Bâtir sur le reconstructionnisme Ásatrú de Bil Linzie

 

 

Cet article commente et critique constructivement trois articles de Bil Linzie, publiés en 2003, 2004 et 2005, respectivement « Germanic Spirituality » (GS2003 dans la suite et résumé brièvement dans l’appendice 3), « Uncovering the Effects of Cultural Background etc. » (UECB2004 dans la suite et résumé brièvement dans l’appendice 4), et « Investigating the Afterlife Concepts etc. » (IAC2005). Ces articles sont en ligne et les moteurs de recherche les trouvent sans problème.

 

Le but de cet article est de proposer d’autres arguments et de modifier les conclusions de Bil Linzie sur trois points que j’estime mal traités. Sur ces trois sujets, son argumentation se relâche et il a tendance à utiliser des techniques de répétitions allusives, c’est à dire de propagande. Par ailleurs, les nombreux autres points dont il traite sont très bien documentés et argumentés. Mon objectif n’est pas de contredire Linzie mais de le ‘reconstruire’ mieux, ce qui ne devrait pas paraître outrageux aux reconstructionnistes à qui je m’adresse !

 

Les trois points litigieux sont les suivants.

1. Une agressivité non dissimulée et exagérément répétée vis-à-vis des personnes qui affirment qu’elles ont eu des contacts directs avec la divinité.

2. Une trop grande importance donnée à l’influence de la famille sur les individus. Dire qu’elle est l’élément insécable de la vision du monde scandinave ancien est une présentation légèrement tronquée de cette vision du monde qui est, de fait, plus complexe.

3. Linzie dénonce sans cesse, et à juste titre, l’influence de la chrétienté sur les nouveaux adhérents à la religion ‘Heathen’ qu’il pratique. Dans IAC2005, il élargit le champ des influences chrétiennes aux rédacteurs des sagas qui, tous, vivaient dans un pays où le catholicisme était obligatoire. Je pense que, même lorsque leurs textes sont rédigés afin de critiquer le paganisme ancien, les sagas elles-mêmes donnent une assez bonne approximation de la vision ancienne du monde, même s’il ne faut pas les croire sans réfléchir et vérifier.

 

1. La question des contacts directs avec la divinité

 

Vous trouverez dans l’appendice 1 une citation ou un résumé des arguments de Linzie sur ce sujet : vous verrez qu’ils sont quasiment vides ou hors sujet.

 

L’argumentation de Linzie s’appuie donc sur l’exemple de la saga de Glúmr-Bataille (Víga-Glúms Saga). Le chapitre 9 de cette saga décrit comment Glúmr, par une série d’habiles manœuvres réussit à isoler puis à faire condamner Þorkell, le père de celui que lui, Glúmr, avait assassiné. Þorkell quitte évidemment les lieux en étant désolé et en appelle à son dieu ‘patron’, Freyr.

 

Og áður Þorkell fór á brott frá Þverá þá gekk hann til hofs Freys og leiddi þangað uxa gamlan og mælti svo: "Freyr," sagði hann, "er lengi hefir fulltrúi minn verið og margar gjafar mér þegið og vel launað, gef eg þér uxa þenna til þess Glúmur fari eigi ónauðgari af Þverárlandi en eg fer . Og láttu sjá nokkurar jartegnir hvortú þiggur eða eigi."

Et bientôt Þorkell voyagea depuis Þverá alors il alla vers le temple de Freyr et conduisit à cet endroit une bœuf grand et parla ainsi : « Freyr, » dit-il, « que longtemps tu as été ‘pleinement-fidèle’ mien et beaucoup de moi il a été reçu et bien récompensé, maintenant je donne ce bœuf afin que Glúmr ne voyage pas non-détresse-‘avec vers Þverárland comme je voyage maintenant. Et fais (savoir) que (si) maintenant ces témoignages/offrandes tu acceptes ou non ».

 

J’espère que le mot à mot vous convaincra que je n’interprète pas abusivement le texte pour dire qu’il décrit une sorte de contrat réciproque entre Þorkell et Freyr suivi d’une demande destinée à nuire à Glúmr, ce qu’on appelle une malédiction en termes clairs. Voir dans cette cérémonie une influence chrétienne ne peut qu’être une grosse erreur ou bien une volonté d’outrager les chrétiens, idée dont je crois qu’elle a effleuré ni Linzie ni DuBois. Inversement, la notion de contrat (dont Linzie ne parle pas) est fondamentale dans la société scandinave ancienne, comme maintes strophes du Hávamál le prouvent. Dans ce même Hávamál, Óðinn décrit des opérations magiques de malédiction, en recommandant toutefois de ne pas en abuser dans la strophe 151. Le comportement de Þorkell illustre donc parfaitement bien la vision du monde de la Scandinavie ancienne.

