Mais où sont les morts-vivants d’antan ?

 

Voici un exemple d’un conte ‘moderne’, c’est-à-dire écrit disons entre 1600 et 1900. Il est considéré comme l’un des plus horribles. L’est-il vraiment ?.

 

Le conte du diacre de Myrká

 

Ainsi donc, il y a bien longtemps, un diacre vivait à Myrká. Il se déplaçait sur un beau cheval nommé Faxi et il était en ‘pourparlers’ avec une femme qui habitait une ferme de l’autre côté de la rivière et qui s’appelait Guðrún[1]. Un peu avant Jól c’est à dire la période de l’année que les anglophones appellent encore aujourd’hui Yule et qui est devenu maintenant la fête de Noël, il chevaucha avec Faxi jusqu’à chez elle afin de la convier à la festivité de Jól chez lui et il lui fit promesse de lui rendre visite en temps ‘fixé’ (en temps voulu) pour la conduire aux festivités de la soirée précédant Jól. Le jour avant que le diacre ne la convie, avait été très froid et il était tombé beaucoup de neige mais un réchauffement brutal avait fait fondre la glace pendant qu’il était avec elle. La rivière était en crue et charriait des masses de glaçons. Quand il la quitta, tout pensif, il ne remarqua pas tout de suite l’état de la rivière. Il s’aperçut quand même bien vite de la crue et remonta sur les berges pour chevaucher jusqu’au pont de glace sur lequel il avait traversé en venant voir Guðrún. Il lança son cheval mais, lorsqu’il eu atteint le milieu de pont, celui-ci s’effondra et il fut noyé dans la rivière en crue, seul Faxi et le cadavre arrivèrent à traverser la rivière.

Un voisin trouva la corps sur la berge et remarqua que l’arrière de sa tête avait été complètement scalpé par la glace et qu’on voyait les os blancs de son crâne. Il ramena le corps à Myrká où il fur inhumé une semaine avant Jól.

Jusqu’à la veille du Jól la rivière continua à être en fureur et non traversable. C’est ainsi que Guðrún resta ignorante du sort de son diacre et elle continuait à se réjouir d’avoir été invitée à la fête de Jól par lui. L’après-midi de Jól, elle mit ses plus beaux vêtements mais, avant qu’elle ait fini de se préparer, elle entendit frapper à la porte de la ferme. Comme elle n’avait pas fini de s’habiller, elle laissa une servante ouvrir la porte mais cette dernière ne vit personne dehors et dit: « Attendez, il fait sombre, je vais chercher de la lumière! » Elle ferma la porte derrière elle, mais on frappa immédiatement à nouveau. Guðrún cria depuis sa chambre « Laisse, c’est quelqu’un pour moi ! » Comme elle avait alors fini de s’habiller, elle mit hâtivement son manteau d’hiver mais n’enfila qu’une seule manche du manteau et jeta le reste sur ces épaules. Elle reconnu immédiatement le cheval du diacre et savait que l’homme debout à côté du cheval était le diacre. Celui-ci, sans dire un mot plaça Guðrún sur le cheval, monta devant elle et les voilà partis.

Quand il arrivèrent à la rivière le cheval sauta par-dessus le flot qui rugissait encore au milieu de la rivière. Du coup, la tête du diacre bascula vers l’avant, son chapeau tomba sur ses yeux et Guðrún pu voir la partie de son crâne mise à nu pendant l’accident, blanche et brillante. Juste après, les nuages laissèrent apparaître la lune et il dit :

 

La lune prend sa place

le mort chevauche

ne vois-tu pas la place blanche

à l’arrière de ma tête,

Garún, Garún?[2]

Ils chevauchèrent silencieusement jusqu’à Myrká, mirent pied à terre et il s’adressa encore à elle :

Reste ici, Garún, Garún,

pendant que je l’expédie, Faxi, Faxi

vers les enclos, les enclos.

 

Brusquement, tout se met en place dans la tête de Guðrún et elle s’aperçoit qu’elle est dans le cimetière de Myrká près d’une tombe ouverte dans laquelle son le diacre veut l’entraîner avec lui. Folle de peur, elle court vers l’église proche et sonne les cloches à toute volée. Mais, à peine a-t-elle commencé qu’elle sent qu’on tire sur son manteau qui cède car elle n’avait enfilé qu’une seule manche. En se retournant, elle voit le diacre plonger tête première dans la tombe béante, le manteau déchiré en main. Elle voit les monticules de terre autour de la tombe s’effondrer sur lui et voilà la tombe complètement close.

