Hávamál 73-84 

 

« Un homme averti en vaut deux : Pas d’avantages sans dangers »

 

 

***Hávamál 73***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Deux sont une armée pour un seul,

la langue est la mort de la tête;

pour moi, dans chaque manteau de fourrure,

(est) une attente de la main.

 

Explication en prose

 

Deux ennemis sont aussi dangereux qu’une nombreuse armée pour un homme seul, mais sa langue (à elle seule) peut tuer sa tête (et beaucoup d’autres têtes). Pour moi, dans chaque manteau de fourrure se cache une main en attente (d’action).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

73.

Tveir ro eins herjar,            Deux sont armées d’un seul,

tunga er höfuðs bani;          la langue est de la tête la mort;

er mér í heðin hvern           il à moi dans le manteau de fourrure   chaque

handar væni.                      de la main attente.

 

Traduction de Bellows

 

73. Deux font une bataille, | la langue tue la tête;

En chaque manteau de fourrure | je cherche un poing

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Dans la forme ‘eins herjar’, ‘eins’ peut être pris comme adjectif qualifiant ‘herjar’ et, herjar pouvant être un génitif singulier dans les anciens textes, ceci se traduit alors par ‘une seule armée’. Le sens du premier vers serait alors « deux sont une seule armée », comme le traduit Bellows. On peut aussi voir dans ‘herjar’ un nominatif pluriel et le génitif ‘eins’ isole un élément de ces armées. Plus généralement, la construction appelée génitif partitif rend compte de la présence d’un sous-groupe au sein d’un groupe en mettant le sous-groupe au génitif. Le sens de ce vers est alors « deux sont une armée pour un seul ». C’est cette solution qui est choisie par les traducteurs modernes, et celle qui donne plus de sens à ce vers. Evans propose une troisième solution qui utilise le sens du verbe herja, ‘harceler, détruire’ pour introduire une forme nominative plurielle herjar, signifiant ‘les destructeurs’. Il traduirait donc eins herjar par un génitif classique : les destructeurs d’un seul. Le sens du mot herr, ‘armée, peuple’ est tellement attesté dans la littérature que son hypothèse paraît peu probable.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le premier vers rappelle qu’il est avantageux d’être à plusieurs pour attaquer un seul ennemi mais l’inverse est vrai pour celui qui est seul, celui qui n’a pas d’amis.

Le deuxième vers a l’air complètement indépendant du premier. Cependant, si l’on pense au premier vers, on s’aperçoit que la langue est seule au milieu de la tête et qu’à elle seule, elle peut faire condamner la tête. La parole est un des plaisirs de la vie, mais un seul mot maladroit peut conduire à votre perte. Ce vers, d’apparence si négative, ne dit pas qui est mort. Si vous parlez à tort et à travers, vous risquez votre tête. Si votre ennemi le fait, alors tant pis pour lui.

Une main peut être cachée dans un manteau pour se protéger du froid et sera prête à vous serrer la main en gage d’amitié, mais elle peut aussi être prête à vous frapper.

 

Cette strophe est usuellement comprise comme décrivant des comportements dangereux qui vont en effet faire du tort au non sage, mais qui vous avantagent si c’est ceux de vos ennemis.

 

Commentaires d’Evans

 

73

Les strophes 73 et 74 sont bizarres en ceci qu'elles un peu cryptiques et surtout qu’elles interrompent la forme poétique utilisée jusqu'ici (le ljóðaháttr régulier) pour passer au málaháttr. …

          1 De nombreux éditeurs ont pris herjar comme un génitif singulier. Ils ont dû alors émender eins herjar en einherjar, ce qui conduit à des interprétations sans grand sens. Il vaut mieux coller au manuscrits et prendre herjar comme un nominatif pluriel et traduire ‘Deux sont les destructeurs d'un seul’. …

 

 

***Hávamál 74***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

La nuit sera joyeuse

pour qui peut avoir confiance en ses provisions,

(mais) les vergues du navire sont courtes;

sournoise est une nuit d'automne

(il peut se produire) de nombreux changements

en cinq jours,

mais encore plus en un mois.

 

Explication en prose

 

[Ces vers, pris textuellement, sont à la limite de l’imbécilité. Pour les comprendre vraiment, il faut les interpréter. L’interprétation donnée ici est expliquée plus bas. ]

Trois premiers vers.

Le marin, pendant qu’il fait son dur travail, peut se consoler de sa peine en pensant que, après son travail, il va prendre du bon temps, à condition que boissons et nourriture ne manquent pas (donc s’il peut « avoir confiance dans les provisions »). Mais, comme dit le proverbe, « les gens construisent des vergues trop courtes » pour signifier qu’on ne peut avoir confiance en personne.

