Le jour d’avant le Ragnarök

 

(Vous trouverez une traduction du poème sur lequel repose ce conte à http://www.nordic-life.org/MNG/HRAFrNouv.htm )

Jusqu’à ce jour tout était en place, tout semblait devoir durer indéfiniment, entre Odinn, le Père de Tous, maître de ses pouvoirs, les activités des chacun des vivants se poursuivant tranquillement et les Valkyries exécutant les guerriers désignés par lui.

 

Mais dès le matin de ce jour funeste, les Ases sentirent que quelque chose s’était mis en marche dans l’univers. Ce ‘quelque chose’ leur était hostile, il attaquait les fondements mêmes de l’ordre divin. Une magie runique étrangère à celle des humains et des dieux était à l’œuvre. La Norne comptable du bilan des actions de tous les êtres, Urdr, se trompait dans ses comptes et ne savait plus trop qui avait fait quoi. Hydromel de la Poésie, le grand maître de la mémoire des ancêtres, la poésie qui apporte la sagesse aux humains et aux dieux, a dû prêter main forte à Urdr pour que ne se déclenche pas tout de suite le terrible hiver, annonciateur du Ragnarök.

 

Hydromel de la Poésie sent qu’il doit se hâter mais il est impuissant à trouver de l’aide. Huginn n’apporte aucune nouvelle, l’humanité est en danger, les Nains somnolent ou bien font partie du complot. Ces derniers vont s’attaquer aux humains, comme nous le verrons bientôt. Les quatre Nains qui soutiennent le monde commencent à faiblir. Le soleil vacille lui aussi et ne peut plus ramener tous les mondes qui ont disparu pendant son absence et des lieux lointains simplement cessent d’exister le jour suivant.

Ni terre ni soleil

ne tiennent en place,

dans l’atmosphère polluée d’imposture

sans cesse tempétueuse.

La sagesse des êtres

n’a pas d’autre abri que la glorieuse

fontaine de Mímir.

 

Idunn, la déesse aux pommes d’immortalité, elle dont l’esprit est empli de curiosité, quitte le monde des Ases, Asgard. Elle choisit de glisser le long de l’arbre Yggdrasill jusqu’au séjour des Géants. Les dieux l’observent et croient qu’elle est mal à l’aise dans son nouveau logis un peu rustique par rapport à ceux d’Asgard. Elle s’habille d’une peau de loup comme le fait Peau d’Âne dans un conte plus récent que vous connaissez sans doute. La peau de loup fait une énorme différence car Peau d’Âne devient temporairement une pauvre gardeuse d’oies, elle reste une humaine, alors que la peau de loup fait d’Idunn un monstre dangereux. Elle apprend chez les Géants à devenir une sorcière et sa personnalité prend l’apparence d’un animal sauvage.

 

Odinn désire obtenir d’elle de l’information au sujet du Ragnarök à venir. Elle doit en avoir des nouvelles toutes fraîches puisqu’elle habite avec ceux, le géants, qui vont attaquer les Ases et détruire l’ordre divin existant. Pour ceci, il lui envoie trois émissaires tels que chacun ait une possibilité de faire parler Idunn. Le premier est Heimdall, le dieu qui est chargé de surveiller l’arrivée du Ragnarök. Heimdall est le dieu qui est allé récupérer le collier de Freyja, la ‘Guirlande de Flammes’ qui avait été volée par Loki pour humilier la déesse. Heimdall n’est pas susceptible de fourberie et devrait mettre Idunn en confiance. Le deuxième est Bragi, l’ex-mari d’Idunn qu’elle avait quitté. Elle pouvait se sentir un peu coupable vis-à-vis de lui et lui ouvrir un instant son cœur. De plus, Bragi est aussi le dieu de la poésie, il amène avec lui un splendide poème destiné à toucher le cœur d’Idunn. Le troisième est Loki qui doit rester un peu en retrait mais il est aussi intelligent qu’Odinn et il peut souffler quelque question pertinente à ses partenaires. De plus, Loki est un être hybride et il apporte avec lui sa féminité qui pourra peut-être rétablir la féminité qu’Idunn avait certainement perdue, et regrette peut être, en devenant un monstre instruit de toutes les magies.

Les dieux masculins ne s’adonnent pas normalement à la magie, sauf Odinn lui-même. Pour cette mission très délicate, il confie à Heimdall et Bragi les bâtons couverts de runes et la façon de chanter ces runes dans un hurlement harmonieux. Cette puissante magie leur permet de se rendre tous les trois auprès d’Idunn.

Heimdall demande à Idunn de lui raconter ‘l’histoire complète’ des dieux, origine, passé, présent et futur.

 

Cette ‘histoire complète’ est ce que les Norrois appelaient « örlög ». Notre mot le plus proche, « destinée » ne présente pas ce sens complexe, il désigne essentiellement le futur. Les Norrois ne pouvaient concevoir que l’on puisse séparer passé, présent et futur.

En ces temps-là, « achever son örlög » était la voie royale pour une spiritualité accomplie.

 

Ainsi, notre örlög est considéré comme un roman dont chaque jour ouvre une nouvelle page. Le début du roman n’est pas vraiment compréhensible tant que la dernière page n’est pas tournée.

