L’enlèvement de Iðunn : kenningar et heiti des strophes 2-13 du Haustlöng

 (Þjóðólfr úr Hvíni (~ 855–930))

 

Plan :             Introduction

1. Les kenningar et leur contexte dans les strophes 2-13

2. Liste de kenningar et les informations cachées qu’ils contiennent

3. Un supplément : « Þjazi aide à comprendre qui est Hræsvelgr »

 

Introduction

 

Ce poème décrit, de la strophe 2 à la strophe 13, le mythe de l’enlèvement de Iðunn, la gardienne des ‘pommes’ qui sont les façonnements, les ‘sköp’, assurant la longue vie des dieux scandinaves anciens, les Æsir. Ces derniers ont une destinée et vont donc mourir quand elle sera accomplie. Mais, visiblement, les décideuses des destinées, les Nornes, n’imposent pas un vieillissement aux Æsir et ils ont donc été capables de façonner des ‘sköp’ par lesquels ils peuvent retarder à l’infini leur vieillissement. Ces sköp sont classiquement présentées sous forme de pommes d’or (et appelées dans le présent poème « l’herbe de grand âge ») et la déesse-elfe Iðunn, femme du dieu de la poésie, Bragi, est chargée d’entretenir leur magie. Pour ‘contrer’ ces sköp, un puissant géant appelé Þiazi force Loki à lui livrer Iðunn et sa magie, puis les installe dans la demeure des géants. En effet, les dieux se mettent à vieillir et menacent Loki de mort s’ils ne récupère pas magie et Iðunn. Loki réussit sa mission et Þiazi, qui s’était lancé à la poursuite de Loki et de Iðunn, est tué grâce à une ruse des Æsir. Ceci est plus ou moins tout ce que l’on sait sur Iðunn et nous verrons que les kenningar de ce poème nous décrivent de façon beaucoup plus détaillée son rôle au sein de la famille des Æsir.

En effet, ce poème regorge de kenningar difficiles à interpréter car elles font allusion à un grand nombre de faits mythologiques sans doute ‘bien connus’ des auditeurs du début du 10ème siècle. Ces strophes sont citées par Snorri Sturluson et la traduction de Faulkes de l’Edda (1987, p. 86-88) en fournit une traduction[1]. Le texte ci-dessous vous présente les kenningar dans leur contexte, suivis d’une liste commentée de ces kenningar. Elles sont aussi intéressantes par le jour particulier qu’elles jettent implicitement sur le sens profond du poème qui n’est pas évident si on se contente de suivre l’histoire qu’il raconte.

 

 

1. Les kenningar et leur contexte dans les strophes 2-13

 

Dans ce paragraphe, les kenningar seront données comme elles apparaissent dans le texte, non pas dans leur forme canonique.

 

 

La version en Vieux Norrois (VN) ci-dessous est celle de Koch dite ‘non-publiée’ dans la Skaldic base à http://www.abdn.ac.uk/skaldic/db.php?id=1438&if=default&table=text (Attention, cette adresse est affectée par des virus)

Dans la suite, les mots ayant même couleur ET même façon de souligner appartiennent à la même kenning.

 

Strophe 2 (la seule strophe traduite par nos soins)

 

Version VN Koch

 

 

2.

Segjǫndum fló sagna

snótar ulfr at móti

í gemlis ham gǫmlum

glammi ó fyr –skǫmmu ;

 

 

 

 

 

 

 

settisk ǫrn, þars æsir,

ár (Gefnar) mat (ou mar) bôru

(vasa byrgi-Týr bjarga

bleyði vændr) á seyði.

 

Traduction mot à mot en face de la version VN

 

 

 

‘Vers’ les raconteurs, vola (prit son vol), de sagas

de la dame le loup, à la rencontre,

dans la forme de vieil aigle parmi les aigles

avec bruit non-avant bref ;

(En changeant minimalement l’ordre des mots)

Vers les raconteurs de sagas, il vola

le loup de la dame, à leur rencontre,

dans la forme d’un vieil aigle parmi les aigles

bruyamment, il y a bien longtemps.

 

 

Il s’assit, l’aigle, là où les Æsir,

de récolte-Gefjon viande/cheval avaient installé

 

(était le barrière-Týr des précipices

peur diminué) sur le foyer.

(En changeant minimalement l’ordre des mots)

L’aigle s’assit là où les Æsir

avaient installé la viande/le cheval de abondance-Gefjon sur le foyer.

(Le barrière-Týr des précipices

était insensible à la peur)

 

Interprétation en prose

 

Le loup de la dame vola, il y a bien longtemps, à la rencontre des diseurs de sagas, sous la forme d’un aigle immensément vieux.

 

L’aigle s’assit là où les Æsir avaient installé le bœuf sur le foyer afin de le cuire.

(Le géant qui allait emprisonner

Iðunn était insensible à la peur)

 

Commentaires sur le vocabulaire de la strophe 2

 

 - Les raconteurs de sagas = ceux qui transmettent la connaissance, les Æsir.

 - fló: les trois verbes flýja, fuir, et flá, voler (dépouiller), fljúga, voler (prendre son vol) peuvent avoir le même prétérit fló.

 - le loup de la dame = Þjazi.

 - hamr, masc. plur. hamir, la peau, la forme, peut faire son datif singulier en ham au lieu du classique hami.

- ó fyr –skǫmmu: ó est une négation; fyr = devant, avant (ici suivi du datif); skǫmmu est le datif de l’adjectif skammr = bref, court.

- vændr, ici sans doute une forme irrégulière du participe passé de vana, diminuer. Vandr peut signifier ‘diminué’ et un être « peur diminué » peut vouloir dire « celui qui est sans peur » mais pourrait aussi signifier qu’il n’est pas courageux de se déguiser ainsi pour aborder les Æsir. De toute façon, les autres possibilités sont également ambigües quant au courage de Þjazi.

 - La ‘chair’ ou le cheval de Gefjon, par allusion au mythe de Gefjon (voir http://www.nordic-life.org/MNG/GylfiGefjonConte.pdf ), est soit un bœuf soit la chair du bœuf, ce qui revient au même ici. Son abondance (ár) souligne qu’il s’agit d’un énorme bœuf.

 - Le « Týr des précipices (byrgi-Týr bjarga)» est un géant et il va « poser une barrière » autour de Iðunn et donc ce kenningar annonce les actions futures de Þjazi. Ce clin d’œil au lecteur montre bien que Þjóðólfr s’adresse à une audience au courant du mythe et seuls le rythme de sa poésie et ses kenningar pourront la surprendre et l’intéresser vraiment.

 

Les kenningar et descriptions de la strophe 2

 

 - Les raconteurs de sagas (Segjöndum sagna) = les Æsir qui maintiennent la tradition en racontant aux humains leurs aventures, aussi appelées des ‘mythes’.

 - le loup/monstre de la dame  (snótar ulfr) = le géant Þjazi qui emporte Iðunn comme un loup s’empare de sa proie.

 - dans la forme de vieil aigle parmi les aigles (í gemlis ham gǫmlum) où un ‘vieil aigle parmi les aigles’ désigne sans doute le plus âgé de tous les aigles.

- l’abondance de la viande de Gefjon (ár Gefnar mat) = un bœuf qui va faire l’objet d’un conflit entre Þjazi et les Æsir et grâce auquel Þjazi pourra forcer Loki à trahir les Æsir.

- le barrière-Týr des précipices (byrgi-Týr bjarga)  = le géant Þjazi qui retiendra Iðunn prisonnière au pays des géants, le pays des falaises.

 

Strophe 3

(Seule la strophe 2 est traduite. Ces résumés sont seulement destinés à indiquer le contexte dans lequel sont énoncées les kenningar).

 

Les parties soulignées ici sont des kenningar ou bien un seul mot donnant une image d’un autre mot (c. à d. un mot métaphorique appelé heiti).

Les ‘notes’ techniques expliquant mes choix sont destinées aux lecteurs intéressés par la langue norroise.

 

 

Résumé

Les dieux n’arrivent pas à désosser le renne faux appât, si bien que ‘l’embellisseur’ des chaînes (les dieux) encapuchonné-d’un-casque dit qu’il y a ici quelque tromperie. La très-sage mouette de la grande vague des saisis par la mort prit la parole depuis l’ancien arbre – l’ami de Hænir ne l’aimait pas.

 

Tormiðluðr vas tívum 

tálhreinn meðal beina; 

hvat kvað hapta snytrir 

hjalmfaldinn því valda; 

margspakr of nam mæla 

már valkastar báru 

(vasat Hœnis vinr hánum 

hollr) af fornum þolli.        

 

Kenningar et descriptions

 

 - Le ‘renne faux appât’ (tál-hreinn = appât-renne) désigne le bœuf qui va servir à ‘appâter’ Loki.

