Gereint (1) et Enid (2)

 

 

Voici comment- on traite de l'histoire de Gereint, fils d'Erbin.

Arthur prit l'habitude de tenir cour à Kaerllion sur Wyse.

 

(1) Gereint, fils d'Erbin. Il y a eu un Gereint, roi des Bretons, qui a eu à lutter contre le roi de Wessex, Ine, vers 710 (Chronique anglo-saxonne. Petrie, Mon. hist. brit., p. 326). Le nôtre paraît avoir été roi de Devon et de Cornouailles, d'après la célèbre élégie qui lui est consacrée dans le Livre Noir (Skene, II, p. 38, XXII), ce qui concorde avec un passage de notre récit. Dans les Triades, il devient un des trois chefs de flotte de Bretagne, avec March ab Meirchyon et Gwenwynnwyn ab Nav (Triades Mab., p. 303, 1, 11). Gereint = Gerontios; cf. irl. gerait, « champion. » Gereint a été mis au rang des saints, ainsi que ses enfants. Une église lui était dédiée à Hereford (Iolo mss., p. 136). Il y a un nom de lieu, Bedd Gereint ou tombe de Gereint sur la rivière Dulas, en la paroisse de Penbryn, en Cardigan (Jones, Cymru, I, p. 69. 1). Le Gereint, roi des Bretons, adversaire d'Ine, est le roi de Dumnonia auquel s'adresse la lettre de l'évêque Adhelm, évêque de Shirburn en 706, au sujet de la Pâque et des erreurs des Bretons (Beda, Hist. Eccl. V. XVIII.).

(2) Enit. « Les trois dames les plus remarquables de la cour d'Arthur sont: Dyvyr Wallt Eureid (aux cheveux d'or); Enit, fille du comte Yniwl, et Tegeu Eurvron. Elle est souvent mentionnée par les poètes (Daf. ab Gwil., p. 28). Le L. Rouge et Pen. 4 ont Enit; Pen. 6, part. IV, Enyt.

 

Il l'y tint sept fois de suite à Pâques, cinq fois de suite à Noël. Une fois même, il l'y tint à la Pentecôte (1): c'était, en effet, de tous ses domaines, l'endroit à l'accès le plus facile par mer et par terre. Il y convoqua neuf rois couronnés, ses vassaux, ainsi que les comtes et les barons : c'étaient ses invités à toutes les fêtes principales, à moins qu'ils ne fussent arrêtés par de graves empêchements. Quand il tenait cour à Kaerllion, on réservait treize églises pour la messe, voici de quelle façon: une d'elles était destinée à Arthur, à ses rois et à ses invités; une seconde à Gwenhwyvar et ses dames; la troisième au distein (intendant) et aux solliciteurs; la quatrième à Odyar le Franc (2) et aux autres officiers; les neuf autres étaient pour les neuf penteulu, et, tout d'abord, pour Gwalchmei, à qui la supériorité de gloire, de vaillance et de noblesse avait valu d'être leur chef. Et dans aucune de ces églises il ne tenait plus d'hommes que nous ne venons de le dire. Glewlwyt Gavaelvawr était chef portier; il ne s'occupait de ce service qu'à chacune des trois fêtes principales; mais il avait sous ses ordres sept hommes qui se partageaient le service de l'année: c'étaient Grynn..., Penpighon, Llaesgynym, Gogyvwlch, Gwrddnei Llygeit Cath (aux yeux de chat), qui voyait la nuit aussi bien que le jour; Drem, fils de Dremhitit; Klust, fils, de Klustveinyt (3). Ils servaient de veilleurs à Arthur.

 

(1) Les trois principales fêtes de l'année étaient Noël, Pâques et la Pentecôte (Ancient laws, I, p. 6).

(2) Oger (prononcez Odjer). Le terme de Normand n'est pas, en général, employé par les Gallois. Après la conquête, c'est le terme de Freinc, Français, qui est d'usage.

(3) Cf. tom. 1, p. 273, 282. Le t final dans Dremhitit et Klustveinyt représente une spirante dentale sonore, et prouve que le scribe copiait un manuscrit plus ancien. (Voir Introduction, tome 1, p. 20.) Tome 1, p. 283: Gwiawn Llygat cath.

 

Le mardi de la Pentecôte, comme l'empereur était assis, buvant en compagnie, entra un grand jeune homme brun. Il portait une robe et un surcot de paile damassé, une épée à poignée d'or suspendue au cou, et, aux pieds, deux souliers bas de cordwal. Il se présenta devant Arthur.

« Bonne santé, seigneur, » dit-il.

- « Dieu te donne bien, » dit Arthur; « sois le bienvenu en son nom. Apportes-tu des nouvelles fraîches? « 

- « Oui, seigneur. »

- « Je ne te connais pas, toi. »

- « J'en suis surpris: je suis ton forestier de la forêt de Dena (1); mon nom est Madawc, fils de Twrgadarn. »

- « Dis tes nouvelles. »

- « Voici, seigneur: j'ai vu, dans la forêt, un cerf comme je n'en ai jamais vu. »

- « Qu'a-t-il donc de particulier, que tu n'aies jamais vu son pareil ? »

- « Il est tout blanc, et par fierté, par orgueil de sa royauté, il ne marche en compagnie d'aucun autre animal. Je viens te demander ton avis: quel est ton sentiment à son sujet? »

 

(1) La forêt de Dena, ou, comme le disent les écrivains anglais, de Dean. Un cantrev de Gwent portait le nom de Cantrev coch yn y Ddena et s'étendait depuis Mynwy jusqu'à Gloucester (Myv. arch., p. 736, 737). La précision des détails et des noms d'hommes et de lieux contraste avec le vague du roman français.

 

- « Ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'aller le chasser demain, dans la jeunesse du jour, et en faire donner avis dans tous les logis. »

On prévint Ryfuerys, le chef chasseur (1) d'Arthur; Elivri, le chef des pages (2); enfin tout le monde. C'est à quoi ils s'arrêtèrent. Arthur fit partir le valet avant eux. Gwenhwyvar dit à Arthur

« Seigneur, me permettras-tu demain d'aller voir et entendre chasser le cerf dont a parlé le valet? »

- « Volontiers, », dit Arthur.

- « J'irai donc. » Gwalchmei dit alors à Arthur.

- « Ne trouverais-tu pas juste, seigneur, de permettre à celui à qui viendrait le cerf pendant la chasse de lui couper la tête et de la donner à qui il voudrait, à sa maîtresse ou à celle de son compagnon, que le cerf tombe sur un cavalier ou un piéton ? »

- « Je le permets volontiers, » répondit Arthur, « et que le distein soit blâmé si chacun n'est pas prêt demain pour la chasse. » Et ils passèrent la nuit sans excès, en chants, divertissements, causeries, abondamment servis, et ils allèrent se coucher quand ils jugèrent le moment venu.

 

(1) Le penkynydd, ou chef chasseur, est le dixième des officiers du roi. Il a sa terre libre, un cheval nourri aux frais du roi, ses vêtements de toile, de la reine, et ceux de laine, du roi. Il a le tiers des amendes payées par les chasseurs et l'amobyr (droit pour mariage) de leurs filles, etc.. (Ancient laws, I, p. 36, 37).

(2) Lady Guest croit qu'il s'agit du gwas ystavell, ou valet de la chambre royale. Il est plus probable que c'est le pengwastrawd, ou chef des écuyers, le sixième personnage de la cour (Ancient laws, 1, p. 29, 30; pour le gwas-ystavell, v. ibid., p. 31, 32).

 

Le lendemain, lorsque vint le jour, ils se réveillèrent. Arthur appela les quatre pages qui gardaient son lit: Kadyrieith, fils de Porthawr Gandwy (portier de Gandwy); Amhren, fils de Bedwyr; Amhar, fils d'Arthur; Goreu, fils de Kustennin (1). Ils vinrent, le saluèrent et le vêtirent. Arthur s'étonna que Gwenhwyvar ne fût pas réveillée et qu'elle ne se fût pas retournée dans son lit. Les hommes voulurent la réveiller; mais Arthur leur dit:

« Ne la réveillez pas, puisqu'elle aime mieux dormir qu'aller voir la chasse. » Arthur se mit en route; il entendit bientôt deux cors sonner, l'un auprès du logis du chef chasseur, l'autre auprès du chef des écuyers. Toutes les troupes vinrent se rassembler autour d'Arthur, et ils se dirigèrent vers la forêt.

 

(1) Amhar signifie ‘sans pareil’. Goreu, ‘le meilleur’.

 

Arthur était sorti de la cour, lorsque Gwenhwyvar s'éveilla, appela ses pucelles et s'habilla.

« Jeunes filles, » dit-elle, « j'ai eu hier la permission d'aller voir la chasse. Qu'une d'entre vous aille à l'étable et amène ce qu'il peut y avoir de chevaux convenables à monter pour une femme. » Une d'elles y alla; mais on ne trouva à l'écurie que deux chevaux. Gwenhwyvar et une des pucelles les montèrent, traversèrent la Wysc et suivirent les traces de la file des hommes et des chevaux. Comme elles chevauchaient ainsi, elles entendirent un grand bruit impétueux. Elles regardèrent derrière elles et aperçurent un cavalier sur un jeune cheval habitué à la chasse, de stature énorme: c'était un jeune valet brun, aux jambes nues, à l'air princier; il-portait à la hanche une épée à poignée d'or; il portait une robe et un surcot de paile, et ses pieds étaient chaussés de deux souliers bas en cordwal. Par-dessus, il avait un manteau de pourpre à reflets, brillante, [Gallois : glas, traduit le Latin refulgens] orné d'une pomme d'or à chaque angle (1). Le cheval marchait la tête levée et fière, d'une allure rapide et aisée, brève et cadencée. Le cavalier atteignit Gwenhwyvar et la salua.

« Que Dieu te favorise, Gereint, » dit-elle; « je t'ai reconnu dès que je tai aperçu tout à l'heure; sois le bienvenu au nom de Dieu. Pourquoi n'es-tu pas allé chasser avec ton seigneur? »

- « Parce qu'il est parti sans que je le susse. »

- « Moi aussi j'ai été étonnée qu'il y soit allé sans m'avertir. »

- « Je dormais, princesse, de sorte que je ne me suis pas aperçu de son départ. »

- « Parmi tous les compagnons que j'ai dans ce royaume, tu es bien le jeune homme dont je préfère la compagnie. La chasse pourrait bien être aussi amusante pour nous que pour eux-mêmes: nous entendrons les cors sonner, la voix des chiens quand on les découplera et qu'ils commenceront à appeler. » Ils arrivèrent à la lisière de la forêt et s'y arrêtèrent.

 

(1) De même, Kulhuch porte un manteau de pourpre à quatre angles, ayant à chaque extrémité une pomme d'or de la valeur de cent vaches chacune (t. I, p. 250). Erec, chez Perceval, a simplement un mantel hermin

 

 « Nous entendrons bien d'ici, » dit-elle, « quand on lâchera les chiens. »

À ce moment un bruit se fit entendre: ils tournèrent les yeux dans cette direction et aperçurent un nain monté sur un cheval haut et gros, aux larges naseaux, dévorant l'espace, fort et vaillant; le nain tenait à la main un fouet; près de lui était une femme sur un cheval blanc pâle, parfait, au pas uni et fier, et vêtue d'un habit de paile d'or; à côté d'elle, un chevalier monté sur un cheval de guerre de grande taille, à la fiente abondante, couvert, lui et son cheval, d'une armure lourde et brillante. Ils étaient bien sûrs de n'avoir jamais vu cheval, chevalier et armure dont les proportions leur parussent plus belles. Ils étaient tous les trois près l'un de l'autre.

« Gereint, » dit Gwenhwyvar, « connais-tu ce grand chevalier là-bas ? »

- « Non, je ne le connais pas, » répondit-il; « cette grande armure étrangère ne laisse pas apercevoir sa figure et sa physionomie. »

- « Va, pucelle, » dit Gwenhwyvar, « et demande au nain quel est ce chevalier. » La pucelle se dirigea vers le nain; la voyant venir, celui-ci l'attendit.

« Quel est ce chevalier? » lui demanda-t-elle.

- « Je ne le dirai pas, » répondit-il.

- « Puisque tu es trop mal appris pour me le dire, je vais le lui demander à lui-même. »

- « Tu ne le lui demanderas point, par ma foi. »

- « Pourquoi? »

- « Parce que tu n'es, pas d'un rang à parler à mon maître.'» La pucelle tourna bride du côté du chevalier. Aussitôt, le nain lui donna du fouet qu'il avait à la main à travers le visage et les yeux, au point que le sang jaillit abondamment. La douleur du coup arrêta la pucelle, qui retourna auprès de Gwenhwyvar en se plaignant de son mal.

« C'est bien vilain, » dit Gereint, « ce que t'a fait le nain. Je vais moi-même savoir quel est ce chevalier. »

- « Va, » dit Gwenhwyvar. Gereint alla trouver le nain.

- « Quel est ce chevalier ? » lui dit-il.

- « Je ne te le dirai pas, » répondit-il.

- « Je le demanderai au chevalier lui-même. »

- « Tu ne le demanderas point, par ma foi; tu n'es pas d'un rang à t'entretenir avec mon maître. »

- « Je me suis entretenu avec quelqu'un qui vaut bien ton maître. » Et il tourna bride du côté du chevalier. Le nain l'atteignit et le frappa au même endroit que la jeune fille, au point que le sang tacha le manteau qui couvrait Gereint. Gereint porta la main sur la garde de son épée; mais il se ravisa et réfléchit que ce n'était pas une vengeance pour lui que de tuer le nain (1), et que le chevalier aurait bon marché de lui, privé qu'il était de son armure. Il retourna auprès de Gwenhwyvar.

 

(1) Un chevalier ne pouvait, sans déshonneur, porter la main sur un écuyer, un valet, sauf le cas de légitime défense (Paulin Paris, Les Romans de la Table Ronde, V, p. 109). La conduite prudente de Gereint me paraît contraire au caractère celtique. Comme il en est de même dans l'Erec de Chrestien de Troyes, les deux romans ici reproduisent sans doute un archétype français.

