Galdr des Corbeaux d’Óðinn : HRAFNAGALDUR ÓÐINS

 

Ceci est une nouvelle traduction (2015), différente de celle j’avais mise sur mon site en 2002. L’ancienne traduction était fortement inspirée de celle d’Eysteinn Björnsson, (2002) qu’on trouve encore (en anglais) à http://www.hi.is/~eybjorn/ . Je l’ai entièrement refaite et j’ai découvert combien j’étais maintenant en désaccord avec ses choix.

 Une expication détaillée du contenu de ce poème - qui est inspirée par les commentaires donnés ci-dessous - se trouve sous forme d'un 'conte' à  Le jour d’avant le Ragnarök .

Je vous signale aussi une nouvelle traduction à http://songerune.eklablog.com/hrafnagaldur-odins-a107991182

            

Ce poème a donné lieu à des discussions sans fin mais, heureusement, l’édition d'Annette Lassen (2011) de Hrafnagaldr Óðins a clarifié la plupart des problèmes. Son analyse savante et honnête des divers avis n’apporte pas un oui/non évident, mais elle nous permet d'avoir une opinion bien fondée.

 

Dans la version finale, je présenterai deux versions en (Vieux) Norrois du poème. La ‘plus ancienne est due à Erasmus Christianus Rask (hinns d'Edda Sæmundar Fróda, Holmiæ, 1818). Mon hypothèse est que cette version suit étroitement les manuscrits auxquels Rask a eu accès. Rask fournit les changements des divers manuscrits qui contiennent ce poème. Je crois comprendre que ses sources sont sur papier (chartaceus) et sont relativement récentes: Codex Stockholmensis daté 1684, codex Gudmundi et codex Islandica N. 5. La deuxième version est celle, récente, d'Annette Lassen (2011) qui détaille ses sources de façon tout à fait universitaire.

Quand la version de Lassen apporte un sens nouveau qui modifie la compréhension du poème, je mets en gras les mots correspondants chez Rask et Lassen. Quand le découpage en vers de Rask et de Lassen diffèrent, j’adapte celui de Lassen à celui de Rask.

 

 Pour ma traduction, comme pour celle du Hávamál et de la Völuspá, j’utilise les trois grands dictionnaires du norrois :

le dictionnaire Islandais-Anglais de Cleasby-Vigfusson, 

le Altnordisches etymologisches Wörterbuch de de Vries et

le Lexicon Poëticum antiquæ Linguæ septentrionalis de Sveinbjörn Egilson.

 

Le Galdr du Corbeau d’Óðinn est une vieille poésie norroise dont la date de composition est contestée : a-t-il été écrit avant le 14ème siècle, ou est-ce une ‘contrefaçon’ du 16-17ème siècle ? Je vous renvoie à l’édition d'Annette Lassen déjà citée pour vous faire une opinion. En effet, mon but n'est pas de prendre parti dans ce conflit, mais d’essayer de comprendre ce qu'a voulu dire l'auteur inconnu, indépendamment de la période où le texte a été écrit. Ce poème est connu pour être particulièrement obscur. Comment ai-je l'espoir de faire mieux que mes prédécesseurs qui, pour la plupart d'entre eux connaissent bien mieux que moi dans la langue norroise ? Je vais simplement partie sur une base complètement différente.

 

1. D’abord, je trouve qu’il y a une recherche un peu scolaire, chez les universitaires spécialistes de la langue scaldique, de l’unicité de sens. Cela me fait penser aux professeurs de Latin qui nous donnaient une mauvaise note quand nous ne traduisions pas comme eux. Si les poèmes scaldiques étaient à un seul sens, ils seraient ennuyeux au possible, et je ne vois pas pourquoi on ne les laisserait pas à leur noble poussière. Il se trouve que le peu que j’ai pu traduire moi-même est passionnant car j’ai découvert une telle multiplicité des sens que ça en est un peu étourdissant, au contraire. Dans la limite de mes moyens, et quand cela affecte le sens du poème, j’essaierai de vous faire participer à cette multiplicité.

 

2. Ensuite, un poème scaldique est censé refléter assez étroitement les mythes scandinaves tels que nous les connaissons par ailleurs au travers des poèmes scaldiques, eddiques, des sagas, de l’art poétique de Snorri Sturluson (Edda de Snorri , dite "en prose") et les travaux historiques de Snorri et de Saxo Grammaticus. Ce poème dévie évidemment de cette norme, il ne faut pas chercher à l’y rattacher systématiquement. Mon hypothèse de travail est qu’il s’agit d’une version tragique inconnue (ou imaginée par l’auteur) du mythe des pommes de jeunesse. Le point de départ en est le même : la déesse Idun (Iðunn) quitte le séjour des Ases (Æsir), Asgard (Ásgarðr). La suite n’a rien à voir avec ce mythe connu et se rattache évidemment à celui du Ragnarök, comme nous le verrons.

 

3. Les traductions existantes sont faites pour des lecteurs modernes qui sont habitués à une culture chrétienne et gréco-latine. Les textes en question ont été écrits pour des scandinaves païens imprégnés de culture germanique ancienne. Je m’efforcerai de prendre le plus possible en compte ce fait. Par exemple, les allusions à la magie sont systématiquement gommées quand un autre sens est possible et j’essaierai de ne pas tomber dans ce défaut. Ceci ne signifie pas : « Tomber dans le défaut symétrique de voir de la magie partout ».

 

4. Enfin, un poème scaldique n’est pas censé être un manifeste féministe. Voir ce poème sous cet angle permet à mon avis d’en comprendre tous les aspects.

HRAFNAGALDUR ÓDINS

FORSPJALLSJÓÞ



Erasmus Rask
Gravure 1818


Anette Lassen
(son site facebook)

 

Strophe 1

 

Version de Rask 

(1818)

1 Alföþr orkar,

2 Alfar skilja,

3 vanir vitu,

4 Vísa nornir,

5 elr íviþja,

6 aldir bera,

7 þreyja Þursar,

8 þra [þrá] valkyrjur.

Version de Lassen

(2011)

Alfoþr orrkar

alfar skilia

Vanir vitu

visa nornir

elur Iviþia

aldir bera

þreya þussar

þia valkyriur.

Le Père de tous a capacité,

les Elfes ont esprit d’analyse,

les Vanes ont connaissance,

montrent la voie les Nornes,

engendre Íviðja,

les humains portent,

se languissent les Thurses,

châtient les Valkyries.

 

Commentaire

 

La structure de liste de cette strophe est intéressante. Les vers 1-3 sont de la forme ‘sujet verbe’ où sujet est un être divin, les vers 4-5 sont en ‘verbe sujet’, ce qui indique un changement de nature des sujets de la liste (des géants). Le vers 6 est en ‘sujet verbe’ à nouveau ce qui un « marqueur de fin de liste ». La fin de la liste est en ‘verbe sujet’ à nouveau et elle sert de ‘fourre-tout’ pour placer des êtres de nature mixte (les femmes thurses sont des géantes mais peuvent rejoindre les Æsir par le mariage, les valkyries sont à la fois divines et humaines). Ceci correspond à une structure de liste comme l’a montré Elizabeth Jackson (alvíssimál 9 (1999) : 73-88 et 5 (1995) : 81-106)… et ceci ne signifie pas que le poème soit ‘authentique’ mais que son auteur connaissait des règles de composition scaldique implicites qui ont attendu 1995 pour être mises au jour.

 

Cette première strophe regorge d’allusions sans doute immédiatement compréhensibles au lecteur de l’époque. Je vais tenter d’en expliquer quelques-unes. Pour faire court, j’ai quelquefois simplifié abusivement les mythes.

 

Óðinn est considéré comme le père de tous les dieux appelés les Ases, donc il est le ‘père de tous’. Les premiers humains, Ask(r) et Embla tels que les décrits la Völuspá s.17, [http://www.nordic-life.org/MNG/Volusp17-20et31.htm ], avant qu’ils ne reçoivent leur humanité, ont comme première (absence de) propriété, celle d’être lítt megandi, c’est à dire ‘de peu de capacité’. Óðinn est le modèle de l’homme nordique, il a donc essentiellement capacité (d’agir). Le verbe orka signifie travailler, être capable. On pourrait discuter à l’infini pour savoir si j’ai raison ou pas de traduire orka par être capable plutôt que par le plus classique ‘agir’, ‘travailler’. Il est certain que l’auteur de ce poème tenait pour acquis que ses lecteurs avaient une excellente connaissance de la Völuspá (nous en verrons une preuve évidente plus loin) et donc qu’ils pouvaient mettre en rapport le orka d’Óðinn et le lítt megandi de Ask et Embla.

 

Les Elfes sont des divinités en fait peu connues, et peu différentes des nains (qui ne sont certainement pas de petits êtres difformes comme dans l’imaginaire moderne). Les elfes sont souvent considérés comme les serviteurs ou les compagnons des Dieux. Le verbe skilja signifie diviser, séparer (et même divorcer), apercevoir, comprendre. Cette faculté est décrite dans notre langage par le mot : analyse (à l’opposé de synthèse). C’est pourquoi ma traduction dit qu’ils ‘analysent’.

 

Les Vanes sont considérés comme les dieux de la génération précédente à celle des Ases. Ils ont été en guerre avec les Ases avant de conclure une paix avec eux. Ils sont en effet très savants, et ils sont aussi possesseurs de l’art du seið ou seiðr, une méthode de chamanisme qui leur est propre et qui leur permet d’avoir connaissance de tout. Le verbe vita signifie connaître, recevoir de la connaissance.

Notez que la guerre entre les Vanes et les Ases est appelée dans la Völuspá (strophe 21) une fólkvíg, c’est à dire une guerre du peuple, non pas une guerre ordinaire.

 

Les Nornes sont trois géantes maîtresses du destin des humains et des Dieux, elles sont craintes même des Dieux. Elles gravent l’örlög passé et elles peuvent le montrer, ‘en faire signe’. Le verbe vísa signifie montrer la voie, faire signe. Plus de détails à la traduction de la s. 20 .

 

Íviðja, sans doute la mère du loup Fenrir, est une géante qui a engendré quantité de monstres. La strophe 40 de la Völuspá fait allusion à elle qui « nourrit la famille de Fenris… en forme de troll (fœddi Fenris kindir … í trölls hami.) ».

 

Le verbe bera signifie supporter, porter, apporter, conduire, découvrir. Les humains supportent, portent, apportent, conduisent, découvrent leur destinée. Ceci est un caractère majeur des mythes nordiques. Les premiers humains, Ask et Embla tels que les décrits la Völuspá, avant qu’ils ne reçoivent leur humanité, ont comme seconde (absence de) propriété, celle d’être ørlöglausa , sans ørlög , sans destinée. Le concept de ørlög a ceci en commun avec la destinée des Grecs que personne ne peut échapper à son destin. Dans le contexte nordique, cependant, les humains portent leur destinée plus qu’ils ne la supportent. Ils la portent avec plus de fierté et même d’insolence qu’ils ne la supportent avec fatalisme. C’est pourquoi le poème dit qu’ils portent (leur destinée), et non qu’ils (la) supportent.

 

Les Thurses sont des géants désignés sous ce nom quand on veut insister sur leur force, leur résistance, et leur méchanceté et leur avidité. Plusieurs poèmes de l’Edda les présentent comme avides de posséder plus, d’augmenter leur pouvoir. Ils se languissent toujours de quelque chose. Le verbe þreyja signifie avoir envie, se languir de, attendre.

 

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Le verbe þrá a à peu près le même sens que þreyja, or ne voit pas le lien entre les thurses et les valkyries. Elles sont les servantes d’Óðinn en tant qu’il est le Dieu des batailles, elles exécutent ceux qu’Óðinn veut faire mourir. La suggestion de Lassen de lire þiá = þjá = ‘contraindre, châtier’ [au lieu du þrá de Rask, qui a à peu près le même sens que þreyja] est donc tout à fait bienvenue. Sa traduction, cependant : « les valkyries sont angoissées (distressed) » introduit un participe passé qui qui ne traduit pas la forme þjá, et qui rompt la présentation à la forme active des autres entités citées. C’est pourquoi je préfère traduire en disant qu’elles apportent la détresse plutôt qu’elles ne la reçoivent.

 

 

Strophe 2

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Traduction mot à mot

Ætlun æsir

illa [alla] gátu,

verpir [verpar] villtu

vættar rúnum;

Óþhræris skyldi

Urþur [Urþar] geyma,

máttk at verja

mestum þorra.

Ætlun Æsir

alla gátu,

verpir viltu

vættar rúnum.

Oðhrærer skylde

Urdar gejma,

mattkat veria

mest-um þorra.

 

Les Ases se doutèrent

d’une mauvaise intention,

les déformeurs falsifièrent

les Esprits avec des runes;

Óðhrærir a dû

Urðr surveiller,

impuissante est-elle à protéger

du pire hiver.

Traduction de Lassen

 

(Mais) les Æsir devinèrent

le plan tout entier

les imprédictibles furent cause de désordre

dans les runes (ou secrets) du dieu;

Óðhrærir a dû

s’occuper d’Urðr (la destinée),

il ne pouvait (la) protéger

pour la plus grande part.

 

Ma traduction est trop différente de celle de Lassen pour que je n’explique pas nos différences. Ceci m’a conduit à des développements grammaticaux un peu lourds, en fonte 10 et en gras.

Le verbe ætla signifie penser/supposer/projeter de faire.

Une gáta est une supposition. Supposer une supposition n’a pas grand sens en français mais on doit comprendre qu’ils croient avoir été soumis à un mauvais jugement. Le contexte nous conduit donc à traduire par ‘intention’.

Le verbe verpa signifie jeter/enclore/plier. Les verpir sont ceux qui jettent/enclosent/plient, compris ici comme ‘ils tordent’. Notez que si les runes sont jetées ou encloses, on obtient le même type d’action rendant les runes inutilisables. Lassen commente ce mot en disant que « cela doit faire référence aux dieux », ce qui n’est pas du tout évident. Dans le contexte d’une annonce du Ragnarök, on pense plutôt à des ‘créatures mauvaises’ non spécifiées qui vont tordre le cours du destin.

Le verbe villa signifie ‘étonner/falsifier’. Villtu est une forme non canonique mais possible de ‘ils étonnèrent/falsifièrent’.

 Une vættr désigne un être, une personne. Par exemple, dans la strophe 22 de Guðrúnarkviða in fyrsta, Guðrún rappelle que ‘son Sigurðr’ est allé mendier (l’amour de) Brynhildr (Brynhildar biðja). Elle qualifie alors Brünhild de armrar vættar, misérable personne. Mais, dans de nombreux cas, une vættr désigne spécifiquement un « être surnaturel » comme lorsqu’on parle des landvættir, les ‘esprits d’une terre’, ou que Oddrún invoque Frigg et Freyja en les qualifiant de « hollar vættir (personnes (surnaturelles) loyales) » dans la s. 9 de Oddrúnargrátr. Ainsi, le nominatif pluriel de vættr est vættir. Ce mot devrait donc suivre la déclinaison de féminins en –ir au nominatif pluriel. Le seul cas qui autorise une terminaison en –ar à de tels mots est le génitif singulier. C’est à peu près le choix de Lassen dans sa traduction du vers 4 : « dans les runes (ou secrets) du dieu » où ‘dieu’,  est complément de nom de runes. J’ai fait un autre choix du fait de la conjugaison très atypique de vættr : j’y ai vu un accusatif pluriel où vættar est complément d’objet direct de ‘falsifièrent’, ce qui suppose que, dans ce cas, vættr suit sa conjugaison régulière des féminins terminés par un –r.