Par contre, je dois dire que l’argument ‘à la Linzie’ qui me saute aux yeux ici, c’est que Linzie admet l’existence de contacts avec les divinités à condition que l’officiant soit un représentant des classes haut placées de la société. De fait, la saga dit que Þorkell s’est rendu quelque temps dans un centre de culte de Freyr dans lequel il a pu acquérir la compétence religieuse suffisante pour être un goði de Freyr. À condition d’éliminer tout argument quant à l’influence chrétienne sur cette cérémonie (comme je le fais, au contraire de Linzie), il est normal qu’il ait pu s’adresser directement à son dieu Freyr. Dans les trois exemples suivants, cette objection n’a guère lieu d’être appliquée.

 

Une autre critique est que Linzie oublie de citer la Saga de Erik le Rouge qui contredit ses affirmations de façon différente de la précédente. Un épisode du chapitre 8 décrit le comportement de Þorall le Chasseur. Celui-ci vit au milieu de chrétiens et il en subit certainement l’influence mais comme il est un ‘hund heidhinn’ (‘chien de païen’ pour désigner un païen têtu dans son refus de la chrétienté), il est en conflit avec eux. Sa position sociale est plutôt basse dans ce groupe. Alors que la disette règne dans son groupe d’islandais, il s’isole pour attirer une baleine qui s’échoue. Il s’exclame alors (ma traduction est mot-à-mot) :

 

« Var eigi svo hinn rauðskeggjaði varð drjúgari enn Kristur yðvar?

N’était-il pas ainsi que lui rouge-barbe (Þórr) se montre meilleur que le Christ à vous ?

Þetta hafði eg fyrir skáldskap minn er eg orti um Þór fulltrúann.

Ceci (la baleine échouée) car j’ai composé un skáldskap (‘composition poétique’ ou un ‘façonnement poétique’) au sujet de Þórr le fulltrúi (‘complet-en_qui_on_a_confiance’, ou le ‘patron’ comme disent les anglais).

Sjaldan hefir hann mér brugðist.

Rarement a-t-il moi déçu. »

 

On peut toujours supposer que Þorall s’est inventé son propre patron, Þórr, pour s’opposer au Christ, le patron des chrétiens. Mais, Linzie affirme que les contacts direct avec les dieux n’existent pas excepté pour des ‘spécialistes’ familiaux ou de la communauté. Comment se fait-il que ce type assez ordinaire puisse avoir des contacts directs avec Þórr sans passer par les spécialistes familiaux ? Comment se fait-il qu’il ait tout de suite trouvé une réponse à l’existence d’un Christ ‘patron’ alors qu’il aurait dû ne même pas comprendre ce concept paraît-il étranger à sa vision du monde?

 

Voici maintenant deux exemples, parmi cent autres, qui ne seront pas détaillés mais qui illustrent bien que le contact direct avec les dieux fait partie de la vision du monde scandinave ancien.

Le premier est celui de Gestumblindi qu’on rencontre dans la saga de Heiðrekr. L’épisode qui nous intéresse est le chapitre 10 de cette saga. Ce sont les énigmes de Gestumblindi qu’on présente souvent de façon isolée de la saga. Gestumblindi est en difficulté avec le roi Heiðrekr qui le convoque pour régler leur différend. Gestumblindi sait qu’il est un peu balourd et il demande l’aide d’Óðinn en lui faisant un sacrifice. Óðinn est d’accord et prend la forme de Gestumblindi pour rencontrer Heiðrekr. Voilà donc un exemple d’un contact direct sans que ce balourd de Gestumblindi soit considéré du tout comme un goði.

Le second est tiré de la saga de Gautrek. Il va présenter deux exemples de contacts directs avec les dieux Óðinn et Þórr. Dans cette saga, Óðinn, visiblement, ‘veut la peau’ du roi Gautrek et, comme on le dirait aujourd’hui, il instrumentalise un serviteur fidèle de Gautrek, Starkaðr. Sans besoin de donner plus de détails, voilà un contact direct s’il en est… un peu trop direct est le seul commentaire qu’on puisse en faire. De plus, la saga présente une sorte de duel entre Óðinn et Þórr où le premier défend Starkaðr et où le second le maudit systématiquement. La raison de cette hargne est expliquée par Þórr qui avoue :

« Áfhildr, móðir föður Starkaðs, kaus föður at syni sínum hundvísan jötun heldr en Ásaþór… »

Áfhildr, la mère du père de Starkaðr, a choisi (comme) père de son enfant un ‘cent fois’-sage (très sage) Jötun (Géant) plutôt que Ásaþórr…

Ainsi la grand-mère de Starkaðr a évité un contact comiquement direct avec Þórr dans lequel on voit mal la nécessité d’un spécialiste de la religion pour ‘tenir la chandelle’.