Heimdall demande donc à Idunn de lui raconter l’örlög des Ases. Mais Idunn est incapable de répondre à toutes ces questions, excepté qu’elle ressent une immense tristesse. Ses yeux rougissants s’emplissent de larmes. La seule information qu’elle peut leur fournir, c’est de leur montrer comment les Nains qui font partie du complot se chargent de remplir la prophétie de la devineresse : un terrible hiver va frapper l’humanité et annoncer ainsi la venue du Ragnarök. Pour ceci, ces Nains recueillent des épines de glace, celles qui croissent dans les ‘champs’ des Géants du givre puis s’en servent pour frapper chaque nuit les habitations du monde des humains, Midgard : c’est bien le ‘terrible hiver’ que doit vivre l’humanité avant que le Ragnarök se déclenche. Les Ases ne savent pas quoi faire pour s’opposer à la destruction des humains. Heimdall tire son épée et la brandit, mais il est incapable de la tenir solidement dans ses mains. Le vent de folie qui court dans l’esprit d’Idunn s’engouffre dans l’esprit de tous et chacun ressent douloureusement son impuissance. Les dieux ne s’avouent pourtant pas si vite vaincus et pressent encore Idunn de mille questions. Leur fébrilité ne leur apporte aucun succès, l’esprit de la déesse fait porte close à leurs demandes.

Heimdall, malgré sa relative faiblesse, ne reste pas inactif, il emmène avec lui Bragi et tente de chercher secours auprès de la Hamingja de Midgard, le monde des humains. (Odinn avait déjà fait cela un peu avant la mort de Baldr… mais ceci a été raconté dans un autre conte – « La Mort de Baldr »).

 

Dans la religion païenne de ces contes, une semi-divinité importante, peut-être plus importante que les Ases pour les humains, est la Hamingja associée à chaque famille. Pour mieux imaginer ce qu’elle est, pensez à ces ‘anges’ des chrétiens qu’ils appellent ‘anges gardiens’. La principale différence entre ces anges et une Hamingja est qu’elle ne répugne pas à la violence, par exemple elle peut très bien, dans certaines circonstances, réclamer une vengeance meurtrière contre celui qui aurait humilié ou tué un membre de la famille.

 

Heimdall et son pouvoir de courage et vigilance conjugué à celui de Bragi, persuasion et poésie, sont suffisants pour que la Hamingja du monde humain s’éveille et évite l’anéantissement de l’humanité. Cette mission accomplie, Heimdall retourne auprès d’Idunn mais Bragi reste sur place pour continuer à soutenir l’effort des humains. C’est la poésie, faite de poèmes, de chants et de danses, qui permet aux humains de ne pas oublier leur lignes familiales lointaines et de conserver en mémoire les traces de leur passé. Ce conte affirme une vérité bien oubliée aujourd’hui que seule la poésie permettra à l’humanité de survivre, peut-être, au Ragnarök.

 

Maintenant, Heimdall et Loki n’ont plus rien à faire auprès d’Idunn et ils retournent à Asgard, à nouveau par des moyens magiques. On les accueille avec plaisir et force cornes de bière qu’ils partagent avec Odinn.

 

Ainsi, avant toute chose, nous voyons que le seul événement décrit est celui de la joie associée à un retour sans problèmes. Dans cette civilisation de guerrier, la mort est un être familier et il est honteux de la craindre. C’est pourquoi la Norne qui dirige habituellement ces instants est Verdandi, celle de l’action en train d’être exécutée. En langage d’aujourd’hui nous dirions que « seul l’instant présent commande le comportement adéquat ». On festoie donc et c’est seulement au cours du festin qu’on va leur demander des nouvelles de leur mission. Ils discutent de tout cela jusqu’au crépuscule. C’est ainsi qu’ils

firent maladroitement

le compte-rendu

d’une mission échouée

et peu glorieuse ;

ils ont besoin de gémir

pour donner forme à leur échec.

 

Les Ases et Odinn ont bien compris que tous les signes annonçant le Ragnarök sont présents, ils ne se font plus la moindre illusion sur ce qui arriver demain. Ce sera la bataille ultime au cours de laquelle l’ordre divin qui a régné jusqu’ici va être détruit. Ils ne savent pas encore exactement qui va mourir, mais certainement les plus influents d’entre eux, comme Odinn et Thorr ne pourront survivre à la journée du lendemain. Mais ils ont compris que leur existence ne peut être éternelle, pas plus que celle de notre terre, du soleil, de notre galaxie et peut-être même de notre univers. Sachant tout cela, ils se réjouissent car demain aura lieu un combat capital et ils essaieront de s’en montrer dignes, d’en faire un combat qui ajoutera une ultime touche à la magnificence des Ases. Les scaldes raconteront encore et encore ce combat qui restera fixé dans la mémoire des humains survivants, ceux qui comprendront la sévère poésie de ce combat.

 

Óðinn parle,

tous écoutent :

« La nuit va porter

un conseil inhabituel ;

qu’il pense jusqu'au matin

celui qui travaille à

ce conseil afin d’ajouter

à la magnificence des Ases ».