 - Le mot norrois polysémique snytrir, rendu ici par ‘sage-décorateur-fermier’ désigne un artiste qui décore un endroit et il décrit également un fermier soigneux. Ce mot est également lié à l’adjectif snotr signifiant ‘sage, instruit’. Ces sens sont données dans le Lex. Poet. seulement (et donc en latin). Le mot hapt (ou haft) désigne un dispositif pour enchaîner, mais aussi ‘les dieux’. Le ‘dieu encapuchonné d’un casque des chaînes’ (snytrir hapta hjalm-faldinn) désigne un dieu guerrier, ici Óðinn. Nous avons déjà signalé que cette kenning nous fournit deux images associées à Óðinn : l’une, archi-connue, est celle d’un guerrier, l’autre, quasiment ignorée, est celle d’un sage et laborieux paysan ou artisan.

 - La très-sage mouette de la vague des ‘attrapés’ par la mort (margspakr már báru val-kastar). « La très-sage mouette » = Þjazi sous forme d’aigle, la « vague des ‘attrapés’ par la mort » = la masse mouvante de ceux qui sont capturés par la mort. Nous retrouverons plus loin cette image de la foule des morts qui évoque une masse liquide.

 - L’ancien arbre (fornum þolli) = Yggdrasill qui est l’arbre par excellence de la mythologie scandinave. Notez que le poème affirme que Þjazi s’exprime depuis Yggdrasill, ce qui fait penser à Hræsvelgr, l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill.

 - L’ami de Hænir (Hœnis vinr)  pourrait aussi bien être Óðinn que Loki. La suite nous montrera qu’il s’agit de Loki qui, visiblement, déteste cette ‘très-sage mouette’.

 

Strophe 4

Résumé

Le loup/monstre des falaises demande à Meili au pied léger de lui servir une part du renne-appât. L’ami de l’Ase corbeau dut souffler sur le feu. L’avide à la bataille baleine divinité du vent se posa auprès de la sauvegarde des dieux.

 

Fjallgylðir bað fyllar 

fet-Meila sér deila 

(hlaut) af helgum skutli 

(hrafnásar vinr blása); 

ving-rǫgnir lét vagna 

vígfrekr ofan sígask, 

þars vélsparir váru 

varnendr goða farnir.

 

 

Kenningar et descriptions

 

 - loup/monstre des falaises (Fjallgylðir) = Þiazi une kenning très classique pour désigner un géant.

- Meili au pied léger (fet-Meila). Mieli est un fils d’Óðinn, appelé le ‘frère de Þórr’ ailleurs mais sans plus de précisions. Bien que Hœnir ne soit pas un fils d’Óðinn, le contexte oblige à voir là une kenning pour Hœnir, Loki étant ‘encore moins’ un fils d’Óðinn que lui.

 - L’ami de l’Ase corbeau (hrafnásar vinr) = l’ami d’Óðinn = Loki. En ces temps reculés, Óðinn et Loki étaient certainement encore des amis dans la mesure où ils ont été frères de sang. Notez que l’on pourrait tout à fait inverser ces deux kenningar, et faire de Loki le ‘Mieli au pied léger’ et de Hœnir ‘l’ami de l’Ase corbeau’. Cela ne changerait guère le sens du poème.

 - La divinité du vent (vind-rögnir) est bien connue, c’est Hræsvelgr, l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill, dont le nom signifie « gobeur de cadavres et d’épaves » et qui crée les vents en battant de ses ailes. Un autre interprétation est possible car on connait le nom Vinþórr pour parler de Þórr prêt à se battre. Les deux hypothèses désignent Þiazi mais se servir de Hræsvelgr comme d’un heiti à Þiazi est très révélateur.

 - la kenning complète est «vígfrekr vind-vagna rögnir » = l’avide à la bataille vent-baleine divinité, et vind vagna rögnir suggère un énorme aigle divin, qui évoque bien Hræsvelgr.

 - la sauvegarde des dieux (varnendr  goða) : les trois Ases présents ou Óðinn. Notez l’ironie de cette kenning : ils ne vont pas sauvegarder Iðunn et vont de ce chef devenir plutôt le ‘talon d’Achille’ des dieux.

 

Strophe 5

 

Résumé

Le beau et plaisant maître de la terre demanda au fils de Farbauti de découper pour les hommes libres la ‘baleine des courroies grinçantes des printemps’. Le rusé gêneur des Ases déposa sur la table quatre parts.

 

Fljótt bað foldar dróttinn

Fárbauta mög várar

þekkiligr með þegnum

þrymseilar hval deila.

En af breiðu bjóði

bragvíss at þat lagði

ósvífrandi ása

upp þjórhluti fjóra

 

Kenningar et descriptions

 

 - Le beau et plaisant maître de la terre (dróttinn foldar þekkiligr) : Óðinn.

 - le fils de Farbauti (Fárbauta mǫg) est Loki, une kenning classique.

 - Les hommes libres (þegnum dat. plur.) : les dieux. Il est d’usage, quand on décrit un humain dans une kenning, est de l’appeler du nom d’un dieu ou d’une déesse. Même le géant Þjazi est appelé Týr dans la strophe 2. Ici nous avons une instance inverse où ce sont les dieux qui sont désignés comme des ‘hommes libres’.

 - La baleine des courroies qui grincent aux printemps (Hval þrymseilar vára). Le contexte dit que cette kenning complexe désigne le bœuf dont nous avons déjà parlé. Elle a donné lieu à de nombreuses interprétations. Nous pensons qu’il s’agit d’un gros animal (‘baleine’) dont le travail est de tirer des fardeaux qui lui sont attachés par des courroies en cuir. Au printemps, on remet les bœufs au travail et, pour ce premier usage, le cuir des courroies émet des craquements caractéristiques bien connus de ceux qui ont porté des charges tenues par des lanières de cuir.

 - Le rusé dérangeur des Ases (bragðvíss ósvífrandi ása). Qui mieux que Loki peut être à la fois rusé et gênant pour les Æsir ?

 

Strophe 6

 

Résumé

Le sauvagement affamé père de Mörnir dévora furieusement l’ours du joug en racines d’arbre et le sage dieu gardien de la proie frappa le monstre violemment entre les épaules avec un bâton.

iazi dévora furieusement le bœuf et le ‘sage’ Loki le frappa violemment entre les épaules avec un bâton)

 

Ok sliðrliga siðan 

svangr (vas þat fyr lǫngu) 

át af eikirótum 

okbjǫrn faðir Marnar, 

áðr djúphugaðr dræpi 

dolg ballastan vallar 

hirði-Týr meðal herða 

herfangs ofan stǫngu.

 

 

Kenningar et descriptions

 

 - sliðrliga svangr faðir Marnar = le sauvagement affamé père de Mörnir c’est à dire Þjazi dont la goinfrerie est ici soulignée. Dans la traduction d'Eysteinn Björnsson de Þórsdrápa 7 (https://notendur.hi.is//~eybjorn/ugm/thorsd00.html ) Þórr est “þverrir barna mörnar” = un diminueur des enfants de Mörn.

 - ok-bjǫrn eiki-rótum = joug-ours en ‘bois de chêne’-racines = l’ours du joug en racines d’arbre. Nous voyons que ce bœuf, au fond acteur très secondaire, reçoit les kenningar les plus complexes de la part de Þjóðólfr.

 - dólgr = monstre, un mot pour désigner Þjazi tout au long de ce poème.

 - djúphugaðr hirði-Týr herfangs = ‘esprit profond’ (sage) gardien-dieu de la proie’ c’est à dire le sage dieu gardien de la proie, ce que Loki est supposé être. Il garde ce fameux bœuf, la proie, mais le qualifier de sage paraît bien ironique ici.

 

Strophe 7

 

Résumé

Tous les dieux purent observer que la cargaison des bras de Sigyn restait attaché au bâton et au père adoptif de la déesse du ski. La bâton était fixé au spectre du pays des géants ainsi que les mains de l’ami de Hœnir.

 

 

Þá varð fastr við fóstra 

farmr Sigvinjar arma, 

sás ǫll regin eygja, 

ǫndurgoðs, í bǫndum; 

loddi rô við ramman 

reimuð Jǫtunheima, 

en holls vinar Hœnis 

hendr við stangar enda.

 

Kenningar et descriptions

 

- la cargaison des bras de Sigyn  (farm Sigvinjar arma). Sigyn est la femme de Loki et la ‘cargaison’ de ses bras est Loki.

 - Le père adoptif de la déesse du ski (fóstra öndurgoðs: déesse du ski = Skaði, une géante). Son père adoptif est Þjazi.

