Hávamál 138-145

 

« Le langage des runes (Rúnatal) »

 

 

***Hávamál 138***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Je suis conscient que j’ai été pendu

à l’arbre tordu par les vents (Yggdrasill)

neuf nuits entières,

blessé par une lance

et offert à Óðinn ,

moi à moi-même,

sur cet arbre

dont personne ne sait

à partir des racines de quoi il s’élève.

 

Explication du dernier vers

 

Le dernier vers doit se lire : « Depuis les racines de quelle chose (inconnue), il se dresse ». À la place de « il se dresse » on pourrait aussi utiliser une image comme « il coule, il court vers le haut ». La lecture usuelle (sauf Dronke) est « sur quelles racines il pousse » qui est sans doute le sens prosaïque de ce vers mais qui ne respecte pas la forme plus mystérieuse utilisée dans le texte. Cette forme, en fait, pose une autre question relative à la mystique d’Yggdrasill : certes Yggdrasill a des racines et on sait bien que les racines de nos arbres s’appuient sur la terre. Sur quoi s’appuient les racines d’Yggdrasill ? Cela personne ne le sait.

Ceci explique clairement la forme hvers (génitif de ‘quoi ? ’, en gras dans la version en Vieux Norrois), reconnue par les experts modernes comme « peu claire » (voir Evans ci-dessous) et qu’ils ont cherché à émender en vain.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

138.

Veit ek, at ek hekk               Suis conscient je, de ce que j’ai été pendu

vindgameiði á                     venté-poteau-arbre sur

nætr allar níu,                     nuits toutes neuf

geiri undaðr                        d’une lance blessé

ok gefinn Óðni,                   et donné à Óðinn ,

sjalfur sjalfum mér,             moi à moi-même,

á þeim meiði                       sur ce ‘poteau’

er manngi veit                     dont personne connait

hvers af rótum renn.           de qui (ou de quoi) par (ou depuis) les racines il s’élève.

 

Traduction de Bellows

 

Bellows 139. [Il a transféré ‘notre’ strophe 165 à la 138ème place dans sa version. À partir de maintenant, toutes les strophes de Bellows sont donc décalées de +1 par rapport aux nôtres. ]

Je pense que j’ai pendu | sur l’arbre venté,

Pendu là pendant neuf nuits pleines;

De la lance j’ai été blessé, | et offert fus-je

A, moi-même à moi-même,

Sur l’arbre dont nul | ne peut jamais connaître

Quelles racines sous lui il fait courir.

[Note139 de Bellows : Avec cette strophe commence la partie la plus confuse du Hovamol: le groupe des 8 strophes précédant le Ljothatal, ou liste de charmes. Certain manuscrits papier donnent un titre à cette strophe : « Le Conte des Runes d’Othin ». Apparemment, les strophes 139, 140 and 142 [donc, ‘nos’ 138, 139 et 141] sont des fragments d’un récit disant comment Othin a obtenu les runes; 141 [notre 140] de façon erronée inséré depuis quelque version de l’histoire de l’hydromel magique (cf. strophes 104-110) [même numérotation que nous]; et les strophes 143, 144, 145, and 146 [… -1] viennent de sources dispersées, toutes, cependant, traitant en général des runes …] [La compréhension de ces strophes, exposée par Evans dans son introduction, tout en restant tout à fait académique, ne fait pas preuve d’un mépris aussi systématique envers notre poème. Voyez l’introduction à 139, ci-dessous, qui en donne une partie. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire, spécial gefa

 

Je traite évidemment ici de gefa dans le contexte de 138, mais ces commentaires nous servirons aussi dans la strophe 157 relative aux relations d’Óðinn avec les pendus.

Le verbe gefa fait son participe passé en gefinn, il signifie ‘donner, permettre, payer, attribuer’. Mais pour bien comprendre son sens, comprendre ce que signifie exactement le fait qu’Óðinn soit « donné à lui-même », il est nécessaire d’examiner son usage dans la langue.

L’expression gefa saman (‘donner ensemble’) signifie se fiancer, c’est-à-dire qu’il s’agit de ‘faire don de soi’. La notion de sacrifice est totalement absente – sauf à voir dans des fiançailles une corvée, ce qui est exagérément pessimiste.

Être épuisé se dit uppgefinn et abandonner s’exprime par gefa upp (comme le to give up anglais).

Être dévoué ou dévot dans un sens spirituel se dit gefinn.

Une terre fertile est dite ‘donnée à l’herbe’ gras-gefinn.

Une personne sujette d’une autre est dite ‘donnée en dessous’ undir-gefinn.

Quelque chose/personne qui n’est pas cédée est dite non-donnée, úgefinn. Une femme libre, non mariée, est dite ‘non-donnée’ úgefinn. Cette négation est très remarquable car on n’imagine pas qu’une femme libre puisse être qualifiée de ‘non sacrifiée’ sauf féminisme exagéré et ce n’est absolument pas le cas des civilisations scandinaves.

Vous voyez que les usages de gefa et de gefinn ne comportent pas la notion de sacrifice. On ne peut pas dire qu’Óðinn se soit ‘sacrifié’ à lui-même : il s’est offert à lui-même.

 

Commentaire sur le reste du vocabulaire

 

Le verbe vita, veit à la première personne de l’indicatif présent, signifie ‘être conscient de, apprendre, connaître, voir’. Le verbe composé vita á signifie ‘prophétiser’.

Le verbe hanga, (sous la forme hekk ici) hékk à la première personne du prétérit singulier, signifie ‘pendre, se faire pendre’. Le sens ‘J’ai été exécuté’ est donc parfaitement possible ici, mais il est certainement entendu en un sens mystique.

Le nom vindgameiði = vindga-meiði = vindugr-meiðr = venté-poteau/poutre. C-V insiste en disant que « Le mot (meiðr) ne peut jamais être utilisé pour un arbre vivant ». Pour une fois, de Vries semble avoir faut une erreur car il donne ‘baum (arbre)’ et il réfère au Vieil Haut Allemand meit, dont il dit qu’il signifie ‘baum’ alors que les dictionnaires correspondants donnent à meit le même sens que le Vieux Norrois meiða, ‘taillader, couper’, jamais ‘baum’. Finalement, Lex. Poet. donne aussi ‘arbor (arbre)’ souvent utilisé pour parler d’Yggdrasill, dont nous espérons pourtant qu’il soit encore vivant.

Tout ceci fait supposer un sens primitif de meiðr est plutôt associé à l’abattage d’un arbre qu’à l’arbre lui-même, comme C-V le note. Il se peut aussi que le « poteau-venté » réfère plutôt à un arbre tordu par les vents qu’à un simple poteau. De plus, Yggdrasill n’est pas un arbre vivant dans notre monde et il est décrit comme étant tourmenté par plusieurs animaux. C’est pourquoi la traduction complète de vindgameiðr me semble être : « Yggdrasill tordu par les vents ».

Le mot undaðr a la forme régulière du participe passé d’un verbe unda donné seulement par de Vries ‘verwunden (blesser)’ alors que C-V et Lex. Poet. ne donnent que undaðr ‘blessé’. Je suppose donc que le verbe unda n’est pas utilisé en Vieux Norrois en dehors de son participe passé. Notez bien qu’Óðinn dit qu’il est « blessé », et non « frappé, transpercé, navré (qui contient le sens de ‘transpercé’) » tous ces sens sous-entendent une action spécifique alors que ‘blessé’ ne fait que constater l’existence d’une blessure.

Le pronom hvers est le génitif masculin ou neutre du pronom interrogatif ‘qui ? ’, il signifie donc ‘de qui ? ’ ou ‘de quoi ? ’.

L’expression af rótum combine la préposition af et le nom rót ici au datif pluriel, rótum. Af est toujours suivi du datif et désigne généralement un mouvement vers l’extérieur de la chose au datif. Cette expression signifie donc « depuis les racines (et vers l’extérieur des racines) » comme je le traduis. Les traductions anglaises le rendent facilement par « from roots » sauf Bellows qui traduit af par « beneath (en-dessous) ».

Le verbe renna signifie ‘courir, s’élever (pour une chose et un végétal), couler (pour une rivière)’.

 

Digression sur Yggdrasill

 

D’abord, notez que le nom de l’arbre du monde ne s’écrit ni Ýggdrasill (avec un ‘y long’) ni Yggdrasil (‘avec un seul ‘l’) en Vieux Norrois, je vous donne donc ici une orthographe peu courante mais exacte.

Il est composé de yggr et de drasill. Le mot drasill (ou drösull) signifie ‘cheval’ en termes poétiques. Le mot yggr n’est pas présent dans C-V qui ne donne que ýgr (féroce), d’où l’orthographe avec un Ý. Mais Lex. Poet. et de Vries lui donnent trois sens. Comme adjectif, il signifie ‘terribilis, vel potius suspectus, malefidus (terrible, ou même suspect, peu sûr)’. Comme substantif, il signifie Óðinn , et proprement ‘ýgr (féroce)’ et aussi ‘metuandus, terribilis (le redoutable, le terrible)’et chez de Vries : ‘furcht, (crainte, terreur)’.

Aucun mythe ne donne décrit la formation d’Yggdrasill que certains supposent en conséquence avoir existé de toute éternité, ce qui contredit trop notre cosmogonie pour être admissible. J’ai donc ‘inventé’ une version de la création d’Yggdrasill qui ne soit pas pure imagination. Elle s’appuie sur les noms, Burr (ou Borr) et Bestla, du couple des dieux de la deuxième génération, donc les parents d’Óðinn , de Vili et de Vé. Excepté leur descendance, ce couple de dieux primitifs a disparu presque totalement de notre mythologie.