Trois derniers vers.

On ne peut pas avoir confiance dans les nuits d’automne car le temps change rapidement à cette époque. Quand tu es convoqué au tribunal, tu n’as que soit cinq jours, soit un mois pour t’y présenter, et pendant ton voyage, le ‘mauvais temps’ peut se déclarer : ton affaire peut prendre un tour inattendu et mauvais pour toi. Si tu choisis une convocation te donnant un mois pour te présenter à la justice, il y a encore plus de chances que tu aies une mauvaise surprise en arrivant devant les juges.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

74.

Nótt verðr feginn                La nuit sera joie (pour)

sá er nesti trúir,                  celui dont les provisions donnent confiance;

skammar ro skips ráar;      (mais) courtes sont du navire les vergues;

hverf er haustgríma;            sournoise est une nuit d'automne

fjölð of viðrir                       nombreux de changements

á fimm dögum                    pendant cinq jours

en meira á mánuði.            mais plus dans un mois.

 

Traduction de Bellows

 

74. Il accueille bien la nuit | celui qui a suffisantes ressources,

(courtes sont les vergues du navire,)

Malaisées sont les nuits d'automne;

Le temps change souvent | durant la semaine,

Et encore plus durant un mois.

[Note de Bellows pour 73-74. Ces sept vers sont évidemment un bric-à-brac. …. Dans 74, la deuxième ligne est clairement interpolée, et la ligne 1 a assez peu de lien avec les lignes 3, 4 et 5. Il semble qu’un compilateur (ou un copiste) a inséré ici des vers isolés pour lesquels il ne pouvait trouver un meilleur endroit. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Sur trúir (= il croit, il a confiance). Troisième personne au singulier de l’indicatif présent du verbe trúa. Dronke est la seule à le traduire par ce sens (elle dit : « never doubts, ‘il ne doute jamais’ »), les autres traducteurs parlent de la quantité suffisante de provision. Le trúir Vieux Norrois sous-entend que le marin n’a pas toujours raison de souhaiter la fin de sa journée de travail.

Sur ráar. Pluriel de une vergue, c. à d. la ‘poutre’ sur laquelle on attachait la voile carrée de certains bateaux de type Viking. Plus les voiles sont larges plus la navigation est rapide et dangereuse. Les bateaux de guerre Viking pouvaient avoir des vergues plus grandes que la largeur du bateau. En tenant compte du proverbe cité par Evans, « Les hommes font courtes les vergues du bateau », il semble que ce n’était pas chose facile de construire un bateau avec de grandes vergues.

On ne peut pas savoir ce qui était exactement entendu par cette phrase. Par exemple, il existe un dicton anglais datant du 18ème siècle : « Le soleil est au-dessus de la vergue » qui signifie : « il est temps de faire une pause pour boire un coup de gnole ». Un dicton breton dit « le soleil est dans les haubans » pour annoncer la pluie. Ces deux dictons, si on les utilise comme si chacun devait en connaître le sens, vont donner un aspect bric-à-brac à de nombreux textes. Le sens de la ligne 3 devait être suffisamment répandu du temps des vikings pour qu’on puisse l’insérer ainsi sans commentaire.

Dans le contexte de cette strophe, on pourrait lire le vers 3 comme « les vergues d’un navire ne sont que très rarement aussi longues qu’on l’avait demandé au constructeur du bateau », c’est-à-dire « on ne peut avoir confiance en personne ». Ceci s’accorde alors parfaitement avec les deux premiers vers pour signifier que les nuits sont agréables quand on peut s’amuser mais rien n’est certain – même pas qu’on ait accès à ses provisions de voyage.

 

Sur hverfr. Cet adjectif est lié au verbe hverfa : se retourner, tourner autour (comme le soleil), et métaphoriquement disparaître. Le dictionnaire de C-V lui donne un sens dérivé ‘à sens unique’ de cette racine, celui de shifty (= sournois, furtif, fuyant), comme dans hverfr hugr = un esprit sournois ou variable. Le Lex. Poet. va moins loin dans ce sens en donnant variabilis (= mobile, flexible) ou mutabilis (variable, fuyant). De Vries ne cite pas cet adjectif, ce qui suppose qu’il le trouve assez défini comme dérivé de hverfa. Vous voyez qu’en fait les dictionnaires ne s’accordent pas exactement sur le sens de hverfr. L’expression dans hverfr hugr =, traduite de façon très péjorative par C-V pourrait, selon Lex. Poet. , se traduire par un ‘esprit mobile’ (légèrement péjoratif), un ‘esprit flexible’ (laudatif) ou un ‘esprit variable’ (péjoratif). Seul le contexte nous permet de choisir entre ces versions. Ici, nous savons bien que le climat de l’automne est très variable est c’est la solution péjorative qui parait la plus probable.

