Hávamál 103-110 

 

« L’amour de Gunnlöð »

 

 

***Hávamál 103***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Un homme heureux chez lui

et joyeux avec un invité,

devra (cependant) être sage ‘autour de’ la victoire,

avoir bonne mémoire et être bavard,

s’il veut acquérir des connaissances.

Il devra souvent bien parler;

il est appelé immense nigaud

celui qui peut insuffisamment parler,

celui-ci est non-sage de nature.

 

Explication en prose

 

Un hôte peut tout à fait être heureux chez lui et joyeux avec ses invités, il doit cependant rester sage et ne pas croire qu’il va toujours gagner. Il doit parler et retenir ce qu’on lui dit s’il veut apprendre quelque chose de et sur ses invités. On dit que celui qui n’est pas capable de tenir conversation qu’il est un immense nigaud car cela manifeste son manque de sagesse.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

103.

Heima glaðr gumi                          Chez lui heureux un homme

ok við gesti reifr,                             et avec un invité joyeux,

sviðr skal um sig vera,                    sage devra autour de la victoire être,

minnigr ok málugr,                         avoir bonne mémoire et être bavard,  

ef hann vill margfróðr vera.           si il veut plein de connaissances être.

Oft skal góðs geta;              Souvent devra du bien parler;

fimbulfambi heitir                           immense-nigaud il est appelé

sá er fátt kann segja,                       celui qui insuffisamment peut parler,

þat er ósnotrs aðal.                         celui-ci est non-sage de nature.

 

Traduction de Bellows

 

103. Bien qu’heureux chez lui, | et joyeux avec ses invités,

Un homme sera méfiant et sage;

Le sage et rusé, | cherchant une grande sagesse,

Doit voir à ce que ses paroles soient belles;

Sot il est nommé | qui rien ne peut dire,

Car telle est la voie des sots.

[Note 103 de Bellows. « Avec cette strophe le sujet change abruptement, et apparemment les vertus du discours introduisent seulement l'histoire d'Othin et de l’hydromel de la poésie (strophes 104-110) ». ] [Commentaire sur le commentaire de Bellows.

Il est vrai que, comme le dit Bellows, le sujet change abruptement : il ne s’agit plus de la ruse de la fille de Billingr mais de l’amour trompé de Gunlöð. Cependant, la strophe 102 laisse peu de place à d’éventuels développements et il est donc normal de l’on change de sujet. Il semble qu’Óðinn a gagné la confiance des deux gardiens de l’hydromel de la poésie par de belles paroles. Ceci justifie la présence de cette strophe avant les strophes 104-110. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

- sviðr ou svinnr = sage.

- sig ou sigr = victoire. Dans um sig, seul le mot sigr à l’accusatif est possible. Le vers 4 parle donc bien de ‘victoire’.

Le verbe geta signifie obtenir quand il est suivi de l'accusatif. Quand son complément est au génitif, il signifie alors ‘deviner, parler de’.

L'adjectif fár fait fátt au neutre. Il signifie ‘peu de’ ou même ‘pas du tout’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La première moitié souligne la nécessité qu’il y a à communiquer harmonieusement avec les autres afin de s’informer de ce qu’ils connaissent et pensent.

La deuxième moitié constate que celui qui ne peut pas partager sa parole avec les autres humains reste dans l’ignorance et il manque du moyen fondamental pour acquérir la sagesse. Souvenez-vous de la strophe 57, disant que « maðr … verðr at máli kuðr » que j’avais traduit par « l’humain … devient connu (ou sage) en direction de la parole ». La discussion sur le sens exact du mot kuðr devient tout à fait significative maintenant. Dans le contexte de la strophe 57, la traduction de kuðr par son sens propre, ‘connu’, était la plus probable. Dans la strophe 103, Óðinn nous dit que celui qui est coupé de la parole est par nature un ‘non-sage’ c’est-à-dire qu’il lie l’échange de paroles à la sagesse. Ainsi, dans le contexte du Hávamál entier, les deux sens possibles de kuðr cohabitent : quand on parle de relations entre humains, alors ‘connu’ et ‘sage’ ont une grande parenté. En effet, comme 57 l’annonce, l’humain ne devient humain que par le plaisir qu’il prend au contact d’un autre humain. Cela fait un humain, certes, mais cela ne suffit pas à faire un sage. Cependant, la sagesse n’existe pas sans contacts humains. En langage mathématique, on dirait que le contact entre humain est nécessaire à la sagesse, même cela n’est pas suffisant. Ainsi, 57 et 103 précisent à elles-deux la pensée d’Óðinn.

 

Commentaires d’Evans

 

103

7 fimbulfambi: ‘grand idiot’. Fimbul- (seulement dans la poésie eddique et dans l’Edda de Snorri…) est préfixé aux substantifs comme un intensifieur…

 

 

***Hávamál 104***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Je le cherchais, l’ancien géant,

(et) maintenant je suis revenu :

j’obtins peu en restant silencieux là-bas;

avec de nombreux mots

je parlais pour mon renom

dans les salles de Suttungr.

 

Explication en prose

 

J’ai pris le risque immense de me rendre au logis d’un ancien géant plein de puissance et j’ai réussi à m’en sortir grâce au pouvoir de ma parole. J’ai dû beaucoup parler chez Suttungr pour réussir à obtenir ce que je venais chercher, la main de sa fille qui me conduira à l’hydromel de la poésie.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

104.

Inn aldna jötun ek sótta,     Lui ancien géant je cherchais,

nú em ek aftr of kominn:     maintenant suis je revenu :

fátt gat ek þegjandi þar;     peu obtins je en restant silencieux là-bas;

mörgum orðum                  avec de nombreux mots

mælta ek í minn frama        parlais je pour mon renom

í Suttungs sölum.                dans de Suttungr les salles.