               Sens des mots ‘burr’, ‘borr’ et ‘börr

Dans C-V, de Vries et Lex. Poet. le mot burr signifie ‘un fils’. Dans C-V et de Vries, le mot borr signifie ‘un creuseur’ et C-V le signale comme une forme moins correcte de börr. Lex. Poet. donne deux sens à borr : ‘ligni genus (genre d’arbre)’ et ‘filius (fils)’, identique à burr.

Enfin, C-V et de Vries donnent au mot börr le sens ‘une sorte d’arbre, un fils’. Lex. Poet. donne aussi à börr le sens de ‘ligni genus’ mais pas le sens de ‘fils’ : Börr est présenté seulement comme le père d’Óðinn , il s’agit bien encore de Burr ou Borr.

Vous voyez donc que les mots burr, borr et börr entremêlent leur sens et celui de ‘fils’ et de ‘sorte d’arbre’. Que le premier dieu, Buri (ou Búri) ait pour fils un être nommé indifféremment Fils ou Arbre nous conduit déjà à concevoir comme possible le lien entre ce fils-arbre et Yggdrasill.

               Sens du mot ‘bestla

Les trois dictionnaires ne font que signaler Bestla comme mère d’Óðinn et fille de Bölthorn (comme nous le verrons en étudiant 145). De Vries donne l’étymologie de son nom pour sujette à caution mais, par ailleurs le met dans la liste des mots reliés à bast. Ce dernier mot peut signifier un lien, comme en Allemand moderne, mais aussi être la couche interne de l’écorce du tilleul. Nous nommons ‘liber’ cette couche dans laquelle circule la sève.

 

Ainsi, sans que cela soit une preuve incontestable, on peut trouver des liens très forts entre Burr, Bestla et l’arbre. C’est pourquoi je suggère de réinventer un mythe qui aurait été perdu selon lequel le père et la mère de nos dieux se seraient transformés en un arbre cosmique, notre Yggdrasill.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Il me semble capital de bien comprendre que cette strophe décrit quatre ‘héros’.

 

Les héros principaux’

 

Les deux principaux sont Óðinn et Yggdrasill, et les deux secondaires sont la lance et les runes. Le sjalfur sjalfum mér d’Óðinn a impressionné tout le monde et surtout les chrétiens qui ont dû reconnaître là le sort de leur dieu, à ceci près que le leur s’est sacrifié pour eux, au moins ainsi croient-ils, alors que le nôtre s’est sacrifié pour lui-même, au moins le croyons-nous. Remarquez quand même que la strophe contient neuf vers, cinq sont consacrés à Óðinn et quatre à Yggdrasill.

Ce n’est pas à n’importe quel poteau-arbre qu’Óðinn a été accroché, mais à l’être qui s’appuie sur un mystère insondable (un hvert, un ‘quoi ? ’ comme il dit) et dont la collaboration a été nécessaire pour qu’il fût capable de saisir les runes et leur sens.

Óðinn est devenu le dieu des pendus et on a naturellement tendance à se le représenter accroché ainsi à Yggdrasill. Il pouvait être pendu par le cou ou par les pieds, et les deux formes de supplice semblent avoir été utilisées. J’aurais tendance à voir là plutôt une forme de la coutume sibérienne de laisser les cadavres pourrir sur une plateforme en plein air avant d’inhumer leur squelette*. Ceci donne du poids aux remarques d’Oleus Magnus**, dont le témoignage datant de 1555 est souvent sommairement rejeté par les érudits.

« … de sorte que leurs rois et princes puissent soit devenir des dieux, soit être élevés au rang de déités, de nombreuses nations brûlaient leurs corps dans le feu ou les suspendait avec des rites solennels dans les forêts et les bosquets par une chaîne d’or … »

« L’homme pour lequel la chance s’était présentée qu’il fut immolé était plongé vivant dans une source … s’il faisait rapidement sa dernière inhalation (sic), les prêtres proclamaient que le sacrifice votif avait été favorable, le transportaient rapidement dans un bosquet voisin et le suspendaient, affirmant qu’il avait été transporté dans l’assemblée des dieux. »

La chair pourrissante en plein air de certains sujets était donc réputée être le chemin ‘royal’ vers la divinité.

En fin de compte, trois hypothèses peuvent servir à justifier la connaissance associée aux pendus. L’une est le fait d’être pendu (par le cou), la deuxième, si le sujet est pendu par les pieds, est constituée par cette inversion à la normalité***et la troisième est liée au fait que leur chairs pourrissent en plein air sur la potence. Du fait des coutumes sibériennes, je préfère la troisième hypothèse et ma vision d’Óðinn ‘pendu sur Yggdrasill’ (notez que le ‘sur’ (á meiði) peut désigner aussi un corps suspendu dans ou à l’arbre ou même déposé sur) est celle d’un corps déposé sur les branches de l’arbre, et laissé à pourrir en plein air.

 

[Note linguistique. La façon de parler anglaise, « to hang on the gallows » peut permettre de soulever une objection à ma ‘théorie’ du á : ce serait simplement la façon de parler en Vieux Norrois. À mon sens, cette façon de parler anglaise est héritée du Vieux Norrois et donc peut très bien avoir trouvé sa source dans une façon de décrire les ‘pendus’ sacrificiels, plus ‘posés sur’ que ‘pendus à’. ]

 

Notez aussi que, dans la plupart des civilisations, on laisse les pendus pourrir sur place, « pour l’exemple » dit-on rationnellement. Ainsi, l’importance de laisser pourrir le cadavre en plein air a été respectée, disons, pour diverses raisons.

Nous devons maintenant attendre une information capitale donnée par la strophe 158 pour pouvoir continuer cette discussion qui reprendra alors. Il est d’ores et déjà clair pour moi que la présente strophe suggère fortement qu’Óðinn n’ait pas été pendu par le cou mais plutôt accroché, suspendu dans les branches d’Yggdrasill. Notez aussi que mes raisons pour croire cela n’ont rien à voir avec des considérations matérielles sur la possibilité pour une ‘personne’ de survivre à une pendaison par le cou de plusieurs jours.

 

* Pour plus de précisions, je vous conseille de consulter le travail archéologique réalisé par Éric Crubézy et Anatoly Alexeev, Chamane, Errance 2007. Notez que la chamane en question est une exception, elle a été momifiée et conservée par le froid.

** Il n’y a hélas pas d’édition complète en Français. Celle de Boyer est très incomplète et ignore les détails typiques du paganisme. J’utilise la belle édition anglaise, magnifiquement annotée, de P. G. Foote, Oleus Magnus, Hakluyt Society, 1996-1998. Les phrases citées ici se trouvent dans le livre 3, chapitres 1 et 7.

***Voyez Jere Fleck, « Óðinn’s Self-Sacrifice – A New Interpretation : I : The Ritual Inversion », in Scandinavian Studies, 1971, Vol. 43, n° 2, pp. 119-42.

 

Du deuxième ‘héros’, cette strophe dit qu’il est ‘venté’ et utilise deux fois le mot meiðr (un poteau, une poutre) pour le désigner. Il ne peut pas s’agir d’un arrangement poétique destiné à respecter les allitérations et donc la strophe est construite pour prendre en compte ce mot. Ceci nous pousse vers deux idées. L’une est la vision de ces arbres de montagne ou de bord de mer qui sont complètement tordus par le vent, qui offrent un spectacle qui évoque la souffrance, mais qui prospèrent fort bien dans cet environnement difficile. L’autre est celle d’un bel arbre coupé et dont le tronc a servi à faire un mât ou une poutre. Yggdrasill est donc tout cela à la fois, avec cette différence qu’il n’a pas été ‘coupé’ mais placé en position d’axe de l’univers par des forces colossales qui dépassent notre imagination.

On ne sait pas sur quelles autres ‘racines’ ses racines prennent appui. Le vocabulaire moderne dispose de mots qui n’expliquent pas grand-chose de plus mais dont le sens a été quantifié grâce aux découvertes mathématiques de Newton, et que l’on appelle les ‘forces de gravitation’. Elles font aussi abondamment délirer les astrophysiciens en mal de publicité. Il est toutefois remarquable que notre mythologie se soit rendu compte de la nécessité d’une force inimaginable qui définisse ce qu’est le bas et le haut pour les humains. On voit bien ici que la civilisation germanique était, tout comme de nombreuses autres civilisations primitives, une civilisation de plusieurs forces naturelles, parmi lesquelles l’arbre. Les huit runes de la deuxième famille nous donnent d’ailleurs une sorte de liste des forces primordiales que l’on résumer par Grêle et Soleil (Hagala et Sowelo), Nécessité et Animal Sauvage (Naudiz et Algiz), Glace et Tempête (Isaz et Pertho), Bourgeonnements et Arbre (Jeran et Ihwaz).

 

Les héros secondaires, la lance et les runes

 

Rien ne permet de deviner quelle est la main qui a tenu la lance ni la façon dont la blessure a été infligée à Óðinn. Ceci nous permet de croire en la possibilité qu’il se soit blessé lui-même afin que « le sang coule » afin de l’offrir comme une nourriture spirituelle pour l’arbre, lui Óðinn à qui (cf. 139) nul n’apporte de réconfort. Cette lance est un symbole de ses facultés guerrières et il est plausible qu’il ait choisi de s’en servir pour s’infliger une blessure, une attitude partagée par des milliers de mystiques en quête d’illumination, y compris de nombreux païens et chrétiens, tous d’accord sur ce sujet. Vous trouverez dans les commentaires de la strophe 157 une longue note sur le rôle de la lance dans le fait d’être ‘offert’, et non ‘sacrifié’ à Óðinn. Ceci éclaircira l’importance du fait que Óðinn ait été blessé par lui-même par une lance.

