Hávamál 57-62

 

« De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin? »

 

*** Hávamál 57. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Une torche depuis une (autre) torche

s'enflamme, jusqu’à qu'elle soit consumée,

la flamme s’attise depuis la flamme;

l’humain depuis l’humain

devient connu (ou sage) en direction de la parole

mais le maussade et isolé (devient ainsi) depuis la suffisance.

 

Explication en prose

 

Sens ordinaire

Une torche s'allume à une autre torche jusqu'à ce qu'elle se consume, et la flamme se passe à la flamme.

L'humain reçoit la parole d’un l'humain, mais la suffisance ne lui apporte que solitude et maussaderie.

Sens odinique

L'incendie se propage de maison en maison, d'arbre en arbre jusqu'à ne devenir qu’une immense flamme.

La parole se propage d'humain en humain jusqu'à ce que leur fusion crée l'humanité. Cependant, celui qui est plein de morgue s'exclut lui-même de l'humanité.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

57.

Brandr af brandi               La torche depuis la torche

brenn, unz brunninn er,     brûle, jusqu’à que consumée est

funi kveikisk af funa;          la flamme s’attise depuis la flamme;

maðr af manni                   l’humain depuis l’humain

verðr at máli kuðr              devient ‘vers la parole’ connu (ou sage)

en til dælskr af dul.            mais aussi le maussade et isolé depuis la suffisance.

 

Traduction de Bellows

 

La traduction de verðr at máli kuðr est en italique, celle de dul en fonte italique et grasse, celle de dælskr est en fonte grasse.

 

57. Un tison depuis un tison | est attisé et brûlé,

Et le feu depuis le feu obtenu;

Et l’homme par sa parole | est connu des hommes,

Et les stupides par leur immobilité.

 

Trois derniers vers de

Boyer : L'homme, de l'homme / Sera par paroles connu, / Mais le sot se fait connaître à sa sottise.

Dronke : L’humain de l’humain / acquiert la maîtrise du langage / mais un esprit trop lent de l’isolement.

Orchard : L’humain de l’humain devient habile au langage / mais muet par manque de mots.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Une petite variation dans le vocabulaire de cette strophe entraîne un grand changement de son sens, ce qui explique cette longue discussion sur le sens des mots.

Cette strophe utilise quatre fois la préposition af et une fois at. Comme d'habitude, ces prépositions peuvent prendre une multitude de sens selon le contexte. Cependant, on sait bien que, très généralement, af exprime un éloignement de l'objet qu'il précède, alors que at exprime un rapprochement. Je vous propose donc de traduire af par ‘depuis’ et at par ‘vers’ dans une traduction littérale. D'autre part, je n'imagine pas que ni le poète ni Ódhinn aient voulu nous donner ici une leçon de virtuosité dans le maniement des prépositions mais plutôt une leçon de moralité. En particulier, dans les vers 5 et 6, la relation entre deux humains est la même que celle entre deux flammes. La flamme transmet le feu à une autre flamme, et donc l'humain transmet la parole à un autre humain. Cependant, ici est absurde de dire la flamme ‘enseigne’ quoi que ce soit à la flamme. Tout comme une flamme devient flamme par son contact avec une flamme, un humain devient humain par leur contact ‘vers’ la parole. C'est pourquoi je suis tout à fait d'accord avec C.-V. pour traduire kuðr at máli par ‘ami de parole’ désignant les gens qui aiment à parler ensemble. Les traductions de Boyer (L'homme, de l'homme / Sera par paroles connu) et de Bellows (Et l’homme par sa parole | est connu des hommes) ne s'opposent pas du tout à cette interprétation. Par contre, les traductions récentes ne sous-entendent pas une « reconnaissance de l'homme par l'homme » mais plutôt un « enseignement de l'homme par l'homme », ce qui est très différent. En effet, Dronke dit :« L'homme de l'homme / acquiert maîtrise de la parole » et Orchard de même, sauf qu'il dit : « habileté à parler ». Ces deux traducteurs utilisent visiblement le sens de ‘sage’ de kuðr (rare mais possible, voir Evans ci-dessous) pour comprendre que l'homme est ‘sage dans les paroles’ (qu'ils expriment par « maîtrise » ou « habileté »).

Vous verrez que Evans discute le sens de kuðr (devenu kunnr). C'est un adjectif qui signifie généralement ‘connu’. Ce mot peut exprimer une connaissance dépourvue de sentimentalité, mais on peut lui associer aussi des sentiments, ‘connu en mal’ (un malfaiteur ‘connu’) ou ‘connu en bien’, un ami.