 - Le spectre du pays des géants (reimuð  Jǫtunheima) est Þjazi. Cette kenning est particulièrement frappante, elle parle de Þjazi comme s’il était déjà mort.

 - L’ami de Hœnir (vinr Hœnis) est Loki car le contexte dit qu’il est attaché au bâton et il est seul à pouvoir être ainsi désigné.

 

 

Strophe 8

 

Résumé

L’oiseau sanglant [ou, ‘en sueur’] vola longtemps avec le dieu savant , une bonne prise. Ainsi lourd était Loki l’aérien, et le bon ami de Þórr était prêt à se disloquer. Le père du loup ‘mendier-à’ (supplier) le compagnon amical de Miðjung.

(Þjazi, avec sa bonne prise, vola longtemps avec Loki, si bien que Loki était prêt de se disloquer. Loki a ainsi été obligé de mendier la paix de Þjazi.)

 

 

Fló með fróðgum tívi 

fangsæll of veg langan 

sveita nagr, svát slitna 

sundr ulfs faðir mundi; 

þá varð Þórs of-rúni 

(þungr vas Loptr of sprunginn) 

málunaut, hvat's mátti, 

miðjungs friðar biðja.

 

 

Kenningar et descriptions

 

 - L’oiseau de sang (ou de sueur) (nagr sveita) est Þjazi.

 - le dieu savant (ou « le dieu au sexe incertain et à la sagesse brouillonne ») (fróðgum tívi) est Loki, décrit ici de façon aussi floue qu’il est lui-même. (« dieu savant » est la traduction classique qui sera discutée dans la Note ci-dessous).

 - La bonne prise (fangsæll) dénote Loki. Mais on dit aussi d’une femme qu’elle est une ‘prise’ quand on s’est marié avec elle : par exemple, l’expression « fá konu fangi » signifie « se marier à une femme ». Ce fangsæll a aussi des sous-entendus sur le fait que Loki est une telle ‘prise’, collé à Þjazi par son bâton.

 - Le père du loup (ulfs faðir): sous-entendu, le loup est Fenrir, un des fils de Loki.

 - le ‘sur’-ami (le grand ami) de Þórr (Þórs of-rúni): une façon humoristique d’appeler Loki dans la mesure où Þórr déteste visiblement Loki.

 - ‘þungr Loptr of sprungin ’= ‘le pesant aérien disloqué’ : encore une façon de se moquer de Loki qui est habituellement surnommé « l’aérien » alors qu’ici, il tire de tout son poids sur ses articulations disloquées en étant pendu au bâton attaché au dos de Þjazi.

 - ‘málunaut miðjungs’ = l’ami cher de Miðjungr. Miðjungr est le nom d’un géant et les multiples hypothèses qui tentent de se servir du sens de ce mot (la plus simple est ‘le demi-jeune’) désignent surement Þjazi mais ne constituent pas une kenning valide. Nous manquons certainement d’une information relative à Miðjungr. Le texte dit que Loki est forcé à mendier la  paix de l’ami de Miðjung. En vieux norrois, on mendie quelque chose (génitif, ici friðar) de quelqu'un (datif, ici málunaut qui est de fait un accusatif).

 

Note sur le kenning  með fróðgum tívi de la strophe 8 – vers 1, traduite habituellement par «avec le dieu savant » :

La préposition með peut commander un datif or un accusatif. La traduction habituelle « savante/sage déité » suppose que ‘fróðg’ est équivalent à fróðr et que tívi est un datif irrégulier (qui aurait dû prendre la forme normale : tiva). De plus, Loki vient juste d’agir stupidement en frappant un être surnaturel visiblement combatif : il ne s’est pas conduit de façon sage, il ne peut être fróðr que par ironie. Tout ceci est très troublant et je suggère que l’intention de Þjóðólfr était de ridiculiser Loki en rappelant qu’il n’est pas une déité réellement masculine. Pour ceci, il utilise le mot tívi non pas comme un masculin faible (son genre normal) mais comme un neutre normal de la 2ème déclinaison, qui a en effet un datif et un accusatif en tivi. Cette hypothèse nous permet alors de lire fróð-gum comme ‘sage-agaceur’ à l’accusatif, comme si lui, Loki, transportait ou faisait plaisir à Þjazi [Comme c’est en réalité Þjazi qui transporte Loki, gumr devrait être au datif]. La traduction classique évite ce problème mais une interprétation ironique est parfaitement possible. Dans ce cas, með (+ acc.) fróð-gum tívi prendrait le sens de : «emporté par la déité à la sexualité indécise et faiseur d’histoires » qui qualifie assez exactement Loki.

 

 

Strophe 9

 

Résumé

Le buisson de la famille d’Ymir demanda au faiseur de sagas de conduire (à lui) la jeune femme apaise-douleur qui connaît l’herbe de grand âge des Æsir.

Le ceinture-voleur du Brising des dieux amena alors la dise des ruisseaux de la source de la récolte dans la maison du rocher-roi.

 

Sér bað sagna hrœri 

sorgœran (or sorgeyran)  mey fœra,

þás ellilyf ása, 

áttrunnr Hymis, kunni; 

Brunnakrs of kom bekkjar 

Brísings goða dísi 

girðiþjófr í garða

grjót-Niðaðar siðan.

 

Kenningar et descriptions

 

- Le faiseur de sagas (sagna hrœri) : l’expression est utilisée dans le sens de celui qui ‘fait des histoires’ c’est à dire un des ces êtres, comme Loki, qui ne laissent jamais tranquille leur environnement.

 - Le buisson de la famille d’Ymir (átt-runnr Hymis): Þjazi. La notion d’arbre familial nous est familière, et ce ‘buisson’ est un arbre généalogique. Il faut penser que l’arbre du monde est un élément essentiel de la spiritualité norroise et parler d’un ‘arbre généalogique’ paraîtrait bien prétentieux, un simple buisson est mieux approprié !

- Sorgœran/sorgeyran. Sorgeyan peut soit s’appliquer à Iðunn avec les sens de ‘celle qui apaise la douleur’, soit sorgœran s’appliquer à Loki avec le sens de ‘fou de douleur’. Comment l’habileté poétique de Þjóðólfr a pu produire ce petit miracle se comprend au prix d’explications très techniques que j’ai rejetées un peu plus bas.

- L’herbe de grand âge des Æsir (ellilyf ása): le mot ‘herbe’ est utilisé ici pour résumer l’ensemble des façonnements magiques (les sköp) qui permettent de retarder les vieillissement. Dans la mythologie norroise, cette ‘herbe’ est plus couramment représentée comme des pommes d’or dont Iðunn est chargée, et qui permettent aux Æsir de ne pas vieillir bien que leur destinée les condamne à mourir un jour lointain, de date indéterminée.

- La ceinture-voleur du Brising des dieux (Brísings-goða dísi girðiþjófr). Loki a encore ‘fait une histoire’ pour humilier Freyja qui était sans doute très fière de son collier dit, « des Brising », lequel affichait son pouvoir féminin. Voyez une version paganisée de ce mythe à http://www.nordic-life.org/MNG/BrisingamenConte.htm .

- La dise des ruisseaux de la source de la récolte (dísi bekkjar brunnakrs): les récoltes sont considérées comme une manifestation de la magie de la terre, et cette magie a une ‘source’ dont les bienfaits se répandent comme des ruisseaux sur tout le pays. Iðunn, souvent considérée comme une pourvoyeuse de plaisir, est ici clairement désignée comme une déesse de la fertilité ce qui la rapproche de Freyja et de Freyr – qui, lui, est devenu le dieu de la fertilité agricole.

- La maison du rocher-roi ([í] garða grjóf-Niðaðar): la maison du roi en pierre. La traduction « la maison du roi des pierres » ferait une double allusion à la demeure de Þjazi alors que ce kenning évoque plutôt la maison de quelqu’un qui, lui-même, est rugueux, sans douceur (voir la Note 1 pour une explication grammaticale). Le sort de Iðunn, dont on peut supposer qu’elle va être utilisée à « fournir du plaisir » aux géants, risque d’être très douloureux. D’ailleurs, c’est une constante de la civilisation norroise de décrire le sentiment d’horreur de toute femme destinée à côtoyer de trop près les géants.

 

Explications grammaticales relatives au choix entre sorg-œran/eyran.

 

La compréhension du mot sorgœran a été disputée. Du fait que œr soit parfois équivalent à eyr est illustré par le nom du récipient de l’hydromel de la poésie, orthographié óðreyrir ou óðrœrir. On peut donc lire soit sorg-œran, soit sorg-eyran.

La partie sorg signifie ‘douleur’.

Le choix classique  de voir en sorg-œran un adjectif masculin à l’accusatif conduit à associer un adjectif à l’accusatif (sorgœran) à un substantif au datif (hrœri). Cependant, ce choix s’accorde parfaitement bien au contexte d’un Loki pendu au bâton collé au dos de Þjazi.

