Hávamál 15-35

 

‘Sur la sagesse’

 

 

***Hávamál 15***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Silencieux et attentif-aux-autres

devrait être l’enfant du meneur d’hommes

et (aussi) téméraire-à-la-bataille ;

heureux, brillant et joyeux

doit (être) chaque homme,

jusqu’à ce qu’il endure sa mort.

 

Explication en prose

 

L’enfant du grand homme se doit d’être silencieux et attentif-aux-autres (il sait écouter et comprendre les autres) et aussi téméraire-à-la-bataille. Chaque homme (de son côté) doit être heureux, brillant et joyeux jusqu’à sa mort.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

15.

Þagalt ok hugalt                 Silencieux et attentif-aux-autres

skyldi þjóðans barn            devrait l’enfant du grand homme

ok vígdjarft vera;                et téméraire-à-la-bataille être;

glaðr ok reifr                      heureux et joyeux

skyli gumna hverr, doit homme chacun

unz sinn bíðr bana.             jusqu’à ce que sa il endure mort.

 

Traduction de Bellows

 

15. Le fils d’un roi | sera silencieux et sage,

Et fier à la bataille aussi;

Bravement et joyeusement | un homme devra aller,

Jusqu’à ce que vienne le jour de sa mort.

 

Boyer : 15. 1 : Silencieux et pensif, 15. 5 : Faudrait que chacun fût...

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Bellows traduit hugall par ‘sage’, Orchard par ‘prudent’, Dronke par ‘reflective’, Boyer par ‘pensif’ qui sont des approximations plus ou moins trompeuses. En fait, hugall = attentif aux besoins des autres, (aimable, charitable) ce qui correspond d’ailleurs bien mieux à un futur chef. ‘Sage’ est trop vague et ‘pensif’ serait plutôt un handicap ! Il s’agit bien ici d’une forme de gentillesse pour ses troupes que les traducteurs semblent penser impossible.

Le mot þjóðann = ‘roi, grand homme’.

víg-djarft, víg = la bataille, djarfr (adj. ) = téméraire, insolent.

glaðr = ‘content’ mais aussi (pour le ciel ou un astre) ‘brillant’.

reifr = joyeux, comme bjór-reifr = joyeux par le vin, mais aussi her-reifr = joyeux à la bataille.

hverr est un pronom personnel qui a pour premier sens de désigner un pronom interrogatif, on peut alors le représenter par ‘qui ?’. Son autre sens, affirmatif, est ‘chaque, chacun’. Dronke, Orchard et Boyer utilisent à juste titre ce sens que Bellows néglige.

Le verbe bíða signifie ‘recevoir, endurer’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La recherche du bonheur n’est pas en opposition avec la recherche de la grandeur, mais ce sont deux destinées différentes, voilà ce que dit cette strophe. Ces deux destinées peuvent être acceptées mais le ‘commun des mortels’ ne doit pas spécialement jalouser ceux qui ont reçu la grandeur dans leur berceau, surtout s’ils n’ont pas les qualités requises pour jouer un grand rôle.

Il faut aussi rapprocher cette strophe de la s. 56. Nous verrons plus tard que cette strophe conseille de se méfier de l’excès dans la recherche de la sagesse. La raison qu’en donne Óðinn est que l’excès de sagesse peut conduire à la connaissance de son propre örlög, connaissance qui apporte un « esprit de tristesse » qui s’oppose aux conseils donné par la présente strophe. On constate donc que 15 n’est pas une strophe mineure parce qu’elle conseille une forme d’insouciance heureuse. C’est tout simplement une strophe profondément païenne qui condamne la notion d’ascèse, de recherche de la sainteté chrétienne ou de l’illumination bouddhique, c’est-à-dire celle d’une spiritualité pour laquelle l’humain quitte son statut de simple humain plein de joies « bassement corporelles ».

De plus, vous remarquerez combien le poème insiste presque lourdement sur l’importance de la qualité d’attention silencieuse, dite et redite comme essentielle. Non seulement le viking typique ne portait pas de casque à cornes, ça tout le monde le sait maintenant, mais aussi et surtout il savait se taire, ce qui n’est pas la qualité principale de nos hommes politiques actuels.

 

 

***Hávamál 16***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain sans courage

s’imagine qu’il vivra toujours

s’il évite la bataille ;

mais la vieillesse ne donne

à lui aucune paix

bien que les lances lui (la) donnent.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

16.

Ósnjallr maðr                     Non-vaillant humain

hyggsk munu ey lifa,           imagine de lui que sera toujours-vivre

ef hann við víg varask;        s’il va la bataille éviter

en elli gefr                           mais la vieillesse donne

hánum engi frið,                 à lui aucune paix

þótt hánum geirar gefi.       bien que ‘à lui’ les lances donnent.

 

Traduction de Bellows

 

16. Le paresseux (Boyer: L'inavisé) croit | qu'il vivra toujours,

S’il ne se confronte pas au combat;

Mais l’âge ne lui accordera pas | le don de la paix,

Bien que les lances aient épargné sa vie.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Notez que ‘non-vaillant’ est traduit de façon inexacte par Bellows (‘fainéant’, Eng. sluggard) et Boyer (‘inavisé’), on ne voit pas pourquoi ils ont fait ces choix étranges. Le contraire est snjallr = éloquent, excellent, vaillant.

hyggja = penser, avoir but, imaginer, hyggjask = se ‘hyggja’ soi-même.

víg = combat, bataille pour désigner spécifiquement la tuerie qui prend alors place. Cela peut être relatif à une guerre entre états aussi bien qu'à une bataille privée.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

De façon un peu lapidaire : La peur de la mort est ignoble et non rentable.

Notez que la première moitié de 16 parle d'une personne ‘non-courageuse’ qui pense que la fuite est la seule solution possible face au ‘massacre de la bataille’. L'allusion au massacre souligne bien que víg désigne une situation dans laquelle se présente un danger imminent. Cette strophe fait donc allusion au comportement de ceux qui n'ont d'autre solution que de fuir le danger, aux ‘non-courageux’ qui perdent leurs moyens face au danger.

La deuxième moitié de la strophe insiste sur ce sens en soulignant que le seul fait de vivre nous met en danger de mourir, un danger qu'il est impossible de fuir.

Il ne s'agit donc pas d'une strophe relative seulement à l’inéluctabilité de la mort, mais plutôt relative à l'inutilité de fuir tout danger, une critique de notre sacro-saint « principe de précaution ».

 

Commentaires d’Evans

16

1 ósnjallr se trouve aussi dans 48, où il est opposé à mildir, fræknir menn. Lâche’ semble ce qui est impliqué, bien que certains traduisent par ‘insensé’; le positif snjallr peut signifier à la fois ‘fier’ et ‘sage’.

4-6 signifie évidemment qu’on ne peut échapper à la mort – même si vous évitez une mort violente, vous finirez par mourir de vieillesse - et non pas, comme Vesper 28 le suggère, que celui qui boude la bataille dans son jeune âge aura mauvaise conscience dans sa vieillesse. ‘Cette strophe n’avais besoin d’aucun commentaire, jusqu’à ce qu’un commentateur l’obscurcisse’.

 

 

***Hávamál 17***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le maladroit reste bouche béante

quand il vient à rencontrer un ami,

il se marmonne en lui-même ou ressasse ;

tout est immédiat,

s’il obtient une boisson,

l’esprit de l’homme fait alors surface.

 

Explication en prose

 

Le maladroit (dans sa tête) reste bouche béante quand il rencontre une personne de connaissance (avec qui il doit parler) ; il ne sait que marmonner (de façon incompréhensible) ou bien il ressasse (ses malheurs) ; quand il a un peu bu, immédiatement son ( ? manque d’) esprit se montre.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

17.

Kópir afglapi                                  Il bée le lourdaud

er til kynnis kemr,                           qui vers une rencontre-amicale vient,

þylsk hann um eða þrumir;             il marmonne à lui-même ou ressasse ;

allt er senn,                                     tout est immédiat [tout à coup]

ef hann sylg of getr,                        s’il une boisson obtient

uppi er þá geð guma.                     au-dessus est alors l’esprit de l’homme

 

Traduction de Bellows

 

17. Celui qui est bête (Eng. : fool) reste bouche béante | quand il arrive à la fête,

Il balbutie ou bien reste tranquille;

Mais tout de suite s’il obtient | une boisson, on voit

Ce à quoi ressemble l’esprit de l’homme.

 

Boyer, vers 4 - 6 : Que tout soudain, / Il obtienne une lampée: / Envolé le bon sens!

Dronke, vers 5 – 6 : s’il obtient de la boisson, alors s’en est fini de son intelligence.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

afglapi a pour premier sens : un ‘malotru, personnage mal dégrossi’ mais peut signifier aussi ‘idiot, simplet’, mais il vient du verbe af-glapa qui signifie ‘interrompre illégalement une procédure judiciaire spécialement en faisant du tapage’. glapp signifie ‘un tort fait par inadvertance’.

kyn désigne la famille au sens large comme l'anglais kin, kindred, nous dirions ‘les siens’.

til kynnis kemr signifie bien ‘venir vers une rencontre amicale’ et n'implique pas une fête (Bellows) ou une visite (Boyer).

Le verbe pour ‘marmonner’, þylja, signifie également ‘chanter ou énoncer un charme magique’. Ici, la forme utilisée est réflexive, þylsk = þylja-sk, le lourdaud, ne ‘marmonne’ pas, il ‘se marmonne’. En fait ce mot est utilisé dans la Saga d'Erik au chapitre 8. Thórhallr est en train d'invoquer son ‘ami’ Þórr et il est dit qu'il baillait (gapti) et qu'il marmonnait des mots magiques (þuldi). Ici, le verbe n'est donc pas utilisé dans une forme réflexive.

þruma ne signifie pas automatiquement « être taciturne ». On peut broyer du noir et, au contraire, en parler sans cesse. Il signifie aussi « rester assis immobile ».

Le dernier vers est un peu ambigu. Le mot à mot dit que l’homme montre son esprit et les premiers vers suggèrent qu’il s’agisse d’un manque d’esprit. Un individu simplement bourru peut montrer un côté plus agréable de sa personnalité.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe dit donc que celui qui est mal-dégrossi, le lourdaud, le malotru reste en lui-même quand il rencontre d’autres humains de sa connaissance et ne s’ouvre aux autres que sous l’action de la boisson.

La version négative suggérée par la traduction de Boyer ou Dronke (« Envolé le bon sens! » ou « alors s’en est fini de son intelligence. ») suggère fortement l’idée que ‘le gros imbécile ne s’exprime que lorsqu’il est ivre’ est possible mais il existe aussi une version positive, que Bellows accepte, et qui est de ne pas prendre parti: « la personne renfermée va montrer son esprit (le poème ne dit pas son ‘manque d’esprit’) sous l’effet de la boisson ».

Il est troublant que deux des mots utilisés dans cette strophe le soient aussi ailleurs pour décrire le comportement d'un sorcier. Même si Thórhallr marmonne simplement, et non pas ‘se marmonne à lui-même’ ceci suggère que le comportement du sorcier peut être semblable à celui d'un lourdaud. Si nous continuons un peu plus loin dans cette ligne de pensée, cette strophe prend un sens inattendu. Au lieu de décrire un imbécile, elle affirme que le sorcier ou le poète peuvent souvent paraître des idiots et se comportent souvent comme des malotrus. Quand ils s'enivrent de ‘l'hydromel de la poésie’, leur vraie nature se révèle, ils produisent une poésie et une magie exceptionnelles.

 

Commentaires d’Evans

17

1 kópa ‘fixer, observer’ dans ce sens ici seulement mais trouvé dans des dialectes Norvégien and en Danois and Suédois, et occasionnellement en Islandais tardif …

3 … soutient que þylsk um et þrumir sont en opposition : ou bien l’idiot bavasse sans fin ou bien il boude et reste silencieux. Cette interprétation se base sur le sens ‘proclamer cérémoniellement’ de þylja, comme dans 111 plus loin; mais ce verbe est aussi très utilisé dans le sens ‘marmonner’ et l’usage de la forme réflexive … montre bien que c’est le sens utilisé ici…

6 uppi er þá geð guma. … explique ‘au moment où il obtient à boire, il révèle le contenu de son esprit’, en utilisant le sen de ‘exposé, visible’ pour uppi … Mais uppi peut aussi signifier ‘fini, terminé…

 

 

 

***Hávamál 18***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Seul a conscience celui

qui au loin voyage

et qui, pour voyager, entreprend beaucoup,

à quelle forme d’esprit

conduit celui des hommes

qui ‘ayant conscience’ (s'adresse) ‘à la conscience’.

 

Explication en prose

 

Celui qui voyage au loin et qui entreprend beaucoup (il « soulève beaucoup ») pour voyager, et qui effectue son voyage en toute conscience, lui seulement a conscience de quelle forme d'esprit le conduit sur cette voie. C’est la forme d’esprit des hommes qui sont conscients d'avoir une conscience (ils sont « ayant conscience de leur conscience »).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

18.

Sá einn veit                         Celui qui seul a conscience

er víða ratar                       qui au loin voyage

ok hefr fjölð of farit,            et soulève [aussi : commence] beaucoup de

hverju geði              à quelle forme d’esprit

stýrir gumna hverr, conduit des hommes celui

sá er vitandi er vits.            qui est ‘ayant conscience’ est [ou: lui qui] ‘de la conscience’.

 

Traduction de Bellows

 

18. Lui seul est conscient | celui qui a largement voyagé,

Et au loin, à l’étranger, a voyagé,

Quel grand esprit | est conduit par lui

Qui possède la richesse de la sagesse.

 

Vous voyez que cette strophe est coupée en deux parties sans lien apparent dans la traduction de Bellows. Il en est de même dans les traductions d’autres experts. Celles des trois derniers vers sont d’autant plus claires qu’elles sont loin du texte. Dronke : De quel esprit / chaque homme est le maître. / Il sait ce que qu’est savoir. Orchard : Quels esprits chacun contrôle : / c’est quelqu’un de bon sens.

Boyer lui aussi ne voit pas de lien entre les deux moitiés de la strophe et fournit une traduction très claire, mais très loin du texte : Quelle trempe / A quiconque / Possède savoir et sagesse

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

ratar víða = voyager au loin. Quel type de voyage? On sait bien que le voyageur ‘normal’ emmène ses problèmes et son ignorance avec lui.

vita = être conscient, savoir, connaître, savoir, essayer, signifier, avoir une attitude; vita á = prévoir.

veit = il est conscient etc.

vitandi = ‘en étant conscient’

vit = conscience, intelligence, connaissance, compréhension, aussi: ‘endroit où l'on range quelque chose, une boîte’ et par extension, la boîte à souffle et vie = bouche et narines.

Le mot geð signifie une disposition d’esprit, une humeur (bonne ou mauvaise), l’esprit dans lequel on fait quelque chose.

