Hávamál 1-7 (La Parole du Haut 1-7)

 

 « Des relations entre invités »

 

***Hávamál 1***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Tout l’espace derrière une porte ouverte,

avant d’y entrer,

devrait être observé en entier,

devrait être fouillé en entier,

parce qu’on est jamais certain de savoir

où les non-amis

sont déjà assis en la demeure.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Gáttir allar                         Tout l’espace où la porte s’ouvre

áðr gangi fram                   avant d’aller dedans (cet espace)

um skoðast skyli,                 tout entier observé devrait être,

um skyggnast skyli,             tout entier fouillé devrait être,

því at óvíst er at vita           parce que incertain est de connaître

hvar óvinir              où les ‘non amis’

sitja á fleti fyryr.                  sont assis dans la maison déjà.

 

Traduction de Bellows

 

Parmi les portes | avant qu’un homme entre,

(Qu’il observe avec toute son attention,)

Qu’il regarde autour de lui longuement;

Car il connait peu | où l’ennemi peut se tapir,

Et s’assied sur les sièges à l’intérieur.

 

Cette traduction est libre de droits et on la trouve sur la toile. Je vous en donnerai bien entendu une version française, traduite par mes soins. Les traductions de Boyer sont heureusement encore sa propriété et je vous recommande d’acheter son Edda Poétique, Fayard, 1992. Cependant, je le citerai de façon occasionnelle, quand ma traduction sera très différente de la sienne.

 

Traduction de Ursula Dronke et de Andy Orchard (2011)

 

Je vous donne un seul exemple complet de ces nouvelles traductions en Anglais. Lorsqu’elles seront très différentes de celle de Bellows et de la mienne, bien que ce ne soit pas le cas pour cette première strophe, je citerai les vers correspondants.

            Dronke :

All doorways                              Tous les ‘passages de portes’

before entering                            avant d’entrer

should be spied out,                    devraient être explorés

should he scrutinized,                 devraient être scrutés,

for it is not known for certain     car on ne sait pas de façon certaine

where enemies sit in wait            où les ennemis attendent assis

in the hall ahead.                         dans la pièce devant soi.

            Orchard :

Every gateway, before going ahead,    Toutes les entrées, avant d’aller de l’avant,

one should peer at,                               devraient être scrutées

one should glimpse at;                          devraient être entrevues;

no one knows for sure what ennemies           car on ne sait pas avec certitude quels ennemis

are sitting ahead in the hall.                  sont assis dans la pièce devant soi.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

gátta, pluriel gættir = pour les portes modernes à gonds c’est l’espace où la porte s’ouvre, devant et derrière la porte. Les portes anciennes ne fonctionnaient pas de cette façon comme le montrent les trois systèmes de portes décrites succinctement dans Rígsþula. La traduction et surtout les commentaires d’Ursula Dronke (tome 2, commentaires des strophes 2, 14, 26) nous en donnent une idée un peu plus précise. Dans la maison des futurs thralls, pour ouvrir la porte, on l’enlève d’un bloc et on dépose ce panneau dans un renfoncement à côté de l’ouverture. Ce sont les ‘gættir’ ou ‘niches de portes’ qui servent maintenant de décoration. La porte de la maison des futurs carls s’ouvre au moyen d’un système de poulies et repose sur le linteau : pour la fermer on baisse la porte (voyez aussi C. -V. : commentaires sur le participe passé de hníga). La porte de la maison des futurs jarls s’ouvre et se ferme de la même façon mais possède aussi un anneau soit pour la bloquer soit pour en demander l’ouverture. L’anneau se trouve dans la niche de porte quand celle-ci est baissée, c’est-à-dire fermée.

Ainsi, un ennemi éventuel peut se dissimiler dans la niche de porte ou même, dans la première disposition, derrière la porte posée dans sa niche.

flet = l’ensemble des sièges et des meubles et, par extension, une maison d’habitation, non pas un ‘hall’.

fyrir = ‘devant’, mais aussi ‘déjà’ qui me semble mieux adapté ici. Le sens exact de ce genre de préposition est surtout commandé par le contexte, comme en Français le mot ‘avant’. Par exemple, quant on l’associe à certains verbes, fyrir peut porter le sens de notre ‘pré-‘ comme dans ‘pré-vision’. L’expression vera fyrir signifie ‘être en avant’, c'est-à-dire ‘prévoir, l’expression fyrir spá signifie évidemment ‘en avant prophétiser’.

Les deux verbes utilisés dans les vers 3 et 4 sont skoða (= regarder, et non pas ‘espionner’ comme le suggère Dronke en inversant l’ordre des vers 3 et 4) et skygna (= espionner ou observer). Ils sont modifiés par la préposition um qui signifie habituellement, ‘autour, tout autour’ mais le contexte suggère ici que plutôt de faire simplement le tour de l’espace inconnu, il faut l’examiner complètement. Nous préciserons le sens du verbe skoða en étudiant la strophe 7.

Le mot vinr est utilisé 26 fois (Note*) dans l’ensemble du poème et signifie ‘ami’. Ici, il est utilisé sous sa forme négative : ó-vinr, le ‘non-ami’ qui ne peut donc se traduire correctement par ‘ennemi’ sans prendre en compte le contexte. Un mot souvent utilisé pour ‘ennemi’ utilise aussi la négation ú (úvinr). Dans le contexte de cette strophe, le mot à mot ‘non-ami’ me paraît plus parlant. Il existe de nombreux autres mots qu’aurait pu utiliser le poète pour parler d’un ennemi : andskoti (ou annskoti), bági, fjándi (devient ‘le diable’ dans le vocabulaire chrétien), fjándmaðr, gagnmælendr, gagnstöðumaðr, heiptmögr, mótstöðumaðir, sökudólgr.

