L’enlèvement d’Íðunn d’après le poème eddique Haustlöng strophes 2-13

 

Þjóðólfr úr Hvíni (~ 855–930)

Plan : Introduction

1. Liste de kenningar et les informations cachées qu’ils contiennent

2. Les kenningar et leur contexte dans les strophes 2-13

 

APPENDICE (en anglais) : notes de traduction

 

Un supplément à cet article : « Þjazi aide à comprendre qui est Hræsvelgr » se trouve ICI

 

Introduction

 

Le mythe de l’enlèvement d’Íðunn est archi-connu car Snorri Sturluson, au début de son Skáldskaparmál, l’a décrit en prose de façon très complète. Je ne pourrai donc pas éviter de faire comme tout le monde, c’est-à-dire répéter – partiellement pour moi – le beau texte de Snorri. Mais ce qui a attiré le plus mon attention sont les kenningar complexes que l’auteur du poème Haustlöng a créés pour décrire les étapes décisives de cet enlèvement et du retour d’Íðunn au pays des Æsir.

Ce poème décrit, de la s. 2 à la s. 13, le mythe de l’enlèvement de Íðunn, la gardienne des pommes qui sont les façonnement, les ‘sköp’, assurant la longue vie des dieux scandinaves anciens, les Æsir. Ces derniers ont une destinée et vont donc mourir quand elle sera accomplie. Mais, visiblement, les décideuses des destinées, les Nornes, n’imposent pas un vieillissement aux Æsir et ils ont donc été capables de façonner des ‘sköp’ par lesquels ils peuvent retarder à l’infini leur vieillissement. Ces sköp ont forme de pommes d’or et la déesse-elfe Íðunn, femme du dieu de la poésie, Bragi, est chargée d’entretenir leur magie. Pour ‘contrer’ ces sköp, un puissant géant appelé Þiazi force Loki à lui livrer Íðunn et sa magie, puis les installe dans la demeure des géants. En effet, les dieux se mettent à vieillir et menacent Loki de mort s’ils ne récupère pas magie et Íðunn. Loki réussit sa mission et Þiazi, qui s’était lancé à la poursuite de Loki et d’Íðunn, est tué grâce à une ruse des Æsir. Ceci est plus ou moins tout ce que l’on sait sur Íðunn et nous verrons que les kenningar relatifs à elle dans le poème nous décrivent de façon beaucoup plus détaillée son rôle au sein de la communauté des Æsir.

En effet, ce poème regorge en effet de kenningar difficiles à interpréter car ils font allusion à un grand nombre de faits mythologiques sans doute ‘bien connus’ des auditeurs du début du 10ème siècle. Ces strophes sont citées par Snorri Sturluson et la traduction de Faulkes de l’Edda (1987, p. 86-88) en fournit une traduction[1]. Le texte ci-dessous vous donne la liste des kenningar contenus dans le poème qui m’ont paru les plus probables dans le contexte du paganisme norrois tel que je cherche à découvrir au sein de la littérature norroise et des innombrables commentaires académiques qu’elle a suscité. Ces kenningar sont aussi intéressants par le jour particulier qu’ils jettent implicitement sur le sens profond du poème qui n’est pas évident si on se contente de suivre l’histoire qu’il raconte.

 

1. Liste de kenningar et les informations cachées qu’elles contiennent

 

 

Ce poème utilise un nombre considérable de kenningar et nous commenterons certaines de celles relatives à Óðinn, Loki, Íðunn et Þjazi car elles révèlent des aspects soit secrets soit inattendus de ces personnages. Le rôle des ‘géants’ dans la mythologie m’est jusqu’à présent apparu mystérieux et illogique en un certain sens. J’essaierai de vous faire partager ce que ce poème m’a fait découvrir. Nous ne commentons ici que les kenningar qui apportent des informations nouvelles par rapport à ce qui fait partie des connaissances classiques sur la mythologie scandinave ancienne.

 

Hœnir

 

Il est appelé ‘Meili au pied léger’ dans la S 4. Je ne pense pas que cela soit porteur de connaissances importantes. De Vries pense qu’on peut rapprocher, entre autres, son nom du substantif hani, un coq. Dans ce cas, c’est l’aspect chanteur du coq qui serait utilisé pour désigner Hœnir. L’hypothèse farfelue de Richard North d’en faire un ‘coquelet’ afin d’en souligner l’aspect vantard est inutile sauf pour soutenir d’autres affirmations encore plus tirées par les cheveux.

 

Óðinn

Il est dit dans

S 3 : (snytrir hapta hjalm-faldinn) ‘l’embellisseur’ des chaînes (les dieux) encapuchonné-d’un-casque (Óðinn).

Le nominatif snytrir peut poser un problème dans la mesure où C-V et deVries ne donnent que snyrtir (polisseur, nettoyeur). Seul Lex.Poet. donne aussi snytrir « celui qui orne, qui embellit ». Ce mot comporte aussi l’idée de quelqu’un de soigneux qui embellit sa terre comme le fait un bon jardinier. Óðinn est déjà accablé de fonctions diverses dans la mythologie scandinave mais, cette fonction de dirigeant soigneux qui embellit sa famille ne se trouve, je crois, que dans ce poème. Dans la mesure où il a été écrit dans une Scandinavie encore violemment païenne, il est difficile de voir là une influence chrétienne. Il est vrai que le Christ présente aussi cet aspect de ‘berger attentif’ aux chrétiens mais il protège certains humains et non pas d’autres dieux que lui-même.

Óðinn est aussi décrit comme étant coiffé  d’un casque, ce qui définit un guerrier (ou une guerrière dans le cas de Sigrdrífa) et nous présente un chef guerrier bienveillant et près de ses troupes, comme l’étaient certainement les nombreux dirigeants scandinaves qui ont été qualifiés de « dilapideurs de l’or » pour souligner leur générosité .

 

Hapt ou aftr signifie une menotte mais aussi ce que nous appelons une ‘chaîne’ pour attacher une personne. Ici au génitif pluriel. C’est une façon classique de parler des dieux en général. Bien évidemment, cette façon de parler souligne le pouvoir qu’ont les dieux sur les humains.

 

S 4 : l’Ase corbeau, une kenning classique pour désigner Óðinn.

 

S 5 : (dróttinn foldar þekkiligr) le maître de la terre beau-et-plaisant.

L’adjectif þekkiligr, signifiant beau ou plaisant, se trouve dans le vers 3, alors que foldar dróttinn est dans le premier vers. En fait, le seul autre nominatif que þekkiligr pourrait peut-être qualifier est un autre adjectif de la ligne 6, bragðvíss (fourbe, rusé), qui désigne Loki. C’est pourquoi on n’hésite pas à associer þekkiligr et dróttinn (prince, dirigeant), bien qu’Óðinn ne soit pas présenté comme tel dans les textes mythologiques.

Là encore, nous rencontrons l’image d’un Óðinn plaisant, ce qui n’est pas du tout classique (et ‘beau’ n’est pas habituellement sa qualité principale). Encore une fois, cette qualification évoque plutôt un chef guerrier attaché à ses hommes.

 

Son éventuel aspect ‘plaisant’ est connu pour se manifester rarement. On dirait que le poète Þjóðólfr cherche à calmer Óðinn car il (Þjóðólfr) va conter une histoire dans laquelle il (Óðinn) n’est pas franchement ridiculisé mais où il aurait dû se monter plus méfiant afin d’empêcher le comportement irresponsable de Loki. De plus, quand nous verrons le « Conte de l’enlèvement d’Íðunn », nous verrons aussi qu’il s’agit là de la première défaite d’Óðinn, son premier pas vers la mort car la « déesse de longue vie » ne peut pas revenir indemne du séjour des géants. De façon similaire, Hervör (voyez le conte correspondant à http://www.nordic-life.org/MNG/MytheHervor.htm ) ne peut pas revenir indemne d’un séjour dans un tertre mortuaire, comme le déclarent trois personnages : d’abord le berger qu’elle rencontre, puis Angantýr, puis enfin elle-même.

 

Loki

 

S 4 : L’ami de l’Ase corbeau = l’ami d’Óðinn.

S5 : Le fils de Farbauti et Le rusé dérangeur des Ases.

S 6. ‘Esprit profond’ (sage) gardien-dieu de la proie’.

S 7 : Fardeau des bras de Sigyn.

S 8 : La bonne prise et Le ‘sur’-ami (le grand ami) de Þórr et ‘Le pesant aérien disloqué’.