 

Il semble ainsi que la littérature scandinave ancienne contredise clairement l’existence d’un corps de spécialistes qui serait le seul à pouvoir entrer en contact direct avec les dieux. D’autre part, Linzie utilise sans cesse l’argument de l’influence de la chrétienté sur les textes qui nous sont parvenus. L’exemple un peu détaillé de la saga de Glúms-Bataille qui décrit une cérémonie religieuse de façon étonnement non chrétienne contredit cette assertion. Mais il faut aussi examiner le contexte historique dans lequel s’est produite la conversion des pays scandinaves. Cette conversion a commencé un peu avant l’an 1000 et s’est poursuivie jusqu’au 14ème siècle où elle a culminé avec la publication en 1323 du premier manuel de l’inquisiteur de Bernard Gui. Si la chrétienté primitive admettait peut-être des contacts directs avec son Dieu, la chrétienté catholique romaine du tout début du second millénaire s’y est vigoureusement opposée. La réforme grégorienne a débuté en 1050, elle se fondait sur l’attribution aux seuls clercs du contact direct avec Dieu. Elle a été achevée en 1120, bien avant qu’existent les églises réformées avec lesquelles Linzie a sans doute été en contact. D’après, Linzie, ce serait donc cette église romaine luttant pour la reconnaissance d’un corps de spécialistes du contact divin qui aurait amené aux païens de cette époque l’idée du contact direct de chacun avec la divinité ?

 

Dans la mesure où ceci est l’argument principal de Linzie, je crois préférable de rayer définitivement du reconstructionnisme ásatrú ce rejet des contacts directs avec la divinité.

 

2. La question de la ‘famille insécable’

 

Sur ce point, l’argumentation de Linzie est très bien faite et son affirmation que la famille est un élément insécable de la vision du monde scandinave ancien n’est certainement pas loin de la vérité bien qu’incomplète. En fait, la famille est, à mon sens, ‘rarement sécable’. Voici un exemple qui illustre ces deux faits à la fois, de façon frappante. Il m’a été rappelé par une amie (‘Fred’, merci) au cours d’une discussion internet sur ce sujet. Il s’agit de la saga de Grettir (Grettis Saga) qui décrit sa vie de proscrit, son assassinat et aussi la vengeance familiale s’exerçant sur son meurtrier. Voici un résumé orienté sur les liens familiaux de Grettir.

Résumé de l’histoire de Grettir. Grettir a été condamné au bannissement mais il refuse de quitter l’Islande et va finir par être proscrit (c’est-à-dire légalement ‘inexistant’). Il va mener une vie de fuyard pendant 19 ans jusqu’à ce que son ennemi, Þorbjörn le Hameçon le traque dans son refuge en utilisant des procédés magiques. Grettir est malade et ne peut se défendre. Þorbjörn vole l’épée de Grettir et le décapite avec. Son frère Illugi, qui n’est pas proscrit, est également exécuté. La famille de Grettir porte l’affaire devant le Thing qui condamne Þorbjörn à l’exil car l’usage de procédés magiques était interdit. Ce dernier part rejoindre les guerriers Varègues à Constantinople. Environ 15 ans après, un membre de la famille de Grettir (qui déclare être son ‘frère’), Þorsteinn le Dromond, poursuit et repère Þorbjörn à Constantinople car ce dernier exhibe l’épée de Grettir et se vante de l’avoir tué. Þorsteinn tue immédiatement Þorbjörn en public. Il est donc immédiatement aussi jeté en prison mais sa liberté est rachetée par une femme qu’il épousera ensuite. Ils vivront ensemble, auront des enfants et la saga conclut que « aucun de ses enfants ou descendants n’est connu pour s’être jamais rendu en Islande ». Fin résumé.

Ainsi, après 19 ans d’errances de Grettir, sa famille porte son meurtre devant le Thing et encore 15 ans après, le meurtrier est tué par un membre de la famille. Ceci illustre mieux que tous les arguments l’attachement de la famille islandaise à ses membres et vice versa. Il faut cependant relire la fin de l’histoire. En fin de compte ce parangon de vertu familiale qu’est Þorsteinn va quitter l’Islande et créer une nouvelle famille, déconnectée de l’ancienne. Ceci n’est qu’un exemple de l’aventurier Viking qui va quitter sa terre natale et soit mourir à l’étranger, soit revenir riche et créer une nouvelle famille parente de sa famille originale, soit rester définitivement à l’étranger. Aucun jugement péjoratif ne semble associé à ce troisième type d’aventurier, ce qui contredit une forme dogmatique, comme celle présentée par Linzie, de l’insécabilité familiale. La vision du monde scandinave ancienne est donc plus souple que celle présentée par Linzie et elle admet sans les condamner les aventuriers qui laissent la famille derrière eux sans espoir de retour.