Le verbe fara (voyager) donne farit au supin, une forme verbale que nous traduisons ainsi : le supin de ‘voyager’ exprime ‘dans le but de voyager, pour voyager’.

vitandi er vits : comme je l’ai traduit mais sachez que le sens moderne de cette expression est ‘savoir de quoi on parle’. Mais le langage islandais moderne peut avoir oublié celui de ses anciens dieux. Le poète islandais Sveinbjörn Beinteinsson lui-même, fondateur de l’Ásatrúarfélagið en 1972 a déclaré à un journaliste : « … nous devrions parler le même beau langage que celui d’Óðinn » (http://www.nordic-life.org/MNG/Beinteinsson.htm )

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Sens dans la réalité ordinaire

Pour les trois premiers vers :

Ainsi ce n’est pas le fait de voyager qui donne esprit, conscience et intelligence mais le fait de bien préparer son voyage avec effort. On doit ‘soulever’ quelque chose avant de voyager.

Pour les trois derniers vers :

En apparence, ils n’ont pas de lien avec les trois premiers. Pour le sens du « er vitandi er vits », je suis tout à fait d’accord avec la conclusion d’Evans (donnée ci-dessous), sauf qu’il n’est pas nécessaire « d’éliminer le deuxième er » il suffit de lire un ‘lui qui’ au lieu de ‘il est’ ce qui garde sa cohérence au texte original, mais qu’on peut en effet laisser tomber dans la traduction.

En fait, il y a une façon un peu tordue de rendre cohérent le sens matériel de cette strophe. C’est en la mettant sous la forme d’un syllogisme : Celui qui a voyagé est sage, la sagesse implique une disposition d’esprit particulière, ergo, celui qui a voyagé acquiert une disposition d’esprit particulière et « sait ce dont il parle » (qui est le sens moderne, mais est-il vraiment « conscient et conscient de l'être » ? ).

Pour aborder vraiment le problème de dernier vers, on peut se référer à l’informatique qui appellerait cette ‘conscience d’avoir une conscience’ une ‘méta-conscience’. Par exemple, si on a une base de données, la méta-base est un texte qui explique comment la base est organisée, c’est-à-dire que la méta-base aide l’usager de la base de données à devenir conscient du contenu de la-dite base de données. On sait bien maintenant qu’un des gros problèmes de la robotique est justement que le robot « n’a pas conscience qu’il est en train d’agir ». Par exemple, il est difficile de programmer un robot pour qu’il « ait conscience » qu’il soit en train de tomber en panne. Le Hávamál met évidemment la barre beaucoup plus haut, mais c’est le même principe de la coexistence de la connaissance et de la méta-connaissance dans un individu qu’il soit un robot ou un humain qui est ici mise en évidence.

La strophe 18 nous explique qu’une personne qui voyage ‘en conscience’ va à la rencontre d’autres civilisations et elle peut observer la différence entre les lois qui gouvernent sa conscience et les lois qui gouvernent la conscience des étrangers. Ceci lui fournit une méta-connaissance sur sa propre civilisation. La coexistence dans une seule conscience de deux vérités différentes comporte une sorte de contradiction interne, comme si l’introspection permettait « d’être à la fois au balcon, et de se regarder passer en bas dans la rue », comme le dit si bien le philosophe Alain (Émile Chartier) - pour dire, lui, que c’est impossible !

Notez aussi que Óðinn , qui pourtant n’est pas avare de reproches vis-à-vis de l’imbécillité humaine, ne traite pas de non-sage ou d’abruti ceux qui ne sont pas capables d’analyser par la pensée la façon dont ils pensent. Il s’émerveille plutôt de l’existence de cette « forme d’esprit ».

 

Il faut remarquer aussi que la formulation informatique donnée ci-dessus ne rend compte que d’une vue statique de la « conscience d’être conscient ». Pour le moment, il n’est pas question de programmer des bases de données dont chaque élément pourrait être ‘conscient’ de l’existence de tous les autres éléments de la base. Ceci exigerait de représenter la base de données par une fonction récursive non primitive, ce que nous ne savons encore pas vraiment faire, c’est le moins que l’on puisse dire. Par contre, une des caractéristiques de l’humain est d’être capable de ce qu’une idée l’emmène vers une autre idée et un comportement le pousse à concevoir la possibilité d’autres façons d’agir.

 

Sens dans la réalité mentale

 

Il n’est pas étonnant que le vers « sá er vitandi er vits » ait semé tant de confusion dans le monde des commentateurs comme le signale Evans ci-dessous. Vous aurez remarqué que, très souvent, les mots utilisés par Óðinn décrivent à première vue des comportements matériels, comme par exemple les strophes 11-14 dédiées à la consommation d’alcool. À l’occasion, il évoque évidemment les effets psychologiques de ces comportements, comme par exemple l’oubli provoqué par l’excès de boisson. Jusqu’à présent, cependant, il n’a jamais abordé le sujet du fonctionnement de la pensée humaine, ce qu’on peut appeler la réalité mentale des humains.

Ainsi donc, dans cette strophe, Óðinn insiste sur l’importance d’être vitandi er vits, c’est-à-dire d’être conscient d’être conscient. Dans le langage moderne, on dirait qu’il recommande une « prise de tête » incessante… cette façon de parler elle-même montre combien notre civilisation a peur de se regarder et de se juger avec sincérité, dans son for intérieur. Il est clair que passer son temps à contempler son nombril est une attitude ridicule. Inversement, l’humain actif - une caractéristique essentielle d’un humain selon la Völuspá – doit comprendre la recommandation d’ Óðinn à réfléchir au pourquoi et au comment de ses actions.

Le définition fournie plus haut de la méta connaissance d’une base de données pourrait s’appliquer de façon naïve à l’humain en imaginant qu’un ‘petit bout’ de notre conscience s’est spécialisé dans l’observation de notre conscience. C’est peut-être vrai, mais ce n’est pas du tout ce que Óðinn suggère car il ne fait aucune allusion à un tel découpage. Pour éviter des discussions infinies sur ce qu’est la conscience pour nous et pour Óðinn, je vais vous proposer une ‘définition de travail’ qui ne prétend pas faire le tour de ce qu’est la conscience de soi, mais qui nous suffira pour illustrer en quoi être vitandi er vits c’est déjà se frotter à la notion d’infini. Nous avons suggéré plus haut que la conscience d’avoir une conscience est obtenue par une forme d’introspection. Pour prendre en compte l’importance de l’action dans la pensée norroise ancienne, nous dirons que c’est une forme d’introspection qui ne se limite pas à l’observation de notre propre esprit, mais qui tire des conclusions de ses observations quant à la façon d’agir. En somme, nous appellerons ‘conscience de notre conscience’ une introspection pour l’action. Par exemple si quelqu’un nous toujours paru antipathique et que nous prenions conscience qu’il a beaucoup de traits en commun avec une personne nous apprécions, il est possible que nous décidions de réviser notre opinion sur lui. Ceci peut alors enclencher une série d’actions et et de pensées dont nous prendrons conscience et qui à leur tour vont enclencher d’autres prises de conscience. Ceci montre de façon simple comment une introspection pour l’action (et donc, ce que nous appelons ici ‘avoir conscience de sa conscience ’) peut engendrer un nombre infini d’idées et d’actions. On doit comprendre ici que parler d’infini, ici, n’entraîne pas la manipulation de nombres immenses : est ‘infini’ tout processus dont on sait qu’on ne peut pas prédire s’il va s’arrêter.

Comme l’humain ne sait pas bien avoir conscience de l’infini, il est évident qu’il aura tendance à soit devenir confus, soit tourner en rond. C’est ce qui explique l’ironie populaire sous-jacente provoquée par ceux qui pratiquent l’introspection.

Par contre, dans la présente strophe, Óðinn dit qu’il admire cette forme d’esprit méditatif qui capable de ne pas se laisser piéger par sa méditation et qui sait en tirer des conclusions utiles.

 

Nous verrons aussi que la strophe 27 suggère de façon négative un comportement semblable à celui qui a conscience de sa conscience. Elle conclut : « Cet homme ne sait pas, qu’il ne sait rien, bien qu’il parle beaucoup », ce qui pourrait s’énoncer aussi comme « Cet homme n’a pas conscience de n’avoir pas de conscience ». Évidemment, cette formule paraît un peu creuse mais n’est rien moins qu’un miroir de la formule positive.

 

 

Sens dans la réalité non ordinaire

 

Comme cela arrive très souvent, on constate que lorsqu’on colle à un sens prosaïque, on n’arrive pas à obtenir un sens bien clair de certaines strophes. Honnêtement, on ne voit pas bien le lien entre le voyage ordinaire et avoir conscience et méta-conscience, qui exprime une propriété psychologique très profonde. Au mieux, le voyage à l’étranger permet de rencontrer d’autres systèmes de valeur, que le sien et ainsi se créer une ‘méta-politique’ ou une ‘méta-morale’ qui, en effet peuvent éventuellement ouvrir le chemin à une méta-conscience, mais tout ceci est bien tiré par les cheveux.

Par contre, si le mot voyage recouvre un sens mental ou spirituel, alors le lien entre les trois premiers et les trois derniers vers devient évident, même pour une civilisation d’incroyants comme la nôtre. Rappelons-nous que la civilisation germanique ancienne était imbibée de magie au point que ‘celui qui a de la connaissance’ désigne habituellement un magicien, au moins avant la christianisation. Ainsi, le voyage dont parle Óðinn n’est peut-être pas le voyage chamanique, au sens actuel, mais c’est bien le voyage spirituel qu’accomplit l’apprenti magicien « qui, pour voyager, entreprend beaucoup ». Ainsi, il acquiert conscience d’avoir conscience et devient « ce type d’homme ».

 

Commentaires d’Evans relatifs à « er vitandi er vits »

 

18

6 Ce vers, qui dans Codex Regius se lit sá er vitandi er vits a créé des difficultés, comme le montrent les variations parmi des traducteurs. Puisque vita suivi du génitif signifie normalement ‘savoir, être au courant de’ (margs vitandi Vsp. 20, barna veiztu þinna Atlamál 84), Brate l'a compris comme ‘Il en sait le sens’. Mais dans Flat. ii 76 nous lisons má hverr maðr [sjá], sá er vits er vitandi, at þessi augu hafi í einum hausi verit bæþi, et cette expression signifie clairement ‘quiconque ayant un peu de bon sens’ Cf. Fritzner 2, S. V. vit 5, où il est associé à des expressions telles que varð ek svá fegin at ek þόtumst varla vita vits síns Heilag. i. 489, þeir lágu sem daudir menn en vissu vits síns Heilag. i 527. Vitandi vits est encore employé en islandais, dans le sens de ‘avec les yeux ouverts’, ‘savoir de quoi il s’agit’.

Quelques rédacteurs, dans la ligne 1, modifient conditionnellement einn par exemple Heusler 2. 110-1: “nur der Vielgereiste hat die Kenntnis der mennschlichen Sinnesart, sofern er nämlich vitandi er vits. Mais, comme E. Noreen 2. 43 le remarque, ceci est syntaxiquement impossible : si la dernière ligne est relative, elle doit modifier le gumna hverr. Immédiatement avant, et ainsi Noreen l'explique que même pas le voyageur, connaisseur expérimenté de la nature humaine, peut comprendre ceux qui n'ont pas de bon sens [Même lui est incapable de comprendre ceux qui sont privés d’esprit]. Mais cette alternative est n’est pas satisfaisante, pour elle aussi, la signification proposée est trop invraisemblable et, comme Sijmons (dans SG) l’observe, après un gumna hverr absolu, on n'attend aucune limitation. La seule façon de sortir de ce dilemme est de transformer ce vers en une phrase indépendante en éliminant le deuxième er et puis la rendre par ‘Il (c. -à-d. l'homme beaucoup voyagé) est une personne de bon sens, qui sait ce dont il parle (comme Lindquist 3, 64).

 

 

 

***Hávamál 19***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Que le buveur ne s’accroche pas au récipient

qu’il boive néanmoins l’hydromel à (sa) mesure,

qu’il parle utilement ou qu’il reste silencieux,

(d’être) incapable d’interagir

nul humain ne te blâmera

de t’être en allé tôt.

 

Explication en prose

 

Óðinn ne spécifie pas en quelles circonstances s’applique son conseil. Or dans notre religion, on peut boire comme tout le monde, dans un contexte profane au cours d’un repas. On peut aussi boire dans un contexte religieux pendant un blót, où on boit très peu. Le sumbl, où on boit beaucoup, semble pouvoir être parfois profane et parfois religieux.

Bien entendu, le sens exact de la strophe dépend du contexte dans lequel on la place. Cependant son sens général est clair :

Le buveur ne doit pas se cramponner à son verre mais boire à sa mesure. Il peut aussi bien parler que rester silencieux, et (s’il reste silencieux) personne ne lui en voudra s’il se retire.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

19.

Haldi-t maðr á keri,            Qu’il ne tienne pas l’humain au récipient

drekki þó at hófi mjöð,        il boit néanmoins à (sa) mesure l’hydromel

mæli þarft eða þegi,            il parle de façon utile ou il reste silencieux,

ókynnis þess                        sans interaction celui qui

vár þik engi maðr               il blâme toi nul humain

at þú gangir snemma at.     à tu (t'en) vas tôt à. [de t'en aller tôt. ]

 

Traduction de Bellows

 

19. Ne fuis pas l’hydromel, | mais bois avec mesure;

Parle justement ou reste tranquille;

Pour ta grossièreté personne | ne te blâmera avec justice

Si tôt tu cherches ton lit.

 

Boyer (trois derniers vers) : De manquer de bon sens / Nul ne te reprochera / Quand tu irais tôt te coucher.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot hóf a deux sens bien distincts. L'un est modération, mesure, proportion, et óhóf (non-hóf) signifie intempérance. L'autre signifie ‘banquet’.

Notez que Bellows conclut par « si tu t’en vas tôt, personne ne pourra te faire de reproche pour ta grossièreté » alors que Boyer conclut : « si tu t’en vas tôt, personne ne pourra te faire de reproche pour ton manque de bon sens ». Mais ókynni ou úkynni = ó-kynni = ‘non- rencontre, non-relation, mauvaises manières, être inamical au cours d’une visite’. La traduction de Boyer coupe la strophe en deux demi-strophes vaguement reliées (quel est le lien entre le bon sens et le fait d’aller se coucher tôt ?) alors que le sens propre (exagéré par Bellows) donne son unité à la strophe.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous voyez aux commentaires d’Evans l’encre qu’ont fait couler les deux premiers vers. Il suffit de traduire hóf par ‘à sa mesure’ et non pas par ‘modérément’ (les deux sens sont possibles) pour éviter toutes les contestations évoquées pas Evans. Il ne faut pas se cramponner au cor à boire, mais on doit boire ‘à sa mesure’, très peu ou pas du tout pour ceux qui ne supportent pas l’alcool, une bonne lampée pour ceux qui le supportent, une longue gorgée pour les alcooliques.

 

Dans un contexte profane, on comprend qu’il ne faut pas boire à l’excès mais on ne comprend pas pourquoi il ne faut pas « se cramponner à son cor à boire » dans la mesure où chacun boit indépendamment des autres. De plus, les trois derniers vers n’ont pas grand sens puisque ce type de joyeuse beuverie se fait entre camarades qui manifestent ainsi leur amitié. S’isoler des autres et boire en solitaire est alors très mal vu.