 

 

Traduction de Bellows

 

104. je trouvais le vieux géant, | maintenant je m’en suis retourné,

Petit gain eus-je de mon silence;

De très nombreux mots, | pour obtenir mon désir,

Parlais-je dans le hall de Suttung.

[Note 104 de Bellows. « Le géant Suttung (« le vieux géant ») possédait l’hydromel magique, dont une gorgée conférait le don de la poésie. Othin, désirant l’obtenir, se changea en un serpent, creusa son chemin au travers de la montagne jusqu’à la demeure de Suttung, fit l’amour à la fille du géant, Gunnloth, et en connivence avec elle, bu tout l’hydromel. Il s’envola sous la forme d’un aigle, laissant Gunnloth à son sort. Quand il était avec Suttung, il prit le nom de Bölverk (le Mal-Faisant) »] [böl-verk = néfaste-travail, böl-verkr = néfaste-douleur. Pour un compte-rendu plus complet et plus objectif, voir L’Edda, trad. F. -X. Dillmann, Skáldskaparmál ch. 2, p. 108-111, Gallimard 1991].

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe sœkja = chercher, attaquer, poursuivre’ fait sótta à la première personne du prétérit.

Le nom frami signifie ‘avancement, renom’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les trois premiers vers illustrent la pensée des strophes 57 et 103. « Je le cherchais, l’ancien géant » sous-entend que Óðinn s’est confronté au danger de se rendre dans la demeure d’un géant. « (et) maintenant je suis revenu » sous-entend que Óðinn a obtenu une sorte de victoire (rappelez-vous que sigr, victoire, était un peu difficile à comprendre dans la strophe 103, voilà ce mot expliqué) en échappant au danger qu’il a couru. Finalement, « j’obtins peu en restant silencieux là-bas » affirme que c’est grâce à sa parole qu’il a pu entrer en contact avec Suttungr et Gunnlöð, il a pu alors utiliser sa sagesse pour se tirer de ce mauvais pas.

Les trois derniers vers répètent les trois premiers sous une forme plus claire, et ils précisent que c’est « pour son renom » que Óðinn a utilisé sa parole, certes pour sortir vivant de l’antre de Suttungr, mais surtout pour réaliser l’exploit d’emporter avec lui l’hydromel de la poésie.

 

Commentaires d’Evans

 

104

Pour l’histoire du vol, par Óðinn, de l’hydromel de la poésie au géant Suttungr, en séduisant la fille du géant, Gunnlöð, voir l’Edda en prose de Snorri (Skáldskaparmál ch. 5-6 et les strophes 14-14 ci-dessus) [L’Edda, trad. F. -X. Dillmann, Skáldskaparmál ch. 2, p. 108-111, Gallimard 1991]... Richert … suggère que 104-10 impliquent une version où Óðinn arrive chez Suttungr comme un respectable prétendant à sa fille and se marie avec Gunnlöð…

 

 

***Hávamál 105***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Gunnlöð me donna

sur un siège d'or

une gorgée de ce précieux hydromel;

mauvaise récompense

je lui laissais ensuite

pour son esprit sain,

pour son âme alourdie.

 

Explication en prose

 

Gunnlöð me donna une gorgée de ce précieux hydromel. Ce don, elle le fit en m’acceptant dans son cœur généreux (le « siège d’or »). Je l’ai bien mal récompensée de sa générosité. [Selon le mythe décrit par Snorri Sturluson elle a accepté de donner à Óðinn une goulée d’hydromel par nuit d’amour avec elle. Il partagea sa couche pendant trois nuits et après ces trois nuits Óðinn obtient les trois goulées en question. ] ce qui était pour elle un échange plein de bon sens et son esprit ‘grave’ ne lui a pas permis de deviner que je pouvais avaler un plein récipient à chaque goulée.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

105.

Gunnlöð mér of gaf            Gunnlöð à moi donna

gullnum stóli á                    d'or siège sur

drykk ins dýra mjaðar;       un trait de ce précieux hydromel;

ill iðgjöld                            mauvaise récompense

lét ek hana eftir hafa           laissais je à elle après avoir

síns ins heila hugar,            de (pour) son sain esprit,

síns ins svára sefa. de (pour) son alourdie âme.

 

Traduction de Bellows

 

106. Gunnloth donna | sur une chaise d’or

Une gorgée de l’hydromel merveilleux;

Une rude récompense | lui laissai-je

Pour son cœur héroïque,

Et en son esprit une douleur troublée.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

hugr signifie ‘esprit, pensée, cœur, désir’ (voir s. 46).

sefi signifie ‘esprit, cœur, affection, sentiment’.

svárr signifie ‘lourd’. Une « âme lourde » désigne ici quelqu’un d’attristé. Le sens ‘sérieux’ n’est pas impossible ici. Voyez aussi les commentaires d’Evans.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’explication en prose donne le sens possible de cette strophe. Il faut remarquer qu’Óðinn parle de Gunnlöð avec un respect évident, au moins dans les quatre premiers vers. Nous savons par Snorri qu’elle a demandé trois nuits d’amour à Bölverk-Óðinn et que c’est après ces trois nuits qu’il a été autorisé à prendre trois goulées d’hydromel de la poésie, vidant ainsi les trois tonneaux qui le contenaient. Elle n’aurait été évidemment pas été trompée si lourdement si elle avait pensé à le laisser boire après chaque nuit. On se demande comment Óðinn a pu la convaincre d’un marché aussi bizarre dans lequel elle perdait tout contrôle de la situation après avoir été satisfaite. Plus d’explications à la strophe 109.