L'adjectif dælskr peut signifier : ‘être de la vallée’, versatile, d’humeur changeante, lourd d’esprit’. Vous voyez que ce pauvre habitant des vallées qui est sans doute bien seul comme le traduit Dronke (« seclusion » c. à d. ‘isolement’), mais il devient même immobile (Bellows : «stillness»), sans vocabulaire ‘Orchard (« lack of words”), sot (Boyer : “sottise”).

Le substantif dul signifie ‘dissimulation, arrogance, envie’ (C.-V., de Vries et le Lexicon Poeticum sont d’accord là-dessus). Il peut, à l’extrême rigueur, si le contexte l’exige comme dans un propos insultant, dénoter une accusation de faiblesse intellectuelle. Ici, le contexte n’est pas celui d’une joute verbale et donc dul ne peut pas du tout se traduire par l’anglais dull (lent d’esprit, ennuyeux, terne, émoussé).

En conclusion, le dernier vers dit donc que ‘dissimulation, arrogance, envie’ rendent l’humain ‘versatile, d’humeur changeante, lourd’ et non pas spécialement stupide.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Comme Evans le dit, « Cette strophe recommande évidemment une forme de bon comportement social et souligne les conséquences de la solitude; ». Je ne pense pas, cependant que ce soit son sens principal. C'est lui enlever toute la violence contenue dans les trois premiers vers qui évoquent aussi l'incendie qui embrase une demeure ou une forêt. Ainsi, les vers 5 et 6 signifient bien que les humains se reconnaissent entre eux par la parole (ou se l’enseignent entre eux comme le comprennent Dronke et Orchard), mais ils évoquent aussi le fait que la parole est ce qui ‘embrase’ notre humanité, réunissant les humains dans un gigantesque ‘incendie’ de communication. Les exemples modernes sont tellement évidents qu’il n’est pas besoin de les rappeler. Le dernier vers signifie en effet qu’il est néfaste de rester isolé, mais aussi que la suffisance est un « péché capital », comme disent les chrétiens, qui empêche certains humain de participer à cet embrasement : ils n'appartiennent pas vraiment à l'humanité.

Cette dernière remarque a des prolongements politiques. Ce dernier vers stigmatise clairement, en effet, des personnes qui ne méritent guère le nom d'humains, mais ils sont les suffisants qui sont pleinement responsables de leur isolement, il ne tient qu'à eux de quitter leur morgue pour être acceptés à nouveau au rang d'humains.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est d’appartenir à l’humanité. Une faute essentielle est de se dissocier de sa propre humanité : la forme d’orgueil méprisant qui nous détache de l’humanité est catastrophique.

 

Commentaires d’Evans

 

57

4-5 Cette strophe recommande évidemment une forme de bon comportement social et souligne les conséquences de la solitude; les universitaires diffèrent dans leur interprétation de la seconde moitié. La plupart prennent kuðr (kunnr) ayant le sens classique de ‘connu’ … (on peut aussi) suivre Kock 2,27 en prenant kuðr pour ‘sage’. Ce sens n’est pas donné dans les dictionnaires de prose, mais le Lexicon Poeticum cite trois instances tirées de l’Edda poétique ayant ce sens … [Du fait que l’adjectif est sous-entendu dans la relation entre la suffisance et un ‘maussade’, on ne voit pas pourquoi le sens de ‘sage’ devrait être utilisé ici. D’après les autres citations du Lexicon Poeticum, on a l’impression que kunnr a pris définitivement le sens de ‘sage’ dans le contexte de la chrétienté.]

6 dælskr a ici sa seule occurrence en poésie, mais en prose on le trouve avec le sens de ‘foolish’ (insensé, imprudent) ... Dul combine, ou hésite entre, les sens de ‘dissimulation, silence, réserve, fière vanité, manque de bon sens, infatuation’… Af dul dénote la cause pour un homme d'être ‘foolish’.

 

 

*** Hávamál 58 ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Tôt va (se) lever

celui qui d’un autre veut

avoir la richesse ou la vie;

rarement loup couché

obtient un gigot

ni homme endormi obtient la victoire.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

58.

Ár skal rísa                        Tôt va (se) lever

sá er annars vill                 celui qui d’un autre veut

fé eða fjör hafa;                 la richesse ou la vie avoir ;

sjaldan liggjandi ulfr         rarement couché loup

lær of getr                          gigot ‘de’ obtient

né sofandi maðr sigr.        ni dormant homme victoire.