 

« Tu as agi en homme sage et prudent, » dit-elle.

- « Princesse, » répondit-il, « je vais aller après lui, avec ta permission; il arrivera bien à la fin à quelque lieu habité où je trouverai des armes, en prêt ou sur gage, de façon à pouvoir m'essayer avec lui. »

- « Va, » dit-elle, « et n'en viens pas aux mains avec lui avant d'avoir trouvé de bonnes armes. J'aurai grande inquiétude à ton sujet avant d'avoir reçu des nouvelles de toi. »

- « Si je suis vivant, si j'échappe, demain soir, vers nones, tu auras de mes nouvelles. » Il se mit aussitôt en marche.

Le chemin que suivirent les inconnus passait plus bas que la cour de Kaerllion. Ils traversèrent le gué sur la Wysc, et marchèrent à travers une terre unie, belle, fertile, élevée, jusqu'à une ville forte. Ils aperçurent, vers l'extrémité de la ville, des remparts et un château et se dirigèrent de ce côté. Comme le chevalier s'avançait à travers la ville, les gens de chaque maison se levaient pour le saluer et lui souhaiter la bienvenue. Gereint, dès son entrée dans la ville, se mit à jeter les yeux dans chaque maison pour voir s'il ne trouverait pas quelque connaissance à lui, mais il ne connaissait personne et il n'y avait personne à le connaître, personne par conséquent dont il pût attendre le service de lui procurer des armes en prêt ou sur gage. Toutes les maisons étaient pleines d'hommes, d'armes, de chevaux, de gens en train de faire reluire les boucliers, de polir les épées, de nettoyer les armures, de ferrer les chevaux. Le chevalier, la femme à cheval et le nain se rendirent au château. Tout le monde leur y fit bon accueil: aux créneaux, aux portes, de tous côtés, on se rompait le cou à les saluer et à leur faire accueil. Gereint s'arrêta pour voir si le chevalier s'y attarderait. Quand il fut bien sûr qu'il y demeurait, il jeta les yeux autour de lui et aperçut, à quelque distance de la ville, une vieille cour (1) tombant en ruines et toute percée de trous. Comme il ne connaissait personne en ville, il se dirigea de ce côté.

En arrivant devant, il n'aperçut guère qu'une chambre d'où partait un pont de marbre ; sur le pont était assis un homme aux cheveux blancs, aux vêtements vieillis et usés. Gereint le regarda fixement longtemps.

« Valet, » dit le vieillard, « à quoi songes-tu ? »

- « Je suis songeur, » répondit Gereint, « parce que je ne sais où aller cette nuit.»

- « Veux-tu venir ici, seigneur ? On te donnera ce qu'on trouvera de mieux. » Gereint s'avança et le vieillard le précéda à la salle. Gereint mit pied à terre dans la salle, y laissa son cheval et se dirigea vers la chambre avec le vieillard. Il y aperçut une femme d'un certain âge, assise sur un coussin, portant de vieux habits de paile usés : si elle avait été dans sa pleine jeunesse, Gereint pensait qu'il eût été difficile de voir femme plus belle;.à côté d'elle était une pucelle portant une chemise et un manteau déjà vieux et commençant à s'user : jamais Gereint n'avait vu jeune fille plus pleine de perfections du côté du visage, de la forme et de la beauté.

 

(1) Cour, dans le sens de demeure seigneuriale, traduit le gallois llys: voir tome I, p. 320, note 3,

 

L'homme aux cheveux blancs dit à la pucelle:

« Il n'y aura d'autre serviteur que toi ce soir pour le cheval de ce jeune homme. »

- « Je le servirai, » répondit-elle, « de mon mieux, lui et son cheval.» Elle désarma le jeune homme, pourvut abondamment son cheval de paille et de blé, puis se rendit à la salle et revint à la chambre.

« Va maintenant à la ville, » lui dit alors le vieillard, « et fais apporter ici le meilleur repas, comme nourriture et boisson, que tu trouveras. »

- « Volontiers, seigneur. » Et elle se rendit à la ville.

Eux causèrent pendant son absence. Elle revint bientôt accompagnée d'un serviteur portant sur le dos un cruchon plein d'hydromel acheté, et un quartier de jeune boeuf ; elle avait, elle, entre les mains, une tranche de pain blanc, et dans son manteau, une autre de pain plus délicat. Elle se rendit à la chambre et dit:

« Je n'ai pu apporter de meilleur repas, et je n'aurais pas trouvé crédit pour mieux.»

- « C'est bien assez bon, » répondit Gereint. Et ils firent bouillir la viande. Leur nourriture prête, ils se mirent à table. Gereint s'assit entre l'homme aux cheveux blancs et sa femme; la pucelle les servit. Ils mangèrent et burent. Le repas fini, Gereint se mit à causer avec le vieillard et lui demanda s'il était le premier à avoir possédé la cour qu'il habitait.

« Oui, c'est moi, » répondit-il; « je l'ai bâtie; la ville et le château que tu as vus m'ont appartenu. »

- « Oh ! dit Gereint, et pourquoi les as-tu perdus ?

- « J'ai perdu, en outre, un grand comté, et voici pourquoi : j'avais un neveu, un fils à mon frère. Je réunis ses États aux miens. Lorsque la force lui vint, il les réclama. Je les gardai; il me fit la guerre et conquit tout ce que je possédais. »

- « Voudrais-tu m'expliquer la réception qu'ont eue à leur entrée dans la ville le chevalier de tout à l'heure, la femme à cheval et le nain, et me dire pourquoi toute cette activité à mettre les armes en état? »

- « Ce sont des préparatifs pour la joute de demain que fait faire le jeune comte. On va planter dans le pré là-bas deux fourches, sur lesquelles reposera une verge d'argent; sur la verge on placera un épervier qui sera le prix du tournoi. Tout ce que tu as vu dans la ville d'hommes et de chevaux et d'armures y sera. Chacun amènera avec lui la femme qu'il aime le plus; autrement, il ne sera pas admis à la joute. Le chevalier que tu as vu a gagné l'épervier deux années de suite; s'il le gagne une troisième fois, on le lui enverra désormais chaque année, sans qu'il vienne lui-même, et on l'appellera le Chevalier à l'Epervier. »

- « Quel avis me donnerais-tu, gentilhomme, au sujet de ce chevalier, et de l'outrage que son nain nous a fait à moi et à la pucelle de Gwenhwyvar, femme d'Arthur? »

Gereint raconta alors à l'homme aux cheveux blancs l'histoire de l'outrage.

« II m'est difficile, » répondit-il, « de te donner un avis, car il n'y a ici ni femme ni pucelle dont tu puisses te déclarer le champion. Tu irais te battre avec lui que je t'offrirais les armes que je portais autrefois, ainsi que mon cheval, si tu le préfères au tien. »

- « Dieu te le rende; je suis habitué à lui; je me contenterai de mon cheval et de tes armes. Me permettrais-tu de me déclarer le champion de cette pucelle, ta fille, dans la rencontre de demain? Si j'échappe du tournoi, la pucelle aura ma foi et mon amour, tant que je vivrai. Si je n'en reviens pas, elle sera aussi irréprochable qu'auparavant. »

- « Volontiers. Eh bien, puisque c'est à cette résolution que tu t'arrêtes, il faut que demain, au jour, ton cheval et tes armes soient prêts. Le chevalier fera faire en effet une publication: il invitera la femme qu'il aime le plus à venir prendre l'épervier: «c'est à toi, dira-t-il, qu'il convient le mieux; tu l'as eu l'année dernière, deux années de suite, et s'il se trouve quelqu'un à te le disputer de force, moi, je te le maintiendrai. » Il faut donc que tu sois là, dès le jour; nous aussi, nous y serons avec toi, tous les trois. » Ce fut à quoi on s'arrêta, et aussitôt on alla se coucher.

Ils se levèrent avant le jour, et se vêtirent. Quand le jour vint, ils étaient tous les quatre sur le talus du champ clos. Là se trouvait aussi le chevalier de l'épervier qui fit faire la proclamation et invita sa maîtresse à aller prendre l'épervier.

- «N'y va pas, » s'écria Gereint: « il y a ici une pucelle plus belle, plus accomplie, plus noble que toi et qui le mérite mieux. Si tu soutiens que l'épervier lui revient, avance pour te battre avec moi. » Gereint s'en alla à l'extrémité du pré, couvert, lui et son cheval, d'armes lourdes, rouillées, sans valeur. Ils se chargèrent et brisèrent un faisceau de lances, puis un second, puis un troisième et cela tour à tour. Ils les brisaient à mesure qu'on les leur apportait. Quand le comte et ses gens voyaient le chevalier de l'épervier l'emporter, ce n'étaient de leur côté que cris, joie, enthousiasme, tandis que l'homme aux cheveux blancs, sa femme et sa fille s'attristaient. Le vieillard fournissait Gereint de lances à mesure qu'il les brisait, et le nain, le chevalier de l'épervier. Le vieillard s'approcha de Gereint.

« Tiens, » dit-il, « prends cette lance que j'avais en main le jour où je fus sacré chevalier, dont la hampe ne s'est jamais rompue depuis, et dont le fer est excellent, puisque aucune lance ne te réussit. » Gereint la prit en le remerciant. Aussitôt le nain apporta une lance à son maître :

« En voici une, » dit-il, « qui n'est pas plus mauvaise. Souviens-toi que tu n'as laissé debout aussi longtemps aucun chevalier. »

- « Par moi et Dieu, » s'écria Gereint, « à moins que mort subite ne m'enlève, il ne se trouvera pas mieux de ton aide.» Et, partant de loin, il lança son cheval à toute bride, chargea son adversaire en l'avertissant, et lui lança un coup dur et cruel, rude, au milieu de l'écu, à tel point que l'écu et l'armure, dans la même direction, furent fendus, que les sangles se rompirent et que le chevalier avec sa selle fut jeté à terre par-dessus la croupe de son cheval.

Gereint mit pied à terre, s'anima, tira son épée et l'attaqua avec colère et impétuosité. Le chevalier de son côté se leva, dégaina contre Gereint, et ils se battirent à pied, à l'épée, au point que l'armure de chacun d'eux en était rayée et bosselée, et que la sueur et le sang les aveuglaient. Quand Gereint l'emportait, le vieillard, sa femme et sa fille se réjouissaient; c'était le tour du comte et de son parti, quand le chevalier avait le dessus. Le vieillard voyant que Gereint venait de recevoir un coup terrible et douloureux, s'approcha vivement de lui en disant:

« Seigneur, rappelle-toi l'outrage que tu as reçu du nain; n'est-ce pas pour le venger que tu es venu ici ? rappelle-toi l'outrage fait à Gwenhwyvar, femme d'Arthur. »

En entendant ces paroles, Gereint revint à lui; il appela à lui toutes ses forces, leva son épée et, fondant sur le chevalier, il lui déchargea un tel coup sur le sommet de la tête, que toute l'armure qui la couvrait se brisa, que la peau et la chair furent entamées, que l'os du crâne fut atteint et que le chevalier fléchit sur ses genoux et, jetant son épée, demanda merci à Gereint.

« Trop tard, » s'écria-t-il, « mon fâcheux orgueil et ma fierté m'ont permis de te demander merci; si je ne trouve un peu de temps pour me remettre avec Dieu au sujet de mes péchés, et m'entretenir avec des prêtres, ta grâce me sera inutile. »

- « Je t'accorde grâce, » répondit Gereint, « à condition que tu ailles trouver Gwenhwyvar, femme d'Arthur, pour lui donner satisfaction au sujet de l'outrage fait à sa pucelle par ton nain, car pour celui que j'ai reçu de toi et de ton nain, le mal que je t'ai fait me suffit; tu ne descendras pas de cheval avant de t'être présenté devant Gwenhwyvar pour lui offrir telle satisfaction qu'on décidera à la cour d'Arthur. »

- « Je le ferai volontiers ; maintenant, qui es-tu ? »

- « Je suis Gereint, fils d'Erbin ; et toi? »

- « Je suis Edern, fils de Nudd (1). » On le mit sur son cheval et ils partirent pour la cour d'Arthur, lui, la femme qu'il aimait le plus et son nain, menant grand deuil tous les trois. Le récit de son aventure à lui s'arrête là.

Le jeune comte et sa troupe se rendirent alors auprès de Gereint, le saluèrent et l'invitèrent à venir avec eux au château.

« Je n'accepte pas, » dit Gereint ; « où j'ai été hier soir, j'irai ce soir. »

- « Puisque tu ne veux pas d'invitation, tu voudras bien que je ne te laisse manquer de rien, autant qu'il est en mon pouvoir, à l'endroit où tu as été hier soir. Je te ferai avoir un bain, et tu pourras te reposer de ta fatigue et de ta lassitude. »

- « Dieu te le rende ; je m'en vais à mon logis. »

(1) V. tome I, p. 262.

[Nudd est la forme galloise régulière, au nominatif, du nom de dieu qu'on trouve au datif dans les inscriptions latines de Bretagne : Nodenti deo (Inscript. Brit. lat. Hübner, p. 42, XIV). On a trouvé des traces d'un temple consacré à ce dieu à Lydney, Gloucestershire. La forme irlandaise de ce nom est, au nominatif, Núada. Núada à la main d'argent est un roi des TúathaDanann.]

 

Gereint s'en alla avec le comte Ynywl, sa femme et sa fille. En arrivant à la chambre, ils y trouvèrent les valets de chambre du jeune comte occupés au service, en train de mettre en état tous les appartements, de les fournir de paille et de feu. En peu de temps, le bain fut prêt ; Gereint s'y rendit, et on lui lava la tête. Bientôt arriva le comte avec des chevaliers ordonnés, lui quarantième, entouré de ses vassaux et des invités du tournois. Gereint revint du bain, et le jeune comte le pria de se rendre à la salle pour manger.

« Où sont donc, » dit Gereint, « le comte Ynywl, sa femme et sa fille ? »

- « Ils sont à la chambre là-bas, » dit un valet de la chambre du comte, « en train de revêtir les vêtements que le comte leur a fait apporter. »

- « Que la pucelle ne mette que sa chemise et son manteau jusqu'à son arrivée à la cour d'Arthur, où Gwenhwyvar la revêtira de l'habit qu'elle voudra. » La pucelle ne s'habilla pas.

