Hávamál 41-46

(Mon ami, mon doux ami)

 

*** Hávamál 41. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Avec des armes et des vêtements (ou des dangers)

les amis doivent se réjouir,

c'est ce qui est pour soi-même le plus visible;

ceux qui donnent en retour et donnent à nouveau

sont ceux qui sont amis le plus longtemps,

s’il est accordé que tout se passe bien.

.

 

Explication en prose

 

C'est l'échange d'armes et de vêtements [compréhension classique](ou de dangers [compréhension personnelle. C’est-à-dire : « Il est délicieux, pour des amis, de partager armes et dangers. »]) qui sont la partie la plus visible de l'amitié partagée, celle qui réjouit. Les amitiés les plus solides se bâtissent par des échanges réciproques fréquents, quand la destinée ne coupe pas prématurément cette amitié.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Vápnum ok váðum                        D'armes et vêtements [ou dangers]

skulu vinir gleðjask;                      doivent amis se réjouir;

þat er á sjálfum sýnst;                    qu’est sur soi-même le plus visible;

viðurgefendr ok endrgefendr         en-retour’-donnants et re-donnants

erusk lengst vinir,                          sont eux-mêmes les plus longs amis

ef þat bíðr at verða vel.                  si cela reçoit d’être bien.

 

Traduction de Bellows

 

41. Les amis se réjouiront ensemble  | avec des armes et des vêtements,

Comme chacun pour lui-même peut le voir;

Les amitiés entre donneurs | durent le plus longtemps

Si leurs destinées peuvent être équitables. (Boyer: Si le temps leur en est laissé. Dronke et Orchard : Si tout continue bien.)

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le datif pluriel váðum peut être soit celui de váð = vêtement ou celui de váði = danger.

Le mot sýnn signifie ‘visible, évident’ (comme le traduit Boyer) mais Cleasby-Vigfusson croit nécessaire de proposer le sens de ‘sightly’ (agréable à regarder) juste pour ce vers. Pour une fois, cela me paraît une pure invention faite pour donner ‘du charme’ à un vers qui n’en n’a pas besoin.

La discussion d’Evans autour de viðurgefendr ok endrgefendr me paraît injustifiée. Ce qui donne de la noblesse à cette expression, c’est le Hávamál et non pas un proverbe qui en est visiblement tiré. Le sens de cette expression est d’ailleurs clair : il décrit ceux qui ‘donnent en retour’ et qui n’ont pas peur de re-donner encore (au lieu de ce considérer comme quittes par leur premier don en retour).

Le verbe bíða signifie ‘recevoir, endurer’.

Commentaire sur viðurgefendr ok endrgefendr

 

Dans la strophe 18, nous avons commenté assez longuement l’expression vitandi er vits (que nous avions abrégée en VeV) pour signaler que cette expression ouvre un horizon intellectuel qui nous donne une idée de ce que peut être une ‘manipulation d’un nombre infini d’objets et de leurs relations’ dans la réalité mentale des humains. Voyons en quoi cette nouvelle relation ‘viðurgefendr ok endrgefendr ’ (en abrégé VoE) va nous fournir une nouvelle facette de cet horizon intellectuel.

Appliquons VoE à une simple paire de deux amis, ami1 et ami2. Supposons que, par exemple, ami1 fasse un cadeau (un gefendr) à ami2. Ce premier cadeau va initialiser les manifestations d’amitié entre nos deux amis. En effet, ami2 ayant reçu un cadeau doit, en retour (viður) faire un cadeau à à ami1. Le processus d’échange comme il est organisé dans notre civilisation pourrait s’arrêter là. Dans la civilisation norroise et pour des amis, au contraire, la nécessité du redoublement des cadeaux (endr-gefendr) engendre un processus sans fin car ami2 va donc recevoir un deuxième cadeau et lui-même devra donc faire un deuxième cadeau à ami1, et ainsi de suite.