 

Traduction de Bellows

 

58. Il doit partir tôt | qui, joyeux, le sang

Ou les denrées d’un autre désirerait obtenir;

Le loup qui est couché, inactif | gagnera peu de viande,

Ou l’homme dormant, du succès.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe est certainement politiquement incorrecte car elle décrit comment voler sa richesse ou sa vie à un ennemi, mais elle exprime une vérité de la vie. Encore de nos jours et malgré tous les bons sentiments que nous sommes censés afficher, la vie reste une lutte et celui qui désire s’élever dans la société doit ‘se lever tôt', c'est à dire ne jamais relâcher son attention.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de trouver sa bonne place au sein de l’humanité. Une faute essentielle est de se refuser à combattre pour trouver cette bonne place.

 

Commentaires d’Evans

 

58

Cette strophe est évidemment connue de Saxo Grammaticus (environ 1200), car une version de 58 est placée dans la bouche de Ericus dans le livre 5 de l’Histoire des Danois : in: Pernox enim et pervigil esse debet alienum appetens culmen. Nemo stertendo victoriam cepit, nec luporum quisquam cubando cadaver invenit. [dans 5.7.3 [9] Quiconque ambitionne de monter au pinacle à l’égal d’un autre doit résister au sommeil et vivre aux aguets. Personne n’a jamais obtenu de victoire en ronflant, pas plus qu’un loup endormi n’a découvert de cadavre.] …

Heusler 1, 112 a pensé que 4-6 contenaient deux proverbes, le premier dans 4-5, le second ayant la forme sjaldan sofandi maðr sigr um getr (vegr, hlýtr) [rarement, humain endormi obtient (ou soulève, ou entend) la victoire]. Vápnfirðinga saga ch. 17 cite sjaldan vegr sofandi maðr sigr comme un proverbe,… Singer 13 dresse une liste de nombreuses autres instances continentales, parfois avec des animaux différents, comme le renard et le rat.

 

 

*** Hávamál 59 ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il se lèvera tôt

celui qui gagne vers (= atteint le statut) des poètes (ou obtient des travailleurs)

et il va vers (avance dans) la conscience de son œuvre (ou de son travail) ;

(cela provoque) beaucoup de délai

à celui qui dort tout au long de la matinée,

les motivations sont la moitié de la richesse (ou de la destinée).

 

Explication en prose

 

1. Choix faits par les traducteurs cités ici, avec

fá á = rechercher, avec yrkjendr = main-d'œuvre, avec sins verka =! sins verks = son activité, avec auðr = richesse matérielle :

Il doit se lever tôt celui qui recherche de la main-d'œuvre et qui prend conscience (ici = la connaissance) de son travail. Celui qui dort tout au long de la matinée perd beaucoup de temps, avoir des motivations est la moitié de la prospérité.

2. Choix personnels avec

fá á = atteindre à, avec yrkjendr = les poètes, sins verka = son œuvre, avec auðr = abondance productive et richesse spirituelle ou destinée.

Il doit se lever tôt celui qui atteint le statut des poètes et qui avance dans la conscience de son œuvre. Celui qui dort tout au long de la matinée perd beaucoup de temps, avoir des motivations est la moitié d'une (grande) œuvre (ou de la destinée du poète).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

59.

Ár skal rísa                                    Tôt va (se) lever

sá er á yrkjendr fáa                       celui qui vers les poètes (ou la main-d' œuvre) obtient

ok ganga síns verka á vit; et va de ses œuvres (ou de ses travaux) vers la                                                               conscience ;

margt of dvelr                                beaucoup de délai [il perd beaucoup de temps]

þann er um morgun sefr,               celui qui ‘tout autour du’ matin dort

hálfur er auðr und hvötum.           à demi est la richesse (ou la destinée) sous (l’effet des)

                                                      impulsions.

 

Traduction de Bellows

 

59. Il doit se mettre en route tôt | celui qui a peu de travailleurs,

Pour chercher lui-même son travail;

Bien peu s'accomplit | pour celui qui dort tard,

Car rapidité est moitié de richesse gagnée.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Depuis la strophe 6, nous rencontrons régulièrement le verbe qui est très polysémique. Dans son glossaire dédié au seul Hávamál, Evans propose pour ce verbe, selon le contexte, les sens proches suivants : ‘obtenir, recevoir, gagner, prendre’, mais aussi une sorte de sens inverse : ‘fournir, causer, influencer’. De plus, une étymologie différente fournit aussi ‘colorer, teindre’ spécialement les runes. Dans cette strophe, tous les traducteurs officiels que j’utilise ici donnent à á le sens de « avoir peu de », par exemple, Dronke traduit le deuxième vers par « celui qui a peu de travailleurs ».

