La première famille (ætt) de runes :

L’ætt de Audhumla

 

Ce premier ætt des huit premières runes est, si j’ose dire, logiquement, celui des runes primordiales. Les runes de cet ætt décrivent des forces ou des idées bien définies (des ‘concepts’) qui, sans être les grandes forces cosmiques créatrices de notre univers, sont fondamentales pour l’humanité. Le nom que je donne à cet ætt explique leur rôle. Audhumla a ‘seulement’ léché le premier être hors de la glace, elle ne l’a pas créé. Son rôle n’est pas celui d’une entité divine créatrice, mais celui de révélateur d’un phénomène préexistant mais caché. Il se compose des huit runes suivantes :

Fehu : rune de la richesse, de la douceur féminine. Rune primordiale de protection.

Uruz : rune de la force féminine et masculine, de la fertilisation tombant d’Yggdrasil sur notre monde. Rune primordiale de la guérison rapide et sans traces.

Thurisaz : rune des géants, de la brutalité masculine, elle endort le pouvoir magique féminin. Rune primordiale de la brutalité.

Ansuz : rune de l’Ase vu comme un Dieu de la parole magique, de l’épuration mystique. Rune primordiale de la parole.

Raido : rune de la chevauchée chamanique et de l’œil perçant du sorcier. Rune primordiale de la magie chamanique.

Kaunan : rune de la putréfaction vue comme un feu intérieur et de la résistance aux attaques par magie. Rune primordiale de la guérison lente et douloureuse.

Gebo : rune de la confiance entre partenaires. Rune primordiale de la vie en couple.

Wunjo : rune du confort et des plaisirs physiques. Rune primordiale du bonheur de vivre.

 

Fehu

 

 

Fehu partage la racine du mot allemand, Vieh, signifiant bétail et du mot anglais, fee, signifiant honoraires. Les poèmes runiques ont changé Fehu en ou en Feoh, mais le sens est le même, toujours celui de richesse. Que le bétail soit associé à la richesse n'est pas étonnant en un temps où on compte la richesse en son poids d'argent aussi bien qu'en têtes de bétail. Nous associerons donc Fehu à tout ce qui est richesse et symbole de richesse. Les sens possibles du mot ‘richesse’ sont très nombreux et nous allons en étudier quelques facettes présentes dans les poèmes runiques.

 

Mots étymologiquement apparentés :    Allemand, Vieh (bétail) ; anglais, fee (honoraires).

 

Sa forme est fehu, et elle est restée inchangée.

 

Le poème runique viking donne en deux vers une description de la rune qui demandera presque toujours une interprétation car le premier et le deuxième vers paraissent traiter de sujets différents. On peut y voir une marque d'incohérence, quant à moi, j'essaierai au contraire d'y rechercher un lien caché entre deux idées aujourd'hui considérées comme bien différentes, mais qui sont intimement liées en magie runique.

Poème runique viking :

fehuprovoque la discorde entre parents.

Le loup se nourrit dans la forêt. (fœðesk ulfr í skóge)

 

Wimmer appelle cette rune . L’Abecedarium Nordmannicum l’appelle feu. Comme je l’ai signalé, le nom est bien entendu confirmé par maints autres textes qui parlent de la première rune du Futhark viking, mais ce nom n’est pas présent dans les poèmes runiques, contrairement aux présentations classiques de ces poèmes.

Le bon sens peut croire comprendre ces vers sans recourir à la mythologie. Ils signifieraient simplement que les problèmes d'argent divisent les parents et que dans le cœur de chacun sommeille un loup dont l'avidité s'éveille bien vite à la bonne odeur de l'argent.

Dans la mythologie nordique, le thème des luttes entre parents pour la richesse est particulièrement bien illustré, comme nous l'avons vu, par la saga de Sigurdhr, qui tue le dragon Fáfnir parce que le frère de Fáfnir, Reginn, père spirituel de Sigurdhr, le conseille en ce sens. Sigurdhr apprenant par des oiseaux qui chantent autour de lui que Reginn veut le tuer, il va lui couper la tête. Nous voilà bien servis en matière de discordes entre parents, d'autant que l'histoire de cet or ne s'arrête pas là, et provoquera encore bien des horreurs au sein de cette famille comme on peut le lire dans l'Edda et dans le Chant des Nibelungen, un classique de la littérature germanique. C'est pourquoi, explique l'Edda, l'or est appelé « le métal des discordes ».

