Naudiz

 

Mots étymologiquement apparentés:    Allemand, Not (nécessité, besoin); Anglais, need (besoin).

 

On la trouve écrite indifféremment sous les deux formes  et  qui sont utilisées de façon équivalente avant l’an 400. Après 400 les Scandinaves tendent à préférer  et les poèmes runiques utilisent même , comme vous le voyez ci-dessous. En effet, dans les runes vikings, il deviendra important de distinguer ces deux formes puisque Ár : récolte de l’année), appelée Jeran en langage des inscriptions runiques germaniques anciennes, prend la forme  (et la forme  dans les poèmes runiques).

 

Poème runique islandais :

c’est les affres de la femme-lige [= de la serve]

Et le poids d’un choix, [‘le poids de la responsabilité’ - þungr kostr]

Et un travail porteur de fatigue.

opera [travail] niflungr [Nibelung]

 

Wimmer appelle cette rune nauð (nécessité, servitude), de même que la rune viking, dessinée de la même manière. Ce texte est assez clair et ne nécessite que quelques explications de détail.

D’abord, nous avons déjà rencontré une ‘femme lige’ dans un vers du Dit de Hár que nous avons associé à la rune Wunjo. Cependant, le mot Vieux Norrois utilisé alors est man, qui a plusieurs sens, et j’ai choisi d’utiliser un sens considéré comme graveleux, celui de ‘femme libre en amour’. Ici, le mot utilisé est þýr, qui désigne une sorte d’esclave et qui n’a aucun sous-entendu sexuel. Ce premier vers décrit bien de l’horreur d’être une esclave, sort qui semble donc pire pour une femme que pour un homme.

Le deuxième vers, souligne l’importance d’assumer ses responsabilités sans rechigner, sans chercher à toujours trouver un coupable hors soi-même, comme cela est la règle. Bien entendu, on pense aux procès intentés maintenant pour tout et pour rien à toute personne qui peut être vaguement responsable des bêtises que nous avons nous-mêmes commises. Je ne crois pas que cette attitude soit au fond si moderne que cela, et l’affirmation de ce deuxième vers montre qu’il est, mais qu’il a aussi toujours été, bien nécessaire de rappeler ceci aux humains. Le deuxième vers souligne aussi que ce n’est pas facile.

Il est clair qu’une des caractéristiques de la civilisation nordique ancienne est une admiration sans bornes pour l’humain actif, un mépris profond pour le paresseux qui se marque encore dans le mot allemand faul qui signifie à la fois ‘fainéant’ et ‘pourri’. On ne peut donc pas interpréter le troisième vers comme un éloge de la fainéantise. Dans le contexte des autres vers (et, nous allons le voir, des commentaires en Latin), c’est plutôt un rappel de l’horreur du travail forcé, du travail exercé sous la contrainte.

Les Niflungar vieux norrois sont devenus les Nibelungen en Allemand. Bien entendu, la magnifique mais terrible saga des Nibelungen est un bon exemple de destinées inexorables, mais leur nom lui-même s’accorde à cette destinée comme nous allons le voir maintenant. Un peu d’étymologie va nous servir à mieux comprendre ce que signifie niflungr, et sans doute, aussi Nibelung. Le mot vieux norrois nifl signifie ‘brume, brouillard’ tout comme le mot allemand Nebel. C’est pourquoi il est d’usage d’attribuer la signification de ‘les ténébreux’ aux Niflungar et aux Nibelungen. Malheureusement pour cette interprétation, il se trouve qu’on rencontre des formes anciennes de ce nom dans les poèmes eddiques, et il est alors épelé hniflungr, un mot qui se rattache à la racine hnefi qui signifie soit ‘poing, épée’ soit ‘la première pièce jouée au jeu de tafl [Note 1], soit encore le nom d’un Dieu de la mer. Ainsi, ces noms évoquent soit une arme, soit une personne qui se met en avant, soit un Dieu, mais n’évoquent certainement pas quelque chose d’obscur et de trouble comme on le croit souvent. Pour moi, il est clair qu’un Nibelung, c’est le premier pion du couple royal, le plus actif des soldats, mais celui qui supporte la charge, telle est sa lourde destinée. De ce point de vue, le niflungr, comme la femme lige accablée de travail, comme le responsable, comme celui fatigué de tant de travail, est une illustration des contraintes dans lesquelles les Nornes nous tiennent.