Le mot þorri fait þorra au datif singulier. Il désigne le quatrième mois de l’hiver, qui s’étend (en gros) de la mi-janvier à la mi-février. Ainsi, mestr þorri peut désigner soit la plus grande partie du mois de þorri ou le plus ‘grand’ þorri, c’est-à-dire ‘le pire de l’hiver’ ou ‘le pire hiver’. On sait que le Ragnarök sera précédé d’un fimbulvetr, un ‘immense hiver’ (VafÞrúðnismál s. 44) si bien que ce mestr þorri annonce aussi le Ragnarök.

Notez que Lassen interprète þorri comme þori = ‘la plus grande partie de’ ce qui fait un peu double emploi avec ‘mestum’.

 

Commentaire sur le sens

 

Urðr est une des trois Nornes dont le nom signifie ‘destinée’. Óðhrærir est l’hydromel de la poésie, dont on boit pour acquérir la connaissance, il est aussi connu sous le nom de Ódrœrir. Après bien des aventures, Óðinn est allé le récupérer au péril de sa vie et en y laissant une part de son honneur car il a dû rompre un ‘serment sur l’anneau’ pour cela, comme expliqué dans la strophe 110 du Hávamál 

Les runes, un des éléments principaux de la magie nordique sont en train d’être utilisées par certains êtres, appelés ici des ‘déformeurs’. Il semble que la destinée elle-même, la Norne Urðr ( = Destinée) est incapable à elle seule de protéger les runes et les Esprits.

Dans ses commentaires, Lassen suppose que l’instigateur de la « mauvaise intention » est Óðinn lui-même et elle le dissocie donc des autres Æsir qui sont censés essayer de déjouer le complot d’ Óðinn. Ceci est une possibilité et, en effet, Óðinn est un des premiers êtres qui a connaissance des runes (Hávamál, strophe 143). Mais rien n’indique (du moins encore, nous verrons ensuite si cela se confirme ou non) qu’Óðinn joue ce rôle. Par contre, on peut aussi raisonnablement soupçonner l’un des autres êtres capables de se servir des runes : les géants, les elfes, les nains, les humains, ou encore les Nornes elles-mêmes.


Commentaires sur la signification des différences avec la traduction de Lassen

 

Il y a deux différences principales. L’une se trouve dans les 4 premiers vers, elle est plutôt grammaticale et modifie un détail de la compréhension du poème. L’autre est liée à un choix sur la personnalité et le rôle d’ Óðinn, elle se trouve dans les 4 derniers vers et elle modifie la compréhension du poème entier.

Expliquons donc d’abord la différence frappante de nos traductions du quatrième vers sans revenir sur les détails grammaticaux. Lassen dit que [vers 4 :] les runes du dieu (c. à d. Óðinn) [vers 3 :] ont été endommagées par des êtres qu’elle appelle ‘imprédictibles’ (que j’appelle ‘déformeurs’). De mon côté, j comprends qu’il faut lire que les ‘déformeurs/imprédictibles’ ont utilisé les runes (leur propres runes ou celles d’Óðinn, cela est sans importance réelle) pour endommager les êtres supranaturels que j’appelle ‘Esprits’ faute de meilleure façon de traduire les mot vættr. Vous connaissez sans doute l’existence des fameuses landvættir, les Esprits des lieux et vous avez vu, dans la partie vocabulaire ci-dessus, que Frigg et Freyja sont aussi des vættir. Ce mot peut donc recouvrir l’ensemble des êtres supranaturels – tout au moins ceux qui sont favorables aux humains : je ne connais pas d’exemple qu’un troll soit appelé un vættr par contre, on utilise la forme négative úvættr (non-vættr) pour désigner un esprit mauvais.

Ainsi, là où Lassen voit une attaque contre les runes d’Óðinn, je vois une attaque contre l’ensemble des entités supranaturelles favorables. Les deux traductions concordent sur le point qu’une attaque est fomentée contre des alliés d’Óðinn, qu’ils soient les runes ou des Esprits. Mon choix n’est pas dicté par la grammaire qui est ambiguë de toute façon, mais par le fait qu’il permet de mieux comprendre les strophes suivantes qui décrivent les changements qui apparaissent dans le comportement de divers ‘Esprits’ et principalement en la personne d’Íðunn comme nous le verrons.

Quant aux quatre derniers vers, et d’abord, Lassen traduit le dernier vers de façon prosaïque : « pour la plus grande part » alors que mon « du pire hiver » est une allusion à l’arrivée du Ragnarök qui, à mon sens, est le thème central du poème entier. Ensuite, elle dissocie la personnalité d’Óðhrærir (donc en tant qu’être supranaturel) de celle de l’hydromel de la poésie qui n’est une chose que son apparence physique de liquide fermenté, alors qu’il est clair qu’il est en même temps l’Esprit de la poésie odinique. Dans la strophe suivante, il va se comporter comme individu qui « cherche de l’aide » ce qui conforte le choix de Lassen, mais je soutiens qu’Óðhrærir étant un Esprit, son apparence physique n’est pas primordiale.

Comme je l’ai déjà indiqué, Lassen voit en Óðinn un comploteur qui cherche à tromper les autres Æsir, alors que je le vois en chef responsable qui déploie toutes ses ressources, en particulier Óðhrærir, pour retarder l’instant où le Ragnarök va se produire.

Un dernier argument relatif à la signification d’Óðhrærir dans ce poème est le suivant. On sait de façon incontestable par la s. 110 du Hávamál qu’Óðinn a d’une façon ou d’une autre, rompu un baugeið, un serment sacré sur l’anneau, à l’occasion de sa récupération d’Óðhrærir. On peut là aussi penser qu’il s’agit d’une simple infamie d’Óðinn et cesser tout commentaire. Inversement, mon point de vue à ce sujet combine les informations de la s. 110 du Hávamál et mon interprétation de la seconde moitié de la strophe 2 du Hrafnagaldr Óðins. Dans la mesure où Óðhrærir est une des ultimes armes qu’il peut utiliser pour retarder l’arrivée du Ragnarök, sa responsabilité de chef des Æsir prime sur son honneur personnel et la récupération d’Óðhrærir mérite l’infamie qu’il a commise en rompant un baugeið et en plongeant dans le désespoir une Gunnlöð qu’en plus il déclare au moins admirer dans les vers précédant la s. 110.

Urðr est vue ici comme la représentante de la destinée des dieux. Le poème semble suggérer que le Ragnarök se produit à la suite d’une falsification de l’örlög qui est écrit par les Nornes et donc par Urðr elle-même.

Je suppose que l’auteur du poème a voulu faire allusion aux autres forces magiques que sont les sköp. Toute notre mythologie semble indiquer que, de fait, l’örlög de l’univers et de nos dieux annonce de façon inévitable l’existence d’une catastrophe qui va bouleverser cet univers. Cependant, rien ne dit ni quand ni comment cette catastrophe va arriver. Les entités surnaturelles que le poème nomme des verpir’ (mes ‘déformeurs’ et les ‘imprédictibles de Lassen) vont, selon mon interprétation utiliser leurs runes et, selon celle de Lassen, modifier les runes d’ Óðinn afin d’obtenir les façonnements magiques, les sköp, qui vont faire que le Ragnarök prendra place demain et selon le déroulement décrit par les dernières strophes de la Völuspá .

***

L’importance de la notion de façonnement du Ragnarök pour le rendre possible est illustrée dans les strophes 14 et 15 du Fáfnismál. En étudiant les concepts d’örlög et de sköp dans ce poème, nous avons observé que Sigurðr, toujours avide de connaissances, pose plusieurs questions à un fnir moribond, et que ce dernier lui répond de bonne grâce. Dans la s. 14, il lui demande où le Ragnarök va prendre place. fnir répond que le nom de cet endroit est « Óskópnir (Non-façonné) ». Ceci nous conduit à supposer que cet endroit n’existe pas encore vraiment mais que des sköp vont pouvoir le façonner le moment venu. À son tour, cette hypothèse jette un jour nouveau sur les strophes 2-5 du présent poème, qui sont obscures et décrivent des phénomènes incompréhensibles. Nous pouvons maintenant interpréter ces strophes comme décrivant les façonnements de l’endroit où le Ragnarök va arriver, et nous comprenons l’inquiétude d’Óðinn quand il se rend compte du complot fomenté contre les Æsir, c’est-à-dire de permettre la venue du Ragnarök en façonnant son emplacement.

***



Strophe 3

Version de Rask

 

Version de Lassen

Traduction mot à mot

Hverfur því Hugin [hugr],

himna [hinna] leitar,

grunar guma

grand ef dvelr;

þótti er Þráins

þúnga draumr,

Dáins dulo

draumr þótti.

 

Hverfur þvi hugur,

hinna leytar,

grunar guma

grand, ef dvelur;

þotti er Þrains

þunga drömur,

Daens dulu

drömur þotti.

 

Disparait parce que l’Esprit/Huginn

d'eux il [Óðhrærir] recherche une aide,

il [Óðhrærir] suspecte des hommes

la ruine, s’il tarde.

La pensée est de Þráinn

avec fardeau un rêve,

de Dáinn avec dissimulation/suffisance

le rêve la pensée.

 

 

 

Traduction en français

 

 

 

Parce que l’Esprit/Huginn disparait

il [Óðhrærir] recherche leur l’aide,

il [Óðhrærir] suspecte des hommes

la ruine, s’il tarde.

De Þráinn est la pensée

un rêve avec fardeau [une somnolence],

de Dáinn avec dissimulation/suffisance

la pensée [est] un rêve.

[La pensée de Dáinn est un rêve par dissimulation ou suffisance]

 

Vocabulaire de la première demi-strophe

 

Mot d’excuse : La compréhension des quatre premiers vers se présente sous la forme d’une sorte de puzzle grammatical si on veut prendre en compte toutes les possibilités de sens. Pour une fois, je me suis amusé à vous donner les détails du puzzle et pourquoi la traduction ci-dessus résout en effet ce puzzle. C’est aussi pourquoi j’ai ajouté les hypothèses fausses, mais qui rendent compte de sa complexité. Par exemple, dans mon premier essai, j’ai trouvé que la (fausse) membrane du vers 2 pouvait représenter les cieux mais ce nominatif ne cadrait pas avec la structure grammaticale générale de cette demi-strophe.

 

Le verbe hverfa signifie se retourner/disparaître.

Les manuscrits donnent deux versions : Huginn (un des corbeaux d’Óðinn) ou hugr (= pensée/esprit). Mais le nom Huginn signifie ‘Pensée’ si bien que la différence n’est pas grande entre les deux versions. Notez que son cas grammatical ne peut être que le nominatif (= sujet du verbe).

Le verbe leita est soit suivi d’un génitif, soit de l’adverbe at. Il signifie chercher/chercher de l’aide/se préparer à partir.

Hinna ou himna peut prendre deux sens. Si c’est une membrane ou un film, alors ce ne peut pas être autre chose qu’un nominatif singulier. Si c’est le pronom démonstratif hinn, il ne peut être qu’au génitif pluriel. Dans la traduction ci-dessus, il complément d’objet de leitar (‘il recherche l’aide d’eux’ = il recherche leur aide) et donc, en effet, un génitif.

Le mot gumi, ici au génitif ou accusatif, signifie ‘un homme’. Dans la traduction ci-dessus, il est un complément de nom de grand (« la grand (ruine) des hommes ») donc un génitif.

Le verbe gruna signifie ‘suspecter’ et grunar serait alors ‘il suspecte’. Ce peut être aussi le génitif singulier de grunr = suspicion.

Le mot grand, ici au nominatif ou accusatif, singuliers ou pluriels, signifie ‘ce qui cause le mal/la ruine’. Dans la traduction ci-dessus, il est complément d’objet direct de grunar et donc, en effet, un accusatif.

Le verbe dvelja signifie retarder/attendre. Il  fait dvel au présent donc dvelur = dvelr = il retarde/attend.

 

Commentaire sur le sens de cette demi-strophe

 

Dans la strophe précédente, apparaît l’idée que seul Óðhrærir soit capable de protéger la destinée (Urðr) qui s’avère, elle, incapable de protéger l’univers des dieux du « terrible hiver » annonçant le Ragnarök. D’autre part, Óðinn a apporté la connaissance des runes aux humains, mais aucun mythe ne nous explique le pourquoi de cette générosité. Comme, en plus, il connaît l’örlög de tout (comme nous le savons, entre autre par l’usage de ce mot dans la Lokasenna) il sait tout du Ragnarök. Son ‘plan’, s’il est raisonnable, n’est évidemment pas de l’éviter mais de le retarder autant que possible, si possible à l’infini. Il semble donc qu’il se soit donné tant de peine pour récupérer Óðhrærir parce qu’il ‘sait’ sans doute que les poètes humains, inspirés par Óðhrærir et savants dans les runes seront un facteur décisif pour retarder l’arrivée du Ragnarök. Si Óðhrærir tarde trop à inspirer les poètes magiciens et les magiciens poètes, l’humanité entière sera trop tôt détruite, avant d’avoir pu s’intégrer à son plan.

Tout ceci peut paraître un peu hasardeux, j’en conviens, mais je ne cherche pas autre chose que de résoudre le sens du puzzle mystique, aussi, contenu dans les strophes 2 et 3 de ce poème. Je serais enchanté d’entendre des hypothèses mieux fondées que la mienne ! (mon email est donné en tête de la page de nordic-life).

 

Vocabulaire et interprétation des quatre derniers vers

 

þotti signifie pensée/colère, il fait þotta au datif singulier.

þungi est un fardeau/poids/somnolence

Þráinn est un nain. Sa pensée devient celle d’une somnolence, autrement dit, il ne pense plus. Les naisn semblent déjà mis hors du jeu par les ‘verpir’ de la strophe 2.

Dul, dissimulation/suffisance, fait dulu au datif singulier.

Dáinn est un nain ou un elfe, dont le Hávamál, s. 143, dit qu’il a gravé les runes pour les elfes. Je suppose qu’il est cet elfe ici, dans la mesure où les runes sont utilisées en mal. Peut-être participe-t-il au complot des verpir ?  Dissimulation ou  suffisance peuvent le conduire à trahir les Æsir.

 

Strophe 4

Version de Rask

 

Version de Lassen

 

Dugir með dvergum

dvína, heimar

niður að Ginnúngs

niþi sökkva;

oft Alsviþur

ofan fellir [fellr],

opt of-favllnum

aptr safnar.

Dugir meþ dvergum.

Dvina heimar,

niþur at Ginnungs

niþi sökva;

opt Alsviþur

ofann fellir,

opt of follnum

aptur safnar.

Les vaillances avec les (des) Nains

diminuent, les mondes

en bas vers Ginnung

ils descendent sombrer;

souvent Alsviðr

de là-haut tombe,

souvent, parmi les victimes

à nouveau il collecte.

.

 

Sens après analyse

 

« La vaillance des nains diminue et ils laissent les mondes sombrer en bas dans Ginnung. Le chariot solaire, chaque soir tombe avec les mondes et chaque matin il en ramène quelques-uns.»