S 9 : Le faiseur de sagas (‘fou de douleur’ – voir les commentaire associés à Íðunn) et La ceinture-voleur du Brising des dieux.

S. 11 : L’irritant serviteur et L’esprit de fraude d’Íðunn (Gefn, la serveuse de bière).

S 12 : L’épreuve de l’âme de Hœnir et Le fils du faucon.

 

Presque toutes les kenningar de Loki sont ironiques. Il a été peut-être dans le passé l’ami d’Óðinn et il n’a jamais été celui de Þórr. Qu’il soit le fils de Farbauti nous rappelle qu’il est de la race des géants. Selon certaines légendes, il serait responsable des tremblements de terre chaque fois que sa femme, Sigyn, va vider la cuvette où elle recueille le venin du serpent qui vit au-dessus de lui. Il est certainement intelligent mais non un ‘esprit profond’, d’ailleurs le mythe conté dans ce poème illustre plutôt une forme de bêtise de sa part. La kenning ‘fardeau des bras de Sigyn’ est sans doute la seule qui ne soit pas trop péjorative car contient aussi l’idée que Sigyn tient à son Loki.

La « bonne prise » en fait un gibier ou, de façon allégorique, un être féminin (en norrois, une femme mariée peut être appelée une ‘prise’), ce qui renforce l’impression de sexualité imprécise qu’il dégage. En nos temps de libéralisme sexuel, cela pourrait devenir presqu’un compliment mais ceci lui est systématiquement reproché par ailleurs. Le « pesant aérien disloqué » est une façon humoristique de décrire un Loki dont l’épaule se disloque sous l’effet de son propre poids alors qu’il est très souvent appelé « l’aérien » dans la littérature norroise. Le « faiseur de saga » correspond à notre « faiseur d’histoires » et non pas à un créateur de sagas. L’épisode du vol du collier de Freyja le présente comme un minable jaloux de la puissance féminine et, d’ailleurs, il ne pourra pas conserver son larcin. « L’irritant serviteur » le présente dans une condition subalterne qu’il n’est même pas capable d’assumer correctement. « L’esprit de fraude d’Íðunn » souligne fait que le rapt d’Íðunn est en fait dû à l’intelligence de Þjazi qui piège bien Loki et donc à la stupidité de ce dernier qui cherche une vengeance ridicule en frappant Þjazi avec un bâton. La kenning sur l’épreuve qu’il fait subir à l’âme de Hœnir insiste sur son aspect « faiseur d’histoires » et celui sur le « fils du faucon » le présente bien une sorte de ‘coquelet’ inventé par Richard North , mais c’est plutôt sa taille réduite par rapport à celle de Þjazi qui est ainsi soulignée.

 

Íðunn

 

Elle est appelée dans la

s. 9 (sorgœran (ici compris comme sorgeyran) mey), ‘la jeune femme apaise-douleur’ et (dísi bekkjar brunnakrs) ‘dise des ruisseaux de la source de la récolte’.

Discussion de sorgœran mey.

Il apparaît que sorgœran peut soit s’appliquer à Íðunn avec les sens de ‘celle qui apaise la douleur’ soit s’appliquer à Loki avec le sens de ‘fou de douleur’. Comment l’habileté poétique de Þjóðólfr a pu produire ce petit miracle se comprend au prix d’explications très techniques que j’ai rejetées dans l’encadré ci-dessous.

 

Explications grammaticales du refus du choix relatif à sorgœran

 

La compréhension du mot sorgœran a été disputée. Du fait que œr soit parfois équivalent à eyr est illustré par le nom du récipient de l’hydromel de la poésie, orthographié óðreyrir ou óðrœrir. On peut donc lire soit sorg-œran, soit sorg-eyran. La partie sorg signifie ‘douleur’.

Le problème est avec la deuxième partie qui peut être comprise comme une nominalisation classique d’un verbe en –a en un substantif en –an. Un exemple parmi de nombreux autres est celui du verbe drottna (commander) qui produit le substantif féminin drottnan (commandement), qui fait drottnan à l’accusatif et au datif singuliers.

Du coup, sorgœran peut aussi bien être associé au datif qui le précède (hrœri, ‘faiseur’ – désignant Loki) qu’à l’accusatif qui le suit (mey, jeune fille – désignant Íðunn), puisqu’un substantif féminin peut s’associer aussi bien avec un être masculin qu’un être féminin. Si c’était un adjectif, la terminaison en –an est un accusatif masculin qui ne peut qualifier ni Íðunn (un féminin) ni Loki (un datif). Mon hypothèse de la nominalisation des verbes œra et eyra permet de résoudre ce problème.

 

Le problème se complique du fait de la différence de sens des verbes œra (rendre fou) et eyra (apaiser) si bien que sorg-œran signifie ‘douleur-rendu fou’ et que sorg-eyran signifie ‘douleur-apaisement’. La version sorg-œran s’adapte très bien à Loki qui est suspendu dans le vide au bâton avec lequel il avait voulu frapper Þjazi et la version sorg-eyran s’accorde très bien avec Íðunn. L’ambiguité est parfaite.

 

Le dictionnaire Lex. Poet. traduit sorgœra comme un adjectif qualifiant ‘celle qui apaise la douleur’ et donc nous pousse à choisir la solution que j’ai choisie ‘la jeune fille qui apaise la douleur’. Les commentateurs plus modernes, inversement, ont choisi de conserver textuellement la forme la plus proche du texte, ‘œra’ et non ‘eyra’, ce qui les conduit à rajouter ‘fou de douleur’ à la kenning décrivant Loki. Vous trouverez cette façon de dire dans toutes les traductions modernes de ce poème.

 

Voilà pourquoi j’ai eu besoin de vous fournir ces explications un peu complexes, mais qui donnent une richesse au poème qui est perdue quand on choisit une seule des deux solutions.

 

Discussion de dísi (dise, déesse) bekkjar (ruisseau, gén. plur.) brunn-akrs (source-récolte, gén. sing.)

Le mot dísi lui-même pose un problème. Le pluriel ‘canonique’ de dís est dísir qui fait dís à l’accusatif singulier qui est imposé par la structure de la phrase (Þjazi emmène Íðunn). On peut alors supposer que Þjóðólfr a choisi un pluriel en –ar dont une des formes peut faire un accusatif singulier en –i, dísi.

Que Íðunn soit une déesse de la fertilité des récoltes n’est pas un de ses attributs connus. Il est cependant raisonnable de faire confiance à Þjóðólfr (voyez aussi les commentaires des strophes 10 et 11).

 

s 10 (Ið - unnr) ‘tourbillon en forme de vague (iða = tourbillon et unnr = vague)’ ou ‘celle qui travaille (iðja = agir) à la concorde et à l’amour (unna = accorder, aimer)’.

Que Íðunn soit une déesse d’un amour plutôt producteur de concorde que d’enfants est aussi une fonction qui ne lui est pas attribuée d’habitude. Un tourbillon emmène au fond, une vague emmène au loin, l’interprétation formée sur iða - unnr semble un peu creuse. Les explications de la strophe 11 vont lui donner du sens.

 

s. 11 (öl-Gefnar) ‘Gefn, la serveuse de bière’ et la (mun stœrandi (amour ‘augmentante’) mæra mey (fameuse jeune fille) hapta (des chaînes) ‘fameuse jeune fille qui augmente l’amour des chaînes’ (les chaînes = les Æsir).

Le rôle indirect d’une serveuse de bière est de créer une ambiance favorable à l’établissement d’une concorde entre les buveurs, ce qui confirme qu’Íðunn soit « celle qui travaille à la concorde » comme le dit la deuxième kenning de la strophe 10.

La strophe 11 du poème explique aussi qu’elle est la vague (l’entraîneuse !) qui conduit les dieux jusqu’au « tourbillon » de l’amour sexuel, ce qui justifie maintenant le « tourbillon en forme de vague » de la strophe 10.

Toutes les kenningar d’Íðunn sont fortement laudatives et seul un christocentrisme latent peut voir là un reproche lié à une sexualité supposée exubérante. C’est possible, mais ce n’est même pas ce que dit le poème où elle se contente de créer une ambiance euphorique, tout comme une entraîneuse de cabaret. D’ailleurs, on oublie un peu vite que les pommes de jeunesse dont elle a la maîtrise portent implicitement les caractères de la jeunesse : puissance intellectuelle, physique et génétique.