 

Dans un contexte religieux au cours d’un blót, on se passe un cor à la ronde et chacun lève son cor en l’honneur des ancêtres, des esprits ou du dieu qui sont célébrés, boit une gorgée et fait une déclaration sur les raisons pour lesquelles il est heureux de participer à ce blót. Il est donc important de signaler aux participants qu’ils peuvent « parler de façon utile ou rester silencieux » car il vaut mieux rester silencieux que de dire une bêtise qui sera une offense aux esprits célébrés au cours de ce blót. Par exemple, au cours de nos blót, et du fait de la mode écologique actuelle, certains se laissent aller à s'exprimer mal à propos. Il est malvenu de louer n'importe lequel de nos dieux pour son sens de l'écologie alors que ce n'est pas du tout sa fonction.

Toujours au cours d’un blót, il y a une sorte d’ironie à dire aussi que « nul ne te blâmera de t’être en allé tôt » car celui qui reste silencieux aurait tout aussi bien s’abstenir d’assister à un blót consacré à des esprits dont il n’a rien à dire. Le sens des trois derniers vers devient alors « celui qui ne communique pas (avec les entités en train d’être honorées) peut partir avant la fin de la cérémonie, personne ne le regrettera » ou même : « mais qu'il s'en aille s'il n’a rien à dire! »

 

Si on considère que cette strophe est un conseil sur la façon de se comporter pendant un blót, alors elle est parfaitement cohérente, elle a un sens clair et elle dit, ce qui devrait être une évidence, que des incroyants n’ont rien à faire dans une cérémonie religieuse. Par exemple, laisser un journaliste, ou toute personne qui vient ‘pour voir’, assister à une cérémonie religieuse est une offense à nos dieux.

 

Commentaires d’Evans

 

19

            1 -2 le sens de ces lignes est très contesté. Plusieurs des premiers rédacteurs ont imprimé haldi l’ont rendu par ‘l'homme peut saisir le bol, pourtant il devrait boire modérément’. Mais le Codex Regius écrit clairement haldit avec le négatif suffixé, et il est peu sûr de l’émender, particulièrement du fait du peu de sens que donne haldi au premier vers. Mais que haldit signifie-t-il ? Halda á e-u ne peut pas signifier ‘s'abstenir de qque chose’, comme de nombreux rédacteurs du dix-neuvième siècle l’ont cru. Cleasby-Vigfusson S. V. rapproche ce passage des expressions halda á sýslu, halda á ferð sinni, halda á hinni sömu bæn, où le verbe signifie ‘être occupé à, s’occuper à, persister à’, et cela rend le ‘pour continuer à boire, en s’amusant’, prenant ker comme un figuratif pour drykkja Finnur Jónsson objecte que ce serait une étrange façon d’énoncer une phrase aussi simple, et il est douteux que le halda á puisse avoir cette signification alors qu’il est suivi d'un objet concret (cf. Fritzner 2, halda á 7). Magnús Olsen 4 compare le toast porté au début d’un mariage islandais avant la réforme Heilags anda skál skulum vér í einu af drekka, ok halda eigi lengi á et pense que le premier vers signifie : ‘Ne restez pas assis longtemps avec votre bol en main mais videz-le d’un coup’. Mais c’est trop loin du texte. Il est beaucoup plus probable que la scène impliquée dans notre poème soit une sveitardrykkja, où le récipient tourne de l’un à l’autre; l'idée serait alors ‘ne vous accrochez pas au bol (en buvant avidement), mais passez-le à la prochaine personne’. Ceci est simplement la manière normale de comprendre ce vers, mais cela provoque-t-il un contraste suffisant avec le vers suivant? (et il doit y avoir contraste, comme montre le þó). Tout tombe en place si le at hófi implique ‘une quantité modérée par opposition à beaucoup’, mais le sens le plus raisonnable est celui ‘une quantité modérée par opposition à rien ou à peu près rien’. Boire trop peu est certainement considéré comme une conduite incorrecte; ceci s'appelait drekka sleituliga ou við sleitur.

            3 ce vers est également trouvé dans Vafþr. 10.

            5 vár est évidemment une forme de vá ‘blâmer’, seulement trouvé ici, bien que certains l'insèrent par émendation dans st. 75…

 

 

***Hávamál 20***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’homme avide ou glouton

à moins qu’il ne prenne conscience de son esprit

il se mange (dévore) lui-même de désespoir ;

Souvent il (le ventre …) arrive à faire rire

(de) celui qui se rend auprès des sages

le ventre (fait rire de) l’humain stupide.

 

Explication en prose

 

L’homme avide ou glouton, à moins qu’il n’ait suffisamment de conscience de lui-même, se plonge lui-même dans la dépression; souvent son ventre fait rire de celui qui fréquente les sages.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

20.

Gráðugr halr,                     L’avide [ou glouton] homme

nema geðs viti,                    sauf (si) [il a] de son esprit conscience

etr sér aldrtrega;                 il mange [métaphoriquement: il consomme] soi-même pour durable-                                       tristesse (ou temps difficile, chagrin mortel) ;

oft fær hlægis,                     souvent il obtient de faire rire

er með horskum kemr         qui avec les sages vient

manni heimskum magi.      à l’humain (datif) stupide (datif) le ventre (nominatif).

 

Traduction de Bellows

 

20. L’homme avide, | si son esprit est flou,

Mangera à s’en rendre malade;

L’homme grossier, | quand il se trouve parmi les sages,

Est conduit à leur mépris par son ventre (datif).

 

Boyer : Le goinfre, / A moins qu'il ne veille à son bon sens, / Mange à se rendre malade pour la vie; / Souvent par sa panse (datif), / L'idiot provoque le rire / Quand il vient parmi les sages.

 

Ceci revient à souligner que dans l’original, ce n’est pas l’idiot qui est moqué mais son ventre, au contraire des traductions de Bellows et Boyer. De façon un peu plus métaphorique, ceci exprime l’idée ce n’est pas sa stupidité qui fait rire les sages, mais sa gloutonnerie.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif gráðugr signifie ‘avide’. Lorsqu’il est associé au ventre, il signifie ‘glouton’.

Bellows, Dronke and Orchard le traduisent par ‘avide’ mais Boyer choisit de dire « goinfre », ce qui ajoute une nuance insultante absente de l’original. L’utilisation du mot magi (estomac) comme dernier mot de la strophe montre que le scalde désirait souligner que le sens ‘glouton’ était possible. Vous trouverez plus de détails ci-dessous.

L’expression geðs viti est interprétée ici comme suit: geðs est le génitif de geð = ‘esprit, humeur’ et viti est la 3ème personne du subjonctif présent de vita = ‘avoir de l’esprit, être conscient’. Elle signifie clairement ‘être conscient de son esprit’ qui fait écho au vitandi er vits de la s. 17. Encore une fois, les traducteurs ne reconnaissent pas une allusion à l’introspection ou à la ‘meta-pensée’ que j’ai introduite à la s. 17. Dronke et Boyer traduisent le vers 2 par: « A moins qu'il ne veille à son bon sens », Orchard par « sauf s’il freine son penchant ».

aldrtregi = aldr-tregi = durable-tristesse (→ tristesse mortelle)

magi = estomac, terme technique pour la caillette de la vache.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le vers 4 est ambigu. Nous avons tendance à comprendre que les sages se moquent de  ‘stupide’. Se moquer d’une personne pas très intelligente nest pas très intelligent non plus et indigne des ‘sages’. Ce vers peut aussi signifier que le glouton, quand il rencontre des sages, se sent ridicule, il ‘rit de lui-même’ et devient conscient de sa gloutonnerie, de façon similaire à l’introspection de la s. 18. Pour ainsi dire, la moquerie des sages ouvre l’œil de sa conscience à son défaut.

En effet, les mots peuvent être pris dans leur sens propre et la strophe parle des gloutons et leur ‘estomac’ est l’organe physique dans leur corps. Inversement, la strophe entière est figurative et elle décrit toute sorte d’avidité, incluant celles pour le pouvoir et les richesses matérielles. La remarque absurde sur les sages se moquant d’une particularité physique comme le ventre montre – au lecteur geðs vitandi– où se trouve le sens figuratif.

Voici une traduction dans laquelle la possibilité d’une compréhension métaphorique est prise en compte.

L’homme avide

s’il oublie sa conscience

crée à soi-même une tristesse insurmontable;

Son estomac (la cause et le résultat de son avidité) fait souvent rire,

de l’homme stupide,

quand il fréquente les gens sages.

Autrement dit : avidité aveugle n’est que ruine de l’âme, et gloutonnerie aveugle est ruine du corps.

 

Mais … par Loki !, pourquoi le goinfre ou l'avide évitent-ils ce mal quand ils gardent entière leur conscience? D’abord, remarquez qu’une personne geðs vitandi n’est pas stupide et donc, le vers 6 déclare qu’il n’attire pas l’hilarité des sages. Avidité et gloutonnerie définissent deux façons de vivre qui conduisent inexorablement à une perpétuelle insatisfaction. Une personne qui n’est pas stupide évitera donc de se laisser conduire par ces deux guides infidèles. L’autodérision, c’est-à-dire avoir conscience de sa gloutonnerie, est une bonne façon de contrôler ces deux mauvais guides, tout comme le déclare le vers 2.

 

Commentaires d’Evans

 

20

            3 aldrtregasee ‘chagrin de vie’ est compris … ici et c’est sa seule autre occurrence … comme ‘la mort’: le glouton mange à se tuer. Cela signifie plus probablement ‘misère pour toute une vie’ …, peut-être ici spécifiquement ‘maladie grave’ … comparer au Vieil Anglais ealdorcearu.

 

 

***Hávamál 21***

 

Cette strophe reprend le thème du danger de la gloutonnerie/avidité de façon presque violente, en soulignant que celui qui se laisse aller à ces défauts est moins respectable que le bétail.

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Les troupeaux savent qu’ils

doivent (revenir) près du logis

et alors quitter le pâturage ;

mais l’humain lent (d’esprit)

(ne) connaît jamais

le discours (ou la mesure) de son estomac.

 

Explication en prose

 

Les troupeaux savent quand quitter le pâturage et revenir à l’étable. L’humain lent d’esprit, de son côté, n’est même pas capable de comprendre le discours de son estomac lorsqu’il lui dit qu’il est plein.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

21.

Hjarðir þat vitu                   Les troupeaux cela savent

nær þær heim skulu            près de leur logis ils doivent (être)

ok ganga þá af grasi;          et aller alors hors du pâturage;

en ósviðr maðr                   mais le non-rapide (d'esprit) humain

kann ævagi                         (ne) connaît jamais

síns of mál maga.               de son le discours (ou la mesure) estomac.

 

Traduction de Bellows

 

Les troupeaux le savent,

(quand) ils doivent être près de leur logis

et sortir alors du pâturage;

mais l'humain non sage

ne connait jamais

le discours/la mesure de son estomac.

 

Boyer traduit le dernier vers par « La capacité de sa panse » c'est-à-dire qu’il choisit le sens ‘mesure’ plutôt que le sens ‘parole’ de mál.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot magi = estomac, terme technique pour la caillette de la vache.

Le mot mál signifie à la fois 1. la parole, le discours, une cause juridique, une mise en jugement, un cas; 2. la mesure, la dimension, le temps, les saisons ; 3. le dessin gravé ou en relief.

Donc, mál maga signifie aussi bien la mesure de l'estomac que le discours de l'estomac et, en passant, le mot hávamál signifie aussi bien ‘le mot, la parole’ du Haut que la ‘mesure’ du Haut.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vu le contexte, il est évident que « la parole de l’estomac » ce n’est pas : « j’ai faim » mais « je suis plein ». La nécessité de ne pas prendre cette strophe à la légère se marque bien par le fait que, dans notre langage, quand notre estomac nous parle c’est pour se plaindre d’être vide !

On peut bien entendu ne voir là qu’un discours sur la gloutonnerie : « les animaux écoutent mieux que les humains la plainte de leur ventre quand il est trop plein ». Mais, comme à la strophe précédente, il peut aussi y avoir une métaphore sur le fait que les animaux savent limiter leur avidité (et seul le réel besoin de la nourriture les conduit) alors que les humains à l’esprit lent ne le savent pas (et leur avidité s’exerce dans bien d’autres domaines que celui de la nourriture). On fait souvent remarquer qu'un carnivore ne tue que par faim et selon ses besoins, et que de nombreux humains sont capables d'avidité au-delà de leurs besoins.

Cette seconde strophe sur le même thème, du fait de la comparaison avec le bétail, modifie la portée de la s. 20 où l’avidité était seulement présentée comme un défaut autodestructeur qui fait sourire les sages. Maintenant, Óðinn  nous enseigne que l’excès associé, comme dans 20, à « l’oubli de sa conscience » et, comme dans 21, à la « lenteur d’esprit » nous mène à des conduites indignes d’un animal.

Dronke commente en disant que les vaches rentrent parce que leurs mamelles sont gonflées et qu’elles ont besoin de se faire traire, ce qui n’est pas le cas des humains. C’est encore rabaisser d’un cran la portée du Hávamál que de le réduire à de telles trivialités : « le Hávamál dit que les humains n’ont pas besoin de se faire traire » ! Remontons-le un peu en insistant sur la critique de l’avidité : « les humains qui ne savent pas contrôler leur avidité sont pires que des animaux » me semble être le sens réel de cette strophe. L’exemple d’avidité fourni ici est clairement celle de l’avidité à trop manger, mais l’avidité pour le pouvoir sur les autres et sa parente, l’avidité pour l’argent, ne me semblent pas oubliées ici. Un poète a tout le même le droit d’utiliser des images, des métaphores (et Þórr sait combien les anciens scandinaves furent très forts à ce sujet !), sans qu’on rabaisse sans cesse la portée de son discours.

 

Commentaires d’Evans

 

21

          Sur la question de savoir si cette strophe doit quelque chose à une source biblique ou latine (comme cela est discuté respectivement dans Singer … and Rolf Pipping …) voir p. 15 ‘Introduction’ [La partie concernée est traduite ci-dessous].

            6 le máls du Codex Regius est défendu … par Bugge …, mais c’est évidemment une erreur induite par le sins précédant.

 

 

 

 

Deuxième intermède : Au sujet des influences chrétiennes supposées sur le Hávamál relevées par Nore Hagman et Régis Boyer

 

(Extrait des pages 12-18 de l’introduction d’Evans)

)

[Après une longue argumentation, il conclut]… si ceci est accepté, la poésie du poème gnomique (c. à d. Hávamál I, strophes 1-83) doit avoir été composée avant 960. (note 6)

Cette attribution de la poésie à la pure période païenne a conduit de nombreux érudits à lui attribuer une grande valeur du point de vue de la description de la vie et des valeurs nordiques antiques, ou germaniques, comme Hans Kuhn … (cf. p. ex.. Jón Helgason 1, 30 et Finnur Jónsson 3,230 pour des sentiments similaires). Cette vue de la poésie comme purement indigène et païenne a, cependant, été contestée sporadiquement, spécialement ces dernières années, par des affirmations que certaines des strophes trahissent des influences bibliques ou classiques, ou peuvent être mises en parallèle avec elles, et donc peuvent dériver de proverbes médiévaux issus des vernaculaires continentaux. Nore Hagman, par exemple, a rassemblé de nombreuses supposées similitudes avec l’Ecclésiaste pour argumenter que ce texte apocryphe pourrait avoir influencé le Hávamál. Mais les exemples apportés sont bien peu convaincants, étant seulement de caractère flou et général, et, la plupart du temps, ne parlent pas du tout de la même chose: “Meilleure est la vie d'un pauvre homme sous un abri de bois qu’une somptueuse vie dans la maison d'un autre. ” (Eccles. 29. 22) est tout à fait différent de “Sa propre maison, même très modeste, est en tout cas meilleure que de mendier”, qui est le fonds de Hávamál 36, mais c'est probablement le plus exact des parallèles de Hagman

 

(note 6). Une datation similaire est impliquée par le point de vue (von See 1) que les strophes 17, 20 et 25 dans le Sonatorrek (c. 960) font écho au Hávamál 72, 22 and 15 respectivement. … Magnus Olsen, Edda og Skaldekvad IV (Oslo 1962) 49, pensait que l’usage de orðsttír dans le Höfuðlausn d’Egill faisait écho à Hávamál 76.