On continuant sur l’idée que « le sang a coulé », il a alors coulé ‘vers le bas’ sur la substance mystique équivalente à la terre dans le monde des esprits. La strophe suivante nous dira qu’Óðinn « regarde vers le bas » pour « prendre-comprendre-apprendre les runes vers le haut ». On saisit bien qu’il s’agit d’un mouvement en direction inverse de celui du sang qui a coulé. Óðinn est en position moyenne, ni chthonienne ni vraiment céleste. Il peut ramasser les runes à terre, là où son sang a touché la terre et il descend (la descente est importante, et non la façon dont elle est effectuée) pour ramasser les runes qui sont donc bien de nature chthonienne : elles sortent de terre pour s’offrir à Óðinn comme résultat et récompense de sa souffrance et du don de son sang.

 

Commentaires d’Evans

 

138.

2 vindga - un adjectif vindugr (évidemment, ici, ‘vent-soufflé’, [‘battu par les vents’]) est par ailleurs seulement connu en Islandais moderne, mais il n’apparaît pas suspect; les objections élaborées de …sont trop gentilles.

7-9 montre une forte ressemblance au Fjölsvinnsmál

20: Mímameiðr hann heitir / en þat manngi veit / af hverjum rótum renn; quelques universitaires … soutiennent qu’ils ont été empruntés là. Hvers peut être émendé en hverjum, car il n’est pas clair dans la forme présente; Finnur Jónsson pense qu’il faut comprendre trés [de l’arbre] [que hevrs représente trés] (ce qui, comme il le dit lui-même, ‘complètement illogique’), … comprend kyns [de la merveille ou de la famille].

 

 

***Hávamál 139***

 

Introduction d’Evans aux strophes 139-141

 

« Pourquoi de Óðinn a-t-il jeûné dans l'arbre de cette façon ? Les raisons en sont expliquées dans 139-141. Ces strophes décrivent évidemment son acquisition de la sagesse occulte par des disciplines ascétiques imposées à soi-même : par son extase en une transe, il gagne la compréhension des profondeurs cachées de la nature et atteint la maîtrise des runes et de la poésie. La notion fondamentale est que s’imposer à soi-même des privations et des tourments, si on continue assez longtemps, va induire un état visionnaire exalté dans lequel le voyant dépasse les limites prosaïques du temps et de l'espace et qu’il lui est accordé une révélation des secrets cachés de l'univers … Il est probable qu'on a pensé que de telles mortifications amenaient les voyants à la frontière précise entre vie et mort, ou même de l’emmener, au moyen de sa propre mort symbolique, tout droit au monde des morts. C'était là où la sagesse occulte devait être acquise : dans le Vafþrúðnismál 43 le géant Vafþrúðnir explique qu'il a appris tout du destin des dieux, des secrets des géants et de tous les dieux, dans ses voyages parmi les ‘neuf mondes’ souterrains habités par les morts et, comme nous l’avons déjà noté, on dit qu’Óðinn était capable de réveiller les pendus et de discuter avec eux, sans doute pour apprendre leurs secrets. Un vers du poète Bjarni Kolbeinsson semble impliquer l’existence d’une légende selon laquelle Óðinn aurait acquis l’art de la poésie ainsi: öllungis namk eigi Yggjar feng und hanga: ‘Je n’ai pas appris l’art de la poésie sous le corps d’un pendu’ (impliquant que quelqu’un d’autre (Óðinn? ) [ou tout autre personne] l’a fait), Jómvíkinga drápa 2 (Skjaldedigtning II B p. 1). »

[La traduction mot à mot de ce vers est : [complètement appris-je non (Je n’ai pas appris du tout) de Yggr (de Óðinn) la proie (la proie d’Óðinn = l’hydromel de la poésie) en-dessous (suivi de l’acc. quand impliquant un mouvement, ceci signifie ‘en me rendant en dessous) des cadavres de pendus (acc. plur. ). Ce vers dit de façon non ambiguë que l’art de la poésie peut s’apprendre sous les cadavres de pendus. Par ailleurs notre mythologie est aussi très claire sur ce point : ce n’est pas ainsi qu’Óðinn a appris à être un poète inspiré. J’avoue que je suis stupéfait qu’un lettré comme Evans puisse ne rien comprendre à ce point de ce vers en effet révélateur de comportements restés secrets parmi les disciples d’Óðinn , et non pas d’Óðinn lui-même. Notez aussi que Bjarni fut un évêque et qu’il allait certainement nier avoir participé à de telles pratiques païennes. ] »

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

(Ni) avec une miche de pain il (ne) me réconfortèrent

ni avec un cor à boire,

j’observais vers le bas,

je ramassais les runes (je saisis les runes en les montant à moi),

hurlant je les saisis,

ensuite, je tombais à nouveau.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

139

Við hleifi mik sældu            Avec une miche moi réconfortèrent

né við hornigi,                    ni avec un cor à boire,

nýsta ek niðr,                      observais je en bas

nam ek upp rúnar,              ai saisi je vers le haut les runes

æpandi nam,                       hurlant je saisis,

fell ek aftr þaðan.                tombais je à nouveau de là/ensuite.

 

Traduction de Bellows

 

Personne ne me fit plaisir | d’une miche ou d’une corne,

Et en bas je regardais;

Je ramassais les runes, | hurlant je les ramassai,

Et immédiatement je retombai.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe nema signifie ‘attraper, prendre, apprendre’. Ce vers sonne en Vieux Norrois presque comme en Français : « j’ai saisi les runes » c’est-à-dire « je les ai attrapées et apprises (comprises) ». L’expression nema upp est utilisée pour décrire le mouvement du bas vers le haut qu’on effectue quand on ramasse quelque chose au sol.

Le verbe æpa veut dire ‘crier, hurler’. Il est donné sous la forme œpa par de Vries, avec le même sens. La forme æpandi est celle d’un participe présent qui peut qualifier ‘ek’ c’est-à-dire être un nominatif singulier. Un des sérieux tenants (Fleck, cité plus haut) de la pendaison par les pieds suppose une émendation en æpanda pour qu’il qualifie les runes, rúnar, (rún est un substantif féminin, et leur proposition n’aurait de sens que si ce mot était du genre masculin) qui est ici un accusatif féminin pluriel. Il se trouve que la déclinaison régulière de l’accusatif féminin pluriel de æpandi est encore æpandi si bien que cette émendation ne fait que troubler les esprits. Évidemment, æpandi pourrait très bien, d’un point de vue grammatical qualifier les runes qui seraient alors ‘hurlantes’.

L’adverbe aptr ou aftr signifie ‘à nouveau, en arrière’.

L’adverbe þaðan signifie ‘de là, désormais’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe décrit en plus de détails comment Óðinn a reçu les runes. Après une période de jeûne de neuf jours, son initiation-supplice a pris fin. Il a alors regardé vers le bas et ramassé les runes en les amenant à lui, ‘vers le haut’. Cette description ne peut pas s’accorder avec la description prosaïque d’une personne pendue par le cou et elle est utilisée par ceux qui soutiennent qu’il a été pendu par les pieds.

Comme je l’ai signalé plus tôt, il n’est pas besoin de modifier le texte pour lire que ce sont les runes qui sont hurlantes, une interprétation qui veut absolument pousser à l’extrême le parallèle entre les runes et la mandragore, ‘bien connue’ pour croître sous les pendus et qui est censée hurler quand on l’arrache. Que les runes soient ‘hurlantes’ n’est confirmé nulle part ailleurs dans notre mythologie, alors que Óðinn est présenté plusieurs fois comme associé à une parole intense comme le montrent quelques-uns de ses noms, par exemple, Göllni et Göllungr (le hurleur) ou Thundr (le tonitruant). C’est pourquoi, il me semble infiniment plus probable que ce soit Óðinn qui ait ramassé les runes en hurlant … de douleur, de triomphe, de soulagement les raisons ne lui manquaient pas.

 

Commentaires d’Evans

139

Si cette strophe est considérée comme écrite en ljóðaháttr, l’alliteration du dernier vers est manquante, et … a émendé þatan.. to ofan. Mais la strophe est en fait clairement en fornyrðislag

 

 

***Hávamál 140***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Neuf puissants chants

j’ai saisis venant du fameux fils

de Böl-þorn (Mauvaise-épine), père de Bestla,

et j’ai obtenu une grande gorgée du précieux hydromel

versé-aspergé depuis Esprit-agitateur.

 

Explications

 

Sens prosaïque.

Le fameux fils de Bölþorn m’a laissé saisir (m’approprier physiquement) neuf puissants chants. Il était le père de Bestla, ma mère et j’ai pu boire une gorgée du précieux hydromel versé depuis Óðrœrir (ce qui m’a conféré le pouvoir d’être poète). [Dans la ‘Digression sur Yggdrasill’, s. 138, j’ai expliqué le sens des noms de Burr et Bestla et leur lien avec Yggdrasill. ]

 

Sens mystique.

Pour mieux vous expliquer comment utiliser les runes, je dois maintenant revenir sur quelques détails de ma naissance.

Je suis né de Bestla, fille d’un géant à la magie très puissante et agressive appelé Mauvaise-épine. Selon l’antique tradition, j’ai été aspergé de liquide peu après ma naissance et ma famille m’a nommé Óðinn, le furieux. Dans mon cas, le liquide qui m’a éclaboussé était celui que contient le vase Intelligence-agitateur et mon intelligence s’est éveillée.

