Tous les humains sont des enfants de Heimdall

ou

La Harpe de Rigr

 

Les humains vivaient depuis des milliers d’années une vie semblable à celle que ceux qu’on appelle les hommes des cavernes, c’est à dire dans une société faite de nombreux petits groupes isolés, chacun strictement soumis aux aléas du mauvais temps, avec des famines régulières qui décimaient le groupe. Quand le climat se réchauffa un peu, la population augmenta rapidement et les dieux se rendirent compte qu’il était temps d’assurer la stabilité de cette société en formation en consacrant certaines des règles naissantes déjà créées par les humains, celles qui seraient les plus stables face au besoin de changement des humains les plus créatifs. Ils déléguèrent sur Midgard le dieu Heimdall pour qu’il choisisse les meilleures règles pour donner bonne forme à cette toute première société. Quand ils racontent cet épisode de leur histoire, les humains appellent Heimdall : «  Rigr (Rígr – le ‘seigneur’, le ‘roi’) » à cause du rôle d’organisateur qu’il a joué.

Le nom norrois du poème qui raconte l’histoire de Heimdall-Rigr est celui de Rigs-thula (la Thula de Rigr), et une thula est une sorte de harpe. C’est pourquoi voici un peu de harpe pour commencer.

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Le dieu Rigr a commencé par observer le monde de Midgard. Il savait que ces satanés humains avaient réussi à survivre à maintes catastrophes, à un foule de maladies et d’infirmités. Même les dieux leur devaient le respect et il venait fixer le meilleur de leur évolution passée par autre chose que de vaines paroles ou des gesticulations incantatoires. Non, allait entrer dans leur vie et agir pour exercer son influence.

Il va donc parcourir Midgard et se rendre compte que par eux-mêmes, les humains ont essentiellement trois façons de vivre, la façon négligente, la façon active et la façon réfléchie. Il ne va imposer à personne de vivre selon une façon ou une autre, mais il va utiliser ces façons de vivre pour structurer la société. Pour ceci, il entre dans la vie des humains en faisant un enfant à trois femmes. La négligente Mémé, l’active Mère-Grand et la Maman réfléchie. Chacune de ces femmes aura un fils qui trouvera une compagne appropriée, ils auront des enfants (tous des petits-enfants de Heimdall) qui propageront dans l’humanité leurs défauts et leurs qualités. En fin de compte, nous tous, que nous soyons négligents, actifs ou réfléchis, nous descendons ‘en droite ligne’ de Rigr-Heimdall. En chacun de nous pétille une étincelle divine, même dans ceux que notre société considère comme des inutiles ou des monstres.

Je répète que Rigr a observé les humains, il n’a pas cherché à les améliorer. Qu’on aime ou non les trois classes qu’il a observées, elles sont un fait de l’humanité et ne sont pas issues d’une décision divine. J’en suis certain parce qu’un autre dieu, Odinn se décrit en train d’observer les humains qui se servent des runes. Il dit

ek ok þagðak,

ek ok hugðak,

hlýdda ek á manna mál;

j'ai vu et je me suis tu,

j’ai observé et j’ai compris,

j’ai écouté la parole des humains.

 

Nos dieux n’apportent pas la « divine révélation » aux humains, ils écoutent leur parole et s’adaptent à ce qu’ils ont observé. Beaucoup de ce qui déplaît à certains humains dans notre société n’est pas le fait des dieux, mais des humains eux-mêmes. C’est aussi pourquoi nous n’implorons pas nos dieux, nous savons que c’est de notre responsabilité d’éviter ou de supporter les désastres que la vie peut nous apporter.

 

Comme je vous l’ai dit, Rigr parcourut les routes de Midgard et rencontra trois différents types d’humains.

 

Les humains négligents et paresseux  existaient  bien avant que Rigr ne chemine sur l’arc en ciel qui relie le monde des dieux à Midgard. Quand il rencontra Mémé et Pépé, leur porte était ouverte, c’était une simple planche de bois tirée de côté et ils étaient en train de se réchauffer au coin du feu.