 

De même, Régis Boyer a détecté des ressemblances frappantes avec les Proverbes et l’Ecclésiaste, d’autant plus significatives, dit-il, parce que de telles similarités manquent dans les autres livres de sagesse biblique, comme l’Ecclesiasticus [Ne me demandez pas la différence entre l’Ecclésiaste et l’Ecclesiasticus !] (Boyer 227 [Sa thèse de 1972 « Vie religieuse en Islande (1116-1264) »]; l’article de Hagman est absent de sa bibliographie par ailleurs complète). Mais ici aussi les ressemblances sont pas du tout étroites, comme quand Proverbes 27. 17 dit: “Le fer aiguise le fer; ainsi l'homme aiguise l’expression de son ami” est mis en parallèle avec la strophe 57. Parfois même, ils ne sont pas des parallèles du tout, comme dans les Proverbes 25. 21 “si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger; et s'il a soif, donne-lui de l'eau à boire” est associée aux strophes 3-4. Il est vrai que les Proverbes et le Hávamál I soulignent le lien entre la sottise et le bavardage, mais est-il besoin que ceci soit plus qu'une coïncidence ? Après tout, le livre des Proverbes contient plus de huit cents vers, pratiquement tous des remarques gnomiques basées sur l'observation et expérience de la vie dans une société matériellement simple ; il serait sûrement stupéfiant si des ressemblances fortuites avec notre Hávamál ne se produisaient pas ici et là.

On a également été prétendu une possible dérivation occasionnelle des auteurs classiques. Roland Köhne a noté que le De Amicitia de Cicéron parle d'un homme “mélangeant tant son esprit avec celui d'un autre que cela semble les unifier complètement” (note 7) et s'est demandé si ceci pourrait être la source initiale de la strophe 44 avec son geði … blanda, et Rolf Pipping a proposé que la strophe 21 puisse venir de Sénèque, qui dans une de ses lettres trace un contraste semblable entre les bêtes, qui savent quand elles ont assez mangé, et les hommes, qui ne le savent pas, et dans une autre lettre emploie vraiment l'expression ‘stomachi sui non nosse mensuram’ comme critique de la gloutonnerie (sans, à cette occasion, faire contraste avec les habitudes des animaux); ceci correspond étroitement à kann ævagi síns um mál maga de notre poème.

La strophe 21 avait été assignée déjà à une origine biblique par Samuel Singer, qui s'est référé à Isaïe 1. 3 et Jérémie 8. 7, où des hommes et bêtes sont comparés, à l’avantage de ces dernières, cependant sans aucune connexion avec le fait de manger avec excès. Dans une section sur le savoir proverbial germanique ancien de son Sprichwörter des Mittelalters, Singer met en parallèles aux Écritures et au latin médiéval et aux sources vernaculaires, quinze strophes, ou des parties de strophes, à notre Hávamál I et leur suppose un raccordement génétique (cependant dans trois des quinze exemples, il pense que la culture nordique peut en être le géniteur plutôt que le destinataire) (note 8).

 

(note 7). Köhne 1, 129. La remarque de Cicéron, dans De Amicia 81, est quanto id magis in homine fit natura, qui et se ipse diligit et alterum anquirit, cuius animum ita cum suo misceat, ut efficiat paene unum ex duobus”.

 

(note 8). Certains des exemples de Singer sont donnés dans les Commentaires. Pour une récente approche selon des voies semblables voir Köhne 2, qui apporte un certain nombre de parallèles depuis le Haut Allemand Moyen qui, prétend-il, montrent l’influence sur le Hávamál des proverbes poétiques et de la sagesse populaire allemande médiévale.

 

[Plus loin, Evans ajoute au sujet de la strophe 81] :

L’emphase mise sur le peu de confiance à accorder aux choses de ce monde a été vue comme un thème chrétien (von See, ‘die Unsicherheit alles Irdischen’ [= Le manque de sureté de la chose terrestre]) … Mais l’instabilité ne devient un thème chrétien que lorsque on l’oppose à la sécurité et à la permanence du ciel … ; C’est aller un peu loin de prétendre qu’un avis comme “Ne loue pas la bière avant de l’avoir bue” implémente la morale chrétienne du transitoire et de la non fiabilité de cette pauvre vie fugace! Cette strophe, en fait, contient une allusion païenne qui fait manifestement à référence à la crémation … Comme le poème gnomique, la scène se passe en Norvège: en plus de la crémation, remarquez le loup, le serpent, l’ours, le roi et le renne [tous inexistants en Islande].

 

[C’est ce que les anglais appellent un ‘bashing’, une raclée, infligée par Evans à ceux, dont Boyer est un représentant affiché, qui ont prétendu que le Hávamál fût inspiré par la chrétienté de près ou de loin. ]

 

 

***Hávamál 22***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain (qui est) en manque (de tout)

et qui a mauvaisement agi

rit toujours de tout ;

il ne sait pas ‘percuter’ (comprendre)

qu’il lui est nécessaire de savoir que

il ne manque pas de souillure ou de taches ou de défauts.

 

Explication en prose

 

Celui ou celle qui manque de tout qui n’a pas su agir proprement se rit de tout. Il est incapable de comprendre qu’il lui est pourtant nécessaire de se rendre compte que ses propres défauts l’ont conduit à devenir ce qu’il est devenu.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

22.

Vesall maðr                                    Le ‘privé-de’

ok illa skapi                                    et mauvaisement il façonna

hlær at hvívetna;                             rit de ‘de quoi-toujours’:

hittki hann veit,                               n’accroche pas il sait,

er hann vita þyrfti                           est il de savoir nécessité

at hann er-a vamma vanr. à lui n’est pas souillure manquant.

 

Traduction de Bellows

 

22. Un homme insignifiant | et pauvre d’esprit

(Boyer : Le misérable / Et malintentionné)

De toutes choses toujours se moque;

Car jamais il ne sait, | ce qu’il devrait savoir,

Qu’il n’est pas exempt de défauts.

 

Dronke, vers 1 et 2 : Un homme inintelligent / et qui a mauvais caractère (« ill-natured »)

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Il est frappant de voir qu’aucun des traducteurs ne rend, dans illa skapi = il façonne mal, l’idée que ce sont les agissements du ‘privé-de’ qu’Óðinn  stigmatise. Ceci est plus important qu’il ne paraît car stigmatiser la ‘pauvreté d’esprit’, le ‘mauvais caractère’ ou les ‘mauvaises intentions’ transforme un jugement factuel de psychologie en des jugements moraux. De plus, Óðinn  parle très souvent d’intelligence mais de façon exclusivement positive, pour louer ceux qui en sont bien pourvus. Il, ne critique jamais les ‘pauvres d’esprit’ qui, bien entendu, ne seront jamais des ‘connaissants’ (des magiciens) mais qui ont leur sagesse à eux que, visiblement, Óðinn  respecte.

Le verbe hitta signifie ‘frapper’ (to hit en Anglais) ou ‘mordre’ mais au sens de ‘prendre conscience’ (cf. les deux expressions françaises: « cette idée m’a frappée » et « il n’a pas mordu aux maths»).

Le mot vamm signifie aussi ‘défaut’ mais je pense que le sens fort, aussi possible, de ‘souillure’ rend mieux l’idée du scalde.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La strophe 20 dit que l’avide est « affecté de chagrin mortel » sauf s’il « obtient conscience ». Ici, le vesall c’est celui qui manque de tout : richesse, relations humaines et conscience. Les strophes suivantes parlent encore de ceux qui « manquent de conscience, de bon sens ».

Cet humain ‘privé de’ qui tourne tout en mal prend aussi tout à la légère. Et il ne se rend pas compte de sa propre souillure. Ceci ne dit pas qu’il faut prendre tout au sérieux, mais qu’il ne faut pas se confier aveuglément à ceux qui prennent tout à la légère. Bien qu’ils soient plus sympathiques, leur attitude peut cacher de graves défauts.

 

Commentaires d’Evans

 

22

          1 Vesall a été attaqué pour deux raisons etc. [Il y a donc eu des discussions interminables sur l’existence même du mot vesall dans cette strophe. La base en est que, pour suivre les règles de la poésie scaldique le V de vesall devait être en allitération avec le A de maðr. D’autre part, les commentateurs trouvaient que ‘misérable’ n’avait pas de sens à cette place dans le poème … on se demande pourquoi. ]

            2 illa est un adverbe; Finnur Jónsson explique l'expression elliptique pour illa skapi farinn, pour laquelle cf. Haraðr saga ok Hólmverja ch. 24: mikill maðr ok sterkr ok illa skapi farinn, ójafnaðarmaðr um alla hluti

 

 

***Hávamál 23***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non-sage

veille durant la nuit entière

et il pense à n’importe quoi ;

ainsi il est fatigué (et de mauvaise humeur)

au matin à lui (re)vient

toute (cette) même misère qui était (sienne).

 

Explication en prose

 

Il n’est pas sage de veiller tout au long de la nuit et de penser à toutes sortes de choses. Celui qui fait cela sera fatigué et de mauvaise humeur quand sa misère et sa déprime et son malheur reviendront identiques, au matin.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

23.

Ósviðr maðr                       Le non-sage humain

vakir um allar nætr             veille ‘autour’ toute la nuit

ok hyggr at hvívetna;          et il pense à [comme dans 22 hví-vetna;] ‘de quoi-toujours’

þá er móðr                          ainsi il est de mauvaise humeur

er at morgni kemr, qui au matin vient

allt er víl sem var.               tout ce qui est (sa) misère [ou déprime, malheur] (la) même a été.

 

Traduction de Bellows

 

23. L'homme sans esprit (Boyer: le sot) | est éveillé toute la nuit,

Pensant à beaucoup de choses;

Usé par ses soucis il est | quand arrive le matin,

Et sa peine (Dronke : le travail) est restée ce qu'elle était.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif ó-sviðr signifie non-sage. Bellows le traduit par ‘witless’ (sans esprit)’, Boyer par ‘sot’, Dronke par ‘unitelligent’. Seul Orchard lui donne son sens propre, ‘unwise’ (non sage).

Dans la strophe 22 nous avons déjà rencontré le mot hvívetna = hví-vetna dans le sens ‘n’importe quoi’.

L'adjectif móðr signifie ‘de mauvaise humeur’ ou fatigué, cf. l’anglais ‘moody’.

Le nom víl signifie ‘misère, déprime, malheur’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Notez que le ‘non-sage’ n'est pas automatiquement ‘sans esprit’ ou un ‘sot’ comme semblent le prétendre Bellows et Boyer et Dronke. D’ailleurs, on ne voit pourquoi un imbécile dormirait plus mal qu'un autre. Sur ce sujet précis de se tracasser toute la nuit pour des problèmes insolubles, nombreux sont les non-sages! N’êtes-vous pas vous-mêmes ‘non-sages’ de ce point de vue là ? Tourner et retourner dans sa tête un problème pour n’avoir aucune solution au matin, et en prime faire des rêves qui vous montrent en position d’échec, cela ne vous arrive jamais ?

Dans cette strophe, comme nous nous identifions bien à ce manque de sagesse, nous avons tendance à en sourire. Or, dans les autres strophes, le comportement du non-sage est toujours très sévèrement condamné. Cela mérite quelques commentaires.

C'est notre civilisation qui nous conduit à banaliser ce comportement un peu hystérique qu'un vrai ‘sage’ nordique a su maîtriser. Dans la civilisation germanique du nord, il est clair que l'action (et la destinée) sont les idées maîtresses de ce qui définit un humain. Rappelez-vous que la Völuspá décrit les formes encore sans vie de Ask et Embla comme étant lítt megandi et ørlöglausa, c'est-à-dire ‘peu ayant-force-d’agir’ et ‘sans-destinée’. Ainsi, celui qui n'a pas de force pour agir n'est pas encore vraiment un être humain. Comme, pendant la nuit, nous sommes censés prendre du repos pour pouvoir agir le lendemain, la sagesse la plus élémentaire consiste à se reposer la nuit sans perdre ses forces à se tracasser pour rien. Notez bien que le texte dit que c'est pensant « à n'importe quoi » qu'on est un non-sage, pas en analysant ses problèmes à tête reposée dans le calme de la nuit! Cette analyse peut nous mener à agir mieux le lendemain, et cela est sage. Donc c’est l'obsession qui est une mauvaise chose si elle empêche le repos indispensable pour se reconstruire : Óðinn ne condamne pas toute forme de réflexion durant la nuit, mais seulement le ressassement inutile qui nous laisse épuisés le lendemain.

 

Du point de vue prosaïque, cette strophe signifie aussi que le sage est capable d'un bon sommeil empli de rêves qui lui apporte repos et bonne humeur. Ce sommeil calme est à la fois un but et un test pour tous les non-sages que nous sommes devenus dans notre civilisation d’agités perpétuels.

Du point de vue mystique cette strophe signifie que le sorcier agit pendant la nuit et profite du calme ambiant et de son propre calme pour, sagement, mener à bien ses projets de soins médicaux ou d’influence sur l’esprit de ses opposants.

 

 

***Hávamál 24***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L'humain non-sage

croit que tous ceux qui avec lui sont

riants (sont aussi) des amis.

Il ne trouve pas à ‘percuter’ (comprendre)

leur pensée (et qu'ils) parlent mal de lui

quand il est assis avec des sages.

 

Explication en prose

 

Le non-sage croit que ceux qui rient avec lui sont ses amis. Il n'arrive pas à comprendre l’idée que les sages parlent mal de lui quand il est assis parmi eux.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Ósnotr maðr                                   Le non-sage humain

hyggr sér alla vera                         croit ‘à soi’ tous être

viðhlæjendr vini.                             avec-riant pour un ami.

Hittki hann fiðr,                              n’accroche pas il trouve

þótt þeir um hann fár lesi, la pensée [(accusatif)] à eux de lui le mal [(nominatif)]                                              (qu’ils) parlent [(subjonctif)]

ef hann með snotrum sitr.               si il avec des sages est assis.

 

Traduction de Bellows

24. Le sot, |. pour mais, tous ceux

qui rient avec lui tiendra ;

Quand il est parmi les sages | il ne bronche pas

Bien qu’ils parlent de lui avec haine.