Pour éviter cette difficulté, nous préférons les considérer comme des nominalisations classiques d’un verbe en –a en un substantif en –an qui font ‘an’ à l’accusatif et datif singuliers). Un exemple parmi d’autres est celui du verbe drottna (commander) qui produit le substantif féminin drottnan (commandement), qui fait drottnan à l’accusatif et au datif singuliers.

Du coup, sorgœran peut aussi bien être associé au datif qui le précède (hrœri, ‘faiseur’ – désignant Loki) qu’à l’accusatif qui le suit (mey, jeune fille – désignant Iðunn). Dans ce cas sorgœran a été choisi pour respecter le contexte. Pour la jeune fille, encore à cause du contexte, on va lire sorgeyran (‘douleur-apaisement’) et décrire ainsi Iðunn comme ‘la jeune fille qui apaise la douleur’. La strophe 11 va l’appeler « munstœrandi mey », la jeune femme qui est « amour-‘augmentante’ », ce qui sous-entend qu’en plus d’épargner les douleurs, elle peut apporter du plaisir.

 

Quelques mots sur l’historique de sorgœran

 

Le tome A de « Den Norsk-Islandske Skjadedigtning, p. 18 » de Finnur Jónsson (1912) donne le contenu verbatim des manuscrits. On lit alors deux formes possibles « sorg eyra » et « sorg eura ». La forme « sorgœran » n’apparaît que dans le tome B, qui contient le rendu personnel de Finnur Jónsson, montrant c’est lui qui a décidé de rattacher cet adjectif à Loki et non pas à Iðunn.

Ceci étant, vous aurez noté que j’ai utilisé son émendation en –an.

 

Note 1 sur grjót-Niðaðar

 Niðuðr (ici au génitif) est le nom du roi qui kidnappe et rend infirme le ‘forgeron Völundr’. On sait donc qu’il est un symbole d’un roi que sa brutalité va conduire au désastre. Les mots composés sur grjót ne sont jamais construits en le mettant au génitif ce qui est habituellement considéré comme une adjectivisation du mot. Ainsi, le sens canonique de grjót-chose est ‘chose pierreuse ou en pierre’ et non pas ‘chose des pierres ou chose de la pierre’.

Ici grjót-Niðaðar signifie donc ‘du roi rugueux et brutal, au destin malheureux par sa faute’.

 

 

 

Strophe 10

 

Résumé

Les habitants des bords pentus (ou brillants) ne se désolèrent pas que soit venue du sud avec les géants les ‘vagues du tourbillon’ [ou ‘celle qui travaille à la concorde et à l’amour’] ; la famille entière de Freyr devint vieille et grise ; les ‘sacrés’ étaient plutôt laids.

 

Urðut brattra barða 

byggvendr at þat hryggvir; 

þá vas með jǫtnum 

unnr nýkomin sunnan; 

gættusk allar áttir 

Ingvifreys at þingi 

(váru heldr) ok hárar 

(hamljót regin) gamlar.

 

 

Kenningar et descriptions

 

- Habitants des bords pentus (ou ‘brillants) (bjartra barða byggvendr) : Les ‘bords pentus ou brillants’ sont des falaises et présenter les géants comme des ‘habitants de falaises’ est une kenning classique.

- ‘Vagues du tourbillon’ [ou ‘celle qui travaille à protéger’] (Ið - unnr). Þjóðólfr présente le nom d’Íðunn de sorte à en faire une kenning - Íð með jötnum unn - [unn est l’accusatif de unnr (les vagues) et, justement, Íðunn est à l’accusatif dans cette phrase] qu’il lit donc comme iðu-unnr (vagues du tourbillon) avec ‘með jötnum’ au milieu pour bien séparer les deux parties de sa kenning et où un seul 'u' compte pour deux. Le dictionnaire étymologique de De Vries fournit l’étymologie suivante, “ið = une action” suivi de “unna = offrir, aimer”, plus vraisemblable mais moins en accord avec la kenning ‘liquide’ pour Þjazi « loup de la vague déferlante des cadavres et des épaves » donné dans la strophe suivante. Ainsi, Iðunn, « tourbillon » entre en relation avec Þjazi, « vague déferlante ». Ceci est une allusion au fait qu’après son enlèvement, Iðunn est assimilée au monde des géants et traitée comme telle.

- La famille entière de Freyr (allar áttir Ingvifreys) : le ‘clan’ de Freyr, c’est dire les Æsir.

 

Strophe 11

 

Résumé

(Jusqu’à ce que le loup, déferlante des cadavres et des épaves de Gefn, la serveuse de bière soit trouvé, et que l’irritant serviteur et l’esprit de fraude de-Gefn, la serveuse de bière soit enchaîné).

Le leader en colère parla ainsi : tu seras exclu Loki sauf si, par ruse, tu ramènes la fameuse jeune fille qui augmente l’amour des chaînes.

 

Unz hrynsæva hræva 

hund ǫlgefnar fundu 

leiðiþirr ok læva 

lund ǫlgefnar bundu; 

þú skalt véltr, nema, vélum, 

- vreiðr mælti svá - leiðir 

mun stœrandi mæra 

mey aptr, Loki, hapta.

 

Kenningar et descriptions

 

- Le loup de la déferlante des cadavres et des épaves de Gefn, la serveuse de bière (hund hrun-sæva hræva öl-Gefnar): « Gefn, la serveuse de bière » : Gefn est un nom de déesse et Iðunn est décrite comme une porteuse de plaisir. La « déesse pourvoyeuse de plaisir » est donc encore Iðunn. Nous savons que le « loup de Iðunn » est Þjazi et il est qualifié de « déferlante des cadavres et des épaves ». Ceci évoque donc une mer de cadavres et d’épaves dont les vagues déferlent sous l’influence de Þjazi. Ceci n’en fait pas une sorte de ‘tueur universel’ mais plutôt une sorte de ‘croquemort universel’ : il est chargé de porter les cadavres et les épaves par vagues s’abattant sur les rives de Hel un peu comme Charon dans la mythologie grecque. Il cependant ici appelé un ‘loup’, qui signifie aussi ‘monstre’ si bien qu’il est vu comme un monstrueux transporteur des cadavres et des épaves.

 - L’irritant serviteur et l’esprit de fraude de Gefn, la serveuse de bière (leiðiþir ok læva lund öl-Gefnar). Nous venons de voir que cette dernière expression désigne Iðunn et « l’irritant serviteur » qui était chargé cuire la viande est Loki et on peut en effet dire qu’il a ‘fraudé’ la liberté de Iðunn pour se libérer de Þjazi.

 - Le leader en colère (vreiðr leiðir). L’usage est de voir Ingvifreyr dans ce leader car c’est sa ‘famille’ qui souffre comme l’indique la strophe 10. Þórr est habituellement le dieu qui se met en colère et qui menace de tuer Loki, et Óðinn est le leader de tous. Thjoðorlfr peut ici faire allusion à ces trois dieux. 

 - La fameuse jeune fille qui augmente le délice des chaînes (mun stœrandi mæra mey hapta). Le sens propre du mot haft/hapt est celui de ‘menottes’. Ce mot désigne par métaphore les ‘puissances’ et donc les dieux. En tous cas, cette façon de parler souligne que les ‘puissants’ nous enchaînent, une formule très moderne. Ici, il est de plus possible que cela désigne aussi les géants qui viennent justement d’enchaîner Iðunn pour leur propre ‘délice’. Il s’agit évidemment de Iðunn encore dans son rôle de pourvoyeuse de plaisirs amoureux pour les ‘puissants’.

 

Strophe 12

 

Résumé

J’ai entendu (dire) que l’épreuve de l’âme de Hœnir (Loki) en retour les Æsir  de leurs délices/jeux, il vola ‘augmenté’ de la peau d’un faucon, et le vigoureux dieu père de Mörn à l’esprit tourné vers le mal (Þjazi ) provoqua en direction du fils du faucon (Loki) un coup de vent d’aigle du jeu-lames des plumes (Hræsvelgr).

 

Heyrðak svá, þat (siðan 

sveik opt ásu leikum) 

hugreynandi Hœnis 

hauks fló bjalfa aukinn, 

ok lómhugaðr lagði 

leikblaðs reginn fjaðrar 

ern at ǫglis barni 

arnsúg faðir Marnar.

 

Kenningar et descriptions

 

- L’épreuve de l’âme de Hœnir (hugreynandi Hœnis). Loki et Hœnir sont amis dans ce poème et on n’imagine pas un Loki qui ne chercherait pas à éprouver même ses amis.