 

Le commentaire latin du Þrideilur Rúna appelle cette rune Naúd en Vieux Norrois et dit :

Naüd calamitas : [Naúd désastre :] Mancipÿ opella. [labeur de la propriété. = labeur de celui qui est une propriété, de l’esclave]

adversa sors : [sort malheureux :] periculosus labor. [travail dangereux.]

En fait, le mot latin calamitas évoque tout ce qui endommage la moisson sur pied et ce commentaire rattache donc la calamité à un désastre agricole. Il me paraît remarquable que ce ne soit pas Hagla qui reçoive cette attribution (Hagla est un champ froid de graines !) mais Naudiz. Les désastres agricoles causés par la grêle ne devaient pas être courants, au contraire de ceux causés par un gel tardif.

 

Poème runique norvégien :

ne laisse guère de choix.

nøktan kælt í froste

(Traduction classique : Nu, il a froid dans le gel.

Traduction personnelle : a rafraîchi le dénudé durant le gel)

 

Analyse du premier vers

 

Quand il dit que nous n’avons guère le choix, le poème runique insiste plutôt sur la maigreur des choix qui nous sont offerts. En effet, le mot Vieux Norrois pour ‘guère’, neppr, correspond bien à l’Anglais littéraire scant, ‘maigre’, presque ‘avare’.

Naudiz est donc la nécessité, dont l’aspect contraignant est fortement souligné. On notera cependant que le poème ne dit pas qu’elle ne laisse aucun choix, mais qu’elle contraint fortement nos choix. C’est la nécessité des Nornes, celle qui contraint le hasard à se manifester selon un dessein. Ce simple vers propose une alternative entre le darwinisme strict qui tient à ce que tout ce que nous observons soit l’effet du hasard seul et les théories fantaisistes de l’« intelligent design » américain (en Français, on dit soit ‘but intelligent’ soit ‘dessein intelligent’) qui veulent une intelligence divine derrière chacune des petites manifestations de la nature, en particulier derrière le destin de l’humanité - auquel il est accordé une importance démesurée dans notre civilisation. La position du poème runique, qui me paraît la position raisonnable, ne retire aux divinités ni la possibilité d’avoir un dessein, ni celle d’être capables de confier certaines tâches au hasard [Note 2]. Quant à nos destinées individuelles, c’est encore plus évident : seul l’imbécile peut se croire complètement libre, inconscient qu’il est des multiples contraintes que sa génétique et son environnement social font peser sur lui. Inversement, seul l’hypochondriaque total peut se croire habité de ‘démons’ multiples qui, tels des maladies, tirent les ficelles de sa vie. Il existe cependant des destins terribles, comme ceux des victimes de génocides, dont on se demande quelle liberté il leur restait face à leurs bourreaux et qui sont soumis à une Naudiz infiniment plus contraignante que celle de la majorité des humains.

 

Analyse du second vers : nøktan kælt í froste

 