 

Commentaires d’Evans

 

105

7 síns ins svára sefa ‘esprit troublé’. Svárr (trouvé seulement en poésie) semble essentiellement signifier ‘lourd’ (cf. Allemand schwer) et implique évidemment ‘mélancolie’ ici, comme dans Skírnismál 29. Il est vrai que, dans ce sens, le vers est strictement illogique, c’est pourquoi Finnur Jónsson l’a rejeté; d’autres évitent le manque de logique en le rendant par ‘son amour constant’ … ou ‘sa profonde affection’ … mais il n’est pas du tout certain que les mots puissent prendre ce sens. [« L’âme alourdie » de Gunlöð n’a pas de sens direct en effet. Il est cependant facile de comprendre que le vers 7 et le 8 ne réfèrent pas au même moment. ]

 

 

***Hávamál 106***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

La bouche de Rati

me laissa chercher une place

et grignota la pierre,

par-dessus et par-dessous

je me tenais (dans) les voies du géant,

alors je risquai ainsi la (ma) tête.

 

Explication en prose

 

Il faut savoir que l’été précédent l’épisode avec Suttungr, Óðinn s’était loué comme garçon de ferme au frère de Suttungr, sous le nom de Bölverk. Le contrat stipulait que, si le travail était bien fait, ce frère demanderait à Suttungr de donner une gorgée d’hydromel de la poésie à Óðinn. Mais quand on demanda cela à Suttungr, celui-ci refusa obstinément. Óðinn emprunta alors au frère (évidemment un géant connaissant la magie) une tarière magique nommée Rati dont « la bouche grignota la pierre » et Óðinn , se transformant en serpent, pu se glisser à l’intérieur de la demeure de Suttungr.

La tarière Rati, comme l’aurait fait une bouche, creusa la pierre et me fit une place pour que je puisse pénétrer dans les couloirs de la demeure du géant. J’ai pénétré dans cette demeure dans laquelle je courais un grand danger.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

106.

Rata munn                          De Rati la bouche

létumk rúms of fá                me laissa place obtenir

ok um grjót gnaga,             et la pierre grignota,

yfir ok undir                        par dessus et par dessous

stóðumk jötna vegir,           me tenais-je du géant les voies,

svá hætta ek höfði til.          ainsi risquais je la tête alors.

 

 

Traduction de Bellows

 

105. La bouche de Rati | fit place pour mon passage,

Et de l’espace dans la pierre il grignota;

Au-dessus et en-dessous | se trouvaient les voies du géant,

Ainsi, je risquai imprudemment ma tête.

 

[Note 105 de Bellows. « Rati ("le Voyageur"): la vrille avec laquelle Othin creusa dans la montagne pour atteindre le logis de Suttung. »] [rati = voyageur ou ‘une âme égarée qui voyage de ci de là’]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

höfuð (neutre), son datif est höfði = tête.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe explique comment Óðinn a pu pénétrer sans se faire repérer dans la demeure de Suttungr. Le détail de ce qu’il fait immédiatement après n’est pas connu. Deux hypothèses semblent possibles. Ou bien Óðinn , après avoir repris forme humaine, pénètre immédiatement dans la salle où Gunnlöð était chargée de surveiller l’hydromel, et il va négocier directement avec elle. Il va alors la tromper avec de belles paroles et de faux serments. Ou bien il rencontre Suttungr et Gunnlöð. Du fait qu’Óðinn insiste tant ici sur le danger qu’il était en train de courir, il est clair qu’on peut penser que Suttungr l’a soumis à une sorte d’interrogatoire. D’après ce que nous savons de la mythologie scandinave, le comportement des géants avec les dieux était violemment agressif et Óðinn a dû dissimuler à Suttungr qu’il était un des Æsir. Pour ceci, il est possible qu’il ait dû jurer sur son anneau qu’il n’était pas un des Æsir. Bien entendu, ce serment n’était pas sincère et cela explique, selon Bellows (à la strophe 108), le reproche de parjure fait à Óðinn dans la strophe 110. Il est même peu probable que cet épisode soit le seul parjure qu’il ait commis. En effet, on ne comprend pas pourquoi, dieu ou non, Suttungr ait fait confiance à cet inconnu qui était entré chez lui par effraction. Par contre, il est tout à fait possible qu’Óðinn ait expliqué sa présence par une belle histoire d’amour désespéré pour Gunnlöð et qu’il ait ainsi convaincu Suttungr de lui laisser la vie à condition qu’il épouse sa fille. Il aurait alors fait un serment sur l’anneau à Gunnlöð également. Cette deuxième interprétation n’est pas moins probable qu’une autre mais, elle, elle permet de bien comprendre les derniers vers de 110, comme nous allons le voir.

 

Commentaires d’Evans

 

106

1 Rata munn - Snorri raconte qu’Óðinn accéda à la demeure de Suttungr en se transformant en serpent et en utilisant la vrille Rati pour percer un passage dans le rocher.

2 létumk es expliqué … cemme = lét mér. Mais cela pourrait tout aussi bien être létum suffixé par un -k (celui de ek). Pour de telles formes de la première personne du singulier voir aux strophes 108 et 112.

 

 

***Hávamál 107***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De la ‘couleur de l’aube’ bien obtenue

ai-je bien profité,

il manque peu aux sages

parce que Óðrerir

est maintenant venu en haut

vers le peuple de la terre sacrée.

 

Explication en prose

 

J’ai bien profité de la femme belle comme le lever du jour avec qui j’avais passé marché. Maintenant, il manque peu aux sages humains favorisés par Óðinn car ils peuvent avoir, par mon intermédiaire, accès à la boisson magique (qui apporte la fureur poétique seulement à ceux qui sont déjà des sages). En effet, j’ai fait remonter Óðrerir chez les habitants (les dieux) de Miðgarðr (la terre sacrée).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

107.