- Les délices/jeux (des Æsir) (leikum). Loki a ‘escroqué’ les Æsir de leurs jeux (organisés par  Iðunn ou Iðunn elle-même) en faveur de Þjazi dans la s. 9. Dans la 12 il ‘escroqua en retour’ (sveik opt) les Æsir (ásu accusatif pluriel de áss) de leurs jeux (leikum : datif pluriel – selon la construction grammaticale du verbe svíkja = dérober quelqu’un [acc.] de quelque chose [dat.]) où les ‘jeux des Æsir’ désignent les activités de Iðunn.  Leikum peut  être le datif pluriel soit de leika (compagne, une poupée, un jouet sexuel) soit de leikr  (jeu, sport) ici au pluriel si bien que Iðunn elle-même est plutôt une ‘organisatrice des jeux’ ou une livreuse de  ‘jouets sexuels’. Dans un article passionant, « The Rights of the Player », Terry Gunnell rappelle l’existence et l’importance sociale de tous ces leikarar (amuseurs, jongleurs, chanteurs, musiciens) et souligne que (après la christianisation) les lois ‘refusaient de leur donne un statut juridique de citoyens – tout comme en France jusqu’au 18ème siècle. Ceci peut nous laisser supposer que Iðunn jouait chez les Æsir un tel rôle. D’autre part, tous ces leikarar avaient le comportement ‘insupportable’ d’individualistes railleurs, un peu à la manière de Loki. Si bien que le couple ‘interdit’ Loki-Iðunn a bien pu jouer le rôle d’un couple de leikarar chargés d’amuser les dieux, comme les leikarar humains amusaient les grands de ce monde. Je ne peux pas développer plus maintenant mais ceci fera l’objet d’une recherche à venir.

Nous pouvons donc rajouter aux kenningar associés à Iðunn l’expression ásu leikum soumise ici à la syntaxe du verbe svíkja mais ayant la forme canonique ásu leikr ou ásu leika.

- Le roi, père de Mörn (regin faðir Marnar) à l’esprit tourné vers le mal (lómhugaðr) est Þjazi.

- Le fils du faucon (ǫglis barni). Ici Loki est sous forme de faucon et le poète désire souligner sa petite taille face à celle de l’énorme Þjazi. Visiblement, la force de Þjazi semble dominer des Æsir et ceux-ci sont tous effrayés en voyant ce monstre immense se précipiter vers eux.

- L’aigle du jeu-lames des plumes (arnsúg leikblaðs fjaðrar). On peut évidemment voir là une kenning pour Þjazi mais il vient d’être désigné par une longue kenning si bien qu’il peut être judicieux de voir ici une kenning pour quelqu’un d’autre. L’aigle Hræsvelgr qui « avale les cadavres et les épaves » (c’est ce que signifie son nom) au sommet d’Yggdrasill est en effet chargé de créer les vents et les tempêtes avec ses ailes. Il utilise ses plumes comme de gigantesques lames pour engendrer des tempêtes. Cette kenning désignerait alors expressément Hræsvelgr dont le nom devient alors un heiti pour Þjazi. Les deux géants sont alors plus ou moins confondus ici.

 

Strophe 13 (quatre premiers vers)

 

Résumé (quatre premiers vers)

Les ginnregin (puissances sacrées) commencent vite à faire brûler des tiges accompagnées de copeaux et le fils de l’amoureux de Greip est roussi. Son voyage fut interrompu.

 

Hófu skjótt, en skófu, 

skǫpt, ginnregin, brinna, 

en sonr biðils sviðnar 

(sveipr varð í fǫr) Greipar. 

….

 

Kenningar et descriptions

 

- Ginnregin (ginn-regin). Regin désigne les ‘puissances divines’ et le préfixe ginn- qualifie ce qui est particulièrement sacré, ‘saint’ , ‘grand’. Les Æsir sont appelés ici ginnregin alors que d’autres poèmes semblent placer plus haut les ‘ginnregin dans la hiérarchie divine (si tant est qu’il en existe une).

- Le fils de l’amoureux de Greip (sonr biðils Greipar : Þjazi. Les kenningar relatives à Þjazi font penser qu’il appartient aux toutes premières générations de géants. Indépendamment, Greip est le nom d’une géante qu’on rencontre dans le poème appelé ‘Éloge de Þórr’ (Þórsdrápa) mais on ne sait rien sur le rapport entre elle et la fiancée du père de Þjazi. Elles peuvent être deux différentes personnes portant le même nom.

 

 

2. Liste de kenningar et les informations cachées qu’elles contiennent

 

 

Ce poème utilise un nombre considérable de kenningar et nous commenterons certaines de celles relatives à Hœnir, Óðinn, Loki, Iðunn et Þjazi car elles révèlent des aspects soit secrets soit inattendus de ces personnages. Le rôle des ‘géants’ dans la mythologie m’est jusqu’à présent apparu mystérieux et illogique en un certain sens. J’essaierai de vous faire partager ce que ce poème m’a fait découvrir.

 

Dans cette partie, les kenningar seront données dans leur forme canonique, non pas comme elles apparaissent dans le texte.

 

Hœnir

 

Il est appelé ‘Meili au pied léger’ (fet-Meili) dans la S 4. Je ne pense pas que cela soit porteur de connaissances importantes pour ce poème. De Vries pense qu’on peut rapprocher, entre autres, son nom du substantif hani, un coq. Dans ce cas, c’est l’aspect chanteur du coq qui serait utilisé pour désigner Hœnir. L’hypothèse farfelue de Richard North d’en faire un ‘coquelet’ afin d’en souligner l’aspect vantard est inutile sauf pour soutenir d’autres affirmations encore plus tirées par les cheveux.

 

Óðinn

 

S 3 : (snytrir hapta hjalm-faldinn) L’encapuchonné-d’un-casque ‘embellisseur’ des chaînes (les dieux),  Óðinn.

Le nominatif snytrir peut poser un problème dans la mesure où C-V et deVries ne donnent que snyrtir (polisseur, nettoyeur). Seul Lex.Poet. donne aussi snytrir « celui qui orne, qui embellit ». Ce mot comporte aussi l’idée de quelqu’un de soigneux qui embellit sa terre comme le fait un bon jardinier. Óðinn est déjà accablé de fonctions diverses dans la mythologie scandinave mais, cette fonction de dirigeant soigneux qui embellit sa famille ne se trouve, je crois, que dans ce poème. Dans la mesure où il a été écrit dans une Scandinavie encore fortement païenne, il est difficile de voir là une influence chrétienne. Il est vrai que le Christ présente aussi cet aspect de ‘berger attentif’ aux chrétiens mais il protège certains humains et non pas d’autres dieux que lui-même.

Óðinn est aussi décrit comme étant coiffé  d’un casque, ce qui définit un guerrier (ou une guerrière dans le cas de Sigrdrífa) et nous présente un chef guerrier bienveillant et près de ses troupes, comme l’étaient certainement les nombreux dirigeants scandinaves qui ont été qualifiés de « dilapideurs de l’or » pour souligner leur générosité .

 

Hapt ou aftr signifie une menotte mais aussi ce que nous appelons une ‘chaîne’ pour attacher une personne. Ici au génitif pluriel. C’est une façon classique de parler des dieux en général. Bien évidemment, cette façon de parler souligne le pouvoir qu’ont les dieux sur les humains.

 

S 4 : l’Ase corbeau (hrafnáss), une kenning classique pour désigner Óðinn.

 

S 5 : (dróttinn foldar þekkiligr) le maître de la terre beau-et-plaisant.

L’adjectif þekkiligr, signifiant beau ou plaisant, se trouve dans le vers 3, alors que foldar dróttinn est dans le premier vers. En fait, le seul autre nominatif que þekkiligr pourrait peut-être qualifier est un autre adjectif de la ligne 6, bragðvíss (fourbe, rusé), qui désigne Loki. C’est pourquoi on n’hésite pas à associer þekkiligr et dróttinn (prince, dirigeant), bien qu’Óðinn ne soit pas présenté comme tel dans les textes mythologiques.

Là encore, nous rencontrons l’image d’un Óðinn plaisant, ce qui n’est pas du tout classique (et ‘beau’ n’est pas habituellement sa qualité principale). Encore une fois, cette qualification évoque un chef guerrier attaché à ses hommes.