Mon oncle maternel a veillé sur moi et m’a fait, pour marquer ma naissance, cadeau de neuf chants qui appartiennent à la magie des géants et qui me permettent de combiner les runes pour exploiter leur magie.

Vous verrez bientôt que je vous présente, moi, 18 chants magiques qui complètent en double les chants que m’a offerts le fameux frère de ma mère.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

140.

Fimbulljóð níu                                Puissants-chants neufs

nam ek af inum frægja syni            saisis je de (depuis) lui-le fameux fils

Bölþorns, Bestlu föður,                   de Mauvaise-épine, de Bestla le père,

ok ek drykk of gat                           et je un trait-de-boisson obtins

ins dýra mjaðar,                             lui-le précieux hydromel

ausin Óðreri.                                  versé-aspergé depuis Esprit-agitateur.

 

Traduction de Bellows

 

Neuf puissants chants | j’obtins du fils

de Bolthorn, père de Bestla;

Et j’obtins de boire | du charmant hydromel

Versé depuis Othrörir.

 

[Note 141 de Belows : cette strophe, qui interrompt ainsi le récit de Othin gagnant les runes, paraît être une interpolation. Le sens de la strophe est des plus obscurs …] [Obscure et inopportune, Belows a bien raison de juger ainsi cette strophe, du moins dans son sens prosaïque, le seul qu’il accepte de voir. ]

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Bölþorn signifie Böl-þorn = le mauvais – épine.

Le verbe ausa, ici ausinn au participe passé, signifie ‘asperger’. Ce verbe peut être utilisé pour désigner des actions prosaïques, comme ‘couvrir (de poussière)’, mais il a aussi un sens cérémoniel. Les enfants étaient ‘aspergés d’eau’ puis nommés par leurs parents à l’époque païenne. C’était une cérémonie strictement familiale. On n’en connait pas d’autre détail, mais il est probable que c’était la cérémonie par laquelle l’enfant était accepté par la famille, et devenait soumis aux devoirs et investi des droits d’un humain libre. Dans l’antiquité romaine, la cérémonie de purification par l’eau était faite sur des adultes par un magistrat, c’est ce qu’on appelle une lustration. Dans la culture chrétienne, cela ressemble beaucoup à un baptême, il faut donc bien distinguer cette ‘aspersion païenne germanique’ de la lustration romaine et du baptême chrétien et c’est pourquoi je vous propose de l’appeler une aspersion, comme les sagas le disent : « l’enfant fut aspergé d’eau ».

Le vaisseau contenant l’hydromel de la poésie est appelé Óðrœrir (ici orthographié Óðrerir). Il fait Óðrœri à l’accusatif et au datif, ici sans doute un datif. Ce nom propre est composé óðr-hrœrir = ‘intelligence-agitateur’. En tant que substantif óðr ‘intelligence, esprit’ c’est comme adjectif qu’il signifie ‘furieux’. Ici, furieux et intelligent ne s’opposent pas comme il le font maintenant car nous avons pris l’habitude de confondre colère et fureur.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe semble, comme les experts le remarquent, un peu hors du contexte des autres qui l’entourent. Dans mon ‘explication’ vous avez vu que j’explique ce décalage par une sorte de parenthèse qu’ouvre d’Óðinn pour nous apporter quelques précisions sur les circonstances de son aspersion à la naissance. Bien entendu, cette hypothèse suppose qu’Óðrœrir ait existé avant la naissance d’Óðinn c’est-à-dire qu’il y ait eu un Óðrœrir primitif ou bien, pour concilier toutes les versions de notre mythologie, que le lait d’Auðumla soit ici appelé Óðrœrir parce qu’il avait aussi des propriétés magiques.

Que l’oncle d’Óðinn ait été chargé de son éducation et lui ait enseigné des ‘connaissances’, c’est-à-dire la magie, confirme l’importance bien connue des oncles dans la civilisation germanique antique. Ces neuf chants sont issus de la connaissance des géants, souvent qualifiés de « très instruits » dans les Eddas. Nous verrons avec la strophe 143 que le géant qui a apporté la connaissance des runes à son peuple est nommé Ásviðr (l’arbre de l’Ase) ce qui fait évidemment allusion à Yggdrasill, et qui semble donc un bon candidat pour désigner l’oncle d’Óðinn.

La strophe 143 est aussi traitée de déconnectée des autres, ce dont notre ‘Sens mystique’ ci-dessus conteste. Ceci nous montre que la cohérence profonde du Rúnatal est observable seulement dans une interprétation magique du poème.

Encore dans mon ‘Explication’, vous avez vu que je considère cette strophe comme une annonce des dix-huit chants qu’Óðinn va nous livrer dans les dernières strophes du poème : elle apporte une cohérence entre le Rúnatal et le Ljódatal.

 

Commentaires d’Evans

 

140

          3 Bestla était la mère d’Óðinn. … Le nom de son père est donné comme Bölþorn (sic) dans l’Edda en Prose de Snorri. [La présente strophe nous fournit exactement le même nom, et donc Evans aurait dû dire « donné aussi dans l’Edda … ». Le ‘sic’ est incompréhensible aux français pour qui le sexe masculin en érection n’est jamais appelé une « épine »] Qui est son fils (c. à d. l’oncle d’Óðinn) n’est pas rapporté.

          6 ausinn Óðreri est difficile à comprendre. Ausa signifie communément ‘asperger’, ce qui est aspergeant est au datif (p. ex. ausa barn vatni) [asperger le bébé (acc. ) avec de l’eau (dat. )] [… et son nominatif et accusatif masculin est ausinn, tous les autres cas sont différents. ]. Nous pouvons ainsi considérer ausinn ici comme un nominatif en accord avec ek, et Óðreri comme référant à l’hydromel (comme apparemment dans 107). [On est]… est obligé d’expliquer ausinn comme ‘humidifié (à l’intérieur)’. Ceci ne semble pas plausible, mais la seule alternative est de prendre ausinn comme un accusatif modifiant drykk [qui est à l’accusatif, en effet], donnant le sens de ‘servi avec une cuiller depuis (le contenant) Óðrerir’ (ainsi Finnur Jónsson). Une telle construction ablative avec ausa n’a aucun parallèle. [… peut-être sans parallèle mais rendant parfaitement le sens. Ma propre réaction a été moins complexe, j’ai vu ici une construction impersonnelle comme en Français : « J’ai été aspergé par l’usage d’Óðrerir, conservant les deux sens possibles de ausinn : asperger-verser et les deux sens possibles de Óðrœrir, contenant et contenu. »]

 

 

***Hávamál 141***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Alors, je devins véritablement créatif

et empli de connaissances

et je grandis et prospérai,

une parole, hors de ma parole,

cherchait l’aide d’une parole.

[un mot cherchait un mot hors de mon mot]

une action, hors de mon action,

cherchait l’aide d’une action.

 

Explication en prose

 

Il faut comprendre que « chacune de mes paroles/actions cherchait dans une de mes paroles/actions une l’aide à mes paroles/actions. » Ceci se comprend mieux en l’introduisant de façon négative : « Aucune de mes paroles/actions n’entravait ma/mon parole/action par d’autres paroles/actions, au contraire elles s’entraidaient toutes. »

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

141.

Þá nam ek frævask             Alors, je devins fertile

ok fróðr vera                       et plein de connaissance je fus

ok vaxa ok vel hafask,         et je grandis et prospérai,

orð mér af orði                   un mot à moi hors d’un mot

orðs leitaði,                         un mot cherchait,

verk mér af verki                 une action à moi hors d’une action

verks leitaði.                       une action cherchait.

 

Traduction de Bellows

 

Alors j’ai commencé à prospérer, | et à acquérir la sagesse,

J’ai grandi et me sentais bien;

Chaque mot me conduisait | à un autre mot,

Chaque action à une autre action.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe frjóva, ici sous la forme fræva, signifie ‘fleurir’ et sa forme réflexive signifie ‘être fertile’.

Le verbe leita fait sa forme régulière leitaði au prétérit : ‘il a cherché’. Il est suivi du génitif donc orð leitaði orðs, signifie ‘un mot a cherché un mot’. Métaphoriquement, son sens est de ‘chercher de l’aide’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La façon la plus prosaïque d’interpréter ces deux vers est de comprendre l’évidence, c’est à dire que ce sont les mots et les actions utilisés antérieurement qui décident des mots et des actions à venir. Mais il faut prendre en compte deux faits. Premièrement, Óðinn déclare dans le premier vers de 141 que c’est en devenant créatif qu’il a acquis ce pouvoir sur les ‘mots’ et les actions. Deuxièmement, un orð (mot) n’a pris que tardivement le sens de ‘mot grammatical’ et a longtemps été utilisé comme une opinion exprimée par une courte phrase comme en français : « avoir son mot à dire ». Ainsi, on peut comprendre comment Óðinn est devenu capable d’inventer de nouvelles façons de décrire et d’agir sur son environnement à partir des connaissances qu’il possédait déjà.

Ceci est une forme de ‘conscience pour l’activité’ où les mots eux-mêmes agissent sur d’autres mots pour créer une nouvelle ‘conscience’ à partir de ces mots nouveaux. Bien entendu, la ‘soif des connaissances’ de la s. 63 est aussi présente.

 

Cette strophe est une continuation directe de 140 en ceci qu’elle nous explique comment Óðinn bébé a grandi après avoir reçu son aspersion et le cadeau de naissance de son oncle.