Pour une explication plus précise du óvinr, vu comme une ‘personne à laquelle aucun contrat ne vous lie’, reportez-vous à l’analyse donnée à  http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm.

 

Note* On le trouve dans les strophes 1, 6, 24, 25, 34 (2 fois), 41 (2 fois), 42 (2 fois), 43 (6 fois), 44, 51 (+ 1 fois vin-skapr, ‘amitié’), 65, 67, 78, 119, 121, 124, 156 (sous la forme lang-vinr, ami de longue date).

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens de cette strophe peut être de recommander soit la méfiance vis-à-vis des ‘non amis’ soit un respect méticuleux de leur règles de vie. En traduisant óvinr par ennemi, on suggère la validité de l’hypothèse de méfiance. Il faut cependant remarquer que de respecter ses ennemis est un comportement extrêmement efficace et cette traduction ne supprime pas la possibilité qu’ Óðinn recommande le respect plutôt que la méfiance. Ma façon de voir « une personne avec laquelle on n’a pas de contrat » plutôt qu’un ennemi dans un óvinr, soutient plutôt l’hypothèse du respect. Le fait que les deux verbes des vers 3 et 4 soient modifiés par um, indique que la méfiance ou le respect doivent être complets. Une méfiance totale est de l’ordre de la paranoïa alors qu‘un respect total indique plutôt une forme de sagesse.

C’est pourquoi je tends à penser que cette première strophe, au lieu de conseiller la méfiance de l’inconnu, conseille plutôt un total respect pour tout inconnu. Que ces óvinir soient des ennemis ou de simples étrangers – et vous pouvez même vous en méfier – le comportement correct est comprendre et de respecter les règles de conduite d’un endroit inconnu.

Nous aurons besoin d’avancer dans la lecture du poème pour préciser ce qu’est exactement un vinr. Vous trouverez cette information à http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm.

 

Dans la mesure où cette strophe suggère le respect plutôt que la crainte pour l’inconnu, alors, et sans aucun débordement imaginatif, il est possible d’y voir un conseil assez évident qu’on doit (ou devrait) donner à tous les apprentis chamans. Il est absolument nécessaire d’avoir une attitude respectueuse envers les ‘choses’ ou les ‘êtres’ que l’on va rencontrer dans l’autre monde, celui de la « réalité non-ordinaire ». De façon encore plus nécessaire et moins évidente, ces premiers voyages ne seront pas utiles si cet espace n’est pas « tout entier observé, tout entier fouillé » comme le recommande la strophe 1, un conseil très mal compris par la plupart des élèves chamans.

 

Une note sur les différents sens du poème entier et de la strophe 1

 

J'espère que chacun reconnait que toute poésie contient plusieurs significations et je ne vois pas pourquoi le Hávamál ne suivrait pas ce modèle classique. Je reconnais que cette première strophe ne semble pas être un exemple particulièrement significatif sous ce rapport (voir cependant les commentaires ci-dessus). C’est une signification sociale et profane qui est le plus souvent celle fournie par les traducteurs. Cette première strophe semble décrire évidemment un comportement social qui explique au lecteur qu’il doit prendre garde en entrant dans un endroit inconnu. Aucune signification spirituelle ne semble être suggérée. Nous trouverons d’autres strophes critiquant quelques habitudes personnelles : voir par exemple la s. 21 vue comme traitant de la gloutonnerie, encore une interprétation profane. Cette approche est générale parmi les traducteurs modernes qui choisissent toujours de favoriser la signification la plus prosaïque et d'éviter autant que possible toute allusion à une signification magique possible, à moins qu'elle devienne une position totalement impossible à soutenir (par exemple, les strophes 140-164 sont consacrées à la magie des runes). Je suivrai cette tendance pour les strophes qui ne contiennent aucun conseil visible relatif à une attitude spirituelle. La strophe 1 est un bon exemple du cas où une signification profane est la plus évidente. Notez cependant qu’un esprit orienté vers le magique peut toujours voir, comme je l’ai signalé, dans la maison ou le hall où des non amis peuvent l’attendre, un monde de magie dans lequel rampent des dangers inconnus ou des connaissances cachées. Cette première strophe signifierait alors : « Avant d'entrer dans le monde de la magie, prends garde aux dangers cachés possibles et observe ce qu’elle peut t’apprendre ». Bien que le texte de la s. 1 ne fasse rien pour nous suggérer un monde de magie, beaucoup d'autres strophes montrent une certaine fêlure dans leurs interprétations profanes, ou dans la cohérence des vers d’une même strophe. Je prendrai ceci comme l’indication d’une interprétation magique possible, chaque fois qu'elle n'est pas trop tirée par les cheveux. Après tout, nos principaux dieux magiciens sont Freyja et Óðinn, et ce dernier est censé avoir écrit le Hávamál. D'ailleurs, le monde du pré-Moyen-Âge est encore plein de la magie païenne : il n’est pas du tout étonnant que nos ancêtres puissent avoir pu saisir facilement n'importe quelle allusion à la magie.

 

Commentaires de Evans (présentation et résumé)

 

[Ces commentaires, datés de 1986, disponibles à http: //www. vsnrweb-publications. org. uk/Text%20Series/Havamal. pdf (aussi  en vente sur amazon) , sont joints à une édition du poème en Vieux Norrois et à un glossaire des mots utilisés par le(s) scalde(s) qui a(ont) composé le Hávamál. Ils présentent l’état de l’art de la compréhension du poème il y a 25 ans. La plupart de ces commentaires sont extrêmement pointus et apportent, à mon avis, peu de chose au sens religieux du poème qui rapporte la parole du Haut, le dieu Óðinn.