Sur á yrkjendr. Le verbe yrkja signifie travailler et faire de la poésie et son participe présent utilisé comme un nom, yrkjendi, désigne donc un ‘travaillant’ ou un ‘poétisant’. Ces formes nominalisées se terminent en –r au nominatif et accusatif pluriel. Enfin, la préposition á suivie de l’accusatif exprime généralement un mouvement ‘en direction de’. D’où ma traduction littérale :« vers la main-d’œuvre (ou vers les poètes) ». De plus, il y a un jeu de mots combiné entre cette expression et la suivante síns verka.

Sur síns verka. Síns est un adjectif possessif au génitif singulier masculin et neutre (son génitif pluriel est sinna). Ainsi, verka doit être un singulier. Le nom verk (travail, activité) est un neutre fort qui fait verks au génitif singulier et verka au pluriel. Le nom verki (œuvre, composition poétique) est un masculin faible qui fait verka au génitif singulier et pluriel. Par conséquent síns verka signifie clairement ‘de son œuvre’ et non pas ‘de son travail’, tout comme Evans le remarque sans en tirer de conclusion claire. Qu’il s’agisse d’une œuvre poétique ou d’une œuvre plus concrète, ce sens s’oppose complètement à la traduction de á yrkjendr fáa par « avoir peu de travailleurs » comme le disent les quatre universitaires dont j’utilise les traductions (et voilà pourquoi j’ai dû vous asséner tant de grammaire, désolé). Le scalde parle donc presque certainement du travail poétique et peut-être d’une œuvre matérielle mais certainement pas d’un entrepreneur qui manque de personnel comme leurs traductions le suggèrent.

Sur auðr. Le nom auðr a plusieurs sens. Il désigne en général la richesse matérielle (les ‘possessions’) et l’abondance. Il évidemment possible que le scalde ait voulu évoquer ici la richesse poétique ou l’abondance d’une œuvre poétique. En poésie, un sens rare mais possible de ce mot est celui de ‘destinée’. L’étymologie de ce mot explique très bien ces deux sens. Selon de Vries et Pokorny, elle est rattachée aux mots indo-européens audh (chance, richesse) ou ōd (possession, prospérité) mais la racine de ces deux derniers mot est au- qui signifie ‘tisser’.

Bien évidemment, le sens de destinée est ridicule dans l’interprétation classique de ces vers. Mon interprétation, au contraire, permet de comprendre que Ódhinn sous-entend ici que l’œuvre d’un poète et sa destinée sont une seule et même chose.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les deux explications en prose données ci-dessus donnent deux sens différents à la strophe.

Le sens classique rend cette strophe sans grand intérêt. Il est clair que si on veut gagner sa vie, il faut s'activer un peu. Le bon sens nous montre aussi que cette interprétation est cependant souvent contredite dans la vie réelle car de nombreuses personnes sont accablées de travail pour un bénéfice minime et que d’autres ne font rien d'autre que d’être accablés de richesse.

Le sens que je recommande, au contraire décrit de façon vivante le travail du poète, et dit, en somme : « Non, le poète n'est pas un fainéant qui se laisse vivre mais un travailleur qui doit travailler s'il ne veut pas rester un mauvais poète, s'il ne veut pas se contenter d’une destinée où il boit de cet hydromel que Ódhinn « sendi aftr … ok köllum vér þat skáldfífla hlut » (« envoya par l’arrière … et nous l’appelons la part des scaldes clowns ») comme dit le mythe de l'hydromel de la poésie.

Bien évidemment, dans le contexte odinique, poésie et sorcellerie sont indissociables, bien que différents. Ainsi, le sens spirituel de cette strophe est que la connaissance magique, elle aussi, exige des efforts d'apprentissage incessants. Une motivation profonde vous procure la moitié de la connaissance magique.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de développer ses connaissances : « ganga síns verka á vit » comme le troisième vers le dit si bien. Chaque humain possède sa propre forme de poésie et de spiritualité. Il est essentiel de ne pas briser cet élan par paresse intellectuelle.