 

Sur fimm dögum. Nous avons déjà discuté de cette expression (fimm dagar = cinq jour) en étudiant la strophe 51. La ‘vieille semaine’ de cinq jours a été conservée dans les usages juridiques selon lesquels on avait ‘une semaine’ (= cinq jours) ou bien un mois pour se rendre à une convocation légale. Bien entendu, s'y rendre supposait de voyager (dans les conditions difficiles de l’époque). Pendant le temps de votre voyage, vos ennemis peuvent soit trouver de nouvelles accusations contre vous, soit simplement vous monter une embûche. Dans les deux cas, vous serez incapable de défendre votre cause. Au lieu d’une allusion au temps de convocation, tous les traducteurs se laissent influencer par l’allusion au climat changeant du 4ème vers, et cette strophe semble expliquer cette évidence que le beau/mauvais temps a plus de chances de changer en un mois qu’en cinq jours.

 

Encore au sujet de fimm dagar, il faut se rappeler que les mois étaient de 30 jours ce qui laissait cinq jours ‘vides’ dans l'année. Ces cinq jours étaient frappés de mystère et pouvaient donc donner lieu à des ‘voyages’ mystiques. Que cette strophe contienne une allusion à ce sens n’est pas évident, mais n’est pas impossible. C’est à Yule que les portes entre le monde des vivants et celui des morts s’entrouvrent et c’est bien le temps pendant lequel on peut passer en jugement devant les dieux.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le proverbe du vers 3, « courtes sont les vergues du bateau » indique que cette strophe se rapporte au voyage et nous met en garde contre l'inconfort de ce voyage et tempère l'optimisme des deux premiers vers: en réalité, ne devez pas trop trúa (avoir confiance) dans l’espoir de nuits joyeuses parce qu’il est possible que vous ne puissiez pas accéder à vos provisions.

Dans le même style, le quatrième vers nous dit que l'automne est une saison d'abondance où vous pouvez trúa (avoir confiance) en l’obtention de nourriture. Mais les nuits d'automne ne sont pas toujours joyeuses, elles sont ‘changeantes’, il faut donc s'en méfier.

Enfin, les trois derniers vers font encore allusion au voyage, celui de qui se rend à une convocation judiciaire. Il est avantageux de voyager lentement pendant un mois pour rejoindre le lieu du jugement, mais vous augmentez le risque que vous ennemis puissent vous embûcher.

 

Commentaires d’Evans

 

74 …

          L'interprétation de 1-3 est malaisée. Une interprétation peut venir de proverbes contenus dans les Málsháttakvæði 12

Skips láta menn skammar rár. [Les hommes font courtes les vergues du bateau]

Skatna þykkir hugrinn grár. [Les hommes semblent d'esprit malveillant]

Tungan leikr við tanna sár. [Jeu de langue avec le bout des dents]

Trauðla er gengt á ís of vár. [À peine est partie la rivière de la glace au printemps]

 

 

***Hávamál 75***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il ne sait pas, celui

qui nulle âme ni esprit [ou rien] ne connaît,

(que) pour de l’argent on se transforme souvent en ‘singe’;

un homme est fortuné,

un autre ‘in-fortuné’,

on devrait pas ce dernier blâmer de (ses) malheurs.

 

Explication en prose

 

[Trois premiers vers. Si l’on adopte le sens classique de vettki = rien]

Celui qui ne connait rien du tout ne sait (même) pas que l’avidité pour l’argent transforme souvent les gens en des fous stupides.

 

[Trois premiers vers. Si l’on adopte le sens étymologique vettki = sans âme]

Celui qui n’est pas conscient qu’il a une âme (ou qui ignore l’existence des esprits) est incapable de comprendre que l’avidité pour l’argent transforme souvent les gens en des fous stupides et qu’il va lui-même subir une telle transformation

 

[Trois derniers vers]

Certains reçoivent abondance de biens matériels, d’autres en sont dépourvus, il ne faut pas blâmer ces derniers de leur infortune.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

75.

