Stepan P. Krasheninnikov, Explorations of Kamchatka 1735-1741, traduit du Russe, Oregon Historical Society, Portland, 1972.

pp. 244-245. Version française Yves Kodratoff

 

 

Les Chamans

 

Les Kamchadals n'ont aucun chaman spécifique, à l’opposé de leurs voisins, mais des femmes jouent ce rôle, en particulier les vieilles, et les koekhchuchei [des sortes de serviteurs de sexe indéterminé mais de fonction sociale féminine. Vous trouverez dans ce site un texte de Czaplicka sur Sexe et Chamanisme qui décrit ce que l’on sait, et l’on sait peu, au sujet des koekhchuch], et ils sont considérés comme des sorciers ; on croit qu'ils savent interpréter les rêves. Quand ils font leur magie ils ne battent pas le tambour, ni ne portent de robe cérémoniale spéciale, comme c’est le cas parmi les Yakoutes, les Toungouses, les Bouriates et toutes les autres nations sibériennes idolâtres. Ils murmurent des mots à voix basse sur les ouïes ou les nageoires des poissons, sur des fines herbes (Sphondilium foliolus pinnatisidis)[en fait, une sorte de navet, appeleesweet grass’ dans la version americaine, et que j’appelle donc ‘herbe douce’] ou la racine de lys sarana (Lilium flore atro-rubente) et le tonshich [une sorte de roseau]. C'est ainsi qu’ils prétendent traiter les maladies, empêcher le malheur, et prévoir le futur. Je n'ai pas pu apprendre quels mots ils emploient dans leurs cérémonies, ni leurs incantations, ni de quel Dieu ils demandent l'aide. Ceci m’a été caché comme étant un grand mystère.

Leur magie principale est faite de la façon suivante. Les femmes s'asseyent dans un coin et marmonnent continuellement des mots à voix basse. L'une d'elles attache à son pied une corde faite d'orties tordues avec du fil de laine rouge, et frappe du pied. S'il semble qu’elle peut facilement soulever son pied, c'est un présage favorable, et un signe que ce qu'on a entrepris sera un succès; s'il s'avère qu'elle secoue son pied avec lourdeur, c'est un mauvais présage. En attendant, elle appelle les esprits avec les mots gush, gush, tout en grinçant des dents. Quand elle a une vision, elle crie, tout en éclatant de rire, khai, khai. Après une demi-heure les esprits disparaissent, et la sorcière gémit sans cesse, ishki, ils ne sont plus ici. L'autre femme, son aide, murmure quelques mots au-dessus d'elle, et lui recommande instamment de ne rien craindre, mais de prêter une attention particulière aux apparitions et de se rappeler la raison pour laquelle elle a fait la magie. Certains indiquent que quand il y a du tonnerre et de la foudre, Biliukae [Un Dieu, ainsi appelé par Steller. Krasheninnikov appelle ce Dieu Piliachuche ans le chapitre sur les Dieux des Kamchadals. Il vit dans les nuages, il « fait étinceler la foudre et lance les coups de tonnerre et fait tomber la pluie. »] descend s’incarner dans ces magiciens, et que, en prenant possession de leurs sens, il les aide à lire le futur.

Si un malheur arrive à quelqu'un, ou s'il est malheureux à la chasse, il se met de même à chercher une de ces vieilles femmes, ou même son épouse. Elle jette un sort et pondère les raisons de cette malchance; alors elle prescrit comment l'éviter. Elle attribue la cause principale au fait qu’il ait négligé certaines pratiques superstitieuses; pour remédier à cette faute, celui qui n'a pas observé ces consignes doit tailler une petite idole, la porter dans la forêt, et la déposer sur un arbre.

Les chamans font également leur magie au temps des fêtes ou quand ils sont purifiés de leurs péchés. Ils marmottent alors certains mots, se parfument, ondulent des bras à l’entour, et se mettent dans un état d'agitation violente. Ils se frottent avec le tonshich, enroulent des lanières autour de leur corps, et essayent de rappeler à la raison ceux qui ont perdu l’esprit. Ils accomplissent aussi d'autres cérémonies complexes, qui seront décrites plus amplement dans le chapitre suivant.

