Mais où sont les morts-vivants d’antan ?

avec

un conte islandais classique : le diacre de Myrká

 

Une version ne contenant que le conte est donnée ICI

 

 

Nous avons déjà vu dans « La réalité mythique des morts-vivants (draugar) scandinaves ‘tranquilles’ » (http://www.nordic-life.org/MNG/DraugarCalmes.htm ) que les morts-vivants scandinaves, quand ils n’avaient pas de compte à régler avec les vivants se montraient tout à fait tranquilles dans leur tertres, baignés dans l’ambiance d’amour apportée par leurs descendants. Il existe un petit corpus de contes islandais, dont les plus récents datent du 19ème siècle, qui décrivent les relations entre les morts-vivants et les ‘vivants-vivants’[1]. Vous trouverez en appendice ces contes, résumés de façon à faire ressortir les ‘méchancetés’ de ces terribles draugar. Ces contes sont issus de personnes chrétiennes depuis plus de 500 ans et donc, bien évidemment, leurs morts ont été enterrés chrétiennement dans un cimetière. Bien évidemment, le culte des ancêtres a été presque éradiqué sous l’influence de la nouvelle religion. Cependant, ces contes sont tellement imprégnés par le paganisme ancien qu’ils illustrent encore le comportement des draugar et que l’affirmation de Boyer ci-dessous reste d’un anti-paganisme primaire effarant.

 « Vivants, les Vikings sont terribles. Morts, ils sont terrifiants et cherchent à prendre leur revanche… »

Régis Boyer, Sommaire Historia spécial « Les Revenants », n° 27, janvier 2016, p. 6. Article complet p. 30-31., « Un draugr en colère ».

 

Le premier groupe, A, contient les contes dans lesquels un mort-vivant se manifeste sans trop menacer les vivants ou même avec un rôle positif pour eux. Il contient 14 contes. Le groupe B, qui relate l’histoire de morts-vivants violents n’en comporte que 6. Pour simplifier, 67 % de ces contes ne décrivent aucun acte violent de la part du mort-vivant pour 28% qui sont violents. Cette violence fait usage de leur statut de mort, bien entendu, mais dans un seul – une ‘copie’ des sagas médiévales – le mort est violent sans autre justification que sa violence dans sa vie. Enfin, les 100% sont atteints par l’unique conte qui est en fait étranger au comportement des morts-vivants ‘naturels’ puisqu’il relate le cas d’un mort-vivant ‘artificiel’ fabriqué par un sorcier afin de nuire à une famille, à la demande de vivants.

Ainsi après des siècles de diabolisation des morts-vivants, leurs histoires restent bien présentes dans la mythologie populaire islandaise mais les morts-vivants y sont moins dangereux que ceux des sagas médiévales. Les raisons profondes des pourcentages ci-dessus sont difficiles à mettre en évidence mais, qu’au moins, on cesse de faire des monstres de ces pauvres draugar, dans la mesure où les islandais eux-mêmes, qui visiblement les craignaient beaucoup, n’en ont pas fait des êtres monstrueux.

Un exemple sincère de l’interprétation moderne la plus ‘monstrueuse’ de ces contes nous est fourni sur le web par https://guidetoiceland.is/connect-with-locals/regina/the-deacon-of-dark-river---a-ghost-story qui introduit ce conte par « It is a ghost story and I have always found this one particularly scary. Just while writing about it I get chills down my spine (C’est une histoire de revenant et je l’ai toujours trouvé particulièrement effrayant. En l’écrivant, j’en ai des frissons le long de ma colonne vertébrale) ». Il décrit en effet un cas particulièrement douloureux d’une jeune fille chrétienne fiancée à un vicaire, bien entendu chrétien lui aussi, mais qui, une fois mort, semble revenir à une exigence toute païenne d’un respect absolu de la parole donnée, même si cela a des conséquences absurdes.