D’autre part, le Hávamál, qui contient des conseils plutôt que des dogmes, nous fournit des renseignements précieux sur la vision du monde scandinave. En particulier, un des mots les plus souvent utilisés dans ce poème est celui de vinr (ami). On le trouve dans les strophes 1 (ó-), 6, 24, 25, 34 (2 fois), 41 (2 fois), 42 (2 fois), 43 (6 fois – dont 1 (ó-)), 44, 51 (2 fois (dont 1 vin-skapr, ‘amitié’), 65, 67, 78, 119, 121, 124, 156 (sous la forme lang-vinr, ami de longue date). Vous trouverez ICI   une analyse détaillée de la façon dont deux amis doivent être liés par un contrat. Contrat ou pas, la strophe 43 affirme que « de son non-ami / l’humain ne devrait pas / être l’ami de l’ami. » ce qui circonscrit le cercle des amis et définit une sorte de famille supplémentaire, choisie par l’individu en plus de sa famille biologique. Linzie parle longuement de la famille biologique, de la communauté territoriale, mais n’évoque jamais la ‘famille’ des amis. La propriété ci-dessus implique certes que « l’ami » soit choisi dans une famille biologique qui n’est pas ennemie. Cela ouvre cependant la porte à des relations nouvelles décidées par l’individu et non par sa famille.

La notion de ‘frère de sang’, très proche en fait d’un ‘ami’, est aussi une forme de choix individuel hors de la famille – le frère de sang devenant un ‘frère’, il intègre la famille, ce que l’ami de fait pas nécessairement.

 

3. La question des ‘influences chrétiennes’.

 

Ce sujet est traité dans les trois articles. Mais, dans IAC2005, Linzie est aussi très concerné par les influences chrétiennes sur les païens anciens en cours de conversion et, surtout, sur les rédacteurs (tous du temps de la chrétienté) de l’Edda poétique et des sagas. Par exemple, dans la note en bas de page 12, p. 15-16, Linzie affirme : « Les chrétiens, avant la fin des années 1700, n’ont écrit que pour faire avancer le but de la Sainte Mère l’Église qui était d’amener tous les gens à Dieu au moyen de l’enseignement de Jésus Christ. Les rédacteur des sagas ne tombent pas loin de ce programme ». Le rédacteur de la saga de Glúmr-Bataille est certainement un des plus pro-chrétiens des rédacteurs et nous avons vu combien la demande de Þorkell à son ‘très-fidèle’ Freyr était emplie de paganisme. En admettant même que le rédacteur de la saga ait voulu ainsi montrer comment se comportaient ces ‘méchants païens’, il nous fournit aussi une image de la vision de monde d’un Þorkell, historique ou inventé d’ailleurs. Simultanément, Linzie ne remarque pas l’influence de la vision chrétienne du monde sur les universitaires qui traduisent et commentent les textes de cette civilisation. Ces derniers ont une tendance exagérée à voir partout des influences chrétiennes dans les textes rédigés en Vieux Norrois et traitant de l’époque préchrétienne. Ce phénomène a été illustré, non sans humour, par Evans dans ses commentaires du Hávamál, voyez EVANS , Introduction, pages 12-18, traduites en français dans «  l’intermède » suivant la strophe 21 du Hávamál .

Je veux aussi rapidement rappeler en quoi les universitaires qui traduisent et commentent les textes sont eux-aussi dépendants de leur culture occidentale moderne. J’ai trouvé un exemple de leur incompréhension dans la façon dont ils traduisent « sans interpréter le texte », disent-ils. Ils n’ont certainement pas tort au vu des délires du 19ème siècle, mais leur bonne conscience quant à leur ‘objectivité’ ne les empêche de vivre dans un monde où chrétiens et athées cohabitent presque harmonieusement. On obtient ainsi des traductions insipides qui négligent la vision du monde des auteurs des textes qu’ils traduisent. Les commentaires de Bellows, déjà anciens mais faciles à trouver sur internet, du Hávamál illustrent cette attitude toujours un peu méprisante. Un autre exemple frappant de ce phénomène – sans mépris associé - se trouve plus haut, dans les paroles de Þorall le Chasseur. Il dit lui-même qu’il a composé un skáldskap pour s’adresser à Þórr, que j’ai provisoirement traduit par ‘composition poétique’ ou un ‘façonnement poétique’. La traduction classique de ce mot est ‘poème’ tout court, ce qui rend bien compte d’une vision chrétienne-athée de l’univers vidé de sa magie. Une traduction plus exacte et plus proche de la vision scandinave ancienne du monde serait « des ‘façonnements’ poétiques ». Cependant, c’est hélas moi qui ai dû définir un sens spécial pour ‘les façonnements’ qui rende compte de la magie incluse dans me mot ‘sköp’ (en anglais j’ai été même obligé d’inventer le substantif ‘shapings’). En somme, un nouveau mot ou un nouveau sens de mot sont nécessaires pour rendre compte de la vision magique du monde germanique ancien, alors qu’elle est clairement impliquée par le contexte de certains poèmes. Pour comprendre la nécessité de ces néologismes, je vous renvoie   pour de nombreux exemples de poèmes eddiques utilisant les mots sköp, skópuð et autres liés au verbe skapa (faire, façonner). Vous pourrez alors constater combien le contexte supporte ou exige même la notion de magie pour une traduction correcte.