Ainsi, la strophe 141 nous explique comment Óðinn a obtenu un destin harmonieux, selon lequel son esprit est fertile et sa vie est prospère. La ‘recette’ est donnée par les 4 derniers vers : celui dont les actions et les paroles s’entrecroisent sans jamais se gêner dans une évolution harmonieuse, obtient une destinée harmonieuse, comme celle décrite dans les trois premiers vers. La façon dont fonctionnent et s’agencent ces deux capacités détermine les destinées chaotiques – dites malheureuses – et les destinées harmonieuses –dites heureuses.

 

Cette strophe éclaire aussi d’un nouveau jour les strophes 17 et 18 de Völuspá qui présentent un petit mystère peu commenté.

Dans Völuspá 17, quand les dieux trouvent Ask et Embla, et avant qu’ils ne leurs confèrent la vie, ceux-ci sont décrits comme étant lítt megandi et ørlöglausa.

Le verbe mega (ici au participe présent, signifie ‘avoir la force de faire’ (C-V. ), ‘vermögen (pouvoir faire)’ (de Vries) et ‘posse (être capable de)’ (Lex. Poet. ). Son participe présent, megandi a pris le sens courant de ‘puissant, fort’ mais comme vous le voyez dans les sens donnés par les dictionnaires, il serait mieux rendu, dans les textes anciens, par ‘ayant capacité d’agir’. L’adverbe lítt signifie ‘peu’ mais avec une nuance assez péjorative de ‘incapable de’. On traduira donc lítt megandi par ‘incapable d’agir’.

Le mot ørlag signifie (de Vries) ‘fermeture, fin’ et son pluriel, ørlög, prend le sens de ‘destinée, mort, combat’. Lex. Poet. ne signale que le sens ‘fata (les destins)’. Être ørlöglaus signifie donc essentiellement être sans destinée. [Parenthèse : les Nornes, et spécialement celle appelée Urðr, sont responsables de l’ørlög du monde. Le nom Urðr se retrouve dans le mot anglo-saxon pour désigner l’ørlög : wyrd, beaucoup utilisé par certains nordisants sous l’influence des anglophones. ]. Ce petit mystère vient de ce que lorsque les dieux donnent leur vie et leur humanité à Ask et Embla, ce qui est décrit dans la strophe 18, aucun de leurs dons ne comporte explicitement ni megin ni ørlög. Ils leurs donnent önd, óðr et lá : le souffle, l’intelligence et la mer (= le sang en poésie). Le souffle est associé à la parole et l’intelligence et le sang à l’activité, si bien que les humains ont ce qu’il faut pour se construire eux-mêmes une façon d’agir et une de parler, et donc une destinée, en accord avec la façon dont Óðinn construit sa destinée dans la strophe 141.

Pour comprendre sjalfr sjalfum mér

La sagesse d’ Óðinn

 

Pour mieux comprendre ce qu’est la sagesse d’Óðinn, il ne faut pas se contenter de réfléchir à une seule strophe du Hávamál à la fois, mais lier plusieurs strophes qu’on repère facilement car elles sont toutes un peu obscures au bon sens issu de notre civilisation moderne.

Ci-dessous, je donne la partie de la strophe qui exprime l’idée forte en Vieux Norrois avec la traduction en français et entre parenthèses. Bien entendu, rien ne vous empêche lire les commentaires qui se trouvent après chacune des strophes ci-dessous.

 

La sagesse d’ Óðinn se découvre à l’aide de quatre recommendations données dans diverses strophes du Hávamál. Je les ai appelées :

Règles de la réflexion active,

Reconnaître l’absence de réflexion,

Règles de l’amitié-alliance

Óðinn est l’ami-allié des humains

 

Règles de la réflexion active

 

Strophe 18. sá er vitandi er vits (qui est ‘ayant conscience’ va-vers la conscience’). Note : le ‘va-vers’ rend le ‘til’ (vers, en direction de)  implicite qui a commandé le génitif de ‘vits’. Décrit un individu qui a une solide expérience de la vie. Évoque l’introspection pendant laquelle un individu explore sa propre conscience.

 

Strophe 63. Fregna ok segja [sá er vill heitinn horsk] (questionner et dire [qui veut être appelé sage]). Il se rend compte de ce qu’il sait (il va le dire aux autres) et de ce qu’il ne sait pas (il va le demander aux autres).

 

Strophe 141. orð (verk) mér af orði (verki) orðs (verks) leitaði (un mot (action), hors de mon mot (action) cherchait un mot (action)). Il sait s’écouter et comprendre ses paroles et ses actions. Sa compréhension le conduit à chercher et trouver des paroles et des actions nouvelles.

 

Reconnaître l’absence de réflexion

 

Strophe 27. veit-a maðr hinn er vettki veit (Cet homme ne sait pas qu’il ne sait rien). Une sorte de contraire de celui de la s. 18: il n’a pas su se servir de sa conscience pour se rendre compte qu’il ne sait rien.

 

Strophe 28. er fregna kann ok segja it sama (celui qui peut questionner et dire, les deux à la fois). Une sorte d’inverse de 63. Dans 28 c’est ironique: il fait les questions et les réponses mais personne ne croit ce qu’il dit, et il ne s’en rend pas compte.

 

Règles de l’amitié-alliance

 

Strophe 43. Vin sínum skal maðr vinr vera, þeim ok þess vin;… en óvinar síns engi vinar vinr vera. (De son ami(-allié) sera l’humain et de lui et de l’ami de lui; … mais de son non-ami, il ne doit pas être l’ami de l’ami.) Règle quasi mathématique de l’amitié-alliance: l’ami de mon ami doit être mon ami aussi. L’ami de mon ami- ne peut pas être mon ennemi (sinon l’amitié s’effondre). Ceci s’appelle en mathématiques une relation de transitivité.

 

Strophe 41. viðurgefendr ok endrgefendr (‘en-retour’-donnants et re-donnants). Note : la notion d’amitié sentimentale uniquement n’existe pas : un ami est toujours aussi un allié. Il s’agit des amis-alliés et de la règle pour faire durer une amitié. Il donne en retour d’un don et n’hésite pas à donner plusieurs fois à son ou ses amis-alliés.

 

Óðinn est l’ami-allié des humains

 

Strophe 111. sá ek ok þagðak, sá ek ok hugðak, hlýdda ek á manna mál (j’ai vu et j’ai été silencieux, j’ai vu et j’ai pensé, j’ai prêté oreille à la parole des humains). Lié à 63. Selon mon interprétation (opposée à celle des universitaires) Óðinn se met à l’écoute des humains. Il est un sage donc il sait dire mais il sait aussi ‘questionner’ en silence, c. à d. écouter les autres.

 

Et, pour chapeauter le tout, ce que nous apporte la strophe 138 : « gefinn Óðni, sjalfr sjalfum mér » (donné [offert] à Óðinn, moi à moi-même)

 

Règle de la foi active

 

Nous reconnaissons ici une formulation à la ‘vitandi er vits’ où l’individu central est l’objet de sa propre attention et des ses propres actions. Qu’est ce que cette formule un peu tordue peut bien vouloir signifier ?

Dans le contexte d’une civilisation christocentrée, on reconnaîtra immédiatement tous les mystiques chrétiens qui se sont offerts au Christ et, pourquoi pas, une « évidente influence chrétienne ». Mais nous sommes dans une civilisation d’une religion des ancêtres qui se fonde sur ce qu’on appelle (souvent) péjorativement une évhémérisation, c’est-à-dire dans laquelle les dieux sont des grands ancêtres particulièrement illustres. ‘Mes’ dieux sont des sortes d’arrières… arrières grands parents dont mes grands parents sont un exemple pour moi. Pourquoi devrais-je m’offrir à eux ?

D’autre part, et même pour ceux qui sont restés christocentrés, les règles suggérées par Óðinn dans les strophes citées au-dessus sont bien de la nature d’un conseil amical et non d’une obligation imposée. C’est pourquoi, même eux devraient comprendre que cette strophe 138 nous fournit une règle primordiale pour ‘saisir’ les runes et saisir les runes est le premier pas en direction de la foi des anciens norrois. Ils nous disent : « Mon cher, ma chère arrière… arrière petit fils ou petite fille, pour saisir les runes il te faut avoir suffisamment de foi en toi pour devenir capable de t’offrir à toi-même. Si tu ne vois pas tout de suite ce que cela signifie pour toi, il te faut y consacrer tes réflexions et ne jamais oublier que tu as besoin d’amis-alliés pour tenir le coup pendant ta recherche ».

‘Saisir’ les runes est le premier pas en direction de la foi des anciens norrois.

 

 

Cette foi est active parce que « s’offrir à soi-même » est une action qui peut même s’effectuer en des années et qu’elle utilise les règles de la réflexion active définies dans les commentaires de la s. 18. Elle se différencie d’une foi plus passive, moins ‘intello’, c’est vrai, révélée par une sorte de miracle et non obtenue par un travail opiniâtre.

 

 

***Hávamál 142***

 

Explication en prose

 

[En fait, le mot à mot dans lequel j’ai introduit les divers sens possibles de chacun des mots polysémiques demande un commentaire, mais pas d’explication particulière. ]

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

142.

Rúnar munt þú finna          Les runes vas-tu rencontrer/découvrir/percevoir

ok ráðna stafi,                     et les interprétées runes gravées (sur un bâton),

mjök stóra stafi,                  très puissantes/brutales runes gravées

mjök stinna stafi,                 très fortes/raides runes gravées

er fáði fimbulþulr                que colora/obtint le grand sage-conteur

ok gerðu ginnregin             et firent/préparèrent les suprêmes puissances-créatrices

ok reist Hroftr rögna.         et que gratta/découpa le Hroptr des puissances/dieux.