Veit-a hinn                          Il ne sait pas celui-ci

er vettki veit,                                   qui nulle âme [ou rien] ne connaît

margr verðr af aurum api;             souvent il devient pour l’argent un singe;

maðr er auðigr,                              un homme est fortuné,

annar óauðigr,                               un autre ‘in-fortuné’,

skyli-t þann vítka váar.                   on devrait pas ce dernier blâmer de (ses) malheurs.

 

Traduction de Bellows

 

75. Un homme ne sait pas, | s'il ne connaît rien,

Que souvent singe obtient or;

Un homme est riche | et l'un est pauvre,

Cependant mépris pour lui nul ne devrait connaître.

[Note de Bellows pour 75. Le mot 'or' de la ligne 2 est plus ou moins une hypothèse, le manuscrit étant obscur. La lecture de la ligne 4 est aussi douteuse. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe irrégulier vita fait veit (il connait, il sait) à la troisième personne du singulier de l’indicatif. Veit-a est une forme négative : ‘il ne connait pas’.

Sur le mot vettki. Le sens que lui donnent les dictionnaires (et c’est celui utilisé par les traducteurs) est de ‘rien du tout’. Le problème posé par l’adoption de ce sens ici est que le deuxième vers exprime alors une banalité évidente. Comme d’habitude, ma recommandation est de ne pas accepter sans discussion que le Hávamál puisse énoncer des banalités. Vettki a la forme vett-ki où le suffixe –ki est une négation, comme celle associée à veit dans veit-a. Le nom vettr ou vættr dont le sens normal est ‘âme, esprit’ et où ‘esprit’ a le même sens que dans land-vættr : les landvættir sont les ‘esprits’ du pays. Pour donner un autre exemple, on sait bien que galdra-vættr signifie ‘hurlement-esprit’ et désigne une sorcière. Il me semble certain que le poète ait voulu faire ici un jeu de mot sur vettki (rien)/ vett-ki (nulle âme).

L’interprétation de ces vers est différente selon qu’on traduise vettr par ‘âme’ ou ‘esprit’ (de nature mystique). Si on choisit ‘âme’, il peut vouloir dire que celui qui ne connaît pas son âme va sombrer dans la matérialité. On peut même évoquer Jung et dire que celui/celle qui ne connaît pas son anima/animus (c. à d. son inconscient ténébreux et sa part de divinité) est toujours plus ou moins névrotique et devient donc un peu fou. Si on choisit ‘esprit’, il peut vouloir dire que celui qui ne connaît pas les esprits (c. à d. , celui qui ne s’intéresse pas à l’aspect mystique et magique du monde) se comporte comme un animal qui n’a que la forme d’un humain.

 

Vous verrez ci-dessous que l’expression ‘af aurum’ pose problème et qu’Evans la qualifie de ‘émendation’ (c'est-à-dire une modification du texte des manuscrits effectuée par les éditeurs des versions imprimées). En fait, déjà en 1818, le premier éditeur, Erasmus Rask, lit avþrum = auðrum (datif pluriel de ‘richesse’). Gering (1904) donne toutes les versions des manuscrits, c. à d. : öþrum, aurum, afla(r ? )ðrom. Le mot pluriel aurar signifie l’argent (non pas métal, mais monnaie), le mot auðr signifie la richesse. De toutes façon le sens de la strophe n’est pas changé que l’on choisisse l’un ou l’autre.

 

Le sixième vers pose aussi un problème présenté par Evans ci-dessous. Vítka est un verbe que ni C-V ni de Vries incluent et qui semble inconnu à Evans. Le Lex. Poet. le connait et lui donne le même sens que víta : blâmer (reprehendere).

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les strophes 20 et 21 sont extrêmement claires dans leur condamnation de l’avidité pour les richesses matérielles. La strophe 40 insiste plus sur l’inutilité de l’accumulation de ces richesses. La strophe 75 devient franchement insultante pour ceux qui accumulent des richesses.

Les trois premiers vers soulignent que l’amour de l’argent remplit les humains de bestialité.

On pourrait voir dans les trois derniers vers une manifestation de compassion pour les infortunés qui n’ont pas pu amasser de fortune. Cependant, si on prend en compte les trois premiers vers, les trois derniers font plus preuve de mépris (comment un ‘singe’ peut-il juger un humain ? ) pour les « fortunés » que de complaisance pour les « in-fortunés ». Ceux qui ont (trop) réussi à accumuler des richesses ont perdu leur âme, ils sont vettki dans l’interprétation étymologique que je donne à ce mot, et leur blâme, ou leur mépris, en direction de ceux qui ont moins réussi qu’eux est simplement ridicule.