[Boyer : on ne parle guère en sa faveur, Dronke : qu’ils le réduisent en pièces]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Encore une fois, le texte emploie le mot ósnotr pour désigner les ‘non-sages’. Les efforts désespérés des traducteurs pour éviter de répéter le même mot trahissent le texte dans la mesure où le lecteur peut croire que toutes ces strophes se rapportent à des défauts différents.

Remarquez bien l’opposition entre le ‘non-sage’ ósnotr et les sages (nostrum, datif pluriel).

Pour le sens du verbe hitta rapportez-vous à la strophe 22.

Comme le signale le commentaire d'Evans, le mot fár est utilisé principalement dans des textes religieux dans le sens de ‘le mal’. Voyez 25 pour une explication des relations entre , fár et leurs diverses occurrences.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens des deux demi-strophes est tout à fait évident. C'est leur conjonction qui n'est pas claire du tout. L'opposition entre le non sage du premier vers les sages du dernier montre bien que le poète voulait souligner la cohérence de cette strophe entière. Il me sera plus simple d'expliquer la cohérence de cette strophe après avoir lu la suivante. Nous verrons qu'il faut faire appel à la notion indo-européenne du mot ‘ami’ pour comprendre l'enseignement qu’Óðinn  a voulu nous transmettre.

Nous verrons un peu plus tard que les strophes 30, 31 et 32 traitent aussi du comportement face à la plaisanterie. Il est très facile de s'intégrer à une foule d'inconnus et de commencer à rire et blaguer; il est cependant presque impossible au "non-savant" de se rendre compte du moment où ces moqueries dépassent les bornes.

 

Commentaires d’Evans

 

24

            5 fár ‘mauvaise action, malice’; lesa fár um e-n signifie évidemment ‘parler mal de quelqu'un, émettre des calomnies malveillantes au sujet de quelqu'un’, cf. Stock. Homil. 52: þat kann enn verda, at maðr vemk á þat, at lesa of adhhra ok hafa uppi löstu manna, et notez umlestr ‘calomnie’, umlassamr ‘calomnieux’, umlesandi, umlesmadr, umlestrarmaðr ‘calomniateur’; il est intéressant que ces mots soient trouvés seulement dans des textes religieux. Ces sentiments et ceux de la strophe 25 peuvent être mis en parallèle avec un certain nombre de proverbes continentaux (cependant aucun d'eux ne restreint leur application à l'homme ‘non-sage’) … ; faute d'un modèle biblique ou classique, … leur origine ne pourrait être arabe (apporté par l'intermédiaire des raids Viking en Espagne).

 

 

***Hávamál 25***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

(les 3 premiers vers sont exactement les mêmes que ceux de 24)

L'humain non sage

croit que tous ceux qui avec lui sont

riants (sont aussi) des amis.

Il (l'humain non sage) se rend compte que,

quand il vient au thing,

peu nombreux (sont) ses porte-paroles.

 

Explication en prose

 

Le non sage croit que ceux qui rient avec lui sont ses amis (comme dans 24). Mais, quand il se rend à l’assemblée du thing, il se rend compte qu’il ne trouve que peu de support.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

25.

Ósnotr maðr                                   (voir 24)

hyggr sér alla vera

viðhlæjendr vini;

þá þat finnr                                     alors que il trouve que

er at þingi kemr,                             quand au thing il vient

at hann á formælendr fáa. à lui comme porte-parole peu nombreux.

 

Traduction de Bellows

 

Le sot, | pour amis, tous ceux

Qui rient avec lui, tiendra ;

Mais la vérité, quand il arrive | au conseil, il apprend,

Que peu nombreux parleront en sa faveur.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Vous voyez que nous traduison le dernier mot de la strophe, fáa, par ‘peu nombreux’ et vous verrez qu’il sera traduit autrement dans 33. Voici quelques explications.

Il existe en Vieux Norrois de nombreuses façons de jouer avec le radical fá-.

Le verbe est très irrégulier si bien qu’on ne le rencontre sous cette forme qu’à l’indicatif, au subjonctif et à l’impératif. Il signifie ‘trouver, obtenir’. Il existe une autre forme, une contraction du verbe fága qui signifie ‘peindre, tracer’. Par exemple, fá rúnar, signifie ‘tracer les runes’ plutôt que ‘obtenir des runes’, bien que les deux soient tout à fait compatibles.

Le préfixe fá-* est utilisé très souvent pour signifier ‘peu-de’, par exemple fá-vitr signifie ‘peu sage’.

Le substantif fár, rencontré dans la strophe précédente, signifie ‘mal, mauvaiseté, menace, fléau, épidémie’. C’est un mot neutre régulier dont la déclinaison ne peut pas donner fáa.

L’adjectif fár, ‘peu de’, est aussi irrégulier. Mais nous ne rencontrons ici que deux formes régulières : un accusatif masculin pluriel en fáa et, dans s. 33, fáu, un datif neutre singulier.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens superficiel des strophes 24 et 25 est assez clair : le non-sage se laisse impressionner par les manifestations superficielles d’amitié et il ne se rend pas compte que les sages disent du mal de lui et que personne ne les soutient dans les décisions collectives.

 

Il est un peu bizarre que le poème signale deux fois, dans des termes (sans doute volontairement) identiques, deux fois le fait évident que le non-sage se laisse berner par l’amitié superficielle. Les trois derniers vers de la strophe 25 soulignent que le problème du non-sage est qu’il croit disposer de nombreux soutiens qui vont lui manquer lors du ‘Thing’, c'est-à-dire au moment où il en aura vraiment besoin.

 

Cette attitude, à mon avis, est liée à un comportement typiquement indo-européen (et sans doute plus largement païen) qui a été bien mis en évidence par Dumézil, celui d’une vie sociale et religieuse fondée sur la notion de contrat. Voyez mes arguments dans le « Commentaire sur les contrats » donné à la suite de cette strophe.

 

Commentaires d’Evans

25

            5 er at þingi kømr - la plupart des rédacteurs comprennent hann comme le sujet implicite, mais le verbe peut être impersonnel, comme dans er at morni kømr

 

 

***Hávamál 26***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non-sage

pense qu’il connait tout

s’il a un précaire abri, (son) chez soi.

Il ne sait pas ‘percuter’ (comprendre)

comment parler

si les gens le mettent à l’épreuve.

 

Explication en prose

 

Le non-sage se prend pour un savant dès qu’il possède un quelconque semblant d’abri. Il est cependant incapable de comprendre ce qu’il faut répondre quand les gens le mettent à l’épreuve.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

26.

Ósnotr maðr                       Le non-sage humain

þykkisk allt vita,                  se pense tout savoir

ef hann á sér í vá veru;       si il à soi dans un précaire abri ;

hittki hann veit,                   non-percute [comme dans 22 et 24] il sait

hvat hann skal við kveða,   quoi il va avec dire

ef hans freista firar.            si lui tenter [ou mettre à l’épreuve] les gens [nom. plur. = sujet de freista].

 

Traduction de Bellows

 

26. Un ignorant | pense qu’il connait tout,

Quand il est assis seul dans un coin;

Mais jamais quelle réponse | il ne sait faire,

Quand d’autres arrivent avec des questions.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les commentaires d’Evans montrent bien que veru (datif de vera = abri) et ont créé un sacré débat.

Pour vera Evans dit qu’il faut traduire aussi par ‘abri’ dans la strophe 10, ce que je n’ai pas fait, voyez les commentaires de la strophe 10. Ici, par contre, c’est le sens ‘être’ de vera qui est impossible. En plus, í veru signifie sans problème ‘dans un abri’ ce qui colle parfaitement avec le contexte. Alors, que faire de vá ? Vous voyez par Evans que les experts ont inventé pour l’occasion un sens : ‘coin’ (qui devrait être alors au nominatif, on se demande comment dans cette phrase !). Moi, je remarque que le mot vá-brestr (m. à m. malheur-accident) signifie un ‘bruit accidentel bizarre’ en associant deux mots annonçant un malheur. Je ne vois pas pourquoi le scalde n’aurait pas eu le génie (c’est le travail des poètes, non ?) de créer un mot nouveau en associant le malheur à l’abri (au fait, ne pourrait-on pas dire « un abri de malheur » pour dire un abri minable qui n’abrite que très mal ? (tout comme en Anglais : a wretched shelter). En plus, il existe une variation canonique de comme préfixe du même sens que var-. Ce préfixe ajoute le sens de « à peine de », « peu de ». Cette hypothèse signifie encore que l’abri est ‘à peine un abri’. La suggestion d’Evans de créer un sens nouveau de ‘coin’ pour me paraît superflue.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe et la suivante appartiennent à un groupe de strophes qui soulignent que la sagesse ou l’humanité des individus ne se révèlent que lorsqu’ils sont en contact avec d’autres humains.

Cette strophe souligne la présomption du non sage dès qu’il possède un petit quelque chose. La strophe 17 sous-entendait que le ‘lourdaud’ qui a bu parle trop et révèle ainsi son esprit. Nous allons voir que la strophe 27 va dire sans détour que, pour le non sage, le mieux est de se taire. Enfin, ce type d’idée va culminer dans la strophe 57 où l’échange de parole entre humains est présenté comme un caractère essentiel d’appartenance à l’humanité.

Cette strophe me semble purement dédiée aux relations sociales prosaïques. Ceux qui s’expriment sans cesse pour dire des sottises sont évidemment vite lassants et se mettent donc en situation de faiblesse. Au moins en présence de non-amis, il est nécessaire de rester sur ses gardes et ne pas exposer ses faiblesses par des paroles inconsidérées, comme on peut le faire par plaisanterie parfois : en fin de compte, ces façons de se laisser aller sont ‘non sages’.

Pour une fois, je vais vous faire une confidence personnelle : je suis nettement non sage en ce sens, et je peux dire par expérience que l’avis d’Óðinn  ne me paraît pas très drôle, mais hélas tout à fait pertinent ! Je suis simplement incapable de le suivre et je continue encore à payer pour mes (mauvaises) plaisanteries. Cela signifie certainement que je n’ai pas encore atteint le statut de ‘sage’ c’est-à-dire, dans le contexte du Hávamál, de magicien empli de pouvoirs … ce qui est bien vrai.

 

Commentaires d’Evans

 

26

              3 vera ‘refuge, abri’, comme dans 10 ci-dessus. peut venir du mot commun ‘malheur, calamité’ (comme discuté récemment par von See 3, 23). Mais Sigsk. 29 a : at kváðu við kálkar í vá, où le sens ‘malheur’ est clairement impossible, et de ceci les lettrés ont déduit l'existence d'un nom de cette forme et de signification ‘coin, recoin’ l'un ou l'autre vus comme simple corruption textuelle de vrá (Bugge 1,394, qui pense le mot a pu avoir dérouter les scribes du fait de la perte d’un ‘v’ devant un ‘r’ en norrois occidental) ou alternativement comme une forme dialectale (Cleasby-Vigfusson 673 postule une rare modification du son vr → v-, prétendument exemplifiée dans veita ‘creuser’, veina ‘hennir’, supposés venir de *vreita, *vreina, mais ces étymologies sont plus que douteuses) ou, troisièmement et très probablement, comme mot distinct étymologiquement apparenté au OE wōh ‘tordu, torsion’ (ainsi de Vries 5, 637 et Fritzner 2, iii 835-6, qui apporte à l'appui des noms norvégiens de lieux). Le rendu par ‘coin’ a un sens meilleur ici que ‘malheur’ et devrait être adopté.

 

 

***Hávamál 27***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non sage

qui se rend auprès d’autres (humains)

pour lui, le meilleur est de se taire.

Aucun ne peut se rendre compte

qu’il n’est capable de rien

à moins qu’il ne s’exprime beaucoup.

 

Cet homme ne sait pas,

lui qui ne sait rien,

(ou qu’il ne sait rien)

bien qu’il parle beaucoup.

 

Explication en prose

 

Quand il entre en contact avec ses semblables, le non-sage a intérêt à se taire. Personne ne se rend compte de son incapacité à moins qu’il ne le fasse savoir lui-même par ses déclarations.

Trois dernières lignes,

     compréhension habituelle : Celui qui ne sait rien ne sait même pas qu’il parle trop.

     autre compréhension possible [que je préfère]: Même s’il s’exprime beaucoup, il ne sait même pas qu’il ne sait rien.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

27.

Ósnotr maðr                       Le non-sage humain

er með aldir kemr, qui avec les autres vient

þat er bazt, at hann þegi;    c’est meilleur, pour lui se taire;

engi þat veit,                       aucun qui sache

at hann ekki kann,              à lui non peut

nema hann mæli til margt; sauf il (qu’il) parle (à) beaucoup;

 

veit-a maðr                         ne-sache l’humain

hinn er vettki veit,               celui qui rien sache

þótt hann mæli til margt.    bien que il parle (à) beaucoup

 

Traduction de Bellows

 

27. Un homme sans esprit, | quand il rencontre d’autres humains,

Fait mieux de s’en tenir au silence;

Car nul ne trouvera | qu’il ne sait rien,

S’il n’ouvre pas trop souvent la bouche.

(Mais un homme ne sait pas, | s’il ne sait rien,

Quand il a trop ouvert sa bouche. )

 

Plusieurs traductions des six derniers vers

 

Orchard et Dronke : « Personne ne sait / qu’il n’a pas de connaissances, / sauf s’il parle trop. // Mais celui ne sait rien / ne sait pas / même qu’il parle trop. »

Boyer :          « Nul ne sait / Qu'il n'est capable de rien, / A moins qu'il parle trop; // On ne sait pas / Qu'il ne sait rien / S'il s'abstient de trop parler. »

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe mæla signifie ‘parler, stipuler’ et peut donc désigner une forme d’emphase dans la parole. Son usage pour prononcer des paroles magiques est rare dans les textes anciens.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous pouvez constater que les traductions des vers 4-5-6 sont à peu près équivalentes chez tous les traducteurs : c’est ne parlant trop que l’ignorant révèle son ignorance. C’est donc toujours l’idée que le non sage ferait mieux de se taire. Il ne faut pas confondre cela avec une apologie du silence. Simplement, celui qui n’a de contrats avec personne (pas d’amis) doit écouter ce que disent les ‘sages’ plutôt que de s’exprimer à tort et à travers. Mon interprétation de la strophe utilise encore le lien entre un contrat, la sagesse et l’amitié. Ce lien a été développé dans http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats. htm et permet de comprendre pourquoi celui qui manque d’amis a intérêt à se taire et écouter les ‘sages’ afin de pouvoir rejoindre un groupe de vinir qui vont le soutenir.

La version de Boyer des trois derniers vers diffère des versions américaines. Boyer paraphrase les vers 4-5-6 alors que les traductions anglaises apportent l’information supplémentaire que l’ignorant lui-même ignore qu’il parle trop. Cette information, qu’on retrouve dans la traduction littérale, montre que les trois derniers vers sont là pour ‘enfoncer le clou’: cet ignorant-là ne sait vraiment rien, même pas qu’il ne sait rien.

Ceci m’amène à formuler trois remarques.

Premièrement, le fait que 27 contienne ou non trois vers redondants est important car j’ai remarqué que chaque fois que le Hávamál semble incohérent ou, comme ici, simplement redondant, ceci cache un clin d’œil en direction des aspects magiques de la vie. Nous sommes tous d’accord sur le fait que 27 semble être d’une grande banalité et, sans ces trois derniers vers, son aspect magique serait indétectable.