 

La jeune femme ‘apaise-douleur’, ‘Celle qui travaille à protéger’, ‘Gefn, la serveuse de bière’, les ‘délices/jeux des Æsir’ font de Íðunn une protectrice des Æsir ce qui conforte son aspect de ‘maîtresse des pommes d’or’. Il est aussi clair que l’organisatrice des jeux ou des délices peut éventuellement jouer un rôle que la morale chrétienne réprouve.

Par contre deux kenningar sortent de ce schéma. Le ‘Tourbillon de la vague’ colle au sol et noie les imprudents qui se laissent emporter par les vagues. Avec un peu d’habileté, on en réchappe sans peine mais non sans peur. La ‘Dise des ruisseaux de la source de la récolte’ jette un jour nouveau sur ses fonctions divines. Du fait que Freyr soit devenu le symbole de la fertilité des terres en plus de son rôle dans la fertilité masculine, nous avons tous tendance à associer Freyja à sa contrepartie féminine quant à la fertilité des terres. Þjóðólfr jette un doute sur ce sujet et nous rappelle à l’occasion que, en effet, il n’existe pas de « fertilisatrice » des terres dans notre mythologie. Attribuer ce rôle à Íðunn, c’est également sous-entendre que lorsqu’elle aura quitté Ásgarðr, comme le poème « Le galdr du corbeau d’Óðinn » nous l’annonce, la terre elle-même perdra de sa fertilité à l’approche du Ragnarök.

 

Þjazi (et Hræsvelgr)

Il sont appelés

S 2 : (ulfr snótar) loup/monstre de la dame et (byrgi-Týr bjarga) le barrière-Týr des précipices

 

S 3 : (margspakr már báru val-kastar) La très-sage mouette de la vague des ‘attrapés’ par la mort.

bára, une vague, est un féminin faible qui fait báru au génitif, datif et accusatif singuliers. Ici il est vu comme un génitif mais pourrait aussi signifier ‘dans la vague’ (datif) ce qui se traduirait par ‘les attrapés par la mort dans la vague’), double sens possible.

 

S 4 (Hræsvelgr) : (vin-grögnir = vind-rögnir) ‘divinité du vent’ et (Þiazi) : ‘Hræsvelgr- (vagna vígfrekr) baleine avide à la bataille’.

Le mot vindr, vent, fait de nombreux composés en vind- comme dans vind-hjálmr (vent-casque) c. à d. le ciel. Rögnir désigne une divinité.

 

S 6 : (dólgr) monstre et (slíðrliga svangr faðir Marnar) sauvagement affamé père de Mörnir.

 

S 7: (við fóstra ǫndurgoðs) Le père adoptif de la déesse du ski et (reimuð Jǫtunheima) spectre du pays des géants.

La forme ǫndurgoðs est un génitif typiquement masculin ou neutre. Le mot goð (dieu) était en effet neutre dans les temps païens et ce mot peut très bien désigner une déesse, ici donc Skaði.

 

S 8 : (nagr sveita) oiseau de sang/sueur et (mælunaut miðjungs) cher ami de Miðjungr.

Ici la forme mölunaut est comprise comme málnaut, accusatif singulier de málnautr ( dans le texte Loki supplie Þjazi et le complément d’objet direct se marque par un accusatif).

 

S 9 : Le (átt-runnr Hymis) buisson-famille d’Ymir et le (grjóf-Níðaðar) ‘rocher-roi (brutal et au destin tragique)’.

Níðuðr (ici au génitif) est le nom du roi qui kidnappe et rend infirme le ‘forgeron Völundr’. On sait donc qu’il est un symbole d’un roi que sa brutalité va conduire au désastre. Les mots composés sur grjót ne sont jamais construits en le mettant au génitif. Cette forme est habituellement considérée comme une adjectivisation du mot. Ainsi, le sens canonique de ‘grjót-chose’ est ‘chose pierreuse ou en pierre’ et non pas chose des pierres ou chose de la pierre.

Ici grjót-Níðaðar signifie donc ‘du (complément de nom = génitif) roi rugueux comme la pierre et brutal, au destin malheureux par sa faute.

 

 

S 11 : Le (hund hrun-sæva hræva öl-Gefnar) loup, déferlante des cadavres et des épaves, de la ‘Gefn de la bière’ (Íðunn).

hræva est le génitif pluriel de hræ (cadavre, épave). J’utiliserai dans la suite les deux sens simultanés ‘cadavres et épaves’ car on ne peut pas les dissocier l’un de l’autre. (Dans un cours sur les géants, Gunnell a fait le choix inverse de Cleasby, il choisi de rejeter ‘cadavres’ pour ne garder que ‘épaves’ ce qui mutile aussi le texte, le mot hræ ayant les deux sens à la fois). Voir http://www.nordic-life.org/MNG/LesDeuxGeantsFr.htm

öl-Gefnar: Gefn est un nom de déesse, c. à d. ‘une déesse’ de öl, la bière. Ceci désigne Íðunn.

hund (chien, loup) et hrun-sæva (‘ruine-mer’, vague déferlante) sont au nominatif, ce qui peut se lire comme deux descripteurs accolés (‘loup et déferlante des cadavres et des épaves’).

On pourrait aussi découper le kenning complet en deux : hund öl-Gefnar (le loup d‘Íðunn) et, en parallèle hrun-sæva hræva (déferlante des cadavres ou des épaves). Les deux kenningar décrivent Þjazi.

 

S 12 (lómhugaðr  ern faðir Marnar) le malveillant vigoureux père de Mörn et (reginn (lagði) arnsúg leikblaðs fjaðrar) le dieu (provoqua) un coup-de-vent-d’un-aigle du jeu-lame des plumes (Þiazi avec une allusion à Hræsvelgr)

Remarque : dans la s. 12 les deux kenningar ci-dessus pourraient échanger certains de leur attributs sans grande modification de sens. Par exemple ern (vigoureux) peut, comme ici, qualifier le père de Mörn ou bien le ‘dieu’, ou tout autre nominatif. Par contre, il ne peut pas qualifier arnsúg qui est un accusatif.

Mörn est un nom de géante, ici au génitif.

Súgr, coup de vent, est ici donc à l’accusatif. Il faut donc qu’un personnage ai ‘fait’ (lagði dans le poème) ce coup de vent. J’ai choisi de lire que le reginn était ce personnage.

Leikblaðs, le ‘jeu de la lame évoque un puissant guerrier ce qui qualifie bien Þjazi.

 

S 13 : (sonr biðils Greipar) fils de l’amoureux de Greipr.

 

‘Loup’, ‘monstre’ sont deux façon classiques de parler des géants et le ‘barrière-Týr des précipices’ c’est-à-dire la divinité des précipices qui fait ‘barrière’ à la liberté de Íðunn désignent évidemment Þiazi.

‘La très-sage mouette de la vague des ‘attrapés’ par la mort’ contient une indication nouvelle sur Þiazi. Les ‘attrapés’ par la mort’ sont évidemment des cadavres et des épaves mais leur ‘vague’ introduit la notion d’une mer mouvante de cadavres et d’épaves. La mouette accompagne les vagues, si bien que Þiazi prend figure de personnage volant au dessus d’une mer de cadavres et d’épaves et il les accompagne là où leur ‘vagues’ les emmènent. Enfin, il est ‘très sage’ ce qui atténue l’aspect criard des mouettes pour le transformer en un oiseau plein de sagesse qui accompagne les morts. Il faut alors se souvenir de la kenning relative à Íðunn de la strophe 11 où il est le ‘le loup de la déferlante des cadavres et des épaves’. Þiazi semble donc conduire le flot des cadavres et des épaves tout au long de leur déplacement jusqu’à ce qu’une déferlante les jette sur un grève mystérieuse.

Dans les strophes 4 et 12, Þiazi est assez directement comparé à Hræsvelgr et j’ai en effet découpé des kenningar plus longues pour mettre en valeur la partie relative à ce dernier. Les deux kenningar font allusion au rôle de Hræsvelgr en tant que générateur des vents ou des tempêtes mais il ne faut pas oublier son nom. Dans son dictionnaire de la mythologie nordique, Simek déclare qu’il est « absolument faux de conclure que Hræsvelgr est un démon de la mort du seul fait de son nom ». Il est difficile de savoir ce qu’est un « démon de la mort » mais un être nommé « avaleur des cadavres et des épaves » , à tout le moins, est relié à la mort de façon évidente. Ce qui justifie la remarque de Simek est plutôt que ni Snorri ni Þjóðólfr ni le VafÞrúðnismál 37 ne le relient directement à la mort : on sait seulement qu’il crée les vents et « er sitr á himins enda (il siège sur la fin du ciel – ou de la canopée si on le lie à la cime d’Yggdrasill). Ceci va donc le même sens que Simek. Inversement, nous venons de voir que Þjóðólfr donne à Þiazi un rôle très clair d’accompagnateur des masses de cadavres et d’épaves – sans doute produites par un massacre ou une tempête. Ce rôle étant très différent de la fonction psychopompe d’Óðinn et de Freyja avec des individus choisis, il peut s’exercer en parallèle à l’activité des dieux psychopompes. Il n’est pas du tout absurde de penser que ce rôle ait été dévolu aux géants ou à quelques géants. Ainsi, avec un nom comme Hræsvelgr, ce dernier étant comparé à Þiazi, il doit participer lui aussi à cette tâche comme les kenningar considérés ici le suggèrent fortement. Ceci nuance l’affirmation de Simek sans la contredire totalement car ni Þiazi ni Hræsvelgr ne sont des « démons de la mort » mais ils sont plutôt des sortes « d’éboueurs des masses de cadavres et d’épaves anonymes ».