 

Commentaires

 

Dans le premier vers, le fait que la vaillance des nains diminue fait allusion au fait que les nains sont chargés de soutenir ‘les mondes’. Snorri en décrit quatre qui sont postés aux quatre points cardinaux du crâne de Hymir et qui soutiennent les mondes. Sur le ‘dos de sanglier’ trouvé dans le cimetière de Heysham, on voit quatre personnages qui soutiennent sans doute Jörmungandr

 

(l’être qui est sur le face supérieure du bloc gravé), sinon le monde, ce qui montre au moins que l’imagerie mythologique associe quatre individus à cette fonction.

Le monde s’effondre dans les abysses, et c’est normal puisque la pensée des nains (voir s. 3) devient « un rêve avec fardeau », et qu’ils ne peuvent plus assurer leur fonction.

 

Ginnung désigne un lieu magique ou sacré. Le gouffre originel dans lequel notre univers s’est formé est appelé Ginnunga-gap, c’est-à-dire le ‘de la magie-l’abysse’. Vu la trajectoire des mondes dans cette strophe, il est clair que c’est ici une allusion à Ginnunga-gap.

 

Le nom Alsviðr est classiquement celui d’un des chevaux qui tirent le chariot de ‘la’ soleil. Si on le lit comme ‘alsvitr’, alors il signifie « très savant » et peut s’appliquer à Óðinn, d’autant plus que Viðrir et Viðurr sont deux noms d’ Óðinn. Mais vous voyez que dans les deux versions norroises ci-dessus, il est épelé sans hésitation avec un þ et non un t et qu’Óðinn n’est pas présent autrement que par son plan pour retarder le Ragnarök. Il me paraît donc raisonnable de garder ici le sens classique du nom Alsviðr, et de lire dans ce nom celui de la déesse Soleil qu’il sert. On comprend alors le ‘oft’ du vers 5 comme ‘tous les soir’ et celui du vers 7 comme ‘tous les matins’. Ceci a l’intérêt de bien s’accorder avec la mythologie et avec le bon sens (ce qui est presque inattendu !). La soleil descend avec un lot de mondes endormis et en revient tous les matins avec des mondes éveillés.


 

Strophe 5

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Traduction mot à mot

Stendr æva

strind né ravþull,

lopte meþ lævi

linnir ei straumi;

mærum dylst

í Mímis brunni

vissa vera;

 

vitið enn, eða hvat?

 

Stendur æva

strind ne röþull,

lopte meþ lævi

linnir ei strömi;

mærum dylst i

Mimis brunne

vissa vera;

 

vitiþ enn eþa hvaþ?

Se tient jamais

la terre ni soleil,

(dans) l’atmosphère avec imposture/fléau

cesse jamais le flot;

glorieuse se dissimule

dans de Mímir la fontaine

la certitude/sagesse des hommes ;

(la sagesse des hommes se dissimule dans etc.)

Mais sais-tu, ou quoi?

 

 

 

Traduction en français

 

 

Ni terre ni soleil

ne tiennent en place,

dans l’atmosphère (polluée) d’imposture

sans cesse tempétueuse ;

la sagesse des êtres

s’abrite dans la glorieuse

fontaine de Mímir.

En sais-tu (assez), ou quoi ?

 

 

Le poète utilise les deux adverbes æva et ei qui signifient soit ‘jamais’ soit ‘toujours’ (un peu comme ‘ever’ en anglais). J’ai pris le parti d’utiliser les deux formes mais une autre façon donnerait sensiblement le même sens.

Le mot lopt ou loft signifie loft (comme on dit en franglais moderne), balcon, atmosphère, air. Ici, lopte ou lopti est au datif singulier ce qui explique mon « dans l’atmosphère ».

 

Le dernier vers, « vissa vera », avec ses deux nominatifs singuliers ‘évidents’ est un peu trompeur, lui aussi. J’ai traduit vera par le génitif pluriel de verr = l’homme. Une autre solution est de garder les nominatifs singuliers et de voir en vera le nominatif de vera = abri. Ce dernier vers devient alors ‘l’abri sûr’, autrement dit, le (dernier) abri sûr. Cette dernière version ne dit pas ce qui est dans l’abri, sans doute l’humanité. Il me semble que d’y abriter la sagesse est plus conforme au rôle mythologique du puits d’Urðr. En effet, la fontaine (ou puits) de Mímir est située au pied de l’arbre du monde, et elle contient toute sagesse.

Lassen donne les deux versions et choisit de parler d’un ‘being’ (un être) sage.

 

La Völuspá demande aussi plusieurs fois: “vitoð ér enn, eða hvat?” (en sais-tu ‘mais’, ou quoi ? ». On dirait qu’ici le poète a désiré parodier une fois cette expression, en demandant maintenant, presque avec les mêmes mots: “As-tu déjà compris ce qui va arriver?” Cette ‘parodie’ ne peut pas avoir été involontaire vu de le niveau des connaissances de l’auteur du poème. Je pense que c’est un clin d’œil de celui/celle-ci qui signifie : « On est d’accord ? Vous avez bien compris que je vous présente ma version de la mythologie contenue dans la Völuspá ? »

 

 

Strophe 6

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Traduction mot à mot

Dvelr i davlum

dís forvitin,

Yggdrasils frá

aski hnigin;

Alfa ættar

Iþunni héto,

Ívalds ellri

ýngsta barna.

 

 

 

 

Dvelur í dolum

dys forvitinn,

Yggdrasils fra

aski hniginn;

álfa ættar

Iþunn hetu,

Ívaldz ellri

yngsta barna.

 

 

 

Elle tarde dans les vallées

la Dise fouineuse,

d'Yggdrasill depuis

du frêne descendue;

de l’elve famille,

Íðunn était nommée,

d’Ívald les aînés

la plus jeune des enfants

 

Traduction en français

 

Elle tarde dans les vallées

la Dise fouineuse,

depuis le frêne

Yggdrasill descendue ;

de famille elve,

elle était nommée Íðunn,

et des enfants aînés d’Ívald,

la plus jeune.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Ívald est un patriarche Elf ; on appelle souvent les elfes, les enfants d’Ívald. Íðunn est donc la plus jeune des anciens elfes. Il se trouve que Ivaldz et barna sont des génitifs alors que Íðunn et yngsta sont des nominatifs d’où les deux groupes de mots. De plus ellri est un comparatif et fait ellri au pluriel, au nominatif et au génitif, il pourrait donc s’intégrer aux deux groupes. Mais Íðunn ne peut pas être à la fois la plus jeune et l’aînée, d’où la traduction donnée.

Le mot dís est souvent traduit par ‘femme’ mais Íðunn appartient nommément au panthéon des déesses et les dísir sont des sortes de déesses.

Forvitinn signifie ‘curieuse’ mais avec un sens péjoratif d’où ma traduction par ‘fouineuse’.

 

Commentaires sur le sens

 

Cette strophe est une des charnières du poème.

Une Dise est une divinité féminine qu’on rapproche très souvent des Nornes. D’ailleurs un poème germanique, un des charmes de Mersebourg rappelle que les dis sont de nature divine : Eiris sazun idisi, sazun hera duoder” (autrefois l’Idisi (dis) était assise, ici et là assise).

Elle était ‘assez haut’ dans Yggdrasill dont elle est descendue, on peut donc supposer qu’elle vivait avec les Dieux dans Ásgarðr, qui se trouve plus en hauteur que les autres mondes. Elle est de la race des Elfes et elle est la plus jeune de sa génération qui est cependant antique. Enfin, on peut supposer que c’est à cause de son ‘caractère fouineur’ qu’elle est descendue (pour fouiner ?), mais on n’en saura pas plus dans la suite.

Ceci exclut qu’elle soit une des trois Nornes, et en particulier qu’elle soit Urðr, la Norne de l’avenir. En effet, Urðr n’est pas de race elfe mais de la race des géants, et elle ne vit pas dans Ásgarðr.

Enfin, ce poème dit que son nom était Íðunn (sans doute: tant qu’elle vivait avec les Ases). Íðunn est le nom de la femme de Bragi, le Dieu poète, et qui est détentrice des pommes qui empêchent les Dieux de vieillir. Les commentateurs ont vu dans ce poème une sorte de continuation d’un mythe où Íðunn est enlevée, avec ses pommes, par un géant. Comme la suite du poème le montrera, on ne parle pas du tout de cela dans ce poème, et donc cette interprétation est clairement fausse. Par contre, rien n’interdit qu’on ait là une version du départ d’Íðunn, très différente du mythe de la perte de pommes de la jeunesse. Maintenant Íðunn, au lieu d’emporter ses pommes avec elle, emporte une forme d’esprit, une curiosité acharnée, qui manifeste d’un autre pouvoir. Il est possible que nous ayons ici la version tragique de la version comique plus classique, où les Ases sont ridiculisés et où Íðunn apparaît comme une petite sotte.

Le nom d’Íðunn est très important puisque ce nom va varier dans le présent poème pour désigner  chaque fonction nouvelle qu’elle exerce. Nous avons une indication sur la composition de son nom puisqu’un poète, Þjóðólfr ór Hvini, le découpe volontairement dans son Haustlöng :

þá vas Íð með jötnum / unnr [ou, selon les éditeurs de ce poème: uðr] nýkomin sunnan; (alors était Íð avec les géants unnr venant du sud).

Il est classique de comprendre Íð-unn comme ‘pour_toujours-jeune’. Íð signifie travail/réalisation ou bien c’est un intensificateur. Cette interprétation est classique et colle très bien avec le mythe des pommes de jeunesse. Le sens de ‘jeune’ pour unn (= ung) est en quelque sorte confirmé par cette strophe.

Il existe d’autres possibilités car unna signifie aimer et unnr signifie une épée ou une vague. Donc Íðunn peut aussi signifier quelque chose comme le travail de la vague, de l’amour ou de l’épée. Cependant, ces sens n’évoquent en rien la jeunesse.

 

 

Strophe 7

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Eirþi illa

ofankomo,

hár-baþms [hárþ-baþms] undir

haldin meiþi;

kunni sizt

at kundar Nörva,

vön aþ væri

vistum heima.

Eyrde illa

ofann komu,

hardbaþms undir

haldin meiþi;

kunne sist at

kundar Nörva,

vön at væri

vistum heima.

Se plaisait mal

depuis là-haut venait,

du très haut (ou rugeux) arbre en-dessous

maintenue au poteau ;

(elle) connaissait très peu

de la fille de Nörr (l’habitation),

accoutumée qu’elle fût

à (de vrais) logis chez elle.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Halda suivi de du datif signifie ‘maintenir de force, attacher’. Suivi d’un accusatif, il a le sens inverse de maintenir, garder. Ici, meiðr, un poteau, est au datif.

Selon que l’on lise (comme Rask) hár-baðmr (= haut-arbre) ou (comme Lassen) (hard-baðmr (= rugueux-arbre), il ne peut s’agir que d’Yggdrasill, l’arbre du monde au pied duquel Íðunn semble être liée.

Le verbe kunna, ‘savoir ou être capable de’, fait kunni au prétérit. C.V. donne l’expression « kunna ílla við sík » qui signifie ‘être malheureux’ dans un endroit. C’est ce qui conduit à dire que Íðunn ne se plaisait ni sous l’arbre, ni chez le fils de Vörr (un géant père de Nuit). Mais sízt peut aussi être le superlatif de síðr et signifier alors ‘très peu’, ce que je préfère garder (elle ne connaissait que très peu cet endroit – ce qui explique son malaise).

En principe, le mot kundr signifie ‘un fils’ mais dans le contexte présent, le géant Nörr est le père de Nótt, la nuit, si bien je préfère le traduire par ‘fille’. Ceci sous-entend qu’Íðunn soit maintenue dans l’obscurité.

Les quatre derniers vers sont une sorte de casse-tête relatif aux habitations. D’abord, le at + génitif de « at kundar » ne peut exister que si le ‘at’ sous-entend un ‘logis de kundr’ comme en anglais on peut dire « at Peter’s » pour dire « chez Pierre » [C’est visiblement la solution choisie pas Eybjörn qui traduit par « at Nörvi's daughter's”.]. Ensuite, væri, que j’utilise comme le subjonctif prétérit du verbe vera (être) peut aussi désigner une demeure. Enfin, dans le dernier vers, les deux mots vistr et heimr signifient encore un logis, une habitation. Heima peut être aussi un adverbe signifiant ‘à la maison’ et c’est ce sens que j’utilise en le traduisant par « chez elle ». Enfin, vistr désigne une ‘vraie’ habitation, y compris la nourriture qu’elle contient. L’adjectif vanr (ou vön) signifie ‘accoutumé à’.

 

Commentaires sur le sens

 

Iðunn est clairement dans une situation inconfortable dans les quatre premiers vers, puisqu’elle n’est pas libre mais comme attachée à l’arbre du monde. Les quatre derniers vers la décrivent comme plongée dans l’obscurité, ce à quoi elle n’est pas habituée dans son ancien logis.

Je ne suis pas certain que cette dernière condition soit automatiquement négative. La s. 6 la décrit comme une ‘fouineuse’ c’est-à-dire avide de connaissances. Il est, bien évidemment, des connaissances qui ne peuvent s’acquérir que dans la lumière. Mais nous avons tendance à associer l’ignorance à l’obscurité, ce qui est très caractéristique de la civilisation présente. L’obscurité peut apporter aussi son lot de connaissances, différentes de celle apportées par la lumière. Une vraie ‘fouineuse’ peut désirer acquérir les connaissances des deux sortes. Cette hypothèse est confirmée par la strophe suivante qui affirme qu’elle « lék at lævisi (devint habile à la calamité) » comme nous allons le voir.

 

Strophe 8

Version de Rask

 

Version de Lassen

 

Sjá sigtývar

syrgja Navnno

viggjar aþ véom;

vargs-belg seldo,

lét í færaz,

lyndi breytti,

lék aþ lævísi,

litom skipti.

 

Sia sigtivar

syrgia nönnu

viggiar at veom;

vargsbelg seldu,

let ifæraz,

lyndi breytti,

lek at lævisi,

litum skipte.

Virent les Dieux victorieux

l’affliction de Nanna

du cheval aux temples;

une peau de loup ils remirent (à elle),

elle se plaça (ou se laissa aller) dedans,

(son) tempérament changea (s’altéra),

(elle) devint habile à ‘calamité’,

(ses) couleurs se modifièrent.

  

Cette strophe indique une modification capitale du comportement d’Íðunn qui va changer de nature. Notez bien aussi que ce sont les sigtivar, les dieux victorieux qui la voient changer et donc, en quelque sorte qui décrivent ces changement depuis leur point de vue. Ils la voient affligée au début de la strophe et changée en monstre à la fin de la strophe.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Nönnu, ici le génitif de Nanna, est, comme dís dans la s. 6, une façon honorifique de parler d’une femme. C’est une allusion à la femme de Baldr, Nanna. Dans la tradition scaldique Nanna est toute dévouée à Baldr au point de se sacrifier sur le bûcher de son mari. Dans une autre tradition, celle représentée par Saxo Grammaticus, elle est amoureuse d’un autre, et convoitée en vain par Balderus qui accumule trahisons et guerres pour tenter de se l’approprier. De façon amusante, ce heiti est encore utilisé pour parler d’une femme, une ‘nana’, mais le mot a perdu un ‘n’ et son sens respectueux. Il s’agit évidemment ici d’Íðunn.