Vel keypts litar                                Bien de la ‘couleur de l’aube’

hefi ek vel notit,                               ai je bien profité,

fás er fróðum vant,                         de peu est aux sages manquant

því at Óðrerir                                 parce que Óðrerir

er nú upp kominn                           est maintenant en haut venu

á alda vés jarðar                            vers les âges (ou le peuple) de la sacrée terre.

 

Traduction de Bellows

 

107.

De la beauté bien méritée | j’ai bien profité,

L’homme sage manque de peu;

Ainsi Othrörir maintenant | a été apporté.

 

[Note 107 de Bellows. « Othrörir: ici le nom de l’hydromel magique lui-même, tandis qu'à la strophe 141 c'est le nom du vaisseau le contenant. Othin n'a eu aucune intention d'accorder de l’hydromel précieux aux humains mais pendant qu'il volait au-dessus de la terre, ardemment poursuivi par Suttung, il en a renversé une partie hors de sa bouche, et de cette façon, l’humanité a également gagné le don de la poésie. » [Cette interprétation pudibonde du mythe du retour de l’hydromel de la poésie chez les Ases a perduré jusque récemment. En fait le texte de Snorri précise qu’une toute petite partie de l’hydromel est sorti « par derrière » et qu’on l’appelle la boisson des bouffons. D’ailleurs, il est aussi dit qu’Óðinn donne une gorgée du ‘bon’ hydromel aux vrais poètes (qui sont des sages comme le dit cette strophe), contrairement à ce que Bellows suggère. ]

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

- litr = couleur, couleur de l’aube. Déjà utilisé dans la strophe 93, au nominatif pluriel, pour désigner la beauté d’une femme. Ici, ce mot est un génitif singulier car Óðinn a bien profité de la femme, et le génitif est normal, en tant que complément de notit.

- keypts. Kaupa = acheter, passer un marché. Fait keypts au participe passé génitif (masculin ou neutre).

- njóta = ‘profiter, prendre plaisir de, tirer bénéfice de’. Fait notit au participe passé et son complément est au génitif.

-L’adjectif fár signifie ‘peu de’ avec le sens associé de ‘pas du tout’.

Le mot alda peut être le génitif pluriel de öld = les temps, le peuple.

Le Codex Regius donne jarðar qui est le génitif singulier de jörð, la terre. Les éditeurs, principalement pour des raisons de stricte application des règles de poésie, préfèrent lire jaðar = accusatif de jaðarr = ‘le bord’. Mais comme le montre bien Evans, cette émendation en provoque d’autres pour que la grammaire soit respectée. Dans la mesure où il n’existe pas d’émendation satisfaisante, j’ai préféré supposer qu’il s’agissait là d’une originalité poétique plutôt que d’une faute, et conserver jarðar.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Dans cette strophe qu’Óðinn déclare explicitement qu’il a trompé Gunnlöð en « bien profitant d’elle ». Leur relation sexuelle ne deviendra explicite qu’avec la strophe 108.

Il est intéressant de noter que seuls les ‘sages’ ont accès à la fureur poétique. Plus généralement, ces vers suggèrent une différence capitale entre la fureur et la colère. La colère s’accompagne d’un aveuglement qui est le contraire la sagesse. Au contraire, la fureur aiguise nos sens et notre intellect, elle ne contredit en rien la sagesse.

 

Commentaires d’Evans

 

107 [Je donne ces commentaires in extenso. Ceux des vers 1 et 6 exposent l’ingéniosité dont ont fait montre les experts quand il s’agit de modifier le texte. En particulier, celui du vers 6 montre comment à partir d’une hypothèse raisonnable sur une forme poétique, on en arriver à ne plus rien comprendre à ce vers. ]

1 litar n'a pas été expliqué d'une manière satisfaisante. Tel que, ce doit être le génitif singulier de litr ‘couleur, tonalité, teinte, aspect extérieur’ … pensent que référence est faite à la transformation d’Óðinn en un serpent, mais il est douteux qu’on puisse étirer le sens de litr jusqu’à signifier une forme corporelle; Finnur Jónsson le nie. (ceci occasionne également une difficulté keypts, parce que le changement ne peut s'appeler kaup; BMÖ imagine que kaupa pourrait signifier la même chose que skipta ‘échanger, gagner au change’). …prend litar comme ‘une circonlocution poétique pour Gunnlöð’ et relie keypts aux expressions comme kaupa sér konu, brúðkaup (car il pense que un mariage a eu lieu); il rend litar comme skönheten ‘la beauté’, mais ceci ne se trouve qu’ici. Bugge l’interprète comme hlítar, qu'il prend avec le deuxième vel (la phrase hlítar vel tolérablement bien’ se trouve en prose); il doit alors interpréter velkeypts comme le génitif singulier neutre employé substantivement : le ‘bien-acheté '(c. -à-d. l’hydromel). C'est clairement impossible. D'autres supposent que litar cache d’une façon ou l'autre un mot se rapportant au l’hydromel: certains premiers rédacteurs ont lu líðar (mais le génitif de ‘líð, la bière, est en fait líðs), et … émendent à hlutar ‘la part, le gagnant’…. lit vél-keyptz litar, et le rend par ‘l’hydromel acquit par la fraude’ sans expliquer le mot litar. Il est plus que probable que le vers soit corrompu au-delà de tout sauvetage.