                                           [Hroptr = héraut des vérités inavouées, un nom classique attribué à Óðinn. ]

 

Traduction de Bellows

 

Des runes tu trouveras, | et des signes désastreux/fatidiques,

Que le roi des chanteurs a colorés,

Et que les puissants dieux ont faits;

Pleinement forts, ces signes, | pleinement puissants ces signes

Que le souverain des dieux a écrits.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe ráða signifie ‘conseiller, consulter, déterminer, gouverner, expliquer, punir, interpréter’. On donne habituellement le sens de ‘déterminé, résolu’ à son participe passé, ráðinn qui fait régulièrement son accusatif masculin pluriel en ráðna.

Le mot stafr a déjà été rencontré et expliqué aux strophes 8, 29 et 52 où les traducteurs font montre de trésors d’ingéniosité pour ne pas le traduire par un sens faisant allusion à la magie. Ici, la magie est trop indiscutable pour qu’on puisse dissimuler leur contenu aux lecteurs, même en traduisant stafr par ‘signe, table, symbole, bâton’. Je le traduis donc par ‘runes gravées sur un bâton’, en abrégé ‘runes gravées’.

Le verbe fait fáði à la troisième personne du singulier du prétérit. Comme d’habitude, on lui attribue de multiples sens, voyez les commentaires sur le vocabulaire des strophes 6, 25, 33, 59, 116, 117. Ici encore, les deux sens principaux : ‘colorer’ et ‘obtenir’ sont tout à fait compatibles. Voyez aussi les commentaires d’Evans ci-dessous.

Le verbe göra fait gerðu à la troisième personne du pluriel du prétérit. Il signifie ‘construire’, ‘préparer’, ‘rendre prêt’.

Le verbe rísta fait reist à la troisième personne du singulier du prétérit. Il signifie ‘taillader’, ‘hacher’, ‘gratter’, ‘écorcher’ ‘couper’, ‘graver’.

Les deux mots pluriels très proches regin et rögn désignent tous les deux ‘les dieux’ dans un contexte chrétien. Les experts ont bien compris qu’ils ne sont pas de sens exactement identiques, au moins au nominatif et à l’accusatif car au datif et au génitif, ils sont absolument identiques. Dans ‘regin’, l’aspect créateur et même ‘de bon conseil’ est plus marqué que dans ‘rögn’ qui correspond mieux à ce que nous appelons ‘les dieux’ sans leur accorder de pouvoirs particuliers.

Un fimbulþulr (=fimbul-þulr) est un ‘immense-sage conteur’. Nous avons déjà rencontré le radical fimbul- dans la strophe 103, où il était utilisé péjorativement dans fimbul-fambi ‘immense nigaud’. Nous avons aussi rencontré le mot þulr dans l’expression « le siège du þulr » dans 111, du haut duquel est incanté le ‘mot de Dragon Minable’ (Loddfáfnismál).

Notez que le nom d’Óðinn très courant Hroptr ou commençant par Hropt- comme dans 160, très souvent traduit par ‘hurleur’ (comme dans C-V. ) ou ‘souverain’ (comme Bellows) est maintenant considéré comme de sens inconnu. Le verbe le plus proche auquel il se relie est hrópa qui signifie ‘médire, crier’. Si l’on conserve ces deux sens à la fois, on tombe sur quelque chose comme ‘celui qui hurle les quatre vérités’, ‘héraut des vérités inavouées’. C’est ce que je garde comme sens final.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe nécessite trois types d’explications : 1. commenter les qualificatifs non classiques aux runes, 2. quelles propriétés possèdent les runes depuis leur création ? 3. analyser le rôle des trois créateurs des runes.

 

1. Comment qualifier les runes.

Tout d’abord, le deuxième vers dit que les runes sont ráðna, c’est-à-dire ‘interprétées, comprises’ ce qui n’est plus tout à fait le cas de nos jours. Cela signifie que les propriétés des runes dans les vers suivants (et les strophes suivantes) sont relatives à des runes correctement interprétées, bien comprises. Quand on constate la foule des ouvrages où une version du sens de chaque rune est affirmé (et non discuté, expliqué … interprété), on voit que cette première remarque, certes implicite, d’Óðinn n’est guère respectée.

Le troisième vers dit qu’elles sont stóra, un adjectif qui porte le sens de puissance associé à une certaine brutalité. Il ne faut jamais oublier que les runes deviennent rapidement brutales. Elles ne se plient pas aux critères de compassion et d’amour ‘pur’ dont notre civilisation a fait un idéal.

Le quatrième vers dit qu’elles sont stinna c’est-à-dire fortes et rigides. Les notions de puissance et de force des runes ont traversé les siècles comme des archétypes alors que les runes brutales et rigides ont été doucement oubliées. Sauf bien entendu par les nazis qui, au contraire, ont oublié leur puissance et leur force dans la douceur, qu’il ne pas faut non plus oublier, pas plus que leur brutalité et de leur rigidité. Cette dernière notion est très importante à mon sens, Óðinn nous dit qu’elles ont un sens et qu’il ne faut pas essayer de les ‘tordre’ à votre propre compréhension. C’est votre compréhension qui doit s’adapter à la rigidité des forces portées par les runes.

 

2. Sur la création des runes

Les runes ont donc été peintes/obtenues, faites/préparées et grattées/découpées.

- Le dernier couple de qualificatifs est facile à comprendre. Le « Hróptr des puissances » va plutôt les découper quand il travaille sur bois et les gratter quand il travaille sur le métal ou la pierre.

- Le couple faites/préparées indique clairement qu’elles ont été créées/façonnées par les ginnregin c’est-à-dire ‘les suprêmes puissances’. Que ces puissances suprêmes soient la Nature, comme pour les athées, ou bien leur Dieu pointilleux comme pour les fondamentalistes, ou encore le big bang, pour les mystiques de l’astrophysique, je trouve que la majesté de la conception des runes reste pratiquement inchangée. Tout comme l’endroit où les racines d’Yggdrasill prennent leur appui (strophe 138), les runes appartiennent aux mécanismes insondables de la création de l’univers et on ne peut dire grand-chose de leur origine … peut-on même visiter chamaniquement leur berceau ? J’en doute fort.

- Enfin, comment ce « sage conteur » les a-t-il colorées/obtenues ? On ajoute de la couleur aux runes, éventuellement le rouge de son sang, dans le but de les ‘activer’ comme on dirait maintenant. On ‘obtient’ alors des runes vivantes et prêtes à être utilisées.

 

3. Sur les créateurs des runes

Tout d’abord, les commentateurs ont tendance à voir le même personnage caché derrière ces trois noms, c’est-à-dire Óðinn. C’est admettre qu’Óðinn qui est déjà surchargé de surnoms désignant ses fonctions diverses est en plus un fimbulþulr et les ginnregin. Pour ce qui est des ginnregin, en tous cas, cela s’oppose à notre mythologie qui décrit Óðinn comme né après la formation de l’univers, comme il le dit lui-même dans la strophe 140. Il me paraît donc beaucoup plus raisonnable d’admettre que les créateurs des runes sont trois puissances divines différentes.

- Le fimbulþulr donc l’immense-sage conteur, est celui qui perpétue les traditions, qui transmet les connaissances. Il a recueilli la tradition qu’il semble avoir reçu à l’origine des runes et il nous indique comment les activer.

- Les ginnregin dont nous venons de parler sont donc les forces qui ont bâti les runes. Je vois là plutôt une allusion au fait que les 24 runes sont ordonnées et structurées en trois ættir (familles) et ce sont elles qui ont conçu la structure du Futhark, comme l’architecte conçoit la structure de la maison qu’il bâtit.

- Hroptr (ou Hróptr) des puissances semble être en effet Óðinn du fait que le nom Hróptr lui soit souvent attribué. Mais qu’il soit le pouvoir régnant sur les rögna? Mais pourquoi donc les ‘puissances’ auraient-elles besoin d’un chef ? D’ailleurs quel besoin aurait eu Óðinn d’aller ramasser les runes au pied d’Yggdrasill s’il en était un des trois créateurs ? Óðinn est appelé Hroptatýr, ce qui le qualifie bien en tant que ‘chef’ des Æsir mais pas en tant que celui des ‘puissances’. Encore une fois, tout comme pour la destinée finale des parents des dieux, Burr et Bestla, sans inventer une histoire romantique, je dois faire appel à la notion de « mythe perdu » pour comprendre en quoi Óðinn peut être le ‘héraut des vérités inavouées’ selon la traduction que je propose pour Hróptr (ou Hroptr). Nous ne savons pratiquement rien de l’Óðinn qui a quitté Frigg et dont Vili et Vé ont pris temporairement la place auprès de Frigg, pas plus le mythe du héraut des vérités inavouées. La personnalité d’Óðinn , telle que nous la connaissons par les textes ultérieurs, en fait un dieu intelligent qui ne mâche pas ses mots. Son frère de sang, Loki [encore un mythe inconnu : celui qui a donné lieu à la cérémonie qui a consacré leur fraternité] joue exactement, et plusieurs fois, le rôle de révélateur (et non de crieur) des vérités que l’on désire dissimiler. Ce rôle, qu’Óðinn devait dignement jouer, a été dégradé dans le rôle du fou des puissances (les regin). Il ne me paraît donc pas du tout impossible que la conjonction de l’intelligence, rusée et faible de Loki et de celle puissante et sincère d’Óðinn ait été capable de révéler des vérités désagréables à entendre pour les dieux. Un exemple pourrait être l’explicitation du rôle de contrôle que les Nornes, nouvellement arrivées selon la Völuspá, exercent sur les dieux, contrôle qui a dû en humilier plus d’un. Voilà le schéma d’une explication possible pour comprendre le sens que je donne ce ‘calomniateur’ (sens porté par le verbe hrópa) d’Óðinn qui ose mettre les dieux devant leurs faiblesses.

