Le roi Gylfi  et la déesse Gefjon

 

Dans ces temps anciens, Gylfi était le maître d’un grand pays, celui qu’on appelle maintenant la Suède. Gefjon était une Asynie, une déesse Ase, tout comme les deux déesses que nous connaissons tous, Freyja, déesse de l’amour, et Frigg, déesse du foyer. Comme le dieu Odinn (Óðinn), elle connaissait les örlög (pron. ‘eurleugg’) de tous, c’est-à-dire le passé, le présent et le futur de toute chose. Notre mot « destinée » désigne surtout le futur alors que tout ce qui est ‘nous’ se trouve décrit dans nos örlög qui sont intemporels.

 

C’est d’ailleurs une manie qu’on nous apprend quand nous sommes tout petits que de diviser nos vies en passé, présent et futur. Chacun des trois est inextricablement lié aux deux autres et il est très important pour nous de désapprendre ce schéma en apprenant à voir racines et branches de l’un enchevêtrées à celles des deux autres.

 

Elle savait donc que les örlög des Ases les appelaientt vers les contrées du Nord et elle se mit alors d’accord avec Odinn pour impressionner Gylfi afin que les Ases puissent s’installer en Suède sans avoir à guerroyer. Pour ceci, il pensa que le mieux était de lui montrer comment une ‘faible femme’ pouvait lui enlever un énorme territoire sans qu’il lui soit possible de résister. Au passage, elle allait créer pour elle un riche domaine inhabité près de la presqu’île du Danemark, dans lequel elle pourrait s’installer.

Tout d’abord, elle savait qu’elle aurait besoin de force pour transporter ce domaine. Elle se rendit donc dans la demeure des Géants et se choisit là un compagnon robuste avec qui elle eut quatre enfants. Elle se mit ensuite en route pour la Suède afin d’exécuter sa propre Gylfaginning (Duperie de Gylfi). Elle se déguisa en poétesse itinérante, une sorte de mendiante, quoi,  et se présenta à la cour de Gylfi. Ses chants étaient si beaux, ses poèmes si passionnants et ses danses si lascives qu’elle fut vite admise devant Gylfi. Quand elle désira partir, elle demanda son dû. Gylfi, qui croyait s’en tirer à bon compte, lui dit qu’il lui attribuait autant de terre que quatre bœufs pouvaient labourer en un jour. C’était le contrat, c’était la parole donnée de Gylfi, acceptée par Gefjon… nul ne pouvait revenir là-dessus (en ces temps-là !). Là était la tromperie. Elle avait poussé Gylfi à la récompenser en terre arable tout en sachant que, si ladre fut-il, elle saurait transformer tout lopin de terre en un immense territoire. Et voici comment elle put réaliser sa duperie.

 

Gefjon alla donc chercher ses quatre demi-géants de fils, leur donna l’apparence de bœufs et les installa devant une charrue. La charrue creusa si profond et si large qu’elle emmena avec elle tout un territoire. Les bœufs marchèrent vers l’ouest jusqu’à la mer et posèrent leur fardeau dès qu’ils le purent. C’est ainsi que fut créée l’île de Seeland, à l’est du Danemark, où se trouve aujourd’hui Copenhague. En Suède, la terre arrachée fut remplacée par un grand trou où se créa le lac Mälar, placé au nord-ouest de ce qui est maintenant la ville de Stockholm. On disait que cela expliquait que les angles du contour du lac se retrouvent dans ceux de Seeland. Je vous laisse juge.

 

 

 

Lac Mälar (Suède)                 et           Île de Seeland (Danemark)

Les terres arrachées à la Suède n’ont pas été découpées bien précisément, ce qui n’est pas étonnant. Ou bien : les anciens avaient vraiment beaucoup d’imagination !

 

Gylfi comprit donc très vite qu’il ne faisait pas bon s’opposer aux Ases et fit sa paix avec Odinn. Il ne fit aucune difficulté quand Odinn s’installa près sur la rive nord du lac Mälar, dans une ville appelée Vieille-Sigtuna, ni quand il alloua des domaines à chacun des Ases, comme la carte ci-dessous le montre partiellement.

 

 

Niord (Njörð) à Noatun

Je ne sais par quel mystère une ville du nord de la Norvège a pris le nom de Noatun.

Freyr à Uppsala

 Odinn à Sigtuna

Heimdall à Himinbiorg (Himmelsberga?)

Il semble que les locations de Thor (Þórr), Thrudvang, et de Baldr, Breidablik, soient devenues des groupes musicaux, des clubs de sport et des hôtels. 

 

 

Gylfi restait curieux et furieux de ne pas savoir qui étaient ces Ases qui avaient si bien conquis des territoires sur ses domaines. Il fit ainsi un voyage secret vers le domaine des dieux, Asgard (Ásgarðr), mais les Ases savaient qu’il venait et l’accueillirent dans une halle imaginaire afin qu’il ne voie jamais le vrai Asgard, réservé aux dieux et interdit aux humains. Là, il prit le nom de Gangleri et demanda s’il pouvait rencontrer une personne ‘instruite’. Il lui fut répondu que cela était possible mais que, s’il ne se montrait pas lui-même très instruit, il risquait d’être mis à mort. Gangleri-Gylfi n’avait plus guère le choix si bien qu’il se lança dans un long questionnement sur la nature des dieux Ases. Ceci est raconté dans la Gylfa-Ginning (de Gylfi - la Tromperie) que Snorri Sturluson écrivit bien plus tard, plus de 200 ans après que la chrétienté se fût imposée en Scandinavie. L’histoire se termine sans que Gylfi soit mis à mort : les dieux ont dû juger ses questions si pertinentes qu’ils lui ont laissé la vie.

 

Peut-être connaissaient-ils aussi les örlög de Snorri ?