Un désigne un lieu sacré, un temple, un sanctuaire.

En poésie, le mot veggr, ‘cheval’, est un masculin faisant veggjar au génitif singulier. Le vers 3, « viggjar at veom » signifie donc les « temples du cheval » un kenning évident pour désigner Yggdrasill dans la mesure où drasill désigne aussi un cheval et où l’arbre du monde est un lieu sacré.

Un vargr est un loup et, par extension, un hors-la-loi, un malfaisant. L’expression « vargr í véum (un loup dans le sanctuaire) » est évoquée ici par « at véum vargs- » qui relie les vers 3 et 4. Belgr étant une peau, Íðunn est recouverte d’une peau de loup et va, effectivement devenir une sorte de « loup dans le temple des dieux ».

Le verbe selja, ‘remettre un objet à quelqu’un’, ici au prétérit, troisième personne du pluriel, seldu = ‘ils lui remirent’ (une peau de loup). Il est clair qu’elle n’a pas été forcée ni physiquement ni par magie à revêtir cette peau de loup qui lui a été seulement remise. En français, nous utiliserions la forme impersonnelle « on lui remit, ou on mit à sa disposition, une peau de loup ».

Le verbe láta (to let en anglais) indique une action qu’on laisse ‘faire’. Le verbe suivant, ce qu’on ‘fait’ est færaz dans les manuscrits. On le lit comme une forme réflexive (færast ou færask) du subjonctif prétérit de fara. Ce verbe a une multitude de sens basés sur ‘aller, voyager’. On pourrait donc très bien traduire le vers « lét færaz í » par « elle se laissa aller dedans » pour dire qu’Íðunn va ‘se laisser aller dans la peau de loup’. Il se trouve que cette forme est utilisée aussi pour les vêtements, d’où les traductions de Lassen et Eybjörn « she clothed/clad herself (elle s’habilla) ». Utiliser le verbe fara pour s’habiller n’est pas innocent, en s’habillant dans la peau de loup, Íðunn entreprend un long voyage en direction d’une sauvagerie trouvée ou retrouvée, qu’elle avait donc perdue auparavant en vivant chez les Æsir.

Le verbe leika, ici au prétérit, lék, signifie ‘jouer, duper, exécuter’ ou bien ‘se balancer, jouer comme le feu ou l’eau’ ou bien encore ‘ensorceler’.

Le mot lævísi se compose de = ‘artifice, mauvaiseté, calamité’  et du postfixe -vísi introduisant la notion de ‘habile à’.

Le mot litr signifie couleur/complexion et le verbe skipta séparer/diviser/changer. L’expression skipta litum signifie « changer  de couleur ». Dans un usage métaphorique Lex. Poët. signale, au sens γ de litr, skipta svá litum « changer de statut, de nature ». Ceci fait bien sûr penser à la fin de la s. 18 de la Völuspá décrivant le rôle de Lóðurr « … gaf Lóðurr / oc lito góða  (…donna Lóðurr / et couleur bonne ». Cette « bonne couleur » est un caractère fondamental et lorsqu’Íðunn ‘change de couleur’, elle quitte définitivement sa nature première, celle d’être une elfe et une déesse.

 

Commentaires sur le sens

 

Les « dieux victorieux », voient ou croient voir une Íðunn affligée car descendue (et non pas tombée !) sur les racines d’Yggdrasill. La strophe 7 montre qu’elle est en effet désemparée par sa nouvelle condition, mais la facilité avec laquelle elle endosse sa condition de louve pour transformer sa nature montre bien que même des dieux aveuglés par leur préjugés et leur prétention à la victoire ne peuvent pas fermer les yeux sur l’ampleur de la transformation que l’une d’entre eux est en train de connaître (et, visiblement, non pas de subir !).

Elle se met à pratiquer un art, celui des changeurs de formes, qui semble avoir été interdit dans Ásgarðr. Qu’elle prenne plaisir à pratiquer cet art qualifié de calamiteux par le poète fait d’elle un être nouveau. Elle devient donc une sorcière, une völva comme les Vikings appelaient ces femmes capables des plus grandes prouesses chamaniques.

Dans la Völuspá, c’est justement une völva qu’Óðinn consulte, et ici c’est une ancienne elfe, devenue völva. Nous verrons qu’elle refusera de répondre aux questions. Non seulement elle quitte les joies d’Ásgarðr, puis elle prend plaisir à sa nouvelle condition, mais elle va jusqu’à montrer de l’indépendance en refusant de répondre aux questions d’Óðinn ! Mon opinion est que si on trouve que cette attitude est en effet scandaleuse, on ne pourra pas comprendre le poème, alors que si on la trouve normale, le poème est relativement clair. C’est pourquoi il ne me semble pas impossible du tout que ce poème ait été écrit par une poétesse, et une poétesse visiblement exaspérée par les sous-entendus constants de la poésie scaldique sur la supériorité des valeurs ‘masculines’ de résistance physique, de courage au combat etc. Ce poème insiste sur l’importance de la valeur ‘féminine’ de l’avidité pour la connaissance. Cette dernière phrase pourrait être comprise comme ironique par certains, alors que les sagas montrent parfaitement bien que dans la société moyenâgeuse islandaise, il est usuel de considérer que les ‘femmes-sages’, (qu’on appellera sorcières plus tard), sont des puits de connaissance.

Strophe 9

Version de Rask

 

Version de Lassen

 

Valdi Viþrir

vavrþ Bif-rastar

gjallar-sunnu

gátt at frétta,

heims hvívetna

hvert er vissi ?

Bragi og Loftur

báro kviþu.

Valde Viþrir

vörd Bifrastar

Giallar sunnu

gátt at fretta,

heims hvivetna

hvƒrt er vissi;

Bragi ok Loptur

báru kviþu.

Utilisa Viðrir                           Óðinn utilisa

le gardien de Bifröst               le gardien/la femme de Bifröst

de Gjöllr le soleil                    pour demander au

au cadre à demander              cadre du soleil de Gjöllr (Íðunn)

de la maison à tout endroit     dans le monde entier

ce qu’elle savait.                     ce qu'elle avait appris.

Bragi et Loptr                         Bragi et Loptr (Loki) portaient

portaient des paroles ou          Bragi un poème et     

un poème ou des utérus.          Loptr  un utérus.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le substantif gátt désigne le cadre d’une porte contre lequel la porte se ferme. Si bien que, par exemple, le kenning gátt hrings (le cadre des anneaux) désigne une femme, celle qui ‘encadre’ les bijoux. La rivière Gjöllr coule devant Hel et, très généralement, comme Snorri l’explique dans son Skáldskaparmál « le lumière ou le feu de toute étendue d’eau ou rivière désigne l’or. » Donc le kenning « gátt gjallar sunnr (le cadre du soleil de Gjöllr’) signifie ‘le cadre de l’or’ = une femme, ici Íðunn. Ce type de kenning est un peu particulier car le plus souvent, la femme est simplement la ‘porteuse d’or’. Ici, il est précisé qu’elle encadre, qu’elle met en valeur les bijoux qu’elle porte. Ce kenning est donc spécialement laudatif pour les femmes.

Le verbe valda signifie ‘manier, user de’, il est normalement suivi du datif. Le substantif masculin vörðr, gardien, fait vörði au datif. Une fois que le kenning ci-dessus est accepté, il n’existe plus de datif disponible pour le verbe valda, si bien qu’il faut admettre que le poète a supposé que l’on comprendrait que c’était bien ‘le gardien de Bifröst’, Heimdall, dont il s’agit. Mais on peut aussi penser à un jeu de mot du skalde. Le substantif vörð peut aussi être un féminin et signifie ‘femme mariée’, et ne change pas au datif singulier c’est-à-dire que c’est le sens grammaticalement exact. Comme Íðunn est effectivement une femme mariée et que Óðinn va visiblement chercher à l’utiliser, on peut comprendre à première lecture que vörð désigne Íðunn. Comme le kenning qui suit, et qui la désigne est un peu complexe, on doit hésiter à savoir qui est cette ‘femme mariée de Bifröst’ et être forcé à démêler le kenning pour comprendre ce à quoi on s’attendait : que le second vers désigne bien Heimdall. On va donc comprendre que le jeu de mot décrit Heimdall comme la « femme mariée à Bifröst » et cela jette un doute sur la virilité de Heimdall.

Le verbe bera, porter, fait báru au prétérit pluriel.

Le substantif kviða, poème épique, fait kviðu à l’accusatif singulier ; kviðr, une parole, fait kviðu à l’accusatif pluriel ; kviðr, matrice/utérus, fait aussi kviðu à l’accusatif pluriel. Dans ce cas, les jeux de mot sont directs et jettent un doute plus que sérieux sur la virilité de Bragi et Loki. Le sens ‘porteur d’un utérus’ est presque grossier et fait penser à un níðstöng, cette façon de gravement insulter un adversaire. Les deux traducteurs que je consulte ne donnent pas ces sens.

Eybjörn (« ils portent témoignage ») comprend que le poème que Bragi va sans doute composer pour décrire l’entrevue de Heimdall et d’Íðunn. Lui et Loki vont ainsi porter témoignage de cette entrevue. C’est bien sûr exact mais c’est aussi oublier la possibilité incontestable du sens sexuel de kviðr.

Lassen (« ils étaient emplis d’appréhension ») peut voir ici le verbe kvíða, ressentir de l’appréhension, qui fait kvíðu au prétérit, mais seulement en islandais (relativement) récent et alors elle ne traduit pas báru. Ou bien, elle lit « portaient de l’appréhension » mais le substantif pour appréhension kvíði donnerait kvíða et non kvíðu à l’accusatif. De façon frappante, cette traduction que je n’approuve pas, donne néanmoins la même sensation de la grande fragilité de Bragi et de Loki.

Commentaires sur le sens

 

 

D’abord un rappel de faits ‘bien connus’. Bragi est le dieu de la poésie, et le mari d’Íðunn. Loftr ou Loptr (=‘l’aérien’, ‘celui du loft’) désigne Loki. Bifröst est le pont qui relie Ásgarðr aux autres mondes. Son gardien est Heimdall. Il possède un cor, le Gjallarhörn, ce qui signifie : le cor hurlant. Gjöllr peut être aussi le nom d’une rivière, ou le nom de la dalle de pierre à laquelle le loup Fenrir a été enchaîné.

 

Voici le sens général de la strophe. Heimdall doit descendre au pied d’Yggdrasill pour interroger cette nouvelle völva qu’est devenue Íðunn en sachant être « habile à ‘calamité » comme dit la s. 8. Pour faire bonne mesure, on lui adjoint l’ancien mari d’Íðunn qui pourra peut-être la convaincre de parler, et Loki dont l’intelligence peut toujours servir au cours d’une telle mission diplomatique.

 

Au cours de la s. 8, Íðunn changeant de nature, sa rupture avec les êtres d’Ásgarðr est consommée mais elle devint une völva, une magicienne qui sait prophétiser. On peut supposer qu’Óðinn connaître par elle certains détails qui lui permettront de faire reculer l’arrivée du Ragnarök. Pourtant, les jeux de mots insultants sur le envoyés d’ Óðinn ne peuvent que faire supposer que leur intervention tournera au ridicule, ce que nous allons vérifier dans les strophes suivantes. Une autre hypothèse qui me paraît plus plausible est de voir ici un raccourci. Bragi est un poète et on rappelle souvent à Loki qu'il a enfanté un poulain avec un étalon. Bragi porte un poème, dans lequel il décrira l'entrevue), ce qui recoupe la traduction d'Eybjörn. Loki porte effectivement 'quelque part' une matrice pour avoir enfanté. Au-delà de l'insulte, Óðinn peut aussi penser que cette féminité a une chance de créer une complicité entre d'Íðunn et lui.

 

Enfin, le kenning décrivant Íðunn est très laudatif, alors que les sous-entendus relatifs à ses trois visiteurs sont très péjoratifs. Cette façon de parler évoque celle de certaines féministes actuelles parmi les plus virulentes. C’est une des raisons pour lesquelles je suggère que le poème ait été composé par une femme féministe.

 

 

Strophe 10

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Galdur gólo,

gavndom riþo,

Rögnir og reginn

at rann heimis;

hlustar Óþinn

Hliþscjálfo í;

leit braut vera

lánga vego.

Galdur golu,

göndum riþu

Rognir ok reiginn

at rann heimis;

hlustar Oþinn

Hlidskialfi i,

let bröt vera

langa vegu.

Le galdr ils ont chanté, hurlé,

des magies ils ont chevauché,

Querelleur et Lâche

à la demeure de Heimir;

écoute Óðinn

Hliðskjálf dans;

estime la route accidentée être

de  longs chemins.

 

Traduction

Loki et Bragi

ont chanté le galdr

et chevauché les magies

pour se rendre chez Heimir, au pays des Géants ;

dans Hliðskjálf

Óðinn observe

et estime leur route être [et s’impatiente de voir]

de bien longs chemins[des lenteurs de leur progression].

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le verbe gala prend la forme gólu au prétérit pluriel. Il signifie au sens propre ‘croasser’ le sens figuré de ‘chanter’. Quand il est associé au galdr, le contexte permet de lui attribuer parfois le sens de ‘hurler’ (le galdr).

Le galdr est un chant-hurlement magique à base de runes.

Il existe une expression classique proche de celle utilisée ici, renna göndum, qui signifie voyager comme une sorcière. Gandr signifie ‘magie, loup’ et göndum en est le datif pluriel. Le balai des sorcières de l’inquisition doit être issu de cette image. Ce mot est utilisé pour désigner êtres mythiques: Jörmungandr, ‘l’immense  magie’ (voir une discussion du sens exact de ce mot ci-dessous dans la strophe 25) qui entoure le monde des humains, et Vánargandr, un nom donné au loup Fenrir.

Hliðskjálf est une tour placée dans Ásgarðr.

Heimir est le nom d’un géant et nous apprenons ainsi que, parmi les mondes ‘inférieurs’, Íðunn se trouve chez les géants.

 

Sur Rognir/Rögnir et Reginn.

 

Pratiquement tous les traducteurs voient Óðinn dans Rognir. Rögnir est bien un des noms d’Óðinn, c’est pourquoi je choisis l’orthographie Rognir, c’est-à-dire celle de Lassen dansson rendu des manuscrits. Il y a chez les traducteurs une tendance à voir Óðinn partout. Ici, cela est vraiment absurde dans la mesure où Óðinn serait à la fois sur le chemin et s’observerait depuis la tour. Si Rognir n’est pas Óðinn alors on peut chercher un autre sens que celui, classique, de ‘maître’ et remarquer que le substantif róg signifie querelleur, diffamateur, ce qui est un surnom très plausible de Loki, cité dans la strophe précédente comme faisant le voyage. Regin est une appellation classique des puissances divines. Mais notre attention a été activée par le fait que Rognir ne peut pas être Óðinn et, de plus, Reginn (= le ‘quelque chose’) est différent de Regin. Nous cherchons donc une autre interprétation possible pour le nom Reginn. Nous rencontrons le mot regi signifie ‘lâcheté’. C’est pourquoi j’ai choisi de traduire Reginn par Le Lâche, un nom qui correspond bien à une insulte classique pour Bragi.