Par exemple, pour cette première strophe, il signale qu’elle est citée sans référence par Snorri Sturluson au début de son Edda en prose. Ensuite, le sens des vers 1-4 est clair mais il a déclenché de nombreuses batailles sur leur construction grammaticale. Enfin, dans le vers 7, il signale que sitja... fyrir signifie vraisemblablement ‘être présent’ et non pas ‘se tenir en embuscade’, avec la référence de celui qui a choisi cette interprétation. Vous voyez qu’il critique ainsi la traduction de Bellows. ]

 

[Dans la suite, je mettrai entre crochets en fonte 10 et en gras mes propres commentaires, comme ci-dessus. ]

 

 

 

***Hávamál 2***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Bienvenue à ceux qui ont quelque chose à offrir !

Un invité est entré,

où va-t-il s’asseoir ?

Il y a grande hâte,

(pour) celui qui est près de l’âtre,

à se tester soi-même.

 

Explication en prose

 

On souhaite bienvenue à nos invités qui ont quelque chose à offrir en retour, mais où vont-ils s’asseoir ? [Voyez les commentaires pour comprendre pourquoi je vous propose trois explications. ]

[Explication 1. 1 : Si être près de l’âtre est une place plutôt inconfortable ou honteuse et si la place de l’invité est attribuée par son hôte] S’ils ont été placés à la plus mauvaise place, il leur faudra très vite montrer qu’ils ne méritent pas cette indignité.

[Explication 1. 2 : Si être près de l’âtre est une place plutôt inconfortable ou honteuse et si l’invité a choisi lui-même sa place] S’ils ont choisi eux-mêmes une mauvaise place (par erreur ou par modestie), il leur faudra très vite montrer que cela ne reflète pas leur valeur.

[Explication 2 : Si être près de l’âtre est la meilleure place] Qu’ils choisissent eux-mêmes ou non de s’asseoir à la meilleure place, il leur faudra très vite montrer qu’ils la méritent.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français:

 

Gefendr heilir!                    Aux donneurs, bonne santé ! (= bienvenue !)

Gestr er inn kominn,           Un invité est dedans venu,

hvar skal sitja sjá? Où va-il asseoir soi ? (ici, sjá = )

Mjök er bráðr                     Beaucoup est en hâte

sá er á bröndum skal          qui est près des brandons sera

síns of freista frama.           lui-même à tester ‘en avant’ (=tester complètement).

 

Traduction de Bellows (et Boyer et Dronke)

 

2. Hail au donneur! | un invité est arrivé;

Où va s’asseoir l’étranger?

Rapide doit-il être celui qui, | par les épées va essayer

De faire la preuve de sa puissance.

 

Boyer (trois derniers vers): Bien empressé / Celui qui, auprès du feu, / Veut éprouver son renom.

 

Dronke (trois derniers vers):

He's full of fervour            Il est empli de ferveur

out by the fire-stack -        dehors près du tas de bois -

a man who must vie for advancement!

                                           un homme qui doit lutter pour sa promotion!

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Heilir : est une salutation de bienvenue qu’on utilise plutôt, en Islande moderne, pour accueillir une personne d’une certaine importance.

Brandr signifie à la fois ‘brandon, âtre’ et ‘lame d’une épée’. Son datif pluriel est bröndum. La traduction de Bellows n’est donc pas du tout absurde. Son défaut est de découper la strophe en deux parties non reliées, comme s’il était normal que le Hávamál soit formé en bric à brac. Par contre, le sens de ‘lame d’épée’, qui est quand même sous-jacent, ajoute à la connotation combative de ces trois derniers vers. Ursula Dronke utilise (un peu abusivement à mon sens) la coutume norvégienne citée par Evans pour dire que á bröndum « signifie quasiment ‘dehors dans le froid’ ». Cette interprétation modifie complètement le sens de la strophe mais la rend aussi cohérente.

Freista, accompagné de sín, signifie à la fois ‘se tester’ et ‘tester sa vaillance’ un peu comme le traduit Boyer. Cette traduction porte le sens que celui qui veut éprouver son renom auprès du feu est bien empressé (de le faire). Le mot à mot peut en effet porter ce sens, mais je trouve qu’il fait dire une banalité à Óðinn.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La discussion d’Evans nous montre que le fait d’être près de l’âtre n’est pas du tout ce que nous pouvons croire, un avantage donné à quelqu’un qui peut se réchauffer à son aise. Au contraire, être « près des brandons » est soit une épreuve soit un signe de mépris de l’hôte qui vous place ainsi.

Je vous propose donc deux autres sens qui peuvent être aussi celui du mot à mot : « Certes, bienvenue à celui qui a quelque chose à offrir, mais même lui, s’il est à placé à la pire place devra prouver qu’il est excellent parmi des hôtes de la maison. » Ou bien, « Certes, bienvenue à celui qui a quelque chose à offrir, mais même s’il se place modestement à la pire place, il devra prouver qu’il est excellent parmi des hôtes de la maison. »

 

Notez que la strophe retrouve alors une cohérence d’ensemble. Elle est aussi stimulante pour celui qui a été relégué au dernier rang sans le mériter que pour celui qui a choisi cette humble place, si bien que la lame d’épée n’est pas loin, en effet.

De toute façon, on sera testé, et donc il n’y a pas trace de charité ni de compassion dans cette strophe.

 

Commentaires de Evans (résumé)

 

Vers 1 : c’est ce qu’on dit à un visiteur quand il entre.