Nous constatons que le endrgefendr, loin d’être redondant, est une condition nécessaire pour bâtir une amitié ‘éternelle’ au niveau des humains, c’est à dire qui dure toute une vie. Comme dans les strophes 18 et 27, introduisant ainsi la notion d’infini dans la relation amicale. Est-ce une bonne chose ? Ce n’est pas toujours certain, mais c’est une façon de prouver à ami2 que l’amitié perdure en ami1. En somme, chaque cadeau est une façon de montrer, pour celui qui offre, qu’il veut maintenir la relation d’amitié et, pour celui qui reçoit, de constater le maintien de cette relation.

Dans notre civilisation où les cadeaux se font à date fixe sans qu’ils soient offerts à de vrais amis, mais où cette nécessité de ‘répondre à un cadeau pas un cadeau’ existe encore, on s’aperçoit que de nombreuses personnes revendent des cadeaux non désirés qui marquent l’indifférence de celui qui a offert ce cadeau. En somme, cette obligation du endrgefendr, si désirable pour maintenir une cercle d’amitié, a été pervertie et elle est devenue une façon de manifester son manque d’amitié en offrant des cadeaux non désirés à ses pseudo-amis.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe fait une allusion à la destinée sur un ton fataliste : les amis auront fait tout ce qu’ils peuvent pour que leur amitié dure longtemps mais leur amitié peut être à tout instant brisée par le décès de l’un d’eux.

Enfin, le double sens de váðum me semble devoir être pleinement pris en compte. Soit on se place dans un contexte pacifique et on s'échange de beaux vêtements et belles armes, soit on se place dans un contexte guerrier et les armes et les dangers sont partagés. Il faut d'ailleurs admettre que si le poète avait voulu vraiment parler de richesses matérielles (dont il vient dire tant de mal dans les strophes précédentes!), ‘armes’ s'accorde mal avec ‘vêtements’: regardez la citation ci-dessous où « accoutrements » s'accorde bien avec « anneaux d'or ». C'est pourquoi je pense que ‘dangers’ est ici le plus vraisemblable.

Le commentaire d'Evans relatif à l'importance de la générosité réciproque est, bien entendu, tout à fait pertinent

 

Commentaires de Evans

 

41

          3 ‘Ceci est le plus visible sur soi-même ou  . . . sur eux- mêmes’ (sjálfum peut être sg. ou pl.). Que cela signifie-t-il? Richert 8-9 l’a compris comme ‘On connaît mieux au travers de sa propre  expérience’, et ceci a été largement suivi …  Ceci vient de Sveinbjorn Egilsson : ‘hæc (arma vestesque) in ipsis sunt maxime conspicua, et est beaucoup plus plausible; … comparez Haraldskvaeði: á  gerðum sér þeira / ok á gullbaugum / at þeir eru í kunnleikum við konung « On voit par leurs accoutrements et leurs anneaux d’or qu’ils sont en familiers termes familiers avec le roi » … Þat réfère au  contenu total de 1-2: l’idée est que des cadeaux  réciproquement échangés qu’ils portent sur leurs corps produit le témoignage la plus manifeste de leur générosité mutuelle.

          4-5 … ont éliminé ok endrgefendr comme tautologique … a attiré l’attention sur un proverbe des Faeroe recueilli par Svabo (1746-1824): Endigjeer o viigjeer eru laangstir Vinir, ce que Matras rend en ‘forme norroise normalisée’ comme endrgerð ok vibrgerð eru lengstir vinir. Svabo avait traduit le proverbe comme ‘… officia redintegrata amicitiam diutissime conservant’ [Le verbe latin redintegrare signifie ‘recommencer, restaurer’] …

 

 

*** Hávamál 42. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De son ami,

l’homme doit être l’ami

et rendre don pour don ;

rire pour rire

doivent les hommes libres rendre

mais à fausseté rendre fausseté et mensonge.