Le second vers n’a cependant pas grand-chose à voir avec le premier du point de vue de la mythologie nordique. Pour le comprendre, il faut se souvenir des légendes associées au loup. Elles sont de plusieurs sortes, mais l’association du loup et de la forêt fait penser à la première moitié de la 39ème strophe de la Völuspá qui décrit un bois où une vieille élevait (fœddi) les rejetons du loup Fenrir. Ici, il se nourrit lui-même mais le même verbe est utilisé : fœðesk est une forme réflexive du verbe fœða. Ainsi, la deuxième moitié de la strophe nous dit à quoi ce vers fait allusion, c’est qu’un de ces rejetons va arracher la lune au ciel. En fait, il existe de nombreux mythes qui disent qu’un ou deux loups, ou encore Fenrir lui-même, vont avaler lune, soleil ou les deux. Nous reviendrons sur ce mythe important en étudiant la rune Sowelo. Ce mythe étant ici associé à la richesse, on peut supposer qu’il porte deux leçons parallèles. La première leçon est que la richesse vorace sera la cause de la destruction de notre monde, la seconde est que Fehu, rune de la création de notre monde, porte en elle-même les germes de la destruction du monde.

Que la richesse puisse être à la fois une bénédiction et une malédiction est bien illustré par une dispute entre Thórr et Ódhinn décrite dans la Saga de Gautrek. Ce dernier est jugé par une assemblée de douze Dieux à cause d’un comportement où il a suivi les ordres de Ódhinn qui veut le récompenser mais provoqué la colère de Thórr qui veut le punir.

Ódhinn dit : Je lui accorde abondance de biens

Thórr dit : Je lui impose d’être toujours insatisfait de tout ce qu’il possédera

 

Le poème runique islandais donne trois images (c'est-à-dire des métaphores appelées kenning en poésie scaldique) qui peuvent être utilisées dans le langage poétique en lieu et place du mot qu'elles illustrent. C'est donc une espèce d'art poétique que contient le poème islandais. Nous allons essayer de comprendre le sens de ces images, étant bien entendu que de multiples interprétations sont possibles, c'est-à-dire qu’il n’existe pas une seule traduction possible.

Poème runique islandais :

fehuc'est la discorde entre parents,

Le feu de la mer [ou [Note 1] aussi : le délice des hommes –selon les versions]

ok grafseiðs gata.

(Traduction classique : la voie du serpent.

Traduction personnelle : l’énigme de la tombe ouverte du seidhr)

aurum [or]                        fylkir [roi]

 

            Comme vous le voyez, chaque strophe du poème islandais comporte une quatrième ligne composée de deux mots, l’un en Latin décrit la fonction de la rune, l’autre en Vieux Norrois donne une fonction sociale associée à la rune.

Wimmer appelle cette rune , on trouve aussi fee. Le troisième vers contient plusieurs sens. Wimmer traduit par :

et la voie du ‘poisson de la tombe’ (le serpent).

En conséquence, tous les universitaires traduisent grafseiðs gata par : « La voie du serpent. ». Même cette traduction est ambiguë et, en plus, les mots vieux norrois peuvent signifier quelque chose de complètement différent, nous allons donc passer pas mal de temps sur ce simple vers.

 

D’abord, rappelons que ceci nous indique qu'en poésie, au lieu de parler de richesse, on a le droit de remplacer ce mot par « discorde entre parents », « feu de la mer », etc. Cette forme de poésie, pratiquée dans les pays nordiques entre l’an 900 et le 14ème siècle, utilise systématiquement des images complexes, appelés des kennings. Ces kennings étaient immédiatement compris par les auditeurs de l’époque alors qu’ils sont assez obscurs pour nous. Ils constituent donc une source incomparable d’information sur la façon de penser des nordiques de cette époque. Quant aux trois kennings du poème runique islandais, nous les avons déjà, plus ou moins explicitement, expliqués. La discorde entre parents est une constante des sagas de Sigurdhr, Sigrdrífa et Gudhrún.

