soleil ne savait où était sa demeure, et les étoiles étaient sans but. »

 

La Destinée joua alors son rôle : ni le chaos ni l’ordre ne sont destinés à durer éternellement. Vous souvenez-vous que je vous ai dit que Burr et Bestla se sont transformés pour devenir l’arbre du monde? Le vieux géant, Ymir, eut à subir une transformation semblable. Il devint le matériau avec lequel notre monde est construit. Telle était sa destinée, et trois Dieux, Ódhinn, Vili et Vé ont été chargés d’effectuer ce travail nécessaire. Vous pouvez penser qu’ils ont ‘tué’ puis ‘démembré’ Ymir comme s’ils en avaient été les bourreaux. Je les conçois plutôt comme d’habiles chirurgiens qui ont aidé Ymir à passer à une nouvelle étape de son existence. C’est pourquoi, lorsque vous foulez le sol souple sous vos pieds, c’est que vous marchez sur la chair encore vivante d’Ymir. Lorsque vous vous blessez sur un rocher, c’est un os d’Ymir qui vous déchire. Lorsque vous voguez sur le vaste océan, vous naviguez sur son sang ou sa sueur. Lorsque vous regardez les nuages menaçants, c’est le cerveau d’Ymir que vous voyez. Comme dit le poète:

« De la chair d’Ymir fut formée la Terre, puis de sa sueur, l’océan ; les falaises rocheuses de ses os ; les arbres fleuris de ses cheveux ; de son crâne, le ciel ; puis, de ses sourcils, firent les gracieuses puissances Jardin-du-Milieu (Miðgarð) pour les fils de l’homme ; alors, de son cerveau furent formés les nuages ‘durement offensants’. »

Midhgardh est le nom de notre ‘jardin’, aussi appelé ‘le monde du milieu’, fait pour que les humains y vivent, fait avec les sourcils osseux et broussailleux d’Ymir. C’est pourquoi le jardin du milieu a d’abord été couvert de montagnes et de forêts. De fait, notre univers comprend neuf immenses domaines, mais nous ne connaissons bien que quatre d’entre eux. Le domaine des Dieux est appelé Ásgarð, le jardin de nos Dieux, les Æsir (les Ases). Il se trouve quelque part à la base de l’arbre Yggdrasill. Trois autres domaines sont sous chacune des immenses racines. Comme l’a dit un sage géant:

« Trois racines se dirigent vers trois directions sous l’arbre Yggdrasill; Hel est le domaine situé sous l’une; sous la deuxième, celui des Géants-du-Givre, sous la troisième celui des humains d’humanité. »

Le domaine des Géants-du-Givre est aussi appelé le pays des géants. Le domaine de Hel est celui des morts, excepté ceux qui rejoignent Freyja en sa résidence, Fólkvangr (ou Sessrumnir), et ceux qui rejoignent Ódhinn en sa résidence, Valhöll, comme je vous le raconterai bien plus tard. Et lorsque je vous aurai raconté comment les Dieux ont créé l’humanité, vous saurez ce qu’est un ‘humain d’humanité’.

Ainsi, les étoiles et le soleil erraient dans le vaste univers, comme autant de feux follets. Les Dieux ne furent pas contents de ce désordre, si bien qu’ils décidèrent des lois qui gouvernent le mouvement des corps célestes. Bon … je pourrais seulement vous dire que, puisqu’ils disposaient de la gravité (vous vous souvenez de Bestla et de l’arbre de l’univers?), ils créèrent les lois de la gravité qui  pose encore tant de problèmes à nos physiciens modernes, mais serez-vous d’accord avec moi que c’est un peu sec, comme explication ? Voici donc le mythe qui vous dit la même chose, mais avec plus de poésie, et qui vous raconte comment les trajectoires du soleil et de la lune furent fixées par nos Dieux.

D’abord, il y eut une géante nommée Nótt (Nuit). Elle était sombre comme tous ceux de sa famille. Son second mari était nommé Dellingr (Brillant) et il était de la famille des Dieux. Leur fils, Dagr (Jour), était brillant et beau comme son père. Alors Ódhinn saisit Nótt et son fils Dagr et leur donna deux chevaux et deux chariots et les envoya dans le ciel pour qu’ils chevauchent autour de la terre toutes les vingt-quatre heures. Nuit chevauche la première un cheval appelé Crinière-Givrée et, tous les matins, l’écume de ses mors s’écoule sur les plantes, c’est ce que nous appelons la rosée. Le cheval de Jour est appelé Crinière-Lustrée et la terre et le ciel sont illuminés de son éclat. Comme tout le monde sait, le parcours du soleil s’accorde bien à celui de Jour et de Nuit. Comment cela est-il possible ? C’est parce que ces astres sont eux aussi conduits par deux êtres célestes appelés Soleil et Lune. L’histoire nous dit qu’un jour naquirent sur terre deux enfants d’une incroyable beauté. Leurs parents en furent si fiers qu’ils les nommèrent selon ‘la’ soleil et ‘le’ lune. La fille fut ainsi nommée Soleil, et le garçon, Lune. Les Dieux s’offensèrent de l’outrecuidance de ces parents qui osent appeler leurs enfants de nom célestes (ah ah ! faites bien attention à la façon dont vous nommez vos enfants ou vous-mêmes, afin de ne pas offenser les Dieux !). Alors, ils attrapèrent sœur et frère et les installèrent au ciel. Soleil est la dame qui conduit les chariots qui tirent ‘la’ soleil. Elle le dirige dans le ciel et contrôle sa température. Lune dirige ‘le’ lune et il contrôle ses phases.

