Þjazi aide à comprendre qui est Hræsvelgr

 

Vous trouverez une présentation générale du poème Haustlöng ICI

 

Terry Gunnell (d’après un article dont il est le traducteur) a présenté une conférence intitulée : « Hræsvelgr, the Wind-Giant, Reinterpreted ». Dans cette conférence, il réinterprète le rôle de Hræsvelgr que les experts du passé ont nommé : l’avaleur de cadavres, d’après « hræ (cadavre, charogne) svelgr (avaleur) . Il fait justement remarquer que le mot vieux norrois hræ a un autre sens principal, celui de ‘épave ’ qui a été négligé jusqu’alors et que le vieux norrois svelgr a bien un sens métaphorique de ‘avaleur’ mais que son sens propre est celui de ‘tourbillon ou courant marin, maelström’. Il argumente que les sens ‘épave ’ et ‘maelström’ sont mieux adaptés aux renseignements (rares) apportés à la personnalité de Hræsvelgr par les textes eddiques que ‘avaleur de cadavre’.

Remarque ‘au passage’ : [Cette dernière interprétation a donné lieu aussi à une légende, celle que les géants se nourrissent de cadavres ce qui n’est pas du tout confirmé par les sources mythologiques et ne mérite même pas une discussion : c’est une pure invention des commentateurs.]

 

L’argumentation de Gunnell est un peu longue pour être rapportée en détail, mais elle est très bien construite et tout à fait convaincante. Il se trouve cependant que Gunnell, s’il a bien épuisé toutes les sources relatives à Hræsvelgr, a négligé une source capitale quant aux géants en général, celle des kenningar utilisées par Þjóðólfr úr Hvíni (~ 855–930) pour qualifier Þjazi, le kidnappeur d’Íðunn, dans son poème Haustlöng. Je ne prétends pas du tout que Þjazi et Hræsvelgr sont deux noms d’un même ‘individu’, je n’en sais évidemment rien, mais tous les deux jouent le rôle d’un géant extrêmement puissant et il serait stupéfiant que des kenningar non directement liés à l’enlèvement d’Íðunn ne soient pas plus ou moins communs à tous les géants les plus importants. Nous allons voir qu’en effet trois des kenningar qualifiant Þjazi peuvent être appliquées à Hræsvelgr.

 

La plus évidente de ces kenningar se trouve dans la strophe 4 du poème où une kenning compliquée de Þjazi contient l’expression désignant Þjazi : vin-grögnir. Cette expression n’est pas traduisible directement, mais tous les traducteurs lisent vind-rögnir (= vent-divinité) qui est en effet très proche de la version originale. En tous cas, la strophe 27 du Vafþrúðnismál explicitement décrit Hræsvelgr comme étant celui dont les ailes créent le vent qui souffle sur l’humanité, ce qui crée une parenté indiscutable (cependant à l’interprétation près de  vin-grögnir) entre Hræsvelgr et Þjazi.

 

Gunnell soutient que Hræsvelgr est celui qui entraîne les épaves mais il pourrait tout aussi bien être, si on reprend le sens classique qu’il critique, celui qui entraîne les cadavres. Dans ce cas, la kenning de la strophe 3, qui décrit Þjazi en utilisant le mot val-kastar devient très significative. En effet, le mot valr signifie uniquement un ‘tué’, contrairement à hræ. Le mot kast désigne une rencontre, un enveloppement, un moulage. En fin de compte les val-kastar désignent donc ceux qui ont rencontré, sont enveloppés par, ont pris forme d’un tué. Il s’agit bien de cadavres humains et non pas d’épaves. La kenning complète, margspakr már báru val-kastar (très sage mouette des ‘en forme de cadavres’ dans la vague) désigne bien un être aérien (la mouette) qui déplace (avec sagesse !) une foule de cadavres dans une vague. Le mot hræ ayant les deux sens simultanés de cadavre et d’épave, il me paraît plus sage de les conserver tout les deux et d’agglomérer le sens choisi par Gunnell à celui que je viens de proposer.

 

Enfin, la strophe 11 contient une kenning complexe dont une partie décrit encore Þiazi comme étant hrun-sæva hræva. Le mot hræva est le génitif pluriel de hræ que nous connaissons bien maintenant. Le mot hrun-sæva, où sæva est un génitif singulier un peu irrégulier de sær (la mer), signifie mot à mot : ‘effondrement-de la mer’ et désigne une vague déferlante. Þiazi est donc ici décrit comme ‘la vague déferlante des cadavres (et des épaves)’ ce qui le rapproche encore de Hræsvelgr.

 

Le poème contient encore de nombreux kenningar qui, eux, n’ont rien à voir avec Hræsvelgr mais il est évident que les deux personnages ont un trait en commun, celui de conduire de grandes quantité de cadavres (et/ou d’épaves) sur la mer. À cause d’un des sens de svelgr (maelström) Gunnell suppose que Hræsvelgr les engloutit. Mais encore un autre sens possible de svelgr est celui de ‘courant marin’ si bien que la kenning de la strophe 11 qui parle d’une déferlante, peut tout à fait sous-entendre plutôt qu’il s’agit de conduire les cadavres-épaves afin de les échouer sur une plage ou contre des rochers (ce que font les déferlantes). La nature de ces plages ou de ces rochers reste hélas mystérieuse.

 

En conclusion, il me paraît logique d’utiliser les descriptions et kenningar communes à Hræsvelgr et à Þiazi pour mieux comprendre le rôle mythologique des ‘grands’ géants qui jouent un rôle semblable à celui du  Charon grec. La ‘barque’ de Charon devient dans la mythologie scandinave la puissance des fortes houles et donne une image moins confinée et moins anthropomorphique du séjour des morts que la vision grecque. Une influence grecque que d’aucuns ne manqueront pas d’évoquer me paraît trop réductrice pour être prise au sérieux.

 

Référence :  « A piece of Horse Liver : Myth, Ritual and Folklore in Old Icelandic Sources » (2007), p 13-34, publie une conférence sur Hræsvelgr donnée par Terry Gunnell. Cela semble être la traduction en anglais d’un article publié en 1990 (sans doute dû à une autre auteur et sans doute en islandais). Aucun autre détail contrôlable n’est fourni par Gunnell.