J'ai déjà signalé l'image classique pour l'or de « flamme du fleuve », « feu de la mer » appartient au même registre [Note 2]. Dans ce kenning, c'est un autre danger de la richesse qui est signalé, son aspect de mirage qui, comme le reflet du soleil couchant sur l'eau, éblouit mais ne nourrit pas l'âme. L’aspect « froid » de la lumière fournie par l’or est souligné dans un poème scaldique:

Jamais les écailles de la neige ne fondront au feu du chemin déferlant de l’anguille.

Le « chemin déferlant de l’anguille » est la mer, le « feu de la mer » est l’or, et les « écailles de la neige » représentent l’argent (métal). Ce vers signifie donc que l’argent ne fond pas à la lumière de l’or, c’est à dire que cette lumière est sans chaleur.

La ‘voie du serpent’ peut être interprétée de trois façons. D’une part, c’est celle que l'on suit en mangeant du loup ou du serpent. Je préfère cependant l’autre interprétation, celle ou le « serpent » est en fait un dragon, que les légendes décrivent souvent comme amassant des richesses, tel Fáfnir. D'ailleurs, un poème scaldique de la saga des frères jurés (chap. 23) utilise la métaphore « le lien du serpent » pour l'or. L’or lie Fáfnir à son antre, c’est aussi la voie qu’il l’emmène vers son destin. De même, le poème vieil anglais Beowulf, dans une digression, rapporte une partie de la vie de Sigurdhr, appelé Sigemund dans ce poème. En voici une traduction mot à mot dans laquelle j’ai conservé la forme des vers anglo-saxons séparés en deux demi-vers. Elle réclame un peu d’effort de compréhension mais rend bien le style du poème :

 

Sigemunde gesprong

Sur Sigemund sauta

 

dom unlytel,

… un destin ‘non petit’

syþðan wiges heard

 

wyrm acwealde,

après qu’il à la bataille dur ver tua

[après qu’il eut tué le ver dur à la bataille]

hordes hyrde.

 

He under harne stan,

du trésor le gardien. Lui sous la pierre blanche et grise,

æþelinges bearn,

 

ana geneðde

noble âme bien-née, seul il osa,

frecne dæde,

 

effrayant exploit. …

Hwæþre him gesælde

 

ðæt þæt swurd þurhwod

Cependant lui arriva [Sigemund réussit] que l’épée (alla) furieuse au travers

wrætlicne wyrm,

 

þæt hit on wealle ætstod,

du ver combattant, du choc sur le mur resta plantée,

dryhtlic iren;

 

draca morðre swealt.

noble fer; le dragon mourut de mort violente.

 

 

On voit bien que, dans ce poème, le dragon (draca) est appelé un ver (wyrm). La voie du ver ou du serpent est alors celle qui suit le dragon, grand amasseur de richesses.

 

On trouve aussi dans la Gesta Danorum un texte associant le « serpent » aux richesses :

Il y a ... une île aux pentes douces dont les collines abritent un trésor qu'elles protègent, tel un receleur son précieux butin. Un serpent est le gardien de cet amas de richesses. Se lovant, étroitement enroulé sur soi, il déploie les anneaux de sa queue et agite l'air de leur spirale tourbillonnante en vomissant force venin. Si tu veux le vaincre, façonne avec des cuirs tendus le bouclier dont tu dois te servir, et préserve ton corps de la même peau de bœuf pour que les jets acides ne touchent pas tes membres nus, car la sanie brûle tout ce qu'elle atteint de sa bave. Même si la langue triple et vibrante de la bête s'échappe de sa gueule ouverte en bondissant et que d'horribles crochets font peser sur toi la menace d'affreuses blessures ...