Tout le monde se rendit à la salle. Après s'être lavés, il se mirent à table. À un des côtés de Gereint s'assit le jeune comte, puis le comte Ynywl ; de l'autre, prirent place la pucelle et sa mère ; ensuite chacun s'assit suivant son rang (1). Ils mangèrent, eurent riche service, quantité de mets différents, et se mirent à causer. Le jeune comte invita Gereint pour le lendemain.

 

(1) Les lois galloises déterminent avec le plus grand soin les places assignées à la table du roi à chaque officier (Ancien laws, 1,10).

 

« Par moi et Dieu, » dit Gereint, « je n'accepte pas; demain je me rendrai, avec cette pucelle, à la cour d'Arthur. J'aurai assez à faire tant que le comte Ynywl sera dans la pauvreté et la misère; j'irai tout d'abord lui chercher d'autres moyens de subsistance. »

- « Seigneur, » dit le jeune comte, « ce n'est pas ma faute à moi si le comte Ynywl est sans domaines. »

- « Par ma foi, il ne restera pas sans ses domaines, à moins que mort subite ne m'enlève. »

- « Seigneur, pour ce qui est du différend entre moi et Ynywl, je suis prêt à me conformer à ta décision, car tu es désintéressé dans le redressement de nos griefs. »

- « Je ne réclame pour lui que son droit et une compensation pour ses pertes depuis l'enlèvement de ses domaines jusqu'à ce jour. »

- « Je le ferai volontiers pour l'amour de toi. »

- « Eh bien ! que tous ceux de l'assistance qui doivent être vassaux d'Ynywl lui fassent hommage sur-le-champ. » Tous les vassaux le firent. On s'en tint à ces conditions de paix: on rendit à Ynywl son château, sa salle, ses domaines et tout ce qu'il avait perdu, même l'objet le plus insignifiant.

« Seigneur, »dit Ynywl alors, « la jeune fille dont tu t'es déclaré le champion pendant le tournoi est prête à faire ta volonté; la voici en ta possession. »

- « Je ne veux qu'une chose,» répondit-il « c'est que la jeune fille reste comme elle est jusqu'à son arrivée à la cour d'Arthur. Je veux la tenir de la main d'Arthur et de Gwenhwyvar. » Le lendemain, ils partirent pour la cour d'Arthur. L'aventure de Gereint s'arrête ici.

Voici maintenant comment Arthur chassa le cerf. Les hommes et les chiens furent divisés en partis de chasse, puis on lâcha les chiens sur le cerf. Le dernier qui fut lâché était le chien favori d'Arthur, Cavall. Il laissa de côté tous les chiens et fit- faire un premier crochet au cerf; au second, le cerf arriva sur le parti d'Arthur. Arthur se rencontra avec lui et lui trancha la tête avant que personne n'eût pu le blesser. On sonna le cor, annonçant la mort du cerf, et tous se réunirent en cet endroit. Kadyrieith vint à Arthur et lui dit:

« Seigneur, Gwenhwyvar est là-bas, n'ayant pour toute compagnie qu'une servante. »

- « Dis à Gildas, » répondit Arthur, « et à tous les clercs, de retourner, avec Gwenhwyvar, à la cour. » Ce qu'ils firent. Tous se mirent alors en marche, discutant au sujet de la tête du cerf, pour savoir à qui on la donnerait: l'un voulait en faire présent à sa bien-aimée, un autre à la sienne; la discussion tourna à l'aigre entre les gens de la maison d'Arthur et les chevaliers jusqu'à leur arrivée à la cour. Arthur et Gwenhwyvar l'apprirent. Gwenhwyvar lui dit:

« Voici mon avis au sujet de la tête du cerf: qu'on ne la donne à personne avant que Gereint, fils d'Erbin ne soit revenu de son expédition. » Et elle exposa à Arthur le motif de son voyage.

« Volontiers, » dit alors Arthur; « qu'on fasse ainsi. » On s'arrêta à cette résolution.

Le lendemain, Gwenhwyvar fit mettre des guetteurs sur les remparts. Après midi, ils aperçurent au loin un petit homme tassé et courbé sur un cheval; à sa suite, à ce qu'il leur semblait, une femme une pucelle, et, après elle, un chevalier de haute taille, un peu courbé, la tête basse, l'air triste, l'armure fracassée et en très mauvais état. Avant qu'ils fussent arrivés près du portail, un des guetteurs rendit auprès de Gwenhwyvar et lui dit quelle sorte de gens ils apercevaient et quel était leur ceci.

« Je ne sais qui ils sont, » ajouta-t-il.

- « Je le sais, moi, » dit Gwenhwyvar; « voilà  le chevalier après lequel est allé Gereint, et il semble bien que ce n'est pas de bon gré qu'il vient. Gereint l'aura atteint et aura, tout au moins, vengé l'outrage fait à la pucelle. » À ce moment, portier vint la trouver.

« Princesse, » dit-il, « un chevalier est à la porte; je n'ai jamais vu personne fasse plus mal à voir. Son armure est fracassée en très mauvais état, et on en aperçoit moins couleur que le sang qui la couvre. »

- « Sais-tu c'est? »

- « Je le sais: il a dit être Edern, le fils de Nudd. Pour moi, personnellement, je ne le connais pas. » Gwenhwyvar alla à leur rencontre qu'à la porte.

Le chevalier entra: il eût fait peine à voir à Gwenhwyvar, s'il n'avait gardé avec lui son nain si courtois. Edyrn salua Gwenhwyvar.

« Dieu te ne bien, » dit-elle.

- « Princesse, » dit-il, « je te salue de la part de Gereint, fils d'Erbin, le meilleur et le plus vaillant des hommes. »

- « T'es-tu rencontré avec lui? »

- « Oui, et non pour mon bonheur; mais la faute n'en est pas à lui, mais bien à moi. Gereint te salue; il m'a forcé à venir ici non seulement pour te saluer, mais pour faire ta volonté au sujet du coup donné par le nain à ta pucelle. Pour celui qu'il a reçu lui-même, il me le pardonne en raison du mal qu'il m'a fait: il pensait que j'étais en danger de mort. C'est à la suite d'un choc vigoureux et vaillant, courageux, guerrier, qu'il m'a forcé à venir ici te donner satisfaction, princesse. »

- « Et où s'est-il rencontré avec toi? »

- « À un endroit où nous étions à jouter et à nous disputer l'épervier, dans la ville qu'on appelle maintenant Kaerdyff (Cardiff). Il n'avait avec lui que trois personnes à l'extérieur assez pauvre, délabré: un homme aux cheveux blancs d'un certain âge, une femme âgée, une jeune fille d'une beauté accomplie, tous portant de vieux habits usés; c'est en se donnant comme amant de la pucelle que Gereint a pris part au tournoi pour disputer l'épervier. Il a déclaré qu'elle le méritait mieux que cette pucelle-ci qui m'accompagnait. Là-dessus nous nous sommes battus, et il m'a laissé, princesse, dans l'état où tu me vois. »

- « Quand penses-tu que Gereint arrive ici? »

- « Je pense qu'il arrivera demain, princesse, avec la jeune fille. »

Arthur, à ce moment, vint à lui. Le chevalier le salua. Arthur le considéra longtemps et fut effrayé de le voir dans cet état. Comme il croyait le reconnaître, il lui demanda:

« N'est-tu pas Edern, fils de Nudd ? »

- « Oui, c'est moi, mais atteint par très grande souffrance et blessures intolérables. » Et il lui raconta toute sa mésaventure.

« Eh bien, » dit Arthur, « d'après ce que je viens d'entendre, Gwenhwyvar fera bien d'être miséricordieuse envers toi. »

- « Je lui accorderai merci de la façon que tu voudras, seigneur, puisque pour toi l'humiliation est égale, qu'un outrage m'atteigne, moi, aussi bien que toi-même. »

- « Voici ce qu'il y a de plus juste: le faire soigner jusqu'à ce qu'on sache s'il vivra; s'il vit, qu'il donne telle satisfaction qu'auront décidée les principaux personnages de la cour; prends caution à ce sujet. S'il meurt, c'est déjà trop que la mort d'un homme comme Edern pour l'outrage fait à une pucelle. »

- « Cela me convient, » dit Gwenhwyvar.

Arthur se porta comme répondant pour lui, avec Kradawc, fils de Llyr Gwallawc, fils de Lleenawc (l); Owein, fils de Nudd; Gwalchmei et bon nombre d'autres outre ceux-là.

 

(1) Gwalawc ab Lleenawc est un des personnages les plus considérables de la légende galloise. Un poème du Livre Noir lui est consacré (Skene, II, 58, XXXII); il est question de sa mort dans le dialogue entre Gwynn ab Nudd et Gwyddno (ibid., p. 55, 22). Sa tombe est à Karrawc (ibid., p. 29, 9). C'est un des héros favoris de Taliesin: « Il n'a pas vu un homme, s'écrie-t-il, « celui qui n'a pas vu Gwallawc » (Skene, 11, p. 150, 16; cf. ibid., p. 149, xi). Le théâtre de ses exploits paraît avoir été surtout le Nord (ibid., p. 192, 30; v. sa généalogie. Y Cymmrodor, IX, I, p. 173. Llywarch Hen le mentionne aussi (Skene, II, p. 271, 7). Dans les Triades, c'est un des trois aerveddawc, un de ceux qui se vengent du fond de leur tombe (Triades Mab., p. 304, 8). C'est aussi un des trois post-cad ou piliers de combat; les deux autres sont Dunawd ab Pabo et Cynvelyn Drwsgl (Myv. arch., p. 407, 71). Avec Uryen et deux autres chefs, il lutte contre les successeurs d'Ida (Voir  Il, p. 1, la note à Owein ab Uryen).

 

Il fit appeler Morgan Tut (1), le chef des médecins.

 

(1) Sur Morgan Tut, v. J. Loth. Contrib. à l'étude des Romans de la Table Ronde, page 51. V. plus haut, p. 34, note.

[Dans le Chevalier au Lion, les dames ont reconnu Yvain. La dame du château tient son onguent de la fée Morgain. Le grand médecin, dans le roman de Gereint et Enid, c'est Morgan Tut ou Morgan le . Tut est identique à l'irlandais túath: ban-túath, sorcière (femme-sorcière): The Rennes Dindshenchas 18, Revue Celt., 1895; ibid., 30 tuattach, id. Sur Morgain la fée, v. miss Paton, Studies in the fairy myth. of Arthur. Romances, 1903. Sur Morgan Tut, v. J. Loth, Contributions à l'élude des romans de la Table Ronde, Paris, 1912, p. 51.]

 

« Emmène avec toi », dit-il, « Edern fils de Nudd; fais-lui préparer une chambre; fais-la soigner aussi bien que moi si j'étais blessé, et, pour ne pas troubler son repos, ne laissa entrer dans sa chambre personne autre que toi et ceux de tes disciples qui le traiteront. »

- « Je la ferai volontiers, seigneur, » répondit Morgan Tut. Le distein dit alors à Arthur:

« Seigneur, où faut-il mener la jeune fille ? »

- « À Gwenhwyvar et à ses suivantes, » répondit-il. Le distein la leur confia. Leur histoire à eux deux s'arrête ici.

Le lendemain, Gereint se dirigea vers la cour. Gwenhwyvar avait fait mettre des guetteurs sur les remparts pour qu'il n'arrivât pas à l'improviste. Le guetteur vint la trouver.

« Princesse, » dit-il, « il me semble que j'aperçois Gereint et la jeune fille avec lui: il est à cheval avec un habit de voyage; pour elle, elle m'apparaît toute blanche; elle sembla porter quelque chose comme un manteau de toile. »

- « Apprêtez-vous toutes, femmes, » dit Gwenhwyvar; « venez au-devant de Gereint pour lui souhaiter la bienvenue et lui faire accueil. » Gwenhwyvar se rendit au-devant de Gereint et de la pucelle. En arrivant auprès d'elle, il la salua. « Dieu te donne bien,» dit-elle; « sois le bienvenu. Tu as fait une expédition féconde en résultats, favorisée, au succès rapide, glorieuse. Dieu te récompense pour m'avoir procuré satisfaction avec tant de vaillance. »

- « Princesse, » répondit-il, « mon plus vif désir était de te faire donner toute la satisfaction que tu pouvais désirer. Voici la pucelle qui m'a fourni l'occasion d'effacer ton outrage. »

- « Dieu la bénisse; il n'est que juste que je lui fasse bon visage. » Ils entrèrent. Gereint mit pied à terre, se rendit auprès d'Arthur et le salua.

« Dieu te donne bien, » dit Arthur; « sois le bienvenu en son nom. Quoique Edern, fils de Nudd, ait reçu de toi souffrances et blessures, ton expédition a été heureuse.»

- « La faute n'en est pas à moi, » répondit Gereint, « mais à l'arrogance d'Edern lui-même, qui ne voulait pas avoir affaire à moi. Je ne voulais pas le laisser avant de savoir qui il était ou que l'un de nous deux fût venu à bout de l'autre. »

- « Eh bien, où est la pucelle dont j'ai entendu dire que tu es le champion ? »

- « Elle est avec Gwenhwyvar, dans sa chambre. »

Arthur alla voir la pucelle et lui montra joyeux visage, ainsi que tous ses compagnons et tous les gens de la cour. Pour chacun d'eux, c'était assurément la plus belle pucelle qu'il eût vue, si ses ressources avaient été en rapport avec sa beauté. Gereint la reçut de la main d'Arthur et il fut uni avec Enid, suivant l'usage du temps. On donna à choisir à la jeune fille entre tous les vêtements de Gwenhwyvar. Quiconque l'eût vue ainsi habillée lui eût trouvé un air digne, agréable, accompli. Ils passèrent cette journée et cette nuit ayant en abondance poésie et musique, présents, boissons variées, jeux divers. Lorsque le moment leur parut venu, ils allèrent se coucher. Ce fut dans la chambre où était le lit d'Arthur et de Gwenhwyvar qu'on dressa le lit de Gereint et d'Enid: ce fut la première nuit qu'ils couchèrent ensemble.