Ce poème a une réputation d’obscurité et je pense qu’il ne faut pas hésiter à y voir des allusions un peu inhabituelles, surtout quand elles éclairent des points obscurs.

 

Commentaires sur le sens

 

Titchenell et Thorpe traduisent de sorte qu’on comprenne que Heimdall, Bragi et Loki ont pratiqué la magie pour voyager, alors que Eysteinn s’élève contre cette interprétation puisque la pratique de la magie est strictement interdite dans Ásgarðr. Accuser un homme de pratiquer la sorcellerie est une insulte classique, avec même parfois des sous-entendus graveleux relatifs au plaisir ressenti par l’homme en train de se faire sodomiser. Comme le texte est ambigu, on peut comprendre que Heimdall, Bragi et Loki ont pratiqué la magie, ou bien que des géants sont venus les chercher en pratiquant la magie évoquée dans cette strophe. Cette dernière interprétation est tout à fait possible, d’autant que nous retrouverons dans la strophe 17 une certaine confusion entre les géants transporteurs et les dieux transportés.

Que la poétesse n’ait pas été consciente de cette ambiguïté me paraît tout à fait impossible, et donc j’y vois une insulte de plus vis à vis des dieux, principalement de Loki et Bragi. Dans la strophe précédente, l’allusion sexuelle vis à vis de Loki est simplement grossière et se poursuit ici. Celle relative à Bragi est aussi présente dans l’origine du mot regi, lâcheté. Ce mot est issus de deux adjectifs, ragr et ergi qui qualifient tous deux un homme qui a été sodomisé.

 

Strophe 11

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Frá enn vitri

Veiga-seljo

Banda-burþa

og brauta-sinna:

hlýrnis, heljar,

heims ef vissi

ártíþ, æfi,

aldurtila.

Frá enn vitri

veiga selio

banda burþa

ok bröta sinna,

Hlyrnis, Heliar,

heimz, ef vissi

artid, æfi,

aldurtila

Demanda encore le sage/à une sage

de la boisson/vigueur fournisseuse]

des dieux les naissances

et routes leurs

de la voute céleste, de la demeure des morts,

du monde habité, si elle connaissait

la marée du temps, la durée de vie,

la mort.

 

 

Traduction

 

Il (Heimdall) demanda beaucoup à une sage (Íðunn)

[ou Le sage (encore Heimdall) demanda à la) ]

fournisseuse de boisson [ou de force] (Íðunn)

(l’histoire des) naissances des dieux et et leurs cheminements

(interrogea) sur la voute céleste, sur la demeure des morts,

sur le monde habité, si elle connaissait

la marée des temps, la durée de leurs cycles,

le moment de leur fin.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

L’adjectif vitr fait vitri au nominatif singulier indéfini et au datif féminin défini, d’où deux traduction possibles.

Le mot selja signifie un saule, ou, avec une autre étymologie une commerçante. En poésie ces deux sens se confondent en désignant une femme. Il fait selju au datif.

Band, un neutre, les dieux, fait banda au génitif pluriel. Burðr, la naissance, est un masculin qui fait burða au génitif et accusatif pluriels.

Braut, le chemin, fait brauta au génitif pluriel. Il désigne un chemin difficile au travers des forêts et des rochers.

Le neutre ártíð signifie ‘l’anniversaire d’un décès’ mais on peut aussi le comprendre comme ár-tíð = temps-marée, soit la marée du temps, ou le cycle du temps.

Le féminin æfi est indéclinable et signifie ‘la durée de vie’, ici il prend plutôt le sens de ‘la fin des temps’.

 

Commentaires sur le sens

Les deux interprétations que je donne sont plausibles. L’une utilise le cliché classique des valkyries servant la bière aux guerriers du Valhöll. L’autre fait d’Íðunn un sage, donneuse de force, que l’on vient consulter avec respect. Mon intuition est que l’auteur a voulu cette ambiguïté non sans ironie pour ceux qui choisiront la première interprétation.

 

Strophe 12

 

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Né mun mælti,

né mál knátti

Givom [tívom] greiþa,

né glaum hjaldi :

tár af tínduz

tavrgom hjarnar [tjavrnom hjarna],

eljun feldin [faldin/feldinn]

endur-rjóþa.

Ne mun mælti,

ne mál knatti

givom greiþa,

ne glöm hialde;

tar af tindust

rgum hiarnar,

eliun feldin

endur rioþa.

Non peut exprima,

non parole fut capable de

pour les sorciers interpréter,

non un amusement bavarda;

les larmes se répétèrent

dans les boucliers du cerveau,

énergie le manteau

à nouveau rougissent.

 

Traduction

 

Elle ne put s’exprimer

ne fut pas capable de parole

ni d’interpréter pour les sorciers (donner une interprétation cohérente de ses pensées à ses trois visiteurs)

et ne bavarda pas avec légèreté ;

les larmes coulèrent à nouveau

dans les boucliers du cerveau (un kenning pourles yeuxou ‘ les orbites’)

qui rougissent (ou ensanglantent) à nouveau

le manteau de l’énergie vitale (un kenning pour les paupières’).

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le verbe kná fait knátti au prétérit, il signifie ‘être capable de’.

Le verbe greiða a de nombreux sens dont ‘effectuer, interpréter’

Le mot gífr est un pluriel utilisé pour parler des sorciers de façon péjorative, son datif est gífum. Ici, il doit désigner Loki et Bragi (et sans doute Heimdall) qui ont, à la strophe 10, « chanté le galdr et chevauché la magie » comme des sorciers pour la rejoindre. Ainsi, le poème continue à utiliser des mots péjoratifs pour désigner les trois envoyés d’Óðinn auprès de Íðunn.

La forme hjaldi peut être interprétée comme un prétérit du verbe hjala, bavarder.

En poésie (Lex. Poët.), le verbe tína signifie legere (ramasser), repetere (revenir, ramener). La forme tíndust est réflexive.

Le féminin eljan signifie ‘énergie’. Feldr est un manteau, accompagné de l’article il fait feldinn, le manteau au nominatif et à l’accusatif.

L’adverbe endr signifie soit ‘dans les temps anciens, avant’ soit ‘à nouveau’. Le premier sens gouvernerait un verbe au passé, c’est pourquoi il faut préférer ‘à nouveau’.

Le verbe rjóða, rougir, peut avoir comme sujet les ‘boucliers du cerveau’ et comme complément d’objet direct le ‘manteau de l’énergie’. Ceci suppose une inversion des vers 8 et 9 et que l’on imagine un pronom relatif représentant les boucliers qui soit le sujet grammatical exact. D’une part, cela est possible et d’autre part, je n’ai pas trouvé d’autre façon de prendre en compte la grammaire de ces phrases.

 

Commentaires sur le sens

 

Cette strophe nous dit qu’Íðunn n’a pas été capable de répondre aux nombreuses questions qui lui sont posées à la fin de la s. 11. Le fait qu’il soit même précisé qu’elle n’a pas tenu de propos légers (ligne 4) montre combien elle passée dans un monde qui n’a rien à voir avec celui des Æsir.

Les quatre derniers vers disent qu’Íðunn pleure ‘à nouveau’ toutes les larmes de son corps. On peut supposer que cela fait allusion à sa tristesse exprimée à la s. 7. S’il en est ainsi, cela devient une façon de mettre de l’emphase sur la tristesse de la strophe 7.

 

Strophe 13

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Eins [inn] kemr austan

ôr Élivâgom

þorn af atri [öto/atu]

þurs hrímkalda,

hveim drepur dróttir

dáen [dáenn] allar

mæran of Miþgarþ

meþ [mid] nátt hvör.

 

Eins kiemur östann

ur Elivagum

þorn af acri

þurs hrimkalda

hveim drepur drött-e<r>

Daen allar

mæran of Miþgard

meþ natt hvƒria.

 

Un vient de l'Est

hors Élivágar (Vagues-dans-la-Tempête de Neige)

une épine venant de la prairie

du Thurse du givre glacé,

avec quoi il frappe les maisonnées

Dáinn, tous

le glorieux Miðgarðr

avec nuit chaque.

 

 

Traduction

 

L’un amène de l'Est

depuis la contrée des rafales de neige, Élivágar,

une épine poussant dans la prairie

du Thurse du givre glacé,

avec laquelle toutes les maisonnées

Dáinn, chaque nuit

frappe un glorieux Miðgarðr

 

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le nom Élivágar se lit Él-vágr = ‘tourbillon de neige – vague’ où Él est au datif et vágr un nominatif pluriel. Cela donne le nom ‘Vagues dans la Tempête de neige’.

Le mot akr signifie une prairie.

Hrím-kaldr = givre glacé.

Drótt = la maisonnée, accusatif pluriel : dróttir.

Nous avons vu à la s. 03 que Dáinn représentait l’ensemble de tous les Nains. Il peut aussi être un Elfe. Dans la présente strophe, le contexte le présente clairement comme un Géant qui vient frapper l’humanité avec l’épine du sommeil. Que Dáinn vienne de l’Est, là où vivent les Géants, confirme sa nature de Géant. Cela peut sembler étonannt, mais il faut se rappeler que cette Giant mythologie, la principale différence entre Géants et Nains tient à ce que les uns vivent sur terre, et les autres sous terre.

Le substantif nótt, nuit, est utlisé pour décrire le cycle des jours. On dit ‘chaque nuit’ en Norrois au lieu de notre ‘chaque jour’.

L’adverbe hvar signifie ‘où ?’ mais, en tant que pronom indéfini, il peut aussi signifier ‘en chaque endroit’. Lassen lit ‘hverja’, accusatif féminin singulier de hverr, pour l’accorder à nótt (nuit) qui est féminin.

L’adjectif mæra, ‘glorieux, célèbre’, fait mæran à l’accusatif masculin singulier indéfini (‘un’ opposé à ‘le’).

 

Commentaires sur le sens

 

La strophe 03 nous dit que les Nains somnolent mais elle décrit l’action de Dáinn de façon assez peu claire. On peut supposer que sa ‘suffisance’ vient du pouvoir qu’il a d’endormir l’humanité chaque cycle du jour et de la nuit. Il ne faut pas voir en lui une sorte de « marchand de sable » qui endort les gens pour la nuit, comme cela est naturel. Il les endort pendant tout un cycle, ce qui revient à dire qu’ils dorment sans cesse, perdant ainsi leur capacité à agir.

 

 

Strophe 14

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Dofna þá dáþir,

detta hendur,

svífr of svimi

sverþ-ás hvíta :

rennir örvit [órunn]

rýgjar glýju,

sefa sveiflom

sókn gjörvallri.

 

Dofna þa dáþir,

detta hendur,

svifur of svimi

sverþ Ass hvita,

rennir örvit

rygar glygvi,

sefa sveiflum

sokn giörvallri.

 

Meurent (s’engourdissent) alors les actions,

s’affalent les mains (qui saisissent)

s’érige et oscille dans un vertige

l’épée de l’Ase blanc :

(il) court l’insensé

de la matrone le coup de vent

dans l’esprit avec des basculements (en tourbillons)

dans/avec l’attaque/l’assemblée tout entière.

 

 

Traduction

Les actions deviennent alors engourdies

les mains laissent tomber ce qu’elles tenaient

l’épée de Heimdall, l’Ase blanc,

s’érige et oscille dans un vertige :

le coup de vent dans l’esprit de la matrone, Íðunn,

court comme un insensé en tourbillons

dans l’assemblée tout entière.

 

Les traductions de Lassen et Eybjörn sont tellement différentes que, pour une fois, je les donne ci-dessous.

Lassen : « Alors les actions devinrent léthargiques, les mains pendent inutiles, la stupeur voltige au-dessus de l’épée du dieu blanc (au-dessus de la tête [ ???]) ; l’insensibilité coule dans le vent de la femme troll (dans l’esprit) ; ces choses calment en vagues la paroisse entière. »

Eystein : Les actions s’engourdissent/ les bras tombent, / une pâmoison voltige au-dessus / de l’épée du dieu blanc ; / le vent de la géante, / les travaux de l’esprit / de toute l’humanité.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le verbe dofna signifie ‘mourir’ appliqué à un membre. Nous disons plutôt, ‘engourdir’.

Dáþ = action, comme l’anglais deed, c’est-à-dire une action généralement entourée d’une aura positive sauf si l’aspect négatif est spécifié.

Le substantif hönd, une main, fait hendr au pluriel. Ce mot est relié au verbe henda, attraper, si bien que c’est l’aspect ‘attrapeur’ des mains que ce mot souligne.

Le verbe svífa (le svífur du 3ème vers) signifie ‘errer, osciller, (allemand : schwingen)’. Pour une épée, nous dirions ‘brandiller’ pour traduire que fait que l’épée est brandie de façon peu stable.

Dans ma traduction j’ai souligné l’allusion sexuelle. Que ce soit sexuel ou non, Heimdall est ridiculisé ici: un vrai guerrier ne devrait pas ‘svífa-schwingen-brandiller’ son épée quelles que soient les circonstances. Comme Heimdall n’a aucun guerrier à combattre mais une femme à convaincre, le sens sexuel me paraît le plus vraisemblable. C’est une façon classique de la femme moderne de se moquer d’un homme, surtout d’un macho. Cette interprétation renforce mon sentiment que le poème a été écrit par une forte femme très instruite qui partageait avant l’heure les vues féministes actuelles.

Le substantif svimr désigne le fait d’avoir le vertige, ‘pris de vertige’, comme près d’un précipice.

L’adjectif hvítr, blanc, fait hvíta aux autres cas que le nominatif quand il est associé à un usage défini (‘le opposé à ‘un’).

Le préfixe ör- indique soit ‘l’absence de’ soit l’antiquité de ce qu’il préfixe. Le préfixe ór- veut dire ‘hors de’. Dans ce cas, örvit ou órvit veulent dire : être hors de son esprit, insensé.

Rygr, une ‘matrone’, fait rygjar au génitif singulier. Ici, Íðunn.

Glyygr = fenêtre, glygg = ouverture et, en poésie, un coup de vent.

Le verbe sefa = apaiser, adoucir. Ici ce serait ‘ils calment’, et c’est ce que lit Lassen. Cependant  on ne sait qui sont ces ‘calmants’ et elle doit donc inventer un sujet au verbe sefa : « these things (ces choses) ». La seule hypothèse restant est celle du substantif sefi qui signifie ‘l’esprit, état de l’esprit, un parent’. Je vois dans sefa le datif de sefi : ‘dans l’esprit’ de la matrone tourbillonne un coup de vent.

Seifla est un terme de lutte signifiant qu’on bascule son adversaire, on le fait tourner sur lui-même, comme un coup de vent tourbillonne sur lui-même.

Sókn = attaque ou assemblée. Dans le monde chrétien : une paroisse. La traduction par ‘paroisse’ donnée par Lassen implique que l’action se passe dans le monde chrétien, ce qui est un anachronisme évident.

Gjörvallr = gjörv-allr = clairement-tout (tout à fait, absolument tout), ici au datif féminin singulier qui nous indique que sókn est aussi au datif singulier.