Vers 6 : síns um freista frama signifie ‘tenter sa chance’, mais il est difficile de savoir le sens exact de brandr: épée, bûche en flamme et, au pluriel, ‘le feu’, proue levée d’un navire, … morceau de bois non allumé. [Suit une discussion très technique. Il donne plusieurs arguments qui suggèrent fortement qu’être près de l’âtre n’est pas du tout une place d’honneur. C’est pourquoi je vous propose deux interprétations en parallèle. ] … l’étranger prend modestement place près de la pile de bois de chauffage et attend impatiemment quelle réception il va recevoir. Il existe une coutume norvégienne qui va dans ce sens, certes elle n’est pas attestée chez les nordiques anciens. Si un hôte veut faire spécialement honneur à son invité, il lui dit: [citation en norvégien, signifiant « Non, tu ne dois pas t’asseoir près des brandons (í brondo), assieds-toi dans la pièce. ]

[Evans ne cite aucun exemple d’une histoire semblable dans les sagas, ce qui me porte à croire qu’il n’y en n’a pas. Il ne faut pas confondre avec le bain de vapeur brûlant que deux berserk ne peuvent pas supporter, décrit dans Erbyggja Saga (la saga des gens de l’Eyri) chapitre 28. ]

[Quand on cherche à s’imaginer comment on peut être ‘près des brandons’ dans une salle comportant un feu central, on comprend que cette position ne peut résulter que d’un choix très spécial de l’invité ou de son hôte. ]

 

 

** Hávamál 3. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il a besoin de feu

celui qui est entré dans la maison

et a les genoux glacés.

Viandes et vêtements

Sont un besoin pour l’humain,

celui qui a voyagé par-delà la montagne qu’il a gravie.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Elds er þörf                         Du feu est le besoin

þeims inn er kominn           à celui qui dedans est venu

ok á kné kalinn.                  et aux genoux est glacé.

Matar ok váða                    Viandes et vêtements

er manni þörf,                     est à un humain le besoin

þeim er hefr um fjall farit.   à celui qui monte au-delà de la montagne a voyagé.

 

Traduction de Bellows

 

3. Il a besoin de feu | celui qui, les genoux gelés,

Est arrivé du froid du dehors;

Nourriture et vêtements | doit avoir le voyageur,

L’homme qui arrive des montagnes.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Dans la strophe 2, le voyageur est « près de brandons » et nous avons alors admis que c’est plutôt une place inconfortable. La strophe 3 décrit le cas où placer le voyageur près de l’âtre devient nécessaire parce que le voyageur n’est pas un invité, mais un rescapé qui vient de franchir une montagne. Il faut donc accueillir le voyageur à demi gelé en le plaçant près du feu. Mais ceci ne contredit en rien la strophe 2 : mjök er bráðr (grande est la hâte) pour lui de justifier qu’il mérite tous les soins qu’on lui prodigue !

 

 

** Hávamál 4. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il est besoin d’eau

pour celui qui vient pour un repas,

d’une serviette et d’une excellente réception,

de bonnes manières

si lui-même arrive à satisfaire [à la fois]

(de) mot [= paroles] et encore-silence.

 

Explication en prose

 

On doit accueillir de bonne façon un invité pour un repas, lui fournir eau et serviette (= boisson et couvert). On fera preuve de bonnes manières si l’invité peut ‘rencontrer’ les (= s’accorder aux) paroles aussi bien que le silence (de son hôte).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français:

 

Vatns er þörf                       D’eau est le besoin

þeim er til verðar kemr,      à celui qui pour un repas vient,

þerru ok þjóðlaðar,            une serviette et la meilleure des réceptions,

góðs of æðis                        de bonnes manières

ef sér geta mætti                 (et) si à lui-même (à) obtenir qu’il rencontre

orðs ok endrþögu.              (de) mot et (de) encore-silence.

 

Traduction de Bellows

 

4. Eau et serviettes | et discours de bienvenue

Devrait trouver celui qui arrive au festin;

S’il veut acquérir du renom, | et être encore bienvenu,

Sagement et bien doit-il agir.

 

Autres traductions des trois derniers vers

 

Boyer : D'affabilité, / S'il peut en disposer, / Et qu'on se taise quand il parle.

Dronke : avec ça, bon caractère – s’il peut obtenir cela! – paroles et silence attentif.

Orchard : amitié / si l’on en a / parole et silence en retour.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Mætti est le subjonctif du verbe mæta qui signifie ‘rencontrer’, ici donc : ‘qu’il rencontre’.

Ser est le datif de la forme réflexive du pronom personnel (soi même). Quand on rencontre quelqu’un ou quelque chose, ce qui est rencontré est au datif ce qui dit sans ambigüité qu’il ‘rencontre lui-même’. Ici, mæti sér signifie donc qu’il se rencontre lui-même.

Endrþögu est le génitif singulier canonique de endr-þaga = encore-silence, habituellement interprété comme ‘silence en retour’ (c’est ce que fait Orchard. Dronke le traduit par : « silence attentif »). Il faut cependant réaliser que le génitif de endr-þága = encore-reconnaissance (dans le sens de 'reconnaître', non de 'être reconnaissant') n'est pas impossible (ce serait plutôt endrþǽgu). D'ailleurs, cette interprétation est donnée par C-V qui l’attribue à cette strophe du Hávamál.

 

Commentaires sur le sens

 

Quand on reçoit un invité (et non pas quelqu’un que l’on sauve, comme dans la strophe 3), on doit le traiter au mieux sans qu’il ait immédiatement besoin de se justifier d’aucune manière. Cependant, la compréhension profonde de cette strophe dépend de l’importance que l’on donne au ‘retour’ que doit faire l’invité, c’est-à-dire de l’importance accordée au préfixe endr- dans endrþögu. Vous constatez que seul Orchard insiste sur le ‘en retour’ de endr- alors que les autres le négligent. Bellows l’attribue au vers 5 (« encore bienvenu »), Dronke donne « attentif » et Boyer l’ignore.