La traduction classique, comme d’habitude, cherche au plus banal et décrit de façon assez plate l’aspect physique de cette nécessité, c’est le dénuement, la pauvreté qui vous laisse geler dans le froid. En fait, il me semble qu’une précision sur le sens des mots et une petite correction grammaticale nous suffiront pour rétablir la grandeur – et même une certaine horreur - associées à ce vers. Tout d’abord, le verbe kæla est un peu inattendu car il ne signifie pas ‘refroidir’ mais simplement ‘rafraîchir’. Il ne s’agit donc pas de « refroidir dans le gel » mais de « rafraîchir dans le gel », comme si l’être à rafraîchir avait trop chaud. Du point de vue grammatical, il manque deux mots dans ce vers, l’un au nominatif (le sujet de kælt), le second à l’accusatif car la terminaison en ‘*an’ de l’adjectif nøktan est une forme classique d’un accusatif masculin, il manque donc le nom auquel s’applique cet adjectif. Pour résoudre ce problème, les universitaires ont préféré oublier l’accusatif probable de nøktan en introduisant un ‘il’ sujet, et en lui associant l’adjectif (qui aurait donc dû être au nominatif pour que cette solution soit acceptable). Cette solution est donc certainement inexacte et je préfère supposer que le nominatif est la rune elle-même, nauð, et je rajoute un ‘le’, pronom complément d’objet direct, qui est qualifié par nøktan ; d’où ma traduction qui signifie : nauð rafraîchit celui qui est dénudé quand il gèle. Reste à savoir ce que ce rafraîchissement peut bien signifier, et qui est ‘le’ rafraîchi.

- pourquoi rafraîchir ?

Celui qui est nu gèle bien entendu dans le froid mais, s’il est fort, il reste quand même une partie de lui-même qui garde une certaine chaleur, au moins tant qu’il ou elle reste en vie. Cette faible étincelle de la vie qui nous habite même dans les pires conditions, et bien Naudiz est là pour nous la ‘rafraîchir’ encore, pour finir de nous glacer. Autrement dit, Naudiz achève le travail de gel que la vie physique exerce sur nous. C’est un ‘coup de pouce du destin’, comme nous le disons, mais à l’inverse du sens habituel, celui qui nous enfonce la tête sous l’eau alors que nous avions encore un petit espoir. Il est difficile d’exprimer une détresse plus profonde, et notons-le quand même, sous une forme aussi discrète, une forme poétique qui contient toute la magie de Naudiz. La forme linguistique utilisée par le scalde s’appelle une litote, que nous connaissons bien par l’exemple de Chimène disant à Rodrigue: «Vas, je ne te hais point ». Ainsi, notre culture nous a habitués aux litotes gratifiantes qui disent le moins (de bien) pour signifier le plus (de bien). Inversement, le scalde utilise une litote pénalisante qui dit le moins pour signifier le pire, une forme à laquelle nous ne sommes pas habitués et qui est donc difficile à comprendre. Le verbe ‘rafraîchir’ signifie donc, en fait, ‘glacer à mort’. Cet effet de litote pénalisante n’est pas si rare dans la civilisation germanique qu’on puisse s’en étonner dans un poème runique.

 - qui est rafraîchi ?

Bien entendu, on pense tout de suite à l’humain dont la destinée a des aspects terribles, ne serait-ce que la mort, cette disparition finale qui nous tracasse tant. La mythologie nordique nous fait aussi immédiatement évoquer ce fameux ragnarök [Note 3], qui signifie ‘le destin des Dieux’, et qui prend place après un « terrible hiver » nous dit la Völuspá. Au cours du ragnarök, les Dieux eux-mêmes sont ‘nus dans le gel’ de ce terrible hiver, et ils se battent avec détermination contre les forces qui cherchent à les détruire. Ils ont donc conservé une certaine chaleur. Cependant, leur destinée se chargera de les ‘rafraîchir’ une dernière fois. Dans le mythe du ragnarök les Dieux eux-mêmes sont soumis à Naudiz, une force qui les dépasse et qui englobe l’univers entier.