Le lendemain, Arthur combla les solliciteurs, au nom de Gereint, de riches présents. La jeune femme se familiarisa avec la cour d'Arthur et s'attira tant de compagnons, hommes et femmes, qu'il n'y eut pas, dans toute l'île de Bretagne, une fille dont on parlât davantage. Gwenhwyvar dit alors:

« J'ai eu une bonne idée, au sujet de la tête du cerf, en demandant qu'on ne la donnât pas avant l'arrivée de Gereint. On ne saurait mieux la placer qu'en la donnant à Enid, la fille d'Ynywl, la plus illustre des jeunes femmes, et je ne crois pas que personne la lui dispute, car il n'y a, entre elle et tous ici, d'autres rapports que ceux de l'amitié et du compagnonnage. » Tout le monde applaudit, Arthur le premier, et on donna à la tête à Enid. À partir de ce moment, sa réputation grandit encore, ainsi que le nombre de ses compagnons. Gereint se prit de goût pour les tournois, les rudes rencontres, et il en sortait toujours vainqueur. Une année, deux années, trois années il s'y livra, à tel point que sa gloire vola par tout le royaume.

Arthur tenait cour une fois à la Pentecôte à Kaerllion. Arrivèrent auprès de lui des messagers sages et prudents, très savants, à la conversation pénétrante. Ils le saluèrent.

« Dieu vous donne bien, » dit Arthur; « soyez en son nom les bienvenus. D'où venez-vous? »

- « De Kernyw, seigneur, » répondirent-ils; « nous venons, comme ambassadeurs, de la part d'Erbin, fils de Kustenhin (1), ton oncle, c'est toi que regarde notre ambassade. Il te salue comme un oncle salue son neveu et un vassal son seigneur. Il te fait savoir qu'il s'alourdit, s'affaiblit, qu'il approche de la vieillesse, et que les propriétaires, ses voisins, le sachant, empiètent sur ses limites et convoitent ses terres et ses États. Erbin te prie donc, seigneur, de laisser aller Gereint pour garder ses biens et connaître ses limites, et de lui représenter qu'il vaut mieux pour lui passer la fleur de sa jeunesse et de sa force à maintenir les bornes de ses terres que dans des tournois stériles, malgré la gloire qu'il peut y trouver. »

- « Eh bien, » dit Arthur, « allez vous désarmer, mangez et reposez-vous de vos fatigues. Avant de vous en retourner, vous aurez une réponse. » Ils allèrent manger.

Arthur réfléchit que s'il ne pouvait sans peine laisser aller Gereint loin de lui et de sa cour, il ne lui était guère possible non plus ni convenable d'empêcher son cousin de garder ses domaines et ses limites, puisque son père ne le pouvait plus.

 

(1) V. plus bas, triade 10, note à Gwrtheyrn. Il y avait un manoir de Trev-erbyn en Saint-Austell (Cornwall); le nom existe encore.

[Gwrtheyrn (1)

(1) Uurtigern, pour employer la forme la plus ancienne, d'après Gildas, appelle les Saxons à son aide contre les Pictes et les Scots, et c'est tout (XXIII). D'après Nennius, dès son avènement au trône, il se trouve inquiété par les Pictes et les Scots, par les Romains et par Ambrosius (Hist. Britt., XXVIII). Uurtigern appelle les Saxons et donne à Horsa et à Hengist l’île de Tanet, en 447 (ibid., XXIX) Il devient amoureux de la fille d'Hengist, la prend comme femme et cède à Hengist le pays de Kent, où régnait Guoirangon (ibid., XXXVIlI). Il donne au fils de Hengist et au beau-frère du fils les pays voisins du mur d'Adrien (ibid., XXXVIII). I1 épouse sa propre fille et en a un enfant qu'il attribue à saint Germain (XXXIX). Pressé par les Saxons, il se retire en Galles et bâtit une citadelle dans les monts Heriri (Snowdon). Tout s'écroule. D'après ses mages, il faut que les fondements soient arrosés du sang d'un enfant sans père. On cherche ; on en trouve un en Glewissing (pays entre la Teivi et l'Usk). Au moment où il va être sacrifié, il pose aux mages diverses questions auxquelles ils ne peuvent répondre. Il révèle son nom ; il s'appelle Ambrosius et son père est un consul romain. Uurtigern lui donne l'ouest de la Bretagne et se retire au nord (ibid., XL-XLV). Après la mort de Gvorthemir son fils, les Saxons, ses amis, reviennent; il compte avec eux. Mais il est trahi pendant un banquet. Ses nobles sont égorgés, et, pour sauver sa vie, il leur cède les pays auxquels ils ont donné les noms d'Essex, Sussex, Middlesex (ibid., XLVII, XLVIII). Il se retire dans sa citadelle de Din Guortigern, en Dimet (Dyved) avec ses femmes (aujourd'hui Craig Gwrtheyrn sur la Teifi, actuellement en Carmarthenshire un peu au-dessus de Llandyssil (Eg. Phillimore, Owen's Pembrok. II, p. 328, note 1.) A la prière de saint Germain, le feu du ciel tombe sur le fort, et il périt dans les flammes avec les siens (ibid., L). Il avait eu quatre fils : Guorthemir, Cattegirn, Pascent qui régna en Buellt avec la permission d'Ambrosius Aurelius, roi de ces régions, et Faustus né de son inceste avec sa fille. Faustus fut saint et fonda un monastère près du fleuve Rhemory (entre le Glamorgan et le Monmouthshire). Il est à remarquer que les généalogies du Xème siè cle, publiées dans le Cymmrodor (IX, I, p. 179), font de Cattegirn, père de Pascent, un fils de Catel Durnlwc, tige des rois de Powys, et non de Vortigern, dont elles ne font pas mention. Ces généalogies n'ont en rien été influencées par l'oeuvre de Nennius. L'histoire de Uurtigern a été très remaniée par Gaufrei de Monmouth. Uurtigern est consul des Gewissei (Saxons occidentaux). Voulant s'emparer de la royauté, il réussit à trahir et à faire tuer Constans, fils de Constantin, frère d'Aldroen, roi d'Armorique, et d'une dame romaine. Les deux frères de Constans, Aurelius Ambrosius et Uther Pendragon fuient en Armorique. Vortigern s'allie aux Saxons pour se défendre des Pictes et des fils de Constantin. Il épouse la fille d'Hengist, Rowen ou Ronwen dont Nennius ne donne pas le nom. Ses trois fils Vortimer, Kategern et Pascent se brouillent avec lui. Il cède le Kent à Hengist et le nord de l'Angleterre au fils de Hengist. Rétabli sur le trône à la mort de Vortimer, il est trahi par les Saxons à Caer Caradawc (Salisbury); c'est le complot dit des couteaux; trois cents nobles bretons y sont tués dans un festin par les Saxons, qui avaient caché leurs couteaux (cf. Nennius Hist., LIX). Il se retire en Cambrie. La légende de la citadelle et de l'enfant sans père est reproduite comme dans Nennius, avec cette importante différence que l'enfant est, chez Gaufrei, Merlinus Ambrosius. Les fils de Constans, Ambrosius Aurelius et Uther Pendragon, reviennent d'Armorique. Ambrosius est couronné roi ; il attaque Vortigern dans sa citadelle et y met le feu. Tout périt dans les flammes (VIII, 1-2). On voit que la triade qui nous occupe suit Gaufrei de Monmouth. Constantin le Petit est le Constans de Gaufrei. Pour Constantin le Grand, il a été confondu avec le Constantin de Gaufrei. L'idée de cette fable de Constantin et de Constans paraît avoir été inspirée à Gaufrei par un fait réel. En 407, un Constantin se fait empereur en Bretagne (Prosper d'Aquitaine). D'après Bède (Hist. eccl , I, 11), il aurait été tué à Arles par le comte Constancius, envoyé par Honorius. Suivant Orose (VII, 40), Constantin aurait fait, de moine, général, son fils Constans qui mourut en Espagne. Il aurait été, de moine, fait César et tué à Vienne, d'après Jornandes, De Get. or., c. 32. Il est à remarquer que le roi Constans, frère d'Ambrosius et d'Uther, de Gaufrei, aurait été fait moine par son père Constantin, et mis sur le trône par Vortigern (1V, 5, 6).]

 

Le souci et les regrets de Gwenhwyvar n'étaient pas moindres non plus que ceux de ses femmes, dans la crainte qu'Enid ne les quittât. On eut tout en abondance ce jour et cette nuit-là.Arthur annonça à Gereint la venue des ambassadeurs de Kernyw et le motif de l'ambassade.

« Eh bien, » dit Gereint, quoi qu'il puisse m'arriver ensuite de profit ou de perte, je ferai, seigneur, ta volonté au sujet de cette ambassade. »

- « Voici, à mon avis, ce que tu as à faire, » dit Arthur. « Quoique ton départ me soit pénible, va vivre sur tes domaines etgarder les limites de tes terres. Prends avec toi, pour t'accompagner, la suite que tu voudras, ceux que tu préfères de mes fidèles et qui t'aiment, les chevaliers, tes compagnons d'armes. »

- « Dieu te le rende, » répondit Gereint; « j'obéirai. »

- Qu'est-ce que tout ce tracas de votre part ? » dit Gwenhwyvar. « Est-ce au sujet des gens qui accompagneraient Gereint jusqu'à son pays? »

- C'est de cela qu'il s'agit, » répondit Arthur.

- Il me faut donc aussi songer, » dit Gwenhwyvar, à faire accompagner et pourvoir de tout la dame qui est en ma compagnie. »

- « Tu feras bien, » dit Arthur. Et ils allèrent se coucher. Le lendemain, on congédia les messagers, en leur disant que Gereint les suivrait.

Le troisième jour après, Gereint se mit en route. Voici ceux qui l'accompagnèrent: Gwalchmei, fils de Gwyar; Riogonedd, fils du roi d'Iwerddon; Ondyaw, fils du duc de Bourgogne; Gwilym, fils du roi de France; Howel, fils d'Emyr Llydaw; Elivri Anaw Kyrdd; Gwynn, fils de Tringat; Goreu, fils de Kustennin; Gweir Gwrhytvawr; Garannaw, fils de Golithmer; Peredur, fils d'Evrawc; Gwynn Llogell Gwyr, juge de la cour d'Arthur; Dyvyr, fils d'Alun Dyvet; Gwrei Gwalstawt Ieithoedd; Bedwyr, fils de Bedrawt; Kadwri, fils de Gwryon; Kei, fils de Kynyr; Odyar le Franc, ystiwart (stewart) de la cour d'Arthur.

« Et Edern, fils de Nudd, » dit Gereint, « que j'entends dire être en état de chevaucher, je désire aussi qu'il vienne avec moi. »

- « Il n'est vraiment pas convenable, » répondit Arthur, « que tu l'emmènes, quoiqu'il soit rétabli, avant que paix n'ait été faite entre lui et Gwenhwyvar. »

- « Mais Gwenhwyvar pourrait le laisser venir avec moi sur cautions. »

- « Si elle le permet, qu'elle le fasse en le tenant quitte de cautions; c'est assez de peines et de souffrances sur eet homme pour l'outrage fait par le nain à la pucelle. »

- « Eh bien, dit Gwenhwyvar, « puisque vous le trouvez juste, toi et Gereint, je le ferai volontiers. » Et aussitôt elle permit à Edern, fils de Nudd, d'aller en toute liberté. Bien d'autres, outre ceux-là, allèrent conduire Gereint.

Ils partirent, formant la plus belle troupe qu'on eût jamais vue, dans la direction de la Havren (1). (1) La Severn.

Sur l'autre rive étaient les nobles d'Erbin, fils de Kustennin, et son père nourricier à leur tête, pour recevoir amicalement Gereint. Il y avait aussi beaucoup de femmes de la cour envoyées par sa mère au-devant d'Enid, fille d'Ynywl, femme de Gereint. Tous les gens de la cour, tous ceux des États furent remplis de la plus grande allégresse et de la plus grande joie à l'arrivée de Gereint, tellement ils l'aimaient, tellement il avait recueilli de gloire depuis son départ, et aussi parce qu'il venait prendre possession de ses domaines et faire respecter leurs limites. Ils arrivèrent à la cour. Il y avait là à leur intention abondance, profusion somptueuse de toute espèce de présents, boissons diverses, riche service, musique et jeux variés. Pour faire honneur à Gereint, on avait invité tous les gentilshommes des États à venir voir Gereint. Ils passèrent cette journée et la nuit suivante dans les délassements qui convenaient. Le lendemain matin, dans la jeunesse du jour, Erbin fit venir Gereint et les nobles personnages qui l'avaient escorté, et lui dit: « Je suis un homme alourdi, âgé; tant que j'ai pu maintenir les domaines pour toi et pour moi, je l'ai fait. Toi, tu es un jeune homme, tu es dans la fleur de la vigueur et de la jeunesse: à toi à présent de maintenir tes États. »

- « Assurément, » répondit Gereint, « s'il avait dépendu de moi, tu n'aurais pas remis en ce moment entre mes mains la possession de tes domaines, et tu ne m'aurais pas emmené de la cour d'Arthur. »

- «Je les remets entre tes mains; prends aujourd'hui l'hommage de tes vassaux. » Gwalchmei dit alors:

« Ce que tu as de mieux à faire, c'est de satisfaire aujourd'hui les solliciteurs et de recevoir demain les hommages. »

On réunit les solliciteurs. Kadyrieith se rendit auprès d'eux pour examiner leurs vœux et demander à chacun ce qu'il désirait. Les gens d'Arthur commencèrent à donner; puis aussitôt vinrent les gens de Kernyw, qui se mirent aussi à faire des dons. La distribution ne dura pas longtemps, tellement chacun était empressé à donner. Personne de ceux qui se présentèrent ne s'en retourna sans avoir été satisfait. Ils passèrent cette journée et la nuit suivante dans les plaisirs convenables. Le lendemain, dans la jeunesse du jour, Erbin pria Gereint d'envoyer des messagers à ses vassaux pour leur demander si cela ne les contrariait pas qu'il vint recevoir leur hommage, et s'ils avaient à lui opposer sujet de colère, ou dommage, quel qu'il fût. Gereint envoya des messagers à ses hommes de Kernyw pour leur faire ces demandes. Ils répondirent qu'ils n'éprouvaient d'autre sentiment que la joie et l'honneur le plus complets à la nouvelle que Gereint venait prendre leur hommage. Gereint prit aussitôt l'hommage de tous ceux d'entre eux qui se trouvaient là. La troisième nuit, ils la passèrent encore ensemble.