 

Explication en prose

 

Il faut répondre à l’amitié par l’amitié, à la plaisanterie par la plaisanterie, mais à la traîtrise par la traîtrise et le mensonge.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

42.

Vin sínum                          Ami à lui

skal maðr vinr vera           doit l’humain ami être

ok gjalda gjöf við gjöf;       et rendre don avec don ;

hlátr við hlátri                    rire avec rire

skyli hölðar taka                doivent les ‘propriétaires-par-héritage’ saisir

en lausung við lygi.            mais fausseté avec mensonge

 

Traduction donnée par Dumézil (dans Mitra-Varuna)

 

On doit être un ami pour son ami et rendre cadeau pour cadeau ; on doit avoir rire pour rire et dol pour mensonge.

 

Traduction de Bellows

 

42. Pour ses amis, un homme | doit prouver son amitié,

Et cadeaux par cadeaux répondre;

Mais les hommes devront à la moquerie | par les moqueries répondre,

Et s'opposer à a fraude par le mensonge.

 

Boyer, 6ème vers: Mais fausseté pour fourbe.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot hlátr signifie exactement ‘le rire’. On l’utilise souvent avec le sens de ‘rire légèrement agressif’.

Le mot höldr est un terme de loi. Il désigne quelqu’un qui possède des terres héritées de ses ancêtres. (Dronke le traduit par ‘good men’ et Orchard par ‘folk’)

Le verbe taka signifie ‘prendre’. Il a cependant une connotation de rapidité comme dans ‘saisir’ ou ‘attraper’.

Les deux, lausung et lygi signifient fausseté. Le second peut aussi signifier ‘un mensonge’, c’est pourquoi je le traduis par « fausseté et mensonge ».

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens général, pour une fois, est évident.

Plusieurs autres strophes nous ont mis en garde contre les faux amis qui trompent facilement le ‘non sage’. Le « rendre don pour don » de la troisième ligne est une façon simple de montrer une amitié sincère. Cela nous dit: si quelqu’un que croyez un ami rechigne à vous “rendre un don”, acceptez d’avoir été idiot de l’avoir pris pour ami.

La seconde moitié passe de l’amitié à l’inimitié. Rire ensemble est une marque d’amitié et une compétition amicale de mots d’esprit est un délice. Mais une certaine hostilité se manifeste aussi par le rire. Hostile ou ironique, on répond au rire en surenchérissant sur l’ironie de son adversaire. Quand vous rencontrez une franche hostilité (de la fausseté), n’hésitez pas en surenchérir sur le mensonge de votre ennemi.

 

 

*** Hávamál 43. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De son ami

l’humain doit être l’ami,

de celui-ci et de l’ami de celui-ci ;

mais de son non-ami

l’humain ne devrait pas

être l’ami de l’ami.

 

Explication en prose

 

Dans le vers 3, les deux ‘celui-ci’ sont tous deux relatifs à l’ami dont on parle. L’humain se doit d’être l’ami de son ami, de lui et de l’ami de ce dernier. Autrement dit, l’amitié doit se propager d’ami en ami.

Dans le vers 6, le premier ‘ami’ est celui de l’humain dont on parle, le deuxième ‘ami’ est celui de l’ennemi de l’humain dont on parle : L’humain ne devrait pas être l’ami de l’ami de son ennemi.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

43.

Vin sínum                          De l’ami sien

skal maðr vinr vera,          doit l’humain l’ami être,

þeim ok þess vin;               de celui-ci et aussi de l’ami de celui-ci;

en óvinar síns                    mais de non-ami son

skyli engi maðr                  devrait non pas l’humain

vinar vinr vera.                  de l’ami l’ami être.