La strophe 7 l’appelle même le spectre du pays des géants si bien qu’il peut être considéré comme un demi-mort, appelé un draugr dans les sagas qui décrivent le comportement de tels morts-vivants (voyez aussi l’étude http://www.nordic-life.org/MNG/DraugarCalmes.htm et les mythe conté dans http://www.nordic-life.org/MNG/MytheHervor.htm ). Bien évidemment, ce nom peut être utilisé ici de façon purement allégorique, il n’empêche qu’il relie encore plus Þiazi à la mort.

Nous venons de voir en quoi Hræsvelgr est connu comme la ‘divinité’ du vent et que cela peut être une façon de parler de Þiazi. Dans la strophe 12, « l’aigle du jeu-lames des plumes » exprime de façon imagée comment les vents très violents sont ressentis comme un « jeu de lames » qui tranche ce qu’il rencontre.

Quant à la kenning de la strophe 13, que le père de Þiazi ait été l’amoureux de la géante Greip nous livre une pièce du « buisson de la famille d’Ymir » (S. 9) dont nous ignorons tout par ailleurs, excepté quelques-unes des branches qui ont donné naissance aux dieux Æsir.

 

 

2. Les kenningar et leur contexte dans les strophes 2-13

 

 

La version en Vieux Norrois (VN) ci-dessous est celle de Koch dite ‘non-publiée’ dans la Skaldic base à http://www.abdn.ac.uk/skaldic/db.php?id=1438&if=default&table=text

 

Strophe 2 (la seule strophe traduite par nos soins)

 

Version VN Koch

 

 

2.

Segjöndum fló sagna

snótar ulfr at móti

í gemlis ham gǫmlum

glammi ó fyr –skǫmmu ;

 

 

 

 

 

 

 

settisk ǫrn, þars æsir,

ár (Gefnar) mat (ou mar) bôru

(vasa byrgi-Týr bjarga

bleyði vændr) á seyði.

 

Traduction mot à mot en face de la version VN

 

 

 

‘Vers’ les raconteurs, vola (prit son vol), de sagas

de la dame le loup, à la rencontre,

dans, d’un vieil aigle, la forme vieille

avec bruit non-il-y-a peu-de-temps,

(En changeant minimalement l’ordre des mots)

Vers les raconteurs de sagas, il vola

le loup de la dame, à leur rencontre,

dans la vieille forme d’un vieil aigle

bruyamment, il y a bien longtemps.

 

 

Il s’assit, l’aigle, là où les Æsir,

de récolte-Gefjon viande/cheval avaient installé

(était le barrière-Týr des précipices

peur diminué) sur le foyer.

(En changeant minimalement l’ordre des mots)

L’aigle s’assit là où les Æsir

avaient installé la viande/le cheval de abondance-Gefjon sur le foyer.

(Le barrière-Týr des précipices

était insensible à la peur)

 

Interprétation en prose

 

 

Le loup de la dame vola, il y a bien longtemps, à la rencontre des diseurs de sagas, sous la forme d’un aigle immensément vieux.

 

 

 

 

L’aigle s’assit là où les Æsir avaient installé le bœuf sur le foyer afin de le cuire.

(Le géant qui allait emprisonner

Íðunn était insensible à la peur)

 

Commentaires sur le vocabulaire de la strophe 2

 

 - Les raconteurs de sagas = ceux qui transmettent la connaissance, les Æsir.

 - fló: les trois verbes flýja, fuir, et flá, voler (dépouiller), fljúga, voler (prendre son vol) peuvent avoir le même prétérit fló.

 - le loup de la dame = Þjazi.

 - hamr, masc. plur. hamir, la peau, la forme, peut faire son datif singulier en ham au lieu du classique hami.

- vændr, ici sans doute une forme irrégulière du participe passé de vana, diminuer. Vandr peut signifier ‘diminué’ et un être « peur diminué » peut vouloir dire « celui qui est sans peur » mais pourrait aussi signifier qu’il n’est pas courageux de se déguiser ainsi pour aborder les Æsir. De toute façon, les autres possibilités sont également ambigües quant au courage de Þjazi.

 

 - La ‘chair’ ou le cheval de Gefjon, par allusion au mythe de Gefjon (voir ICI  ), est soit un bœuf soit la chair du bœuf, ce qui revient au même ici. Son abondance (ár) souligne qu’il s’agit d’un énorme bœuf.

 - Le « Týr des précipices » est un géant et il va « poser une barrière » autour d’Íðunn et donc ce kenningar annonce les actions futures de Þjazi. Ce clin d’œil au lecteur montre bien que Þjóðólfr s’adresse à une audience au courant du mythe et seuls le rythme de sa poésie et ses kenningar pourront la surprendre et l’intéresser vraiment.

 

Les kenningar et descriptions de la strophe 2

 

 - Les raconteurs de sagas = les Æsir qui maintiennent la tradition en racontant aux humains leurs aventures, aussi appelées des ‘mythes’.

 - le loup/monstre de la dame = le géant Þjazi qui emporte Íðunn comme un loup s’empare de sa proie.

 - un vieil aigle de forme vieille = le redoublement de ‘vieux’ insiste sur le grand âge du géant Þjazi.

 - l’abondance de la viande (ou cheval) de Gefjon = un bœuf qui va faire l’objet d’un conflit entre Þjazi et les Æsir et permettra à Þjazi de forcer Loki à trahir les Æsir.

- le barrière-Týr des précipices = le géant Þjazi qui retiendra Íðunn prisonnière au pays des géants, le pays des falaises.

 

Strophe 3

(Seule la strophe 2 est traduite. Ces résumés sont seulement destinés à indiquer le contexte dans lequel sont énoncées les kenningar).

Les parties soulignées ici et dans l’appendice sont des kenningar ou bien un seul mot donnant une image d’un autre mot (c. à d. un mot métaphorique appelé heiti).

Les ‘notes’ techniques expliquant mes choix sont destinées aux lecteurs intéressés par la langue norroise. Elle sont rejetées à la fin de cette section 2.

 

 

Résumé

 

Les dieux n’arrivent pas à désosser le renne faux appât, si bien que ‘l’embellisseur’ des chaînes (les dieux) encapuchonné-d’un-casque dit qu’il y a ici quelque tromperie. La très-sage mouette de la grande vague des saisis par la mort prit la parole depuis l’ancien arbre – l’ami de Hænir ne l’aimait pas.

 

Kenningar et descriptions

 

 - Le ‘renne faux appât’ désigne le bœuf qui va servir à ‘appâter’ Loki.

 - Le mot norrois polysémique snytrir, rendu ici par ‘sage-décorateur-fermier’ désigne un artiste qui décore un endroit et il décrit également un fermier soigneux. Ce mot est également lié à l’adjectif snotr signifiant ‘sage, instruit’. Ces sens sont données dans le Lex. Poet. seulement (et donc en latin). Le mot hapt (ou haft) désigne un dispositif pour enchaîner, mais aussi ‘les dieux’. Le ‘encapuchonné d’un casque des chaînes’ désigne un dieu guerrier, ici Óðinn.

L’embellisseur encapuchonné d’un casque des chaînes. Nous anons déjà signalé que cette kenning nous fournit deux images associées à Óðinn : l’une, archi-connue, est celle d’un guerrier, l’autre, quasiment ignorée, est celle d’un sage et laborieux paysan ou artisan.

 - La très-sage mouette de la vague des ‘attrapés’ par la mort. « La très-sage mouette » = Þjazi sous forme d’aigle, la « vague des ‘attrapés’ par la mort » = la masse mouvante de ceux qui sont capturés par la mort. Nous retrouverons plus loin cette image de la foule des morts qui évoque une masse liquide.