Le lendemain les gens d'Arthur manifestèrent le désir de s'en aller.

« Il est trop tôt pour partir, dit Gereint.

« Restez ici avec moi jusqu'à ce que j'aie fini de prendre l'hommage de ceux de mes nobles qui réussiront à se rendre auprès de moi. » Ils restèrent jusqu'à ce qu'il eût fini, puis ils partirent pour la cour d'Arthur. Gereint et Enid les accompagnèrent jusqu'à Dyganhwy (1). En se séparant, Ondyaw, fils du duc de Bourgogne, dit à Gereint:

 

(1) Dyganhwyest sur la Conway, dans le nord du pays de Galles. Il est donc probable que le scribe ici s'est trompé. C'est un endroit célèbre (V. Annales Cambriae aux années 814, 822. Cf. Livre Noir, 23, 11). Le fragment de Hengwrt donne Dyngannan.

 

« Va tout d'abord aux extrémités de tes domaines et examine minutieusement tes limites. Si tes embarras devenaient trop lourds, fais-le savoir à tes compagnons. »

- « Dieu te le rende, » dit Gereint; « je le ferai. »

Gereint se rendit aux extrémités de ses États, ayant avec lui, comme guides, les nobles les plus clairvoyants de ses domaines, et prit possession des points les plus éloignés qu'on lui montra. Comme il en avait l'habitude pendant tout son séjour à la cour d'Arthur, il rechercha les tournois, fit connaissance avec les hommes les plus vaillants et les plus forts, si bien qu'il devint célèbre dans cette région comme il l'avait été ailleurs, et qu'il enrichit sa cour, ses compagnons et ses gentilshommes des meilleurs chevaux, des meilleures armes et des joyaux en or les plus magnifiques. Il ne cessa que lorsque sa gloire eut volé par tout le royaume. Mais lorsqu'il en eut conscience, il commença à aimer son repos et ses aises: il n'y avait plus personne à lui résister un moment. Il aima sa femme, le séjour continu à la cour, la musique, les divertissements, et resta ainsi assez longtemps à la maison. Bientôt il aima la retraite dans sa chambre avec sa femme, à tel point qu'il perdait le cœur de ses gentilshommes, négligeant même chasse et divertissements, le cœur des gens de sa cour, et qu'il y avait secrètement des murmures et des moqueries à son sujet, pour se séparer aussi complètement de leur compagnie par amour pour une femme. Ces propos finirent par arriver à l'oreille d'Erbin. Il répéta ce qu'il avait entendu à Enid, et lui demanda si c'était elle qui faisait agir ainsi Gereint et qui lui mettait en tête de se séparer de sa maison et de son entourage.

- « Non, par ma foi, » répondit-elle, « je le déclare devant Dieu; et il n'y a rien qui me soit plus odieux que cela. » Elle ne savait que faire; il lui était difficile de révéler cela à Gereint; elle pouvait encore moins négliger de l'avertir de ce qu'elle avait entendu. Aussi en conçut-elle un grand chagrin.

Un matin d'été, ils étaient au lit, lui sur le bord, Enid éveillée, dans la chambre vitrée. Le soleil envoyait ses rayons sur le lit. Les habits avaient glissé de dessus sa poitrine et ses bras; il dormait. Elle se mit à considérer combien son aspect était beau et merveilleux, et dit:

« Malheur à moi, si c'est à cause de moi que ces bras et cette poitrine perdent toute la gloire et la réputation qu'ils avaient conquise. » En parlant ainsi, elle laissait échapper d'abondantes larmes, au point qu'elles tombèrent sur la poitrine de Gereint. Ce fut, avec les paroles qu'elle venait de dire, une des choses qui le réveillèrent. Une autre pensée le mit en émoi c'est que ce n'était pas par sollicitude pour lui qu'elle avait. ainsi parlé, mais par amour pour un autre qu'elle lui préférait, et parce qu'elle désirait se séparer de lui. L'esprit de Gereint en fut si troublé, qu'il appela son écuyer.

« Fais préparer tout de suite, dit-il, mon cheval et mes armes, et qu'ils soient prêts. Toi, » dit-il à Enid, « lève-toi, habille-toi, fais préparer ton cheval et prends l'habit le plus mauvais que tu possèdes pour chevaucher. Honte à moi, et si tu reviens ici avant d'avoir appris si j'ai perdu mes forces aussi complètement que tu le dis, et si tu as autant de loisirs que tu en avais pour désirer te trouver seule avec l'homme auquel tu songeais. » Elle se leva aussitôt et revêtit un habit négligé.

« Je ne sais rien de ta pensée, seigneur, » dit-elle.

- « Tu ne le sauras pas maintenant, » répondit-il. Et il se rendit auprès d'Erbin.

« Seigneur, » dit-il, « je pars pour une affaire, et je ne sais pas trop quand je reviendrai; veille donc sur tes domaines jusqu'à mon retour. »

- « Je le ferai, » répondit-il; « mais je m'étonne que tu partes si subitement. Et qui ira avec toi ? car tu n'est pas un homme à qui il convienne de traverser seul la terre de Lloegyr. »

- « Il ne viendra avec moi qu'une seule personne. »

- « Dieu te conseille, mon fils, et puissent beaucoup de gens avoir recours à toi en Lloegyr. » Gereint alla chercher son cheval, qu'il trouva revêtu de son armure lourde, brillante, étrangère. Il ordonna à Enid de monter à cheval, d'aller devant et de prendre une forte avance.

« Quoi que tu voies ou entendes, » ajouta-t-il, « ne reviens pas sur tes pas, et, à moins que je ne te parle, ne me dis pas un seul mot. » Et ils allèrent devant eux.

Ce ne fut point la route la plus agréable ni la plus fréquentée qu'il lui fit prendre, mais bien la plus déserte, celle où il était le plus certain de trouver des brigands, des vagabonds, des bêtes fauves venimeuses. Ils arrivèrent à la grand'route, la suivirent et aperçurent un grand bois à côté d'eux. Ils y entrèrent, et, en sortant du bois, ils virent quatre cavaliers. Ceux-ci les regardèrent, et l'un d'eux dit:

« Voici une bonne aubaine pour nous: les deux chevaux, la femme avec, nous aurons le tout sans effort pour ce qui est du chevalier là-bas, seul, à la tête penchée, affaissée et triste. » Enid les entendait, et, par crainte de Gereint, ne savait que faire: si elle devait le lui dire ou se taire.

« La vengeance de Dieu soit sur moi, » dit-elle enfin, « si je n'aime mieux la mort de sa main que de la main d'un autre. Dût-il me tuer, je l'avertirai plutôt que de le voir frappé de mort à l'improviste. » Elle attendit Gereint, et, quand il fut près d'elle

 « Seigneur » lui dit-elle, « entends-tu les propos de ces hommes là-bas à ton sujet ? » Il leva la tête et la regarda avec colère:

« Tu n'avais autre chose à faire qu'à observer l'ordre qui t'avait été donné, c'est-à-dire te taire. Ta sollicitude n'en est pas une pour moi non plus que ton avertissement (1); quoique tu désires me voir tuer et mettre en pièces par ces gens-là, je n'ai pas la moindre appréhension. » À ce moment, le premier d'entre eux mit sa lance en arrêt et s'élança sur Gereint. Gereint lui tint tête, et non en homme amolli. Il laissa passer le choc de côté, et, s'élançant lui-même sur le chevalier, le frappa à la boucle de son écu au point que l'écu se fendit, que l'armure se brisa, qu'une bonne coudée de la hampe de la lance lui entra dans le corps et qu'il fut jeté mort à terre par-dessus la croupe de son cheval. Le second chevalier l'attaqua avec fureur en voyant son compagnon tué; d'un seul choc, Gereint le jeta à terre et le tua comme l'autre. Le troisième le chargea et Gereint le tua de même. De même aussi, il tua le quatrième.

Triste et peinée, Enid regardait. Gereint mit pied à terre, enleva aux morts leurs armures, les mit sur les selles, attacha les chevaux ensemble par le frein et remonta à cheval.

 

(1) À comparer Chrestien de Troyes (Erec et Enide, éd. Foerster), vers 3000

Et ne porquant très bien savoie

Que vos gueires ne me prisiez

C'est servises mal anploiiez

Que je ne vos an sai nul gré,

Einz sachiez que plus vos an he.

 

« Voici, » lui (lit-il, « ce que tu vas faire; tu vas prendre les quatre chevaux et les pousser devant toi; tu iras devant, comme je te l'avais commandé tout à l'heure, et tu ne me diras pas un mot avant que je ne t'adresse la parole. Je le déclare devant Dieu, si tu ne le fais pas, ce ne sera pas impunément. »

- « Je ferai mon possible, seigneur, » dit-elle, « pour te satisfaire. »

Ils s'avancèrent à travers le bois, et de là, ils passèrent dans une vaste plaine. Au milieu, il y avait un taillis à tête épaisse, embroussaillé; et ils virent venir vers eux, du côté de ce bois, trois chevaliers montés sur des chevaux bien équipés, et couverts, eux et leurs montures, d'armures de haut en bas. Enid les observa avec attention. Quand ils furent près, elle les entendit dire entre eux:

« Voici une bonne aubaine qui ne coûtera pas d'efforts nous aurons à bon marché les quatre chevaux et les quatre armures, pour ce qui est de ce chevalier triste et abattu là-bas, sans compter la pucelle. »

- « Ils disent vrai, » se dit-elle; «. il est fatigué à la suite de sa lutte avec les hommes de tout à l'heure. La vengeance de Dieu soit sur moi si je ne l'avertis pas. » Elle attendit Gereint, et quand il fut près d'elle:

« Seigneur, » dit-elle, « n'entends-tu pas la conversation de ces hommes là-bas à ton sujet ? »

- « Qu'est-ce ? » répondit-il «Ils sont en train de dire qu'ils auront tout ceci comme butin à bon marché. »

- « Par moi et Dieu, ce qui est plus pénible pour moi que la conversation de ces gens-là, c'est que tu ne te taises point vis-à-vis de moi et que tu ne te conformes pas à mon ordre.»

- « Seigneur, je ne veux pas qu'on te prenne à l'improviste. »

- « Tais-toi désormais. Ta tendresse n'en est pas une pour moi. » À ce moment, un des chevaliers, baissant sa lance, se dirigea vers Gereint, et s'élança sur lui avec succès, pensait-il. Gereint reçut le choc tranquillement, d'un coup le fit passer à côté, et se jeta en plein sur le chevalier. Tel fut le choc de l'homme et du cheval, que le nombre des armes ne servit de rien au chevalier, que la pointe de la lance sortit de l'autre côté, qu'il eut une bonne partie de la hampe dans le corps, et que Gereint le précipita à terre de toute la longueur de son bras et de sa lance par-dessus la croupe de son cheval. Les deux autres chevaliers chargèrent tour à tour et n'eurent pas meilleure chance.

La jeune femme s'était arrêtée et regardait. Elle était anxieuse dans la crainte que Gereint ne fût blessé dans sa lutte avec ces hommes, et aussi joyeuse en le voyant avoir le dessus. Gereint descendit, amarra les trois armures dans les trois selles, et attacha les trois chevaux ensemble par le frein, de sorte qu'il avait avec lui sept chevaux. Puis il remonta, et commanda à la jeune femme de les pousser devant.

« Il vaut autant que je me taise, » ajouta-t-il, « car tu ne te conformeras pas à mon ordre. »

- « Je le ferai, seigneur,» dit-elle, « dans la mesure du possible; seulement je ne pourrai te cacher les propos menaçants et terribles que je puis entendre à ton sujet de la part d'étrangers, comme ceux-ci, qui rôdent à travers les pays déserts. »

- « Par moi et Dieu, ta tendresse n'en est pas une pour moi. Tais-toi désormais. »

- « Je le ferai, seigneur, autant que possible. » La jeune femme alla en avant, les chevaux devant elle, et garda son avance.

Du taillis dont nous avons parlé un peu plus haut, ils firent route à travers une terre découverte, d'une agréable élévation, heureusement unie, riche. Au loin, ils aperçurent un bois, et, s'ils en voyaient la partie la plus proche, ils n'en distinguaient ni les côtés ni l'extrémité. Ils s'y rendirent, et, en sortant (1), ils virent cinq chevaliers ardents et vaillants, forts et solides, sur des chevaux de guerre gros et robustes, à l'épaisse ossature, dévorant l'espace, tous parfaitement armés, hommes et chevaux. Lorsqu'ils furent tout prêts, Enid les entendit dire entre eux:

« Voici pour nous une bonne aubaine: nous aurons à bon marché, sans nulle peine, tous ces chevaux et ces armures, ainsi que la pucelle, pour ce qui est de ce chevalier là-bas, affaissé, courbé, triste. » Enid fut très inquiète en entendant les propos de ces hommes, au point qu'elle ne savait au monde que faire. À la fin, elle se décida à avertir Gereint.

 

(1) Le texte paraît altéré: au lieu de en sortant, d'après ce qui suit, il faudrait: en entrant (y'r coet au lieu de o'r coet.)

 

Elle tourna bride de son côté. « Seigneur, » lui dit-elle, « si tu avais entendu la conversation de ces hommes là-bas comme je l'ai entendue, tu ferais plus attention que tu ne le fais.» Geraint sourit d'un air contraint, irrité, redoutable, amer, et dit:

« Je t'entends toujours enfreindre toutes mes défenses; il se pourrait que tu eusses bientôt à t'en repentir. » Au même moment les chevaliers se rencontrèrent avec lui, et Gereint les renversa victorieusement, superbement tous les cinq. Il mit les cinq armures dans les cinq selles, attacha les douze chevaux ensemble par le frein et les confia à Enit.