 

Commentaires d’Evans

 

75

3 af aurum est une émendation (due à S. Grundtvig) car le manuscrit donne afláðrom, qui est évidemment corrompu. If af est la préposition, lauðrum (or löðrum) ne peut être exact même si cela avait un sens car l'allitération est absente … D'autres altérations ne font pas sens.

6 est obscur. Si vár est génitif du nom ‘douleur, infortune’, vítka doit être l'infinitif d'un verbe inconnu, qui signifierait apparemment ‘blâmer’, peut-être relié à víta, qui signifie plutôt ‘punir’. Donc: ‘On en devrait pas le blâmer pour son infortune’. Grundtvig a émendé ceci à vætkis vá, avec étant le verbe apparemment vu dans la st. 19. [Nous avons traduit, dans 19, vár par il blâme : « vár þik engi maðr » par « il blâme toi non pas l’humain (nul humain ne te blâme) ». ]

 

 

***Hávamál 76***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le bétail et la richesse meurent

les parents meurent,

de même, nous mourons nous-mêmes,

mais la réputation

jamais ne meurt

celle qu’il obtient (d’avoir été) bon (et honnête, juste, doué, célèbre).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

76.

Deyr fé,                               Meurt le bétail (ou la richesse)

deyja frændr,                      meurent les parents,

deyr sjalfr it sama, meurt-soi de même,

en orðstírr                           mais réputation

deyr aldregi                        (ne) meurt jamais

hveim er sér góðan getr.     ce que à soi de bon il obtient.

 

Traduction de Bellows

 

77. Le bétail meurt, | et la parenté meurt,

Et aussi mourrons-nous nous-mêmes;

Mais noble nom | jamais ne meurt,

Si bon renom l’on a obtenu.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le nom orðstírr (ou orztírr) est composé de orðs- (génitif singulier de orð, ‘mot, parole’ et métaphoriquement ‘renom, décision’) et de tírr (gloire, renom). La plupart des mots composés sur avec orð sont construits sur son génitif pluriel et ont donc la forme orða-.

L’adjectif góðr signifie ‘bon’ dans les acceptations de ‘juste, honnête’ et ‘doué’. Lex. Poet. donne ‘bonus, præstans (bon, renommé)’. Cela correspond bien à notre ‘bon’ qui est très polysémique. Notez que orðstírr est un nominatif qui ne peut être qualifié par l’adjectif góðan, qui est à l’accusatif. Les deux mots góðan getr signifient donc ‘il obtient le bon’, ce qui justifie la traduction de Dronke et la mienne, un peu alambiquées.

On cite souvent cette strophe en disant qu’elle souligne, pour le Scandinave et le Germain, la necessité d’avoir obtenu une bonne réputation. Cette interprétation est un peu biaisée par notre compréhension de l’expresssion « bonne réputation » qui peut être imméritée. En fait, la dernière ligne de 77 qui dit explicitement que c’est la réputation « d’avoir obtenu le bon » qui ne meurt jamais.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Voilà une strophe hyper-citée que je vous rends dans sa fraîcheur originale du « ce que d’honnête à soi il obtient », moins compréhensible que les traductions, mais qui vise plus large qu’elles. Le poème ne restreint pas ce qui ne meurt jamais à la ‘bonne réputation’ mais l’élargit à tous ce qu’on a réalisé honnêtement. Une bonne réputation peut s’acquérir par des voies pas très honnêtes, et c’est même le plus souvent le cas. Ce n’est pas la réputation qui compte, c’est ce qu’on fait honnêtement, sans tricher pour se mettre en avant.

 

Commentaires d’Evans

 

[Evans commence à parler des liens entre les deux premiers vers et d’autres poèmes. Il signale un lien avec le poème anglo-saxon (écrit donc en Vieil Anglais) « Le Voyageur » (The wanderer) qui dit, vers 108, hër bið feoh læne, hër bid frëond læne (Ici les possessions sont transitoires, ici les amis sont transitoires). Il signale aussi une relation avec le Hákonarmál du poète Eyvindr skáldaspillir (son surnom signifie : ‘le gâcheur de scalde’ ce qui évoque un plagiaire) donnée dans son introduction. Voilà ce texte de l’introduction. ]

 

Les universitaires pensent en général que le poème gnomique est purement païen : selon les mots de Jón Helgason's: “Il n’y pas trace de christianité. ” Il est cependant bien vrai que les seules allusions explicites à la vie païenne sont celles de crémation car la référence brève à l’aventure d’Óðinn avec Gunnlöð ne peut être prise en compte. En effet, des histoires sur les dieux païens ont continué à être racontées des siècles après la conversion … Mais le bautarsteinar [cf. s. 72] appartient aussi à l’ère préchrétienne. De plus, un argument pour dater le poème de ces temps se trouve dans la strophe finale du Hákonarmál, une élégie sur le roi norvégien, Hákon le Bon, mortellement blessé en bataille vers 960, quarante ans avant la conversion …. Cette strophe dit …:

Deyr fé,                          [Meurt le bétail (ou la richesse)]

deyja frændr,                 [meurent les amis]

eyðisk land ok láð;         [se perdent pays et prairies]

síz Hákon fór                 [depuis que Hákon voyagea]

með heiðin goð,             [avec les païens dieux]

mörg er þjóð of þéuð     [beaucoup est le peuple ‘contraint’ (= tenu en esclavage), participe passé du verbe þéá, une forme du verbe þjá)].

 

              Qu’il y ait une connexion directe entre ces lignes et le poème gnomique n’est évidemment pas certain, puisque deyr fé, deyja frændr peuvent être des clichés traditionnels indépendants de ces deux poèmes. Mais, puisque l’auteur du Hákonarmál, Eyvindr skáldaspillir [un poète du 10ème siècle], est connu comme plagiaire (et son surnom le montre bien et de nombreuses autres de ses œuvres montrent des traces de plagiat), le point de vue le plus naturel est qu’il s’agit simplement d’un des emprunts de Eyvindr … Si on accepte cela, le poème gnomique est daté d’avant 960.

 

 

 

 

***Hávamál 77***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le bétail et la richesse meurent

les parents meurent,

de même, nous mourons nous-mêmes,

et j’en sais un

qui meurt encore moins :

(c’est) le jugement porté sur chaque mort.

 

Explication en prose

 

Trois derniers vers :

Je connais une chose qui disparait encore moins que le bétail et la richesse (ou bien, référence à la strophe précédente : encore moins que la réputation obtenue en étant bon et honnête). C’est le jugement que vos proches ont porté sur vous.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

77.

Deyr fé,                               Meurt le bétail (ou la richesse)

deyja frændr,                      meurent les amis,

deyr sjalfr it sama, meurt-soi de même,

ek veit einn              et je sais un

at aldrei deyr:                     encore plus jamais (ne) meurt:

dómr um dauðan hvern.     le jugement autour du mort chaque.

 

Traduction de Bellows

 

Le bétail meurt, | et la parenté meurt,

Et aussi mourrons-nous nous-mêmes;

Une chose, maintenant, | qui ne meurt jamais,

La renommée des actions d’un mort.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les trois dictionnaires que j’utilise sont d’accord pour donner à dómr le sens de ‘tribunal, jugement’ c’est-à-dire qu’ici, il ne peut que signifier que ‘jugement’ qu’il soit favorable à la personne jugée ou qu’il la condamne. Dans 77, le poète utilisait le mot orðstírr, réputation, et les trois derniers vers précisaient qu’il s’agissait d’une ‘bonne réputation’. Ici, rien de tel, et l’argument d’Evans qui s’appuie sur une statistique d’usage de ce mot n’a aucune valeur : il est évident qu’il existe plus de poèmes louangeurs (et même flagorneurs) que de poèmes réprobateurs. De plus, si 76 et 77 disaient exactement la même chose, on se demande pourquoi les deux auraient été conservés précieusement.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous avez reconnu, au début de 77, les trois premiers vers de 76 qui sont donc traduits ici à l’identique.

La strophe 76 nous dit que les personnes qui ont mené une vie ‘honnête et ‘bonne’ ne seront pas oubliés par leurs descendants. La strophe 77 précise que les descendants n’oublieront pas non plus le jugement qu’ils ont porté sur le comportement de leur aïeul. Il existe suffisamment de parents qui laissent derrière eux un souvenir exécrable (pour leur famille, ils ont par ailleurs une « bonne réputation ») pour qu’on comprenne pourquoi il était indispensable de tempérer l’aspect « il faut pardonner aux morts » de 76 en rappelant que non, les actions horribles ne seront pas oubliées, elles non plus. La famille descendant de telles personnes n’en parle pas, mais n’en pense pas moins. Cette strophe énonce une évidence pour tous ceux qui ont eu un ancêtre abominable* … mais il n’est pas politiquement correct de le rappeler comme Óðinn le fait ici.