Deuxièmement, si on choisit de comprendre ces trois derniers vers comme je le suggère, par « Même s’il s’exprime beaucoup, il ne sait même pas qu’il ne sait rien », alors le lien avec l’introspection devient évident. Dans ce cas, 27 est lié à 18 qui déclare que les magiciens ont une ‘forme d’esprit’ telle qu’ils/elles sont vitandi er vits, leur esprit est conscient de lui-même. Sans ce commentaire, il serait impossible de comprendre l’allusion faite à 18, c’est-à-dire à l’introspection.

Troisièmement, rappelons-nous donc que mæla peut éventuellement signifier « prononcer des paroles magiques ». Ainsi, cette strophe fait irrésistiblement penser au célèbre poème d’Egill Skalagrímsson où il critique ceux qui écrivent des runes sans bien les connaître, donné à la fin du 73 de Egils saga. La première moitié de ce poème est : « Skalat maðr rúnar rísta, / nema ráða vel kunni, / þat verðr mörgum manni, / es of myrkvan staf villisk; », « L’homme ne gravera pas de runes / à moins qu’il ne les maîtrise bien / il arrive que de nombreuses personnes / par les lettres ténébreuses soient égarées ; » Nous savons tous que la personne rendue malade par ces runes est une jeune fille que l’apprenti magicien désirait séduire et cependant, notez bien qu’Egill dit que c’est celui qui ne peut maîtriser (ráða) ses paroles qui s’égare. N’est-ce pas ce que dit exactement la strophe 27 malgré son apparente banalité ?

La strophe 27 décrit un « homme sans esprit » et prépare le terrain pour la 28 qui décrit un homme « qui se croit instruit » en introduisant une nouvelle fonction de l’esprit humain capable d’engendrer un nombre infini d’idées et d’actions.

 

 

Commentaires d’Evans

 

27

maðr est une insertion nécessaire dans 1. Sur l’origine biblique supposée de la description de l’idiotie par loquacité voir le p. 15. [donnée avec les commentaires de la strophe 21]

de Boor 373 propose plausiblement que les lignes 4-6 et 7-9 soient des variantes interchangeables d’une même tradition.

 

 

***Hávamál 28***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il se pense (être) bien instruit

celui qui peut questionner

et répondre, les deux à la fois;

rien du tout (ou ‘manque d’esprit’) cacher

(ne) peuvent les fils des hommes

parce que (cela) va parmi les humains.

 

 

Explication en prose

 

Celui qui peut (= qui a le pouvoir de) à la fois questionner et dire (ici : répondre) se croit très savant, mais (la vérité) se propage parmi les humains (car celui qui a ce pouvoir) ne peut rien cacher aux ‘enfants des humains’.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

28.

Fróðr sá þykkisk,                Bien instruit ainsi se pense

er fregna kann                    qui questionner peut

ok segja it sama,                 et dire ce ensemble;

eyvitu leyna                         rien [ou manque d’esprit] cacher

megu ýta synir,                   ils peuvent des hommes les fils

því er gengr um guma.       parce que va parmi les humains.

 

Traduction de Bellows

 

28. Sage semble-t-il | celui qui peut bien questionner,

Et aussi répondre correctement;

Rien n’est caché | de ce que les hommes peuvent dire

Parmi les fils des hommes.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe segja signifie en principe seulement ‘dire, déclarer, raconter’, il n’implique jamais un interlocuteur qui vient de poser une question. Évidement, dans le contexte d’un dialogue on peut le traduire par ‘répondre’. Ici, nous avons implicitement un dialogue (ou un monologue du pseudo sage) et le sens ‘répondre’ est possible et sonne mieux en français. À la strophe 63 nous rencontrons un cas où il faut absolument conserver ‘dire’.

 

Le mot eyvit est ici au datif parce que la chose cachée (leyna = cacher), c’est-à-dire le complément du verbe leyna, est vue comme un complément d’objet indirect en Vieux Norrois. Ce mot signifie effectivement ‘rien’, mais son sens premier, ey-vit, est ‘non-esprit’. Dans le contexte de cette strophe, il me semble que le sens premier est le plus approprié. La strophe 28 parle d’un individu qui se croit fróðr, instruit, et qui en réalité se révèle être ey-vit, sans esprit.

 

Commentaire sur le sens de la strophe


Comme vous le verrez dans le commentaire d’Evans, ‘on’ pense que les deux moitiés de la strophe n’ont pas grand-chose à voir ensemble. De plus, il signale la similarité entre 28 et 63 qui toutes deux parlent d’une personne qui peut « fragna ok segja (demander et dire) ». En fait, les sens de ces deux ½ strophes sont quasiment opposés. Les trois premiers vers de la strophe 28 sont évidemment ironiques par le fait que la personne décrite « se croit sage » et fait sama, ensemble, les questions et les réponses. On comprend tout à fait pourquoi elle n’arrive à cacher le vide de sa pensée, décrit dans les trois dernières strophes. La strophe est donc parfaitement cohérente dans son ensemble, contrairement à ce que prétend Evans. La strophe 63, dont nous verrons qu’elle est tout aussi cohérente, décrit le phénomène inverse : un vrai sage sait demander (à ses maîtres) et répondre (à ses élèves) mais il ne se désigne pas lui-même comme un sage, il (« vill heitinn horskr ») veut être appelé sage (par les autres).

Mais il me semble clair que la strophe entière signifie : « Celui qui a le pouvoir de faire les questions et les réponses peut se croire très intelligent, il ne peut rien cacher (en particulier son manque d’esprit) car tout se répand parmi les humains. »

Je vois là une attaque contre les puissants qui non seulement veulent nous forcer à faire des choses, mais aussi veulent nous faire croire qu’ils ont de bonnes raisons pour le faire. Il est amusant de constater qu’Óðinn  critique ainsi ceux qui ont le pouvoir de forcer les autres à les écouter (maintenant : les hommes politiques et les médias) et qui se gonflent de leur importance. Il leur dit : votre petitesse n’échappe à personne.

Premier commentaire sur fregna ok segja sama (le 2ème est en s. 63)

 

Les deux strophes 28 et 63 utilisent toutes deux l’expression regna ok segja qui signifie ‘questionner et dire’ mais la présente strophe y rajoute sama, ce qui lui donne le sens de« faire à la fois les questions et les réponses ». Nous allons donc comprendre que les trois premiers vers de 28 sont ironiques (ceux qui font à la fois les questions et les réponses sont ridicules). Inversement, les trois premiers vers de 63 sont laudatifs, le sujet est capable de demander (peut-être à l’un) et d’exprimer un avis (peut-être à l’autre) afin que chacun élargisse ses connaissances.

Dans ces deux strophes, les 3 derniers vers décrivent la position sociale du sujet de chaque strophe. Dans 28, il est ridiculisé comme il se doit et, dans 63, il est présenté occupant une position importante mais dangereuse.

Commentaires d’Evans

 

28

            6 gengr um - soit ‘(il) arrive’, comme dans 94, soit ‘est dit au sujet de’, voir Fritmer 2, ganga um 4 et ganga 19. Quelle que soit la position adoptée, le lien entre les deux moitiés de la strophe est obscur ; les ‘explications’ de Heusler 2, 112 et von See 3, 24 sont assez obscures elles-mêmes. Il peut bien être que, comme de nombreux rédacteurs l’ont pensé, les deux moitiés, au départ, n'aient pas été ensemble, bien qu'il soit curieux que, comme von See le précise, ceci semble être la même combinaison d’idées qui se produit aussi dans 63 (dont les deux moitiés Heusler 2, 117, de façon intéressante, pensait séparer).

 

 

***Hávamál 29***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il s’exprime suffisamment

celui qui n’est jamais silencieux

avec des lettres écrites (ou des runes gravées ou des bâtons) d’absurdité ;

Une langue rapide à parler

sans retenue

souvent ne se fait pas de bien (quand elle) chante (ou hurle ou incante ou croasse).

 

Explication en prose

 

Celui qui ne sait pas garder le silence s’exprime suffisamment (= toujours trop) par des écrits ou des runes qui sont mal placées (ou absurdes).

Une langue qui ne sait se retenir de parler souvent se fait du tort à elle-même quand elle chante, hurle, incante (ou croasse – qui n’a guère de sens ici).

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

29.

Ærna mælir,                       Suffisamment il s’exprime

sá er æva þegir,                  celui qui jamais n’est silencieux

staðlausu stafi;                     d’absurdité (avec) bâton ou lettres écrites [souvent utilisé pour parler des runes car elles sont écrites sur des ‘bâtons’]

hraðmælt tunga,                rapide à parler langue

nema haldendur eigi,          prend tenant non [ne se (re)tenant pas]

oft sér ógótt of gelr.            souvent soi non-bien de (elle) hurle [ou chante ou croasse ou incante].

 

 

Traduction de Bellows

 

29. Souvent il parle | qui ne reste jamais tranquille

Avec des mots qui ne gagnent aucune confiance;

La langue babillarde, | si elle ne trouve de contrainte,

Souvent pour elle-même chante le mal.

 

Orchard traduit le 3ème vers (staðlausu stafi) par « paroles sans aucun sens », Dronke par « affirmations non fondées » et Boyer par un seul mot placé en tête de strophe : « Stupidités ». Je le comprends comme ‘incantations runiques mal placées’ qui n’est pas si loin que cela de leur interprétation, c’est seulement plus précis.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot staðlausa = stað-lausa = ‘place-sans’, prend en général le sens de ‘absurdité’ et le vers 3, staðlausu stafi, est systématiquement compris comme ‘discours absurde’.

Pour le mot stafr et son oubli dans les traductions classiques, relisez la strophe 8. Voici ce qu'il faut ajouter, ou redire, sur le mot stafr dans cette strophe. Il est ici au datif singulier, stafi, et il a une grand quantité de sens, ‘bâton, piquet’, lettres écrites ou gravées’ (pour parler des runes), ‘savoir, sagesse’, ‘lettres’ (de l’alphabet latin). Cependant, comme vous le voyez, aucun n’est celui de ‘mots’ ou ‘discours’ (comme dans Bellows et l’acception classique) et mérite d’être traduit (Boyer ne le traduit pas). Ainsi, ‘paroles absurdes’ n’est pas impossible dans le langage courant mais dans le langage d’Óðinn  il faut plutôt comprendre ‘runes absurdes, hors de propos’. La saga d’Egill nous donne un exemple de telles runes gravées par un amoureux ignorant qui réussit seulement à rendre malade la jeune fille qu’il convoite. Voyez les commentaires détaillés de la strophe 27.

Le verbe gjalla fait normalement gellr à la 3ème personne du singulier de l’indicatif présent, si bien qu’on ne peut pas le confondre avec le gelr de gala. Il signifie ‘hurler, résonner (comme le marteau du forgeron)’.

Le verbe gala fait régulièrement gelr à la 3ème personne du singulier de l’indicatif présent et signifie ‘croasser’ mais aussi, métaphoriquement, ‘chanter’ et aussi ‘chanter un sort, prononcer une incantation’ (C-V. ). Le Lexicon Poëticum (abrégé en Lex. Poet. dans la suite) donne plus de détails que C-V. En plus des usages magiques très nombreux qu’il fournit, il donne les sens : « canare (chanter, croasser, retentir), garire (gazouiller, jaser), ululare (hurler comme un loup), clangere (crier comme un oiseau, sonner comme une trompette) ». Enfin, de Vries donne : « singen (chanter), schreien (crier) ; zauberformeln hersagen (exprimer des formules sorcières) ». Pour l’étymologie de gala, il renvoie à gjalla et galdr dans le sens de ‘chant magique’. Il souligne que le sens étymologique propre du groupe de mots associé à gjalla n’est pas ‘faire du bruit, crier’, mais plutôt lié à celui de ‘chant religieux’ et, encore plus anciennement à celui de ‘lumière, éclat (de lumière)’. Il est donc clair que le sens de ‘hurler’ que je propose d’utiliser aussi est possible malgré la présentation de C-V. En fait, je tiens à rajouter le sens de ‘crier’ car une incantation magique peut être soit ‘marmonnée, chantonnée’ soit ‘hurlée’ et gala peut tout à fait inclure ces deux attitudes. Nous verrons un exemple, strophe 156, où Óðinn  déclare « ek gel und randir (je ‘gala’ sous les boucliers) » où le contexte impose le sens de ‘hurler’ à gala, ce qui m’a incité à ajouter ce sens pour décrire la façon de prononcer les incantations en magie scandinave. Ceci s’accorde avec le sens de ‘crier’ donné par Lex. Poet. et de Vries.

Nous rencontrerons souvent ce verbe dans la suite et je rappellerai alors rapidement son sens, tout en référant à la présente strophe pour des détails.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens préféré des traducteurs, qui ne veulent pas voir ici un enseignement de la magie du galdr, conduit à voir dans cette strophe une troisième répétition de 27 et des autres strophes qui recommandent le silence. C’est un cas typique où une traduction qui fuit tout ce qui est magique donne l’impression que le Hávamál se répète souvent.

 

D’autre part, si on donne aux mots leur sens habituel normal, on obtient une absurdité dans les trois premiers vers : « Celui qui ne sait pas garder le silence s’exprime suffisamment par des lettres écrites».

Tout ceci nous montre bien que l’intention du poète était de nous fournir les signaux nous permettant de comprendre qu’il y a un sens caché dans cette strophe.

Les trois premiers vers critiquent celui qui « s’exprime » trop souvent en utilisant les runes. Le conseil associé est que les runes sont magiques mais leur utilisation doit rester discrète et réfléchie ce qui exclut leur usage ostentatoire.

Les trois derniers vers sont clairement dédiés au galdr (ce qu’on fait quand on hurle/chante des incantations : gala). C’est le même conseil, la « langue » qui ne sait pas utiliser parcimonieusement son pouvoir pour invoquer les esprits se détruit elle-même. Ces conseils annoncent les vers 4 et 5 de la strophe 145 : « betra er ósent / en sé ofsóit : meilleur est qu’il/elle n’envoie pas plutôt qu’il/elle utilise (ou anéantit) trop » qui, eux, parlent explicitement de magie. Ces deux strophes disent toutes deux qu’il ne faut pas surutiliser les pouvoirs magiques.

 

Commentaires d’Evans

 

29

3 staðlausu définit en général le génitif singulier du nom staðlausadéraison, absurdité’, bien qu’on ne puisse exclure la faible possibilité d’un accusatif pluriel d’un adjectif staðlauss. Le nom ne se rencontre pas ailleurs (bien que staðleysi soit rencontré); staðlauss est rencontré une fois, traduisant le Latin paviduseffrayant’. Stafimots’, cf. sagði sunna stafi Sigrdr. 14.

5 haldendr peut être soit un nominatif soit un accusatif de eigi.

 

 

***Hávamál 30-31-32***

 

J’ai réuni ces trois strophes parce que les commentateurs ont mélangé, à mon avis à tort, les idées qu'elles évoquent. Et moi, au contraire, je vais souligner qu’elles touchent à des sujets distincts. XXX citer concours de disputes/insultes et Lokasenna

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

30.

D'un clin d'œil

un humain n'agira pas vis à vis d'un autre

même s'il visite un ami.