 

Le conte du diacre de Myrká

(DJÁKNINN Á MYRKÁ)

 

Ainsi donc, il y a bien longtemps, un diacre vivait à Myrká. Il se déplaçait sur un beau cheval nommé Faxi et il était en ‘pourparlers’ avec une femme qui habitait une ferme de l’autre côté de la rivière et qui s’appelait Guðrún[2]. Un peu avant Jól c’est à dire la période de l’année que les anglophones appellent encore aujourd’hui Yule et qui est devenu maintenant la fête de Noël, il chevaucha avec Faxi jusqu’à chez elle afin de la convier à la festivité de Jól chez lui et il lui fit promesse de lui rendre visite en temps ‘fixé’ (en temps voulu) pour la conduire[3] aux festivités de la soirée précédant Jól. Le jour avant que le diacre ne la convie, avait été très froid et il était tombé beaucoup de neige mais un réchauffement brutal avait fait fondre la glace pendant qu’il était avec elle. La rivière était en crue et charriait des masses de glaçons. Quand il la quitta, tout pensif, il ne remarqua pas tout de suite l’état de la rivière. Il s’aperçut quand même bien vite de la crue et remonta sur les berges pour chevaucher jusqu’au pont de glace sur lequel il avait traversé en venant voir Guðrún. Il lança son cheval mais, lorsqu’il eu atteint le milieu de pont, celui-ci s’effondra et il fut noyé dans la rivière en crue, seul Faxi et le cadavre arrivèrent à traverser la rivière.

Un voisin trouva la corps sur la berge et remarqua que l’arrière de sa tête avait été complètement scalpé par la glace et qu’on voyait les os blancs de son crâne. Il ramena le corps à Myrká où il fur inhumé une semaine avant Jól.

Jusqu’à la veille du Jól la rivière continua à être en fureur et non traversable. C’est ainsi que Guðrún resta ignorante du sort de son diacre et elle continuait à se réjouir d’avoir été invitée à la fête de Jól par lui. L’après-midi de Jól, elle mit ses plus beaux vêtements mais, avant qu’elle ait fini de se préparer, elle entendit frapper à la porte de la ferme. Comme elle n’avait pas fini de s’habiller, elle laissa une servante ouvrir la porte mais cette dernière ne vit personne dehors et dit: « Attendez, il fait sombre, je vais chercher de la lumière! » Elle ferma la porte derrière elle, mais on frappa immédiatement à nouveau. Guðrún cria depuis sa chambre « Laisse, c’est quelqu’un pour moi ! » Comme elle avait alors fini de s’habiller, elle mit hâtivement son manteau d’hiver mais n’enfila qu’une seule manche du manteau et jeta le reste sur ces épaules. Elle reconnu immédiatement le cheval du diacre et savait que l’homme debout à côté du cheval était le diacre. Celui-ci, sans dire un mot plaça Guðrún sur le cheval, monta devant elle et les voilà partis.

Quand il arrivèrent à la rivière le cheval sauta par-dessus le flot qui rugissait encore au milieu de la rivière. Du coup, la tête du diacre bascula vers l’avant, son chapeau tomba sur ses yeux et Guðrún pu voir la partie de son crâne mise à nu pendant l’accident, blanche et brillante. Juste après, les nuages laissèrent apparaître la lune et il dit :

Máninn lýður (lýtur),                        La lune prend sa place

dauðinn ríður;                               le mort chevauche

sérðu ekki hvítan blett                   ne vois-tu pas la place blanche

í hnakka mínum,                           à l’arrière de ma tête,

Garún, Garún?                              Garún, Garún?[4]

Ils chevauchèrent silencieusement jusqu’à Myrká, mirent pied à terre et il s’adressa encore à elle :

Bíddu hérna, Garún, Garún,           Reste ici, Garún, Garún,

meðan eg flyt hann Faxa, Faxa,      pendant que je l’expédie, Faxi, Faxi

upp fyrir garða, garða.                    vers les enclos, les enclos.[5]

 

Brusquement, tout se met en place dans la tête de Guðrún et elle s’aperçoit qu’elle est dans le cimetière de Myrká près d’une tombe ouverte dans laquelle son le diacre veut l’entraîner avec lui. Folle de peur, elle court vers l’église proche et sonne les cloches à toute volée. Mais, à peine a-t-elle commencé qu’elle sent qu’on tire sur son manteau qui cède car elle n’avait enfilé qu’une seule manche. En se retournant, elle voit le diacre plonger tête première dans la tombe béante, le manteau déchiré en main. Elle voit les monticules de terre autour de la tombe s’effondrer sur lui et voilà la tombe complètement close.