 

Quant à la troisième façon de comprendre ce vers, elle vient d’un commentaire latin que le Þrideilur Rúna lui donne: « deliciæ viperæ via » : la voie de la vipère délicieuse. Quant on pense en plus aux versions qui donnent « le plaisir de l’homme » comme second vers, si la vipère en question est délicieuse, alors l’allusion sexuelle devient évidente : le sexe féminin est en effet « la voie de la ‘délicieuse vipère’ !» Chacun comprend facilement que la rune Fehu, ainsi, honore le sexe féminin et en exalte la richesse, une interprétation que je n’ai guère vu utiliser, peut-être à cause d’une pudeur mal placée. Le pire vient de certains mystiques des runes qui consacrent les 8 premières runes au dieu Freyr, c'est-à-dire au sexe masculin, alors qu’il faudrait peut-être plutôt les consacrer au sexe et donc à Freyja [Note 3] !

De plus, la rune Fehu est la première de notre Futhark – de tous les futharks, en fait – et il me paraît évident qu’elle doive évoquer les ‘débuts’ en une certaine façon. Notre propre entrée dans la vie se fait au travers du sexe féminin, et donc, remontant d’une réflexion presque graveleuse au symbole qu’elle représente, puis jusqu’aux symboles universels, il me semble que cette rune est celle du début de notre univers. Dans la mythologie nordique le premier être est la vache Audhumla qui a léché la glace entourant les premiers géants Dans le chapitre 2, je décris les actions de cette vache et je rappelle que l’étymologie suggère qu’il s’agisse d’un bovidé sans cornes. Cette remarque, couplée au commentaire du Þrideilur Rúna, souligne l’aspect enrichissant, maternel et délicieux de la féminité, c'est-à-dire ses aspects non agressifs. La rune suivante, Uruz, introduit aussi un bovidé, mais il a des « cornes puissantes », si bien que je vois dans ces deux premières runes une expression de deux aspects complémentaires de la féminité. Nous reviendrons sur ceci en étudiant Uruz, en particulier en évoquant les rares représentations explicites du sexe féminin: les sheela-na-gig qu’on observe sur les chapiteaux de nombreuses églises de Grande Bretagne.

smd00187m

 

Audhumla (ici, avec de longues cornes et nommée Auþumbla par les 8 premières runes de l’encart) léchant la glace entourant un Géant éberlué. Remarquez le lait fertilisant qu’elle répand sur la terre (téléchargé en septembre 2006 depuis le site la Bibliothèque Royale de Copenhague, leur manuscrit Ny kgl. S. 1867 4º - Sæmundar og Snorra Edda )

 

On peut trouver de nombreux liens logiques entre la féminité et la richesse, mais il n’est pas évident que ces arguments soient valables dans la civilisation qui a produit les poèmes runiques. Mon argument principal pour confirmer le lien entre féminité et richesse dans cette civilisation est tiré de la poésie scaldique. Cette forme de poésie, pratiquée dans les pays nordiques entre l’an 900 et le 14ème siècle, utilise des images complexes, appelés des kenning. Il existe une variété extraordinaire de tels kenning pour désigner une femme. Certains font allusion à son habillement, certains la comparent à un arbre, et un grand nombre l’associent à la richesse ou à l’or en en faisant justement la porteuse ou le symbole de cette richesse. Voici quelques exemples un peu simplifiés : une femme est une ‘île d’or’, une ‘déesse de la richesse’, une ‘valkyrie de l’or’, un ‘charrette d’or’, une ‘contrée d’or’.

 

Enfin, revenons sur la traduction de grafseiðs gata donnée par les universitaires.

Le mot seiðr, utilisé au génitif ici, a en réalité deux sens. Ou bien c’est le sens recommandé par Wimmer, celui d’une sorte de poisson. Ou bien, comme tous les dictionnaires le disent, c’est aussi une opération magique. Ce processus magique sera décrit longuement dans le tome 3 de ce livre. Pour faire court, disons que c’est un chamanisme spécial, spécifique à la civilisation viking.

Le mot gata est compris par les universitaires comme le mot gátt, qui signifie soit ‘chambranle de porte’ soit ‘espace de la porte’, d’où la traduction logique ‘voie’ qu’ils ont donné. Cette traduction pose un petit problème en ce sens que ce mot devrait être un nominatif et donc s’écrire gatt [Note 4] et non gata. Je ne me permets pas de critiquer la traduction des universitaires, mais je pense qu’on devrait quand même donner sa chance au mot gáta qui, lui, est bien un nominatif et qui signifie ‘énigme’. ‘L’énigme du poisson’ n’a évidemment aucun sens, mais par contre, ‘l’énigme du chamanisme nordique’, elle, fait sens (surtout pour moi qui vais y consacrer un chapitre entier du volume 3 de ce livre !)