 

Commentaires d’Evans

 

 59

3 síns montre que verka doit être gén. sing. de verki,, mais síns (‘son’) est un singulier qui signifie ailleurs ‘poème’, bien que misverk, misverki, ‘méfait’ existent l’un près de l’autre. Il nous faut alors soit supposer que le mot ici est verki, soit il nous faut supprimer síns, ce qui nous permettrait d’utiliser verka comme le génitif pluriel de verk (c’est ce que fait Finnur Jónsson 1, 52; il hésite à le faire dans son édition de 1924; cf Lexicon Poeticum au mot verki).

[Notez que j’ai corrigé une faute d’impression chez Evans qui dit : « Il nous faut alors soit supposer que le mot ici est verk, soit… » ce qui donne une phrase incompréhensible. Ce n’est pas mon acharnement à lire verki qui est en cause !]

 

 

*** Hávamál 60 ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Des bûches sèches

et de tuiles d’écorce de bouleau

l’humain en connait (bien) la mesure

et (la quantité) de ce bois

pour qu’il puisse suffire

une ou plusieurs saisons.

 

Explication en prose

 

Chaque humain connaît la (bonne) mesure de bois de chauffage et de tuiles en écorce de bouleau, et le temps et la saison pendant lequel ce bois va suffire.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

60.

Þurra skíða                        De sèches bûches [= bois de chauffage]

ok þakinna næfra,              et de tuiles d’écorce de bouleau

þess kann maðr mjöt         de cela connaît l’homme la mesure

ok þess viðar                      et (la mesure) de ce bois

er vinnask megi                 que (se) suffire puisse

mál ok misseri.                  le temps et la saison.

 

Traduction de Bellows

 

60. De bardeaux secs | et de rubans d’écorce

Pour le chaume, chacun connaît son besoin,

Et de combien de bois | il doit avoir pour un mois,

Ou bien qu’il utilisera en une année.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le nom mál a quatre groupes de sens différents.

Le premier groupe est le plus connu, il contient des sens comme la parole, le discours, le langage, la langue (parlée), la conversation, le dialogue, le conte, le dicton, la phrase. On rencontre de nombreux dictons dans le Hávamál qu'on pourrait aussi appeler « le dicton du Haut », par exemple.

Le deuxième groupe est celui de ses sens en langage judiciaire. Il signifie alors une action en justice, une mise en accusation, une procédure, un accord judiciaire, une transaction.

Le troisième groupe est celui de ses sens temporels. Il signifie alors ‘temps’ comme dans í mál = à temps. Il peut aussi signifier un moment, une saison comme dans sumar-mál, le ‘moment de l'été’ c'est à dire environ la mi-avril. On l’utilise aussi pour désigner le moment d’un repas, si bien que, si le contexte si prête, on peut même le traduire par ‘repas’, comme nous le verrons à la strophe 67. C'est évidemment ce troisième groupe qui nous donnera la traduction de mál dans le dernier vers.

Le quatrième groupe est celui des ‘images’ : mál signifie alors un dessin, une incrustation, un marquetage.

Le nom misseri est un neutre fort qui fait aussi misseri au pluriel et qui signifie une saison et, au pluriel, les saisons c’est-à-dire une année ou une demi-année. Dronke et Orchard choisissent une version très précise : « 3 mois ou 6 mois ». Cette précision me paraît hors contexte dans le Hávamál car la durée exacte importe vraiment très peu, c’est ce que le poète a voulu dire en utilisant des mots qui n’indiquent pas une durée précise.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Au contraire de la strophe 59, les mots ne comportent aucun sous-entendu : cette strophe dit que chacun est capable de savoir combien de bois est nécessaire à l’entretien de sa maison. Elle ne donne pas de conseil, elle constate un fait. Au regard de la strophe 59, la 60 dit que chacun trouve l’élan nécessaire à l’entretien de ses besoin matériels.

En combinant l'interprétation prosaïque de 59 et celle de 60, nous n'obtenons rien de plus que « (59) un bon travailleur se doit d'être actif et (60) chacun est suffisamment actif pour satisfaire ses besoins matériels. » Dans ce cas, 60 n'est rien d'autre que paraphrase de 59.

En combinant l'interprétation appliquée à la poésie de 59 et celle évidemment prosaïque de 60, nous obtenons une opposition entre les deux strophes : « (59) un bon poète a besoin d'élan poétique (et ceci est rare et difficile) » et (60) : « Chacun a suffisamment d'élan pour satisfaire ses besoins matériels immédiats. »

Autrement dit, acquérir des connaissances et de l'inspiration poétique est un dur travail alors que ramasser suffisamment de bois est un travail normal, que chacun exécute à la perfection.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de trouver un endroit pour survivre, de satisfaire ses plus élémentaires besoins matériels. Mais chaque humain « connait parfaitement bien la mesure » de ce type de besoins.