En gardant la force de ce ‘en retour’, le sens exact de la strophe est modifié et s’accorde mieux avec les strophes précédentes qui ne conseillent jamais une hospitalité inconditionnelle.

Certes, la strophe 4 est l’illustration d’une hospitalité plus exigeante que celle recommandée dans les strophes précédentes. L’invité est accueilli avec chaleur et son hôte doit lui parler poliment, en respectant les besoins d’écoute et de silence de son invité. Mais, de son côté, l’invité doit ‘retourner’ à son hôte les paroles et le silence qui sont conditions d’une conversation harmonieuse. La strophe ne précise pas que si cette condition n’est pas remplie, le comportement accueillant de l’hôte peut se modifier brutalement, mais cet endr-, autrement inutile, le suggère fortement.

 

Commentaires d’Evans (résumé)

 

Vers 3 : þjóðlaðar ‘invitation amicale’; pour ce sens de þjóð- cf. þjódrengr, þjóðmenni etc. , þýðr ‘gentil, plein d’affection’, gothique þiuþ : τό άγαθόν. [Sens de l’expression grecque : ‘le bien, le pur, le bon,’ selon le contexte. ]

Vers 4 : góðs œðis est pris le plus simplement possible comme ‘de bonne disposition, amitié’ …

Vers 6 : endrþögu – seule l’interprétation ‘silence en retour’ produit un sens raisonnable; þaga n’est trouvé nulle part ailleurs mais il est formé régulièrement sur þegja ‘être silencieux’ comme saga : segja. Le sens est que l’invité a besoin de conversation (orðs) de la part de son hôte, et ensuite du silence de l’hôte quand il parle [un autre sens, lié à þega, ‘acceptation’ est discuté et rejeté].

 

 

Premier Intermède

Sur le vocabulaire de l'intelligence dans le Hávamál

 

1. vit

vita = être conscient, savoir, voir, essayer, signifier; vita á = prévoir.

veit = il est conscient etc.

vitandi = 'en étant conscient, connaissant etc', personne consciente de...

vitand ou vitend = intelligence, conscience,

vit = conscience, intelligence, connaissance, compréhension, aussi: 'endroit où l'on range quelque chose, une boîte' et par extension, la 'boîte à souffle et vie' = bouche et narines.

vitr = sage (adjectif)

viti = un chef

vitka = ensorceler.

vitkask = (réflexif) retrouver ses sens.

vitki = un 'homme-sage', un sorcier. (→ witch? )

vitni = un témoin

vitni-fastr = témoin-rapide = ce qui peut être prouvé.

 

Remarque : le poème n'utilise pas les mots apparentés à vitr pour parler de sagesse, les mots comme vitrleik, vitra, vizka, en sont absent. Le mot hyggjandi: sagesse, prudence n'apparaît que dans la strophe 6.

 

2. snotr

snotr = sage (adjectif)

snotra = rendre sage

 

3. fróðr

fróðastr (nom) = sorcier

fróðligr = intelligent

fróðr adj. = connaissant, instruit,

sögufróðr = connaisseur en vieilles légendes, conteur

 

4. geð

geð = esprit, humeur, caractère

geðíllr = mauvais caractère mais geðfastr: ferme d'esprit

 

5. sviðr et horskr

ósviðr = ósvinnr = non-rapide, lent d’esprit, non-sage

horskr = sage (adjectif)

 

 

** Hávamál 5. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il a besoin d’intelligence

celui qui voyage au loin;

il est toujours doux d’être chez soi;

(les sages) se feront des clins d’œil (pour se moquer de)

de l’ignorant

qui s’assied parmi les sages.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Vits er þörf              D’esprit/intelligence est le besoin

þeim er víða ratar; à celui qui au loin voyage;

dælt er heima hvat;             ‘doux être’ à la maison de toute façon;

at augabragði verðr           au clin d’œil (des autres) sera [les autres se feront des clins d’œil]

sá er ekki kann                    celui qui ne sait pas [le non-connaissant, l’ignorant]

ok með snotrum sitr.           et avec les sages s’assied.

 

Traduction de Bellows

 

5. De l’esprit il doit avoir | qui voyage au loin,

Mais tout est facile à la maison;

Au sans-esprit | le sage clignera de l’œil

Quand il s’assied parmi de tels hommes.

 

Je ne trouve pas la traduction de Bellows réellement claire … je ne vous la donne que par souci de complétude.

Boyer traduit ekki kann par ‘le bon à rien’ ce qui, à mon sens, exagère le sens original de ‘non-connaissant’.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Du voyageur, on glisse à l’intelligence du voyageur, et nous voilà dans un sujet majeur du Hávamál: avoir ou non du vit (bon sens) et être ou non snotr ou vitr (l’adjectif ‘sage’). C’est pourquoi nous rencontrons maintenant deux mots utilisés très souvent dans le poème : les mots vit et vitr le sont 21 fois dans l’ensemble du poème,

Le substantif vit signifie ‘conscience, sens, intelligence, connaissance, compréhension’ c'est-à-dire qu’il recouvre un peu toutes les manifestations de l’intellect, c’est pourquoi on le traduit trop souvent par ‘sagesse’ (exprimée par les adjectifs snotr et vitr, voir plus haut). Dans la strophe 6, nous rencontrerons la forme mannsvit, la compréhension humaine (le bon sens), qu’on peut opposer à bókvit, la compréhension livresque.

Dans les premières (1 à 95) strophes du Hávamál, le mot snotr est rencontré 17 fois (et 2 fois dans les strophes 96-164) soit sous sa forme directe snotr = sage, soit sous sa forme négative ósnotr = non-sage (que je laisserai sous sa forme ‘non-sage’) ou sa forme semi-négative méðalsnotr = ‘moyennement sage’.