En passant, je dois signaler que la magie est considérée comme typiquement wiccane et Linzie n’en souffle pas mot dans sa reconstruction, alors qu’elle imprègne tous les textes anciens et que la fameuse ‘influence chrétienne’ aurait pu être admise de la part d’un christianisme primitif mais qu’il serait absurde de croire que le christianisme du deuxième millénaire ait pu influencer ses convertis dans ce sens.

 

Conclusion

 

La vision du monde moderne, simultanément chrétienne et athée, frappe chacun de nous, y compris l’auteur de ces lignes, évidemment. Il n’est pas nécessaire de chercher à modifier sa vie selon les préceptes d’une vision scandinave ancienne du monde, ni de devenir un ‘revivaliste’ honnête comme il le définit. Il cependant très important de se ‘procurer’ cette vision si nous voulons comprendre les textes de base ou interpréter sans erreur les découvertes archéologiques. Par contre, cette vision du monde est nécessaire afin de comprendre en quoi la vision actuelle du monde peut nous faire croire des bêtises au sujet du comportement de nos ancêtres lointains. Nous pouvons ainsi avoir de ‘vraies bonnes raisons’ d’accepter ou de récuser tel ou tel comportement pendant nos cérémonies. Par exemple, l’argumentation ci-dessus interdit de ridiculiser une cérémonie pendant laquelle chaque participant s’adresse personnellement à son dieu préféré sans passer par l’intermédiaire du goði (d’ailleurs plus ou moins compétent…) qui dirige la cérémonie.

Mon but, en écrivant ces lignes, n’était de créer de nouvelles règles à la Linzie (données dans l’appendice 2 ci-dessous), mais de montrer en quoi ses règles sont trop dogmatiques. À chacun de voir comment il doit les adapter afin participer autant que possible à la vision du monde des anciens germains.

 

 

 

APPENDICE 1 – Linzie et le contact direct avec les dieux

 

GS2003, p. 18-19 : « Cette nouvelle génération a aussi tendance à souligner qu’il n’y a pas de distance entre l’individu et son dieu… Le témoignage de la littérature des sagas et aussi les premiers écrits des chrétiens tendent à suggérer que la plus grande partie des prières étaient plus certainement adressées à la classe immédiatement supérieure, habituellement aux parents et grands-parents…Des relations personnelles avec Jehova/Jésus étaient un ‘argument de vente’ (« selling point ») pour la chrétienté, principalement parce que de telles relations personnelles avec les dieux n’existaient pas pour le païen commun. De rares personnes dans les sagas sont désignés pour avoir eu une relation spéciale avec certains dieux et ont été alors appelés des « amis de [nom de la divinité]. Ces hommes (le plus souvent des familles) ont été désignés comme étant des blótsmenn, ceux qui exécutent les sacrifices pour les autres. Les familles sacrifiaient aux ancêtres, à des elfes locaux, des protecteurs locaux comme les dísir, et sur les tombes des remarquables dirigeants de la communauté, en général».

 

Dans (UECB2004), p.63-64, il touche au sujet par l’intermédiaire du thème de la rédemption, mais ses seuls exemples sont issus d’une liste de mails de personnes qui se prétendaient en relation directe avec leur dieu.