Celui qui se croit bien instruit,

si on ne lui demande rien,

on le laisse traîner, la peau-sèche.

31.

Il se croit très savant

celui qui prend la fuite

(quand) l’invité est moqué (par un autre) invité ;

il ne sait pas vraiment,

celui qui sourit (ironiquement) pendant le repas

alors qu’il raconte des bêtises avec des monstres.

32.

Nombreux sont ceux qui

sont plaisants l’un à l’autre, entre eux,

mais qui se secouent (l’un l’autre) pendant le repas;

la dispute entre les gens,

elle sera (existera) toujours,

(car/quand) l’invité joue des tours à l’invité.

 

Explication en prose

 

30.

Trois premiers vers: Même si on est avec une ‘personne connue’ (= un ami), il ne faut pas agir vis-à-vis d’un ‘autre’ (= d’une tierce personne) ‘en un clin d'œil’ (= trop rapidement), ou bien ‘de façon complice’, ou bien ‘avec moquerie’.

Trois derniers vers: Celui qui se croit très instruit (= celui qui se croit ou se sait très habile), on ne lui demande rien et on le laisse dans son coin (= ‘traîner la peau-sèche', = en Français familier : « on ne le fait pas suer ») quand on ne lui demande rien.

31.

Trois premiers vers: Celui qui prend la fuite (= s’en va) quand les invités se moquent les uns des autres, se pense (ou se sait) très instruit (=se croit très habile)

Trois derniers vers: Celui qui fait de grands sourires (= celui qui participe aux échanges de moqueries) ne sait pas vraiment (ce qu’il fait) alors qu’il papote avec de mauvaises personnes.

32.

Trois premiers vers: Nombreux sont ceux qui se comportent entre eux de façon agréable mais qui se houspillent (ou se poussent (à bout)) durant le repas quand (ou car) d'autres personnes sont présentes.

Trois derniers vers: Il y aura toujours des disputes entre les gens (quand) un des invités ‘joue des tours’ (houspille) un autre invité. [Note : le texte juxtapose directement les vers 5 et 6, sans conjonction. Certains traducteurs (Bellows) pensent que ‘quand’ est implicite : c’est seulement quand il arrive que les invités se jouent des tours qu’il y a des disputes. D’autres (Dronke, Orchard, Boyer), plus pessimistes, y voient un ‘car’ : il y a disputes car il est dans la nature humaine de se jouer des tours. J’insiste sur le fait que le texte autorise les deux interprétations. ]

 

Deux remarques générales sur les trois strophes

 

Vous voyez que ces strophes traitent toutes trois de comportements assez proches les uns des autres. Mais elles abordent trois points différents.

La strophe 30 décrit deux amis (rappelez-vous qu'ils sont ‘donc’ deux alliés liés par contrat) qui pourraient joindre leur forces pour nuire à une tierce personne qui est seulement connue d'eux. Eh bien non, il ne faut pas le faire, il faut le laisser tranquille.

La strophe 31 décrit le comportement à avoir quand un invité se moque d'un autre. Il est bon de s'en aller. Celui qui reste est un ‘non-instruit’ qui ne se doute pas qu'il peut s'adresser à des ennemis.

La strophe 32 parle de personnes qui sont en bonnes relations mais qui ne sont pas alliées. Le ton peut monter quand elles sont en présence d'autres personnes (au cours du repas) qui se disputent entre elles.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

30.

At augabragði                                D’un clin d’œil

skal-a maðr annan hafa,                ne va pas l’humain envers l’autre agir,

þótt til kynnis komi;                         bien qu’il vers une personne connue vienne;

margr þá fróðr þykkisk,                  beaucoup qui instruit se pense,

ef hann freginn er-at                       si il demandé n’est pas

ok nái hann þurrfjallr þruma.         et est autorisé il peau-sèche à traîner.

 

31.

Fróðr þykkisk,                                Il bien-instruit se pense

sá er flótta tekr,                               celui qui la fuite prend,

gestr at gest hæðinn;                       l’invité à l’invité (est) moqué;

veit-a görla                                     il ne sait pas complètement

sá er of verði glissir,                       celui qui au repas sourit largement

þótt hann með grömum glami.       bien qu’il avec des monstres raconte des bêtises.

 

32.

Gumnar margir                              Les hommes nombreux

erusk gagnhollir                             sont à eux plaisants l’un à l’autre

en at virði vrekask;                         mais au repas se poussent (l’un l’autre);

aldar róg                                        du peuple la lutte [la dispute entre les gens]

þat mun æ vera,                              qui va toujours être

órir gestr við gest.                           il joue des tours l’invité avec (à) l’invité

 

 

Traduction de Bellows

 

30. À la moquerie nul | ne se livrera,

Bien qu'il se rende à la fête;

On a souvent l'air sage, | quand on ne lui demande rien,

Et qu'il reste assis en sureté et peau-sèche.

31. L'hôte tient pour sagesse | de tourner talons,

Quand il se moque d'un autre;

Mais il connait très peu | celui qui rit à la fête,

Bien qu'il se moque au milieu de ses ennemis

32. D'esprit amical | sont de nombreuses personnes,

Jusqu'à ce qu'ils se moquent de leurs amis pendant la fête;

Un fléau pour les humains | ce sera toujours

Quand les hôtes s'acharnent les uns contre les autres.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Vers 30. 1 : augabragð = un clin d’œil, un battement d’œil. Comme le mot est ici au datif, il peut signifier ‘dans/avec/par un clin d’œil. Cleasby-Vigfusson dit bien que l’expression at augabragði signifie ‘se moquer’ et donne cette strophe du Hávamál comme exemple. Cet usage métaphorique que tout le monde croit voir ici n’est pas du tout obligatoire. En fait, c’est même cette interprétation de ‘regard ironique’ qui fait que la première moitié de 30 puisse paraître déconnectée de la deuxième. Notez que, en effet, dans la strophe 5, le contexte de at augabragði implique un coup d’œil ironique. Notez l’inverse dans la strophe 68 où la fortune passe vite comme un clignement d’œil, ce qui implique la rapidité.

Ainsi, rien ne dit que le clin d’œil de la strophe 30 soit ironique ni signe de dispute. L’ironie est présente dans la strophe 31 et la dispute dans la 32, il n’y a pas de bonne raison de les faire ‘remonter’ à la strophe 30. En plus, il existe une forme comme ‘hafa at augabragði’ et hafa at a le sens de ‘agir’ (un peu comme notre ‘avoir à’ qui signifie ‘devoir’), donc c’est ‘agir d’un clin d’œil’. Un clin d’œil c’est soit complice soit rapide et donc cela peut vouloir dire soit ‘agir rapidement’ ou ‘agir en complicité’. Ces deux sens sont bien illustrés, même quand on traduit augabragð par ‘regard’, dans la Saga des Frères Jurés. Le chapitre 11 explique que le héros est attiré par la fille de Katla et « Hún hefir og nokkuð augabragð á honum og verður henni hann vel að skapi. » On peut traduire ça par : « Elle lui donnait parfois un coup d’œil et il plaisait à elle », ce qui esprime une forme de connivence entre eux deux. Dans le chapitre 8, le héros voit, le temps d’un clin d’œil, son voleur s’en aller, ce qui exprime l’idée de rapidité.

Vers 30. 4 Notez que les strophes 30-32 ne parlent plus d’un snotr (sage) mais d’un fróðr (instruit). Cette personne þykkisk (se pense) instruit, ce qui est plus facile à contrôler que la sagesse. Nous avons déjà rencontré la forme þykkisk dans la strophe 28 où le contexte nous a poussés à voir de l’ironie dans cette forme réflexive. Dans 30. 4 et surtout 31. 1, l’ironie n’est pas aussi certaine. Que l’individu « se pense instruit » à tort ou à raison n’est pas très important. En effet, dans ces deux strophes, on peut comprendre þykkisk comme ‘il a le comportement d’une personne instruite que ce soit mérité ou non’ sans modifier leur sens.

Vers 30. 6 þruma = traîner, rester à la traine.

Vers 30. 6 : ‘garder la peau sèche’. On garde la peau sèche soit quand on ne se fatigue pas trop, soit quand on s’engage pas dans une voie jugée dangereuse. Le verbe þruma qui sous-entend des actions lentes indiquerait donc plutôt que ‘ne pas se mouiller’ le texte parle de ‘ne pas se faire suer’. Ici, le contexte porte à penser qu'il signifie donc ‘rester tranquille': on fiche la paix aux hôtes.

Vers 31. 2 : flótta tekr, signifie bien mot à mot ‘la fuite il prend’ mais comme le signale Evans, on prend souvent la fuite dans les sagas et ce n’est jamais exprimé par flótta taka. Cela ne signifie pas que le texte soit profondément corrompu comme dit Evans, mais que le scalde a utilisé une expression rare qui est du type ‘s’en aller’ mais qui a un sens particulier. On ne saura jamais ce qu’il a voulu dire mais je suggère les possibilités suivantes : ‘se retirer dignement’, ‘se tirer à l’anglaise’, ‘se réfugier dans une attitude hautaine’, ‘rester sur son quant à soi’.

Vers 31. 3 : hæðinn est le participe passé du verbe hæða qui n’évoque pas des plaisanteries joyeuses mais plutôt une moquerie méprisante.

Vers 31. 6: gramr, démon, monstre; pluriel: gramir ou gröm = démons. Ce mot est très fort pour désigner un simple ennemi. Il s'agit ici de quelqu'un de foncièrement mauvais.

Vers 31. 6: glama = parler pour ne rien dire.

Vers 32. 3 : pour des raisons d’historique de la prononciation du Vieux Norrois, les dictionnaires donnent le sens du verbe vreka avec celui du verbe reka = pousser (comme ‘pousser un cheval’ et comme ‘pousser un obstacle’, bousculer, obliger).

Vers 32. 6 : óra ne signifie pas ‘se chamailler’ mais (selon Cleasby-Vig. ) to rave = ‘délirer, se déchaîner, faire la bringue, s’extasier’ ou bien to play pranks = ‘jouer des tours’.

Coordination entre vers 32. 5-6 : Rajouter entre eux un ‘quand’ ou un ‘car’ n’est pas innocent. Le texte ne précise aucun rapport de coordination entre eux et laisse le lecteur libre de son choix. Choisir ‘car’ fait de ces vers une condamnation générale de l’âme humaine alors que choisir ‘quand’ donne une vue plus optimiste de l’humanité. Bien entendu, je lis ‘quand’, car le Hávamál n’a rien à voir avec une vision calviniste des humains.

 

Commentaire sur le sens des strophes

 

Strophe 30.

 

La strophe 30 décrit deux amis, alliés liés par contrat, qui ne doivent pas agir avec ironie l’un avec l’autre. Ils pourraient joindre leur forces pour nuire à une tierce personne qui est un non-ami. Les trois derniers vers de la strophe spécifient que cette option n’est pas la bonne, ils doivent elle aussi la laisser en paix. Cette interprétation assure la cohérence entre les deux moitiés de la strophe, bien que cette cohérence soit contestée par Evans.

La deuxième moitié spécifie que lorsqu’on est en face d’une personne instruite (donc est ou croit être un sorcier) et si celle-ci reste neutre, alors il vaut mieux ne pas trop s’y frotter.

 

Strophe 31.

Rappel du sens :

Trois premiers vers de 31. Celui qui se croit savant s’en va quand les invités se blaguent les uns les autres.

Trois derniers vers de 31. Vu le contexte cela suppose que le ‘non-savant’ est détendu et ne s’aperçoit pas qu’il est entouré de ‘monstres’, de gens dangereux.

Commentaire :

Rappelez-vous les trois premiers vers des strophes 24 et 25. Ils affirment qu’un non sage croit que tous ceux qui lui présentent un visage riant sont ses amis. Ceci décrit l’attitude d’un non sage face à une seule personne prétendument amie. Les strophes 31 et 32 ne parlent plus d’un ‘non sage’ mais d’un ‘se croyant savant’. Elles abordent un sujet semblable, maintenant consacré au cas où un groupe de personnes prétendument amies entre elles, groupe auquel appartient le personnage qui se croit savant.

La seule difficulté dans cette strophe est en relation avec þykkisk. Comme le souligne Evans, si la personne qui þykkisk savant a intérêt à partir, alors þykkisk se réduit à une simple ‘il est’. Je suis d’accord, mais alors pourquoi utiliser þykkisk ?

Dans les strophes précédentes nous avons accepté l’idée que la croyance en sa propre sagesse doit être considérée avec ironie. Dans la s. 30, au contraire, l’auto croyance en sa connaissance n’a pas été considérée sous son aspect ridicule, et nous transposons cette idée dans 31. Dans le contexte de la strophe 30, la forme réflexive n’était pas vraiment porteuse de ridicule, tout simplement parce que la connaissance est beaucoup facile à vérifier que la sagesse (nous parlerons plus loin de la connaissance de la magie). Et d’ailleurs, soit dit en passant, Óðinn  va nous fournir plus loin plusieurs exemples d’un vrai ‘sage’ qui se comporte comme un ‘fol’ face aux femmes. Comme je l’ai dit dans le commentaire de s. 30, même si vos connaissances sont inexactes, vous êtes néanmoins en droit de vous considérer comme porteur de connaissance. Et je vais maintenant ajouter, dans le contexte du Hávamál, qu’être ou ne pas être un vrai sorcier n’est pas la question. Les strophes 30 et 31 expliquent qu’il suffit que vous croyiez en être un pour que vous ayez à vous comporter comme un vrai savant. C’est celui qui n’a jamais trempé les lèvres dans le bouillon de la connaissance qui n’arrive pas à se rendre compte qu’il est dangereux de rester au milieu d’une foule au sein de laquelle les plaisanteries, toujours susceptibles d’être ressenties comme injurieuses, commencent à fuser de toutes parts.

Dans le dernier vers, le mot gröm, démons, est bien exagéré pour décrire même de dangereux ennemis. Par contre, il cadre parfaitement bien avec les descriptions de leurs voyages données par certains chamans sibériens. Un apprenti sorcier (qui þykkisk savant) va rencontrer dans l’autre monde les mêmes démons qu’un vrai sorcier.

 

Strophe 32.

Rappel du sens : Trois premiers vers de 32. Des gens par ailleurs plaisants peuvent aller jusqu’à se battre au cours d’un repas, je suppose sous l’effet de la boisson ou des problèmes de répartition des sièges ou de la nourriture ou plutôt … comme l’explique la deuxième partie de la strophe:

Trois derniers vers de 32. Les gens qui mangent entre eux ont tendance à se déchaîner (ou faire des farces, ou les deux) et cette forme de compétition existera toujours à cause de leur excitation. La compétition tournera à la bagarre quand (mon interprétation !) toute cette excitation conduit à des plaisanteries déplacées.

Commentaire : Dans cette strophe, à nouveau, le déclenchement des hostilités passe par des remarques ironiques entre participants. La deuxième partie peut dire que cette forme de déclenchement des hostilités est naturelle à l’humain. La strophe 32 précise donc que ceux qui recherchent que c’est dans la nature humaine de commencer les hostilités par des plaisanteries (qui vont donc devenir de plus en plus agressives) par lesquelles ce qu’il y a de « monstre » en nous cherche à se dissimuler sous couvert d’humour. L’humain n’est pas « mauvais par nature », mais les humains mauvais sont naturellement hypocrites.

