La visite aux spectres de Dame Hervör, la guerrière

 

 (une version plus argumentée et documentée de ce conte est disponible à  Calmes Draugar,  où est étudiée la réalité mythique des morts-vivants (draugar) scandinaves ‘tranquilles’)

Ce conte parle de la visite qu’une jeune femme, Hervör, fait au spectre de son père, Angantýr. Ce dernier est enterré dans un tertre comme on le faisait en ces temps-là. Son père est mort avant sa naissance et elle désire le connaître même dans la mort et, en plus, elle veut lui demander l'épée magique Tyrfingr [note 1] « forgée par les nains » qui a été enterrée avec lui. Elle aurait pu simplement piller la tombe comme tant de gens l’ont fait, mais renouer le lien avec son père est son but principal. Tout cela est bizarre… mais nous allons voir comment ceci a été possible du temps où les dieux païens étaient encore honorés en Scandinavie.

 

Dès son plus jeune âge, Hervör aime le maniement des armes et elle devient une redoutable guerrière. Elle va même faire profession de bandit des grands chemins, et ses parents devront la capturer pour la ramener à la maison.  Elle est devenue une jeune guerrière extrêmement agressive. La saga critique son mauvais caractère, et celui-ci lui vaut une remarque insultante d’un serviteur, relative à la possible basse extraction de son père. Le serviteur ne sait visiblement pas qu’il s’agit du célèbre héros Angantýr et Hervör semble elle-aussi l’ignorer. Hervör est furieuse de l’insulte qui lui a été faite et s’en plaint à son grand-père et à sa mère qui lui disent la vérité : son père et de nombreux héros morts en même temps que lui sont enterrés dans des tertres au milieu des marais qui sont au sud de l’île danoise de Samsey. Comme dit le poème :

 

« S’élève d’Angantýr,

de vase aspergée,

la salle à Samsey

tournée au sud »

 

C’est-à-dire que la tombe d’Angantýr, ‘aspergée’ par la vase des marais, se trouve au sud de l’île. Elle s’arme de pied en cap et s’embarque pour l’île de Samsey. Quand son navire approche de l’île, les marins, tous pourtant de vaillants vikings, refusent d’aborder car ils ont trop peur des spectres qui peuplent cette île. Hervör prend donc une barque et s’aventure seule sur l’île. Au coucher du soleil, elle arrive enfin près d’un lieu habité. La première personne qu’elle rencontre est un berger à qui elle demande où sont les tertres des héros morts au combat. Le berger est aussi peu courageux que les vikings et il refuse de renseigner Hervör. Il dit :

 

Cela, vraiment, ne le demande pas,

es-tu tout à fait vivante

toi, l’amie des vikings ?

et ta mission est bien incertaine ;

fuyons vite ces lieux

à grands pas si possible,

car tout ici est hors norme

et les gens en tout trop énormes.

 

Elle propose alors au berger un précieux collier pour le convaincre de l’aider mais il déclare qu’aucune richesse ne le détournera de son chemin. Elle cherche alors à stimuler son courage en montrant qu’elle est pleinement sensée et qu’elle a conscience des dangers qui les entourent.

 

Ne nous livrons pas à l’effroi

face à ces flammes stridentes

bien que, par toute l’île,

les feux jaillissent ;

ne soyons surtout pas

effrayés de regarder

de tels héros qu’il faut

consulter de bon cœur.

Le berger se contente de répondre :

Insensé imprudent je crois

celui qui se rend là-bas,

en humain solitaire

et deux fois obscur ;

les braises enflammées volent,

les tertres s’entrouvrent

brûlent champs et marais

déplaçons-nous fortement !

 

Le berger s’enfuit alors loin des paroles d’Hervör mais elle reste déterminée à poursuivre sa quête. À force de patauger dans la boue des marais et de contourner les flammes, elle arrive à se rapprocher du tertre où se trouve son père, accompagné des héros qui sont morts dans le même combat que lui. Poussée par sa volonté inébranlable, elle se place devant l’ouverture du tertre et elle s’adresse à son père et à ses oncles. Elle s’exclame:

Éveille-toi Angantýr,

Hervör t’éveille,

elle, ton unique fille

avec ton aimée conçue.

 

Hervarðr, Hjörvarðr,

Hrani, Angantýr,

vous tous je vous éveille

sous les racines de l'arbre Yggdrasill.

Au début, rien ne bouge à l’intérieur du tertre et elle poursuit avec des insultes et des malédictions vis à vis de son père et de ses oncles s’ils ne veulent pas lui donner l’épée qu’elle réclame. Finalement son père réagit et dit :

Hervör, ma fille

que réclames-tu ainsi

par de puissantes runes oraculaires ?

tu t’apportes le malheur ;

insensée tu es devenue

et aussi folle furieuse,

c’est falsification de sagesse

que d’éveiller les humains morts.

On comprend qu’Angantýr est incommodé par la présence d’Hervör mais aussi qu’il craint pour elle. Tous les exemples de tels spectres dans les sagas scandinaves peuvent éventuellement  massacrer leurs voisins mais ils protègent soigneusement leurs descendants.