 - L’ancien arbre = Yggdrasill qui est l’arbre par excellence de la mythologie scandinave. Notez que le poème affirme que Þjazi s’exprime depuis Yggdrasill, ce qui fait penser à Hræsvelgr, l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill.

 - L’ami de Hænir pourrait aussi bien être Óðinn que Loki. La suite nous montrera qu’il s’agit de Loki qui, visiblement, déteste cette ‘très-sage mouette’.

 

Strophe 4

Résumé

 

Le loup/monstre des falaises demande à Meili au pied léger de lui servir une part du renne-appât. L’ami de l’Ase corbeau dut souffler sur le feu. L’avide à la bataille baleine divinité du vent se posa auprès de la sauvegarde des dieux.

 

Kenningar et descriptions

 

 - loup/monstre des falaises = Þiazi une kenning très classique pour désigner un géant.

 - renne-appât = le bœuf en train de cuire.

 - Meili au pied léger. Mieli est un fils d’Óðinn, appelé le ‘frère de Þórr’ ailleurs mais sans plus de précisions. Bien que Hœnir ne soit pas un fils d’Óðinn, le contexte oblige à voir là une kenning pour Hœnir, Loki étant ‘encore moins’ un fils d’Óðinn que lui.

 - L’ami de l’Ase corbeau = l’ami d’Óðinn = Loki. En ces temps reculés, Óðinn et Loki étaient certainement encore des amis dans la mesure où ils ont été frères de sang. Notez que l’on pourrait tout à fait inverser ces deux kenningar, et faire de Loki le ‘Mieli au pied léger’ et de Hœnir ‘l’ami de l’Ase corbeau’. Cela ne changerait guère le sens du poème.

 - La divinité du vent (vind-rögnir) est bien connue, c’est Hræsvelgr, l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill, dont le nom signifie « gobeur de cadavres et d’épaves » et qui crée les vents en battant de ses ailes. Un autre interprétation est possible car on connait le nom Vinþórr pour parler de Þórr prêt à se battre. Les deux hypothèses désignent Þiazi mais se servir de Hræsvelgr comme d’un heiti à Þiazi est très révélateur.

 - la kenning complète est «vígfrekr vind-vagna rögnir » = l’avide à la bataille vent-baleine divinité, et vind vagna rögnir suggère un énorme aigle divin, qui évoque bien Hræsvelgr.

 - la sauvegarde des dieux : les trois Ases présents. Notez l’ironie de cette kenning : ils ne vont pas sauvegarder Íðunn et vont de ce chef devenir plutôt le ‘talon d’Achille’ des dieux.

 

Strophe 5

 

Résumé

 

Le beau et plaisant maître de la terre demanda au fils de Farbauti de découper pour les hommes libres la ‘baleine des courroies grinçantes des printemps’. Le rusé gêneur des Ases déposa sur la table quatre parts.

 

Kenningar et descriptions

 

 - Le beau et plaisant maître de la terre : Óðinn.

 - le fils de Farbauti est Loki, une kenning classique.

 - Les hommes libres. Il est d’usage, quand on décrit un humain dans une kenning, est de l’appeler du nom d’un dieu ou d’une déesse. Même le géant Þjazi est appelé Týr dans la strophe 2. Ici nous avons une instance inverse où ce sont les dieux qui sont désignés comme des ‘hommes libres’.

 - La baleine des courroies qui grincent aux printemps. Le contexte dit que cette kenning complexe désigne le bœuf dont nous avons déjà parlé. Elle a donné lieu à de nombreuses interprétations. Ici; nous pensons qu’il s’agit d’un gros animal (‘baleine’) dont le travail est de tirer des fardeaux qui lui sont attachés par des courroies en cuir. Au printemps, on remet les bœufs au travail et, pour ce premier usage, le cuir des courroies émet des craquements caractéristiques bien connus de ceux qui ont porté des charges tenues par des lanières de cuir.

 - Le rusé dérangeur des Ases. Qui mieux que Loki peut être à la fois rusé et gênant pour les Æsir ?

 

Strophe 6

 

Résumé

 

Le sauvagement affamé père de Mörnir dévora furieusement l’ours du joug en racines d’arbre et le sage dieu gardien de la proie frappa le monstre violemment entre les épaules avec un bâton.

iazi dévora furieusement le bœuf et le (supposé) sage Loki le frappa violemment entre les épaules avec un bâton)

 

Kenningar et descriptions

 

 - slíðrliga svangr faðir Marnar = le sauvagement affamé père de Mörnir c’est à dire Þjazi dont la goinfrerie est ici soulignée.

 - ok-bjǫrn eiki-rótum = joug-ours en ‘bois de chêne’-racines = l’ours du joug en racines d’arbre. Nous voyons que ce bœuf, au fond acteur très secondaire, est celui qui reçoit les kenningar les plus complexes de la part de Þjóðólfr.

 - dólgr = monstre, un mot pour désigner Þjazi tout au long de ce poème.

 - djúphugaðr hirði-Týr herfangs = ‘esprit profond’ (sage) gardien-dieu de la proie’ c’est à dire le sage dieu gardien de la proie, ce que Loki est supposé être. Il garde ce fameux bœuf, la proie, mais le qualifier de sage paraît bien ironique ici.

 

Strophe 7

 

Résumé

 

Tous les dieux purent observer que le fardeau des bras de Sigyn restait attaché au bâton et au père adoptif de la déesse du ski. La bâton était fixé au spectre du pays des géants ainsi que les mains de l’ami de Hœnir.

 

Kenningar et descriptions

 

- le fardeau des bras de Sigyn. Sigyn est la femme de Loki et le ‘fardeau de ses bras’ est Loki.

 - Le père adoptif de la déesse du ski (déesse du ski = Skaði, une géante). Son père adoptif est Þjazi.

 - Le spectre du pays des géants est Þjazi. Cette kenning est particulièrement frappante, elle parle de Þjazi comme s’il était déjà mort.

 - L’ami de Hœnir est Loki car le contexte dit qu’il est attaché au bâton et il est seul à pouvoir être ainsi désigné.

 

 

Strophe 8

 

Résumé

 

L’oiseau sanglant [ou, ‘en sueur’] vola longtemps avec le dieu savant , une bonne prise. Ainsi lourd était Loki l’aérien, et le bon ami de Þórr était prêt à se disloquer. Le père du loup ‘mendier-à’ (supplier) le compagnon amical de Miðjung.

(Þjazi, avec sa bonne prise, vola longtemps avec Loki, si bien que Loki était prêt de se disloquer. Loki a ainsi été obligé de mendier la paix de Þjazi.)

 

Kenningar et descriptions

 

 - L’oiseau de sang (ou de sueur) est Þjazi.

 - le dieu savant (ou « le dieu au sexe incertain et à la sagesse brouillonne ») est Loki, décrit ici de façon aussi floue qu’il est lui-même. (« dieu savant » est la traduction classique qui sera discutée dans la Note 1, à la fin de cette section 2).

 - La bonne prise (fangsæll) dénote Loki. Mais on dit aussi d’une femme qu’elle est une ‘prise’ quand on s’est marié avec elle : par exemple, l’expression « fá konu fangi » signifie « se marier à une femme ». Ce fangsæll a aussi des sous-entendus sur le fait que Loki est une telle ‘prise’, collé à Þjazi par son bâton.

 - Le père du loup : sous-entendu, le loup est Fenrir, un des fils de Loki.

 - le ‘sur’-ami (le grand ami) de Þórr = un façon humoristique d’appeler Loki dans la mesure où Þórr déteste visiblement Loki.

 - ‘þungr Loptr of sprungin ’= ‘le pesant aérien disloqué’ = encore une façon de se moquer de Loki qui est habituellement surnommé « l’aérien » alors qu’ici, il tire de tout son poids sur ses articulations disloquées en étant pendu au bâton attaché au dos de Þjazi.

 - ‘málunaut miðjungs’ = l’ami cher de Miðjungr. Miðjungr est le nom d’un géant et les multiples hypothèses qui tentent de se servir du sens de ce mot (la plus simple est ‘le demi-jeune’) désignent surement Þjazi mais ne constituent pas une kenning valide. Nous manquons certainement d’une information relative à Miðjungr.

 

 

Strophe 9

 

Résumé

 

Le buisson de la famille d’Ymir demanda au faiseur de sagas de conduire (à lui) la jeune femme apaise-douleur qui connaît les herbes de grand âge des Æsir.