Elle comprend bien qu’elle a eu affaire au fantôme du diacre et elle continue à sonner les cloches de toutes ses forces, jusqu’à ce que tout les serviteurs de fermes alentour soient éveillés et la rejoignent.

Ils l’emmènent dormir dans une ferme mais le diacre revient encore et encore à la charge pour tirer Guðrún jusqu’à sa tombe si bien que leur lutte tient éveillée la maisonnée toute la nuit. Ceci se reproduit chaque nuit même quand un prêtre vient lui lire des psaumes pour la protéger du mort-vivant. Rien n’y fait.

Finalement, on doit faire appel à un sorcier venu d’une ville de l’Ouest. Il déterre une grosse pierre et la plaçe devant le hall d’entrée. Le soir quand l’obscurité grandit, le diacre cherche à entrer dans la maison, mais le sorcier le maintient dans l’entrée au moyen de puissants exorcismes et et le met sous la pierre où le diacre repose jusqu’à aujourd’hui. Après cela, plus personne ne fut hanté par un spectre à Myrká et Guðrún se rassénéra. Un peu après, elle retourna chez elle, mais les gens disent qu’après cela elle ne fut jamais plus la même.

 

Quelques commentaires sur ce conte

 

Tout d’abord, on constate que tout est fait dans ce conte pour souligner la juste terreur de Guðrún et nous inspirer une ‘saine’ crainte des revenants.

1. Pourquoi Guðrún manifeste-t-elle autant de terreur face à son bien-aimé ?

Il est visible que Guðrún a reçu un enseignement religieux par lequel le monde des vivants et celui des morts ne peuvent et ne doivent pas se mélanger. Cette position est exactement l’inverse de celle des scandinaves païens qui pratiquaient le culte des ancêtres comme de nombreuses populations anciennes. Les morts qui avaient été aimés pendant leur vie passaient pour heureux de recevoir l’amour de leur descendants. Les exemples des sagas des plus dangereux draugar qui aient existé les décrivent comme protecteurs de leur descendance.

Mais ceci est sans doute seulement une partie de la vérité. Quand elle a compris que son ‘bien-aimé diacre’ allait l’enterrer avec elle, elle a compris que leur relation était sans vrai amour de sa part, alors que ses imaginations de jeune fille en avaient fait un prince charmant. Alors, l’horrible vérité de sa vie, passée et future, lui a sauté aux yeux, et s’est ajoutée à sa terreur bien naturelle de la mort.

 

2. Pourquoi le diacre se croit-il autorisé à kidnapper Guðrún ?

En quelque sorte, la première raison est réciproque de celle de Guðrún : voir l’objet désiré lui échapper alors qu’il allait enfin pouvoir en disposer, a dû jouer un grand rôle.

Mais un ecclésiastique devait sans doute connaître une partie des anciennes coutumes, ne serait-ce que pour savoir s’opposer efficacement aux croyances païennes qui ne semblent pas, même aujourd’hui complètement éradiquées des esprits de tous les islandais. Les notions de contrat et de parole donnée étaient très importantes et les engagements devaient être suivis à lettre, même si on constatait que le contrat était devenu absurde. Vous avez pu constater que j’ai décrit leur relation par «ils étaient en ‘pourparlers’ », avec une notre explicative, ce que les autres traducteurs rendent par « fiançailles » ou « être amoureux ». On peut donc légitimement penser qu’ils avaient pris des engagements l’un envers l’autre, sans préciser que la mort de l’un d’entre eux annulait le contrat. Le mort-vivant s’est en quelque sorte ‘repaganisé’ et a exigé que Guðrún suive les clauses de ‘vie’ commune sans doute contenues dans le contrat.

 

3. Que vient faire un sorcier dans cette histoire ?

On sait très bien que la production d’ouvrages de magie s’est poursuivie jusqu’au début du 20ième siècle et qu’une population de sorciers ne s’est donc jamais éteinte en Islande. Les gens qui logeaient Guðrún se sont aperçus que les pasteurs et les psaumes ne changeaient rien à l’état de Guðrún. Ils ont donc pensé que le mort-vivant s’était repaganisé, comme je viens de le suggérer, et que seul un magicien païen, un « homme du galdr » utilisant les anciennes techniques du chant-cri magique, le galdr, pouvait sauver Guðrún.