*[Une partie de la psychothérapie est consacrée à ce problème (la psychogénéalogie). Elle étudie les comportements déviants des ancêtres du patient afin de détecter les causes cachées de leurs maladies mentales bien actuelles. Óðinn serait-il considéré comme trop primitif pour qu’il puisse souligner ce fait, comme 77 le fait, au moins dans mon interprétation ? ]

 

Commentaires d’Evans

 

77

6 dómr: littéralement ‘jugement’ (soit favorable soit défavorable); mais, alors que les Norvégiens observaient couramment qu’on se souviendrait toujours de la renommée d’un homme, il est très rare qu’ils aient affirmé que son déshonneur ne serait jamais oublié… Ainsi dans le contexte dómr pratiquement réduit à ‘renom’, comme dans 76, orð

 

 

***Hávamál 78***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Un enclos (bien) rempli,

j’ai vu pour les enfants de Fitjung,

(et) maintenant il portent des « bâtons d’espoir »;

ainsi en est-il de la richesse,

comme un clin d’œil,

elle est la plus chancelante des amies.

 

Explication en prose

 

J’ai vu que les enfants du riche (Fitjung) possédaient un enclos rempli de bêtes, mais maintenant ils s’appuient seulement sur un bâton de mendiant. La richesse, (peut disparaître) aussi rapidement qu’un clin d’œil, elle est la moins stable (la plus chancelante et errante) des amies. Quand on a un vrai ami, on a consacré un pacte d’entre-aide avec lui. Il est impossible de s’entendre sur un tel pacte de support mutuel en s’appuyant sur sa richesse matérielle.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

78.

Fullar grindr                      Pleins enclos

sá ek fyr Fitjungs sonum,    vis-je ‘pour’ (aux) de Fitjung les fils,

nú bera þeir vonar völ;       maintenant portent-ils d’espoir bâton;

svá er auðr                         ainsi est la richesse

sem augabragð,                  comme le clin d’œil

hann er valtastr vina.          ‘il’ (elle) est ‘le’ (la) plus lunatique des ami(e)s

 

Traduction de Bellows

 

‘76’. Parmi les fils de Fitjung | vis-je des enclos bien fournis,-

Maintenant ils portent le bâton de mendiant;

Richesse est aussi rapide | qu’un œil qui cligne,

Des amies c’est la plus fausse.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Grind signifie une porte ou un enclos.

On a longtemps pensé que Fitjungr était issu du mot fita (la graisse) et il signifierait alors ‘le gras, l’obèse’. Lex. Poet. traduit fitjungs synir par ‘fils de riche’. Evans critique ce choix de façon convaincante. Sa dernière hypothèse, que le nom Fitjung ait été construit sans lui donner un sens précis, est vraisemblable et ne modifie pas le sens de la strophe.

Vonr ou vánr signifie un espoir d’où vonar völ = bâton d’espoir et désigne un bâton de mendiant.

Auðr au féminin signifie ‘destinée’ et au masculin ‘opulence’. Ici, dans le vers 6, elle est rappelée par anaphore hann,‘il’, et il s’agit sans ambiguïté de l’opulence. Rappelez-vous que dans la strophe 9 je ne m’étais pas posé ce problème. Dans 9, en effet, auðr est utilisé comme préfixe et il est impossible de connaître son genre.

L’adjectif valtr, ici au superlatif, signifie ‘errant, chancelant’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Être riche est un avantage évident, mais la richesse n’est jamais votre ‘amie’ au sens donné à ce mot dans http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm.

.

Nous avons déjà rencontré et commenté de nombreuses strophes qui parlent de façon méprisante de la richesse matérielle ou qui lui préfèrent d’autres richesses, celles-ci spirituelles. Reportez-vous à 8, 10, 18, 20, 39, 40, 41, 52, 59, 79.

 

Commentaires d’Evans

78.

2 La plupart des éditeurs on vu en Fitjungr (qui n’est rencontré nulle part ailleurs) comme un nom symbole d’un homme riche. Le Lex. Poet. , à la suite des premiers érudits, le prend pour ‘Gras’, comme s’il était lié à feitr. [Lex. Poët. le lie à fita, un féminin faible, dont aucune des déclinaisons ne peut commencer par fitj-] Mais la présence du ‘j’ exclut cette dérivation. [Evans décrit plusieurs hypothèses donnant un autre sens au mot Fitjungr]. … Le mot Fitjar, désigne en norrois occidental un nom de ferme, d’assez humbles fermes. Mais il y a une exception notable, celle de l’île de Storð en Hörðaland … les Fitjungar furent sans doute autrefois les riches propriétaires de cette ferme, réduits à la mendicité quand Haraldr la confisqua (et sans doute ils émigrèrent en Islande) …

Il est cependant tout à fait possible que ce nom n’ait pas de signification précise … prend Fitjungr pour une pure fiction créée pour allitérer avec fullar. On trouve plusieurs autres utilisations arbitraires de noms fictionnels, ce qui confirme cdette hypothèse …

3 vánarvölr ‘un bâton de mendiant’ (‘un bâton d’espoir’) est un mot qui existe dans les lois de Norvège.