 

Commentaires sur le sens

 

La traduction donnée plus haut est très claire et indique que le chaos régnant dans l’esprit d’Íðunn s’étend à « l’assemblée entière ». La seule ambiguïté qui reste est ce qu’est exactement cette assemblée : les quatre protagonistes connus, ou ceux-ci et les autres dieux, ou l’humanité ?

Chaque strophe apporte sa petite insulte supplémentaire adressée à chacun des envoyés d’Óðinn. Ici, l’Ase blanc est soit incapable de tenir son épée, soit de satisfaire sexuellement une femme. Notez que la comparaison que notre civilisation hypocrite trouve obscène, celle de l’épée avec un pénis (et celle du fourreau avec un vagin) est archi-classique dans la littérature norroise et a due être comprise par tous les lecteurs instruits de l’époque.

L’ordre des mots dans les vers 6 et 7 « de la matrone le coup de vent dans l’esprit » doit être modifié de façon évidente en « le coup de vent dans l’esprit de la matrone » et il est le sujet du verbe courir, placé avant lui dans le poème. Ces variations d’ordre sont courantes dans la poésie scaldique. La grammaire, associée au contexte, permet en général de lever les ambigüités. Dans ce cas, par exemple, le choix de « sefa = ils calment » laissait un vide parce que le verbe calmer n’avait pas de sujet évident. De plus, le contexte n’incite pas à voir du ‘calme’ où que ce soit.

Strophe 15

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Jamt þótti Jórun

jólnom komin,

sollin sútum,

svars er ei gátu;

sóttu [sókte] því meir

aþ syn [þögu] var fyrir,

mun þó miþur

mælgi dugþi [dygþi].

 

Jamt þotti Iorun

jolnum kominn

sollinn sutum,

svars er ei gátu;

soktu þvi meir

ad syn var fyrir,

mun þo miþur

mælgi dygþi.

 

Egalement sembla Jórunn

avec les dieux ‘venue’,

gonflée par les chagrins,

de la réponse n’est pas la porte;

cherchèrent parce que  plus

à la dénégation était devant,

le moment du changement déjà moyen

le bavardage aidèrent.

 

 

Traduction qui exige de changer l’ordre de certains mots tout en respectant la grammaire.

En italique des rappels du texte original traduit de façon plus compréhensible, en gras des ajouts expliquant les sous-entendus du texte.

 

Jórunn, elle aussi

en présence des trois dieux visiteurs,

gonflée par les chagrins,

ne sembla pas (être) être ouverte (une ‘porte) aux réponses ;

parce qu’ils se heurtaient (‘devant eux’) à une dénégation

ils (les dieux) cherchèrent plus (mais)

leurs bavardages aidèrent moyennement (= très peu) 

à (créer) l’occasion d’un changement (aux dénégations).

 

Íðunn et Jórunn

 

Nous avons vu à la s. 06 que le sens le plus probable à associer au nom Íðunn est celui de ‘pour_toujours-jeune’ puisque son rôle mythologique est de travailler à la jeunesse perpétuelle des Æsir. Cette strophe nous dit que son nom change, ce qui correspond au fait que sa nature est changée. Pour interpréter ce nouveau nom, gardons le –unn final lu comme ung, jeune. La racine ‘jor’ n’évoque rien mais jór signifie, en poésie, un étalon. On peut donc interpréter ce nom comme ‘jeune-étalon’ ce qui évoque à la fois un animal insaisissable et, a priori, très masculin. Ceci fait aussi penser à la s. 90 du Hávamál qui compare une femme à un étalon (là  , l’accusatif de jór). Dans la mesure où il est inconcevable que l’auteur du poème ignore cette strophe, j’y vois donc une allusion à une femme aussi insaisissable qu’un jeune étalon « conduit sans-crampons sur la glace, etc. » comme décrit par cette strophe. En tous cas, c’est bien ce qu’Íðunn est devenue, excepté qu’elle est loin d’être joyeuse dans la présente strophe.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le verbe svella a pour participe passé sollin, ici : gonflée.

Le verbe sækja, chercher, prend parfois la forme sóttu au prétérit pluriel, bien que cette forme soit absente du C.-V. et, encore plus ‘bien_que’, il en donne un exemple dans une forme réflexive (sóttusk). Le substantif sótt signifie ‘maladie, rancune’ mais ne peut pas se décliner en sóttu. La possibilité d’un jeu de mot est très forte ici.

Syn = dénégation, protestation.

Le masculin munr, ‘le moment du changement, la différence’, fait mun au datif et accusatif singulier.

þó signifie ‘bien que’ ou ‘déjà’.

Dygði pourrait être le datif ou l’accusatif du mot féminin dygð, ‘vertu, probité, force’. Mais ici, il ‘manque un verbe’ et il me paraît plus judicieux de voir ici le prétérit de duga, aider, qui fait en effet dygði au prétérit subjonctif (‘qu’ils aidassent’ en français).

 

Commentaires sur le sens

 

La traduction donnée ci-dessus me semble claire. Une Íðunn rétrogradée en un simple cheval, Jórunn refuse, ou est incapable de répondre à la masse de questions qu’ils lui posent les dieux dans la s. 11. Ils insistent avec force paroles (leurs ‘bavardages’) mais échouent à communiquer avec Jórunn. En tous cas, Jórunn semble profondément malheureuse et les dieux, impuissants.

Strophe 16

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Fór frumkvavþull

fregnar brauta,

hirþir aþ Herjans

horni Gjallar;

Nálar nefa

nam til fylgis,

greppr Grímis [Grímnis]

 

grund varþveitti.

 

 

For frumqvödull

fregnar bröta,

hirdir at Herians

horni Giallar,

Nalar nefa

nam til fylgiss;

greppur Grimnis

 

grund vardveitti.

 

1. Voyagea, le premier-requéreur

2. l’informé des routes,

3. berger (Heimdall) pour Herjan (Óðinn)

4. du Gjallarhorn;

5. de Nál le neveu

6. prit comme aide

7. le poète de Grímnir (Grímnir est un nom d’Óðinn et son poète est Bragi)

8. la Terre défendit.

 

 

Traduction

Le vers 5. devient le 6. 

 

1. Il voyagea le premier à convoquer,

2. le connaisseur du chemin,

3. gardien (Heimdall) pour Óðinn

4. du Gjallarhorn;

5. il prit comme aide

6. le neveu de Nál (Loki) [v. 5 et 7 à v. 7 et 8]

7. (et) le poète d’Óðinn (Bragi)

8. (et) il défendit la Terre, Jörð.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Frum-kvödull = le premier-requéreur (le premier à convoquer).

Fregna = ‘entendre, être informé’

Fylgi = un aide, un support, fait fylgis au génitif.

Grund = la terre, le champ, mais en poésie désigne la Terre, Jörð, plus connue sous son nom ‘new age’ de Gaïa. Ici au nominatif ou à l’accusatif.

Varð-veita = gardien-offrir c’est-à-dire ‘offrir de garder’, défendre. Le verbe veita peut aussi signifier ‘creuser une tranchée’. Ainsi, dans la mesure où Íðunn est devenue ‘grund’, un champ, la protéger peut être compris comme  ‘protéger en creusant une tranchée autour du champ’. 

 

Commentaires sur le sens

 

Cette strophe rappelle ce qui est déjà dit dans la s. 9 de sorte chacun puisse bien comprendre qui sont ‘les dieux’ dans les strophes 9-16.

Il y a une information supplémentaire capitale, mais elle est présentée de façon très discrète. En effet, le dernier vers pourrait aussi être compris comme le fait que Bragi devient une une sorte de tranchée autour de Miðgarðr. Pour insérer cette strophe de façon cohérente au sein du poème, il nous est nécessaire d’admettre que Heimdall et Bragi se rendent compte que l’humanité court le danger de disparaître. Ils interrompent leur mission vis-à-vis d’Íðunn et se rendent à Miðgarðr pour sauver le genre humain. Le dernier vers nous dit qu’ils la protègent ou, de façon détournée, qu’ils l’isolent du reste de l’univers, de sorte que ce qui reste des humains survive au « terrible hiver » annonciateur du Ragnarök. Nous verrons que Bragi ‘disparaît’ de la suite du poème, ce qui suggère que Bragi, personnifiant la poésie, ne reviendra pas en Ásgarðr.

 

 

Strophe 17

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Vingólf tóko

Viþars [Viþris] þegnar,

Fornjóts sefum

fluttir báþir;

iþar ganga,

æsi kveþja

Yggjar þegar

viþ avlteiti.

Vingolf toko

Viþars þegnar,

Forniotz sefum

fluttir báþir;

jþar ganga

Æsi kveþia

Yggiar þegar

viþ aulteite.

Vingólf ils attrapèrent

de Viðar [Óðinn ou Viðar ?] les guerriers,

par de Fornjótr les fils

flottés/voletés tous les deux;

à l’intérieur ils vont

les Æsir ils adressent,

d'Yggr [Óðinn] immédiatement

vers la bière-réjouissance.

 

Traduction

 

Ils atteignirent la demeure des dieux,

les guerriers de Viðar ou d’Óðinn

tous les deux transportés comme par un flot un peu instable

par les fils de Fornjót ;

à l’intérieur ils vont

ils s’adressent aux Ases,

de suite ils se joignent

à la réjouissance de la bière d’Óðinn.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Vingólf = vinr-gólf = “plaisante demeure”. C’est le nom d’une demeure divine qui n’est connue que par Snorri mais qu’il identifie de façon contradictoire (ou simplement confuse) soit à Gimlé (nom de la demeure des dieux après le Ragnarök), soit au Valhöll (nom de la demeure des soldats d’Óðinn qui combattront au Ragnarök). Cette confusion est aussi implicitement présente dans les dernières strophes de la Völuspá, voyez leur traduction mot à mot à Völuspá.

Fornjótr =       1. for-njótr = devant-homme = envoyé, représentant.

                        2. forn- jótr = ancien-déformation dentaire.

Donc, le sens ‘représentant’, qui évoque les envoyés d’Óðinn, n’est pas possible puisque ce sont eux qui sont transportés, et non les ‘transporteurs’. Fornjót est le nom d'un géant qui signifie sans doute ‘l’ancien au visage déformé’. Et ce sont ses fils qui ramènent les deux envoyés. La façon dont ils  sont ramenés est décrite par le verbe flytja, prét. flutti, transporter, avec un sous-entendu de ‘voleter’ou d’être secoué par les vagues. Si le/la poète cherche à ridiculiser les dieux : « ils voletèrent » serait possible. Ici, le kenning « les enfants de Fornjótr » représente donc des forces aériennes sans grande violence.

Báðir = tous les deux (‘both’ en anglais). Seuls deux des envoyés sont ramenés à Vingólf.

Þegar = immédiatement.

Ölteiti = öl-teiti = boisson_alcoolisée-réjouissance. Teiti est un féminin ‘faible’ qui est invariant : tous ses cas grammaticaux sont donc ‘teiti’.

 

Commentaires sur le sens

 

Le kenning ‘les guerriers de Viðar’ ne peut représenter ici que deux (báðir) des envoyés d’Óðinn donc deux des trois dieux envoyés auprès d’Íðunn. La strophe 20 nous dira qu’il s’agit de Heimdall et de Loki. Ce kenning accentue l’ambiguité du sens de Vingólf. On sait que Viðar va survivre au Ragnarök (il écrase Fenrir avec son énorme chaussure). L’action du présent poème se passe un peu avant le Ragnarök si bien celui qui va mourir, Óðinn, est rapproché de, ou légèrement confondu avec, son successeur, Viðar.

On est donc à la veille du Ragnarök et les dieux se réjouissent en buvant de l’alcool, ce qui a le (mal)heur de déplaire aux commentateurs qui déplorent la « futilité des dieux ». Mon commentaire est plutôt qu’une bataille n’est jamais perdue à l’avance et on l’accueille dans la joie, ce qui paraît très typique de l’esprit ‘Viking’, et non dans une frileuse pétoche comme cela semble évident à la plupart des commentateurs.

 

Strophe 18

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Heilan Hangatý,

heppnaztan ása,

virt avndvegis

valda báþo;

sæla at sumbli

sitja día,

æ med Yggjongi

yndi halda.

Heilan Hangaty

hepnastann Ása

virt öndveigis,

vallda baþu,

sæla at sumbli

sitia dia,

æ meþ Yggiongi

yndi halda.

Sacré Hangatýr [Týr pendu = Óðinn]

le plus heureux des Æsir,

au moût de bière du haut siège

diriger demandèrent ;

le bonheur [être heureux] au sumbel

(ils demandèrent) d’asseoir les dieux,

pour toujours avec Jeune-Yggr [Óðinn]

le délice de conserver.

 

 

Traduction

 

Ils prièrent le Hangatýr sacré,

le plus heureux des Ases,

de présider à la bière du haut-siège ;

[ils demandèrent] de conserver le délice

d’asseoir les dieux,

pour toujours avec Óðinn.

(et) d’être heureux au sumbel.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Heppin = heureux, heppnastan = le plus heureux (accusatif).

Virt est expliqué en détail par Lassen de la façon suivante:

« Le mot pour moût ou pulpe, le mélange de poudre de malt et d’eau avant la fermentation en bière est, en vieil islandais, virtr (neutre, dat. sg. virtri, Sigrdrífumál 17). Virt (féminin, dat. virt, même sens), utilisé ici, se rencontre dans le Orðabók Háskólans, dans les textes, surtout dans des rimur, jusqu’au seizième siècle. Dans le présent poème il est utilisé pour désigner la bière elle-même par métonymie ».

Notez que cette remarque philologique tend à dater le poème des 15-16ième siècles, ni vraiment ancien, ni une imagination ‘(pré)-romantique’.

Önt-vegi = opposée à l’entrée-place = le haut-siège, ici au génitif.

Valda = ‘user de, diriger, causer’.

Beiðja = ‘prier, demander’, ici au prétérit pluriel, baðu = ils demandèrent. Dans la traduction, le baðu du 4ème vers est utilisé deux fois, avec les sens de ‘prier’ et de ‘demander’.

Sæla est un féminin qui ne peut être qu’au nominatif. Il signifie ‘le bonheur’ mais ne peut pas être sujet d’un des verbes de la strophe (demander, asseoir, conserver). C’est pourquoi, au contraire des autres traducteurs qui le placent comme yndi en complément d’objet direct, je le traduis par une forme verbale, « être heureux ».

Díar = ‘les dieux, les prêtres’, día est un accusatif ou un génitif.

Yndi = délice. C’est un mot neutre dont la forme se retrouve au datif et à l’accusatif, c’est pourquoi, comme les autres traducteurs, je le mets en complément d’objet direct de ‘conserver’.

 

Commentaires sur le sens

 

Hangatýr, signifie ‘Tyr pendu’, et il s’agit encore d’Óðinn. Ce nom rappelle les souffrances qu’Óðinn a dû endurer pour prendre connaissance de la magie des runes. Il existe d’ailleurs des runes de la bière, où la bière sans doute représente une forme de magie. En apparence, les Dieux festoient, et ils seraient, dans le contexte actuel, en effet un peu ridicules. Mais cette sensation, que nous avons est associée à une propagande effrénée mais justifiée, maintenant, sur les dangers de la consommation d’alcool. Elle est complètement anachronique ne prend pas en compte l’évidence de la vie rude, frugale et active du monde ancien.