 

Son éventuel aspect ‘plaisant’ est connu pour se manifester rarement. On dirait que le poète Þjóðólfr cherche à calmer Óðinn car il (Þjóðólfr) va conter une histoire dans laquelle il (Óðinn) n’est pas franchement ridiculisé mais où il aurait dû se monter plus méfiant afin d’empêcher le comportement irresponsable de Loki. De plus, le ‘conte’ qui fait un parallèle entre la destinée de Iðunn  et celle de Skaði, http://www.nordic-life.org/MNG/Idun&Skadi.htm   nous montrera  qu’il s’agit là de la première défaite d’Óðinn, son premier pas vers la mort car la « déesse de longue vie » ne peut pas revenir indemne du séjour des géants. De façon similaire, Hervör (voyez le conte correspondant à http://www.nordic-life.org/MNG/MytheHervor.htm ) ne peut pas revenir indemne d’un séjour dans un tertre mortuaire, comme le déclarent trois personnages de Hervarar saga ok Heiðreks : d’abord le berger qu’elle rencontre, puis Angantýr (son père mort à qui elle vient réclamer un héritage), et enfin elle-même.

 

S 5 : la sauvegarde des dieux (varnendr  goða). 

 

Loki

 

S 4 : L’ami de l’Ase corbeau (hrafnáss vinr) = l’ami d’Óðinn.

S5 : Le fils de Farbauti (Fárbauta mǫgr), le rusé dérangeur des Ases (bragðvíss ósvífrandi ása).

 

S 6. Esprit profond (sage) gardien-dieu de la proie (djúphugaðr hirði-Týr herfangs).

S 7 : Cargaison des bras de Sigyn (farm Sigynjar arma).

S 8 : La bonne prise (fangsæll ),  le ‘sur’-ami (le grand ami) de Þórr (Þórs of-rúni) et le pesant aérien disloqué (þungr Loptr of sprunginn), le dieu savant  (fróðr Týr), le père du loup (ulfs faðir), l’ami cher de Miðjungr  málunautr miðjungs.

S 9 : Le remueur/faiseur de sagas ‘fou de douleur’ (sagna sorgœran hrœrir)  (voir les explications grammaticales sur les kenningar associées à Iðunn dans la s. 9) et le ceinture-voleur du Brising des dieux (Brísings-goða dísi girðiþjófr).

S. 11 : L’irritant serviteur (leiðiþir) et (ok)  esprit des fraudes de Gefn, la serveuse de bière (læva lund öl-Gefnar)  où Gefn, la serveuse de bière = Iðunn.

S 12 : l’intelligence de Hœnir éprouvant (hugreynandi [hug-reynandi : ‘intelligence-éprouvant’]  Hœnis)  et le fils du faucon (ǫglis barn).

 

Presque toutes les kenningar de Loki sont ironiques. Il a été peut-être dans le passé l’ami d’Óðinn et il n’a jamais été celui de Þórr. Qu’il soit le fils de Farbauti nous rappelle qu’il est de la race des géants. Selon certaines légendes, il serait responsable des tremblements de terre chaque fois que sa femme, Sigyn, va vider la cuvette où elle recueille le venin du serpent qui vit au-dessus de lui, certaienment une ‘cargaison’ lourde à porter.  La kenning ‘cargaison des bras de Sigyn’ parle de lui comme une marchandise bien qu’elle contienne aussi l’idée que Sigyn tienne à son Loki.

Il est certainement intelligent mais non un ‘esprit profond’, d’ailleurs le mythe conté dans ce poème illustre plutôt une forme de bêtise de sa part. La « bonne prise » en fait un gibier ou, de façon allégorique, un être féminin (en norrois, une femme mariée peut être appelée une ‘prise’), ce qui renforce l’impression de sexualité imprécise qu’il dégage. En nos temps de libéralisme sexuel, cela pourrait devenir presqu’un compliment mais ceci lui est systématiquement reproché dans les anciens textes. Le « pesant aérien disloqué » est une façon humoristique de décrire un Loki dont l’épaule se disloque sous l’effet de son propre poids alors qu’il est très souvent appelé « l’aérien » dans la littérature norroise. Le « remueur de saga » correspond à notre « faiseur d’histoires » et non pas à un créateur de sagas. L’épisode du vol du collier de Freyja le présente comme un minable jaloux de la puissance féminine et, d’ailleurs, il ne pourra pas conserver son larcin. « L’irritant serviteur » le présente dans une condition subalterne qu’il n’est même pas capable d’assumer correctement. « L’esprit de fraude de Iðunn » souligne fait que le rapt de Iðunn est en fait dû à une ‘fraude’ de Loki par laquelle il a pu favoriser l’enlèvement de Iðunn.

l’intelligence de Þjazi qui piège bien Loki et donc à la stupidité de ce dernier qui cherche une vengeance ridicule en frappant Þjazi avec un bâton. La kenning sur l’épreuve qu’il fait subir à l’âme de Hœnir insiste sur son aspect « faiseur d’histoires » et celui sur le « fils du faucon » le présente bien une sorte de ‘coquelet’ inventé par Richard North , sa taille réduite par rapport à celle de Þjazi est ainsi soulignée.

 

Iðunn

 

Elle est appelée dans la

s. 9 (sorgeyran meyr), ‘la jeune femme apaise-douleur’ et (dís bekkjar brunnakrs) ‘dise des ruisseaux de la source de la récolte’ (revoir la discution à laq fin de l’analyse de la strophe 9)

 

Discussion de dísi (dise, déesse) bekkjar (ruisseau, gén. plur.) brunn-akrs (source-récolte, gén. sing.)

Le mot dísi lui-même pose un problème. Le pluriel ‘canonique’ de dís est dísir qui fait dís à l’accusatif singulier qui est imposé par la structure de la phrase (Þjazi emmène Iðunn). On peut alors supposer que Þjóðólfr a choisi un pluriel en –ar dont une des formes peut faire un accusatif singulier en –i, dísi.

Que Iðunn soit une déesse de la fertilité des récoltes n’est pas un de ses attributs connus. Il est cependant raisonnable de faire confiance à Þjóðólfr (voyez aussi les commentaires des strophes 10 et 11).

 

s 10 (Ið - unnr) ‘vagues du tourbillon’ (iða = tourbillon et unnr = vagues)’ ou ‘celle qui travaille (iðja = agir) à la concorde et à l’amour (unna = accorder, aimer)’.

Que Iðunn soit une déesse d’un amour plutôt producteur de concorde que d’enfants est aussi une fonction qui ne lui est pas attribuée d’habitude. Un tourbillon emmène au fond, les vagues emmènent au loin, l’interprétation formée sur iða - unnr semble un peu creuse. Les explications de la strophe 11 vont lui donner du sens.

 

s. 11 (öl-Gefn) ‘Gefn, la serveuse de bière’ et la (munr stœrandi (amour ‘augmentante’) mæra meyr (fameuse jeune fille) hapta (des chaînes) ‘fameuse jeune fille qui augmente l’amour des chaînes’ (les chaînes = les Æsir).

Le rôle indirect d’une serveuse de bière est de créer une ambiance favorable à la une concorde entre les buveurs, ce qui confirme qu’Iðunn soit « celle qui travaille à la concorde » comme le dit la deuxième kenning de la strophe 10.

La strophe 11 du poème explique aussi qu’elle est les vagues  (l’entraîneuse !) qui conduisent les dieux jusqu’au « tourbillon » du plaisir, ce qui justifie maintenant « les vagues du  tourbillon » de la strophe 10.

Toutes les kenningar de Iðunn sont fortement laudatives et seul un christocentrisme latent peut voir là un reproche lié à une sexualité supposée exubérante. C’est possible, mais ce n’est même pas ce que dit le poème où elle se contente de créer une ambiance euphorique, tout comme une entraîneuse de cabaret ou un baladin. D’ailleurs, on oublie un peu vite que les pommes de jeunesse dont elle a la maîtrise portent implicitement les caractères de la jeunesse : puissance intellectuelle, physique et génétique.

 

s. 12 : Comme cela a été commenté dans la description de la strophe 12, les kenningar : ásu leikr ou ásu leika peuvent être appliqués à Iðunn.

La jeune femme ‘apaise-douleur’, ‘Celle qui travaille à protéger’, ‘Gefn, la serveuse de bière’, les ‘délices/jeux des Æsir’ font de Iðunn une protectrice des Æsir ce qui conforte son aspect de ‘maîtresse des pommes d’or’. Il est aussi clair que l’organisatrice des jeux ou des délices peut éventuellement jouer un rôle que la morale chrétienne réprouve (la sexualité et acteur de théatre). Ce thème sera repris avec insistance dans la strophe 12 sous la forme du heiti leikur, nominatif pluriel de leika (délice).

Par contre deux kenningar sortent de ce schéma.

‘Les vagues du tourbillon’ collent au sol et noient les imprudents qui se laissent emporter par les vagues. Avec un peu d’habileté, on en réchappe sans peine mais non sans peur.