 

« nøktan kælt í froste »

 

De plus, nøktan est une forme irrégulière dont le nominatif est nøkviðr qui signifie en effet maintenant ‘nu’, ‘dénudé’ mais qui se décompose ‘évidemment’ en nøk-viðr qui évoque plutôt un arbre dénudé (le mot viðr signifie ‘arbre’). Ainsi, nous disons « nu comme un ver » alors que le norrois semble dire plutôt « nu comme un arbre sans feuilles ». Et, bien entendu, dans le contexte du ragnarök, on pense à la destinée de l’arbre du monde, Yggdrasil, dont le sort après le cataclysme reste non dit dans les textes qui nous restent. La Völuspá nous décrit une sorte de paradis terrestre verdoyant où survit une nouvelle génération d’hommes et de Dieux, ce qui sous-entend qu’Yggdrasil a résisté à la nécessité qui a accablé les Dieux. Il me semble que le poème runique présente une autre version, celle où Yggdrasil lui-même est ‘rafraîchi’ : l’univers entier retourne à l’état glacé qui était celui de son origine. Je ne sais quelle est la ‘vraie’ version, il me semble cependant que l’astrophysique moderne elle aussi n’est guère optimiste quant à la destinée de notre univers !

Le poème anglais tient d’abord le même discours que les deux autres poèmes mais semble devenir ensuite moralisateur.

Poème runique vieil anglais :

Nÿð [dureté de la vie] [ou adversité, attaque, peine] est détresse sur la poitrine et peine des serviteurs.

Elle devient aide et guérison pour les enfants s’ils l’écoutent tôt.

La dureté de la vie est présentée comme une épreuve qui apporte leur salut aux humains à condition qu’ils l’acceptent assez tôt. Il y a ici encore une christianisation évidente qui donne cet air ‘opium du peuple’ au poème runique anglo-saxon. Il n’est pas très difficile de deviner que le texte originel rappelait plutôt la grandeur de se soumettre à son destin, celui que les Nornes ont décidé pour vous. Certes, nul ne peut échapper à son destin, mais dans la civilisation germanique, c’est la grandeur de l’humain de l’assumer. Le poème original aurait ainsi ressemblé, certainement en mieux cependant, à :

Nÿð sans pitié oppresse les cœurs, la peine des femmes serviteurs,

Mais récompense les fils de l’homme qui acceptent l’arrêt des Nornes.

En effet, les Nornes portent en elles le pouvoir d’imposer la nécessité – aux humains, aux Dieux et même à Yggdrasil selon mon interprétation du poème runique norrois. Les Nornes ont leur demeure au pied d’Yggdrasil, à côté du Puits d’Urdh, comme le décrit la Völuspá :

Strophe 19

Ask veit ek standa,

Un frêne je sais qu’il se trouve

heitir Yggdrasill,

il s’appelle Yggdrasill,

hár batmr, ausinn

haut arbre, aspergé

hvíta auri;

de blanche boue

þaðan koma döggvar

 de là viennent les rosées

þærs í dala falla,

qui tombent sur la vallée,

stendur æ yfir grænn

il s’élève toujours vert au-dessus

Urðarbrunni.

de la source d’Urdh

 

Strophe 20

Þaðan koma meyjar

De là viennent les jeunes filles

margs vitandi

Beaucoup ‘connaissantes’

þrjár ór þeim sal [ou sæ],

Trois d’elles la demeure [ou ‘hors de la mer qui’]

er und þolli stendr;

s’élève [ou se tient] sous l’arbre ;

Urð hétu eina,

Urdh s’appelle l’une,

aðra Verðandi,

l’autre Verdhandi,

- skáru á skíði,

- - elles entaillaient sur le bois -

Skuld ina þriðju.

Skuld est la troisième.

Þær lög lögðu,

elles établissaient les lois

þær líf kuru

elles choisissaient les vies

alda börnum,

aux fils des temps [= aux enfants des hommes]

örlög seggja.

elles énoncent le destin.