 « Je ne sais pas, » dit-il, « à quoi il me sert de te donner des ordres. Pour cette fois que mon ordre te serve d'avertissement. » La jeune femme s'avança vers le bois et garda l'avance, comme Gereint le lui avait commandé. Il eût été dur pour Gereint de voir une jeune femme comme elle obligée, à cause des chevaux, à une marche aussi pénible, si la colère le lui eût permis.

Ils cheminèrent dans le bois qui était profond; la nuit les y surprit.

 « Jeune femme,» dit-il, « il ne nous sert pas de chercher à marcher. »

- « Bien, seigneur, » répondit-elle; « nous ferons ce que tu voudras. »

- « Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous détourner de la route dans le bois pour nous reposer, et d'attendre le jour pour voyager. »

- « Volontiers. » C'est ce qu'ils firent. Il descendit de cheval et la mit à terre. « Je suis si fatigué,» dit-il, « que je ne puis pour rien au monde m'empêcher de dormir. Veille, toi, les chevaux, et ne dors pas. »

- « Je le ferai, seigneur. » Il dormit dans son armure et passa ainsi la nuit. Elle n'était pas longue à cette époque de l'année. Quand Enid aperçut les lueurs de l'aurore, elle tourna ses yeux vers lui pour voir s'il dormait. À ce moment il s'éveilla.

« Je voulais déjà te réveiller, il y a pas mal de temps, » dit-elle. Par lassitude, Gereint ne dit rien, quoiqu'il ne l'eût pas autorisée à parler. Gereint se leva et dit:

« Prends les chevaux, va devant, et garde ton avance comme tu l'as fait hier. »

Le jour était déjà un peu avancé quand ils quittèrent le bois et arrivèrent à une plaine assez nue. Il y avait des prairies des deux côtés et des faucheurs en train de couper le foin, et, devant eux, une rivière. Il y fit descendre les chevaux, et, lorsqu'ils eurent bu, ils gravirent une pente assez élevée. Là, ils rencontrèrent un tout jeune homme, assez mince, ayant autour du cou une serviette avec quelque chose dedans, ils ne savaient quoi, et, à la main, une petite cruche bleue et un bol dessus. Le valet salua Gereint.

« Dieu te donne bien, » dit Gereint; « d'où viens-tu ? »

- « De la ville qui est là-bas devant-toi. Trouverais-tu mauvais, seigneur, que je demande d'où tu viens toi-même ? »

- « Non, dit Gereint; « je viens de traverser ce bois là-bas. »

- « Ce n'est pas aujourd'hui que tu l'as traversé. »

- « Non, dit-il: j'ai passé la nuit dernière dans le bois. »

- « Je suppose bien que ta situation n'a guère dû être bonne hier soir et que tu n'as eu ni à manger ni à boire. »

- « Non, certes, par moi et Dieu !

- « Veux-tu suivre mon conseil ? Accepte de moi ce repas. »

- « Quel repas ? »

- « Le déjeuner que j'apportais à ces faucheurs là-bas, c'est-à-dire du pain, de la viande et du vin (1). Si tu veux, seigneur, ils n'en auront rien. »

 

(1) Le vin pour des faucheurs ne peut guère être une boisson celtique. Chrestien y ajoute fromage gras et gâteaux (de buen fromant), (Erec et Enide, v. 3152).

 

- « J'accepte, » dit Gereint; « Dieu te le rende. » Gereint descendit de cheval. Le valet mit Enid à terre. Ils se lavèrent et prirent leur repas. Le valet coupa le pain par tranches, leur donna à boire, les servit complètement. Lorsqu'ils eurent fini, il se leva et dit à Gereint: « Seigneur, avec ta permission, je vais aller chercher à manger aux faucheurs. »

- « Va à la ville, » répondit Gereint, « tout d'abord pour me retenir un logement dans l'endroit le meilleur que tu connaisses et où les chevaux soient le moins à l'étroit; prends le cheval et l'armure que tu voudras en récompense de ton service et de ton présent. »

- « Dieu te le rende; cela eût suffi à payer un service autrement important que le mien. »

Le valet alla à la ville, retint le logement le meilleur et le plus confortable qu'il connût pour Gereint; puis il se rendit, avec son cheval et ses armes à la cour, auprès du comte, et lui raconta toute l'aventure.

« Seigneur, » dit-il ensuite, « je vais retrouver le chevalier pour lui indiquer le logement. »

- « Va, » dit le comte; « s'il le désirait, il trouverait ici bon accueil. » Le valet retourna auprès de Gereint et l'informa qu'il aurait bon accueil de la part du comte dans sa cour même. Gereint ne voulut que son logement. Il trouva, en y arrivant, chambre confortable, avec abondance de paille et d'habits, et endroit ample et commode pour les chevaux. Le valet veilla à ce qu'ils fussent bien servis. Quand ils furent désarmés, Gereint dit à Enid: « Va de l'autre côté de la chambre et ne passe pas de ce côté-ci. Fais venir, si tu veux, la femme de la maison. »

- « Je ferai, seigneur, » répondit-elle, « comme tu dis. » À ce moment l'hôtelier vint auprès de Gereint, le salua, lui fit accueil, et lui demanda s'il avait mangé son souper. Il répondit que oui. Le valet lui dit alors: « Désires-tu boisson ou autre chose, avant que je n'aille voir le comte ? »

- « En vérité, je veux bien,» répondit-il. Le valet alla en ville et revint avec de la boisson. Ils se mirent à boire; mais, presque aussitôt, Gereint dit: « Je ne peux m'empêcher de dormir. »

- « Bien, » dit le valet; « pendant que tu dormiras, j'irai voir le comte. »

- « Va, et reviens ici ensuite. » Gereint s'endormit ainsi qu'Enid.

Le valet se rendit auprès du comte, qui lui demanda où logeait le chevalier. « Il ne faut pas que je tarde, » dit le valet, « à aller le servir. »

- « Va, » dit le comte, « et salue-le de ma part. Dis-lui que j'irai le voir bientôt. »

- « Je le ferai. » Il arriva lorsqu'il était temps pour eux de s'éveiller. Ils se levèrent et allèrent se promener. Lorsque le moment leur parut venu, ils mangèrent. Le valet les servit. Gereint demanda à l'hôtelier s'il avait chez lui des compagnons qu'il voulût bien inviter à venir près de lui.

- « J'en ai, » dit-il. « Amène-les ici pour prendre en abondance, à mes frais, tout ce qu'on peut trouver de mieux à acheter dans la ville. » L'hôtelier amena là la meilleure société qu'il eût pour festoyer aux frais de Gereint. Sur ces entrefaites, le comte vint avec des chevaliers ordonnés (1), lui douzième, faire visite à Gereint. Celui-ci se leva et le salua.

« Dieu te donne bien, » dit le comte. Ils allèrent s'asseoir chacun suivant son rang. Le comte s'entretint avec Gereint et lui demanda quel était le but de son voyage.

- « Pas d'autre, » répondit-il, « que celui de chercher aventure et faire ce que je jugerai à propos. » Alors le comte considéra Enid avec attention, fixement. Jamais, pensait-il, il n'avait vu une jeune fille plus belle ni plus gracieuse qu'elle; il concentra tout son esprit et ses pensées sur elle (2).

« Veux-tu me permettre, » dit-il à Gereint, « d'aller m'entretenir avec cette jeune femme là-bas, que je vois en quelque sorte comme séparée de toi ? »

- « Très volontiers, » dit Gereint. Il se rendit près d'Enid et lui dit:

« Jeune fille, il n'y a guère de plaisir pour toi, dans un pareil voyage, en compagnie de cet homme. »

 

(1) V. notes critiques. C'est là un trait purement français.

(2) Chrestien de Troyes, Erec, v. 3288 Tot son pansé an li auoit

 

- « Il ne m'est pas désagréable, » répondit-elle, « de suivre la route qu'il lui plaît de suivre. »

- « Tu n'auras à tes ordres ni serviteurs ni servantes. »

- « J'aime mieux suivre cet homme que d'avoir serviteurs et servantes. »

- « Veux-tu un bon conseil ? Reste avec moi, et je mettrai mon comté en ta possession. »

- « Non, par moi et Dieu, cet homme est le premier et le seul à qui j'aie jamais donné ma foi, et je ne lui serai pas infidèle. »

- « Tu as tort. Si je le tue, je t'aurai tant que je voudrai, et quand je serai fatigué de toi, je te jetterai dehors. Si tu consens pour l'amour de moi, il y aura entre nous accord indissoluble, éternel, tant que nous vivrons. » Elle réfléchit aux paroles du comte, et trouva plus sage de lui inspirer une confiance présomptueuse au sujet de sa demande.

« Seigneur, » dit-elle, « ce que tu as de mieux à faire pour ne pas m'attirer trop de honte, c'est de venir ici demain m'enlever, comme si je n'en savais rien. »

- « Je le ferai,  » répondit-il. Sur ce, il se leva, prit congé et sortit, lui et ses hommes.

Pour le moment, elle ne parla pas à Gereint de son entretien avec le comte, de peur d'accroître sa colère, ses soucis et son agitation. Ils allèrent se coucher quand il fut temps. Elle dormit un peu au commencement de la nuit. À minuit, elle s'éveilla, mit les armes de Gereint en état toutes ensemble, de façon à ce qu'il n'eût qu'à les vêtir, et, avec beaucoup d'appréhension et de crainte pour sa démarche, elle alla jusqu'au bord du lit de Gereint et lui dit à voix basse, doucement:

« Seigneur, réveille-toi et habille-toi. Écoute l'entretien que j'ai eu avec le comte et ses intentions à mon égard.  » Elle révéla à Gereint toute la conversation. Quoiqu'il lût irrité contre elle, il tint compte de l'avertissement et s'habilla. Elle alluma de la chandelle pour l'éclairer pendant qu'il s'habillait.

« Laisse là la chandelle, » dit-il, « et dis au maître de la maison de venir ici. » Elle obéit. L'hôtelier se rendit auprès de Gereint.

« Sais-tu combien je te dois ? » lui dit-il.

- « Peu de chose, je crois, seigneur. »

- « Quoi qu'il en soit de ma dette, prends onze chevaux et onze armures. »

- « Dieu te le rende, seigneur; mais je n'ai pas dépensé pour toi la valeur d'une seule de ces armures. »

- « Qu'importe ! Tu n'en seras que plus riche. Veux-tu me guider hors de la ville? »

- « Volontiers; et de quel côté comptes-tu aller?»

- « Je voudrais aller du côté opposé à celui par lequel nous sommes entrés en ville. » L'hôtelier le conduisit aussi loin qu'il le voulut. Alors Gereint ordonna à Enid de prendre de l'avance comme auparavant. Elle le fit et partit devant elle. L'hôtelier retourna chez lui.

Il venait à peine de rentrer qu'il entendit venir sur sa maison le plus grand bruit qu'il eût jamais entendu. Lorqu'il regarda dehors, il vit quatre-vingts chevaliers complètement armés et le comte Dwnn (Brun) à leur tête. « Où est le chevalier ? » s'écria-t-il.

- « Par ta main, seigneur, » dit l'hôtelier, « il est déjà à une certaine distance d'ici; il est parti depuis pas mal de temps. »

- « Pourquoi, vilain, l'as-tu laissé aller sans m'avertir ? »

- « Seigneur, tu ne me l'avais pas commandé; si tu l'avais fait, je ne l'aurais pas laissé aller. »

- « De quel côté crois-tu qu'il soit allé ? »

- « Je ne sais; seulement, c'est la grand’rue qu'il a prise. » Ils tournèrent bride vers cette rue, aperçurent les traces des pieds des chevaux, les suivirent et arrivèrent à la grand'route.

Enid, quand elle vit le jour poindre, regarda derrière elle, et aperçut comme un brouillard et un nuage qui approchait de plus en plus. Elle s'en inquiéta, pensant que c'étaient le comte et sa suite lancés à leur poursuite. À ce moment, elle vit un chevalier apparaître hors du nuage.

« Par ma foi, » dit-elle, « je l'avertirai, au risque d'être tuée par lui. J'aime mieux mourir de sa main que de le voir tuer sans l'avoir prévenu. Seigneur, » lui dit-elle, « ne vois-tu pas cet homme se diriger vers toi suivi de beaucoup d'autres ? »

- « Je le vois, » répondit-il. « On a beau te commander le silence, tu ne te tairas jamais. Ton avertissement ne compte pas pour moi; ne m'adresse plus la parole. » Il se retourna contre le chevalier, et, du premier assaut, le jeta sous les pieds de son cheval. Il continua à les culbuter au premier choc, tant qu'il resta un seul des quatre-vingts chevaliers. Le vaincu était toujours remplacé par un plus fort, le comte restant à part. Le comte vint le dernier. Il brisa contre lui une première lance, puis une seconde. Gereint se tourna contre lui, et, s'élançant, le frappa de sa lance au beau milieu de son bouclier, si bien que le bouclier se brisa, ainsi que toute l'armure, dans cette direction, et qu'il fut jeté lui-même par-dessus la croupe de son cheval à terre, en péril de mort. Gereint s'approcha de lui; le bruit des sabots du cheval fit revenir le comte de son évanouissement.

« Seigneur, » dit-il à Gereint, « ta merci. » Gereint lui accorda merci. Par suite de la dureté du sol sur lequel ils avaient été précipités et de la violence des assauts qu'ils avaient eus à subir, pas un d'eux ne s'en alla sans avoir reçu de Gereint un saut mortellement douloureux, amenant de cuisantes blessures et brisant le corps.

Gereint s'en alla devant lui, suivant la route sur laquelle il se trouvait. La jeune femme garda son avance. Près d'eux ils virent une vallée, la plus belle qu'on eût jamais vue, traversée par une grande rivière, un pont sur la rivière, et une route conduisant à la rivière; plus haut que le pont, de l'autre côté, il y avait une ville forte, la plus belle du monde. Comme il se dirigeait vers le pont, Gereint vit venir de son côté, à travers un taillis épais de peu d'étendue, un chevalier monté sur un cheval gros et grand, au pas égal, fier et docile.

