La leçon d’Yggdrasill

ou

La magie runique d’Odinn

 

Le dieu Odinn est connu pour être un redoutable magicien. Mais d’où tient-il sa magie ? Tout d’abord, il faut bien comprendre que le monde de la Scandinavie ancienne que les poètes nous ont décrit baigne dans une atmosphère de magie qui est commune à tous. Par exemple, les Nains, les êtres (pas si petits qu’on le croit) de la magie terrestre, sont capables de forger des objets porteurs d’une magie propre comme la Guirlande de Flammes de Freyja ou le marteau de Thorr. Les textes anciens nous disent qu’Odinn a reçu deux enseignements supplémentaires, l’un de la part de Freyja, l’autre de la part de l’arbre Yggdrasill. De la leçon de Freyja, le seidhr, nous ne savons presque rien sinon qu’il permet de quitter son corps physique pour agir hors de lui au moyen de son corps immatériel. Je ne peux pas vous en dire plus. Par contre, la leçon d’Yggdrasill, celle de la magie des runes, a été décrite dans les poèmes anciens, et je vais vous la raconter.

 

Le dieu Odinn est fameux pour son plaisir à manipuler des connaissances, on ne sait pas trop si c’est pour les étaler, pour les entendre confirmer par un autre ou encore pour les acquérir, qu’importe ce doit être un peu des trois.

Dans le conte « La guerre des Ases et des Vanes » nous avons déjà parlé d’une source importante de connaissances pour Odinn, c’est la tête de Mimir qu’on appelle souvent simplement Mimir. En tous cas, Mimir a été préservé de la mort par les soins qu’Odinn lui a prodigués au moyen d’herbes et d’incantations. Cela nous aide à imaginer un Odinn magicien capable de ramener à la vie – ou à quelque chose ressemblant à la vie – un humain décapité. Mimir va devenir le gardien de la source de connaissances qui jaillit au pied d’Yggdrasill et qui alimente le lac de la sagesse tout proche. Les Nornes vivent sur les rives de ce lac. Elles ont connaissance des örlög de toute chose. Elles les gravent en runes des Géants sur des plaquettes de bois afin de les fixer à jamais. C’est dire qu’une bonne part de la connaissance du monde est réunie au pied d’Yggdrasill. Pour avoir le droit de venir consulter cette source et Mimir lui-même, Odinn a accepté de perdre un des ses yeux qu’il a offert en sacrifice à cette source. Il a ainsi perdu la vue d’une ‘moitié du monde’, celle de l’œil sacrifié, mais il gagné la vue de ce que nous appelons le monde invisible des esprits.

Odinn consulta donc les Nornes sur ses örlög et Mimir sur la plus sage conduite à tenir afin de pouvoir continuer à assurer l’ordre divin dans l’univers. Tous lui confirmèrent qu’il était capital qu’il ajoute les runes des Ases et des humains aux runes de Géants, aux runes des Elfes et aux runes des Nains. Il ne devait reculer devant aucun sacrifice pour acquérir cette connaissance puis la transmettre aux humains. Et ils lui indiquèrent la façon d’acquérir ces runes. Il fallait qu’il souffre 9 nuits, pendu à l’arbre Yggdrasill. Il ne devait ni boire ni manger pendant cette période et en plus recevoir un coup de lance dans son corps. Cette souffrance était un sacrifice qu’il devait, lui Odinn, offrir à Odinn, « lui à lui-même offert ». Pendant les neuf longues nuits de ce sacrifice, Yggdrasill lui a transmis la connaissance de la magie runique telle qu’Odinn sait pratiquer et que les humains tentent de pratiquer aussi du mieux qu’ils peuvent.

 

Nous sommes de simples humains, et « s’offrir à soi-même en sacrifice », c’est se prendre pour un dieu. Ne pensons pas qu’une souffrance semblable à la sienne nous apporterait une connaissance semblable. Seul un dieu pouvait entrer ainsi en contact intime avec l’axe du monde et acquérir cette connaissance. Nous, simples humains nous avons ‘seulement’ une intelligence qui peut s’éveiller et croître constamment et une sensibilité qui nous permet de voir l’aspect caché des choses.

 

Intelligence et sensibilité bien ordonnées sont nos outils pour acquérir la connaissance des runes.

 

Certains poèmes décrivent les pouvoirs qu’Odinn a pu acquérir grâce aux runes. Je vais en citer deux exemples, l’un est assez terrifiant et l’autre est plutôt un peu drôle au début, puis il devient touchant.

Odinn est appelé le dieu des pendus comme on peut s’y attendre après qu’il ait été lui-même pendu à Yggdrasill. C’est pourquoi il est capable de la forme de magie la plus sinistre, celle de faire revivre provisoirement les morts par pendaison. Voilà comment il décrit ce pouvoir :

 

Si je vois en haut d’un arbre potence

vibrer et osciller un cadavre au collier,

alors je sais quelles runes graver et

en elles saisir le pouvoir nécessaire

pour que cet humain s’avance vers moi

et échange des paroles avec moi.

 

Cette forme de magie est appelée de la nécromancie, elle est considérée comme la plus ‘noire’ des magies noires. C’est le privilège d’Odinn d’avoir la possibilité de l’utiliser. En quelque sorte, nous lui faisons confiance qu’il ne va pas l’utiliser pour de sombres desseins destructeurs. En fin de compte, la magie, qu’elle soit ‘noire’ ou ‘blanche’ devrait plutôt qualifiée de destructive ou constructive. Bien sûr, la magie constructive ne peut être critiquée même si elle s’appuie sur les âmes des morts. Par contre, nous connaissons plusieurs charmes créés par des humains et destinés à réveiller les morts pour leur demander de l’aide. Ces charmes sont toujours à but destructif (« Fais telle misère à mon ennemi ! »), ce qui explique la crainte qu’inspire la nécromancie.

Odinn est décrit et se décrit comme un être masculin et il décrit seulement le côté masculin des relations humaines. Nos dieux ne sont pas des êtres universels qui transcendent la sexualité et on ne peut pas sérieusement reprocher à Odinn de ne pas parler de ce que ressentent les femmes. De plus, vous allez voir que ce qu’il en dit peut être immédiatement traduit en termes de relations femme-homme. Il considère trois types de relations qu’il peut avoir avec les femmes et il associe une magie runique à chacun de ces types. Il y a des « belles aux bras blancs » qui sont instruites et pleines de sagesse. Le plaisir de la relation avec elles vient de leur esprit qui enseigne aux hommes une vision du monde différente de la leur. Odinn se vante de connaître les chants runiques qui leur font « tourner le tête ». Il y d’autres « belles aux bras blancs » dont le corps est jeune et plein fougue. Bien entendu, la concurrence pour les séduire est sévère et Odinn connaît les chants runiques qui feront qu’elles le préfèreront aux autres. Enfin, rarissimes, il y a les « belles aux bras protecteurs » sur lesquelles nul chant runique ne peut prendre prise, mais à qui on enseigne le chant runique de l’amour partagé :

 

Ce chant donne naissance à tous les autres,

pareille connaissance ne peut se partager

qu’avec elle seule, celle qui me tient

dans ses bras pleins de tendresse, elle

qui par l’âme et par le corps est ma sœur.

 

Ceci est le dernier des chants secrets

que je désire enseigner aux humains.

 

Telle fut la leçon qu’Yggdrasill donna à Odinn.