 

Traduction de Bellows

 

43. To his friend a man | a friend shall prove,

To him and the friend of his friend;

But never a man | shall friendship make

With one of his foeman's friends.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Il n’y a pas de problèmes de compréhension de mot dans cette strophe, mais de compréhension de grammaire. Notre ‘de’ est ambigu en ce sens qu’il rend à la fois un génitif (comme ‘Jacques’ dans « le livre de Jacques » car le livre appartient à Jacques) et un datif comme dans ‘Jacques’ dans « parler de Jacques ». Les jeux de cas grammaticaux des vers 3 et 6 ‘þeim ok þess’ et ‘vinar vinr’ utilisent, pour le premier, la différence entre datif et génitif et, pour le second, la différence entre génitif et nominatif.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La virtuosité du style masque un peu la simplicité du message qui sera repris dans la strophe suivante : l’amitié ne peut être à sens unique, c’est un sentiment réciproque et transmissible entre amis.

Ceci constitue une forme poétique de la définition mathématique d’une relation symétrique et transitive [La transitivité est exprimée de façon négative dans les 3 dernières lignes]. Si → représente la relation « est_l’ami_de », alors :

(‘x’ « ‘y’),

([‘x’ → ‘y’ ET ‘y’ → ‘z’] IMPLIQUE QUE ‘x’ → ‘z’).

Le fait qu’un vinr puisse être défini mathématiquement n’est pas anodin, il souligne la relative simplicité à définir (mais la difficulté à exercer !) l’amitié dans le monde germanique. Ceci confirme mon analyse de la vinátta (‘amitié’)  qui décrit une ‘amitié contractuelle’ et non pas une amitié sentimentale au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Voyez http://www.nordic-life.org/nmh/SurLesContrats.htm .

 

Bien évidemment, une relation transitive peut structurer aussi bien un ensemble fini qu’un ensemble infini. Dans le cas des amis, cette relation peut exister entre un certain nombre d’amis mais elle est aussi toujours ouverte à l’ajout d’un ou de plusieurs amis, à condition qu’ils vérifient la propriété de transitivité pour tous les anciens amis. Ceci montre que la relation entre amis, même si elle peut s’étendre potentiellement à un nombre infini de personnes va, en pratique, devenir de plus en plus difficile à respecter quand leur nombre grandit.

La présente strophe illustre le fait que ce que nous avons appelé ‘infini’ dans 18 et 41 peut, selon les circonstances, devenir en pratique un nombre assez peu élevé. Cependant, l’idée que l’on ne peut fixer à l’avance une limite à la taille de ce processus demeure valide, bien sûr.

 

*** Hávamál 44. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Tu sais que si tu possèdes un ami

un ami en qui tu aies bien confiance

et tu veuilles qu'il te fasse du bien,

alors tu dois fusionner en esprit avec lui,

être d'humeur égale à la sienne,

et échanger des cadeaux,

voyager pour souvent le rencontrer.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

44.

Veiztu, ef þú vin átt,                       Sais-tu, si tu un ami possèdes

þann er þú vel trúir,                      celui-ci qui tu bien aies confiance

ok vilt þú af hánum gótt geta,        et veux tu de lui du bien obtenir [‘du bien’ en général, pas                                                                   ‘des biens matériels’]

geði skaltu við þann blanda          en esprit dois-tu avec lui (te) mélanger

ok gjöfum skipta,                           et des cadeaux échanger

fara at finna oft.                             voyager pour le rencontrer souvent.

 

Traduction de Bellows

 

44. Si tu as un ami | en qui tu veux avoir pleine confiance,

Et que tu obtiennes de lui quelque chose de bon,

Mélange tes pensées aux siennes, | et fais des cadeaux,

Et voyage souvent pour le rencontrer.

 

Traduction donnée par Dumézil (dans Mitra-Varuna)

 

Tu le sais, si tu as un ami en qui tu as confiance et si tu veux obtenir un bon résultat, il faut mêler ton âme à la sienne et échanger des cadeaux et lui rendre souvent visite.

 

Plusieurs traductions du v. 4

 

Boyer : « Tu dois avec lui mêler ton âme »,

Orchard : «partage tes pensées avec lui »,

Dronke : « tu dois épouser ses goûts ».