 

 

Appendice

 

Groupe A : les morts-vivants ne se livrent à aucune violence

 

A1 : les morts-vivants bénéfiques ou neutres

 

Mother Mine, Don’t Weep, Weep

Une mère ‘expose’ son enfant pour le tuer. Plus tard, elle se plaint de n’avoir aucun vêtement pour aller danser. Le bébé-spectre lui dit “ne pleure pas tu peux prendre mes loques pour y aller”.

 

Isn’t fun in the dark !

Un cadavre se redresse un peu avant l’aube dans son cercueil. Un téméraire le fait se recoucher.

 

The lovers

Deux fiancés. Il doit partir et meurt au loin. Le spectre visite la fiancée et l’empêche de dormir. Une femme ‘sage’ lui bloque l’entrée. Il déclare qu’il aurait voulu devenir le “guide des rêves” de sa fiancée mais ne pourra plus revenir.

 

Give me my bone, Gunna

Une servante se sert d’un morceau de crane humain comme réservoir de sa lampe à huile. Une voix lui dit: « rends moi mon os ». Elle se fâche et jette le bout d’os en direction de la voix. Il ne lui arrive rien de mal.

 

My jawbones !

Un prêtre fait brûler les os déterrés quand on creuse une nouvelle tombe. Une servante entend “mes mâchoires!”. Elle découvre deux mâchoires d’enfant qu’elle va enterrer correctement.

 

/* p. 160 Dry bones

C’est l’histoire de deux amis. L’un des deux mais est un poivrot et il meurt. La nuit qui suit son enterrement, il apparaît à son ami et lui demande de verser un baril de brandy dans sa tombe « car mes vieux os sont assoiffés ». Il le fait le lendemain et le spectre ne s’est plus jamais manifesté.

 

Jón Flak

Jón n’était pas très apprécié. Les fossoyeurs l’enterrent orienté nord-sud au lieu de est-ouest. Son spectre hante les fossoyeurs jusqu’à ce qu’ils l’enterrent à nouveau en orientant correctement son corps.

 

 

A2 : le mort revient pour réparer une injustice– sans vraiment martyriser physiquement ses ex-bourreaux

 

 

Murder will out / *p 155

On découvre un crane percé par une aiguille. Quand la meurtrière passe sous ce crane, des gouttes de sang tombent sur elle. C’est le prêtre local qui décide de la condamner à mort.

 

The woman in the red cap

Un serviteur nomme Jón joue un sale tour à une vieille femme qui jure de se venger après sa mort. Elle meurt et Jón  meurt peu après. Son cadavre ne peut reposer en paix : chaque matin son cercueil est brisé. On met ses os dans un sac derrière la porte de l’église. Une femme déplace le sac et le spectre lui apparait en rêve et lui commande de dire « pardonnez le squelette qui est derrière la porte » à une femme portant casquette rouge, le jour de la messe du nouvel an. Elle le fait, la femme accepte de pardonner et on a pu enterrer Jon correctement. La « femme en casquette rouge » était certainement le spectre de la vieille dame qui assistait à cette messe.

 

/* p 159 A ghost’s vengeance

Un homme se vante de ne pas prendre soin d’un cadavre qu’il rencontrerait sur sa route. Il néglige ainsi la cadavre d’une vieille femme qui va le poursuivre dans ses rêves toute sa vie.

 

/* p 170 The two Sigurdur [nommés ici Sigurðr et ‘le cadavre’]

Sigurðr découvre le cadavre de son ami et le veille. Mais le cadavre disparaît pendant la nuit et, quand il revient au matin, Sigurðr le force à raconter ce qu’il a fait. Il raconte d’abord une histoire comme celle du mort qui protège un trésor. Sigurðr insiste encore et et le cadavre finit par lui avouer qu’il a tué la femme du prêtre (elle l’avait repoussé) en « rassemblant toute sa vie dans son petit doigt ». Pour la ramener à la vie, il suffit de dénouer sans verser sang le lien qui tient le petit doigt en place. Sigurðr le fait et la femme revient à la vie.