Le mot grafa signifie en effet une tombe, une sépulture. Cependant, il existe des usages où il est justement un mot composé comme dans grafseiðs, et l’un de ces usages décrit une loi norroise assez horrible. Le grafgangs-maðr est une punition infligée à un couple d’esclaves mariés contre la volonté de leur maître, et devenus indigents. Alors leur maître pouvait les enfermer dans une tombe ouverte jusqu’à ce que l’un d’eux meure, et ne laisser sortir que le survivant.

Je propose donc d’accepter une traduction alternative du troisième vers : Fehu c’est

 

grafseiðs-gata : l’énigme de la tombe ouverte du seidhr.

 

Cette ‘tombe ouverte’ peut être interprétée de mille façons qui toutes exigent une excellente compréhension de la pratique du seidhr. Disons simplement maintenant que, au moins, cela donne une idée du fait que la pratique du seidhr comporte des mystères, que Fehu est la clé de ces mystères, et peut être que cette pratique implique le terrible sacrifice de la moitié de soi-même qu’on aime le plus (comme dans le grafgangs-maðr où les esclaves sont forcés de sacrifier leur moitié préférée).

 

            Quant à la quatrième ligne du poème runique islandais, le mot latin aurum signifie ‘or’ ce qui souligne le lien entre Fehu et la richesse. Le mot Vieux Norois fylkir signifie ‘chef de bande armée, roi’ en poésie. Cependant, dans la mesure où le mot fylki signifie ‘district’ ou bien ‘groupe de combattants’ le titre fylkir n’évoque pas directement la richesse mais plutôt les possessions terriennes et les capacités de chef de guerre.

 

Le poème runique anglais [Note 5] a été certainement beaucoup plus altéré que ses contreparties norroises et islandaises, et il est toujours possible d’en donner une version chrétienne et moralisatrice. Ma traduction s’oppose à cette tendance.

Poème runique vieil anglais :

feohfeoh Richesse [ou bétail, ou propriété transportable] est une faveur pour tous.

Cependant chacun doit beaucoup partager

S'il veut tirer au sort [ou obtenir] une destinée de la part du maître. 

.

Cependant, le troisième vers peut se traduire aussi par «S'il veut gagner la gloire du Seigneur » et c’est bien entendu la version choisie par les universitaires, puisqu’elle fait sens dans un contexte chrétien. Dans la Völuspá, on se souvient que les formes humaines créées par les Nains sont « sans destinée ». Partager ses richesses, c’est se créer une destinée – ce qui est bien, en fin de compte, pour un chrétien, « gagner la gloire du Seigneur. » Dans les poèmes scaldiques, cette générosité est constamment rappelée comme caractéristique du roi, du chef, du vainqueur, autrement dit, de celui qui se crée une destinée. Ce n’est alors pas par charité mais par générosité que le don est fait. Bien entendu, vu de l’extérieur, c’est un peu la même attitude, mais la charité abaisse celui ou celle qui la reçoit, alors que la générosité grandit celui ou celle qui l’exerce. Celui qui « gagne la gloire du Seigneur » le fait avec humilité, celui qui « obtient une destinée de la part du maître » conserve son intégrité et sa fierté.

 

Le nom de la rune Fehu est Fé dans le poème runique viking, et c'est la première de ce poème. C'est pourquoi, comme nous l'avons annoncé, nous lui associerons la

Première strophe du Ljóðatal :

Hjálp heitir eitt, Aide (ou Sauveteur) s’appelle l’un

en þat þér hjálpa mun    cependant que à toi aide manque

við sökum ok sorgum     contre les accusations et les tristesses

ok sútum görvöllum.      et soucis tous.