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe eiga (= avoir, posséder) est très irrégulier et fait átt à la 2ème personne du singulier de l'indicatif présent.

L’adjectif góðr, neutre gótt, signifie ‘bon, juste’ et il tend à devenir un nom au neutre. Alors, il n’évoque pas des biens matériels, mais ‘quelque chose de bon’, comme la forme adjective.

Le nom geð, ici au datif singulier : geði, signifie (C-V) ‘esprit, humeur’ et (de Vries) ‘connaissance, entendement, réflexion’.

Le verbe blanda signifie ‘mélanger’ comme on mélange deux liquides et, métaphoriquement, « se fondre l’un à l’autre », en particulier pour désigner un acte sexuel. Le participe passé, blandinn, c’est-à-dire ‘mélangé’, désigne une personne qui est d’opinions mixtes comme le serait un chrétien qui, en même temps, honore Thórr.

Quand une personne est ‘très mélangée’ (blandinn mjök) cela devient péjoratif.

 

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Sens prosaïque.

Les traductions françaises, avec leur « mélange des âmes » apportent une signification mystique qui est possible pour ce mot, autant dédié à la compréhension qu’à l’émotion.

Néanmoins, ce « mélange en esprit », qu’il soit émotionnel ou rationnel, décrit une forme d’intimité profonde qui doit exister entre amis. Cette forme fusionnelle de l’amitié paraîtrait incongrue à la plupart des gens aujourd’hui qui tiennent à rester des individus libres. D’un autre côté, le but de l’amitié, « recevoir quelque chose de bon », la nécessité des cadeaux et des visites fréquentes nous paraissent bien terre-à-terre. Même dans la vie de tous les jours, Óðinn nous enseigne que la fusion du spirituel et du matériel est nécessaire à l’obtention d’une vraie individualité.

 

Sens magique.

En supposant que le texte décrive les relations de deux magiciens amis, dans un contexte chamanique, ce ‘mélange des âmes’, ces ‘voyages pour se rencontrer’ ne sont plus tellement extraordinaires.

Dans le contexte des relations entre un patient et un guérisseur, il est sous-entendu que le patient fait confiance à son guérisseur et va lui ‘ouvrir son âme’. Si tel n’est pas le cas, les soins mystiques n’ont aucune chance d’être efficaces.

Dans un autre contexte, celui où des sorcier amis qui joignent leurs forces doivent sortir de leurs corps ensemble, fondre leurs âmes une seule, échanger leurs ‘dons’, c’est dire que leur travail en commun n’est pas une simple alliance efficace. Inversement, n’essayez jamais d’exécuter une telle opération avec quelqu’un qui n’est pas votre âme sœur.

Il ne faut jamais oublier qu’Ódhinn est un maître du seidhr et ses paroles en apparence anodines peuvent cacher un enseignement de cette technique chamanique. On peut néanmoins s’imaginer que des sorciers mais pouvaient joindre ainsi leurs âme pour exécuter une tâche chamanique particulièrement délicate.

 

 

*** Hávamál 45. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Si tu traites avec un autre,

celui en qui tu n’as pas confiance,

si tu veux cependant obtenir quelque chose de bien,

tu vas lui parler bellement,

mais penser de façon rusée

et rétribuer la fausseté par le mensonge.

 

Explication en prose

 

Quand tu es en relation ou en affaires avec une personne en qui tu n’as pas confiance, il faut lui tenir un langage plaisant pour tirer quelque chose de bon (pour toi) de cette relation. Mais ta pensée doit être semée de pièges et de ruses, et tu dois rétribuer la fausseté par le mensonge.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

45.

Ef þú átt annan,                             Si tu traites avec un autre

þanns þú illa trúir,                         celui que tu mal ‘avoir confiance’

vildu af hánum þó gótt geta,          veuilles-tu de lui cependant ‘du bon’ obtenir [comme dans                                                              44 : ‘du bien’ en général, pas ‘des biens matériels’]

fagrt skaltu við þann mæla            bellement vas-tu avec lui parler

en flátt hyggja                                mais de façon rusée penser

ok gjalda lausung við lygi.            et fournir fausseté avec un mensonge.