 

En conclusion on peut premièrement remarquer que ces trois personnages ne s’intègrent absolument pas dans la trilogie des dieux souverains exposée par Dumézil. Cela nous porte à penser que la présente trilogie correspond peut- être à des croyances plus anciennes que la civilisation indo-européenne. Les runes peuvent très bien n’avoir acquis leur statut de signes écrits qu’aux environs du deuxième siècle, mais exprimer une connaissance beaucoup plus ancienne.

 

Commentaires d’Evans

142

5-6 sont presque identiques à 80 / 4-5. D'autres références au ‘coloriage’ des runes se trouve aussi dans 144 and 157, et ce même verbe apparaît en un certain nombre d'inscriptions runiques scandinaves de la période précoce, par exemple la pierre d'Einang (la Norvège, environ 400) montre [ek GodagastiR runo faihido], “Moi, Godagast, j’ai coloré les runes”, la pierre de Rök (Suède, environ 800) montre uarin faþi, et de même auaiR faþi sur deux inscriptions du début du neuvième siècle au Danemark. (Mais dans certaines des inscriptions que le contexte suggère que ait pu être déjà employé simplement pour signifier ‘il est venu’ ou ‘coupé’, comme cela le deviendra plus tard en islandais … Guðrúnarkviða II 22 parle hvers kyns stafir (évidemment des runes) comme étant ristnir ok roðnir ‘gravées et rougies’, et une des pierres de Överselö (Suède) énonce que Hér skal standa steinar þessir, rúnum roðnir, reisti Guðlaug (orthographe normalisée). Le verbe steina ‘peindre’ est également trouvé dans des inscriptions runiques dans le même contexte, par exemple celle de Gerstaberg (Suède) : Ásbjörn risti ok Úlfr steindi. Des traces de couleur demeurent encore sur quelques pierres suédoises …

5 fimbulþulr ‘le puissant sage’. Seulement ici et dans 80 ci-dessus. Sans aucun doute un nom pour Óðinn … [vous avez lu mon argument contre cette ‘évidence’]

6 ginnregin ‘dieux puissants’, un nom composé ont trouvé plusieurs fois ailleurs. L'élément ginn- semble avoir une force intensive : il se rencontre également dans l'expression dans Lokasenna II et Vsp. 6: ginnheilög goð, et doivent probablement être identifiés avec le premier élément du danois runique ginoronoR ginArúnaR du début du septième-siècle, sur les pierres de Stentoften et de Björketorp respectivement …

7 Hroptr (ou Hróptr ? ) est largement démontré comme nom pour Óðinn. L'étymologie en est obscure et contestée, le problème n’est pas rendu plus simple par l'occurrence de Hroptatýr (comme dans 160) comme un autre nom d’Óðinn. Du fait qu’il régit le génitif rögna on a parfois pensé à le présenter comme un puzzle, que quelques rédacteurs ont cherché à résoudre en imprimant hroptr comme un nom commun (cependant la signification d'un tel mot est purement spéculative). L'expression signifie le plus probablement simplement ‘Hroptr parmi les dieux’ … [… ce qui a le seul défaut de ne rien signifier de particulier. ]

 

 

***Hávamál 143***

 

Explication

 

Chacune des cinq personnes suivantes a gravé les runes au sein de leur peuple et avec leur peuple :

1. Óðinn avec les Æsir

2. Dáinn avec les elfes

3. Dvalinn avec les nains

4. Ásviðr avec les géants

5. moi le poète ou Óðinn en train d’instruire les humains.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

143.

Óðinn með ásum,                           Óðinn (le furieux) (ensemble) avec les Æsir,

en fyr alfum Dáinn,                        et pour les elfes, Dáinn (l’impuissant, l’émerveillé)

Dvalinn ok dvergum fyrir, Dvalinn (le trainard) et les nains pour,

Ásviðr jötnum fyrir,                        Ásviðr (l’arbre de l’Áss – de l’Ase) les géants pour,

ek reist sjalfr sumar.                       je gravai moi-même quelques.

 

Traduction de Bellows

 

Othin pour les dieux, | Dain pour les elfes,

Et Dvalin pour les nains,

Alsvith pour les géants | et l’humanité entière,

Ey certaines je les ai écrites moi-même.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous vous souvenez que l’adjectif óðr signifie ‘furieux’ et que c’est le substantif óðr qui signifie ‘intelligence’. Dans notre civilisation, on a tendance à confondre ‘furieux’ et ‘coléreux’. Les sentiments sont certes semblables mais la colère vous aveugle alors que la fureur vous éclaire, elle vous aide percevoir la vérité qu’on a cherché a à vous cacher, par exemple. La poésie et les runes se pratiquent dans la fureur créatrice, sinon elles restent des exercices de style. On peut donc graver les runes dans une fureur inspirée, dans une fureur mystique, et même dans une fureur désespérée. On engage alors totalement son corps, son âme et son esprit dans la tâche à accomplir. Les autres usages des runes, les jeux inspirés par les runes sont au mieux inefficaces.

Le mot dáinn signifie soit ‘impuissant’ soit ‘émerveillé, en extase’. En donnant ce nom au premier elfe graveur de runes, Óðinn montre qu’il méprise d’une certaine façon la magie des elfes. Pour un dieu de l’action comme Óðinn , un impuissant (nous parlons évidemment de l’incapacité à agir, sans y inclure des aspects sexuels très secondaires) est un être inférieur puisqu’il est lítt megandi comme expliqué dans le commentaire de la strophe 141. Le sens qui y est joint, celui d’être en extase montre aussi qu’Óðinn n’a guère de respect pour les ‘extasiés’, car ils sont incapables d’agir, ils vaticinent sans prendre leur problèmes en main.

Le mot dvalinn signifie celui qui traîne, qui est incapable de se décider à agir. La magie des nains n’intéresse pas Óðinn beaucoup plus que celle des elfes.

Dans ce qui ressemble à un mépris complet d’Óðinn pour les autres magies, voici que nous interpelle le nom du géant magicien. Le mot ásviðr (ás-viðr qu’on lit áss-viðr) signifie « l’arbre du dieu Ase »). Qu’Óðinn montre du respect pour la magie des géants ne nous étonne pas, comme nous l’a enseigné la strophe 140. Rappelez-vous que le texte, même dans sa version la plus prosaïque et rationnelle possible, nous dit explicitement qu’Óðinn a hérité de neufs chants magiques venant de son oncle maternel. Quand on pense à la strophe 138, on comprend que cet ásviðr évoque fortement le rôle d’Yggdrasill qui a bien été « l’arbre du dieu Ase » auquel Óðinn était attaché pendant ses neuf jours de souffrance initiatique. De plus, en tant qu’initiateur de la magie runique des géants, Ásviðr était pour le moins qualifié pour être cet oncle qui lui a fourni neuf chants magiques.

De façon encore plus importante, cela montre que la magie runique est liée à un culte de l’arbre du monde ce que 138 ne dit pas explicitement.

 

Commentaires d’Evans

 

143.

          2-3 Dáinn et Dvalinn sont mentionnés tous deux dans le Grímnismál 33 … comme deux des quatre cerfs qui mordillent les branchettes d’Yggdrasill. Dvalinn est un nom de nain très utilisé (p. ex. Vsp. 11); Dáinn est aussi rencontré assez souvent comme nom d’un nain (p. ex. Hyndluljóð 7) une fois, dans un þula, comme le nom d’un renard, mais nulle part comme celui d’un elfe.

          4 Ásviðr n’est pas rapporté ailleurs.

 

 

***Hávamál 144***

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

144.

Veistu hvé rísta skal?          Sais-tu comment il faut graver et taillader ?

Veistu hvé ráða skal?         Sais-tu comment il faut conseiller, dominer et punir ?

Veistu hvé fáa skal?            Sais-tu comment il faut saisir et peindre ?

Veistu hvé freista skal?       Sais-tu comment il faut essayer, tenter et mettre à l’épreuve ?

Veistu hvé biðja skal?         Sais-tu comment il faut interroger et essayer d’obtenir, (et même)                                     mendier ?

Veistu hvé blóta skal?         Sais-tu comment il faut sacrifier pour honorer les dieux ?

Veistu hvé senda skal?        Sais-tu comment il faut expédier (et même) tuer ?

Veistu hvé sóa skal?           Sais-tu comment il faut pleinement employer (et même)                                                    anéantir et abattre ?

 

Traduction de Bellows

145.

Sais-tu comment on écrira,| Sais-tu comment on conseillera?

Sais-tu comment on teintera, | Sais-tu comment on construit une jugement?

Sais-tu comment on demandera, | Sais-tu comment on offrira?

Sais-tu comment on enverra, | Sais-tu comment on sacrifiera?