 

The girl who turned in her grave

(date du 19ème siècle)

Deux frères ramènent foin en bateau et, cachée par le foin, leur sœur tombe à l’eau et se noie. Ils rêvent qu’elle leur montre là où est son corps et ils la trouvent à l’endroit indiqué, puis l’enterrent. Un garçon qui l’avait rejetée se met à avoir des cauchemars puis disparait. On trouve son cadavre au pied d’une falaise. Les frères ouvrent le cercueil de leur sœur, voient qu’elle s’est retournée, face contre le sol. Ils la retournent et lui clouent les pieds. Tout redevient normal.

 

 

A3 : Le mort redevient partiellement vivant et continue sa vie antérieure

Cela a des conséquences néfastes mais le mort-vivant n’est jamais violent

 

The ghost’s son / * the son of the goblin p 177

Un fils de paysan courtise la fille du prêtre puis la  demande en mariage. Il est rejeté et il meurt de rage. La jeune fille devient un peu bizarre mais se confie à sa mère adoptive. Chaque nuit le ‘mort-vivant’ la rejoint et elle est maintenant enceinte. Le père de l’enfant lui a dit que cet enfant apporterait une catastrophe sur tout le village. Pour empêcher la catastrophe il fallait tuer une personne en apparence innocente. Le meurtre à lieu mais le cadavre est réduit à une vertèbre cervicale. Les gens comprennent que la “personne innocente” était un mort-vivant. La région resta hantée et les gens durent la quitter.

 

 

Groupe B : les morts-vivants plus ou moins violents

 

 

B1 : Le mort revient pour honorer une parole donnée et essaie d’entraîner dans la mort un vivant

 

The deacon of Myrká / *p 173

(voici un conte considéré comme “particulièrement terrifiant” que j’ai raconté ci-dessus).

Ce diacre avait une relation amoureuse avec une jeune fille appelée Gudrún. Il l’invite à le rejoindre à une fête loin de chez elle. Mais il doit s’absenter et il “promet qu’il reviendra la chercher” pour l’emmener à la fête. Pendant son voyage, il se noie. Son spectre revient pour la chercher (comme promis!) et l’emmener dans sa tombe. Elle arrive à s’enfuir mais fait chaque nuit d’atroces cauchemars. Un magicien la libère de cette malédiction.

 

 

B2: le mort revient pour réparer une injustice flagrante – il provoque de graves troubles pour manifester son mécontentement

 

Burning the coffins / *p 156 Ketill, the priest of Húsavík

Un prêtre brûle les cercueils qui l’encombrent. Les morts tuent trois vieilles femmes et le menacent d’en tuer encore plus si cela continue.

Ce que je trouve de pire dans ce conte, c’est que la mort des trois vieilles femmes est un simple avertissement, les choses sérieuses allaient commencer si le prêtre ne s’était pas incliné.

 

 

B3: le mort réagit à une parole désobligeante de façon violente

Insolences malheureuses  vis-à-vis d’un mort-vivant !

 

 

The dead man’s nightcap / *p 157 White cap

Un garçon avait l’habitude de faire des blagues à une jeune fille. Elle est chargée d’aller chercher le linge qui séchait au cimetière, dont de nombreuses casquettes blanches. Elle aperçoit un spectre avec une casquette blanche et croit que c’est le garçon qui s’amuse. Elle emporte la casquette du spectre. On la force à la remettre sur la tête du spectre dans le plus grand silence. Quand elle l’a remise elle demande “ça va maintenant?” le spectre répond : “toi ça va?” Il la frappe et elle meurt sur le champ.

 

The bridegroom and the dead man

Des hommes creusent une tombe et tombent sur un fémur très grand. L’un d’eux se moque et dit “Ce serait amusant d’avoir un tel invité pour mon mariage”. Il se fiance et la fiancée rêve d’un spectre qui lui qu’il sera présent à son mariage. La fiancée fait construire une cabane prêt de leur future maison. Le spectre y sera invité et pourra manger à sa faim. Le lendemain du mariage, la fiancée interdit à son mari d’aller seul dans cabane. Le spectre ne peut rien contre elle mais aurait emmené le jeune mari avec s’il avait été seul.