 

Commentaires d’Evans

 

60

2 A moins de supposer qu'on décrit ici une pile de tuiles d'écorces attendant d'être utilisées … on doit prendre ici pakinna en un sens actif (‘écorce pour le toit’) plutôt que le sens passif habituel des participes passés …

6 … Le sens de cette strophe n'est pas très clair. … pense qu'une strophe parallèle a été perdue qui exprimerait un contraste entre les deux mesures.

 

 

*** Hávamál 61 ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Lavé et bien nourri

que l’humain chevauche au Thing,

même s'il n'est pas vêtu au mieux ;

De sa vêture et de ses chaussures

l’humain ne doit pas se sentir honteux,

non plus de sa monture,

même si elle n'est guère bonne.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

61.

Þveginn ok mettr                           Lavé et bien nourri

ríði maðr þingi at,                         qu’il chevauche, l’homme, au Thing,

þótt hann sé-t væddr til vel ;          bien qu’il ne soit pas vêtu au mieux ;

Skúa ok bróka                                Pour se chausser et pour les vêtements

skammisk engi maðr                      se faire honte non l’homme

né hests in heldr,                            non plus de son cheval,

þátt hann hafi-t góðan.                  bien qu’il n’ait pas un bon (cheval).

 

Traduction de Bellows

 

61. Lavé et nourri | au conseil s’en aller,

Mais ne pas trop se soucier de ses vêtements ;

Que nul ne soit honteux | de ses chaussures et de sa culotte,

Encore moins de l’étalon qu’il chevauche,

(Même si le cheval qu’il a est misérable.)

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe décrit typiquement le comportement social de celui qui se rend à une réunion importante, où son avenir peut se jouer. En effet, le Thing était l'endroit où les hommes libres prenaient des décisions sur les relations de pouvoir au sein de la communauté. Plus d’une fois, certains ont dû vouloir influencer les décisions du Thing en faisant étalage de leurs richesses. Ódhinn explique ici que ces aspects superficiels ne doivent avoir aucune importance. Par contre, le confort personnel (être propre et bien nourri) est extrêmement important pour se comporter fièrement face à ses amis et ses éventuels ennemis. La strophe suivante complète cette description : on est frappé de honte quand on n’a pas d’amis prêts à vous aider.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de mener une vie saine comportant hygiène alimentaire et corporelle. Vêtements chauds et monture alerte sont certes nécessaires mais leur élégance n’a aucune importance.

 

 

*** Hávamál 62 ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il ouvre nerveusement son bec et il tend le cou

qui arrive au bord de mer,

l'aigle (arrivant) à l'antique mer ;

Ainsi en est-il de l’homme

qui arrive parmi de nombreuses personnes

et qui doit obtenir des porte-paroles.

 

Explication en prose

 

L’aigle qui atteint le bord de de « l’antique mer » est plein de nervosité, il essaie de becqueter ici et là, il allonge son cou à droite et à gauche. L’humain isolé qui rejoint une foule d’inconnus se comporte de façon semblable.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

62.

Snapir ok gnapir,               Il ouvre nerveusement le bec et il tend le cou

er til sævar kemr,               celui qui vers la mer arrive,

örn á aldinn mar:              l’aigle à l’antique mer :

Svá er maðr                       Ainsi est l’homme

er með mörgum kemr        qui avec de nombreux vient

ok á formælendr fáa.         et (à) des porte-paroles à obtenir.

 

Traduction de Bellows

 

62. Quand l’aigle vient | vers la mer ancienne,

Il craque et laisse pendre sa tête ;

Ainsi est l’homme, | au milieu d’une foule,

Qui en trouve peu pour parler en sa faveur.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe gnapa est classiquement traduit par ‘baisser la tête’ parce qu’on suppose que celui qui gnapir a honte. Ceci est sans doute suggéré par la strophe 44 de la Lokasenna où Loki insulte un serviteur de Freyr. Evans a cependant raison de préférer l’autre sens de gnapa, ‘dépasser, faire saillie’ qui suggère plutôt ‘tendre le cou’, comme pour chercher quelque ami au sein d’une foule d’inconnus. D’ailleurs, même dans la Lokasenna où ce serviteur est comparé à un petit chien, Loki peut vouloir dire qu’il ‘tend le cou’ comme pour chercher l’appui de son maître, ce qui est plus probable, dans cette situation, que de baisser honteusement la tête. Le sens donné par de Vries est « entre se pencher en avant et pendre au-dessus ».