 

À cette époque, les humains avaient inventé l’esclavage par eux-mêmes. De nombreux esclaves n’ont aucun droit et aucun espoir dans l’amélioration de leur condition, ils sont donc forcés, par leur position sociale, d’appartenir à la classe des négligents. C’est pourquoi Rigr leur donna le nom de thrall, celui de tous les humains prisonniers, ceux que leur destinée condamne à l’esclavage, mais aussi les travailleurs négligents, les drogués et tous ceux qui vivent aux dépens des autres.

 

Attention ! Aucun d’entre eux ne doit être un ‘sous-humain’ pour nous, même si certains sont plus méprisables que d’autres. L’étincelle divine qui existe en chacun peut se rallumer à tout instant. Par exemple, une saga décrit Erlingr Skjálgsson qui possédait constamment une trentaine d’esclaves mais qui leur laissait la liberté de travailler pour eux-mêmes après le coucher du soleil si bien que la plupart d’entre eux pouvaient racheter leur liberté en moins de trois ans. Ceux qui arrivaient à se libérer ainsi avaient été des ‘thralls’ temporaires qui, pendant leur temps d’esclavage, sentaient en eux la nécessité de regagner leur liberté malgré leur malchance ou leurs erreurs passées.

 

Les humains courageux et travailleurs existaient eux aussi  bien avant que Rigr ne chemine sur l’arc en ciel qui relie le monde des dieux à Midgard. Quand il rencontra Grand-mère et Grand-père, leur porte était ouverte, levée vers le plafond par des poulies. Grand-mère filait la laine sur son fuseau et Grand-père façonnait un nouveau cadre à tisser. Il leur donna le nom de carl, celui des humains libres. Ces carls, dans une société bien équilibrée, devraient constituer la masse des membres de la société.

 

Les humains réfléchis et intelligents existaient eux aussi bien avant que Rigr ne chemine sur l’arc en ciel qui relie le monde des dieux à Midgard. Quand il rencontra Mère et Père, leur porte était fermée mais non bloquée. Elle avait été relevée avec les poulies et elle pouvait se bloquer par un anneau posé à côté d’elle. Père et Mère étaient assis ensemble, chacun observant l’autre et faisant travailler leurs doigts. Il leur donna le nom de jarl, ceux qui doivent réfléchir à l’avenir de leur clan, ils en sont responsables. Ces chefs sont souvent détestés dans la société actuelle, c’est que nous avons tellement connu de faux ‘jarls’ irresponsables !

 

Trois fois, Rigr laissa sa trace dans la vie de ceux qui allaient devenir les thralls, les carls et les jarls. Il s’installa chez eux et partagea leur repas. Chez les négligents, se fut une miche de pain fait avec de la farine bien levée et mais mêlée de son, accompagnée d’un bouillon servi dans un bol commun et d’une excellente viande de veau bouilli. Chez les actifs, se fut une miche de pain à la farine d’orge accompagnée d’une délicieuse tranche de veau bouilli. Chez les réfléchis, ce fut des miches de farine blanche de blé, accompagnées de viandes diverses, gibier, porc et volailles et arrosées d’un bon vin. Le repas terminé, ils allèrent se coucher et, là, tout se passa de façon identique chez les trois hôtes. Rigr leur prodigua mille conseils puis utilisa la coutume, courante dans les civilisations très dispersées, pour accueillir un hôte respecté qui arrive seul, de loin : Ils se couchèrent tous les trois dans le même lit, Rigr au milieu entre époux et épouse.

Ils dormirent ainsi pendant trois nuits puis Rigr reprit son chemin. Neuf mois plus tard, l’épouse accouchait d’un gros garçon qui fut accepté dans la famille après qu’on l’eut aspergé d’eau, c’est-à-dire reconnu comme un membre à part entière de la famille, sans défauts et ayant les même droits et devoirs que chaque membre de la famille. Dans la famille des négligents, il fut appelé Thrall, dans la famille des actifs, il fut appelé Carl et dans la famille des réfléchis, il fut appelé Jarl. Bien entendu, à partir de ce moment les destinées des trois familles allaient diverger complètement en devenant les trois classes de la société primitive. Sans avoir créées par Rigr-Heimdall, elles ont été consacrées par lui comme étant des caractéristiques des groupes d’humains et les membres des trois classes sociales sont tous les « enfants de Heimdall ».