 

Commentaires sur le sens

 

Au hasard des rencontres pendant un voyage, on va faire connaissance de personnes pleines de sagesse et c’est pour cela qu’il vaut mieux rester chez soi si on n’est pas un sage, soi-même.

Dans cette strophe, les ‘clins d’œil’ que se font les sages sont une façon relativement discrète pour eux de se communiquer leur amusement face à la naïveté de l’ignorant.

Remarquez aussi que le troisième vers sous-entend que l’ignorant peut trouver le bonheur en restant chez lui sans aller se frotter aux sages qui vont se moquer de lui. Je souligne ce trait parce que nous verrons plus loin que le Hávamál ne porte pratiquement jamais de jugement qui soit une condamnation, il est seulement souvent un peu méprisant pour les ‘non sages’. C’est plutôt l’isolement, l’incapacité à communiquer qui est vu comme un défaut vraiment grave, qu’elle soit involontaire (comme dans 47-50) ou qu’elle soit volontaire comme dans 5 et surtout dans 57 où celui qui refuse de communiquer ne possède pas un caractère essentiel à l’humain.

Il n’est pas impossible de voir ici une allusion au voyage hors du corps que pratiquent les sorciers, ce que le chamanisme moderne appelle un ‘voyage chamanique’. Dans ce cas, la strophe prend le sens d’un enseignement assez pointu. Il faut être attentif et intelligent lors d’un voyage chamanique. Ne vous attendez pas à rencontrer des ‘Esprits’ si bienveillants que cela : au mieux vous serez traité avec ironie et il faudra tenir compte de cette ironie quand vous récapitulerez l’enseignement obtenu au cours de ce voyage.

 

 

**Hávamál 6. **

 

Commentaires préalables sur cette strophe:

 

Voici la première des strophes dont la traduction n’est pas aussi évidente qu’on puisse le croire. En particulier, les trois derniers vers ne sont pas dans toutes les versions (p. ex. absents de l’édition de Rask, 1818, et introduits dans l’édition de Bugge, 1863). De plus, certaines versions ne donnent pas le því at du début de ces vers – il me semble donc possible que ce því at soit un ajout pour ‘faire sens’ en intégrant ces trois derniers vers à la strophe. Les anciens manuscrits portent souvent des ajouts qu’on appelle une glose, faite par un copiste lettré qui cherche à expliquer le sens caché des vers qu’il vient de transcrire. Il est alors normal que leur sens paraisse étrange à une personne qui tient à ne pas voir de sens caché, comme le font l’immense majorité des traducteurs ‘sérieux’. Je pense que ces trois derniers vers sont en effet une sorte de glose.

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De sa prudence (ou En pensant à son entourage),

l’humain ne devrait pas se vanter,

(mais) plutôt (garder) un esprit attentif,

quand le sage et silencieux

s'approche des cours des maisons,

rarement une punition sera (infligée) au prudent.

 

(C’est parce que) au non-brisant ami

l’humain apporte toujours

quand il (a) beaucoup de bon sens.

 

Explication en prose

 

[Avec le sens « de sa prudence » du premier vers et le sens ‘procurer à un autre’ de ou ‘apporter’ de færa]

L’humain ne devrait pas se vanter de sa prudence. Il doit plutôt garder un esprit attentif et rester à l’écoute quand une personne ‘sage et silencieuse’ lui rend visite, (car) il arrive rarement malheur aux personnes prudentes (qui vous donnent de sages avis de prudence).

En effet, l’humain de bon sens apporte toujours beaucoup à son ami fidèle.

 

[Avec le sens « en pensant à son entourage » du premier vers et le sens ‘obtenir pour soi’ de ]

L’humain ne devrait pas se vanter de son entourage. Il devrait plutôt, quand cet entourage est rejoint par un ‘sage et silencieux’, être attentif à l’exemple de la prudence de ce sage.

En effet, quand il a beaucoup de bon sens, l’humain se procure toujours un ami fidèle.

 

Ainsi, en combinant les deux phrases à double sens, cette strophe peut être lue comme:

Il ne faut se vanter ni de sa sagesse ni de ses alliés.

Il faut écouter le sage qui est votre allié car il sait comment éviter le malheur.

Le sage ‘apporte beaucoup’ à son ami fidèle mais il sait aussi juger de qui est son ami fidèle.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français:

 

At hyggjandi sinni               De prudence sienne (ou En pensant à sa compagnie)

skyli-t maðr hræsinn vera,  ne devrait pas l’humain vantard être,

heldur gætinn at geði,         plutôt attentif en esprit,

þá er horskur ok þögull      quand le sage et silencieux

kemr heimisgarða til,          vient ‘cours de la maison’ jusqu’aux, [(il) vient jusqu’aux cours de la maison = (il) s’approche de l’habitation]

sjaldan verðr víti vörum.    rarement devient (=arrive) amende (=punition) au prudent.

 

[trois vers discutés : ]

[(því at) óbrigðra vin          [(parce que) au non-brisant (=fidèle) ami

fær maðr aldregi                apporte (ou obtient) l’humain toujours (OU jamais !)

en mannvit mikit. ]              quand (il a) humain-bon-sens beaucoup]

 

Traduction de Bellows et Dronke

 

6. Un homme ne devrait pas se vanter | de l’acuité de son esprit,

Mais le garder dans sa poitrine;

Au sage silencieux | il arrive rarement du mal

Quand il est invité dans une maison;

(Car un ami plus solide | on ne trouve jamais

Que sagesse prouvée et vraie.

 

Dronke :

 

About his own mental powers

no man should be boastful,

but rather discreet in disposition.

When, wise and word-sparing,

he makes his way to home precincts,

blame rarely befalls one who's vigilant,

for a more unfailing friend

no man will ever acquire

than abundant ingenuity.