« Chevalier, » lui dit-il, « d'où viens-tu ? »

- « Je viens, » répondit-il,» de cette vallée là-bas. »

- « Qui possède cette belle vallée et cette belle ville forte ? »

- « Je vais te le dire: les Francs et les Saxons l'appellent Gwiffret Petit, et les Kymry le Petit Roi (1). »

(1) Cet épisode indiquerait un pays où les trois langues se parlaient, c'est-à-dire, les marches de Galles, et surtout le Cornwal.

- « Puis-je aller à ce pont et à la grand' route qui passe le plus près sous les murs de la ville ? »

- « Ne mets pas les pieds sur la terre qui est de l'autre côté du pont, si tu ne veux avoir affaire à lui; c'est son habitude que pas un chevalier ne passe sur ses terres sans se rencontrer avec lui. »

- « Par moi et Dieu, je suivrai cette route malgré lui. »

- « S'il en est ainsi, je crois bien que tu auras honte et affront. » Gereint, d'un air furieux, avec résolution et colère, se dirigea vers la route qu'il avait auparavant l'intention de suivre. Et ce ne fut pas celle qui menait à la ville par le pont qu'il prit, mais celle qui menait à une éminence au sol dur, solide, élevée, à la vaste vue.

Il vit aussitôt venir avec lui un chevalier monté sur un cheval de guerre fort et gros, à la démarche vaillante, au large sabot, au large poitrail jamais il n'avait vu d'homme plus petit; il était complètement armé, lui et son coursier. En atteignant Gereint, il s'écria:

« Dis, seigneur, est-ce par ignorance ou par présomption que tu as cherché à me faire perdre mon privilège et à violer ma loi ? »

- « Non, » répondit Gereint, «je ne savais pas que le chemin fût fermé à personne. »

- « Comme tu le savais, viens avec moi à ma cour pour me donner satisfaction. »

- « Je n'irai point, par ma foi; je n'irai même pas à la cour de ton seigneur, à moins que ce ne soit Arthur. »

- « Par la main d'Arthur, j'aurai satisfaction de toi ou souffrance extrême. » Et ils s'attaquèrent immédiatement.

Un écuyer à lui vint les fournir de lances à mesure qu'ils les brisaient. Ils se donnaient l'un à l'autre, sur leurs écus, des coups durs, violents, au point que les écus en perdirent toute leur couleur. Gereint ne trouvait guère agréable de se battre avec lui, à cause de sa petitesse, de la difficulté de le bien voir, et de la violence des coups qu'il donnait lui aussi. Ils ne cessèrent de frapper que lorsque les chevaux s'abattirent sur leurs genoux, et qu'enfin Gereint l'eut jeté à terre, la tête la première. Alors ils se battirent à pied. Ils se donnèrent l'un à l'autre des coups rapides et irrités, rudes et vaillants, forts et cuisants. Ils trouèrent leurs heaumes, entamèrent leurs cervelières, détraquèrent leurs armures, si bien qu'ils étaient aveuglés par la sueur et le sang. À la fin Gereint entra en fureur, appela à lui toutes ses forces, et avec colère, rapidité, cruellement, solidement, il leva son épée et lui déchargea sur la tête un coup mortellement violent, pénétrant comme le poison, furieux, amer, au point qu'il brisa toute l'armure de la tête, la peau, la chair, qu'il entama l'os et que l'épée du petit roi fut lancée au bout le plus éloigné du champ. Il demanda au nom de Dieu à Gereint grâce et merci.

- « Tu l'auras, » dit Gereint, « malgré ton manque de courtoisie et de politesse, à condition d'être mon compagnon, de ne jamais rien faire contre moi désormais, et, si tu apprends que je suis dans la peine, de venir m'en délivrer. »

- « Je le ferai, seigneur, avec plaisir. » Quand il lui en eut donné sa foi, il ajouta:

 « Et toi, seigneur, tu viendras sans doute avec moi à ma cour, là-bas, pour te remettre de tes fatigues et de ta lassitude. »

- « Je n'irai point, par moi et Dieu, » répondit Gereint. Gwiffret le Petit aperçut alors Enid: il trouva dur de voir une créature aussi noble qu'elle supporter tant de souffrances.

« Seigneur, » dit-il à Gereint, « tu as tort de ne pas te laisser aller au délassement et au repos. S'il te survient, dans cet état, une aventure difficile, il ne te sera pas facile d'en venir à bout. » Gereint ne voulut que continuer son voyage.

Il remonta à cheval, couvert de sang et souffrant. La jeune femme reprit son avance. Ils marchèrent vers un bois qu'ils apercevaient à côté d'eux. La chaleur était grande, et les armes, par la sueur et le sang, collaient à sa chair. Arrivés dans le bois, il s'arrêta sous un arbre, pour éviter la chaleur. La douleur de ses blessures se fit alors sentir plus vivement à lui qu'au moment où il les avait reçues. Enid se tenait sous un autre arbre. À ce moment, ils entendirent le son des cors et le tumulte d'un grand rassemblement: c'était Arthur et sa suite qui descendaient dans le bois. Gereint se demandait quelle route il prendrait pour les éviter, lorqu'un piéton l'aperçut: c'était le valet du  distein de la cour. Il alla trouver le distein et lui dit quelle sorte de chevalier il avait vu dans le bois. Le distein fit équiper son cheval, prit sa lance et son bouclier, et se rendit auprès de Gereint.

« Chevalier, » lui dit-il, « que fais-tu ici ? »

- « Je suis au frais sous cet arbre, et j'évite l'ardeur du soleil et de la chaleur. »

- « Qui es-tu et quel est le but de ton voyage ? »

- « Chercher des aventures et aller où il me plaît. »

- « Eh bien, » dit Kei, « viens avec moi faire visite à Arthur, qui est ici près. »

- « Je n'irai point, par moi et Dieu. »

- « Il te faudra bien venir. » Gereint reconnaissait Kei, mais Kei ne reconnaissait pas Gereint. Kei chargea Gereint du mieux qu'il put. Gereint irrité, le frappa du bois de sa lance sous le menton et le jeta à terre, la tête la première: ce fut tout le mal qu'il lui fit. Kei se leva, tout hors de lui, remonta à cheval et se rendit à son logis. De là, il se rendit au pavillon de Gwalchmei. « Seigneur, un de mes serviteurs vient de me dire qu'il a vu dans le bois, là-haut, un chevalier blessé, avec une armure en très mauvais état. Tu ferais bien d'aller voir si c'est vrai. »

- « Cela m'est égal, » répondit Gwalchmei.

- « Prends ton cheval et une partie de tes armes, car j'ai appris qu'il n'est guère aimable pour ceux qui vont le trouver. »

Gwalchmei prit sa lance et son bouclier, monta à cheval et se rendit auprès de Gereint.

« Chevalier, » lui dit-il, « quel voyage fais-tu ? »

- « Je voyage pour nies affaires et je cherche aventure par le monde. »

- « Diras-tu qui tu es et viendras-tu faire visite à Arthur, qui est ici près ? »

- « Je ne veux pas entrer en relation avec toi pour le moment, et je n'irai pas voir Arthur. » 1l reconnut Gwalchmei, mais Gwalchmei ne le reconnut pas.

« Il ne sera pas dit, » s'écria Gwalchmei, « que je t'aie laissé aller avant d'avoir su qui tu étais. » Il le chargea avec sa lance et frappa son écu au point que sa lance fut brisée et leurs chevaux front à front. Gwalchmei le regarda alors avec attention et le le reconnut.

« Oh ! Gereint, » s'écria-t-il, «est-ce toi ? »

- « Je ne suis pas Gereint, » répondit-il.

- « Tu es bien Gereint, par moi et Dieu. C'est une triste et déraisonnable expédition que la tienne. », En jetant les yeux autour de lui, il aperçut Enid, la salua et lui montra joyeux visage.

« Gereint, » dit Gwalchmei, « viens voir Arthur, ton seigneur et ton cousin. »

- « Je n'irai pas, » répondit-il; « je ne suis pas dans un état à me présenter devant qui que ce soit. » À ce moment, un des écuyers vint après Gwalchmei pour chercher des nouvelles. Gwalchmei l'envoya avertir Arthur que Gereint était blessé, qu'il ne voulait pas le voir et que c'était pitié de voir l'état dans lequel il se trouvait, et tout cela sans que Gereint le sût, à part, à voix basse:

« Recommande à Arthur,»ajouta-t-il, « d'approcher sa tente de la route, car il n'ira pas le voir de bon gré, et il n'est pas facile de l'y contraindre dans le triste état où il est. » L'écuyer alla rapporter tout cela à Arthur, qui fit transporter son pavillon sur le bord de la route. L'âme d'Enid alors en fut réjouie. Gwalchmei essaya de faire entendre raison à Gereint tout le long de la route, jusqu'au campement d'Arthur, à l'endroit où les pages étaient en train de tendre son pavillon sur le bord de la route.

« Seigneur, » dit Gereint, « porte-toi bien. »

- « Dieu te donne bien, » répondit Arthur « qui es-tu ? »

- « Gereint, » dit Gwalchmei; « de sa propre volonté, il ne serait pas venu te voir aujourd'hui. »

- « En vérité, » répondit Arthur, « il n'est pas dans son bon sens. » À ce moment, Enid arriva près d'Arthur et lui offrit ses souhaits.

- « Dieu te fasse bien, » répondit-il; « que quelqu'un la mette à terre », ce que fit un des pages.

« Hélas, Enid, dit-il, quel voyage est celui-ci ? »

- « Je ne sais, seigneur, » dit-elle; « seulement, mon devoir est de suivre la même route qu'il lui plaira de suivre lui-même. » -

« Seigneur, » dit Gereint, « nous allons nous mettre en route, avec ta permission. »

- « Où cela ? Tu ne peux partir maintenantà moins que tu veuilles acheter ta perte. »

- « II ne voulait pas me permettre à moi-même de l'inviter , » dit Gwalchmei.

- « Il me le permettra bien à moi, » dit Arthur; « et, de plus, il ne s'en ira pas d'ici qu'il ne soit guérit. »

- « Je préférerais, » dit Gereint, « que tu me laissasses aller. »

- « Je n'en ferai rien, par moi et Dieu. » I1 fit appeler les pucelles pour Enid et la fit conduire à la chambre du pavillon de Gwenhwyvar. Gwenhwyvar et toutes les dames lui firent bon accueil. On la débarrassa de son habit de cheval et on lui en revêtit un autre. Arthur appela Kadyrieith, lui ordonna de tendre un pavillon pour Gereint et ses médecins, et le chargea de ne le laisser manquer de rien de ce qu'il lui demanderait. Kadyrieith le fit; il amena Morgan Tut et ses disciples à Gereint. Arthur et sa cour restèrent là à peu près un mois pour soigner Gereint.

Quand Gereint sentit ses chairs solides, il alla trouver Arthur pour lui demander la permission de se mettre en route. « Je ne sais pas, moi, » dit Arthur, « si tu es encore bien guéri. »

- « Je le suis assurément, seigneur,» répondit-il.

- « Ce n'est pas à toi que je me fierai là-dessus, mais aux médecins qui t'ont soigné. » Il fit venir les médecins et leur demanda si c'était vrai.

« C'est vrai, » dit Morgan Tut. Le lendemain Arthur lui permit de s'en aller. Il partit pour terminer son expédition. Le même jour Arthur se mit en route. Gereint ordonna à Enid de prendre les devants et de garder l'avance, comme elle l'avait fait auparavant.

Elle se mit en marche et suivit la grand’route. Comme ils allaient ainsi, ils entendirent les cris les plus violents du monde près d'eux.

« Arrête ici, toi, » dit Gereint à Enid, « et attends. Je vais voir ce que signifient ces cris. »

- « Je le ferai, » répondit-elle. Il partit et arriva à une clairière qui était près de la route. Dans la clairière, il aperçut deux chevaux, l'un avec une selle d'homme, l'autre avec une selle de femme, et un chevalier, revêtu de son armure, mort. Une jeune femme, revêtue d'un habit de cheval, se lamentait, penchée sur le chevalier.

« Dame, » dit-il, « que t'est-il arrivé ? »

- « Nous voyagions par ici, moi et l'homme que j'aimais le plus, lorsque vinrent à nous trois géants, qui, au mépris de toute justice, le tuèrent. »

- « Par où sont-ils allés ? »

- « Par là, par la grand'route. » Il retourna vers Enid:

« Va, » lui dit-il, « auprès de la dame qui est là-bas, et attends-moi là, si je reviens. » Cet ordre lui fit de la peine; elle se rendit cependant auprès de la jeune femme, qui faisait mal à entendre. Elle était persuadée que Gereint n'en reviendrait pas.

Pour lui, il partit après les géants et les atteignit. Chacun d'eux était plus grand que trois hommes et avait sur l'épaule une énorme massue. Il se précipita sur l'un d'eux et le traversa de sa lance. II la retira du corps et en frappa le second de même façon. Mais le troisième se retourna contre lui et le frappa de sa massue, au point qu'il fendit le bouclier, entama l'épaule, que toutes ses blessures se rouvrirent et qu'il se mit à perdre tout son sang. Alors il tira son épée, fondit sur le géant et le frappa d'un coup dur, rapide, énorme, violent, vaillant, sur le haut de la tête, si bien qu'il lui fendit la tête et le cou jusqu'aux deux épaules et l'abattit mort. Il laissa les morts ainsi, alla jusqu'à l'endroit où était Enid, et à sa vue, tomba sans vie de dessus son cheval. Enid poussa des cris terribles, perçants, continuels, douloureux. Elle accourut à l'endroit où il était tombé et se jeta sur son corps. À ses cris, aussitôt vinrent le comte Limwris (1) et sa suite, qui suivaient cette route;ils accoururent à travers la route.

« Dame, » dit le comte à Enid, « que t'est-il arrivé? »

- « Seigneur, » répondit-elle, « il est tué l'homme que j'aimais et que j'aimerai toujours le plus. »

- « Et à toi, » dit-il à l'autre dame, « que t'est-il arrivé ? «

- « Celui que j'aimais le plus moi aussi, » dit-elle, « est tué. »

- « Qui les a tués ? »

- « Les géants avaient tué mon plus aimé. L'autre chevalier est allé à leur poursuite et est revenu d'auprès d'eux dans l'état que tu vois, perdant excessivement de sang. Je ne crois pas qu'il les ait quittés sans avoir tué quelqu'un d'eux et peut-être tous. » Le comte fit enterrer le chevalier qui avait été laissé mort. Pour Gereint, il supposait qu'il y avait encore en lui un reste de vie.