Si un enfant est né pendant une tempête ou un ouragan, ils font de la magie sur lui quand il commence à parler, et le réconcilient avec les esprits. C'est ainsi que cela est fait : il est complètement déshabillé pendant un violent orage, dans ses mains on place un coquillage; il doit élever ce coquillage en l'air et courir autour de la yourte, du balagan [hutte d’été] et du chenil, tout en adressant ces mots à Biliukae et aux autres esprits mauvais : « La coquille est faite pour l'eau salée, non pour l'eau douce, tu m’a trempé d’eau; l’humidité me fera périr. Tu vois que je suis complètement nu et que je tremble de chaque membre.» Quand ceci est fini, l'enfant est considéré comme réconcilié avec les esprits ; autrement ils croient qu'il est la cause des tempêtes et des ouragans.

Les Kamchadals sont si curieux de leurs rêves et placent une telle foi en eux que la première chose qu'ils font le matin en se réveillant est de se les raconter entre eux. Par ces rêves ils décident de ce qui va leur arriver. Ils ont des règles dures et rapides pour les interpréter, comme, par exemple, s'ils ont rêvé de vermine, ils comptent tout à fait voir les Cosaques arriver le jour suivant. Quand ils rêvent qu'ils ont tout ce dont ils ont besoin, ils sentent que c'est un signe qu'ils doivent être les hôtes de leur peuple. Quand ils rêvent qu’ils se délectent d’une femme, c’est un présage de chance à la chasse.

En plus de la magie et des incantations, ils s’adonnent considérablement à la chiromancie; ils croient qu'il est possible de prévoir le bien ou le mal qui arrivera à un homme en examinant les lignes dans sa main; mais ils masquent les règles de cet art dans le plus grand des mystères. Si une ligne ou une marque soudainement apparaît dans la main de quelqu'un, ou si un défaut en disparaît soudainement, ils consultent immédiatement une vieille sorcière à ce sujet.

 

Les Koriaks (chap. XXI)

(pp. 287-289)

[Krasheninnikov évoque comme suit le chamanisme Koryak et Chukchee]

 

Quant à la religion, les Koriaks sont aussi ignorant que les Kamchadals ; en tout cas le chef ou le prince koriak avec qui j'ai eu la chance de m’entretenir n'avait aucune idée au sujet d'une divinité. Ils ont un grand respect pour les démons ou les esprits mauvais parce qu'ils les craignent. Ils croient que ces démons vivent dans les fleuves et les montagnes. Les Koriaks fixés [par opposition au nomades] reconnaissent en tant que leur dieu le Kut des Kamchadals  [Affirmer non-A pour l’ensemble des S et 3 phrases plus tard, A pour S’ inclus dans S est une remarquable erreur de logique. En tous cas, ce Dieu est appelé Kut dans les dialectes du nord, Kuthai dans ceux du sud, et Kutkhu par Krasheninninkov au chapitre XI, sur les Dieux des Kamchadals. Il est le Dieu créateur de la terre et qui a vécu quelque temps au Kamchatka avant de disparaître pour toujours]. Ils n'ont aucune date déterminée pour faire des sacrifices, mais quand l'esprit les anime, ils tuent un renne ou un chien ; si c'est un chien, ils le mettent  sur un pieu sans l’écorcher, et tournent sa tête à l'est ; si c'est un renne, ils mettent seulement la tête et une partie de la langue sur le pieu ; ils ne savent pas à qui ils offrent à ce sacrifice ; ils disent seulement ces mots,  « Vaio koing iaknilaltr gangera, » c.-à-d., « Ceci est pour vous, mais renvoyez-nous quelque chose!»

 

 

Ceci est pour Vous, mais renvoyez-nous quelque chose!

[L’édition américaine attribue cette photographie à George Kennan, Tent Life in Siberia, Putnam, 1910. L’édition originale de 1870 ne comportait pas cette figure.]

 

Quand ils doivent passer certains fleuves ou des montagnes qu'ils considèrent  comme habités par des esprits mauvais, ils pensent à faire des sacrifices. Peu avant d’arriver en de tels endroits, ils tuent un renne, en mangent de la viande, et mettent la tête sur un pieu, tourné vers l'endroit où imaginent que les esprits vivent. Quand ils attrapent une maladie qu'ils considèrent dangereuse, ils tuent un chien, étirent ses  intestins sur deux pieux et marchent entre eux.