Le verbe snapa souffre du même problème. C.-V. le traduit par ‘to snuffle like dog picking up crumbs on the floor’ (renifler comme un chien qui cherche des miettes de pain sur le sol) et se réfère à Lokasenna 42 pour snapvíss qui, en fait, est encore dans 44 donc tout proche de gnapa comme ici. Un chien qui renifle est plus habituellement sur la trace d’un gibier et je vois bien le serviteur de Freyr reniflant pour trouver la trace de son maître, non pour mendier des miettes ! De Vries donne à ce mot le sens de schnappen qui signifie ‘se saisir de, essayer d’attraper’ qui peut exprimer la nervosité de celui qui ‘tend le cou’ à la recherche d'une aide qui ne vient pas.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Je ne crois pas que les aigles ‘reniflent’ ou émettent divers petits sons comme des chiens sous la table qui réclament des bribes du repas (c’est un des sens admis du verbe snapa). Il est clair que les trois premiers vers de 62 font allusion à un mythe qui a été perdu. Il me semble probable que ce mythe parlait de Hræsvelgr, l'aigle qui se tient au sommet d'Yggdrasill qui devait sans doute se sentir mal à l'aise et « tressaillir » comme un ressort, à tendre le cou, s'il lui est arrivé de quitter son poste pour approcher « l'antique mer », celle auprès de laquelle vivent les Nornes, à la base du tronc d'Yggdrasill. Le conte de Mark Ludwig Stinson ci-dessous montre un Hræsvelgr à la mauvaise vue, obligé de tendre le cou s'il ne veut pas engendrer de vents mauvais du battement de ses gigantesques ailes. Son thème est différent de celui de cette strophe, mais il montre bien que l’imaginaire d’un véritable nordisant manque de détails au sujet du destin de Hræsvelgr.

La strophe 62 fait, comme 61, une allusion au Thing. On peut imaginer un Hræsvelgr un peu perdu en quittant son perchoir au sommet d'Yggdrasill. On imagine encore mieux celui qui se cherche des alliés, et n'en trouve pas. Il est agité de soubresauts, il tend le cou de ci et de là dans sa recherche désespérée. La foule des étrangers est pour lui comme une mer étrangère qui s’étale face à sa solitude.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est d’avoir des amis/alliés afin de ne jamais se sentir isolé au milieu d’une foule de ‘non amis’.

 

Commentaires d’Evans

 

62

          1 snapa ne se trouve qu'ici et dans Lokasenna 44. Il semble signifier quelque chose comme ‘saisir, renifler (de la nourriture)’. La notion de base semble être celle d'un mouvement petit et rapide ...

          3 aldinn mar se trouve ausi dans le Háttatal 67 de Snorri... Cet adjectif signifie normalement ‘vieux’ …, cependant, il se relie à alda ‘grosse vague’ et le rend par ‘en forme de vague, déferlant’ ...

 

En marge du Hávamál: Fable n° 8 de Mark Ludwig Stinson

 

Cet auteur a écrit une fable expliquant la présence du faucon Veðrfölnir sur le bec de l'aigle Hræsvelgr. De façon inattendue, un lien est possible entre cette fable et les trois premiers vers de la strophe 61. Voici une traduction française de l'original anglais que vous trouverez, sous le titre “The Hawk that Fought the Wind” dans la première section de Heathen Families, à

http://www.heathengods.com/learning/heathen_families.pdf

 

Hræsvelgr (Gobe-Cadavre) et Veðrfölnir (Calme-le-Vent)

 

Notre monde, comme tous les autres mondes, se trouve dans les branches de l’arbre du monde, Yggdrasill. Un très vieux Jotun (un géant) appelé Hræsvelgr, c'est-à-dire Gobe-Cadavre, se tient au sommet de l’arbre du monde. Il a la forme d’un aigle et le battement de ses immenses ailes provoque les vents qui balayent les mers et les terres de notre monde, Midhgardh.