Le ceinture-voleur du Brising des dieux amena alors la dise des ruisseaux de la source de la récolte dans la maison du rocher-roi.

 

Kenningar et descriptions

 

 - Le buisson de la famille d’Ymir : Þjazi. La notion d’arbre familial nous est familière, et ce ‘buisson’ est un arbre généalogique. Il faut penser que l’arbre du monde est un élément essentiel de la spiritualité norroise et parler d’un ‘arbre généalogique’ paraîtrait bien prétentieux, un simple buisson est mieux approprié !

 - Le faiseur de sagas : l’expression est utilisée dans le sens de celui qui ‘fait des histoires’ c’est à dire un des ces êtres, comme Loki, qui ne laissent jamais tranquille leur environnement.

 - La jeune femme apaise-douleur désigne Íðunn. Ce choix est loin d’être évident et il est expliqué dans la Note 2.

- Les herbes de grand âge des Æsir : le mot ‘herbe’ est utilisé ici pour résumer l’ensemble des façonnements magiques (les sköp) qui permettent de retarder les vieillissement. Dans la mythologie norroise, ils sont plus couramment représentés comme des pommes d’or dont Íðunn est chargée, et qui permettent aux Æsir de ne pas vieillir bien que leur destinée les condamne à mourir un jour lointain, de date indéterminée.

- La ceinture-voleur du Brising des dieux. Loki a encore ‘fait une histoire’ pour humilier Freyja qui était sans doute très fière de son collier dit, « des Brising », lequel affichait son pouvoir féminin. Voyez une version paganisée de ce mythe à http://www.nordic-life.org/MNG/BrisingamenConte.htm .

- La dise des ruisseaux de la source de la récolte : les récoltes sont considérées comme une manifestation de la magie de la terre, et cette magie a une ‘source’ dont les bienfaits se répandent comme des ruisseaux sur tout le pays. Íðunn, souvent considérée comme une pourvoyeuse de plaisir, est ici clairement désignée comme une déesse de la fertilité ce qui la rapproche de Freyja et de Freyr – qui, lui, est devenu le dieu de la fertilité agricole.

- La maison du rocher-roi : la maison du roi en pierre. La traduction « la maison du roi des pierres » ferait une double allusion à la demeure de Þjazi alors que ce kenning évoque plutôt la maison de quelqu’un qui, lui-même, est rugueux, sans douceur (voir la Note 3 pour une explication grammaticale). Le sort d’Íðunn, dont on peut supposer qu’elle va être utilisée à « fournir du plaisir » aux géants, risque d’être très douloureux. D’ailleurs, c’est une constante de la civilisation norroise de décrire le sentiment d’horreur de toute femme destinée à côtoyer de près les géants.

 

Strophe 10

 

Résumé

 

Les habitants des bords pentus (ou brillants) ne se désolèrent pas que soit venue du sud avec les géants le ‘tourbillon de la vague’ [ou ‘celle qui travaille à la concorde et à l’amour’] ; la famille entière de Freyr devint vieille et grise ; les ‘sacrés’ étaient plutôt laids.

 

Kenningar et descriptions

 

- Habitants des bords pentus (ou ‘brillants) : Les ‘bords pentus ou brillants’ sont des falaises et présenter les géants comme des ‘habitants de falaises’ est une kenning classique.

- Tourbillon de la vague’ [ou ‘celle qui travaille à protéger’]. Þjóðólfr présente le nom d’Íðunn de sorte à en faire une kenning - Íð með jötnum unn - [unn est l’accusatif de unnr et, justement, Íðunn est à l’accusatif dans cette phrase] qu’il lit donc comme iðu-unnr (vagues du tourbillon) avec ‘með jötnum’ au milieu pour bien séparer les deux parties de son kenning. Le dictionnaire étymologique de De Vries fournit l’étymologie suivante, “ið = une action” suivi de “unna = offrir, aimer”, plus vraisemblable mais moins en accord avec la kenning ‘liquide’ pour Þjazi « loup de la vague déferlante des cadavres et des épaves » donné dans la strophe suivante. Ainsi, Íðunn, « tourbillon » entre en relation avec Þjazi, « vague déferlante ». Ceci est une allusion au fait qu’après son enlèvement, Íðunn est assimilée au monde des géants et traitée comme telle.

- La famille entière de Freyr : le ‘clan’ de Freyr, c’est dire les Æsir.

 

Strophe 11

 

Résumé

 

(Jusqu’à ce que le loup, déferlante des cadavres et des épaves de Gefn, la serveuse de bière soit trouvé, et que l’irritant serviteur et l’esprit de fraude de-Gefn, la serveuse de bière soit enchaîné).

Le leader en colère parla ainsi : tu seras exclu Loki sauf si, par ruse, tu ramènes la fameuse jeune fille qui augmente l’amour des chaînes.

 

 

 

Kenningar et descriptions

 

- Le loup de la déferlante des cadavres et des épaves de Gefn, la serveuse de bière : « Gefn, la serveuse de bière » : Gefn est un nom de déesse et Íðunn est décrite comme une porteuse de plaisir. La « déesse pourvoyeuse de plaisir » est donc encore Íðunn. Nous savons que le « loup d’Íðunn » est Þjazi et il est qualifié de « déferlante des cadavres et des épaves ». Ceci évoque donc une mer de cadavres et des épaves dont les vagues déferlent sous l’influence de Þjazi. Ceci n’en fait pas une sorte de ‘tueur universel’ mais plutôt une sorte de ‘croquemort universel’ : il est chargé de porter les cadavres et les épaves par vagues s’abattant sur les rives de Hel un peu comme Charon dans la mythologie grecque. Il cependant ici appelé un ‘loup’, qui signifie aussi ‘monstre’ si bien qu’il est vu comme un monstrueux transporteur des cadavres et des épaves.

 - L’irritant serviteur et l’esprit de fraude de Gefn. la serveuse de bière. Nous venons de voir que cette dernière expression désigne Íðunn et « l’irritant serviteur » qui était chargé cuire la viande est Loki et on peut en effet dire qu’il a ‘fraudé’ la liberté d’Íðunn pour se libérer de Þjazi.

 - Le leader en colère. L’usage est de voir Ingvifreyr dans ce leader car c’est sa ‘famille’ qui souffre comme l’indique la strophe 10.

 - La fameuse jeune fille qui augmente le délice des chaînes. Le sens propre du mot haft/hapt est celui de ‘menottes’. Ce mot désigne par métaphore les ‘puissances’ et donc les dieux. En tous cas, cette façon de parler souligne que les ‘puissants’ nous enchaînent, une formule très moderne. Ici, il est de plus possible que cela désigne aussi les géants qui viennent justement d’enchaîner Íðunn pour leur propre ‘délice’. Il s’agit évidemment d’Íðunn encore dans son rôle de pourvoyeuse de plaisirs amoureux pour les ‘puissants’.

 

Strophe 12

 

Résumé

 

J’ai entendu (dire) que l’épreuve de l’âme de Hœnir (Loki) récupéra par ruse les délices/jeux des Æsir, il vola ‘augmenté’ de la peau d’un faucon, et le vigoureux dieu père de Mörn à l’esprit tourné vers le mal (Þjazi ) provoqua en direction du fils du faucon (Loki) un coup de vent d’aigle du jeu-lames des plumes (Hræsvelgr).

 

Kenningar et descriptions

 

- L’épreuve de l’âme de Hœnir. Loki et Hœnir sont amis dans ce poème mais on n’imagine pas un Loki qui ne chercherait pas à éprouver même ses amis.

- Les délices/jeux des Æsir. Íðunn est clairement décrite ici comme quelqu’un qui contribue au plaisir des Æsir. En fait, le sens de ‘leikr’ oscille entre celui de ‘organisatrice des jeux’ et celui de ‘jouet sexuel’.

- Le roi, père de Mörn (le géant), (le roi géant) à l’esprit tourné vers le mal (Þjazi ).

- Le fils du faucon. Ici Loki est sous forme de faucon et le poète désire souligner sa petite taille face à celle de l’énorme Þjazi. Visiblement, la force Þjazi semble dominer des Æsir et ceux-ci sont tous effrayés en voyant ce monstre immense se précipiter vers eux.

