Stepan P. Krasheninnikov, Explorations of Kamchatka 1735-1741

Original en Russe, 1755. Traduit du Russe, Oregon Historical Society, Portland, 1972.pp. 246-258.

 

Mes commentaires sont entre [ ] [Je n’ai pas répété les explications données dans «Les chamans»] [J’ai traduit assez loin pour que le lecteur comprenne comment il se peut que Krasheninnikov et Steller se soient contredits sur la non existence de chamans (mâles, donc) chez les Kamchadals. Les ‘vieux’ décrits ci-dessous jouent un rôle religieux évident, même s’ils ne ‘chamanisent’ pas selon les préjugés courants relatifs au chamanisme.]

 

 

Fêtes et cérémonies

 

Tout les Kamchadals  n’ont qu’une seule fête pendant l'année durant laquelle ils se purifient de leurs péchés. Ils la célèbrent sans faute en novembre, qui pour cette raison s'appelle le mois de la purification des péchés. Steller est de l'opinion que cette coutume a été instituée par leurs ancêtres pour remercier Dieu de ses bienfaits, mais que, ensuite, ce vrai but a été obscurci par des histoires absurdes. Ceci semble probable, puisqu’après que leur travail d'été et d'automne soit fini, ils considèrent comme un grand péché de travailler, ou même d’aller chasser avant cette fête : ils se rendent visite seulement. Quiconque dévie de cette règle est absolument obligé d'expier son péché et de se purifier. Ceci pousse à croire que leurs ancêtres, quand ils avaient rangé leur approvisionnement alimentaire pour l'hiver, avaient coutume d’offrir à leur dieu les premiers fruits de leur travail, de se réjouir ensuite ensemble et se visiter les uns les autres. Quand ils célèbrent cette fête, ils observent un certain nombre de coutumes. Quelques-unes sont si insignifiantes qu’elles ne sont pas intéressantes à décrire. Cependant, puisqu'ils les observent toujours dans leurs cérémonies, je donnerai une description exacte jusqu’au dernier détail, sans omettre même l'événement le plus insignifiant, non parce que je prévois de plaire ainsi au lecteur, car le compte-rendu de ces enfantillages un peu idiots sera plus pénible que plaisant, mais afin de montrer l'ampleur de la superstition et de l'extravagance de ces peuples.

Comme les Kamchadals méridionaux tiennent certaines cérémonies différentes de celles des Kamchadals  nordiques, je décrirai leurs fêtes séparément. Je commencerai par les Kamchadals méridionaux, que j'ai visité en 1738 et 1739 dans le but exprès d'observer ces cérémonies. J'ai passé trois jours dans un des ostrogs [village fortifié] les plus importants, appelé Chaapyngan et situé sur les rives du fleuve Kyk-chik.

La cérémonie a commencé en balayant la yourte, après quoi deux vieux hommes, tenant un petit paquet de tonshich [Cyperiodes] dans leurs mains, à voix basse ont dit quelques mots sur les balayures de la salle et leur ont commandé d’être jetées. Après une demi-heure, ils ont enlevé la vieille échelle de sa place [Cette échelle sert à sortir de la yourte. Pour comprendre l’organisation de la yourte kamchadale, regardez le dessin reproduit dans « Sexe et Chamanisme » de Marie Antoinette Czaplicka, sur ce site.]; ils ont nettoyé la place où elle s’élevait, et un des vieux hommes, après avoir prononcé plusieurs mots à voix basse, a déposé à cet endroit un petit morceau de bois enlacé de tonshich. Après qu'une nouvelle échelle ait été fixée en place, encore plusieurs mots ont été prononcés à voix basse, et la vieille échelle a été mise contre le mur. Elle n'a pas été enlevée jusqu'à la fin de la fête.

En attendant, tous les traîneaux, les harnais des chiens, les traits, les brides, etc., ont été portés hors de la yourte, parce que ils croient que tout cet équipement contrarie les démons qu'ils attendent pour cette fête.

Un moment plus tard ils ont mis dans la yourte une certaine herbe sèche qu'ils ont dispersée au-dessus de l'échelle. Alors le vieil homme qui avait précédemment prononcé des mots est monté à l'échelle avec trois femmes ; il s'est assis du côté droit de l'échelle, et les femmes du côté gauche. Chacune d'elles a eu un tapis dans lequel il y avait un du iukola  [poisson sec], de l’herbe douce, du caviar sec, et de la graisse de phoque contenue dans de la peau d’intestin découpée en morceaux. Elles ont fait une sorte de hachis du iukola qu'il ont enveloppé dans de l'herbe douce, et après que tout ait été préparé selon la coutume, le vieil homme et les vieilles femmes envoyèrent chacun un homme dans la forêt pour couper un bouleau. Ils ont attaché le tonshich aux ceintures de ces hommes, à leurs haches, et autour de leurs têtes, et leur ont alors donné les tapis enroulés autour de la nourriture pour manger sur leur route ; ils en ont gardé un peu pour eux-mêmes.