La ‘Dise des ruisseaux de la source de la récolte’ jette un jour nouveau sur ses fonctions divines. Du fait que Freyr soit devenu le symbole de la fertilité des terres en plus de son rôle dans la fertilité masculine, nous avons tous tendance à associer Freyja à sa contrepartie féminine quant à la fertilité des terres. Þjóðólfr jette un doute sur ce sujet et nous rappelle à l’occasion que, en effet, il n’existe pas de « fertilisatrice » des terres dans notre mythologie. Attribuer ce rôle à Iðunn, c’est également sous-entendre que lorsqu’elle aura quitté Ásgarðr, comme le poème « Le galdr du corbeau d’Óðinn » nous l’annonce, la terre elle-même perdra de sa fertilité à l’approche du Ragnarök.

 

Þjazi (et Hræsvelgr)

 

S 2 : (úlfr snótar) loup/monstre de la dame et (byrgi-Týr bjarga) le barrière-Týr des précipices.

 

S 3 : (margspakr már báru val-kastar) La très-sage mouette de la vague des ‘attrapés’ par la mort.

Bára, une vague, est un féminin faible qui fait báru au génitif, datif et accusatif singuliers. Ici il est vu comme un génitif mais pourrait aussi signifier ‘dans la vague’ (datif) ce qui se traduirait par ‘les attrapés par la mort dans la vague’), double sens possible.

 

S 4 (Hræsvelgr) : (vin-grögnir = vind-rögnir) ‘divinité du vent’ etHræsvelgr- (vagna vígfrekr) baleine avide à la bataille’ = Þjazi.

Le mot vindr, vent, fait de nombreux composés en vind- comme dans vind-hjálmr (vent-casque) c. à d. le ciel. Rögnir désigne une divinité.

 

S 6 : (dólgr) monstre et (sliðrliga svangr faðir Marnar) sauvagement affamé père de Mörnir.

 

S 7: (fóstri ǫndurgoðs) Le père adoptif de la déesse du ski et (reimuðr Jǫtunheima) spectre du pays des géants.

La forme ǫndurgoðs est un génitif typiquement masculin ou neutre. Le mot goð (dieu) était en effet neutre dans les temps païens et ce mot peut très bien désigner une déesse, ici donc Skaði.

 

S 8 : (nagr sveita) oiseau de sang/sueur et (mælunautr miðjungs) cher ami de Miðjungr.

Ici la forme mölunaut est comprise comme málnaut, accusatif singulier de málnautr ( dans le texte Loki supplie Þjazi et le complément d’objet direct se marque par un accusatif).

 

S 9 : Le (átt-runnr Hymis) buisson-famille d’Ymir et  (garðr grjóf-Niðaðar)maison (enclos) du rocher-roi (brutal et au destin tragique)’.

Nuðr (ici au génitif) est le nom du roi qui kidnappe et rend infirme le ‘forgeron Völundr’. On sait donc qu’il est un symbole d’un roi que sa brutalité va conduire au désastre. Les mots composés sur grjót ne sont jamais construits en le mettant au génitif. Cette forme est habituellement considérée comme une adjectivisation du mot. Ainsi, le sens canonique de ‘grjót-chose’ est ‘chose pierreuse ou en pierre’ et non pas chose des pierres ou chose de la pierre.

Ici grjót-Niðaðar signifie donc ‘du (complément de nom = génitif) roi rugueux comme la pierre et brutal, au destin malheureux par sa faute.

 

 

S 11 : Le (hund hrun-sæva hræva öl-Gefnar) loup, déferlante des cadavres et des épaves, de la ‘Gefn de la bière’ (Iðunn).

hræva est le génitif pluriel de hræ (cadavre, épave). J’utilise les deux sens simultanés ‘cadavres et épaves’ car on ne peut pas les dissocier l’un de l’autre. (Dans un cours sur les géants, Gunnell a fait le choix inverse de Cleasby, il choisi de rejeter ‘cadavres’ pour ne garder que ‘épaves’ ce qui mutile aussi le texte, le mot hræ ayant les deux sens à la fois. Voyez la section 3 ci-dessous).

öl-Gefnar: Gefn est un nom de déesse, c. à d. ‘une déesse’ de öl, la bière. Ceci désigne Iðunn.

hund (chien, loup) et hrun-sæva (‘ruine-mer’, vague déferlante) sont au nominatif, ce qui peut se lire comme deux descripteurs accolés (‘loup et déferlante des cadavres et des épaves’).

On pourrait aussi découper le kenning complet en deux : hund öl-Gefnar (le loup de Iðunn) et, en parallèle hrun-sæva hræva (déferlante des cadavres ou des épaves). Les deux kenningar décrivent Þjazi.

 

S 12 (lómhugaðr ern faðir Marnar) le malveillant vigoureux père de Mörn et (reginn lagði) (arnsúgr leikblaðs fjaðrar) (le dieu provoqua) un coup-de-vent-d’un-aigle du jeu-lame des plumes (Þiazi avec une allusion à Hræsvelgr).

Remarque : dans la s. 12 les deux kenningar ci-dessus pourraient échanger certains de leur attributs sans grande modification de sens. Par exemple ern (vigoureux) peut, comme ici, qualifier le père de Mörn ou bien le ‘dieu’, ou tout autre nominatif. Par contre, il ne peut pas qualifier arnsúg qui est un accusatif.

Mörn est un nom de géante, ici au génitif.

Súgr, coup de vent, est ici à l’accusatif. Il faut donc qu’un personnage ai ‘fait’ (lagði dans le poème) ce coup de vent. J’ai choisi de lire que le reginn était ce personnage.

Leikblaðs, le ‘jeu de la lame évoque un puissant guerrier ce qui qualifie bien Þjazi.

 

S 13 : (sonr biðils Greipar) fils de l’amoureux de Greipr.

 

‘Loup’, ‘monstre’ sont deux façon classiques de parler des géants et le ‘barrière-Týr des précipices’ c’est-à-dire la divinité des précipices qui fait ‘barrière’ à la liberté de Iðunn désignent évidemment Þiazi.

‘La très-sage mouette de la vague des ‘attrapés’ par la mort’ contient une indication nouvelle sur Þiazi. Les ‘attrapés’ par la mort’ sont évidemment des cadavres et des épaves mais leur ‘vague’ introduit la notion d’une mer mouvante de cadavres et d’épaves. La mouette accompagne les vagues, si bien que Þiazi prend figure de personnage volant au dessus d’une mer de cadavres et d’épaves et il les accompagne là où leur ‘vagues’ les emmènent. Enfin, il est ‘très sage’ ce qui atténue l’aspect criard des mouettes pour le transformer en un oiseau plein de sagesse qui accompagne les morts. Il faut alors se souvenir de la kenning de la strophe 11 où il est le ‘le loup de la déferlante des cadavres et des épaves’. Þiazi semble donc conduire le flot des cadavres et des épaves tout au long de leur déplacement jusqu’à ce qu’une déferlante les jette sur une grève mystérieuse.

Dans les strophes 4 et 12, Þiazi est assez directement comparé à Hræsvelgr et j’ai en effet découpé des kenningar plus longues pour mettre en valeur la partie relative à ce dernier. Les deux kenningar font allusion au rôle de Hræsvelgr en tant que générateur des vents ou des tempêtes mais il ne faut pas oublier son nom. Dans son dictionnaire de la mythologie nordique, Simek déclare qu’il est « absolument faux de conclure que Hræsvelgr est un démon de la mort du seul fait de son nom ». Il est difficile de savoir ce qu’est un « démon de la mort » mais un être nommé « avaleur des cadavres et des épaves » , à tout le moins, est relié à la mort de façon évidente. Ce qui justifie la remarque de Simek est plutôt que ni Snorri ni Þjóðólfr ni le VafÞrúðnismál 37 ne le relient directement à la mort : on sait seulement qu’il crée les vents et « er sitr á himins enda (il siège sur la fin du ciel – ou de la canopée si on le lie à la cime d’Yggdrasill). Ceci va donc le même sens que Simek. Inversement, nous venons de voir que Þjóðólfr donne à Þiazi un rôle très clair d’accompagnateur des masses de cadavres et d’épaves – sans doute produites par un massacre ou une tempête. Ce rôle étant très différent de la fonction psychopompe d’Óðinn et de Freyja avec des individus choisis, il peut s’exercer en parallèle à l’activité des dieux psychopompes. Il n’est pas du tout absurde de penser que ce rôle ait été dévolu aux géants ou à quelques géants. Ainsi, avec un nom comme Hræsvelgr, ce dernier étant comparé à Þiazi, il doit participer lui aussi à cette tâche comme les kenningar considérés ici le suggèrent fortement. Ceci nuance l’affirmation de Simek sans la contredire totalement car ni Þiazi ni Hræsvelgr ne sont des « démons de la mort » mais ils sont plutôt des sortes « d’éboueurs des masses de cadavres et d’épaves anonymes ».