Alors, Soleil commença à se lever à l’Est lorsque Nuit s’éloigne, laissant à terre la rosée tombant des mors de son cheval. Jour peut alors venir pour apporter sa lumière à la terre, tandis que Soleil apporte sa chaleur féminine.

Les plantes commencèrent à pousser et la première d’entre elles est cette herbe vigoureuse qui vous coupe la peau quand vous la saisissez sans précaution. D’autres herbes pleines de vie poussèrent aussi, par exemple les algues dans la mer. Mais, parmi les premières, furent aussi les plants du poireau sauvage qui, avec leurs tiges fines et fortes, surplombent toutes les autres herbes, tout comme notre héros Sigurdhr dominait les autres enfants dès son plus jeune âge (Pardon … les contes sur Sigurdhr ne viendront que bien plus tard).

Les Dieux construisirent leur demeure, Ásgarð, au-dessus des trois racines et furent ensemble, heureux et tranquilles quelque temps.

« Ils élevèrent leurs lieux sacrés et leur ferme, construisirent une forge pour façonner des bijoux. Ils firent des pinces et fabriquèrent des outils. Ils jouaient au tafl dans la haie, plein de joie, ils ne manquaient pas d’or. »

Le jeu de tafl se joue sur une sorte d’échiquier. Ses règles sont semblables à celles du jeu de go chinois, mais il comporte moins de cases. On y jouait encore couramment il y a moins de mille ans et quelques vieux entêtés, comme moi, aiment encore à y jouer.

Mais les runes de la destinée dirigent le mouvement l’univers qui doit sans cesse changer. Le changement qui s’abattit sur nos Dieux fut que, des graines de leur bonheur tranquille, poussèrent les bourgeons de leurs futurs troubles et de leur chute finale. Trois géantes très-instruites, appelées les Nornes, vinrent depuis le domaine des Géants-du-Givre et elles prirent en charge le Destin du monde. Elles font connaître leurs décisions en gravant des runes, et nul ne peut discuter leurs runes, même ceux qui pensent qu’elles ont été gravées à tort. Elles sont l’image des exigences primordiales de l’univers, inéluctables, indifférentes qu’elles sont à nos espoirs et nos misères.

Sans doute par décision des Nornes, c’est à dire à cause des exigences de l’univers, les Dieux ressentirent la nécessité de créer l’humanité. Ils demandèrent aux Nains de construire des formes semblables à des humains. Cependant, ces formes étaient incapables d’exécuter des tâches et surtout, elles n’avaient pas de destinée. Ainsi, trois des puissants Dieux pleins d’amour descendirent sur la terre afin de créer l’humanité. Ils sont nommés Ódhinn, Hænir et Lothur. Vous vous souvenez des noms des Dieux qui ont construit le monde à partir du corps d’Ymir ? Vous connaissez déjà Ódhinn. Nous ne savons pas exactement ce que signifie le nom de Hænir « aux pieds rapides », celui qui a auparavant été appelé Vili. Vé est maintenant appelé Lothur, et le mot lóð signifie ‘récolte’. Vous voyez que Vé est le Dieu de ceux qui construisent des maisons et que Lothur est celui de ceux qui produisent les récoltes, c’est à dire qu’ils sont les Dieux de ceux qui assurent la vie quotidienne. Les trois Dieux descendirent à Midhgardh et trouvèrent deux formes sur le sol. Une forme était celle d’un homme, appelé Ask, l’autre celle d’une femme appelée Embla. Ódhinn leur donna le souffle nécessaire à l’expression de l’esprit inventif. Hænir leur donna le bon sens et la clarté d’esprit empêchant le courage de tourner à la témérité. Lothur leur donna ce chaud liquide qu’est le sang et couleur de vie nécessaires à l’endurance de ceux qui pratiquent leur métier. En recevant ces trois dons, ils reçurent aussi le moyen d’être actifs et de remplir leur destinée.

 

Ce conte s’arrête ici. Les trois dons des Dieux, souffle, couleur de vie et bon sens, et les deux exigences de l’univers, action et destin, réalisent un « humain d’humanité ». Faites de votre mieux pour en être un ou en devenir un !