Quand leurs chamans font des sacrifices, ils battent de petits tambours qui  sont faits comme ceux des Yakoutes et d'autres indigènes païens de ce  pays; mais les chamans koriaks ne portent aucun costume spécial comme les autres [ceux des autres peuples, en général, des néo-sibériens]. Parmi les Koriaks fixés, il y a des chamans qui sont considérés comme des médecins et qui, comme ces peuples superstitieux le croient, peuvent traiter les maladies en battant sur ces petits tambours. C'est un fait très intéressant qu'il n'y ait aucune nation, aussi sauvage et barbare qu’elle soit, dont les chamans ne soient pas plus intelligents, plus adroits et rusés que les autres.

En 1739, dans l’ostrog du Kamtchatka Inférieur, j'ai vu un chaman célèbre. Il venait d'un endroit appelé Ukinsk, et son nom était Karymliach. Il était considéré comme un homme de grande connaissance et il était très respecté, non seulement par ces gens mais même par nos Cosaques en raison des choses étonnantes qu'il faisait. Il perça son abdomen avec un couteau et a bu le sang qui en a jailli; mais il a fait ceci tellement maladroitement qu'il faut être aveuglé par la superstition pour ne pas être capable de discerner une duperie si grossière. Il a commencé en battant son tambour à genoux plusieurs fois; ensuite, il a plongé un couteau dans son ventre, a pressé la blessure supposée pour en faire jaillir le sang et, mettant vivement sa main sous sa longue robe, il l'a ressortie pleine de sang et a léché ses doigts. Je ne pus m’empêcher de rire car il a exécuté son tour tellement crûment qu'il aurait eu de la peine chez nous à être accepté par nos apprentis prestidigitateurs. On a pu voir le couteau glisser le long de son estomac et le chaman feindre de se poignarder, puis serrer une vessie pour en faire sortir le sang. Après qu'il ait fini toute cette conjuration et cette magie, il crut qu'il nous étonnerait d'autant plus en soulevant sa chemise et en nous montrant son ventre tout enduit du sang. Il nous a assurés que ce sang (qui était du sang de phoque) était réellement venu de sa blessure, et qu'il l'avait juste guérie instantanément par sa magie. Il nous a également dit que des esprits mauvais était venus vers lui depuis divers endroits et lui étaient apparus sous diverses formes, que certains venaient  de la mer et de d'autres des volcans ; que certains étaient petits et d’autres grands; que plusieurs n'avaient pas de mains; que certains avaient été complètement brûlés, et d'autres seulement à demi brûlés; que ceux qui sont venus de la mer semblaient plus riches que les autres et que leurs vêtements étaient faits d'une herbe qui pousse le long des fleuves; il a dit qu'ils sont venus à lui dans un rêve et quand ils sont venus vers lui, ils l’ont tourmenté tellement cruellement qu'il était presque hors de lui dans un genre de délire.

Quand un de ces chamans traite une personne malade, il lui dit, selon les règles de son métier, comment il peut être guéri. Parfois il commande à la personne malade de tuer un chien, quelques fois de placer de petites branches en dehors de sa yourte, ou d’accomplir d'autres tâches insignifiantes de cette nature.  Dans le cas dans où ils tuent un chien, voilà comment cela est fait. Tandis que deux hommes tiennent l'animal, un par la tête et l'autre par la queue, son côté est percé avec une lance ou un couteau; quand l'animal est  mort, il est placé sur un pieu avec son museau tourné vers un volcan.

Les Koriaks des rennes [les nomades] n'ont aucun festival. Les Koriaks fixés en célèbrent un en même temps que les Kamchadals, mais en l'honneur de qui et dans quel but, ils ne le savent pas davantage que les Kamchadals. Ils ne donnent aucune raison pour ces festivals autre que leurs ancêtres ont fait la même chose. Ce festival dure quatre semaines. Pendant ce temps, ils n'admettent aucun visiteur et personne ne quitte le campement. Ils arrêtent tout travail et ne font rien d’autre que de manger beaucoup et être joyeux. Ils  jettent un peu de nourriture qu'ils offrent au feu comme un sacrifice à un certain volcan.

Leurs institutions civiles sont aussi grossières et arriérées que leur religion. Ils ne savent pas diviser le temps en années et mois…