 [J’avoue ne pas comprendre très bien pourquoi les experts ont tant discuté pour comprendre une image déjà rencontrée et traitée sans problème dans 93. ]

4 Óðrerir est, dans le compte-rendu de Snorri, l'un des trois contenants dans lesquels l’hydromel sacré est stocké par Suttungr, et c'est évidemment également le sens qu'il a dans 140 ci-dessous. Ici, il semblerait plutôt dénoter l’hydromel lui-même; c'était probablement le sens original du mot, et son application au vaisseau le contenant est secondaire, parce qu’il semble être composé à partir de óðr, âme, poésie’ et de *hrærir, nom agent de hræra, remuer. Finnur Jónsson préfère relier le deuxième élément à la racine vue dans rísa, mais ce sens serait identique : le sens final serait donc ‘agitateur de l'âme (ou, de la poésie)’.

 6 La lecture du Codex Regius á alda vés jarðar doit être corrompue, un accusatif est obligatoire après á, et une ligne complète de ‘ljóðaháttr’ ne peut ne pas finir par une disyllabe trochaique (voir sur 31 ci-dessus) [la première syllabe d’un mot disyllabique à la fin d’un vers d’un ljóðaháttr doit être courte (et jar- est longue). Evans fournit une suite des discussions qu’a entraînée cette ‘loi’ due à Bugge.] Les rédacteurs émendent habituellement à jaðar, le bord. Mais qu’est ‘le bord de l'endroit sacré des hommes’? Bugge 1. 56 l'égale à Miðgarðr sans explication (cependant dans le compte-rendu de Snorri c'est en fait Ásgarðr où Óðinn apporte l’hydromel) et pareillement … ‘les pourtours de la ville des hommes’, c. -à-d. le bord du monde habité. Une autre interprétation prend à alda vé comme Valhöll en postulant que les hommes, dans la langage d’Óðinn’ pourrait faire référence à ses armées de guerrier … ou en prenant alda comme d'un adjectif ancien, *aldr, connu ailleurs seulement dans des mots composés comme aldjötunn …; Le jaðarr de Valhöll est alors soit une barrière qui l’entoure … soit la terre l'entourant (c. -à-d. Ásgarðr). Finnur Jónsson prend jaðarr dans son sens secondaire de ‘protecteur, prince’ et lit á alda vé jaðars ‘l'endroit sacré du seigneur des hommes (c. -à-d. Óðinn), c. -à-d., Ásgarðr’; ceci, cependant exigerait en fait l'ordre des mots á vé alda jaðars. Comme cette variété d'interprétations le suggère, le vers est incompréhensible. La solution de Bugge est aussi plausible qu’une autre, mais aucune vraie décision n'est possible.

 

 

***Hávamál 108***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le doute est sur moi

que je sois revenu

hors des actions des géants,

si je n’avais pas pris de plaisir avec Gunnlöð,

(ou si je n’avais pas utilisé Gunnlöð,)

la bonne femme,

celle sur laquelle j’avais posé mon bras.

 

Explication en prose

 

Je doute fort d’avoir été capable d’échapper aux actions destructrices des géants sans l’amour (ou l’aide) de Gunnlöð. Cette femme bonne, celle sur laquelle j’ai reposé mon bras.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

108.

Ifi er mér á                          Le doute est à moi dessus

at ek væra enn kominn                   que je sois encore (re)venu

jötna görðum ór,                            des géants des actions hors,

ef ek Gunnlaðar né nytak,             si je de Gunnlöð non je-pris du plaisir (ou j’avais non                                                             utilisée)

innar góðu konu,                            la bonne femme [‘la femme bonne’],

þeirar er lögðumk arm yfir.            de celle-ci à qui j’ai placé le bras dessus.

 

Traduction de Bellows

 

108. Difficilement, je pense, | serais-je revenu chez moi,

Et quitté le pays des géants,

Si Gunnloth ne m’avait pas aidé, | la bonne jeune fille,

Dont les bras furent autour de moi.

[Note 108 de Bellows. « Les géants du givre, parents de Suttung, ne semblent pas avoir soupçonné qu’Othin soit identique à Bolverk. Ceci est possible parce que le serment dont parle la strophe 110 était le serment fait par Othin à Suttung qu’aucun des dieux n’était nommé Bolverk. Les géants, évidemment, n’obtiennent pas cette information de la part d’Othin sur Bolverk, mais Othin est conscient d’avoir violé le plus sacré des serments, celui juré sur son anneau». ] [Cette note anticipe sur les strophes 109 et 110. Nous y reviendrons, mais il est intéressant que la plupart des commentateurs modernes (moi y compris) comprennent que le serment fait par Óðinn est relatif à son mariage avec Gunnlöð et Bellows introduit une intéressante explication. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe njóta fait nyta à la première personne du subjonctif présent et nytak = nyta-ek. Il signifie ‘prendre du plaisir, recevoir un avantage de quelqu’un’.

- görð désigne ‘l’action de construire, l’action de faire’ et donc, finalement, une action.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous voyez bien que, comme je l’ai affirmé dans les commentaires à la strophe 84, Óðinn est reconnaissant et respectueux envers Gunnlöð. Quand il la qualifie dans 107 de svárr, en admettant même qu’il veuille parle de sa lourdeur d’esprit, cela confirme encore que Gunnlöð ne puisse pas illustrer une femme inconstante et légère.

Quel que soit le sens choisi pour njóta dans le vers 4, le vers 6 confirme explicitement les relations sexuelles de Gunnlöð et Óðinn.

 

 

***Hávamál 109***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le jour suivant

les géants couverts-de-givre allèrent

demander ce que faisait le Haut,

dans le hall du Haut.

Ils s’enquérirent de Bölverk,

s’il était allé chez les dieux

et (si) Suttungr l’avait anéanti.

 

Explication en prose

 

[Il y a deux explications possibles selon la façon dont on comprend le premier vers de 109. ]

Explication 1.