Les poèmes runiques, sans doute sous l'influence de l'histoire de Sigurdhr et de Gudhrún, ont favorisé l'aspect négatif de la richesse. Ódhinn, bien antérieur à eux, est heureusement ici pour nous en rappeler les aspects positifs. Il est tout de même amusant de constater que, dans un raccourci que vous pouvez maintenant comprendre, c’est le modèle du mâle nordique, Ódhinn, qui nous rappelle les propriétés de protection de la douceur féminine. 

 

Conclusion 

 

Fehu est la rune de la richesse, avec ses aspects positifs et négatifs, mais aussi celle de la délicieuse douceur de la femme, une richesse pour le mari de cette femme, bien sûr, mais encore plus une richesse intérieure à la femme.

J’ai vu de nombreuses attributions fantaisistes de « rune de protection » à Thurisaz ou Algiz, par exemple. Et bien, vous l’avez sous votre nez, la rune primordiale de protection, c’est Fehu, la première rune, tout comme le dit implicitement le Dit de Hár.

La déesse Freyja a donné la clé du seidhr aux Ases, comme le rapporte l’Edda en prose. Fehu, elle, nous donne la clé des mystères de la magie nordique.

C’est pourquoi j’y vois la rune de la vache primale créatrice de notre univers, Audhumla, et celle de la grande déesse du nord, Freyja, maîtresse de la magie incarnée dans la pratique du seidhr.

 

Notes

 

Note 1 : Dans la suite ce ‘ou italique entre parenthèses’ signifiera toujours que je donne une version ou une traduction alternative aux mots qui précèdent.

 

Note 2 : Ce kenning est tellement classique qu'on trouve dans un poème scaldique (dans la saga des frères jurés, chap. 9) la métaphore « chandelier de la mer » pour signifier« homme riche ». En effet, la flamme de la mer étant l'or, celui qui détient l'or porte la« flamme de la mer » comme un chandelier porte une flamme. Snorri Sturluson nous explique l’origine de l’image : le Dieu de la mer, Ægir, avait invité tous les Ases à le visiter. Les Dieux s’assirent dans la halle d’Ægir, et celui-ci fit apporter des morceaux d’or lumineux qu’il installa au milieu de la halle pour l’éclairer « comme le ferait un feu » dit la légende.

 

Note 3 : La plus ancienne définition de l’ætt runique que j’ai pu trouver est celle du Runologia de Jón Ólafsson (1752) dans lequel il décrit trois rangées de runes qu’il appelle Thrí-deilur pour souligner le sens de ce mot: ‘trois-divisions’. De la première ‘division’ il dit: “þesse ætt heiter fes ætt” (cet ætt est appelé l’ætt de fe). Du second: “aunnur [lire önnur] heiter hagals ætt,” (le suivant est appelé l’ætt de hagal), et du troisième: “þridia heiter tyrs ætt” (le troisième est appelé l’ætt de tyr). Cela donne donc les noms des trois runes norroises: , Hagal et Tyr. Aucune allusion ici à Freyr (et évidemment à Freyja non plus) comme qualifiant le premier ætt. Cette attribution est donc postérieure à 1752, et n’a aucun caractère d’antiquité.

 

Note 4 : Notez-le en passant : ne vous inquiétez pas trop maintenant des accents car ils ne sont pas souvent indiqués dans les manuscrits et on doit donc interpréter les mots sans prendre en compte l’accentuation. C’est donc à dessein que je donne les accents en Vieux Norrois canonique quand je parle d’un mot vieux norrois (comme gátt – qui se prononce un peu comme ‘gaott’), et que je le transcrit comme il est, ou devrait être, dans le manuscrit quand je veux parler du mot du manuscrit (comme gatt qui pourrait remplacer gata dans le manuscrit)

 

Note 5 Ce poème est connu grâce au Thesaurus de Hickes (1696) qui donne un fac-simile d’un manuscrit connu sous le nom de Cotton MS. Otho B 10, et détruit en 1731 par un incendie. Ma présentation reproduit exactement ce fac-simile excepté pour l’écriture des lettres imprimées. Par exemple, la lettre ‘w’ était en ce temps écrite comme une sorte de ‘p’. Je la présente ici dans sa forme moderne de ‘w’.