 

Un jour, arriva chez Thrall une fille un peu coureuse qui s’assit auprès de lui. Sans plus d’histoire, ils se couchèrent ensemble après avoir bavardé joyeusement toute la soirée. Ils eurent une maison et de nombreux enfants et furent heureux. La destinée de ces enfants est assez simple : ils étaient chargés des tâches ingrates que personne d’autre ne voulait faire. Ils étaient accoutumés à vivre dans leur crasse et se trouvaient très heureux d’être bien nourris par leur travail. Leurs corps n’étaient guère harmonieux mais ils n’accordaient guère d’importance à cela. Leurs hommes étaient très forts et leurs femmes très solides, c’est cela qui était leur fierté et leur servait de critère de beauté. Voici un exemple des travaux qu’ils devaient faire : « ils construisaient les barrières, répandaient le fumier dans les champs, s’occupaient des porcs, surveillaient les chèvres, devaient extraire la tourbe ».

 

Grand-père et Grand-mère amenèrent un jour à la maison une fille portant les clés dans sa ceinture et ils la marièrent à Carl. Après qu’elle ait coiffé le voile nuptial d’étoffe rêche, ils furent mari et femme. Ils eurent une maison et de nombreux enfants et furent heureux. La destinée de ces enfants est un peu plus complexe que celle des thralls. Ils ont bien sûr des tâches manuelles comme « dresser les bœufs, fabriquer les premières charrues en bois, construire des maisons et des granges, fabriquer des carrioles et diriger les nouvelles charrues en fer ». Mais il aussi de leur devoir de « distribuer des anneaux », ce qu’on appelle maintenant donner un salaire à leurs serviteurs libres.

 

L’enfant de Père et Mère, Jarl, est élevé dans la soie. Ses jouets sont des armes, il apprend à « brandir boucliers en bois de tilleul, placer les cordes des arcs, courber les arcs en orme, faire des pointes de flèches, faire voler les hampes des javelots, à faire vibrer les lances, à chevaucher un étalon, à lancer la meute, à tirer l’épée et pratiquer la nage ». Quand il a grandi, Rigr revient le voir et lui enseigne les runes, lui annonce qu’il sera roi (rigr) lui-même, l’adopte comme son propre fils et lui demande de conquérir des territoires. Quand il est devenu propriétaire de 18 domaines, il pense à se marier.

Il envoya des émissaires chez un autre riche propriétaire pour obtenir la main de sa fille. C’est ainsi qu’il rencontra sa femme aux doigts fins, à la peau blanche et lumineuse et à l’esprit bien formé à la réflexion. C’est alors qu’elle coiffa le fin voile nuptial de lin et qu’ils se marièrent. Ils eurent une maison et de nombreux enfants et furent heureux. Tous les enfants de Jarl devinent des guerriers capables de fabriquer et d’utiliser leurs armes excepté le plus jeune.

Lui, il apprit les runes comme son père, « les runes éternelles, les intemporelles runes du temps ». Il apprit aussi d’autres magies puissantes, à accoucher les bébés, à émousser les épées, calmer les mers, à éteindre les incendies et à comprendre le pépiement des oiseaux. Avec son père, il discuta des runes et lui montra qu’il les connaissait mieux que lui. C’est pourquoi il fut aussi nommé ‘Rigr’ et destiné à prendre la place de son père.

 

Remarquez qu’aucun des aînés n’hérite du titre, c’est le plus jeune, mais surtout le plus instruit de tous, le meilleur magicien qui recevra la charge royale.

Ceci peut permettre de comprendre pourquoi la royauté ou la tyrannie héréditaires sont tombées dans un tel discrédit : l’héritier du titre est le plus souvent soit l’aîné, soit le plus habile à éliminer ses concurrents au lieu d’être le plus sage à contrôler les jarls instruits, à diriger les carls actifs et à tirer quelque chose des thralls négligents.

 

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Remerciements : Les musiques ont été composées par Rowan Fontaine Kodratoff. Elles sont extraites d’un concert donné par le groupe Glanfa Nantgarw de Cardiff.