Le jour suivant le mariage officiel, les géants couverts-de-givre allèrent dans le hall du Haut, c’est-à-dire la chambre nuptiale, s’enquérir de Bölverk (qu’ils croyaient donc encore être différent d’Óðinn ). Quand ils s’apperçurent qu’il avait disparu, ils demandèrent si Bölverk était retourné chez les Ases ou si Suttungr l’avait sacrifié-tué.

Explication 2.

Le jour suivant le départ de Bölverk-Óðinn depuis la demeure de Suttungr, les géants couverts-de-givre allèrent dans le hall du Haut, c’est-à-dire la demeure d’Óðinn dans Ásgarðr s’enquérir de Bölverk (qu’ils croyaient donc encore être différent d’Óðinn [Dans ce cas, on se demande par quelle aberration ils pouvaient croire cela]). Quand ils s’apperçurent qu’il avait disparu, ils demandèrent si Bölverk était retourné chez les Ases ou si Suttungr l’avait sacrifié-tué.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

109.

Ins hindra dags                                           Dans après jour

gengu hrímþursar                                       allèrent les couverts-de-givre-thurses

Háva ráðs at fregna                                   du Haut l’agissement pour demander

Háva höllu í.                                               du Haut le hall dans.

At Bölverki þeir spurðu,                             À Bölverk à eux s’enquérirent

ef hann væri með böndum kominn si il fût avec les dieux venu

eða hefði hánum Suttungr of sóit.   et/ou eut de lui Suttungr anéanti.

 

Traduction de Bellows

 

109. Le jour qui suivit, | les géants du givre vinrent,

Pour gagner quelque mot de Hár,

(Et dans le hall de Hár; )

Au sujet de Bolverk ils questionnèrent, | était-il de retour parmi les dieux,

Ou bien Suttung l’avait-il tué ?

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe spyrja fait spurðu à la troisième personne du pluriel du prétérit = ils ‘recherchèrent, demandèrent, s’informèrent, s’enquérirent de’.

Pour plus de détails sur sóit, voyez le vocabulaire de 144.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La compréhension fine de cette strophe tient en l’interprétation que l’on donne à hindra dags comme vous l’avez compris dans l’explication en prose ci-dessus.

Il me faut donner quelques précisions sur la cérémonie de mariage qui proviennent d’allusions tirées des Eddas et des sagas. Elles permettent de reconstituer certains détails qui sont importants pour la compréhension de cette strophe.

Interlude : quelques mots sur la cérémonie du mariage païen

 

S’il s’agit d’un mariage officiel, l’usage que l’on connait est que la fiancée subissait un rite de passage assez complexe avant le mariage proprement dit.

L’avant-veille du mariage la la fiancée était prise en main par des femmes dont le rôle était d’officialiser la perte de son statut de célibataire. En particulier, ses vêtements devaient être changés et, au moins au Moyen Âge, on sait qu’on lui ôtait des cheveux une parure spécifique aux célibataires appelée une couronne (kransen).

 La veille du mariage, la fiancée était conduite aux bains, c’est-à-dire au sauna, et la journée se passait en discussions avec ses compagnes de bain. Le jour du mariage elle était ‘habillée’, non pas en un costume spécial, mais ses cheveux tombaient librement sur ses épaules. Le port d’une couronne de mariage est attesté au Moyen Âge mais n’est pas certain aux temps dits vikings.

 Le jour du mariage était essentiellement un gigantesque festin. Au soir, les fiancés étaient mis au lit en présence de six témoins chargés de témoigner de l’identité des fiancés et, sans doute, du fait que le mariage avait été bien consommé.

Vous voyez que cette fameuse’consommation’ ne prend place qu’après trois jours de cérémonies où les fiancés sont soit séparés soit au milieu d’une foule.

Enfin le nouveau mari devait offrir un ‘cadeau du matin’ (morgingjöf) à sa jeune femme au matin de cette nuit mouvementée.

 

S’il s’agissait d’un mariage non officiel, aucune des péripéties ci-dessus n’étaient obligatoires. On appelait alors ‘mariage’ le fait qu’un couple ce soit formé et que l’acte sexuel s’accompagne d’une vie commune.

 

Nous avons un témoignage allusif à ces journées pré-nuptiales dans le Voyage de Skirnir (For Skírnis) où ce dernier va demander à la géante Geirdr de bien vouloir devenir la femme de Freyr. Une fois qu’elle finit par être convaincue, ce qui ne va pas sans mal, Freyr apprend qu’il va enfin pouvoir épouser celle qui l’a ébloui par ses bras lumineux. Mais le mariage se fera solennellement ce qui nous permet de comprendre le pourquoi de la lamentation de Freyr dans la dernière strophe du poème, qui autrement paraîtrait sans objet.

 

Lang er nott,

langar ’ro tver,

hve vm þreyiac þriár?

opt mer manaþr

minni þotti,

enn sia half hynótt.

Longue est la nuit,

plus longues sont deux,

comment patienterai-je pendant trois?

Souvent, pour moi, un mois

(est) moins de pensée,

qu‘un tel demi-temps de noces.

 

Fin de l’Interlude

 

Snorri dit qu’Óðinn a passé trois nuits avec Gunnlöð et que, alors, il a bu les trois gorgées. Dans ces conditions, Snorri suggère fortement un mariage non formel.

Inversement, le texte du Hávamál suggère très clairement une cérémonie officielle ce qui contredit l’interprétation de Snorri. Cela suppose cependant que le « hall d’Óðinn  » du quatrième vers soit tout simplement la chambre nuptiale où ils ne trouvent, en fait, qu’une Gunnlöð éplorée. Cela peut paraître un peu bizarre, mais on ne peut pas raisonnablement supposer qu’une délégation de géants soient allés jusqu’à Ásgarðr : un seul géant dans Ásgarðr est déjà exceptionnel et suicidaire. Il est alors tout à fait normal qu’ils ne sachent pas encore que Bölverk et Óðinn sont une seule personne.