 

Bien entendu, les quatre premiers vers de la strophe 20, dont je vous donne une traduction mot pour mot signifient : « De là viennent les trois jeunes filles très instruites, leur demeure se trouve sous l’arbre. » dans la version ancienne de Rask (1818, conservée par Gering, 1904 qui lisent sal). Dans la version émendée par Möbius (1860, elle est acceptée par de nombreux universitaires et lit sæ), on peut comprendre: «De là viennent les trois jeunes filles très instruites, hors de la mer qui se trouve sous l’arbre». Si on lit sæ, on a évidemment le ‘plaisir’ de constater une parenté entre les Nornes et la Vénus Anadyomène des Grecs, mais la source d’Urdh n’est pas une mer, l’arbre s’élève (stendur) et la mer ne peut s’élever donc elle se tient (stendr), alors qu’une demeure peut s’élever, et il est important de préciser leur demeure, comme cela est systématiquement fait pour les divinités importantes. J’avoue donc que je trouve l’émendation de Möbius très mal venue.

Le septième vers est habituellement interprété comme le fait que les Nornes gravent des runes sur des plaquettes de bois. A part la notion de plaquette de bois qui ne me paraît pas nécessaire, il semble en effet qu’Urdh et Verdhandi s’y connaissent en magie runique. Ceci est confirmé par le fait que ‘posséder de la connaissance’ (elles sont margs vitandi) est souvent utilisé pour qualifier ceux qui ont des connaissances en magie.

Les deux derniers vers de la strophe 20 signifient qu’elles énoncent leur destin aux ‘enfants des âges’ (les hommes). Le mot alda est le génitif pluriel de öld qui signifie ‘âge, époque’ et le sens ‘fils des âges ou des temps’ me paraît plus juste que les ‘fils des hommes’, comme on le rend habituellement. Cette dernière version reflète une vue anthropomorphique de l’univers alors que les Nornes semblent contrôler tout ce qui a place dans le temps, humains, animaux, végétaux et peut-être même, Dieux.

Nous discuterons à nouveau de ce ‘frêne’ en décrivant Ihwaz.

Nous rencontrons ici les trois filles très savantes qui énoncent les destins (le ørlög) des humains. Une composante capitale du destin est ce que nous appelons ‘l’écoulement du temps’, et la façon dont nous nous représentons cet écoulement. Pour comprendre mes explications, sachez tout de suite que je vais expliquer pourquoi les Nornes ne représentent pas seulement les concepts de ‘passé, présent, futur’ mais celui de ‘germe impérieux, accomplissement (en train de s’exécuter), aboutissement’. Une simple analyse de leurs noms démontrera que ma position est évidente, mais elle conduit à réviser nos concepts habituels liés au temps et nous permet de mieux comprendre le temps mystique, celui dont parlent en fait les poèmes runiques. Bien entendu, il existe un lien entre l’interprétation classique et mon interprétation puisque ce germe impérieux doit absolument germer, comme une dette que vous contactée dans le passé doit être remboursée. Ce germe développe ensuite ses potentialités, il s’accomplit comme s’accomplit la charge de votre dette pendant que vous êtes en train de la rembourser. Enfin, ce développement sera abouti quand, dans le futur, sa croissance sera terminée, comme une dette que vous avez fini de rembourser est aboutie. Cependant, cette vision purement temporelle est très simplifiée et ne rend pas compte de la richesse des accomplissements de ce germe, ni son aspect impérieux semblable à celui d’une dette. Voyez la [Note 4] pour une version universitaire canonique dont vous constaterez que je diffère très peu du strict point de vue de la grammaire.