Après ceci le vieil homme et les femmes se levèrent, tournèrent autour de l'échelle, en secouant les paquets de tonshich qu'ils tenaient dans chaque main, et ont dit le mot « alkhalalalai »; ils ont été suivis les hommes qui devaient aller les bois pour ramener un bouleau. Ces derniers, après avoir marché autour de l'échelle, sont partis pour la forêt. Puis le vieil homme et les femmes ont mis leur tonshich sur le foyer et ont jeté quelque nourriture qui a été laissée aux petits enfants comme si on avait voulu les faire se battre pour cette nourriture. Les enfants l'ont saisie et l'ont mangée.

En attendant, les femmes ont fait une sorte de baleine de leur herbe douce et du iukola; ceci a été porté hors de la yourte et placé sur le balagan [maison d’été]. Alors la yourte a été chauffée et le vieil homme a creusé une tranchée peu profonde devant l'échelle, a apporté un poisson enveloppé dans du tonshich et l'a placé dans la tranchée et a dit certains mots. Alors, il a tourné trois fois sur lui-même. Sur quoi tous les hommes, toutes les femmes et même les petits enfants ont fait la même chose.

Après cette cérémonie l'autre vieil homme a fait cuire un peu de sarana dans des cuvettes avec des pierres chauffées au rouge. Ils croient qu'ils peuvent éviter les esprits mauvais avec ce sarana. En attendant, ceux qui avaient les idoles appelées Urilydach les ont enveloppées dans de l'herbe douce ; et les autres ont fait de nouvelles idoles appelées Itung, et les ont poussés sur le toit au-dessus du foyer.

En même temps, un vieil homme du groupe a porté le tronc d'un bouleau dans la yourte et a commencé à faire un idole appelé Khantai. Quand il a terminé, le maître du logis l'a attaché au tonshich ou à l'herbe douce déjà utilisés. Après cette offrande, la nouvelle statue a été placée sur le foyer près de l’ancienne statue de Khantai.

Ce même vieil homme a pris deux petites pierres et les a enveloppées de tonshich et a prononcé plusieurs mots au-dessus d'elles. Il les a alors placées sur le sol dans les divers coins de la chambre, a allumé un feu, et a placé les petits enfants autour de l'échelle pour attraper les idoles qui devaient être jetées dans la yourte par l'ouverture au-dessus du foyer. Les enfants les ont attrapées et les ont enveloppées dans l'herbe douce et l'un d'entre eux a pris la nouvelle idole de Khantai et l'a traînée autour du foyer par le cou ; les autres enfants ont suivi, en criant « Alkhalalalai », puis ils l'ont remise au même endroit.

Après cela tous les vieux hommes dans la yourte se sont assis en cercle autour du foyer. Celui qui avait prononcé tous les mots que nous avons mentionnés a pris dans ses mains un godet enveloppé dans le tonshich et a adressé au feu les mots suivants: « Kutkhu nous a commandés d'offrir une victime tous les ans, et c’est ce que nous avons fait. Par conséquent nous te prions d’être gentil avec nous, de nous protéger et de nous garder du malheur, de la malchance, et des feux. »  Le vieil homme n’a prononcé ces mots une seule fois mais plusieurs fois. En attendant tous les autres vieux se sont levés, ont frappé du pied, battus des mains et crié « Alkhalalalai ». Quand cette cérémonie a été conclue, tous les vieux on quitté leur place,  joint leurs mains et ont commencé à danser, en criant « Alkhalalalai »,  répété par chacun dans la yourte.

Pendant que ces cris étaient poussés, les femmes et les filles ont commencé quitter les coins où elles se tenaient, tout le moment faisant des yeux féroces, tordant leurs bouches et faisant des grimaces grotesques; elles se sont approchées de l'échelle et ont élevé leurs mains. Alors elles ont fait des mouvements étranges et ont commencé à danser et crier de toute leur force, après quoi elles sont tombées à la terre l'une après l'autre, comme si elles étaient mortes. Les hommes les ont emportées et les ont posées en des endroits où elles sont restées, comme privées de tout sentiment, jusqu'à ce qu’un vieil homme soit venu prononcer certains mots à une voix basse au-dessus de chacune d'elles.

Ce spectacle m’a semblé étrange et plus bizarre que la sorcellerie des Yakoutes, puisque chez eux seul le sorcier se met dans cet état de frénésie, au lieu que cette frénésie se communique à chacun dans le logis, comme cela se produit ici. Les femmes et les filles auxquelles le vieil homme avait parlé crièrent beaucoup et pleurèrent comme si elles éprouvaient une peine intense, ou comme si elles avaient été accablées par un grand malheur.