 

Traduction de Bellows

45.

S’il en est un autre | en qui tu n’as guère confiance

Cependant tu cherches à obtenir de lui ‘du bon’

Tu lui parleras bellement | mais penseras faussement

Et venge fraude par fourberie.

 

Plusieurs traductions du v. 5

 

Dronke : « mais (toi) pense faussement »

Bellows : « tu penseras faussement »

Orchard : « pense qu’il (« l’autre ») est plein de fausseté »,

Boyer : « Mais tiens-le (« l’autre ») pour faux »

 

Les traductions de Boyer et d’Orchard s’opposent aux autres : pour eux, ce vers conseille de voir la fausseté en l’autre alors que le texte conseille de se comporter soi-même avec fausseté. La forme du texte est pourtant claire, dans la phrase « skaltu þann flátt hyggja », skaltu signifie ‘devras-tu’ et c’est ce ‘tu’ qui exécute l’action de «penser faussement ».

Ceci peut paraître un détail mais il est très important pour comprendre dans quel sens le scalde (ou Ódhinn) utilisent l’expression flátt hyggja. Si c’est lui-même qui ‘pense faussement’ cette expression ne peut que très difficilement être insultante, sauf à croire qu’Ódhinn s’insulte lui-même. Inversement, si c’est ‘l’autre’ qui va flátt hyggja, alors l’expression pourrait devenir insultante et prendre un sens comme ‘fourbe’ ou même ‘sale tricheur’. Ici, cette différence n’est pas très importante, alors qu’elle deviendra capitale quand nous retrouverons flátt hyggja dans la s. 95 où elle décrit la façon dont les femmes pensent.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif flár, ici utilisé adverbialement, flátt, reçoit le sens propre de ‘béant’ chez C.-V. mais de rusé (schlau) chez deVries et dans le Lex. Poet. C.-V. inverse visiblement sens propre et sens figuré. Le sens de flár est ‘rusé’ et dans le contexte de 45, ne pose guère de problème puisqu’il ne peut pas être une insulte, sauf dans les traductions de Boyer et Orchard. Nous analyserons plus à fond l’étymologie et les sens possibles de flár dans la strophe 95.

L’adjectif gódhr, ici au neutre, gótt, signifie ‘bon, honnête, ‘celui qui a de la bonté’, doué, fortuné’. En Vieux Norrois, il n’est pas lié étymologiquement, ni par aucune signification, à godh, dieu.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

En passant de 44 à 45 et 46, on passe des amis aux faux-amis. La constante, on pourrait presque dire l’obsession c’est qu’il faut ‘ré-attribuer’ ce qu’on a reçu. Quand il s’agit de vrais amis, on rétribue sincèrement et quand c’est un faux ami, on le rétribue à la mesure de sa fausseté.

Tout compte fait, le texte veut dire que, face à des non amis, on doit parler en recherchant une forme attirante, mais que, pour le fond, on peut y mettre tous les pièges que l’on désire. En gros, cela décrit la parole des hommes politiques.

 

 

*** Hávamál 46. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Encore pour qui

tu peines à avoir confiance

et dont tu soupçonnes l’esprit :

tu vas rire avec eux

et exprimer ta pensée ;

le remboursement va être à la mesure des dons.

 

Explication en prose

 

Quand tu t’adresses à des personnes en qui tu n’as guère confiance, que tu doutes de leur sincérité, alors tu peux rire et exprimer ta pensée avec elles ; le remboursement va être à la mesure des dons (que tu as reçus).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

46.