Du pouvoir de son esprit

nul ne devrait se vanter,

mais plutôt être de caractère discret.

Quand, sage et avare de paroles,

il se dirige vers les alentours de la maison,

l’attentif est rarement blâmé,

car un ami plus fidèle

jamais ne trouvera un homme

qu’une grande et intelligente ouverture d’esprit.

 

Les traductions des trois derniers vers par Bellows, Boyer, Dronke et Orchard (« nul homme n’a d’ami aussi fidèle / qu’une importante réserve de bon sens ») portent le même sens, celui de « le meilleur ami de l’homme, c’est son bon sens ».

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Vers 1.

sinni est le datif féminin singulier du pronom réflexif sinn.

hyggjandi peut être un mot féminin qui signifie ‘prudence, sagesse’ et qui alors reste inchangé quand il se décline.

Ceci explique la traduction habituelle du premier vers.

Mais hyggjandi peut aussi être un participe présent au nominatif, et il signifie alors ‘en pensant, en croyant’. Sinni peut être un nom neutre dont le datif et l’accusatif singuliers font aussi sinni, signifiant ‘compagnon, compagnie’. Il n’y pas de raison grammaticale de refuser le sens ‘en pensant à la compagnie’. Cela sonne un peu étrange mais constitue un jeu de mot qui permet de comprendre la glose ambiguë des 3 derniers vers.

Vers 5.

Le mot heimisgarðr désigne le garðr (cour ou jardin) de la heimr (maison). Le ‘sage’ s’approche de l’habitation de son ami.

Vers 7.

Dans le vers 7, l’adjectif brigðr est habituellement utilisé pour désigner une personne versatile comme le dit C-V. On ne le trouve pas dans le dictionnaire étymologique de de Vries ce qui nous porte à penser que nous devrions porter plus d’attention à son étymologie qui est issue du nom brigð, signifiant ‘droit de résiliation’ (un terme juridique) ou bien, (C. V. ): ‘brisant, cassure’, et (de Vries) ‘modification, versatilité’. Le sens propre de l’adjectif semble donc être plus proche de ‘capacité à briser dans un cadre légal’ que celui de ‘briser-là sans rime ni raison’. C’est pourquoi je le traduis par ‘brisant’ qui est moins péjoratif que ‘versatile’, la traduction qui semble adoptée par les experts. Quand nous atteindrons la strophe 81, vous verrez que le sens ‘versatile’ devient même insultant pour les femmes, supposées alors être essentiellement versatiles. Ce sens correspond parfaitement bien à nos conventions sociales du passé mais s’oppose à tout ce que nous connaissons de la femme nordique typique (voyez, par exemple, Anderson et Swenson’s Cold Counsel, 2002).

Vers 7 et 8.

Deux verbes semblables peuvent donner fær à la troisième personne du singulier du présent de l’indicatif. Ce sont les verbes (= ‘obtenir, procurer’) ou færa (= ‘apporter’).

En remettant les mots Vieux Norrois dans l’ordre que nous aurions en Français, on lit : « maðr fær vin óbrigðra» (l’humain procure-à/obtient-de l’ami non-brisant). En effet, le sujet du verbe ou færa (= ‘obtenir, procurer’) est évidemment maðr (l’humain) et son complément d’objet indirect (un datif) est vin (vinr = ‘ami’ est irrégulier et fait vin au datif et à l’accusatif singulier). La forme óbrigðra de l’adjectif ó-brigðr (non-brisant) est également un datif. Ceci décrit une relation entre « un humain » et « un ami fidèle » et non pas une relation entre cet « humain » et son « bon sens », comme tous les autres traducteurs le disent. Je ne détaille ce point que pour prouver que mon hypothèse n’est pas aussi absurde qu’on peut le prétendre. Les traductions classiques ne sont évidemment pas absurdes non plus car le texte est exprimé de façon très ambiguë.

 

Commentaires sur le sens

 

La sorte d'ambiguïté que nous venons de remarquer est courante en poésie scaldique. Ceci est très difficile de rendre pour les traducteurs, c’est pourquoi leurs lecteurs ne peuvent pas les remarquer. Notre traduction explique le besoin du commentaire fourni par les trois dernières lignes : cette strophe ne nous indique pas que le bon sens va nous enseigner (trois dernières lignes) qu’il ne faut pas se vanter de notre bon sens (deux premières lignes) - ceci est évident - mais il nous indique qu'un ami sage (trois dernières lignes) nous enseignera à éviter des bêtises (les deux premières lignes). La double signification du premier vers fournit deux exemples d'une bêtise possible : vantardise sur sa propre sagesse ou sur ses rapports sociaux.

 

 

Commentaires d’Evans (résumé)

6

          1-2 hræsinn at hyggjandi sinni est habituellement rendu par ‘vantard de son intelligence’, mais la préposition at semble étrange; on attendrait plutôt af, qu’on trouve dans des vers virtuellement identiques du Hugsvinnsmál (…): Af hyggjandi sinni skyldit maðr hræsinn vera. Finnur Jónsson rend at par ‘relativement à’. … hyggjandi signifie normalement ‘intellect, sagesse’ [mais on le rencontre aussi avec] le sens de anima ‘âme’. … le mieux est sans doute d’émender à af.

          6 Le sens usuel de víti … est ‘punition, pénalité, amende’. Mais le sens ‘mal, malchance’ semble présent dans Reginsmál 1 (kannat sér við víti varask) … Ceci donne un sens valide à ce vers (‘malchance arrive rarement à qui est attentif’) … il est aussi possible que víti ‘pénalité’ dénote le délit lui-même … ce sens est encore vivant en Islandais moderne. Ainsi : ‘celui qui est sur ses gardes rarement commet une erreur qui soit un délit’. Ce vers est maintenant proverbial …

          7-9 sont entre parenthèses chez de nombreux éditeurs; leur sens est inapproprié, car ils n’expliquent rien de ce qui précède [Ce que je conteste dans mon interprétation de cette strophe].