 

(IACNH2005) est surtout dédiée aux problèmes de l’après-monde. Cependant, p. 9 et 23-26, il traite plus longuement le sujet des contacts directs avec les dieux. Il se contente alors de parler de l’usage du mot fulltrúi (« celui en qui on a entièrement confiance ») dans la Saga de Víga-Glúms, et utilise uniquement l’interprétation générale de cette saga par DuBois, à savoir qu’elle oppose la brutalité païenne à la douceur chrétienne, ce qui ne change rien à la notion de ‘dieu-ami’ qui est le vrai sujet. Dans le chapitre sur « Heathen concept of ‘Patron-God’, p. 23-26, il parle d’autre chose pendant 2 pages et demi. Enfin, « returning back to the subject at hand », il dit que les divers villages, comme montre leur nom, ne vénéraient pas les mêmes dieux et affirme encore une fois sans apporter plus d’information objective que « le concept de ‘personal patron’ n’apparaît que dans la saga de Víga-Glúms et comme la saga elle-même semble avoir été écrite très tardivement et principalement pour un public chrétien, l’idée de ‘personal patron’ doit être vue avec suspicion ».

Il est bien connu que cette saga est tardive et pour un public « chrétien » (et j’ajoute : « chrétien » en ce sens qu’il était obligatoire d’être chrétien sous peine de bannissement depuis 1017). Dans le texte, nous avons vu en quoi cette citation est typique d’une vision du monde scandinave ancien.

 

APPENDICE 2 – les règles reconstructionnistes de Linzie

 

Dans GS2003, Linzie présente neuf règles qui doivent être respectées pour la reconstruction de l’ásatrú. Dans UECB2004, il présente à nouveau les huit premières de ces règles auxquelles il associe un commentaire. Cette présentation sera condensée de la façon suivante : en couleur noire : les règles de GS2003. En fonte 10, la neuvième règle de GS 2003 qu’il ne semble plus trouver significative en 2004. En rouge et rajoutées au-dessous celles GS2003, celles de ECB2004.

 

1. Accepter que l’Ásatrú en tant que vision du monde est probablement complète (même si non totalement bien interprétée) et se tient à elle seule.

 Croire que devenir un ‘Heathen’ consiste en un simple échange de religions n’est rien d’autre qu’un bagage égaré du 20ème siècle. Une telle attitude traduit un manque de compréhension profonde de la vision du monde.

2. Accepter que l’Ásatrú en tant que religion est l’expression de la culture sous-jacente.

(pas de commentaire ajouté)

3. La spiritualité Ásatrú est fondée sur une interaction avec le monde réel d’une façon qui conforte le bien-être de la famille et de la communauté.

Ceci est exactement la différence entre une religion de l’acceptation du monde et celles de du rejet du monde.

4. « La récompense finale » [après la mort] est directement liée aux souvenirs qu’on laisse derrière soi après sa mort.

Les concepts de réincarnation, rédemption (Eng. : salvation), jugement par une divinité, ou de récompenses spéciales après la mort n’ont jamais fait partie du mode de vie viking germanique; ces concepts sont plutôt les marques typiques d’une religion du rejet du monde et ont commencé à apparaître au temps de la conversion au christianisme. Ce qui caractérise les religions de l’acceptation du monde, comme la religion des grecs anciens, le Shinto, les religions tribales, c’est de comprendre et se satisfaire que l’on ait ajouté quelque chose à son clan par une vie de bon travail, et ainsi laisser derrière soi de bons et affectueux souvenirs, de sorte que l’on soit bienvenu(e) au pays des mort. 

5. La famille est la plus petite unité définie dans l’Ásatrú. L’individualisme robuste est un concept à la fois étranger et moderne.

L’individualisme est profondément ancré dans la mode de vie américain avec quelques exceptions comme les amérindiens et les amish qui ont conservé le vieux concept germanique de communauté. Cette idée d’individualisme est si fortement ancrée dans la pensée et la philosophie américaine qu’elle teinte chaque aspect du mode de vie américain. Au temps vikings, l’individualisme n’était pas une philosophe personnelle et individuelle mais comment un individu pouvait améliorer par ses talents personnels à la fois le clan familial et la communauté.

6. La communauté géographique est la dernière ligne de défense pour la famille et, même si elle est ‘mélangée’ [composée de population culturellement hétérogènes], elle toujours être traitée avec respect.

Pendant la conversion les communautés sont restées soudées indépendamment de l’adhésion éventuelle d’une personne au christianisme. La vision globale du mode à la James Russel n’a pas vraiment changé avant le déclin généralisé de la communauté rurale.

7. La terre sur laquelle repose la communauté géographique est sacrée (holy).

Ici, le mot ‘holy’ ne signifie pas sacré au sens de l’eucharistie chrétienne, de la bible, ou du crucifix mais conserve plutôt le sens ancien de ‘whole’ (complet, entier). Voir la discussion ci-dessus en section 5.3. En d’autres mot les terres possédées ne sont pas séparées de leurs ‘propriétaires’. Une insulte faite au pays était traitée de la même façon qu’une insulte faite directement à ses propriétaires. Les terres du clan étaient un sujet central d’attention, son cœur, et ceci est très proche de la façon des russes de parler de la « chaude Terre Mère ».