Skuld, Norne du germe impérieux, considérée habituellement comme représentant le futur. Pour suivre un ordre logique, nous commençons par le germe alors qu’il serait un peu bizarre de commencer par le futur ! Le mot skuld signifie une dette et le lien créé par une dette. Par extension, ce mot signifie aussi les liens familiaux qu’on doit respecter, skuldarfólk désigne même la famille proche. Nous allons voir que le nom des deux autres Nornes est relié à un verbe si bien qu’il est important de considérer aussi le verbe skulu, qui est une sorte d’auxiliaire indiquant le futur, comme nos verbes ‘aller’, et ‘devoir’. C’est un verbe très irrégulier ce qui nous assure que skuld ne peut être issue que d’un présent pluriel. La forme skult (vous allez/devez …) est la plus proche du nom de la Norne et peut servir de traduction : skuld signifie :« (voilà ce que) vous allez/devez (faire) ». Ceci décrit en effet une sorte de germe de vos actions futures comme peut le causer une dette. La nuance apportée par le sens du substantif skuld, la dette, est que ce germe n’est pas passif, il n’est pas indifférent qu’il germe ou non. Comme une dette qui doit impérieusement être remboursée sous peine de sanctions, ce germe doit impérieusement évoluer tôt ou tard. Vous avez reçu quelque chose, par exemple la vie, l’héritage matériel, culturel ou génétique de vos parents, mais cela ne vous appartient pas en toute jouissance, c’est une dette que vous, les humains, êtes destinés à rembourser, à porter et à supporter. Cette dette contient en germe tout ce que votre destin exigera de vous afin de s’accomplir.

Verðandi, Norne de l’accomplissement, considérée habituellement comme représentant le présent. Le verbe verða (devenir), par ailleurs très irrégulier, présente un participe présent tout à fait régulier qui est exactement le nom de cette Norne. Verðandi est donc ‘ce qui est devenant’ ce qui est en train de s’accomplir.

Urð, Norne de l’aboutissement, considérée habituellement comme représentant le passé. Le mot urðr signifie ‘destinée’, ce qui ne nous donne pas de signification particulière pour le nom de cette Norne. Par contre, le verbe verða (devenir) fait urðu (ils devinrent ou ils sont devenus) au prétérit. Ce nom désigne donc le ‘devenu’, l’achevé que je désigne comme étant l’aboutissement d’un processus qui commence par l’existence d’un germe (la dette), le développement du contenu de ce germe (le remboursement de la dette) et qui aboutit à l’effacement de la dette.

Il faut bien remarquer que ce qui nous paraît évident, c’est-à-dire qu’il existe un passé, un présent et un avenir est une manifestation culturelle qui n’est pas partagée par tous les peuples dits primitifs. En l’occurrence, et cette vieille idée a trouvé sa maturité sous l’influence d’Einstein, le temps est considéré comme une coordonnée de l’univers, semblable à une des coordonnées de l’espace. On peut donc découper le temps en tranches, comme nous avons l’habitude de le faire pour l’espace. Que cette vision soit tout à fait objective pour l’univers, certes, et il ne me viendrait pas à l’esprit de contester la théorie de la relativité pour la description de l’univers physique. Maintenant, que cette vision soit exacte pour l’univers mental et surtout l’univers mystique me paraît une sorte d’aberration de la pensée occidentale. Urdh nous dit que celui qui n’a rien accompli n’a pas de passé, qu’il n’a rien pour asseoir sa vie. Verdhandi nous dit que celui qui n’est pas en train d’accomplir quelque chose ne peut même pas prétendre à l’existence. Ces deux Nornes présentent donc une philosophie de l’existence très claire : le « je pense » du cogito ergo sum de Descartes est remplacé par un ago (j’agis) et il était même vu dans la civilisation nordique comme un « J’ai agi donc j’ai été, j’agis donc je suis. ». Quant au ‘futur’, il est ce que qui doit être c’est-à-dire qu’il est déterminé par nos actions passées et en devenir, il est notre þungr kostr, comme le dit le poème runique norvégien, le poids, le prix des responsabilités que nous avons déjà prises.