 

Hervör finit par accuser son père de refuser de lui donner l’épée qu’elle désire. Sans doute touché par ce reproche (quand même un peu mérité !) Angantýr se manifeste. Le tertre s’ouvre et crache tant de feu et des flammes qu’ils semblent emplir le tertre entier.

Angantýr alors explique à sa fille que, par son obstination elle vient de réussir à ouvrir les portes de Hel, l’enfer des païens scandinaves. Ces portes sont normalement soigneusement closes et surveillées pour éviter ce qui est en  train d’arriver, qu’un vivant puisse entrer dans Hel. L’audacieuse risque une terrible punition et Angantýr essaie d’éviter que sa fille connaisse un tel sort.

Défoncé est le portail de Hel,

les tertres s’ouvrent,

tout entieres dans la flamme

se voient les plages de l’ïle ;

tout est atroce au dehors

à contempler de tout côtés;

hâte-toi, ma fille, si tu le peux

jusqu’à tes navires.

 

Mais Hervör déclare qu’elle ne se laisse pas impressionner par toutes ces horreurs. Angantýr lui donne alors un bonne raison pour ne pas lui confier l’épée qu’elle convoite : elle aura un enfant qui se fera tuer à cause de cette épée s’il la lui donne. La seule réponse d’Hervör est de menacer de maudire tous les habitants du tertre si elle ne reçoit pas l’épée. Angantýr lui dit qu’elle est vraiment une personne différente de tout autre humain. Hervör en est d’accord et elle précise:

Je me pensais humaine,

humaine parmi les humains,

jusqu’à ce que dans votre salle,

je m’en sois allée.

 

En somme, elle déclare que son statut d’humaine ‘vraie’ lui est retiré à cause de son voyage dans le tertre au « pays des morts ». Elle-même se sent devenue un spectre humain, une morte-vivante.

En fin de compte, Angantýr se rend compte qu’il ne peut pas résister à la volonté implacable de sa fille. Il déclare que l’épée « est couchée sous ses épaules » mais qu’il va lui la céder quand même et que cette épée pourra sortir hors du tertre. Il aurait pu aussi lui annoncer froidement qu’il allait lui confier l’épée et qu’elle resterait avec eux dans le tertre ! Mais Angantýr, même s’il pleure déjà la mort de ce petit-fils dont il connait le destin, tient visiblement à assurer sa descendance à tout prix.

Je vais plutôt te céder

l’épée hors du tertre,

fille toute jeune,

je ne puis te la dénier.

 

Père et fille font alors leurs adieux. Angantýr lui dit « Bon voyage, ma (chère) fille » et elle, de façon bien inattendue, souhaite la ‘bonne santé’ aux spectres :

je désire être en dehors d’ici

mais vous tous qui habitez ici

soyez en pleine santé dans votre tertre.

 

Hervör quitte Samsey, mais ne retourne pas dans sa famille tout de suite. Elle va d’abord faire un long séjour dans un pays nommé Les-Demeures-des-Géants. Les géants et les humains y vivent en bonne entente.  Certains sont des demi-géants. En effet, certains géants se marient avec des femmes humaines, et certains géants donnent leurs filles géantes à des humains, si bien qu’on y rencontre de nombreux ‘demi géants’.

En fin de compte, on voit qu’elle était devenue une femme à demi humaine et à demi spectre. Tout se passe comme si elle avait eu besoin d’une transition en vivant avec un autre type de demi humains avant de retourner dans le monde des « humains d’humanité ».

 

Elle retournera ensuite chez elle mais ne pourra pas trouver un compagnon. Elle finira par épouser le fils du roi de Les-Demeures-des-Géants. Elle aura deux fils avec lui et donnera l’épée à l’un d’eux. Celui-ci deviendra le fameux roi Heiðrekr qui tentera de tuer Odinn avec l’épée magique. Pour sa punition, il sera assassiné sans gloire par un de ses esclaves qui désirait lui voler ses richesses et l’épée. Pour les héros de cette époque, mourir honteusement est la pire punition. En effet, qui dit « mort honteuse » dit « pas de tertre » et ‘donc’ pas d’espoir de survie spectrale après la mort humaine.

[note 1]    (ajouter cette information quelque part après la fin du conte) Le nom de cette épée illustre la perversité des anciens scaldes dans leur choix de noms et de kennings. Tyrfingr sera ‘naturellement’ lu comme Týr-fingr, ce qui porte le sens de « doigt du dieu de la guerre Týr » un nom parfait pour une épée aux coups mortels. Il faut cependant considérer que týr et tyr sont en fait deux mots très différends et que le mot composé Týr-fingr est possible mais non canonique (ce devrait être Týs). C’est pourquoi les  spécialistes en ont une autre interprétation, celle  associée à tyrfi (pin résineux) et tyrfinn (résineux). Ceci porte le sens d’un flambeau résineux en feu et en fait une « épée flambante », elle aussi en accord avec une épée aux coups mortels, même si cela est moins évident que dans la première interprétation. Inversement, cette interprétation colle parfaitement bien avec celle d’une épée en flammes, comme tout l’environnement de la partie de la saga dont nous parlons ici.