Ainsi, hindra dags, représente bien le lendemain des noces même s’il ne semble jamais utilisé en ce sens dans les textes, comme le signale Evans.

 

Tout semble se faire par trois dans cette histoire : trois nuits, trois gorgées et faire trois fois l’amour. Ceci devrait avoir quelque sens caché. De plus, nous devons comprendre pourquoi Gunnlöð accepte de donner ces trois gorgées à Óðinn.

Pensons alors au ‘cadeau du matin’ que le jeune marié doit donner à son épouse. Nous pouvons imaginer que Óðinn a usé de belles paroles pour convaincre sa femme de renverser l’usage. Ne se vante-t-il pas, strophe 104, d’avoir « avec de nombreux mots » parlé pour son renom ? Ces ‘mots’ pouvaient s’adresser aussi bien à Gunnlöð qu’à son père. Nous avons aussi vu que les actes d’amour doivent avoir pris place durant la troisième nuit, celle qui consacre le mariage. Ceci suggère que Gunnlöð ait été satisfaite trois fois et qu’Óðinn ait profité de son état de délicieuse satisfaction pour la convaincre de lui accorder une gorgée d’hydromel, comme un ‘cadeau du matin’. Ainsi, cette histoire d’amour prend tout son sens quand nous imaginons qu’une telle tendresse a pu envahir Gunnlöð pendant sa nuit de mariage. Ceci explique aussi en quoi elle a pu se sentir horriblement trahie quand il l’a quittée.

 

Commentaires d’Evans

 

109

1 Ins hindra dags ‘le jour suivant’; seulement ici dans la littérature, mais trouvé dans hindardags dans les lois norvégiennes … et aussi dans les lois suédoises où hindradagher a le sens de ‘jour après un mariage’ … [ceci est signalé par de Vries au mot ‘hindri’. Cependant, il parle des lois danoises et non norvégiennes]

3-5 … Du compte-rendu de Snorri, nous apprenons que Bölverkr est le nom sous lequel Óðinn s’est déguisé pendant sa quête de l’hydromel. Mais Snorri ne dit rien qui corresponde au contenu de cette strophe, et il n’est pas clair de savoir si le vers 3 signifie ‘demander un conseil à Hávi’ ou ‘s’enquérir de la situation de Hávi’. Devons-nous comprendre que les géants du givre ne réalisent pas que Hávi et Bölverkr sont identiques?

 

 

***Hávamál 110***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Serment sur l’anneau, Óðinn ,

je pense, il a accordé;

que croire de ses sincérités ?

la trahison de Suttungr

il laissa (après) le sumbl

et la détresse de Gunnlöð.

 

Explication en prose

 

Je [le scalde ou Óðinn parle] pense qu’Óðinn avait fait serment sur l’anneau [le poème ne donne pas la teneur du serment]. Comment peut-on encore le croire sincère ? Après le sumbl (cérémonie qui comporte une grande consommation d’alcool), il n’a rien laissé d’autre à Suttungr qu’une trahison, et à Gunnlöð de la détresse et ses larmes.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

110.

Baugeið Óðinn                               Serment sur l’anneau Óðinn

hygg ek, at unnið hafi;                    pense je, il accordé eut;

hvat skal hans tryggðum trúa?       à quoi doit-on de lui en les sincérités croire ?

Suttung svikinn                               Suttungr trahi

hann lét sumbli frá              il laissa sumbl du

ok grætta Gunnlöðu.                      et le chagrin à Gunnlöð.

 

Traduction de Bellows

 

110. Sur son anneau jura Othin | le serment, je pense;

Qui maintenant sa foi croira ?

La trahison Suttung | par la boisson il chercha,

Et Gunnloth en chagrin il laissa.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

- hvat est le nominatif de ‘qui interrogatif’ au neutre : il signifie ‘à qui ? ’ et ‘à quoi’ ?

- tryggð signifie ‘la bonne foi, la sincérité’ et donc tryggðum signifie ‘en les bonnes fois, en les sincérités’.

Un sumbl est une fête, généralement bien arrosée. Elle peut aller de la simple beuverie à une cérémonie religieuse festive. Dans ce contexte, on peut aussi appeler sumbl le fait qu’Óðinn ait bu en trois gorgées les trois tonneaux d’hydromel, une beuverie particulièrement sévère (voyez aussi les s. 11 et 13). Visiblement, les experts modernes considèrent qu’il s’agit du sumbl qui a suivi le supposé mariage officiel d’Óðinn et Gunnlöð.

Gunnlödh en larmes

Dessin par Ernst Hansen 1941 - Merci à W. Reaves et son

http://germanicmythology.com/works/

 

Commentaire sur le sens de la strophe 110

 

Cette strophe est un commentaire de l’histoire de Gunnlöð, comme écrite par un observateur extérieur qui critique sévèrement Óðinn. En fait, les strophes 96-110 décrivent deux histoires dans lesquelles Óðinn est assez lamentable. Il est ridiculisé par la fille de Billingr et il avoue lui-même qu’il a trompé Gunnlöð. Dans le compte-rendu de Snorri, on s’aperçoit que la tromperie consiste à faire contrat avec elle, mais en la trompant sur le sens exact du mot ‘gorgée’ qui est une vraie gorgée pour Gunnlöð, et une énorme, divine, gorgée pour lui. La lettre du contrat est respectée, mais il y a tromperie sur le fonds. On s’aperçoit qu’Óðinn est conscient d’avoir été malhonnête. L’auteur du commentaire de 110 ne fait qu’enfoncer le clou pour souligner la culpabilité d’Óðinn.