- L’aigle du jeu-lames des plumes. On peut évidemment voir là une kenning pour Þjazi mais il vient d’être désigné par une longue kenning si bien qu’il peut être judicieux de voir ici une kenning pour quelqu’un d’autre. L’aigle Hræsvelgr qui « avale les cadavres et les épaves » (c’est ce que signifie son nom) au sommet d’Yggdrasill est en effet chargé de créer les vents et les tempêtes avec ses ailes. Il utilise ses plumes comme de gigantesques lames pour engendrer des tempêtes. Cette kenning désignerait alors expressément Hræsvelgr dont le nom devient alors un heiti pour Þjazi. Les deux géants sont alors plus ou moins confondus ici.

 

Strophe 13 (quatre premiers vers)

 

Résumé (quatre premiers vers)

 

Les ginnregin (puissances sacrées) commencent vite à faire brûler des tiges accompagnées de copeaux et le fils de l’amoureux de Greip est roussi. Son voyage fut interrompu.

 

Kenningar et descriptions

 

- Ginnregin (ginn-regin). Regin désigne les ‘puissances divines’ et le préfixe ginn- qualifie ce qui est particulièrement sacré, ‘saint’ , ‘grand’. Les Æsir sont appelés ici ‘ginnregin’ alors que d’autres poèmes semblent placer plus haut les ‘ginnregin’ dans la hiérarchie divine (si tant est qu’il en existe une).

- Le fils de l’amoureux de Greip : Þjazi. Les kenningar relatives à Þjazi font penser qu’il appartient aux toutes premières générations de géants. Indépendamment, Greip est le nom d’une géante qu’on rencontre dans le poème appelé ‘Éloge de Þórr’ (Þórsdrápa) mais on ne sait rien sur le rapport entre elle et la fiancée du père de Þjazi. Elles peuvent être deux différentes personnes portant le même nom.

 

Notes explicatives de la section 2

 

Note 1 sur l’expression með fróðgum tívi traduite habituellement par «avec le savant dieu » :

La préposition með peut commander un datif or un accusatif. La traduction habituelle « savante/sage déité » suppose que ‘fróðg’ est équivalent à fróðr et que tívi est un datif irrégulier (qui aurait dû prendre la forme normale : tiva). De plus, Loki vient juste d’agir stupidement en frappant un être surnaturel visiblement combatif : il ne s’est pas conduit de façon sage, il ne peut être fróðr que par ironie. Tout ceci est très troublant et je suggère que l’intention de Þjóðólfr était de ridiculiser Loki en rappelant qu’il n’est pas une déité réellement masculine. Pour ceci, il utilise le mot tívi non pas comme un masculin faible (son genre normal) mais comme un neutre normal de la 2ème déclinaison, qui a en effet un datif et un accusatif en tivi. Cette hypothèse nous permet alors de lire fróð-gum comme ‘sage-agaceur’ à l’accusatif, comme si lui, Loki, transportait ou faisait plaisir à Þjazi [Comme c’est en réalité Þjazi qui transporte Loki, gumr devrait être au datif]. La traduction classique évite ce problème mais une interprétation ironique est parfaitement possible. Dans ce cas, með (+ acc.) fróð-gum tívi prendrait le sens de : «emporté par la déité à la sexualité indécise et faiseur d’histoires » qui qualifie assez exactement Loki.

 

Note 2 : Une autre explication (celle-ci presque sans grammaire) sur les choix faits pour la traduction du mot sorgœran (s. 9, l. 2)

Ce mot qualifie habituellement Loki comme « hurlant de douleur » alors que j’ai choisi de l’écrire sorgeyran et il qualifie alors Íðunn de « apaise-douleur ».

La version en ligne de ‘Skaldic base’ donne l’orthographe sorgœran ce qui fait de ce mot un adjectif à l’accusatif masculin (ou un verbe substantivé, comme dit plus haut). Il va donc qualifier Loki, appelé un ‘remueur’ (hrœrir), et on prend œran pour un dérivé de æra, ‘rendre fou’. De ceci viennent les traductions qui qualifient Loki de « fou de douleur », ce qui colle bien au contexte en effet.

Mais le tome A de « Den Norsk-Islandske Skjadedigtning, p. 18 » de Finnur Jónsson (1912) donne le contenu verbatim des manuscrits. On lit alors deux formes possibles « sorg eyra » et « sorg eura ». La forme « sorgœran » n’apparaît que dans le tome B, qui contient le rendu personnel de Finnur Jónsson, montrant qu’il a voulu rattacher cet adjectif à Loki. Ceci étant, vous aurez noté que j’ai utilisé son émendation en –an.

On aurait très bien pu respecter la version ‘eyra’ des originaux et modifier ‘eura’ en ‘eyra’ plutôt qu’en ‘œran’, c’est évident. Dans ce cas, cet adjectif s’appliquerait à Íðunn, ici appelée ‘mey’, un accusatif féminin. On peut alors rapprocher eyra (tout comme l’a fait Svenbjörn Egilsson dans son Lexicon Poëticum) du verbe eira, épargner, et sorg eyra devient un accusatif féminin comme dans les originaux et qualifie Íðunn de ‘celle qui épargne la douleur’. La strophe 11 va l’appeler « munstœrandi mey », la jeune femme qui est « amour-‘augmentante’ », ce qui complète sa capacité à épargner les douleurs.

Les deux sont possibles et exigent une émendation, mais je préfère choisir celle qui respecte la grammaire des originaux et qui parle d’Íðunn, par ailleurs étrangement absente, excepté par quelques allusions, d’un poème dont elle devrait être la principale héroïne.

Ceci étant, vous aurez noté que j’ai utilisé son emmendation en –an.

 

Note 3 sur grjót-Níðaðar : Níðuðr (ici au génitif) est le nom du roi qui kidnappe et rend infirme le ‘forgeron Völundr’. On sait donc qu’il est un symbole d’un roi que sa brutalité va conduire au désastre. Les mots composés sur grjót ne sont jamais construits en le mettant au génitif ce qui est habituellement considéré comme une adjectivisation du mot. Ainsi, le sens canonique de grjót-chose est ‘chose pierreuse ou en pierre’ et non pas ‘chose des pierres ou chose de la pierre’.

Ici grjót-Níðaðar signifie donc ‘du (complément de nom = génitif) roi rugueux et brutal, au destin malheureux par sa faute’.

 

 

APPENDICE : notes relatives à la traduction des strophes 3 – 13

(en Anglais)

 

 3, 4 and 5.

 

 

3. Tormiðluðr (difficult-sharer) vas tívum

-tálhreinn (decoy-reindeer) meðal (among + gen.)- beina (the bones).

Hvat kvað hapta snytrir (soigneux – (Lex. Poet.))

hjalm-faldinn (helmet-hooded) því valda.

Margspakr (Margspakr =very wise) of nam mæla

már (már=seagull) val-kastar (morts-attrapés , caught-dead=heap-dead) báru (bára=billow)

(vara Hœnis vinr (Hœnir’s friend = Loki) hánum

hollr) af fornum þolli (ancient (fir)-tree = Yggdrasill).

 

 

4. Fjallgylðir (Fjall-gylðir=mount-wolf, fall-wolf) bauð (bid) fyllar (fills)

fet-Meila (fet-Meila=step-Meili=light-foot - Óðins son = ? Hœnir) sér deila

(hlaut) af helgum skutli

(hrafnásar (raven-áss = Óðinn) vinr (friend) (friend of Óðinn = Loki) blása (blew) ).

vin-grögnir (vind-rögnir [see NB below] = vind-divinity - ) lét vagna (vagna, nom. sing. OR gen. plur vagna = dolphin or porpoise [small whale])

vígfrekr (víg-frekr=battle-greedy )

[“vígfrekr vind-vagna rögnir let sígask ofan” ]

ofan sígask,

þars vélsparir (well-sparer) vôru (váru : pret. plur.)

varnendr (safegard) goða (of the gods) farnir.

 

 

 

5. Fljótt (swiftly) bað foldar (of earth) dróttinn (master)

Fárbauta mǫg (Fárbauti’s son) várar (de Vár [vára= the spring-times])

þekkiligr (handsome, pleasant) með þegnum (þegn=homme libre)

þrymseilar (noise-line= poet. warrior) hval (whale, acc.) deila (to deal, divide + acc.).

En af breiðu (breiðr = broad) bjóði (bjóðr = table, sol, qui invite)

bragðvíss (quick-wise = tricky) at þat lagði

ósvífrandi (ósvífrandi = (Lex. Poet) hostis (stranger,ennemy) THOUGH svífr = quiet ; ósvífrandi could render ‘unquietening, disturbing’ = Loki) ása

upp þjórhluti fjóra.

 

 

 

4.

