LA JEUNESSE DE SIEGFRIED

 

ou

 

L’histoire de Prédestiné, Lâche, Gripelor, et Tempête de Neige

 

Mais où est donc Siegfried dans ce conte ? Eh bien, c’est le nom, en langage moderne, de celui dont l’âge mûr a fait une histoire qui a déjà été racontée mille fois. Dans le langage ancien son nom était Sigurðr. Or, en langue ancienne, le mot sigr signifie ‘victoire’ et le mot urðr signifie ‘destinée’. Sigurðr est donc le ‘destiné à la victoire’, comme ce nom a été compris par tous. Mais ce conte va vous montrer combien lui, dans sa jeunesse, il a été fasciné bien plus par la destinée que par la victoire – ne serait-il pas nommé, en fait, par une sorte de jeu de mot, Victoire de la Destinée ? C’est pourquoi nous allons le surnommer le Prédestiné plutôt que le Victorieux. Dans la suite du conte et pour simplifier la prononciation de la vieille langue nous l’appellerons « Sigurd le Prédestiné » ou simplement, Prédestiné.

Nous savons très peu de choses sur son enfance, à part qu’il était le fils d’un roi légendaire et d’une princesse. Son père est tué à la guerre et il doit vivre avec sa mère, remariée à un roi du Danemark. Les récits disent que son père et ses frères étaient parmi les guerriers les plus fameux de leur époque mais que Sigurd le Prédestiné les avait surpassés. Cependant,  la première de ses actions qui soit restée fameuse indique un enfant courageux et réfléchi plutôt que turbulent. En effet, le premier poème qui lui soit consacré décrit un très jeune homme, à peine un adolescent qui a le courage d’affronter, non pas d’autres humains, mais sa propre destinée.

Dans ce poème, il va consulter son oncle maternel au sujet de sa destinée. Dans les contes germaniques en général, on sait que l'oncle maternel a très souvent des liens profonds avec son neveu. En principe, il l'élève en tant que ‘père adoptif’. Dans le cas présent, il va être chargé de lui enseigner sa destinée (son örlög), c'est à dire ce à quoi la vie va le contraindre. Son oncle n’a pas du tout envie de faire cela et il essaie de s’en tirer par quelques paroles creuses. Mais devant l’insistance de Sigurd le Prédestiné, il commence à céder sur un sujet qui lui semble moins important.

Son oncle lui annonce d’abord sa rencontre avec Sigrdrífa Tempête de Neige. Ce nom a l’air imprononçable avec son ‘grdr’ au milieu. Pour le dire, il fait couper un peu au milieu et dire Sigr-drífa où le ‘gr’ sonne comme une menace. Dans ce nom, sigr veut dire la victoire comme nous l’avons vu, et drífa désigne une tempête de neige. Nous ne rencontrerons que très peu cette Tempête de Neige sauf à la fin du conte. La vie d’adulte de Prédestiné va montrer qu’elle mérite bien ce nom. L’oncle précise que ces deux-là vont s’aimer follement mais, un peu imprudemment, il ajoute : « Vous deux ensemble, vous voudrez vous lier par les plus fermes serments, peu pourrez-vous en tenir. » Bien sûr Prédestiné s’indigne de sa propre inconstance, et son oncle doit lui en expliquer les causes et il ne peut plus rien lui cacher. Il va finir par lui révéler toute sa destinée (son örlög - "vous vous souvenez?"). Cet örlög décrit toute la vie adulte de Sigurd le Prédestiné, de sa rencontre avec la Tempête à leur mort. Mais nous allons parler de la jeunesse du Prédestiné, avant cette rencontre, une période moins connue mais riche en enseignements pour lui et pour nous.

 

Il va maintenant rencontrer Reginn le Lâche. Tous les spécialistes disent que son nom signifie «  puissant comme un dieu » mais ils oublient que le mot regi signifie ‘la lâcheté’ et que toute sa vie montre qu’il agit comme un lâche, nous allons le voir.

Lâche rejoint le royaume où vit Prédestiné, sans doute parce qu’il va avoir besoin d’un allié très courageux. Il est intelligent, féroce et magicien. Il se propose à devenir le tuteur de Prédestiné qu’il va élever comme un père et une relation d’amour filial va s’instaurer entre eux. Une fois que Prédestiné sera devenu un guerrier accompli, Lâche va chercher à l’entraîner dans une aventure qui le concerne lui, plutôt que Prédestiné. Pour comprendre le sens de cette aventure, il est nécessaire de nous souvenir du conte de « l’histoire du trésor maudit » que vous pouvez ouvrir dans une autre fenêtre pour en connaître les détails.

En quelques mots :

Ce conte nous dit comment le frère de Lâche, Gripelor, s’empare du trésor maudit et se transforme en dragon pour s’isoler dans une lande déserte où il couve son or.

 

Lâche désire emmener Prédestiné vers l’antre de Gripelor dans l’intention de récupérer ce fameux trésor qui avait racheté la vie de Loki. Cependant, Prédestiné refuse avec hauteur. Il serait ridicule que le prince ait plus

Le désir de chercher des anneaux d’or rouge

Que de venger la mort du père, le désir !