 

(1) Le comte, dans Chrestien, amène Erec au château de Limors (Erec, v. 4717). La graphie Limwris (dans Limwris, i est voyelle irrationnelle) est galloise mais suppose une forme française Limours. Le comte chez Chrestien s'appelle Oringles (v. 4947: Li cuens Oringles de Limors).

 

Pour voir s'il en reviendrait, il le fit transporter avec lui à sa cour, sur une bière, dans le creux de son bouclier. Les deux jeunes femmes l'y accompagnèrent.

Lorsqu'on y fut arrivé, on plaça Gereint, toujours dans sa bière, sur une table placée de front dans la salle (1). Chacun se débarrassa de ses habits de voyage. Le comte pria Enid d'en faire autant et de prendre un autre habit.

 

(1) Chrestien, Erec v.4742

Anmi  la sale sur un dois

Ont le cors mis tot estandu,

 Lez lui sa lance et son escu.

 

« Je n'en ferai rien, par moi et Dieu, » dit-elle.

- « Dame, » dit-il, « ne sois pas si triste. »

- « Il est bien difficile de me raisonner sur ce point. »

- « Je ferai en sorte que tu n'aies pas lieu d'être triste, quoi qu'il arrive de ce chevalier, qu'il meure ou qu'il vive. J'ai un bon comté: tu l'auras en ta possession, et moi avec lui. Sois joyeuse, heureuse désormais. »

- « Je ne le serai pas, j'en prends Dieu à témoin, tant que je vivrai désormais. »

- « Viens manger. »

- « Je n'irai point, par moi et Dieu. »

- « Tu viendras, par moi et Dieu. » Et il l'emmena à table, malgré elle, et lui demanda avec insistance de manger.

- « Je ne mangerai pas, j'en atteste Dieu, jusqu'à ce que mange celui qui est sur la bière là-bas. »

- « Voilà une parole que tu ne pourras tenir: cet homme n'est-il pas, autant vaut dire, mort ? »

- « J'essaierai. » Alors il lui proposa une coupe pleine.

« Bois cette coupe, et tes sentiments changeront. »

- « Honte à moi, » répondit-elle, « si je bois avant qu'il ne boive lui-même ! »

- « En vérité, » s'écria le comte, « je ne suis pas plus avancé d'être aimable à ton égard que désagréable! ».Et il lui donna un soufflet (1). Elle jeta un cri perçant, violent. Elle éprouvait une douleur plus grande que jamais en pensant que si Gereint avait été vivant; on ne l'aurait pas souffletée ainsi.

 

(1) Chez Chrestien de Troyes, le chevalier force Enide à accepter sa main; le lendemain, il donne un repas de noces, et, par un raffinement de cruauté, place en face le corps d'Erec sur une biére. La scène, pour le reste, ne diffère guère de celle de notre roman.

 

À ses cris, Gereint sortit de son évanouissement, se mit sur son séant, et, trouvant son épée dans le creux de son bouclier, s'élança jusqu'auprès du comte et lui déchargea un coup furieux et perçant, cuisant comme le poison, vigoureux et assuré, sur le haut de la tête, si bien qu'il le fendit en deux et que l'épée entama la table. Tout le monde abandonna les tables et s'enfuit dehors. Ce n'est pas tant la crainte de l'homme vivant qui les saisissait que le spectacle du mort se levant pour les frapper. Gereint jeta les yeux sur Enid, et une double douleur le pénétra en voyant qu'Enid avait perdu ses couleurs et son air habituel, et par la conscience qu'il avait de son innocence.

« Dame, » dit-il, « sais-tu où sont nos chevaux ? »

- « Je sais où est le tien, mais je ne sais où est allé l'autre. Le tien est à cette maison là-bas. » Il y alla, fit sortir son cheval, monta, et, enlevant Enid de terre, la plaça entre lui et l'arçon de devant, et s'éloigna.

Pendant qu'ils chevauchaient ainsi entre deux haies, la nuit commençant à triompher du jour, ils aperçurent tout d'un coup derrière eux, entre eux et le ciel, des hampes de lances, et entendirent un bruit de sabots de chevaux et le tumulte d'une troupe.

« J'entends venir derrière nous, » dit Gereint; « je vais te déposer de l'autre côté de la baie. » À ce moment, un chevalier se dirigea sur lui, la lance baissée. Et le voyant, Enid s'écria

- Seigneur,quelle gloire auras-tu à tuer un homme mort, qui que tu puisses être? »

- « Ciel, » dit-il, « serait-ce Gereint ? »

- « Assurément, par moi et Dieu; et qui es-tu toi-même ? »

- « Je suis le Petit Roi; je viens à ton secours, parce que j'ai appris que tu étais dans la peine. Si tu avais suivi mon conseil, tu n'aurais pas éprouvé tous ces malheurs. »

- « On ne peut rien, » répondit Gereint, contre la volonté de Dieu; grand bien peut cependant venir d'un bon conseil. »

- « Assurément, et je puis t'en donner un bon dans les circonstances présentes: tu vas venir avec moi à la cour d'un gendre d'une soeur à moi, tout près ici, pour te faire traiter par les meilleurs médecins du royaume. »

- « Volontiers, allons,» répondit-il. On fit monter Enid sur le cheval d'un des écuyers, et ils se rendirent à la cour du baron. On leur fit bon accueil. Ils y trouvèrent attentions et service. Le lendemain matin, on se mit en quête de médecins: ils ne tardèrent pas à arriver, et ils le soignèrent jusqu'à complète guérison. Entre temps, il avait chargé le Petit Roi de faire remettre ses armes en état, de sorte qu'elles étaient aussi bonnes que jamais. Ils restèrent là un mois et quinze jours. Le Petit Roi lui dit alors:

« Nous allons nous rendre à ma cour à moi maintenant, pour nous reposer et prendre nos aises. »

- « Si tu le voulais bien, » dit Gereint. « nous marcherions encore un jour, et ensuite nous reviendrions. »

- « Volontiers; ouvre la marche.» Dans la jeunesse du jour, ils se mirent en route.

Enid se montrait avec eux plus heureuse et plus joyeuse qu'elle ne l'avait jamais été. Ils arrivèrent à la grand'route et virent qu'elle se divisait en deux. Sur un des chemins, ils aperçurent un piéton venant à eux. Gwiffret lui demanda:

« Piéton, de quel côté viens-tu ? »

- « De ce pays là-bas, » répondit-il, de faire des commissions. »

- « Dis-moi, » dit Gereint, « lequel de ces deux chemins vaut-il mieux que nous prenions ? »

- « Tu feras mieux de prendre celui-ci; si tu vas à l'autre, là-bas, tu n'en reviendras pas. Là-bas est le clos du Nuage, et il y a des jeux enchantés. De tous ceux qui y sont allés, pas un n'est revenu. Là est la cour du comte Owein (1); il ne permet à personne de venir prendre logis en ville, à moins qu'on n'aille à sa cour. »

 

(1) Chrestien de Troyes l'appelle Evrain. Sur cet épisode connu chez Chrestien sous le nom de la Joie de la cour, v.. E. Philipot, un épisode d'Erec et Enide (Romania, XXV).

 

- « Par moi et Dieu, c'est par ce chemin que nous irons. ». Et alors, suivant cette route, ils arrivèrent à la ville.

Ils prirent leur logement dans l'endroit de la ville qui leur parut le plus beau et le plus agréable. Comme ils y étaient, un jeune écuyer vint à eux et les salua.

« Dieu te donne bien, » répondirent-ils.

- « Gentilshommes, quels préparatifs sont les vôtres ici ? »

- « Nous prenons un logement et nous restons ici cette nuit. »

- « Ce n'est pas l'habitude de l'homme à qui appartient cette ville de permettre à aucun gentilhomme d'y loger, à moins qu'il n'aille le trouver à sa cour. Venez donc à la cour. »

- « Volontiers, » dit Gereint. Ils suivirent l'écuyer. On les accueillit bien à la cour. Le comte vint à leur rencontre dans la salle, et commanda de préparer les tables. Ils se levèrent et allèrent s'asseoir: Gereint, d'un côté du comte, et Enid, de l'autre: le Petit Roi tout à côté d'Enid et la comtesse à côté de Gereint; chacun ensuite suivant sa dignité. Gereint se mit à réfléchir aux jeux, et, pensant qu'on ne le laisserait pas y aller, il cessa de manger. Le comte le regarda et crut que c'était de peur d'aller aux jeux. Ils se repentit de les avoir établis, quand ce n'eût été qu'à cause de la perte d'un homme comme Gereint. Si Gereint lui avait demandé d'abolir ces jeux à jamais, il l'eût fait volontiers. Il dit à Gereint:

« À quoi penses-tu, que tu ne manges pas ? Si tu appréhendes d'aller aux jeux, tu obtiendras de moi de n'y point aller, et même que personne n'y aille plus jamais, par considération pour toi. »

- « Dieu te le rende: je ne désire rien tant que d'y aller et de m'y faire guider. »

- « Si tu le préfères, je le ferai volontiers. »

- « Oui, en vérité, » répondit-il. Ils mangèrent. Ils eurent service complet, abondance de présents, quantité de boissons. Le repas terminé, ils se levèrent. Gereint demanda son cheval et ses armes, et se harnacha, lui et son destrier. Toutes les troupes se rendirent à la limite du clos.

La haie s'élevait à perte de vue dans l'air. Sur chacun des pieux qu'on apercevait dans le champ, il y avait une tête d'homme, deux pieux exceptés (1), et on y apercevait des pieux de tous côtés.

 

(1)   Chez Chrestien, un seul pieu est vide, ce qui paraît plus primitif (cf. E. Philipot, loc. cit., p. 5).

 

« Quelqu'un pourra-t-il accompagner le prince, » dit alors le Petit Roi, « ou ira-t-il tout seul ? »

- « Personne, » répondit Owein.

- « Par quel côté entre-t-on ? » demanda Gereint.

- «. Je ne sais, » dit Owein. « Va par le côté que tu voudras et qui te paraîtra le plus commode. » Et sans crainte, sans hésitation, il s'avança dans la nuée.

En en sortant, il arriva dans un grand verger, avec un espace libre au milieu, où il aperçut un pavillon de paile au sommet rouge. La porte était ouverte. En face de la porte était et un pommier (1), et un grand cor d'appel était suspendu à une branche de l'arbre. Gereint mit pied à terre et entra: il n'y avait qu'une pucelle assise dans une chaire dorée; en face d'elle était une autre chaire vide. Gereint s'y assit.

 

(1) Chrestien ne précise pas l'espèce d'arbre. Le roman gallois suit évidemment la tradition. Sur un verger semblable dans le Livre d'Artus, cf. E. Philipot, loc. cit., p. 17.

 

« Seigneur, » dit la jeune fille, «je ne te conseille pas de t'asseoir dans cette chaire. »

- « Pourquoi ? »

- « Celui à qui elle appartient n'a jamais permis qu'un autre s'y assît. »

- « Il m'est fort égal qu'il trouve mal que je m'y assoie. » À ce moment un grand bruit se fit entendre à l'entour du pavillon. Gereint alla voir ce que cela signifiait, et il aperçut un chevalier monté sur un cheval de guerre, aux naseaux orgueilleux, ardent et fer, aux os forts; une cotte d'armes divisée en deux le couvrait, lui et son cheval, et il y avait dessous une armure complète.

« Dis, seigneur, » demanda-t-il à Gereint, « qui t'a prié de t'asseoir là? »

- « Moi-même. »

- « Tu as eu tort de me causer pareille honte et pareil affront. Lève-toi de là pour me donner satisfaction pour ton manque de courtoisie. » Gereint se leva, et aussitôt ils se battirent, Ils brisèrent un assortiment de lances, puis un second, puis un troisième. Ils se donnaient l'un à l'autre des coups durs et cuisants, rapides et violents. À la fin, Gereint s'irrita, lança son cheval à toute bride, se jeta sur lui et le frappa juste au milieu de son écu, si bien qu'il le fendit, que la pointe de la lance pénétra dans son armure, que toutes les sangles se rompirent, et qu'il fut jeté à terre, par-dessus la croupe de son cheval, de toute la longueur de la lance et du bras de Gereint, la tête la première.

 « Oh ! seigneur, » dit-il à Gereint, « ta merci, et tu auras tout ce que tu voudras. »

- Je ne veux qu'une chose, » répondit-il; « c'est qu'il n'y ait plus jamais ici pareil jeu (1), ni champ de nuage, ni enchantement et magie comme jusqu'à ce jour. »

- «Je te l'accorde volontiers, seigneur. »

- « Fais disparaître la nuée. »

- « Sonne de ce cor là-bas, et, aussitôt que tu sonneras, la nuée disparaîtra pour toujours: elle ne devait pas disparaître avant que n'en sonnât un chevalier qui m'eût terrassé. »

Triste et soucieuse était Enid à l'endroit où elle était restée en pensant à Gereint. Alors Gereint alla sonner du cor, et, au premier son qu'il en tira, la nuée disparut. Toutes les troupes se réunirent, et tout le monde fit la paix. Le comte invita Gereint et le Petit Roi pour cette nuit-là. Le lendemain matin, ils se séparèrent. Gereint se rendit dans ses États (2). Il les gouverna à partir de là d'une façon prospère; sa vaillance et sa bravoure ne cessèrent de lui maintenir gloire et réputation désormais, ainsi qu'à Enid.

 

(1) Les jeux d'enchantement et magie (hut a lledrith) paraissent avoir été l'essence du théâtre gallois (v. gall. guaroimaou, gl. theatra; moy. gallois gwarwyva, breton goariva); un poète du XIIème siècle s'accuse d'avoir fréquenté les gwarwyvaeu.

(2) Chez Chrestien de Troyes, Erec, après sa victoire sur le chevalier Mabonagrain, reçoit la nouvelle de la mort du roi Lac, son père. Il se fait couronner roi à Nantes par Arthur. Voir Introduction, I, p. 51, 56.