NB : Ving-þórr = ‘battle-þórr’ ‘hence’ Ving-rögnir = battle divinity. OR ELSE : land-rögnir = land-divinity = a king. Vind-rögnir = wind-divinity = Hræsvelgr

 

5. Commentary on várar/vara

Finur Jonsson’s version says ‘várar’ which calls to the goddess Vár. The word is thus a feminine doing várar in the sing. gen. Vár would then be a heiti for Skaði. Manuscrits rather provide vára that can be plural genitive of

 vár, n., (= of the springtimes). Hval þrymseilar vára = “whale of the noise-lines of springtimes.” During springtimes oxes start working again and the belts of these ‘big animals’ start cracking again. [Someone suggested it alluded to whip cracking. I never saw someone whiping an ox (and I do not see why French peasantry would have been nicer to their oxen that the Norse one)]

 

 6 -7 - 8

 

6.

Ok slíðrliga (savagely) síðan

svangr (hungry) - vas þat fyr lǫngu - vas þat fyr löngu: it was very long ago (langr, n. löng, dat. sing. löngu)

át af eikirótum (eiki = oak timber, oaken. eiki-rótum = with oaken-roots)

okbjǫrn (yoke-bear = ox) faðir Marnar,

áðr djúphugaðr (djúphugaðr: djúpr=deep, hugaðr=minded) dræpi

dolg (dólgr = fiend/monster, acc.) ballastan (ballastan = most hard) vallar (vallar=gen. sing. völlr (of the) field)

hirði-Týr (gardian- Týr) meðal herða

herfangs (Lex.Poet herr-fáng=prey) (“deep minded god gardian of the prey”) ofan stǫngu (dat. stöng, pole).

 

 

7.

Þá varð fastr við fóstra (við fóstra : with the fore-father…)

farmr Sigvinjar arma,(armr Sigynjar arma = cargo of Sigyn arms, a classical way of speech to speak of the wife of the ‘cargo’)

sás ǫll regin eygja, 

ǫndurgoðs (… of ǫndurgoðs of the ski-god. In Heathen times, god was neuter : it can point at Skaði) , í bǫndum; 

loddi rô við ramman 

reimuð, (reimt= haunted, remuðr = ‘haunter’, ghost) Jǫtunheima, 

en holls vinar Hœnis (vinar Hœnis, Loki) 

hendr við stangar enda.

 

 

8.

Fló með fróðgum tívi (með fróðgum tívi ?= with the learned god (Loki) (who just behaved foolishly)

? fróðgum=fróðr-gum= learned-fuss

fangsæll (grasp/catch-well = a good-catch) ) of veg langan 

sveita (sveiti = sweat, blood) nagr, (nagr=unknown bird (Lex. Poet. :‘avis nescio quæ’)) svát slitna 

sundr ulfs faðir mundi; 

þá varð Þórs of-rúni (of-rúni = over-friend) 

(þungr (þungr=heavy, may allude pregnancy. Lex. Poet: þungra=nomen Freyæ) vas Loptr (Loki’s name = the airy one) of sprunginn. (sprunga = chink,fissure) 

môlunaut, hvat's mátti, 

miðjungs friðar biðja.

(málunaut ?= máli-nautr [máli used as an adjective]= friendly-mate (acc.). Miðjung name of a giant).

 

 

Note on ‘Marnar’ (s. 6)

In Þórsdrápa 7 Eysteinn Björnsson’s translation (https://notendur.hi.is//~eybjorn/ugm/thorsd00.html) Þórr is “þverrir barna mörnar” = a diminisher of Mörn’s children.

 

Note on með fróðgum tívi. (s. 8)

Preposition með can be followed by a dative or an accusative. The usual translation « wise deity » supposes that ‘fróðg’ is equivalent to fróðr and that tívi is an irregular dative, which normally reads tiva. Besides, Loki has just before been acting foolishly by striking an obviously combative supernatural being. He thus cannot be a ‘wise deity’, fróðr his here ironical. All this is very puzzling and I suggest that Þjóðólfr’s intention has been to mock Loki by recalling that he is a not a really masculine deity but a neutral one. He thus uses tívi as a neutral noun of the 2nd declension instead of the normal weak masculine, which provides a dative and an accusative tívi. This would enable us to read fróð-gum as ‘wise-fuss’ in the accusative, as if he, Loki, was carrying away, or ‘treating’ Þjazi [Since the one actually carrying is Þjazi, gumr should be a dative. The classical translation avoids this ‘error’ but an ironical meaning is quite possible]. In that case með (+ acc.) fróðgum tívi would take the meaning of : « with the sexually undefined deity wise in fuss, » which qualifies Loki to the point.

 

Note on málunaut miðjungs.

The text states thatLoki is forced to biðja friðar málunaut miðjunsg « beg peace from Miðjung’s dear friend. » In Norse, to beg something (genitive, here friðar) from someone (dative, here málunaut which actually is an accusative).

 

9 - 10 - 11

 

 

9.

Sér bað sagna (of sagas) hrœri (stirrer)

sorgœran (sorg (douleur) –SI eyra ou eira = to rest, ‘calmer’ SI œra = to madden )

mey fœra,

þás ellilyf (elli-lyf = old age-herb) ása,

áttrunnr (átt-runnr = family-bush) Hymis, kunni;

Brunnakrs (of brunnr = spring – akr = crop) of kom bekkjar (brook’s)

Brísings-goða dísi (dat. ?)

girðiþjófr (girdle-thief) í garða (home)

grjóf-Níðaðar (rock-Níðuðr -> in the home of the rock-king) síðan.

 

 

10.

Urðut (‘t’ negation) brattra (or bjartra) (steep (or bright)) barða (edge)

byggvendr (inhabitant) at hryggvir (= grieved);

þá vas Ið- (iða = eddy) með jötnum

-unnr (the waves) nýkomin sunnan ;

gættusk allar áttir (whole family)

Ingvifreys (of Ingvifreyr) at þingi

(váru heldr (rather) ) ok hárar

(hamljót (ugly) regin) gamlar.

 

11.

(unz hrunsæva (hrun-sæva ruin-sea – breaker wave)) hræva (of the corpses/fragments)

hund (dog, wolf.) öl-Gefnar (of ale-Gefn) fundu

leiðiþir (leiði = irksome/tomb/fair wind. þirr = servant) ok læva (fraud, craft)

lund (mind, temper) öl-Gefnar bundu").

"Þú skalt véltr (pushed away), nema vélum (except with tricks)

- vreiðr (angry) mælti svá – leiðir (leader),

mun stœrandi mæra

mey (delight-swelling famous girl) aptr, Loki, hapta (gen. of ‘chains’ = gods)".

 

Note on ið-unnr (s. 10, l. 3-4)

Þjóðólfr makes a kenning out of Íðunn’s name. He reads it as iðu-unnr (waves of the eddy). By putting “með jötnum” in between, he states this is a kenning, and not an etymology. De Vries etymological dictionnary provides the etymology: “ið = a doing” followed by “unna = to grant, to love.”

 

12 - 13

 

12.

Heyrðak svá, þat (síðan 

sveik (betray)  opt ôsu leikum (ása leikum with the games of the æsir)  

hugreynandi Hœnis 

(Hœnir’s soul-trying) hauks fló bjalfa (bjálfi, skin) aukinn, 

ok lómhugaðr (meanness-spirited) lagði (leggja, laid, placed,) 

leikblaðs (of blade’s play) reginn fjaðrar (feathers gen. or nom. plur.)

ern (vigourous, ?) at ǫglis barni (hawk’s child)

arnsúg (eagle-draught of wind),  faðir (father  nom.) Marnar (of Mörn).

 

13.

Hófu (hefja = begin) skjótt (speedily), en skófu(m) (scraps), 

skǫpt (skapt = shafts, n. nom./acc. plur.), ginnregin, brinna (flames), 

en sonr biðils sviðnar  (he is singed)

- Sveipr varð í för - Greipar.

Greip’s wooer

 



[1] - La référence est Snorri Sturluson, Edda, traduction Anthony Faulkes, Everyman 1987.

Le premier chapitre du Skáldskaparmál se trouve, en Français, dans Snorri Sturluson, Edda, traduction François-Xavier Dillmann (1911). Cette traduction ne contient que les neuf premiers chapitres du Skáldskaparmál et donc ne donne pas celle du poème étudié ici. Notez, par contre, que cette traduction et les notes qui lui sont associées constituent sans doute la meilleure introduction possible à la mythologie scandinave ancienne. Une vieille traduction se trouve aussi, encore en Anglais, à http://www.sacred-texts.com/neu/pre/pre05.htm .