 

Les voici donc partis pour venger la mort du père de Prédestiné. En chemin, ils rencontrent un vieux magicien, qui va renseigner Prédestiné sur son avenir de guerrier, un peu comme son oncle l’avait déjà fait. Prédestiné demande au magicien les signes, les augures ou les présages par lesquels un guerrier peut prévoir l’issue d’un combat.

Dis-moi, je t’en prie, ce que tu sais

des deux, ce que d’avance tu vois

des humains et des dieux.

 

Prédestiné suit sans doute les conseils du magicien car il se bat contre les assassins de son père et les vainc. À celui qui est le meurtrier de son père, il applique la vieille punition, celle qu’on doit appliquer pour confirmer son honneur, c’est à dire la mort par les « aigles sanglantes ».

Maintenant, l’aigle sanglant

dans la chair du tueur est gravé

par le fer de l’épée,

                            la mort de mon père est vengée.

 

Cette mise à mort rituelle peut choquer maintenant, mais elle est d’une extrême importance dans la façon dont le héros façonne sa vie, son sköp. Ceci se comprend car, en quelque sorte, Lâche lui façonnait une vie où le rôle principal de Prédestiné était de tuer Gripelor afin que lui, Lâche, puisse enfin récupérer le trésor. En quelque sorte, Prédestiné se rebelle contre le sköp que lui avait façonné Lâche et s’en façonne lui-même un autre. Il fera de même encore une autre fois, mais de façon très dramatique,  comme nous le verrons bientôt.

 

Lâche peut donc enfin emmener Prédestiné vers l’antre de Gripelor pour tuer Gripelor et récupérer ainsi cet obsédant trésor.

Ils s’approchent de la demeure de Gripelor, et trouvent la trace qu'il laisse entre sa caverne et la rivière où il s'abreuve. Lâche disparaît pour se cacher dans la lande proche et Prédestiné creuse une tranchée qui croise ce chemin. Lorsque Gripelor, crachant son poison, apparaît, Prédestiné est à peine touché par le poison et, lorsque Gripelor passe au-dessus de lui, il lui perce le cœur avec son épée. Gripelor ne meurt pas tout de suite et peut échanger quelques paroles avec lui. Gripelor le maudit, comme nous l’avons vu dans le conte des « Trois malédictions de l’or des Nibelung».  Finalement, Gripelor annonce à Prédestiné que Lâche va le trahir et le tuer, tout comme lui-même a été trahi.

Quand Gripelor est mort, Lâche réapparaît et rappelle que c’est son frère que Prédestiné vient de tuer « quoiqu’il soit partiellement coupable lui-même ». Prédestiné lui fait deux réponses. Dans la première, il lui rappelle qu’il n’aurait jamais voulu tuer Gripelor si Lâche ne l’avait poussé à bout en mettant en doute son courage. Dans la seconde, il lui rappelle aussi que Lâche s’est comporté, en effet, comme un lâche :

« J'exerçais ma force contre la puissance du dragon

alors que tu cachais ta faiblesse  dans la lande. »

 

Ensuite, Lâche s’approche du cadavre de Gripelor, extrait son cœur et boit le sang qui coule de cette plaie. Il se sent fatigué après avoir bu tout ce sang et il demande à Prédestiné de faire cuire le cœur de Gripelor pendant qu’il dormira pour récupérer. Pendant que le cœur cuit, Prédestiné touche du doigt le cœur pour voir s’il est cuit, se brûle et met le doigt dans sa bouche.

Mais le sang du cœur de Gripelor

vint sur la langue de Prédestiné

et il put comprendre le langage de l'oiseau.

Il saisit le chuchotement des sitelles perchées sur les buissons.

 

Une sitelle est un petit oiseau de la taille d’une mésange qui se nourrit des vers qu’elle trouve dans l’écorce des arbres. Cela explique qu’elle ait un bec exactement le même, en plus petit, que celui du pic-vert et qu’elle soit très discrète (et très difficile à ‘entendre’ comme le dit de façon apparemment maladroite le poème ci-dessus), au contraire des mésanges bavardant à tort et à travers. J’y vois ce que nous appelons maintenant les « esprits de la forêt », eux aussi très discrets. Leur langage est certainement tout aussi magique que la célèbre « langue des oiseaux ».

La première sitelle dit:

Lâche  est là-bas couché

il calcula tout à son intérêt,

il va tenter sa chance

et trahir qui lui fait confiance…

ce malfaisant va essayer

de tirer vengeance pour son frère.

 

Prédestiné a déjà été prévenu du danger qu’il court par Gripelor, puis par Lâche lui-même, et maintenant ce sont même les esprits de la forêt qui lui disent de se méfier. Mais il sait aussi que Lâche est un puissant sorcier et qu’il a dû façonner à sa façon le sort de Prédestiné afin qu’il l’emmène irrévocablement à se faire tuer. On peut aussi exprimer ceci, dans ce cas, en disant  que Lâche a ‘jeté des sorts’ sur Prédestiné afin que le ‘sort’ de ce dernier soit de mourir après qu’il ait tué Gripelor. Prédestiné conjure ces sorts en affirmant (ou en comprenant) qu’il a une échappatoire s’il tue lui-même Lâche.