En attendant le vieil homme a fait sa magie au-dessus des cendres et les a deux fois jetées en l'air avec un gobelet, et chacun dans la yourte a fait la même chose après lui ; finalement ce même vieux a rempli deux paniers d'écorce avec des cendres, et a envoyé deux hommes pour porter les cendres hors de la yourte. Ils sont sortis par une ouverture généralement non utilisée appelé le shopkhad [celle qui n’est pas au-dessus du foyer et qui est utilisée en principe seulement par les femmes et les koekhchuch], et versé des cendres sur le chemin. Après quelque temps, ils ont étiré autour de la yourte une corde faite d'herbe à laquelle ils avaient attaché un peu de tonshich à divers endroits.

Le jour a été passé à cette cérémonie mais, le soir, ceux qui avait été envoyés chercher un bouleau sont revenus, et ont été rejoints par un certain nombre de Kamchadals  qui étaient dehors. Ils ont apporté dans la yourte un des plus grands bouleaux, qui avait été coupé à la racine. Avec le bouleau ils ont commencé à marteler l'entrée de la yourte, en frappant des pieds et en même temps en criant aussi fort que possible. Ceux à l'intérieur de la yourte ont répondu de la même façon.

Ces cris ont continué pendant plus qu'une demi-heure, après quoi une jeune fille dans une folie extatique s'est jetée hors de son coin et a filé à toute vitesse vers le haut de l'échelle et a saisi le bouleau. Environ dix femmes ont couru à son aide, mais le toion du logis [toyon est un mot Yakoute signifiant ‘seigneur’ (cf. le vocabulaire fourni par Czaplicka), il s’agit donc ici du maître du logis] se tenait sur l'échelle et les empêchait de toucher le bouleau. Par la suite l'arbre a été descendu dans la yourte et ceux en bas pouvaient l'atteindre, alors toutes les femmes se sont emparées de lui et l'ont tiré, en dansant et poussant des cris étranges ; mais ceux qui étaient à l'extérieur de la yourte l'ont remonté de force. Après cela, toutes les femmes sont tombées à terre, comme si elles étaient possédées du diable, excepté la jeune fille qui avait saisi la première fois le bouleau et qui a continué à le tenir et n'a jamais cessé de pousser des cris perçants jusqu'à ce que l'extrémité de l'arbre soit descendue sur le plancher. Alors elle est tombée comme si elle était morte, juste comme les autres femmes l’avaient fait.

Le vieil homme a sorti toutes les femmes et les filles de leur enchantement de la même manière qu'avant et les a rétablies promptement prononçant des charmes protecteurs à voix basse au-dessus d'elles. Il s’est attardé longuement sur une seule fille. Cette fille est revenue à la vie, a commencé à pleurer qu'elle était mortellement malade, et elle alors a confessé ses péchés et s’est accusée de avoir écorché quelques chiens avant la fête. Le vieil homme l'a consolée, lui a recommandé de porter bravement la peine qu'elle avait apportée sur elle-même en n'étant pas épurée de ses péchés avant le fête et pour n’avoir pas jeté ni ouïes ni nageoires de poissons dans le feu.

Après une heure ou une heure et demi, huit peaux de phoques ont été jetées dans la yourte. Elles enveloppaient du iukola, de l’herbe douce et de la de la peau d’intestin découpée en morceaux bourrée de graisse de phoque. Alors, on a jeté dans le feu les quatre tapis ont été qui avaient été donnés aux hommes qui avaient été envoyés chercher le bouleau. Les éclats du bouleau [faits pendant qu’on le coupait] étaient à l'intérieur des tapis, ainsi que le reste de leurs provisions. Tout les Kamchadals présents ont divisé entre eux le poisson qui était dans les peaux, l'herbe douce et la graisse. Ils ont étendu les peaux au pied de l'échelle, et à partir des éclats de bouleau, ils ont fait deux idoles aux têtes pointues en l'honneur de ces démons dont ils croient qu’ils ont possédé les femmes tandis qu'elles dansaient. Ils ont appelé ces idoles des kamuds. Les peaux de phoques dont nous venons de parler avaient été gardées depuis l'automne pour ces démons, au moment où les Kamchadals sortirent pour la chasse au phoque; pour cette raison ils ne sont employés à aucun autre but; ils se contentent de dormir seulement sur eux.

 

[A compléter]

 

 

1. Ulmaria fructibus hispidis, Steller.

2. Obolarius aculeans, Steller.

3. Cicuta aquatica, Gmelin.