 

Comme toujours, l’allusion à la connaissance magique supposée chez qui se ‘croit’ savant, ou l’absence de ce type de connaissance chez le ‘non-instruit’ n’est pas soulignée par les commentateurs. Cela peut vous sembler lassant, mais il me faut encore rappeler que nous sommes dans une civilisation imprégnée de magie et que donc les règles données par ces trois strophes s’appliquent certainement à tout le monde, mais que leurs recommandations sont encore plus vives quand on a affaire à un/e magicien/ne. Quelques paroles malheureuses au cours d’un repas un peu trop arrosé ne conduiront pas à une magie de malédiction si le sorcier s’éloigne avant que les plaisanteries ne dégénèrent trop. Cependant, s’il est resté et que les paroles qu’on lui adresse révèlent une profonde animosité, il est possible qu’il décide de faire appel à ses pouvoirs spirituels car il se trouve face à un ‘monstre’.

Maria Czaplicka (dans My Siberian Year, Mills & Boon, Londres, 1916) rapporte une histoire semblable. Elle décrit aussi les conséquences désastreuses de la dispute dont elle a été témoin – que je crois désastreuses pour elle aussi. Vous trouverez son texte à http: //www. nordic-life. org/nmh/shamcurseFr. htm.

 

Commentaires d’Evans

30

Les deux moitiés s’adaptent mal ensemble …

3 þótt est virtuellement ‘quand’.

5-6 Pour la coordination de deux clauses conditionnelles, où la première a ef suivi de l’indicatif et la seconde a un subjonctif sans ef, cf. ef þú kannt meb at fara, ok bregðir þú hvergi af, Njáls saga ch. 7 (IF XII 24) et de nombreuses autres instances dans etc.

6 þurrfjallr ‘avec la peau sèche’ c. -à-d. dans des vêtements secs.

 

31

1-3 La passage de cette moitié à l’autre n'est pas clair, et il y a une difficulté métrique dans 3, puisque (comme l’a montré Bugge 3) la première syllabe d'un dissyllabe à la fin d’une ljóðaháttr, ‘une ligne complète’, doit être courte. (Une longue voyelle suivie immédiatement d'une voyelle courte, comme par exemple dans búa, compte comme une courte à cause de cette règle. ) …

L’interprétation habituelle est qu’un invité qui raille un autre invité agit sagement en partant. Ceci se comprend, mais réduit þykkisk à un er, il prend fróðr pour ‘prudent, de bon sens’, qui s’intègre mal, et suppose une expression taka flótta ayant sens de ‘prendre fuite’ qui ne semble pas apparaître ailleurs en dépit de l'occurrence fréquente de cette notion dans les sagas. …

En raison de toutes ces difficultés, il est probable que le texte soit profondément corrompu …

 

32

2 erusk – les formes réflexives de vera (avec un sens de réciprocité) sont très rares, mais [possibles] voir Cleasby-Vigfusson S. V. vera B IV; et l’inscription runique sur un peigne trouvé à Trondheim (env. 1100?) et normalisée comme Liut[ge]r ok Jóhan erusk vinir

4 aldar róg ‘disputes dans (c. -à-d. parmi) les hommes’…

 

 

***Hávamál 33***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le matin tôt, d'un repas

devrait habituellement se munir un humain

à moins qu'il aille (rendre visite) à une connaissance ou un parent.

(Sinon) il reste assis et s’agite futilement de ci de là

(et) se comporte comme s'il était étouffé

et peut demander peu de choses.

 

Explication en prose

 

Trois premiers vers: Un homme doit faire un repas consistant le matin avant de partir, sauf s'il se rend chez une connaissance ou un parent. Plus généralement, avant d’entreprendre une tâche, il faut prendre des forces sauf si on va travailler avec des amis proches.

Trois derniers vers : sinon, il n'aura pas de force pour accomplir ce qu'il voulait faire et ne recevra rien pour son travail inefficace. Par contre, s’il se rend chez des amis proches, ils prendront des forces tous ensemble.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

33.

Árliga verðar                      Tôt d’un repas

skyli maðr oft fáa,               devrait l’homme souvent saisir

nema til kynnis komi.          sauf vers une connaissance [ou : un parent] il aille.

Sitr ok snópir,                     Il est assis et s’agite futilement de ci de là,

lætr sem sólginn sé             se comporte comme avalé soit [il se comporte comme s’il était ‘avalé’,                                                  étouffé]

ok kann fregna at fáu.         et il peut demander de peu de choses.

 

Traduction de Bellows

 

33. Souvent devrait-on faire | un repas matinal,

Et non pas jeûner en se rendant à la fête;

Sinon il reste assis et mâche | comme s'il allait étouffer,

Et est incapable de demander quelque chose.

 

Boyer. Repas de bon matin / Faudrait faire souvent, / A moins qu'on n'aille au banquet;/ Alors on s'assoit et on agite les mâchoires, / On fait celui qui a faim / Et on sait ne parler guère.

Dronke, dans le 2ème vers, fait passer la négation implicite dans ‘sauf’ sur les parents et elle traduit : quand il ne visite pas ses parents ou ses amis. 3ème vers : il s’assied et renifle à l’entour.

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adverbe árliga signifie ‘annuellement’ ou bien ‘tôt, au commencement’. Le mot parent árligr, signifie en Islandais moderne ‘bien nourri’ donc la connotation de nourriture est très forte à l’heure actuelle.

C’est peut-être ce qui a conduit Boyer à traduire til kynnis par « au banquet » au lieu de lui donner son sens exact de ‘vers une relation, ami ou parent’ comme Dronke. Ce contresens n’est pas aussi innocent qu’il le semble car il ramène complètement cette strophe au niveau le plus prosaïque possible. Si la personne dont parle la strophe se rend à un banquet, il est impossible de comprendre son comportement bizarre décrit dans la seconde moitié de la strophe.

Le verbe a de nombreux sens que nous avons déjà évoqués à la s. 25. Il signifie bien ‘attraper, saisir, gagner’ mais aussi l’inverse : ‘donner, remettre quelque chose’ et, métaphoriquement, ‘être capable d’exécuter quelque chose’. D’autre part, il peut être une contraction du verbe fága et signifier ‘tracer, peindre’. Ici, il a pour complément le génitif de verðr (‘repas’) et donc il signifie de façon non ambiguë ‘prendre, mériter’ comme dans l’expression fá konu = ‘prendre, mériter une femme’ (se marier).

snópir : 3ème personne de l’indicatif présent de snópa qui signifie selon C-V : ‘rester lamentablement inactif, flâner, béer’, selon de Vries : ‘schnappen, lungern’ (‘faire ressort ou saisir brusquement, flâner’) d’où les diverses traductions de Bellows, Boyer, Dronke et Orchard, respectivement : ‘mâcher’, ‘agiter les mâchoires’, ‘renifler à l’entour’, ‘observer goulûment’. J’ai préféré : ‘s’agiter futilement de ci de là’.

sólginn : participe passé de svelgja, avaler. Donc sólginn = avalé et non ‘affamé’. Plutôt que ‘être avalé’ nous utilisons ici ‘être étouffé’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

J’ai largement réduit la taille de la très longue discussion d’Evans sur le sens de cette strophe, ci-dessous. Vous constatez avec l’explication en prose, qu’il suffit d’élargir un tant soit peu le sens de verðr (‘repas’) pour que le sens prosaïque de la strophe devienne évident. Elle décrit un comportement clanique où on se prépare tous ensemble plutôt que chacun dans son coin. Cela peut nous sembler bizarre aujourd’hui mais, par exemple, il y a moins de 100 ans, quand moissonner était encore une activité très physique et exercée en communauté, les gens suivaient tout prosaïquement les conseils de cette strophe. L'interprétation classique des trois premiers vers, qui souligne que l'on va manger chez ses amis, s'applique parfaitement à cet exemple.

Pour comprendre le sens spirituel de cette strophe, il faut se rappeler un fait bien connu relatif au chamanisme. Les chamans de tous pays décrivent leur activité comme se passant dans le monde des esprits, où règnent des forces qui peuvent être soit amicales soit féroces. Si votre voyage chamanique vous conduit vers vos esprits alliés, alors il n’est pas besoin de se préparer spécialement au voyage : ce sont eux qui vont vous fournir des forces. Inversement, si vous avez à affronter des esprits destructeurs, il est très important de vous préparer longuement sous peine de perdre la bataille. Comme le dit si bien le poème (qui fait allusion à une cérémonie de útiseta = être assis dehors), vous serez perdu dans l’autre monde, avec deux conséquences. Soit vous allez setja ok snópa (rester assis physiquement et votre esprit va errer de ci de là sans savoir où aller), au mieux. Au pire, vous allez vous sentir sólginn (avalé, étouffé) par les forces de l’autre monde. Votre voyage deviendra proprement un ‘cauche-mar’ comme si une mara était assise sur votre poitrine et vous étouffait (mara est l’étymologie exacte du ‘mar’ de cauchemar). Le mot sólginn n’est plus du tout ambigu dans cette interprétation, la sensation est bien d’être avalé puis étouffé par les forces hostiles de l’autre monde.

 

Commentaires d’Evans

 

33

   2 opt signifie probablement ‘en règle générale, régulièrement’… Quelques rédacteurs ont compris 1-3 veut dire impliquer ‘mange tôt, à moins que tu n’ailles faire une visite - dans ce cas ne pas manger du tout, mais attendre jusqu'à ce que tu arrives chez ton hôte’… De beaucoup, la meilleure explication est celle de M. Olsen 5, qui rend par ‘Mange normalement tôt, à moins que tu ailles faire une visite (dans ce cas tu manges légèrement plus tard, pour ne pas arriver mort de faim)’.

          4 snópa est trouvé seulement une fois ailleurs dans un vers de la saga de Gautrek… Dans le présent passage il doit signifier que quelque chose comme ‘traîner en ayant faim, agité implorant de la nourriture’.

            5 sólginn signifie probablement ‘mort de faim’…

 

 

***Hávamál 34***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Voie grandement tortueuse

vers celui qui est un mauvais ami

bien qu'il habite près d'une route,

mais vers celui qui est un bon ami

s'étend une route avantageuse

bien qu'il voyage au loin.

 

Explication en prose

 

Le mauvais ami, bien qu'il habite près d'une route (semblant bien tracée ou utile à la circulation), est rejoint par un chemin très tortueux.

Le bon ami, se trouve peut-être plus éloigné, mais il existe un raccourci pour le rejoindre.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

34.

Afhvarf mikit                       Mauvais-virage grand

er til ills vinar,                    celui-qui ‘vers’ mauvais ami

þótt á brautu búi,                bien que sur une route [tracée dans un lieu désert] habitant

en til góðs vinar                  mais ‘vers’ [tends à être] bon ami

liggja gagnvegir,                git gain-voie [s’étend une voie avantageuse, un raccourci]

þótt hann sé firr farinn.       bien que il soit plus loin voyagé.

 

Traduction de Bellows

 

34. Tortueuse et lointaine | est la route vers un ennemi,

Bien que son logis soit sur la grand-route;

Mais large et directe | est la route vers un ami,

Bien qu'il voyage au loin.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot braut mérite quelques explications. Il désigne une route au travers de zones rocheuses ou boisées et donc, en effet, un chemin qui peut être tortueux. Mais le scalde a plus certainement voulu évoquer à la fois le fait que ce chemin soit tortueux, mais aussi qu'il évite des difficultés – du moins en apparence.

Le participe passé farinn dit bien que le bon ami ‘a voyagé’ et non pas qu'il est en train de voyager. Le sens à comprendre est qu'il est parti vivre au loin soit définitivement, soit temporairement.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Je pense que le sens de cette strophe est très clair: un chemin direct vous mène à vos amis, un chemin compliqué vous mène à vos ennemis. Même sous cette forme simplifiée, les deux sens simultanés de la strophe coexistent. Vous pouvez être en train de chercher un nouvel ami, et méfiez-vous des complications qui ne manqueront pas de se manifester si cette personne est un faux ami. Vous pouvez vous rendre chez une personne qui est soit amie, soit ennemie. Le chemin vous paraîtra long si elle est ennemie, court si elle est amie, quelle que soit la distance à parcourir.

Cette strophe, au contraire de la précédente, ne réfère à rien de physique, ni de particulièrement mystique, mais aux sentiments, aux relations entre amis. La strophe 44 nous dira que, avec un véritable ami, « en esprit dois-tu avec lui (te) mélanger ». Même quand vous ami ‘voyage au loin’ en esprit, vous trouverez un chemin facile pour le rejoindre. Inversement, même s'il n'est guère ‘parti au loin’ vous n'arriverez pas à joindre le faux ami. Ceci s'applique aussi bien à la pensée ordinaire : même si vous êtes au début d'accord avec votre faux ami sur un point particulier, vous ne tarderez pas à trouver des raisons de vous opposer. Inversement, avec un vrai ami, même si vos avis diffèrent au début, la discussion vous permettra de faire converger vos idées.

 

Commentaires d’Evans

 

34

6Bien qu'il soit allé plus loin’. Il se peut que, cependant, que Finnur Jónsson ait raison de supposer que nous avons ici un exemple de fara transitif avec accusatif objet direct: arriver sur, rattraper, se réunir’; on a alors : bien qu'il soit rencontré plus loin’ (voir Cleasby-Vigfusson fara B I 2).

 

***Hávamál 35***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il doit partir,

l'invité, et ne rester

toujours à la même place;

l’aimé se fera détester

s'il reste longuement assis

dans les chambres d'un autre.

 

Explication en prose

 

Un invité de doit pas rester collé à sa chaise, comme une île immobile, il doit s'en aller.

Même si son hôte l'aime beaucoup, l'invité qui s'incruste arrivera à se faire détester.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

35.

Ganga skal,            Partir il doit,

skal-a gestr vera     il ne doit pas l’invité être

ey í einum stað;      toujours (ou ‘île’) dans une (seule) position

ljúfur verðr leiðr,    l’aimé sera détesté

ef lengi sitr si longuement il est assis

annars fletjum á.     d’un autre les chambres dedans.

 

Traduction de Bellows

 

35. Il faut s'en aller, | et ne pas demeurer invité

Pour toujours en un seul endroit;

L'amour devient détestation | si l'on reste assis longtemps

Devant l'âtre de la maison d'un autre.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Ici le mot ey est utilisé comme s’il était un préfixe : ey-‘mot’ ou ei-‘mot’ signifie toujours-‘mot’. Normalement, il signifie : île. Le scalde a pu vouloir évoquer la position de l’invité qui s’accroche et reste immobile comme une île au milieu de l’eau.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Comme 34, cette strophe est relative aux relations sociales. Même avec un ami, il ne faut pas s'incruster, autrement dit, s'incruster est une attitude inamicale. Ceci est bien entendu vrai aussi pour vos ‘amis’ de l’autre monde.

 

Commentaires d’Evans

35

Les éditeurs comparent avec la saga d'Egill, ch. 78: þat var engi siðr, at sitja lengr en þrjár nætr at kynni. [La référence actuelle est au chapitre 81. « ce n’était pas l’habitude de rester plus de trois nuits en visite. »]