Það er enn of þann                        Alors est encore de lui

er þú illa trúir                                que tu mal ‘avoir confiance’

ok þér er grunr at hans geði:        et à toi est suspicion à son esprit :

hlæja skaltu við þeim                     rire vas-tu avec eux

ok um hug mæla;                          et au sujet de la pensée parler ;

glík skulu gjöld gjöfum.                 imite (tu) vas le remboursement aux dons.

 

Traduction de Bellows

 

Ainsi en est-il avec lui | en qui tu n’as guère confiance

Et dont l’esprit peut t’être mal connu ;

Rire avec lui tu peux | mais ne lui ouvre pas ta pensée

Comme un don que tu lui fais.

 

Trois traductions des 3ème et 5ème vers (gedh/hugr)

 

Orchard : « tu n’as pas confiance en sa pensée / … ne pas t’exprimer sincèrement »

Dronke : « tu as des doutes sur son caractère / … et t’exprimer avec fausseté »

Boyer : « Et dont tu suspectes l'humeur / … Et travestir ta pensée»

 

Note : En gras, la traduction de gedh fournie par chacun des traducteurs cités. En gras et italique, la traduction de um hug mæla fournie par chacun d’entre eux.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot gedh signifie ‘esprit, humeur’ (C.-V.) ou bien ‘connaissance, esprit, compréhension, réflexion’ (deVries). Rappelez-vous aussi que la strophe 44 nous dit qu’on mélange son gedh, son esprit, avec celui de ses vrais amis.

Le mot hugr signifie soit ‘esprit, pensée’, soit ‘humeur, sentiment’, soit ‘désir, souhait’.

La préposition um évoque l’idée d’englober, de contenir complètement, et non pas de contourner ce qui permettrait d’y voir une négation (cependant, voir le commentaire d’Evans).

Vous voyez que les traducteurs donnent successivement, pour gedh : esprit, pensée, caractère, humeur. Ils traduisent um hug mæla par une recommandation à fermer sa pensée, comme si um avait un sens négatif, alors que le texte dit clairement que, au contraire : on peut dire sa pensée.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les traductions classiques font de 46 une sorte de répétition de 45. Tous les deux décrivent l’attitude à prendre face à un individu dont on n’est pas sûr. Est-il ami ou ennemi ? On ne sait pas. La strophe 45 recommande une attitude hypocrite face à un tel individu quand on désire obtenir une issue favorable à la relation qu’on établit avec lui. La strophe 46 décrit le cas où on est indifférent à la relation future qu’on aura avec cet individu. Il faut donc le sonder pour reconnaître son état d’esprit, c'est-à-dire pouvoir le classer franchement en ennemi ou ami, ou bien être certain qu’il n’est ni l’un ni l’autre. Pour ceci, Ódhinn nous recommande d’agir naturellement : plaisanter et dire sa pensée à cet individu. Ensuite, tu pourras appliquer sagement la recommandation du dernier vers, d’ajuster le ‘remboursement’ (ce que tu vas lui donner) aux ‘dons’ (qu’il t’a faits).

 

Il est assez frappant qu’Ódhinn recommande deux différentes formes d’hypocrisie avec ceux en qui on n’a pas confiance. Soit on travestit sa pensée si on veut obtenir d’eux « quelque chose de bien », soit on se conduit avec franchise si on veut être capable de les situer exactement (et que l’on attende rien de ‘bon’ d’eux).

 

Commentaire d’Evans

 

Evans ne commente pas cette strophe mais son ‘glossary’ permet de comprendre le pourquoi des traductions classiques du vers 5. Il donne à la préposition um de nombreux sens, dont le suivant :

« ‘around’ 46/5 (see hugr) ; » [et à hugr, on peut lire :]

« mæla um hug ‘speak around (other than, contrary to) what one thinks’ 46/5. »

[Comme vous le constatez, je trouve vraiment absurde de voir en 46 une simple répétition de 45, et je ne trouve pas absurde de traduire um par son sens usuel de ‘tout autour’ et non pas ‘éviter en passant autour’.]