La violence est restée potentielle grâce à l’intelligence de la mariée et malgré la stupidité de son époux.

 

B4 : Le mort protège un trésor et tue ceux qu’il soupçonne de vouloir le lui dérober

 

The miserly ghost

Un homme meurt et tous ses ‘trésors’ disparaissent. Tous ceux qui essaient de dormir ensuite dans son lit sont retrouvés morts au matin. Un homme réussit à le tromper en se couvrant entièrement boue. Pendant que spectre prend une “douche de pièces d’or”, l’homme s’en va dans la tombe du spectre. Quand ce dernier revient, l’homme refuse de sortir tant que le spectre ne lui aura pas expliqué ou est sa cachette. L’homme explique aux vivants où l’or est caché délie ainsi la malédiction.

Ce thème se retrouve dans ‘’The two Sigurdur’ et dans ‘The boy who knew no fear’.

 

B5 : Les batailles à mort entre les vivants et les morts

 

The boy who knew no fear /*p161

(résumé très succinct: le conte contient plusieurs histoires indépendantes).

Un garçon qui n’a peur de rien répète d’abord l’histoire du mort qui protège un trésor. Il rencontre ensuite un groupe de douze ‘vivants-vivants’ qui vivent dans une grotte et doivent se battre et tuer chaque soir des ‘morts-vivants’ qui reviennent à la vie chaque matin. Le garçon observe qu’un peu avant l’aube une sorcière arrive et utilise une potion magique pour recoller les têtes coupées des ‘morts-vivants’. Il tue la sorcière et libère les ‘vivants-vivants’ de leur malédiction.

 

/* p 181 The story of Grímur who killed Skeljúngur

C’est une saga d’une 20aine de pages qui se passe entre Groenland et Islande.

Un esclave dont le tempérament est insupportable et dont l’agressivité augmente sans cesse est tué au cours d’un combat amical au départ mais qui tourne à la lutte à mort. L’esclave devient alors un dangereux mort-vivant qui terrorise les environs. Le fermier local rappelle son fils, parti au Groenland, pour se débarrasser de ce mort vivant. Le fils semble être conscient qu’il ne pourra pas vaincre directement ce ‘monstre’. Il prépare une pierre, percée de trois trous, dans laquelle il fait passer des nœuds coulants et se débrouille pour attacher le mort-vivant à cette pierre sans être capable de le vaincre complètement. Il est loin de tout et doit retourner chez lui pour prendre de quoi brûler et décapiter le mort-vivant. Quand il revient, ce dernier est parti en trainant la pierre derrière lui, et il est épuisé. Il est alors facile de tuer « pour de bon ».

Ce conte est dû à Hjálmar Jónsson (1796–1875) connu sous le nom de Bólu-Hjálmar. Il témoigne qu’il a vu cette pierre dans sa jeunesse, disons donc vers 1815, fichée en terre et dont deux trous dépassaient encore du sol. En tous cas, cette saga typique constitue un témoignage de la croyance en ces contes jusqu’au 19ème siècle.

 

Thème parallèle : Morts-vivants artificiels créés par un sorcier, toujours très néfastes

 

Mori the ghost of Irafell

Ce n’est pas l’histoire d’un mort-vivant naturel, mais d’un mort-vivant créé par un « sorcier venant du nord ». Le sorcier l’attache à un couple détesté par des voisins malveillants (le conte dit que l’homme est mort en 1821). Lui et ses deux fils ont d’incessants problèmes avec leur bétail à cause de ce ‘mort-vivant’ artificiel.