Quand notre monde était encore jeune, Gobe-Cadavre était, lui, déjà vieux. Sa peau était dénudée là où ses plumes ne repoussaient plus, usées par l’âge. Son corps était courbé et noueux et il devait cligner des yeux en louchant pour voir où diriger le vent de ses ailes. Il arriva finalement que les yeux de Gobe-Cadavre furent si abimés par l’âge qu’il se trompait souvent. Parfois, les navires à voile ne trouvaient plus le vent. D’autres fois, les bateaux de pêcheurs furent fracassés sur les rochers. Les animaux de la ferme étaient dispersés par des rafales imprévisibles et se perdaient. Des maisons furent soufflées et des terres arables s’envolèrent au loin. Nul ne pouvait prévoir ce que les vents allaient faire pour rendre impossible la vie des gens.

Les faucons dépendent des vents plus que tout autre animal. Leur vie dépend de leur connaissance des vents car ils s’appuient sur les flux d’air pour voler, et ils les utilisent en chassant.

Mais la mauvaise vue de Gobe-Cadavre et ses erreurs terribles rendaient imprévisibles les vents, encore plus pour les faucons que pour les humains. De nombreux faucons ont été entraînés loin de leur destination, chasser leur devint impossible. Ils furent nombreux à être tués en étant jetés au sol, ou bien moururent de faim. C’est ainsi que les faucons devinrent craintifs et refusèrent de prendre leur vol.

Mais l’un d’eux, Faucon Courageux, ne connaissait pas ces craintes. Il se souciait peu que les vents fussent sauvages et hors de tout contrôle. Il réprimanda ses frères pour leur lâcheté et leur déclara qu’il continuerait à monter en flèche vers les cieux, à voler et à chasser malgré le danger. Les autres faucons essayèrent de le dissuader et lui dirent: « Regarde, même les humains n’affrontent pas de tels vents. Ils savent bien que la mort attend quiconque défie les furieuses rafales dues aux ailes de Gobe-Cadavre. Ils ont cessé d’utiliser leurs bateaux, de pêcher en mer, de crainte de ce qu’il leur arrivera. Ils ont même cessé de construire des maisons, de d’entretenir leurs cultures, de mener paître leur bétail, de crainte de perdre tout ce qu’ils possèdent. »

Faucon Courageux refusa de s’incliner devant leur peur et dit aux autres faucons : « Ne suis-je pas un faucon ? Je suis jeune et fort et destiné au vol. Je ne reculerai pas devant ces vents. » Il prit son vol et commença à voler. Mais Faucon Courageux était balloté par les vents et l’air le fouettait et l’agitait de tous côtés. Il lutta avec toute son énergie contre les rafales meurtrières. Il saisissait tous les flux d’air qu’il pouvait atteindre, plongeant pour passer en dessous de ceux qui le rabattaient à terre, sans cesse à la recherche de nouveaux courants ascendants. Il mettait tous son courage et son adresse à lutter contre les rafales mal ajustées des ailes de Gobe-Cadavre. Après des heures de lutte, un vent puissant rabattit Faucon Courageux sur des rochers où, brisé dans sa mort, il resta étendu.

La déesse Freyja, la belle Freyja, avait observé la courageuse bataille de Faucon Courageux contre les vents sauvages. Elle prit son corps brisé entre ses mains et l’éleva au-dessus du sol. « Tu as mené ton combat en allant au bout de tes forces, jeune faucon, et, d’une façon ou d’une autre, tu mérites une victoire. Je vais restaurer ton corps, te rendre la vie et tu t’appelleras désormais Vedhrfölnir, Calme-le-Vent. » Et elle le déposa sur le bec de Gobe-Cadavre, juste entre ses deux yeux.

Freyja dit alors à Calme-le-Vent : « Les vents resteront sauvages mais ils ne doivent pas se contenter d’apporter le mal. Reste ici en compagnie de Gobe-Cadavre et prête-lui tes yeux. Aide-le à diriger correctement le vent de ses ailes immenses. Fournis assez de vent pour que les humains puissent voyager au loin, laisse-les revenir de leurs pêches, récolter leurs moissons et construire leurs maisons sans qu’ils soient constamment menacés de mort. Quant aux faucons et aux autres oiseaux, fournis-leur ce qu’il faut de vent pour qu’ils puissent se déplacer en sécurité et qu’ils puissent atteindre leurs proies. »

 

Ceci s’est passé il y a bien longtemps. Après toutes ces années, l’antique aigle Gobe-Cadavre, toujours aussi noueux, séjourne encore au sommet des branches de l’arbre du monde, battant des ailes et créant les vents de par notre monde. Certains savent encore qu’un faucon est assis sur le bec de Gobe-Cadavre, mais bien peu savent pourquoi !