Les façonnements ne seront pas assez puissants

pour que Lâche prononce ma sentence de mort ;

les deux frères vont bientôt partir d’ici ensemble

pour leur dernier voyage en direction de Hel.

 

L’histoire telle que la conte le vieux scalde se poursuit ainsi :

Prédestiné coupa la tête de Lâche, et mangea le cœur de Gripelor et bu le sang de tous les deux, Lâche et Gripelor. Alors Prédestiné entendit ce que les sitelles disaient :

Rassemble et prends, Prédestiné,

le trésor d’anneaux d’or rouge

il n’est pas digne d’un roi

de craindre et d’hésiter autant ;

je connais une jeune fille incomparable

pleine de beauté et d’or dotée,

                   et si tu vas à sa rencontre, tu l’obtiendras.

 

Après tous ces événements, il est bien possible que Prédestiné ait été un peu hésitant sur la conduite à suivre. Les ‘esprit-sitelles’ le rappellent à l’ordre et lui disent qu’il maintenant se rendre auprès de Tempête de Neige, l’unique femme qu’il doit maintenant rencontrer. Son oncle lui a déjà annoncé son avenir et lui a déjà décrit la nécessité de cette rencontre. Mais les sitelles le mettent en garde sur le fait que la réveiller n’est peut-être pas une excellente idée :

Garçon, tu sauras reconnaître

la jeune fille sous le casque

qu’elle portait au combat ;

enfant de noble lignée

tu n’es pas capable d’interrompre

le sommeil de tempête de Neige

façonné par les Nornes.

 

Tempête de Neige est une valkyrie qui a désobéi aux ordres d’Óðinn en ne lui amenant pas le guerrier qu’il avait désigné pour mourir au combat. Pour  la punir, il la pique avec « l’épine du sommeil ». Óðinn, dans ce cas, est celui qui a décidé du ‘sort’ de Tempête de Neige. Dans ce cas encore, on pourrait tout à fait dire qu’il lui a « jeté un sort ».

Les sitelles disent très clairement à Prédestiné qu’il est incapable de la réveiller. Comme nous allons bientôt voir comment il la réveille, ou bien les ‘esprits’ se sont trompés, ou bien ils voulaient sous-entendre qu’il ne pouvait pas la réveiller sans le plus grand des dangers : se retrouver imbriqué dans le dessein des Nornes, c’est-à-dire entrer dans la destinée que lui avait prédite son oncle. C’est ce qui me semble la plus vraisemblable.

Il part à la recherche de cette « incomparable jeune fille. »

 Prédestiné se rendit dans le fort et vit que dormait là un humain  tout armé. Il enleva d’abord le casque de sa tête. Alors, il vit que c’était une femme. La cotte de mailles était serrée comme si elle avait poussé dans la chair. Alors, il ‘mordit’ (taillada) avec son épée la cotte de maille depuis le cou jusqu’au pieds et aux bras. Ensuite, il lui ôta la cotte de maille et elle s’éveilla, et s’assit et vit  Prédestiné

 

Lorsqu’il arrive, Prédestiné voit ‘un guerrier’ tout en armes si bien qu’il l’appelle un humain (maðr). Comme l’ont prévu les esprits-sitelles, il « sait voir la jeune fille sous son casque ». C’est la première action qu’il exécute en la rencontrant, il lui enlève son casque. Jusque-là, il a écouté le conseil des sitelles et il a été capable de modifier les sorts afin d’avoir un certain contrôle sur son destin. Sait-il ou non qu’il va la réveiller en tranchant la cotte de mailles ? En tous cas, cette cotte de mailles semble avoir poussé dans la chair et il peut se douter que cela va réveiller la dormeuse. Ainsi, volontairement ou par négligence, et malgré l’avis de sitelles, il va trancher cette cotte et réveiller Tempête de Neige et, avec elle, leur terrible örlög commun.

 

Celle-ci dit :

Qu’est ce qui a tranché ma cotte de mailles ?

Pourquoi ai-je interrompu mon sommeil ?

Qui a fait tomber les chaînes des pâles nécessités ?

 

Les « pâles nécessités » sont certainement les sorts par lesquels elle a été réduite à l’inaction, comme je vous l’expliquerai dans le « Conte de Sigrdrífa, Tempête de Neige » (à faire).

Ainsi donc, Prédestiné a réveillé Tempête de Neige et leurs destinées vont se développer de sorte qu’ils deviendront les représentants germaniques de la nécessité de la destinée.  Ils s’aimeront passionnément et comme a dit l’oncle de Prédestiné

Tu ne feras plus attention aux humains,

tu ne verras rien sauf la jeune fille.

 

mais il a aussi ajouté :

Vous deux ensembles voudrez

tous les serments travailler

pleinement-fermes,

peu, pourrez-vous tenir !

 

Ceci est une autre histoire, celle d’un Prédestiné pleinement adulte. Elle a déjà été racontée mille fois et la mienne est finie !