8. La communauté est naturellement divisée en trois classes et chacune des classes doit honorer (‘worship’) de façon appropriée – la prière individuelle adressée directement aux dieux est un emprunt à la chrétienté fait il y a mille ans.

Ceci s’oppose à l’idée moderne de politiquement correct qui est basiquement un surgeon du concept chrétien amené dans le Nord pendant la conversion et affirmant que que « Nous sommes tous égaux aux yeux du Seigneur ».

 

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9. Il faut développer de nouvelles ‘acquisitions’ [quant à la religion]

- qui ont une signification locale

- qui ne sont pas empruntées [à une autre vision du monde]

- qui sont cohérentes avec la vision germanique du monde.

Il ne répète pas la condition 9 dans UECB2004.

 

 

APPENDICE 3 – un résumé de GS 2003

 

 

Bil Linzie (‘il’ dans la suite) désire nous montrer l’importance de facteurs méconnus dans le processus d’adoption d’une religion, en particulier pour les reconstructionnistes Ásatrú (en passant : il utilise une forme correcte ‘ásatrúarmenn’ pour les désigner). Pour ceci, il introduit et différencie deux types de connaissances.

Il appelle « body of knowledge (corps de connaissances) » religieuse toute la connaissance descriptive qui permet de caractériser la pratique d’une religion. Typiquement, les trois ‘haill’ pendant un blót font partie d’une connaissance descriptive.

Il oppose à ces connaissances descriptives celles sur les actions à accomplir qu’il appelle « world view (vision du monde) ». Classiquement, les dictionnaires définissent en effet une ‘vision du monde’ comme une collection de croyances qui décrivent comment il est possible d’observer et d’interpréter le monde qui nous entoure (‘univers’). Il utilise une définition un peu plus précise que celle des dictionnaires : ce sont les façons d’agir qui nous sont dictées par notre environnement social. Ainsi, l’univers dont il parle est celui de la société germanique ancienne et les actions sont celles qui assurent la cohérence de cette société telle que nous la connaissons par toutes les sources ethnologiques, poétiques, littéraires (les sagas), mythiques et ethnologiques (comportements et légendes anciens).

Il développe alors, de la page 9 à la 41, une argumentation complexe pour arriver à une nouvelle définition de la spiritualité, qui est en fait inspirée son idée de vision de monde spirituel germanique. La voici : « spiritualité : elle devrait être considérée comme l’ensemble des actions qui accordent (il dit : « align ») au mieux l’individu avec ses dieux, sa communauté et sa famille, accroissant ainsi sa valeur (weorþ) [Anglo-saxon pour ‘valeur’] et sa chance ».

 

Cette argumentation complexe consiste en une analyse de la façon dont les religions New Age se construites en accolant des pièces de religions anciennes sans respecter la civilisation ancienne qui les a engendrées. Prenons l’exemple de la notion disputée de classe. Dans notre société, la notion de classe existe mais « elle est reliée au revenu financier de l’individu ». Dans les religions New Age, on rejette la notion de classe, sans doute parce qu’elles « confondent le concept de classe sociale avec la discrimination par la race ou le genre ». Dans la religion germanique ancienne, elle existe sous une forme très différente de celle de notre société. Ce ‘classement’ se fait en utilisant trois critères principaux.

Le premier critère est celui des « nobles qualités » comme, par exemple, celles construites par McNallen. Bien entendu, il faut qu’elles soient reliées de façon étroite à notre tradition. Il propose une autre suite des neuf qualités, une première version de 1970 qui est plus proche du Hávamál et du Sigdrífumál.

Le deuxième critère est celui de la division entre ceux qui sont ‘à l’intérieur’ et ceux de l’extérieur’. La cellule élémentaire insécable est constituée par la famille (et non pas par l’individu). Elle constitue le premier des ‘intérieurs’. Cette famille se réunit au sein de communautés. [Je rajoute ici mon grain de sel. Plus encore que sa description de la communauté, le Hávamál définit très bien ce que sont les ‘amis’ avec qui on est lié par contrat (l’intérieur de la communauté) et les non-amis (l’extérieur de la communauté).]

Le troisième critère est celui des relations avec les dieux. La forme moderne consiste à s’adresser directement aux dieux, sans prendre en compte l’existence de la communauté qui a ses propres règles. La forme germanique ancienne consiste à s’adresser d’abord à ses ancêtres et aux entités intermédiaires comme les landvættir, la Fylgja familiale, autres ‘esprits’ familiers. S’adresser aux dieux demande une forme d’esprit particulière que tout le monde ne possède pas.