Notre langage empêche d’exprimer clairement cette conception du temps car il comporte la possibilité de fragmenter le temps et moi-même je m’empêtre dans mon langage pour essayer d’exprimer le fait que le temps n’est pas – dans une vue runique de nos destinées – divisible en morceaux. Un exemple en dira plus long que tous les discours. Cet exemple peut même être assez abstrait tant il recouvre de nombreux cas particuliers. Quand vous avez une vocation de quelque sorte, cette vocation ne se révèle pas toujours dès le plus jeune âge. Elle est là, en germe en vous, sous le contrôle de Skuld. Elle toujours été en vous, et elle restera en vous toute votre vie : on ne peut pas dire si elle appartient au passé, au présent ou au futur. Elle va éclore en vous, sous le contrôle de Verdhandi, à l’occasion d’un événement de votre vie qui peut être lui-même mineur. Elle va ainsi se développer, toujours sous le contrôle de Verdhandi. Finalement, cette vocation sera complètement épanouie et s’exercera sous le contrôle de Urdh. Bien entendu, cette conception runique affirme que le temps n’est pas divisible, que chaque ‘instant’ de notre futur est lié aux ‘instants’ de notre passé (ce qui est somme toute assez banal) mais elle affirme aussi que chaque ‘instant’ de notre passé est indissociable de notre avenir, que nos actions forment un tout indissociable, comme si le temps n’existait pas et que notre vie se réduise à une seul ‘instant’. Encore une fois, je ne conteste absolument pas à la science sa capacité à décrire l’univers physique. Je prétends simplement qu’il existe un autre univers, celui de la mystique, et qu’il n’est pas régi par les mêmes lois. Je tente de vous montrer combien les runes et les poèmes runiques décrivent l’univers mystique mieux qu’une pensée rationnelle parfaitement bien adaptée à l’univers physique. Pour mieux s’imaginer que ce ‘fil temporel’ qui s’étend de façon longiligne dans l’univers physique peut devenir une sorte de pelote de fil réduite à un seul point dans l’univers mystique, on peut utiliser les images de la bande dessinée et de la science fiction. Quand elles veulent expliquer à leurs lecteurs les voyages dans le temps ou bien ce qu’elles appellent « l’hyper espace » permettant un voyage intersidéral instantané, elles ont pour habitude de décrire un espace-temps si fortement courbé que certaines de ces courbures se ‘touchent’ les unes les autres. Ce qui me paraît un peu farfelu pour l’univers physique semble exactement ce que décrivent les poèmes runiques, pour un univers mystique. Notre vie physique s’étend bien sur une durée d’une centaine d’années mais, dans notre vie mystique, nous sommes morts à peine sommes-nous nés. A nous de gérer ce problème, tel est notre Naudiz.

Urdh et Verdhandi sont désignées comme des graveuses de runes, ce qui me porte à penser que ce serait même les Nornes du þungr kostr qui auraient inventé les runes. Je pense donc que les Nornes, en tant que représentantes d’un destin contraignant et lourd à assumer, sont bien entendu plus spécifiquement associées à Naudiz, mais qu’elles sont présentes dans le Futhark tout entier. Écrire un Futhark, serait alors invoquer les Nornes qui sont appelées de façon systématique les « puissantes Nornes » dans l’Edda. Cette hypothèse, bien qu’elle ne soit pas étayée par un texte précis, est bien en accord avec l’ensemble des textes évoquant les Nornes.

 

Le Dit de Hár associe une forme de faculté de conciliation, d’apaisement des querelles à Naudiz.

Huitième strophe du Ljóðatal :

J’en sais un huitième,

Utile à prendre:

Quand la haine grandit

Dans le cœur des fils des chefs de guerre,

Ceux-ci j’use [les uns contre les autres] rapidement [à] en payer le prix.

[þat má ek bæta brátt.]

Cette attribution à Naudiz peut sembler hors de propos dans les traductions classiques qui traduisent le dernier vers par un plat « j’apaise leurs querelles » en oubliant que le verbe bæta signifie en effet ‘améliorer’ mais aussi ‘payer la contribution pour crime telle qu’elle a été décidée en assemblée (le þing)’. Autrement dit, ce bæta est une allusion au fait que ces guerriers querelleurs sont contraints à faire face à leurs responsabilités, c’est bien le rôle de la rune Naudiz tel que nous venons de l’analyser. Plus généralement, il est évident que la nécessité est la seule arme réellement efficace contre les querelles futiles. Ansuz, rune de la parole, brise les chaînes, alors que Naudiz, rune de la contrainte, apaise les querelles. Dans notre civilisation bavarde, on penserait que c’est plutôt la parole qui apaise les querelles. Dans une civilisation de l’action, c’est Naudiz.