Ce type de ‘beuverie’ étaient appelée ‘sumbel’ qui peut, selon les circonstances, conduire à une ivresse alcoolique. On y boit, mais seulement une (parfois longue) gorgée à la fois, et le cor plein de bière ou d'hydromel circule dans l’assemblée. Chacun, avant de boire, prononce une incantation, ou invoque une divinité. Il passe ensuite le cor à son voisin. C’est donc une cérémonie religieuse dans laquelle chacun est prêtre et boit de la bière. Il est évident que si la cérémonie se prolonge plusieurs heures, l’ivresse des participants va lentement croître. Même dans ce cas, c’est le contraire de nos beuveries où l’alcool est consommé le plus rapidement possible.

 

 

Strophe 19

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Bekkjar sett

at [er] Bölverks ráþi

sjöt Sæhrímni

saddist rakna;

Skögul aþ skutlum

skaptker Hnikars

mat af miþi

Mímis [Mínnis] hornum.

Beckjar sett

at Bölverks raþi,

siot Sæhrimni

saddist rakna;

Skögul at skutlum

skapt ker Hnikars

mat af miþi

minnis hornum.

Sur les bancs installée

au de Bölverk [Óðinn] conseil,

l’assemblée par Sæhrímnir

se rassasia de Rakni;

Skögul aux plateaux (ici : chargés de boisson)

depuis le fût de Hnikar [Óðinn]

estima (la quantité) d’'hydromel

de Mimir dans les cors (à boire).

 

Traduction

 

Sur les bancs installée

au conseil d’Óðinn,

l’assemblée des dieux

se rassasia avec la chair de Sæhrímnir ;

la valkyrie aux plateaux

tira l’hydromel de la poésie du fût d’Óðinn

et en mesura la quantité

à verser dans les cors à boire.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Sjót = assemblée ou demeure.

Bölverk, « le malfaisant », est encore un nom désignant Óðinn.

Rakni est le nom d’un roi de la mer. La combinaison « sjót Rakna » se traduit donc par « l’assemblée de Rakni » un kenning pour parler de l’assemblée des dieux. On peut aussi lire directement ‘ragna’ (le génitif de rögn, les dieux),  au lieu de ‘rakna’ et on obtient le même sens. Encore une autre possibilité est d’y voir encore une allusion à Óðinn car Rögnir est un de ses noms et donc de voir ici une « assemblée des Óðinn ». Cette est peu probable mais illustre la quantité d’allusions qui peuvent surgir dans la tête du lecteur.

Sæhrímnir est le nom du sanglier dont se nourrissent les guerriers d’Óðinn dans Valhöll. Ici, il est sans doute au datif.

Le verbe seðja, rassasier, fait saddi au prétérit et le –st final indique une forme réflexive : ‘il se rassasia’. La combinaison « Sæhrímni saddist » se traduit donc par « se rassasia avec Sæhrímnir ».

Skögul est une valkyrie. Völuspá, s. 30 donne une liste de valkyries, qui commence ainsi : « Skuld helt skildi, / en Skögul önnur… Skuld porte un bouclier, et Skögul la deuxième...) ». Skuld est une valkyrie “porteuse de bouclier”, c'est à dire que c'est une guerrière qui protège un combattant. Il s’agit donc de valkyries qui sont considérées comme des guerrières.

Skutill, datif pluriel skutlum, désigne soit un harpon, soit un plateau porteur de nourriture.

Skaptker est une forme tardive de skapker, un grand conteneur, un fût, dans lequel on puise la boisson à servir. Il est ici à l’accusatif, ce qui sous-entend une préposition implicite suivie de l’accusatif.

Le mot mjöðr, hydromel, fait miði au datif.

Mímis mjöðr, l’hydromel de Mímir, est ce qu’on appelle souvent l’hydromel de la poésie, cette boisson qu’Óðinn a récupérée : voyez les commentaires des strophes 13 et 14 du Hávamál et le mythe dans les strophes 103-110.

 

Commentaires sur le sens

 

Cette strophe nous fournit quelques détails sur la façon dont les dieux tenaient leurs sumbels et enfonce le clou relativement à l’esprit joyeux des dieux à la veille du Ragnarök.

Une valkyrie est une guerrière servante d’Óðinn. Elle est en général une princesse et une guerrière et elle est chargée de ramener la part des morts aux combats destinés à Óðinn. L’autre part est destinée à Freyja. Il est aussi dit qu’elles servent la bière aux guerriers morts alors qu’ils festoient sur la viande du sanglier Sæhrímnir. Cette strophe modifie légèrement le mythe en présentant une valkyrie servante des dieux lors de leurs fêtes. Notez aussi que la valkyrie contrôle les quantités d’hydromel à servir. Cela en fait plus une maîtresse de maison qu’une simple servante.

 

 

 

Strophe 20

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Margs of frágo

máltíþ yfir

Heimdall há goþ,

havrgar Loka,

spár eþa spakmál

sprund ef kendi,

undorn ófravm [ófram/of-röm],

unz nam húma [húm/himia/ hinna].

Margs of fragu

maltid yfir

Heimdall ha goþ,

rgar Loka,

spar eþa spakmal

sprund ef kiende,

undorn oframm

 unz nam huma.

Beaucoup échangèrent des paroles (‘écoutèrent’)

le banquet ‘tout au long du’

(avec) Heimdall, (avec) le Haut dieu,

les dieux (‘les lieux sacrés’), (avec) Loki,

prophéties ou sages et apaisantes paroles

la femme si avait enseignées

dans le milieu de l’après-midi au-delà

jusqu'à ce que prît le crépuscule.

 

Traduction

 

Tout au long du banquet, les dieux

écoutèrent beaucoup Heimdall, Óðinn (et) Loki ;

au-delà du milieu de l’après-midi (ou au-delà du repas)

jusqu'à ce que le crépuscule arrive

(pour savoir) si la femme avait enseigné

des prophéties ou bien de sages et apaisantes paroles.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le verbe fregna, qui fait frágu au prétérit pluriel, signifie ‘entendre, demander’. Il est suivi d’un datif quand il signifie ‘demander. La grammaire du début de la strophe n’est pas compréhensible si on ne lui donne pas le sens de ‘écouter’ de sorte que le sujet ‘écoute’ une personne personne ‘échanger des informations’ c’est-à-dire qu’il exprime ici à la fois le fait d’écouter et celui de répondre.

Nous avons othogrphié ici le nom du dieu comme Heimdall mais il est vrai qu’on rencontre aussi beaucoup Heimdallr. Si bien que Heimdall peut être ici là l’accusatif, comme nous allons le voir, ‘ha goþ’ et Loka bien que ce dernier puisse être aussi un datif.

Yfir, ‘au-dessus, au-delà’, prend ici un sens métaphorique ‘tout au long de’.

Máltið = mál-tið = temps précis-temps (ou ‘mealtide’), un repas. Mál a de nombreux sens dont celui de ‘temps du repas’. Tið, ‘le temps, la saison’ est féminin qui reste ‘tið’ à l’accusatif et au datif. En français on pourrait donc rendre ‘máltið yfir’ par « pendant tout le temps du repas ».

Hörgr est un temple en plein air (sans images) formé de rochers, et arrosé du sang des sacrifices. Il est ici au nominatif pluriel. Il diffère d’un  temple (hof) qui peut contenir des images ou des sculptures et qui est construit en bois. Je suis ici Lassen qui l’interprète comme ‘les dieux’ et sujet du verbe fregna (frágu, ils demandèrent). Un temple ne peut rien demander, mais il est constant dans les textes norrois de voir la représentation d’un dieu (traduite par ‘idole’ par les traducteurs imprégnés de culture chrétienne) appelée directement un dieu ou le nom de ce dieu. [Par exemple, une image de Frigg est sytématiquement traduite par une « idole », alors que le texte original l’appelle systématiquement « Frigg ».] Inversement, un hörgr, un temple, qui représente les dieux peut très bien signifier, les dieux, comme le comprend Lassen. Finalement, rgar est donc considéré comme le sujet du verbe fregja et les trois autres personnages sont considérés comme compléments d’objet de ce verbe.

Spá, une prophétie, est un féminin qui fait spár au pluriel, au nominatif et à l’accusatif.

Un des autres sens possibles du mot mál est celui de ‘parole’, c’est un neutre, qui reste mál au pluriel, au nominatif et à l’accusatif. Le préfixe spak- vient de spakr = ‘apaisant, sage’. C’est pourquoi je traduis spakmál par ‘sage et appaisante parole’.

Le verbe kenna, connaître, peut aussi signifier ‘enseigner’, la chose enseignée est à l’accusatif et la personne à qui on l’enseigne est au datif. Ainsi, on discute de savoir si la femme, Íðunn a enseigné des prophécies ou de sages paroles.

Undorn (masculin) signifie ‘milieu de l’après-midi’ dont dérive le sens possible de ‘repas’.

La préposition umfram signifie ‘au-delà de’.

 

Commentaires sur le sens

 

Notons à nouveau que Bragi est complètement délaissé alors que, par sa fonction de poète, il devrait être celui qui raconte l'aventure. Ceci confirme l'hypothèse qu'à la strophe 16, Bragi reste sans doute sur Miðgarðr  c'est à dire qu'il ne reviendra pas à Ásgarðr, si bien qu'à la strophe 17, les ‘guerriers de Viðar’ ne peuvent qu’être Heimdall et Loki.

 

 

Strophe 21

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Illa léto

orþit hafa

erindisleyso

of lítil-fræga;

vant at væla

verþa myndi,

svô af svanna

svars of-gæti.

 

Illa létu

ordid hafa

erindis leysu

oflítil fræga;

vant at væla

verþa mynde,

svo af svanna

svars ofgæti.

 

Mal, ils laissèrent

le rapport apporter

mission-échouée

peu glorieuse ;

manque/désir/besoin de gémir

ils deviennent qu’ils donnent forme

ainsi de la dame

une réponse qu’ils mentionnent.

 

Traduction

 

Ils firent maladroitement

le rapport

d’une mission échouée

peu glorieuse ;

ils ont besoin de gémir

(pour) qu’ils donnent forme (à leur échec)

(et) ainsi qu’il puissent mentionner

une réponse faite par la dame.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le premier mot, ílla est un adverbe qui signifie ‘mal, mauvaisement’. Je suppose que cela décrit la façon dont ils rapportent l’échec de leur mission.

Láta, laisser, fait létu au prétérit pluriel. ‘laisser apporter’ souligne leur impuissance à apporter un vrai rapport de leur mission.

Orð signifie ‘un mot, rapport, message’, c’est un neutre qui fait, au nominatif et à l’accusatif,  orðit quand on lui suffixe l’article, c. à d. orðit = le message.

Le verbe geta, quand il est suivi de l’accusatif signifie ‘obtenir’ et, quand il est suivi du génitif, il signifie ‘mentionner’.

Erendi, eyrendi, orendi = mission,  erendisleysa : échec de la mission

væla signifie effectivement ‘gémir’.

 

 

Commentaires sur le sens

 

Loki et Heimdall ont non seulement échoué dans leur mission mais le poème souligne qu’ils sont aussi incapables d’assumer cet échec face aux interrogations d’Óðinn.

 

 

Strophe 22

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Ansar Ómi,

allir hlýddo:

Nótt skal nema

nýræþa til;

hugsi til myrgins

hver sem orkar

ráþ til-leggja

rausnar-ásom!”

Ansar Omi,

allir hlyddu:

‘Nott skal nema

nyræþa til,

hugsi til myrgins

hver sem orkar

raþ til leggia

rösnar Asum.’

Réplique Ómi

tous écoutèrent:

« La nuit va apprendre

de nouveaux conseils;

que pense jusqu'au matin

celui qui ainsi travaille

un conseil pour ajouter à

la magnificence pour les Ases »”.

 

Traduction

 

Óðinn réplique,

tous écoutèrent :

« La nuit va porter

(un nouveau) conseil ;

qu’il pense jusqu'au matin

celui qui qui travaille ainsi (à)

un conseil (afin d’) ajouter

de la magnificence aux Ases ».

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Ómi est encore un autre nom d'Óðinn: le parleur d’après ómr : ‘son, voix’.

anza = répliquer

nema = prendre et métaphoriquement, apprendre.

ný-ræði = nouveau-conseil

leggja = installer et métaphoriquement, prendre intérêt à. Leggja til : ajouter à, et til est suivi du génitif.

rausn, magnifinence, est un féminin qui fait donc rausnar au génitif singulier.

Ásum est le datif pluriel de Áss, un dieu Ase.

 

Commentaires sur le sens

 

La fête a bien mis en évidence l'absence de résultat de l'ambassade de Heimdall. Óðinn n'a plus qu'à conclure de façon un peu désabusée, mais dans une forme très pompeuse, que la nuit porte conseil. On peut supposer que celui qui va tenter d’« ajouter de la magnificence aux Ases » par son travail nocturne est Óðinn lui-même.

 

 

Strophe 23

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Rann meþ ravstum

Rindar móþir

Favþur Jarþar [þrlarðr/ larðar/larður]

fenris valla [valda];

gengo frá gildi

goþin, kvöddo

Hrópt ok Frigg,

sem Hrímfaxa fór.

Rann meþ röstum

Rindar moþir,

föþur lardur

 

Fenris valla

gengo fra gilde;

goþinn kvoddu

Hropt ok Frygg,

sem Hrimfaxa for.

Elle vola avec des ‘courants’

de Rindr la mère

foin-lard

 

de Fenrir à peine ;

allèrent hors du banquet

les dieux adressèrent

Hróptr et Frigg

alors que Hrímfaxi voyageait.

 

Traduction

 

La mère de Rindr (Sunna)

appât de Fenrir

réussit à peine

à s’envoler dans des flots d’air ;

les dieux quittèrent

le banquet (et) adressèrent (leurs saluts)

à Óðinn et Frigg

alors que Hrímfaxi voyageait

(alors que la nuit tombait).

 

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le verbe renna fait rann au prétérit. Il signifie ‘courir, voler, glisser’.

Le substantif röst désigne un courant et il est utilisé surtout pour parler de courants marins.

ðir Rindar = la mère de Rindr. Rindr peut être un heiti pour n’importe laquelle des déesses présentes au banquet.

valla = varla = à peine, tout juste.

Faðir fait föður aux autres cas que le nominatif. De nombreux mots composés ont la forme föður-. Et Fenris-föður fait un excellent kenning pour désigner Loki en le supposant précédé d’une préposition suivie du datif ou de l’accusatif.

Reste à placer le mot ‘lardr’. Lassen résout le problème en lisant ‘laraðr’, fatigué. Ainsi, elle peut voir ici un « Loki à peine fatigué ».