Un premier problème est de comprendre pourquoi le poème rapporte explicitement cette honte. Nous présentons dans http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm les conclusions de Dumézil relatives au choix de Týr comme personne de confiance pouvant convaincre le loup Fenrir que les Æsir n’allaient pas utiliser la magie pour l’enchaîner. Le fait qu’il ait rompu la parole donnée expliquait pourquoi Týr avait perdu sa fonction de ‘Varuna germanique’, celle du dieu juge, chargé de faire appliquer les lois. En tant qu’autre dieu de la fonction royale, Óðinn était donc tout désigné pour succéder à Týr dans cette fonction. Le récit d’Óðinn contenu dans les strophes 103-109 et surtout la 110 nous raconte qu’il a rompu son serment avec Gunnlöð ce qui le disqualifie, de la même façon que Týr, pour la fonction de juge chargé de faire appliquer les lois. La rupture de ce serment n’est donc pas une petite honte anecdotique (comme on tend à l’interpréter habituellement) mais un épisode important pour que les dévots d’Óðinn puissent comprendre l’évolution de leur dieu dans leur mythologie. On comprend alors pourquoi cette fonction a pu glisser vers d’autres dieux comme cela est rapporté dans la référence citée plus haut.

Un second problème est de comprendre pourquoi Óðinn accepte de s’autocritiquer ainsi. Il est évident qu’il n’est pas fier de ces deux histoires, alors pourquoi les rapporter ?

Pour comprendre l’aspect grotesque de ces strophes, il est nécessaire de repenser au Hávamál en entier, en se plaçant du point de vue de son grotesque et en supposant qu’il est impossible qu’Óðinn soit involontairement grotesque, bien entendu – surtout pour un païen qui le considère comme un dieu important !

De ce point de vue, le Hávamál se divise en trois parties.

Première partie. Les strophes 1-102, souvent appelées ‘gnomiques’, où Óðinn prodigue de bons conseils comme s’il ne parlait que de la vie de tous les jours. Rappelez-vous que j’ai contesté sans cesse cette courte vue qui ignore l’aspect magique de la vie.

Les strophes 90-95, que j’ai nommées « Introduction à l’amour », commencent à changer de ton. Par exemple, 90 donne directement dans l’humour en décrivant les qualités de l’homme qui réussit à construire une relation amoureuse durable avec une femme.

Deuxième partie. Ces strophes annoncent la deuxième partie du Hávamál (de ce point de vue du grotesque), c’est-à-dire les strophes 96-137 où Óðinn raconte ses malheurs en amour et donne ensuite une série de conseils d’apparence plus ou moins ridicule à un individu bouffon, nommé Loddfáfnir (ce nom est expliqué dans 111). Cette partie culmine en son centre, avec les strophes 110,111 et 112. Nous venons de voir 110 où Óðinn est accusé de s’être parjuré. Suit immédiatement une grandiloquente strophe 111 qui appelle à l’exaltation mystique sous la houlette d’un sage thulr (un ‘énonceur de maximes’). On ne sait trop si ce thulr est Óðinn ou Loddfáfnir. La strophe 111 se termine en affirmant que nous allons enfin être initiés aux mystères les plus profonds des runes. Suit 112 qui laisse tomber de la bouche du sage thulr cette phrase pleine de solennité : « Ne sors pas dehors la nuit, sauf si tu leitir út staðar ‘tu cherches d’une place dehors’ », dont la signification est, comme disent les dictionnaires en leur pudique Latin, ‘cacare’. L’aspect grotesque de cette phrase n’a échappé à personne et en a choqué plus d’un. Ceci a dû donner à beaucoup de personnes l’envie de dire à Óðinn  : « Mais arrête donc de faire le clown ! » Je vous proposerai d’écouter Óðinn quand il fait le clown plutôt que de vous irriter. Ces clowneries ne sont là que pour arrêter les esprits trop rigides pour être capables de comprendre la magie des runes telle qu’Óðinn désire nous l’enseigner.

Troisième partie. Les strophes 138-165 enseignent explicitement la connaissance runique. On ne peut les comprendre sans les rapprocher des strophes 1-137 ni sans s’amuser aux graves bouffonneries du grand dieu Óðinn. Il dissimule dans le grotesque les règles d’usage des runes.

 

Nous allons maintenant commencer la lecture de cette deuxième partie. Cependant, je ne vous donnerai que quelques pistes pour vous aider à déchiffrer le Mot de Hár : croyez ce que vous voulez !

 

Commentaires d’Evans

 

110

Baugeið – inconnu dans le compte-rendu de Snorri. Les serments jurés sur un anneau sont fréquents dans les sources en Vieux Norrois. Le Landnámabók… affirme qu’un anneau devait se trouver sur l’autel de tout ‘chef de temple’, pour être porté par le goði aux assemblées qu’il présidait; en portait un tout homme ayant des charges légales à accomplir à l’assemblée skyldi ádr eið vinna at þeim baugi, et cf. des allusions similaires dans Eyrbyggja saga ch. 4 and Viga-Glums saga ch. 25… Atlakviða 30 parle de serments jurés at hringi Ullar et la Chronique anglo-saxonne de 876 décrit comment l’armée danoise en Angleterre a juré serment au roi Alfred sur þæim halgan beage. … [(… ‘sur l’anneau sacré’) Cette façon de parler porte à croire que les danois ont juré fidélité au roi Alfred, ce qui est absurde. La Chronique précise qu’ils juraient « de quitter rapidement son royaume ». ]