La strophe 7 l’appelle même le spectre du pays des géants si bien qu’il peut être considéré comme un demi-mort, appelé un draugr dans les sagas qui décrivent le comportement de tels morts-vivants (voyez aussi l’étude http://www.nordic-life.org/MNG/DraugarCalmes.htm et les mythe conté dans http://www.nordic-life.org/MNG/MytheHervor.htm ). Bien évidemment, ce nom peut être utilisé ici de façon purement allégorique, il n’empêche qu’il relie encore plus Þiazi à la mort.

Nous venons de voir en quoi Hræsvelgr est connu comme la ‘divinité’ du vent et que cela peut être une façon de parler de Þiazi. Dans la strophe 12, « l’aigle du jeu-lames des plumes » exprime de façon imagée comment les vents très violents sont ressentis comme un « jeu de lames » qui tranche ce qu’il rencontre.

Quant à la kenning de la strophe 13, que le père de Þiazi ait été l’amoureux de la géante Greip nous livre une pièce du « buisson de la famille d’Ymir » (S. 9) dont nous ignorons tout par ailleurs, excepté quelques-unes des branches qui ont donné naissance aux dieux Æsir.

 

 

Les dieux

 

S 5: Aux humains (þegnum dat. plur.)

S 10 ‘Les familles entières’ de Freyr (allar áttir Ingvifreys) : les Æsir

S 13: (Ginnregin)

 

Yggdrasill

 

S 6 : L’ancien arbre (forn þollr) = Yggdrasill

 

Les Géants

 

S 10: Habitants des bords pentus (ou ‘brillants) (bjartra barða byggvendr) où barð est considéré comme un masculin: les Géants

 

Les fonctions de Iðunn

 

S 9: L’herbe de grand âge des Æsir (ellilyf ása) les ‘pommes d’or’ permettant d’arrêter le vieillissement des Æsir.

S 12: Les délices/jeux (des Æsir) (leikum) dat. plur. de leika.

 

Le bœuf  objet de la querelle

 

S 2: l’abondance de la viande de Gefjon (ár Gefnar mat)

S 3: Le ‘renne faux appât’ (tál-hreinn = appât-renne)

S 5:  La baleine des courroies qui grincent aux printemps (Hval þrymseilar vára)

S ­6: L’ours du joug en racines d’arbre (ok-bjǫrn eiki-rótum)

 

 

 

3. Þjazi aide à comprendre qui est Hræsvelgr

 

 

Terry Gunnell (d’après à l’article cité ci-dessous) a présenté une conférence intitulée : « Hræsvelgr, the Wind-Giant, Reinterpreted ». Dans cette conférence, il réinterprète le rôle de Hræsvelgr que les experts du passé ont nommé : l’avaleur de cadavres, d’après « hræ (cadavre, charogne) svelgr (avaleur) . Il fait justement remarquer que le mot vieux norrois hræ a un autre sens principal, celui de ‘épave’ qui a été négligé jusqu’alors et que le vieux norrois svelgr a bien un sens métaphorique de ‘avaleur’ mais que son sens propre est celui de ‘tourbillon ou courant marin, maelström’. Il argumente que les sens ‘épave’ et ‘maelström’ sont mieux adaptés aux renseignements (rares) apportés à la personnalité de Hræsvelgr par les textes eddiques que ‘avaleur de cadavre’.

 

Remarque ‘au passage’ : [Cette dernière interprétation a donné lieu aussi à une légende, celle que les géants se nourrissent de cadavres ce qui n’est pas du tout confirmé par les sources mythologiques et ne mérite même pas une discussion : c’est une pure invention des commentateurs.]

 

L’argumentation de Gunnell est un peu longue pour être rapportée en détail, mais elle est très bien construite et tout à fait convaincante. Il se trouve cependant que Gunnell, s’il a bien épuisé toutes les sources relatives à Hræsvelgr, a négligé une source capitale quant aux géants en général, celle des kenningar utilisées par Þjóðólfr úr Hvíni (~ 855–930) pour qualifier Þjazi, le kidnappeur de Iðunn, dans son poème Haustlöng. Je ne prétends pas du tout que Þjazi et Hræsvelgr sont les deux noms d’un même ‘individu’, je n’en sais évidemment rien, mais tous les deux jouent le rôle d’un géant extrêmement puissant et il serait stupéfiant que des kenningar non directement liés à l’enlèvement de Iðunn ne soient pas plus ou moins communs à tous les géants les plus importants. Nous allons voir qu’en effet trois des kenningar qualifiant Þjazi peuvent être appliquées à Hræsvelgr.

 

La plus évidente de ces kenningar se trouve dans la strophe 4 du poème où une kenning compliquée de Þjazi contient l’expression désignant Þjazi : vin-grögnir. Cette expression n’est pas traduisible directement, mais tous les traducteurs lisent vind-rögnir (= vent-divinité) qui est en effet très proche de la version originale. En tous cas, la strophe 27 du Vafþrúðnismál explicitement décrit Hræsvelgr comme étant celui dont les ailes créent le vent qui souffle sur l’humanité, ce qui crée une parenté indiscutable entre Hræsvelgr et Þjazi.

 

Gunnell soutient que Hræsvelgr est celui qui entraîne les épaves mais il pourrait tout aussi bien être, si on reprend le sens classique qu’il critique, celui qui entraîne les cadavres. Dans ce cas, la kenning de la strophe 3, qui décrit Þjazi en utilisant le mot val-kastar devient très significative. En effet, le mot valr signifie uniquement un ‘tué’, contrairement à hræ. Le mot kast désigne une rencontre, un enveloppement, un moulage. En fin de compte les val-kastar désignent donc ceux qui ont rencontré, sont enveloppés par, ont pris forme d’un tué. Il s’agit bien de cadavres humains et non pas d’épaves. La kenning complète, margspakr már báru val-kastar (très sage mouette des ‘en forme de cadavres’ dans la vague) désigne bien un être aérien (la mouette) qui déplace (avec sagesse !) une foule de cadavres dans une vague.

Enfin, la strophe 11 contient une kenning complexe dont une partie décrit encore Þiazi comme étant hrun-sæva hræva. Le mot hræva est le génitif pluriel de hræ que nous connaissons bien maintenant. Le mot hrun-sæva, où sæva est un génitif singulier un peu irrégulier de sær (la mer), signifie mot à mot : ‘effondrement-de la mer’ et désigne une vague déferlante. Þiazi est donc ici décrit comme ‘la vague déferlante des cadavres (et des épaves)’ ce qui le rapproche encore de Hræsvelgr.

 

Le poème contient encore de nombreux kenningar qui, eux, n’ont rien à voir avec Hræsvelgr mais il est évident que les deux personnages ont un trait en commun, celui de conduire de grandes quantité de cadavres (et/ou d’épaves) sur la mer. À cause d’un des sens de svelgr (maelström) Gunnell suppose que Hræsvelgr les engloutit. Mais encore un autre sens possible de svelgr est celui de ‘courant marin’ si bien que la kenning de la strophe 11 qui parle d’une déferlante, peut tout à fait sous-entendre plutôt qu’il s’agit de conduire les cadavres-épaves afin de les échouer sur une plage ou contre des rochers (ce que font les déferlantes). La nature de ces plages ou de ces rochers reste hélas mystérieuse.

 

En conclusion, il me paraît logique d’utiliser les descriptions et kenningar communes à Hræsvelgr et à Þiazi pour mieux comprendre le rôle mythologique des ‘grands’ géants qui jouent un rôle semblable à celui du  Charon grec. La ‘barque’ de Charon devient dans la mythologie scandinave la puissance des fortes houles et donne une image moins confinée et moins anthropomorphique du séjour des morts que la vision grecque. Une influence grecque que d’aucuns ne manqueront pas d’évoquer me paraît trop réductrice pour être prise au sérieux.

 

Référence :  Jón Hnefill Aðalsteinsson « A piece of Horse Liver : Myth, Ritual and Folklore in Old Icelandic Sources » (1998). Reykjavík. (référence de Gunnel).

 



[1] - La référence est Snorri Sturluson, Skáldskaparmál ch. 22, traduction Anthony Faulkes, Everyman 1987.

Le premier chapitre du Skáldskaparmál se trouve, en Français, dans Snorri Sturluson, Edda, traduction François-Xavier Dillmann (1991). Cette traduction ne contient que les neuf premiers chapitres du Skáldskaparmál et donc ne donne pas celle du poème étudié ici. Notez, par contre, que cette traduction et les notes qui lui sont associées constituent sans doute la meilleure introduction possible à la mythologie scandinave ancienne. Une vieille traduction se trouve aussi, encore en Anglais, à http://www.sacred-texts.com/neu/pre/pre05.htm .