Elle comprend bien qu’elle a eu affaire au fantôme du diacre et elle continue à sonner les cloches de toutes ses forces, jusqu’à ce que tout les serviteurs de fermes alentour soient éveillés et la rejoignent.

Ils l’emmènent dormir dans une ferme mais le diacre revient encore et encore à la charge pour tirer Guðrún jusqu’à sa tombe si bien que leur lutte tient éveillée la maisonnée toute la nuit. Ceci se reproduit chaque nuit même quand un prêtre vient lui lire des psaumes pour la protéger du mort-vivant. Rien n’y fait.

Finalement, on doit faire appel à un sorcier venu d’une ville de l’Ouest. Il déterre une grosse pierre et la plaçe devant le hall d’entrée. Le soir quand l’obscurité grandit, le diacre cherche à entrer dans la maison, mais le sorcier le maintient dans l’entrée au moyen de puissants exorcismes et et le met sous la pierre où le diacre repose jusqu’à aujourd’hui. Après cela, plus personne ne fut hanté par un spectre à Myrká et Guðrún se rassénéra. Un peu après, elle retourna chez elle, mais les gens disent qu’après cela elle ne fut jamais plus la même.

 

Quelques commentaires sur ce conte

 

Tout d’abord, on constate que tout est fait dans ce conte pour souligner la juste terreur de Guðrún et nous inspirer une ‘saine’ crainte des revenants.

1. Pourquoi Guðrún manifeste-t-elle autant de terreur face à son bien-aimé ?

Il est visible que Guðrún a reçu un enseignement religieux par lequel le monde des vivants et celui des morts ne peuvent et ne doivent pas se mélanger. Cette position est exactement l’inverse de celle des scandinaves païens qui pratiquaient le culte des ancêtres comme de nombreuses populations anciennes. Les morts qui avaient été aimés pendant leur vie passaient pour heureux de recevoir l’amour de leur descendants. Les exemples des sagas des plus dangereux draugar qui aient existé les décrivent comme protecteurs de leur descendance.

Mais ceci est sans doute seulement une partie de la vérité. Quand elle a compris que son ‘bien-aimé diacre’ allait l’enterrer avec elle, elle a compris que leur relation était sans vrai amour de sa part, alors que ses imaginations de jeune fille en avaient fait un prince charmant. Alors, l’horrible vérité de sa vie, passée et future, lui a sauté aux yeux, et s’est ajoutée à sa terreur bien naturelle de la mort.

 

2. Pourquoi le diacre se croit-il autorisé à kidnapper Guðrún ?

En quelque sorte, la première raison est réciproque de celle de Guðrún : voir l’objet désiré lui échapper alors qu’il allait enfin pouvoir en disposer, a dû jouer un grand rôle.

Mais un ecclésiastique devait sans doute connaître une partie des anciennes coutumes, ne serait-ce que pour savoir s’opposer efficacement aux croyances païennes qui ne semblent pas, même aujourd’hui complètement éradiquées des esprits de tous les islandais. Les notions de contrat et de parole donnée étaient très importantes et les engagements devaient être suivis à lettre, même si on constatait que le contrat était devenu absurde. On peut légitimement penser qu’ils avaient pris des engagements l’un envers l’autre, sans préciser que la mort de l’un d’entre eux annulait le contrat. Le diacre devient païen une fois mort et il exige que Guðrún suive les clauses de ‘vie’ commune sans doute contenues dans le contrat.

 

3. Que vient faire un sorcier dans cette histoire ?

On sait très bien que la production d’ouvrages de magie s’est poursuivie jusqu’au début du 20ième siècle et qu’une population de sorciers ne s’est donc jamais éteinte en Islande. Les gens qui logeaient Guðrún se sont aperçus que les pasteurs et les psaumes ne changeaient rien à l’état de Guðrún. Ils ont donc pensé que le mort-vivant, devenu païen, comme je viens de le suggérer, et que seul un magicien païen, un « homme du galdr » utilisant les anciennes techniques du chant-cri magique, le galdr, pouvait sauver Guðrún.

 

 

Si vous désirez plus d’explications sur ce conte, vous trouverez une version plus longue à http://www.nordic-life.org/MNG/DraugarContesModernes.htm

 



[1] Le nom Guðrún signifie ‘divin secret’ depuis la chrétienté.

[2]  La forme classique des poèmes destinés à mettre en œuvre la magie utilise systématiquement des répétitions qui semblent un peu ‘faciles’, même celles utilisées par un vrai poète scaldique. Ici, la poésie est simple mais les répétitions restent magiques.

Le prénom Garún n’existe pas mais le diacre, en tant que spectre, ne pouvait prononcer les lettres « guð » qui désignent Dieu.