Il se trouve que les anciens traducteurs (c’est ce qu’explique C.-V.) avaient trouvé une autre solution qui consistait à lire föþur comme fóðr, le foin. On peut alors conserver ‘lardr’ qui signifie ‘lard, graisse’ et lire Fenris fóðr-lardr comme le ‘gras-foin de Fenrir’ c’est-à-dire la riche nourriture de Fenrir, ou l’appât de Fenrir. Cela peut paraître tiré par les cheveux mais la solution de Lassen nous laisse quand même avec une « mère de Rindr qui court/vole avec des courants » ce qui n’est guère compréhensible. Lassen évite encore ce problème en utilisant le fait que le mot röst a donné l’anglais ‘race’, une course, ce qui lui permet de le traduire par « à grands pas » ce qui ne résout rien (quelle déesse marche à grands pas ?). En revenant à l’ancienne hypothèse, nous pouvons penser qu’une déesse qui est en train de quitter l’assemblée « en volant dans des flots d’air » est justement Sunna, la déesse soleil, puisque la nuit tombe, ce qui sera dit dans le dernier vers. Et, selon plusieurs légendes et mythes, ‘la’ soleil est justement poursuivie par un loup qui cherche à la dévorer, comme dans le conte du Petit Chaperon Rouge. Ma traduction utilise donc la ‘vieille’ hypothèse car elle permet de mieux comprendre le premier vers tout en le reliant au dernier.

 

Le verbe kveðja, ‘appeler, adresser’ fait kvöddu au prétérit pluriel.

Le verbe fara, voyager, fait fór au prétérit pluriel.

Hroptr (‘le crieur’) est un nom classique d’ Óðinn.

Hrímfaxi est un des chevaux de Nuit.

 

Commentaires sur le sens

 

Selon le premier vers, ‘la’ soleil quitte le banquet et, selon le dernier, la nuit arrive ce qui donne une grande cohérence à cette strophe, par ailleurs un peu insignifiante.

Ce loup qui court après ‘une’ soleil pour ‘la’ dévorer n'est pas sans rappeler le conte du Petit Chaperon Rouge, et on sait que déjà Perrault en 1697 signalait le sens fortement sexuel de l'allégorie contenue dans ce conte. Il se trouve que le mot fóðr signifie, en plus de ‘foin’, ‘étui, vagin’ (deuxième sens donné par de Vries seulement) si bien ‘la’ soleil est aussi ici un ‘vagin gras’. Le double de sens de satisfaction des appétits de deux sortes est donc bien présent. On notera que du ‘foin graisseux’ est bizarre, alors que l'allusion sexuelle est peut-être choquante mais beaucoup plus logique. D'ailleurs, l'existence d'au moins un kenning désignant le bas-ventre est signalée par Meissner : “Schlecht ist die Kenning hjarta sals höll (le hall de la vente du cœur) für Unterleib (bas-ventre, giron)”.

 

 

Strophe 24

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Dýrum settan

Dellíngs mavgr

jó framkeyrþi

jarkna-steinom [rokna/jokna/jarknast];

mars of Manheim

mavn af glóar,

dró leik Dvalins

drösull í reiþ.

Dýrum settan

Dellings mavgur

jo framm keyrþi

jarkna steinum;

 

mars of Manheim

mön af gloar,

dro leik Dvalins

dravsull í reiþ.

Avec de coûteuses, bien installé,

de Dellingr le fils

le cheval vers l’avant fit aller

(avec de) précieuses pierres;

 

du cheval au-dessus de Manheimr,

la crinière (du cheval) luit

entraîna le jeu de Dvalinn

l'étalon avec le chariot

 

Traduction

 

Le fils de Dellingr, bien installé,

fit aller de l’avant

le cheval pourvu de

coûteuses pierreries.

La crinière du cheval luit

au-dessus de Manheimr,

l'étalon avec son chariot

entraîna l’adversaire au jeu de Dvalinn.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le fils de Dellingr, Dagr (Jour), fait avancer son cheval, c’est-à-dire que le jour se lève. On peut dire que l’aube a la couleur de pierres précieuses.

Manheimr est une demeure quelque fois identifiée à la Suède. C’est visiblement pour Snorri le lieu où les mythes humains prennent place.

Leikr est un jeu qui peut être sportif. Dvalinn est un nain qui ‘joue’ un jeu dangereux avec le soleil. En effet, si celui-ci le rattrape, le nain est changé en pierre. Le ‘jeu de Dvalinn est donc Sunna, la déesse soleil. Très souvent, leikr a même le sens de compétition, bien adapté ici c’est pourquoi je le traduis par « adversaire eu jeu ».

 

Commentaires sur le sens

 

Cette strophe nous dit que la nuit est passée et que le fils de Dellingr, Dagr, le jour revient.

 

 

Strophe 25

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Jörmungrundar

í jaþar [jokna/jarknast/ jodyr]

 nyrþra [néþra]

und rót yzto

aþal-þollar

gengo til rekkjo

gýgjur ok þursar,

náir, dvergar

ok dök-álfar.

Jormungrundar

i *jodyr nyrdra

 

und rót ytstu

adalþollar

gengo til reckio

gygiur ok þursar,

nair, dvergar

ok dockalfar.

De Jörmungrundr

à la frontière Nord,

 

sous la racine la plus extérieure

du primordial jeune pin,

allèrent vers un lit

Géantes et Thurses,

cadavres, Nains

et Elfes noirs.

 

Traduction

 

À la limite nord

d'Immense Terrain (la Terre)

sous la racine la plus extérieure

de l’arbre (par essence) primordial (Yggdrasill),

Géantes et Thurses,

cadavres, Nains

et Elfes noirs.

allèrent vers un lit’

(se couchèrent sur leur lit de mort).

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le substantif jaðarr, orthographié une fois dans la Völuspá comme jöðurr et ici comme jodyrr, signifie ‘limite, frontière’. C’est un masculin qui fait jaðar/jöður/jodyr à l’accusatif.

Yztr est le superlatif de ytri = extérieur.

Aðal désigne la noblesse, mais en poésie, la ‘qualité innée’, c’est pourquoi je le traduis par ‘par essence primordial’.

Þollr est un jeune pin mais, en poésie, il désigne souvent n’importe quel arbre et même un humain.

Nár, pluriel náir, signifie ‘un cadavre’.

Rekkja, un lit, fait rekkju au génitif.

 

Commentaires sur le sens

 

Cette strophe a un ton funèbre qui annonce la catastrophe à venir. Elle fournit des détails sur l'organisation de l'univers mais on ne sait pas trop si c’est l’univers des vivants ou celui des morts. Tous les ‘individus’ de la liste contenue dans les trois derniers vers sont destinés à mourir bientôt. Les ‘cadavres’ placés au milieu de la liste détonnent donc dans la mesure où ils devraient mourir deux fois. Cela n’indiquerait-il pas que le poème sous-entend que les cinq mondes cités doivent tout simplement disparaître après le Ragnarök ? C’est une hypothèse qui n’est pas absurde dans la mesure où, dans la seule description de l’univers après le Ragnarök que nous ayons, la fin du poème Völuspá, il n’est fait aucune mention de ces mondes.

En tous cas, c’est sous la plus lointaine racine d'Yggdrasill et la plus au Nord que se trouve Hel, le séjour des humains qui ne sont pas morts au combat. Ici, Jötunheimar (toujours au pluriel), les demeures des géants (géantes et thurses) sont donc placées près de Hel, tout comme celles des nains et des elfes noirs. Ces derniers sont les elfes qui ne vivent pas dans Ásgarðr car les Elfes ‘non noirs’ sont des créatures divines vivant avec les Ases dans Ásgarðr.

Pour une description plus détaillée de l'univers mythique des religions nordiques, je vous renvoie à la version savante de Jan de Vries (cité ci-dessous, pp. 372-392, Das Weltbild).

D’autre part, Jörmungrundr désigne la terre mais l'étymologie du mot est très importante. En effet, grund est le champ, le terrain, mais le sens de jörmun est moins clair. De Vries le relie - dans son dictionnaire - à une forme primitive *ermuna signifiant ‘puissant, grand’. Que la Terre soit un immense champ est assez normal. Mais le même de Vries - dans son Histoire des religions germaniques anciennes (Berlin, 1970 - 1ère édition 1957) - quand il décrit le Dieu Tyr, relie les formes Tiwaz et Irmin tout comme Jakob Grimm l’a fait. On peut bien entendu discuter cela, mais on ne peut pas contester la documentation qu'il assemble sur les formes Irmin, irmingot, eormengrund etc. et les diverses divinités germaniques au nom semblable (Hermegiselus, Ermanaricus, etc.). En d'autres termes, il me semble clair que Jörmungrundr soit, bien entendu, “la terre immense”, mais aussi un dieu - ou la forme masculine d'une déesse - de la Terre, c’est-à-dire le pendant masculin de Jörð, la terre et mère de Þórr.

 

Strophe 26

 

 

Version de Rask

 

Version de Lassen

Mot à mot

Riso raknar,

rann álfravþull,

norþr at Niflheim

njóla sótti;

upp rann [nam] árgjöll

Ulfrúnar niþr,

Hornþyt-valdr

Himinbjarga.

 

Risu racknar,

rann Alfröþull,

nordur ad Niflheim

Niola sokte;

upp nam ar Giöll

Ulfrunar niþur

hornþyt valldur

Himin biarga.

 

Se levèrent les dieux,

courut l'Elf-Halo-Glorieux,

vers le Nord, vers Niflheimr

Njóla (‘nuit’ en langage des dieux) avança;

vers le haut prit [courut] Antique-Vacarme

d’Úlfrún le descendant,

Cor-Souffle-Bruyant le gardien protecteur,

(aux) les Himinbjörg.

 

 

Traduction

 

Les dieux se levèrent

(quand) Sunna courut,

(et, en même temps)

Njóla avança

en direction du Nord, vers Niflheimr ;

le gardien protecteur du cor au souffle de vacarme (Heimdall),

fils d’Úlfrún,

leva Antique-Vacarme (Gjallahorn)

aux célestes havres de tranquillité.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Röðull signifie un halo et gloire. C’est en poésie le soleil, mais son sens propre de ‘halo glorieux’ est aussi intéressant.

Norðr, le nord, est un mot neutre, donc invariant à l’accusatif si bien qu’il signifie aussi ‘vers le Nord’.

Alors que la strophe 24 nous dit que le char du soleil passe au-dessus de Manheimr, cette strophe dit que Njóla, la nuit dans le langage des dieux (c’est nótt dans le langage des humains), s’en va vers Niflheimr. Niflheimr est vu soit comme le monde, soit comme le royaume des morts, différent de Niflhel, le monde souterrain des morts. L'étymologie de la racine nifl- est discutée: elle serait sombre, ou brouillard, ou profond.

Gjöll est lié au verbe gjala, hurler. En poésie, il signifie ‘tapage, alarme’. Le préfixe ár est souvent utilisé pour désigner un objet ou une personne ‘des temps passés’, antique. En tout cas, le lien avec gjala fait de ce ‘tapage’ un puissant vacarme.

Úlfrún signifie ‘Loup-rune’ et c’est le nom d’une des neuf mères de Heimdall.

Niðr a deux sens possibles : soit ‘fils, descendant’, soit ‘en bas, vers le bas’.

Le masculin þytr signifie ‘bruit’ avec la nuance d’être semblable au bruit de l’air, comme celui du vent ou d’un instrument à vent (sifflet, cor etc.).

Valdr ou valdi est celui qui détient, qui garde. Je le traduis ici par ‘gardien protecteur’ alors qu’en anglais je dirai : warder.

Himinbjörg (ciel-sécurité) est le nom de la demeure de Heimdall. Björg est un féminin et donc Himinbjarga ne peut être qu’un génitif pluriel. Lassen le comprend comme le complément de nom de valdr, ce qui est bien sûr possible, mais ne prend pas en compte le pluriel (elle dit : « ruler of Himinbjörg (le maître de Himinbjörg) ». Je préfère ne pas autant torturer la phrase et conserver l’interprétation de Rask qui lit le mot composé Hornþyt-valdr (cor-bruit-gardien) et voir dans le dernier vers un ‘til’ sous-entendu : Heimdall souffle vers (til) toutes les demeures célestes afin de prévenir tous les dieux.

 

Sur ragnarök/ragnarökr

Crépuscule ou jugement ou destin des dieux ?

 

Ce mot ne pose aucun problème de grammaire. Ragna est le génitif pluriel de rögn, les dieux. Mais rök/rökr est un peu plus compliqué, d’autant que certains l’ont compliqué à loisir.

Donc, sachez d’abord que le mot rök est écrit en ancien norrois de telle façon que son ‘ö’ est en fait un ‘o cédille’ mais cela ne crée aucune confusion, tout le monde l’écrit rök à l’heure actuelle.

Ensuite, le mot rökr peut avoir son ‘ö’ écrit comme un ø. De plus la lettre ‘k’ peut être doublée en rökkr. Là aussi, aucune confusion autre qu’artificielle car toutes ces orthographes sont équivalentes.

On en reste donc à distinguer entre rök et rökr.

Dans son Edda, Snorri utilise systématiquement le mot rökr, avec un ‘r’ radical c’est-à-dire qu’il fait rökrs au génitif. Ce mot signifie classiquement ‘obscurité, crépuscule’. Vous voyez donc que Wagner, dans son « Crépuscule des dieux » n’a pas fait d’autre erreur que d’utiliser la forme donnée par Snorri. Il est donc ridicule de ridiculiser ce choix.

Mais les experts se sont aperçu que ce mot n’apparaît nulle part ailleurs chez les auteurs anciens qui utilisent rök. En particulier, il existe plusieurs mots composés sur rök, et aucun sur rökr. Comme je viens de le dire, le sens donné à rökr n’est pas discuté. Par contre, celui de rök varie beaucoup.  : ‘cause, origine ; fait merveilleux, événement’ (C.-V.). De Vries donne : ‘darelegung, grund (explication cause) ; verlauf (exposé) ; schicksal (destinée). Le Lexicon poëticum confond plus ou moins les deux mots, en fournissant cet exemple : rök rökra = tenebræ tenebrarum (‘les ténèbres des ténèbres’, les plus profondes ténèbres).

Enfin, le sens de ‘jugement’ est rencontré en Vieil Haut Allemand. J’utilise souvent ce sens qui rend compte de la ‘condamnation’ appliquée aux dieux. Par ailleurs, quand  un tel conflit se présente, j’ai tendance à essayer de concilier de Vries et C.-V., ce qui me conduit à traduire ragnarök par  ‘le destin des dieux’.

 

Commentaires sur le sens

 

Cette dernière strophe nous permet de comprendre pourquoi l’auteur du poème a cru bon de décrire avec tant de pompe (s. 24) le lever du soleil et pourquoi la s. 25 est si funèbre. Le jour se lève après cette funèbre nuit, et Heimdall va sonner de son cor (le poème dit que Heimdall lève son cor) pour annoncer le jugement des Dieux, le Ragnarök, au cours duquel l'univers sera fracassé.

Beaucoup voient dans ce mythe une influence chrétienne, sans doute à cause du mythe chrétien du jugement dernier. Le Ragnarök est en effet un jugement dernier, mais c'est celui des Dieux, et non celui des humains, et on sait que les Dieux sont condamnés, d'où les traductions plus habituelles de “crépuscule” (Wagner) ou de “l'amère destinée” (Boyer) des Dieux, ou encore le “Schlachtgötter Sturz”, le combat de l'écroulement des dieux (Genzmer). Ce mythe est au fond donc très différent du mythe chrétien. De plus, une autre source de connaissances sur la Ragnarök est le poème Völuspá, en particulier ses dernières strophes, qu’on a l’habitude de qualifier de très ‘chrétiennes. Je m’oppose à cette opinion et je vous renvoie à ma traduction mot à mot des 8 dernières strophes que vous trouverez à  VoluspaNOUV  .