 

 

** Hávamál 7. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Celui qui est un invité précautionneux

qui est invité à prendre un repas

reste silencieux et écoute attentivement,

il prête attention avec ses oreilles

mais il voit avec ses yeux

ainsi le connaissant devine les secrets.

 

Explication en prose

 

Celui qui est invité à un repas ou à une fête et qui sait être attentif à ce qui l’entoure ne se répand pas en discours. Il écoute les autres avec ‘finesse’, avec acuité, son ouïe saisit tout ce qui se dit autour de lui, mais avec ses yeux il a une vision de ce qui est et sera; ainsi celui qui a connaissance des sciences et de la magie devine les secrets de chacun.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Inn vari gestr                                  Lui, le précautionneux invité

er til verðar kemr                            qui pour un repas vient

þunnu hljóði þegir,                         en une fine écoute garde le silence

eyrum hlýðir,                                  avec les oreilles il prête attention

en augum skoðar;                           mais avec les yeux il voit;

svá nýsisk fróðra hverr fyrir.          ainsi furète l’instruit qui ‘en avant’.

 

Traduction de Bellows

 

7. L’invité connaissant | qui se rend à un festin,

reste assis une silencieuse attention;

Avec ses oreilles il écoute, | avec ses yeux il observe,

ainsi les sages sont précautionneux.

 

Trois derniers vers de Dronke: « … écoute avec ses oreilles, / regarde avec ses yeux / ainsi chaque sage espionne-t-il à son avantage”. »

Trois derniers vers de Orchard: « …, mais tend l’oreille : / tous les hommes intelligents découvrent quelque chose d’avantageux. »

 

Comme vous le voyez, Orchard refuse de traduire ce qui paraît évident. Dronke et Bellows donnent une traduction qui en effet semble triviale.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le sens normal du verbe skoða est simplement de ‘voir avec ses yeux’ mais le substantif associé, skoðan, est ‘une vision’ comme celle d’un visionnaire. Ceci peut expliquer pourquoi le poète ajoute un trivial « avec les yeux » sans doute pour faire la différence avec le sens profane du verbe skoða.

Le verbe hlýða signifie ‘écouter’ et il est utilisé aussi dans un sens religieux. Par exemple, dans le contexte chrétien, hlýða messu = écouter (assister à) une messe.

Le mot fyrir signifie ‘devant, en avant’. Mais associé à certains verbes, il ajoute un sens de prévision. Par exemple, sjá fyrir = voir en avant = prophétiser. C’est pourquoi je traduis nýsisk fyrir = ‘fureter en avant’ par ‘découvrir des secrets’.

Le mot fróðr signifie ‘l’instruit, le connaissant’ et recouvre toutes les sortes de connaissance. Il couvre donc les sens de ‘bien informé’, ‘ayant connaissance des lois de la nature et de la société’ etc. et, dans le contexte de la société germanique ancienne, le sens de ‘celui qui connait les mythes anciens et la magie’. Par exemple, pour dire que les lapons sont de grands sorciers, on dit qu’ils sont ‘fróðastir’. Pour parler de celui qui connait les sagas, on dit qu’il est sögu-fróðr.

Tous ces mots sont habituellement traduits dans leur acceptation profane, comme si le Hávamál parlait d’un ‘instruit’ au sens actuel du mot, ce qui est un anachronisme.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Le premier vers dit que l’invité est précautionneux, c’est à dire attentif à ce qui l’entoure. Le dernier le qualifie d’instruit. Il faut comprendre que cet invité est attentif et instruit.

Dans ses traductions standards, cette strophe semble nous apprendre qu’il faut écouter avec ses oreilles et voir avec ses yeux, ce qui ne mérite certainement pas d’avoir été conservé précieusement pendant des siècles. Il est donc nécessaire de redonner aux mots le sens qu’ils portaient à l’époque ou le poème a été composé, c’est ce que j’ai essayé de faire au mieux dans l’explication en prose ci-dessus. Cependant, je sens que cela n’est pas encore suffisant.

Cette strophe nous donne une première description de ce qu’est un magicien. Dans notre civilisation, l’évidence est la rationalité, l’extraordinaire est la magie. C’est pourquoi la description qu’on peut donner du magicien, en prenant en compte l’enseignement de cette strophe et avec notre façon actuelle de penser, est comme suit :

Tout d’abord, il est instruit de tout, y compris des mythes de sa civilisation, des connaissances scientifiques de son époque et de ce que nous appelons la magie, c'est-à-dire au moins des conséquences lointaines et incertaines de nos actions.

Ensuite, il est silencieux. Cela veut évidemment dire qu’il se tait et écoute ce que disent les autres. Mais cela veut aussi dire aussi qu’il sait faire le silence en lui-même pour être capable de ressentir l’ambiance autour de lui.

Il écoute évidemment les sons autour de lui, mais aussi il sait écouter au-delà du bruit qu’ils font, les résonances subtiles que chacun de ces sons porte en lui.

Il voit évidemment les êtres et les choses qui l’entourent, mais il sait également voir au-delà des apparences.

Il observe et analyse, il furète comme dit le dernier vers, et ainsi il perce les petits secrets des autres, mais il découvre également la nature secrète de ses interlocuteurs.

 

En somme, pour saisir le sens de la strophe, il est nécessaire de comprendre en premier ce qui nous semble extraordinaire, c’est-à-dire les aspects magiques ou cachés de la vie, et de considérer comme accessoire ce qui nous paraît évident, c’est-à-dire les aspects rationnels de la vie.