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Certains des verbes nous sont connus, je vous en rappelle le sens :

    rísta signifie ‘taillader’, ‘hacher’, ‘gratter’, ‘écorcher’ ‘couper’, ‘graver’.

    ráða signifie ‘conseiller, inventer, dominer, expliquer, punir’

    fáa signifie     ‘saisir, gagner, donner, supporter’ et ‘tracer peindre’ freista signifie ‘essayer, tenter, faire l’essai de’

    biðja signifie ‘mendier’ to beg Lex. Poet. donne ‘petere (chercher à atteindre, à obtenir), rogare (interroger)’. Le sens ‘prier Dieu’ ne date donc certainement pas de l’époque païenne.

    blóta signifie ‘sacrifier, et aussi, plus rarement : honorer les dieux’.

    senda signifie ‘envoyer, dédier, et selon de Vries, aussi tuer (en poésie)’. Un fantôme appelé par un sorcier et envoyé contre un ennemi est appelé un sending (un envoi).

   sóa signifie, pour C-V comme blóta sacrifier, mais Lex. Poet. lui donne deux sens différents : 1. serere (entrelacer) 2. consumere (employer, consumer), interficere (anéantir). S’il s’agit d’un sacrifice, alors sóa est beaucoup plus important que dans blóta. Dans la strophe 109, j’ai utilisé le sens de ‘anéantir’ pour traduire sóit (le prétérit de sóa)

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Voici encore une strophe où le choix du sens à donner aux verbes employés par Óðinn est capital. Certains de ces verbes font allusion à une magie dite « noire » d’une incroyable férocité et les traducteurs sont visiblement mal à l’aise face à cet aspect violent et politiquement incorrect de la connaissance d’Óðinn. Nous verrons que, dans la strophe 145, Óðinn tempère fortement ce ‘politiquement incorrect’ non pas par ‘correction’, évidemment, mais par connaissance des lois de la magie – qu’il nous révèle partiellement ainsi.

 

 

Commentaires d’Evans

 

144

2-3 rísta ‘couper, tailler’, ráda ‘interpréter’ and fá ‘colorer’ ont clairement les ‘runes’ comme complément d’objet sous-entendu, and peut-être aussi freista ‘mettre quelqu’un en jugement’.

7 La force ( ? ) de senda n’est pas claire. … suggère qu’il peut signifier ‘sacrifier’, sur la base de Beowulf 599-600, qui dit que le monstre Grendel lust wigeð, swefeð ond sendeþ ‘exécute son plaisir, tue and « envoie », où sendeþ doit signifier quelque chose comme ‘il tue’…

 

 

***Hávamál 145***

 

Traduction aussi proche que possible du mot à mot

 

Il vaut mieux éviter de demander (de mendier)

que de trop sacrifier aux dieux,

toujours (devrait) le don (que vous recevez ou faites) être à sa juste valeur,

Il vaut mieux éviter d’expédier

que d’exagérer l’usage (de la magie).

Ainsi Thundr (Óðinn ) a gravé

devant l’origine du peuple

[alors qu’il était face à la naissance de l’humanité]

là il se leva (après avoir attrapé les runes)

[ou, dans un contexte chrétien : il ressuscita]

lui qui revint

[des racines d’Yggdrasill].

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

145.

Betra er óbeðit                    Mieux est il non-demande

en sé ofblótit,                      que soit il trop-sacrifie aux dieux

ey sér til gildis gjöf;            toujours sois tu (ou à toi) à l’exacte mesure le don;

betra er ósent                      meilleur est il non-envoie

en sé ofsóit.                         que soit il trop-utilise (trop-anéantit).

Svá Þundr of reist               Ainsi Þundr (Óðinn ) grava

fyr þjóða rök,                      devant du peuple l’origine

þar hann upp of reis,          là, il ‘vers le haut il se leva’

er hann aftr of kom.            qui lui à nouveau vint.

 

Traduction de Bellows

 

Il est mieux de ne pas prier | que trop offrir,

En obtenant la mesure de ton don;

Aucun sacrifice | qu’un trop important,

..........

Ainsi Thund des temps anciens écrivit | quand la race humain apparut,

Où il s’éleva bien haut | quand il retourna chez lui.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les deux verbes beiða et biðja font beðit à la troisième personne du présent indicatif. Beiða signifie aussi ‘mendier’ mais avec le sens de ‘exiger un droit’ ou même de ‘chasser’.

Rappel : le verbe biðja est utilisé à la 5ème ligne de 144.

Les verbes blóta, senda, sóa ont déjà été rencontrés dans 144.

Rappel : Le verbe blóta est utilisé à la 6ème ligne de 144, il signifie ‘sacrifier, et aussi, plus rarement : honorer les dieux’.

La première et la deuxième ligne de 145 font donc allusion à, ou citent carrément, les 5 et 6èmes lignes de 144.

Rappel : Le verbe senda est utilisé à la 7ème ligne de 144 et la 4ème de 145. Le verbe sóa est utilisé à la 8ème ligne de 144 et la 5ème de 145.

La première et la deuxième ligne de 145 font donc allusion à, ou citent, les 5 et 6èmes lignes de 144. La 4ème et la 5ème lignes de 144 utilisent les mêmes verbes que les 7ème et 8ème de 144. En somme, la strophe 145 complète la deuxième moitié de 144.

 

Le nom Þundr est présenté comme signifiant peut-être « le Tonnant » par C-V. , mais les autres dictionnaires le présentent comme un nom d’Óðinn sans signification claire.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe nous annonce très clairement que biðja et senda sont des activités magiques que l’on peut pratiquer très rarement ou même dont on peut s’abstenir, et que blóta et sóa ne doivent absolument pas être pratiquées à l’excès.

Il n’est pas vraiment nécessaire de demander (biðja) quelque chose à la magie et aux dieux, ni d’expédier (senda) des ‘sorts’ ou des malédictions par lesquels vous ne désirez pas spécialement expédier (ad patres) une personne. Une comparaison avec leurs équivalent chrétiens permettra de mieux comprendre le sens de ces deux verbes : voyez combien les chrétiens ont la manie de demander (c’est même souvent la base d’une ‘prière’ à leur Dieu) et ont horreur d’expédier (c’est de la ‘magie noire’). Autrement dit, Óðinn nous dit que les supplications et les malédictions sont possibles mais sans grand intérêt, sans y joindre un jugement éthique particulier.

Il est dangereux d’exagérer dans l’usage des sacrifices faits aux dieux (blóta) et des ‘anéantissements’ (sóa) magiques. Là encore, aucun jugement éthique mais la même opposition aux coutumes chrétiennes, toutefois en remplaçant l’idée de sacrifice par celle d’offrande, plus chrétienne que le méchant sacrifice païen. Óðinn nous dit que les sacrifices (les offrandes) ne doivent pas être pratiqués à l’excès alors que les chrétiens sont friands d’offrandes à leur Dieu. Óðinn nous dit qu’il ne faut pas exagérer la pratique du meurtre de ses ennemis par magie, alors que les chrétiens exècrent la notion de meurtre par magie.

Nous voyons aussi que ces vers nous permettent de préciser le sens donné ici aux verbes senda et sóa. Le premier signifie vraisemblablement ‘envoyer un sort’ sans volonté précise de tuer, alors que le second signifie certainement ‘éliminer un adversaire en le tuant’.

 

Explications relatives au sens des trois derniers vers

 

Dans le 7ème vers, fyr þjóða rök, le mot rök est à l’accusatif et nous ne pouvons pas savoir si son nominatif est rök ou rökr. Dans le cas présent, le contexte nous pousse à choisir le sens ‘origine’ pour rök plutôt que rökr (crépuscule, aube) quoique le sens ‘aube’ ne modifierait pas le sens de ce vers. L’adverbe fyrir (ici sous la forme fyr) suivi de l’accusatif signifie ‘devant’ avec une notion de mouvement. Pris temporellement, il signifie ‘avant’ (c’est le choix fait par les traducteurs classiques) et, métaphoriquement, il peut signifier aussi ‘pour, au bénéfice de’. Les trois sens sont tout à fait possibles. J’ai choisi un sens spatial métaphorique ‘devant’ entendu ici comme ‘confronté à’. Les runes existent bien ‘avant’ l’humanité mais il me semble plus intéressant de les concevoir comme gravées en réponse à l’existence de l’humanité.

D’une part, ceci explique le commentaire de ce vers : [confronté à la naissance de l’humanité]. D’autre part, cette discussion montre aussi que l’usage du mot rök ne nous permet pas de dégager une signification unique pour ce mot. C’est bien pourquoi il n’est pas possible de caractériser de façon claire un trait précis de la notion germanique ancienne de la destinée associée à ce mot.

 

Dans le 8ème vers, þar hann upp of reis, le composé upp rísa ‘se lever vers le haut’ a pris de sens de ressusciter mais ‘revenir à la vie’ ordinaire est différent de ‘revenir à la vie’ chamaniquement parlant. Le sens chamanique est très proche de notre ‘revenir à une vie normale’ plutôt que de ‘effectuer un miracle inimaginable’.

Ceci explique le commentaire de ce vers : [ou, dans un contexte chrétien : il ressuscita]

 

Le 9ème vers, er hann aftr of kom, exprime le fait qu’Óðinn revient à sa vie normale à la fin de ses épreuves quand il « retombe» en bas d’Yggdrasill après avoir ramassé les runes.

Ceci explique le commentaire de ce vers : [ou, depuis les racines d’Yggdrasill, il revint alors].

 

Encore une fois, si on ne considère pas les interactions entre les strophes du Hávamál, ici entre 145, 144 et 139, le poème perd considérablement de son sens.

 

Commentaires d’Evans

 

145

3 est évidemment proverbial. cf. sér æ gjöf til gjalda Gísla saga ch. 15 … sér gjöf til gjalda Viktors saga ok Blávus … 20.

6 Þundr est un a nom courant pour Óðinn.

7 fyr þjóda rök semble signifier ‘avant la création des peuples’, bien que aldar rök Vafþ. 39 certainement signifier ‘la fin de l’humanité, la fin du monde’. Rök couvre un large champ sémantique, de ‘base, raison, origine’ à ‘cours des événements, histoire’ et finalement ‘destinée, destin tragique final’.

   8-9 La référence de ces vers est obscure; peut-être ils sont reliés aux événements décris dans 139. [Vous aurez noté que la référence en question me semble évidente]