 

 



[1] Icelandic folktales & legends, Jacqueline Simpson 2004 (1ière éd. 1972) et, marqués par un */, Icelandic legends collected by Jón Árnason (volume 1), trad. G. E. J. Powel and Érikrur Magnússon (1864) p. 155-202, “Stories of ghosts and goblins”. Téléchargeable à https://archive.org/details/Icelandiclegends000197449v1PoweReyk et suivi de nombreux autres contes ne parlant pas des morts-vivants dans le volume 2: https://archive.org/details/Icelandiclegends000197449v2PoweReyk

Les contes sur les morts-vivants tirés de ces deux ouvrages sont présentés ci-dessous en trois groupes et leurs titres ont été laissés en Anglais de sorte qu’ils soient faciles à retrouver dans les références originales. De nombreux contes sont en commun entre ceux de Mme Simpson et ceux de Jón Árnason. Quand le titre du conte est donné seul, il s’agit d’un conte trouvé chez Mme Simpson seule, sinon une marque /* (page) introduit ceux de Jón Árnason. Ma sélection des contes significatifs est évidemment discutable, mais enfin c’est celle des meilleurs spécialistes en contes islandais, Jón Árnason et Jacqueline Simpson.

 

[2] Le nom Guðrún signifie ‘divin secret’ depuis la chrétienté. Aux temps païens le mot guð (ou : goð) n’était pas encore du genre masculin, mais du genre neutre. Il signifiait alors ‘les dieux’. Le nom de la païenne Guðrún de l’Edda poétique signifie donc soit ‘le secret des divins’ soit les ‘la rune des divins’.

Le texte islandais dit : « Hann var í þingum við konu, sem Guðrún hét », c’est à dire « Il était engagé en un ‘thing’ avec une femme qui s’appelait Guðrún ». La préposition « í » signifie ‘dedans’ et, par métaphore dans le cas de deux individus, indique un processus prenant place entre eux, un ‘engagement’. Le thing désigne souvent une réunion d’hommes libres au cours de laquelle ils prennent d’importantes décisions. Quand il s’agit d’amoureux, le mot prend le sens de ‘entretien, entrevue’. On devine que le sens a pu glisser à un entretien un peu particulier. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une simple visite amoureuse, le mot ‘entretien’ implique une discussion qui doit évidemment porter, au moins en partie, sur l’avenir des ces deux jeunes gens.

 

[3] Le verbe utilisé ici est fylgja qui signifie ‘suivre, conduire’. L’expression fylgja konu signifie  « s’enfuir avec une femme » et le texte vient de préciser que Guðrún est une femme (kona). Ceci est interdit par la loi et le contexte présent se prête mal à une telle interprétation. Au contraire, dans la suite, le contexte deviendra tel que cette interprétation sera alors évidente.

Notez que le substantif fylgja désigne un ‘esprit’ féminin qui suit un individu et lui porte chance.

[4]  La forme classique des poèmes destinés à mettre en œuvre la magie utilise systématiquement des répétitions qui semblent un peu ‘faciles’ même pour un vrai poète scaldique. Ici, la poésie est simple mais les répétitions restent magiques.

Le prénom Garún n’existe pas mais le diacre, en tant que spectre, ne pouvait prononcer les lettres « guð » qui désignent le Dieu des chrétiens. Le nom Garún doit désigner le nouveau statut de Guðrún maintenant que son fiancé est mort ‘à cause’ d’elle pour avoir absolument voulu l’inviter à la fête de Jól. Pourquoi spécifiquement Garún’ ? La meilleure explication que j’ai trouvée est que les voyelles ‘a’ et ‘ö’ (ou ‘ø’) sont considérées comme très proches et que le mot gör évoque un volée d’oiseaux charognards si bien que gör-rún peut évoquer une magie ou un secret apportant la mort.

[5] Le mot garðr signifie, en islandais, plutôt une clôture qu’un enclos. Il est ici à l’accusatif pluriel gouverné par la préposition fyrir qui indique un mouvement en direction d’un endroit. Emmener un cheval vers des enclos me paraît plus compréhensible que l’emmener vers des clôtures. Ceci n’est qu’un détail mais Jón Árnason traduit par « hors des clôtures » ce qui sous-entend ‘hors du cimetière’ alors que ma traduction sous-entend ‘en direction des enclos destinés au chevaux morts’. La préposition fyrir signifie essentiellement ‘devant’ si bien qu’on peut ici la comprendre comme ‘devant à l’extérieur’ ou comme ‘devant à l’intérieur’ selon le contexte. Jón Árnason se place dans un contexte objectif alors que je me place dans un contexte mystique.