 

Conclusion

 

Il est assez classique d’associer le pouvoir des Nornes à Naudiz. Comme je l’ai dit plus haut, c’est l’ensemble du Futhark qui me semble associé aux Nornes dont l’importance et les pouvoirs sont peut-être un peu cachés face aux exploits d’Ódhinn ou de Thórr. Ceci étant dit, il est clair que Naudiz est la rune des contraintes, de ce qui nous force à agir contre notre libre volonté, et les Nornes ont un aspect terrible qui s’accorde certainement avec Naudiz que je vois donc comme la rune des ‘terribles Nornes’. Mais, si elles vous laissent en vie, ces contraintes sont aussi une source de connaissance. Comment connaîtrions-nous notre univers sans la contrainte incessamment ressentie de la pesanteur, ou sans la contrainte de la constance de la vitesse de la lumière, elle révélée par des expériences dues à d’astucieux physiciens ? C’est ce qui explique que j’associe le Futhark entier, en tant que source de connaissance, aux Nornes. Il arrive même que ces Nornes soient souriantes, on les appelle alors des Dises, et nous verrons que j’associerai la rune Pertho à cette aspect des Nornes.

Ainsi, Naudiz, rune de la nécessité et du destin, représente donc le pouvoir des Nornes dans ce qu’il a de terrible. Elle nous rappelle que nous avons des responsabilités et que c’est notre honneur de les assumer.

Nous venons de voir la rune Hagla, qui représente la naissance de l’Univers alors que visiblement Naudiz est associée à la fin de l’univers. Tous les deux sont des phénomènes naturels de première importance pour nous, mais ils nous dépassent complètement. L’humanité toute entière n’est qu’un minuscule point physiquement placé entre Hagla et Naudiz. Leur disposition côte à côte dans le Futhark montre bien que, mystiquement, rien n’existe entre ces deux runes, qu’elles englobent tout.

 

Notes

 

[Note 1] Le tafl est une sorte de jeu d’échec norrois. J’en parle à nouveau avec la rune Pertho.

 

[Note 2] Mon opinion personnelle est que les divinités sont certainement capables de comprendre au moins aussi bien que les meilleurs probabilistes les lois du hasard, et certainement mieux que la plupart des gens, moi par exemple, souvent un peu limités quant à ce sujet difficile.

 

[Note 3] C’est pour le coup qu’un peu de coupage de cheveux en quatre est nécessaire ! Le mot que j’écris ici rök et qui signifie ‘destinée, jugement’ s’écrit en fait r-‘o cédille’-k alors que le célèbre Crépuscule (des Dieux) de Wagner s’écrit røkk et se prononce en effet à peu près de la même façon. On voit qu’une ‘minuscule’ différence que nous avons même l’habitude de négliger, en écrivant ‘ö’ aussi bien pour ‘o cédille’ que pour ‘ø’, entraîne une complète variation de sens.

 

[Note 4] Pour ceux qui désirent connaître le type d’arguments utilisés, voici ceux donnés par F.-X. Dillmann dans sa traduction de l'Edda: «Le premier, Urdhr, doit être sans doute rapproché du verbe « verda » (devenir) dont le prétérit pluriel offre le même vocalisme; dans cette hypothèse, Urdhr serait la personnification de destin passé. Le second, Verdandi correspond très précisément au participe présent de ce même verbe « verda » et peut donc être interprété comme la personnification du destin présent. Quant au troisième, Skuld, il est visiblement dérivé du verbe ‘skulu’ (devoir), lequel contient implicitement la notion de futur; ce nom de Skuld serait ainsi la personnification du destin à venir ».

Notez que je refuse de suivre l’usage qui est d’utiliser la forme normalisée Urðr pour le nom de la Norne Urð car leurs sens ne sont pas identiques.