 

 

APPENDICE 4 – un résumé de UECB2004

 

 

Bil Linzie souligne qu’il existe de nombreuses façons de classer les mouvements qui ont, depuis 1970, tenté de faire revivre des religions anciennes. Il propose que « une classification par intention soit utilisée dans cet article plutôt que les classification habituelles par langue parlée, période historique ou localisation géographique. »

Voici l’intégralité de cette classification :  Il existe trois approches principales, à savoir

Citation :

« - la reconstructionniste. Celle qui cherche sérieusement à reconstruire l’ancienne vision du monde, non pas pour mieux comprendre l’histoire mais souvent pour examiner l’applicabilité d’une telle vision du monde au 21ème siècle. Ces approches portent souvent toute leur attention à l’une des branches des anciens langages germaniques.

- la revivaliste. Celle qui vénère les Æsir et les Vanir et, souvent, des demi-dieux des anciens peuples germaniques, tels les elfes. Leur centre d’intérêt est souvent de faire revivre une religion Ásatrú au 21ème siècle et à le régénérer comme une religion clairement moderne. Ce groupe de personnes a moins de chances de demeurer au sein d’une branche linguistique mais tend plutôt à mélanger les traditions du domaine germanique tout entier.

- la néo-païenne. Celle qui est la plus peuplée mais dont la composition est souvent transitoire. Souvent, ses adeptes viennent à la communauté païenne par les biais d’une religion new age comme la Wicca ou par une croyance spirituelle comme le néo-chamanisme et leur engagement dans la recherche reconstructionniste est moins probable. Leur recherche se centre plutôt sur la façon dont l’Ásatrú et les traditions populaires germaniques peuvent être utiles à l’ensemble de la communauté new age ».

Le lecteur doit remarquer que même si ces approches sont décrites comme des ‘catégories’, ce ne sont pas des descriptions statiques d’aucun individu particulier. De fait, on devrait les voir plus justement comme un continu dont le reconstructionnisme et le néo-pagansime représentent les extrêmes. »

Fin citation.

Les pages 10 à 20 contiennent une analyse de la façon dont la conversion au christianisme s’est déroulée dans la passé et, récemment aux États-Unis.

 

Il définit ensuite par comparaison deux concepts, la vision du monde et la culture. Comme il le dit : « La culture est n’est pas une vision du monde mais la force qui façonne la vision du monde… ». Je vais me permettre de simplifier en vous donnant ma compréhension de la chose : je crois qu’il dit que la culture d’une civilisation est l’ensemble des connaissances de cette civilisation. La vision du monde est alors l’ensemble des règles (conscientes ou non) qui gouvernent l’usage de cette connaissance.

 

Les 20 pages suivantes introduisent les 8 règles qui doivent être respectées pour la reconstruction de l’ásatrú. Elles sont exactement les huit premières données à la fin de mon résumé de ‘Germanic spirituality’, avec les commentaires que j’ai rajoutés en rouge à ma présentation de ce résumé.

Pendant ces 20 pages, il touche à plusieurs problèmes mais ce que j’ai trouvé de plus frappant est l’insistance qu’il met à caractériser les diverses religions révélées par leur « world-rejection », ce que j’exprimerai en français plutôt comme étant le « rejet des valeurs terrestres ». Cela comprend bien entendu la suprématie du céleste et du mystique sur le terre à terre et le rationnel. Il y rajoute une idée que je trouve assez ‘géniale’, c’est celle que ces religion de rejet des valeurs terrestres décrivent la vie comme une souffrance (d’où le rejet) et surtout comme un pèlerinage spirituel dans le but de s’améliorer – la notion d’amélioration étant variable selon les religions.

 

La fin de l’article est consacrée aux problèmes liés à la remise en cause de notre propre vision du monde (et avec honnêteté, à celle de Bil Linzie lui-même). Il conclut en donnant cinq règles pour pouvoir effectuer cette remise en question de façon efficace. Je vais résumer ces cinq règles comme suit :

1. Avoir une intention sincère d’analyser sa propre vision du monde.

2. Être honnête pendant ce processus. Ne pas oublier les aspects désagréables de la vision du monde, celle passée et celle recherchée !

3. Développer une capacité à suspendre temporairement sa vision actuelle du monde. Il dit « la séparation schizophrénique est un savoir-faire qui peut être appris … le succès exige de la pratique… ».

4. Il met en garde contre le fait de n’appartenir qu’à une seule culture. (Il pense visiblement à l’américain moyen mais de nombreux européens sont aussi restés très ‘monocultivés.)

5. La durée est un facteur. Une nouvelle vision du monde n’est pas une ‘période’ de notre vie.