 

 

***Hávamál 79***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non-sage

s’il devient possesseur

de richesse ou du plaisir d’une femme,

sa fierté grandit,

mais jamais son bon sens :

il s’en va amplement en direction de la suffisance.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

79.

Ósnotr maðr,                                  Le non-sage homme,

ef eignask getr                                s’il devient possesseur de

fé eða fljóðs munuð,                       richesse ou d’une femme le plaisir

metnaðr hánum þróask,                 fierté à lui croît,

en mannvit aldregi:                        mais (son) bon sens jamais

fram gengr hann drjúgt í dul.         vers l’avant va-t-il amplement dans la suffisance.

 

Traduction de Bellows

 

Un homme non-sage, | si de l’amour d’une jeune fille

Ou de richesse il lui arrive de gagner,

Sa fierté croîtra, mais sa sagesse jamais,

Tout droit il fonce vers la suffisance.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot féminin munuð ne signifie pas ‘amour’ mais plutôt ‘plaisir physique’ et la traduction par ‘amour’ relève de la pudibonderie. De Vries le traduit par lust (plaisir) et Poet. Lex. par voluptas (volupté). Il peut être ici au nominatif, à l’accusatif ou au datif mais certainement pas au génitif.

Le mot neutre fljóð signifie ‘femme’ en poésie, et ne peut être ici qu’au génitif.

La seule traduction possible de fljóðs munuð est ‘plaisir de femme’ ce qui est en réalité à double sens si on pense que l’homme peut obtenir le plaisir que lui fournit une femme, ou bien arrive à obtenir que la femme ressente du plaisir. Aucun traducteur ne conserve le sens double en traduisant getr par « il gagne », qui certes possible, et non pas par « il acquiert ». En Français, nous pouvons même dire ‘gagner le plaisir’ d’une femme ou bien ‘gagner le plaisir de la femme’ pour rendre compte de cette différence de point de vue.

Le mot dul signifie ‘dissimulation, orgueil, envie’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

(Rappel de 57) : Rappelez-vous la strophe 57, où Óðinn montre du doigt ceux qu’il considère comme n’appartenant pas vraiment à l’humanité. Il désigne ainsi clairement les dul, ceux qui font montre de dissimulation, d’orgueil, d’envie. Vous voyez qu’il recommande ainsi une éthique typiquement humaniste bien loin des déviations brutales que nous avons connues. En particulier, pensez aux fous et aux handicapés, Óðinn nous dit implicitement dans 57 qu’ils appartiennent pleinement à l’humanité (sauf s’ils sont dul, évidemment). La strophe 71 traite même explicitement des handicapés.

Nous avons ici une autre acceptation de dul : cette strophe dit clairement que le dul est un ‘non-sage’ qui, dès qu’il a un peu de succès croit que c’est ‘arrivé’ et s’enfonce dans une stupide satisfaction de soi au lieu de travailler à conserver ce qu’il a acquis. Ceci nous dit a contrario que le sage est capable de conserver ces biens précieux que sont « plaisir de femme » et …« le plaisir de la femme » dans un couple.

 

 

***Hávamál 80***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

C’est ainsi, quand il a été essayé

(et) il suit la trace (qui mène) vers les runes,

celles qu’aux enfants des dieux

firent pour eux les divinités suprêmes

et qu’a peintes l’immense-conteur-de-sages-paroles,

il a alors meilleur compte à être silencieux.

 

Note : l’expression « faire quelque chose à quelqu’un pour lui » est évidemment redondante mais elle rend bien compte du texte Vieux Norrois.

 

Explication en prose

 

Il en est ainsi : celui-ci qui essaie de suivre la trace qui le mène vers les runes, celles que les divinités suprêmes ont faites, et que l’immense-conteur-de-sages-paroles a peintes pour les enfants des dieux, alors il vaut mieux que celui-ci reste silencieux.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

80.

Þat er þá reynt,                               Ceci est quand essayé

er þú að rúnum spyrr                     que tu vers les runes traques (ou tu suis la trace)

inum (hinum) reginkunnum,           celles-ci des divin-fils

þeim er gerðu ginnregin                 à eux que firent les suprêmes-divinités

ok fáði fimbulþulr;              et a peintes (ou tracées) immense-diseur-de-

                                                       sages-paroles;

þá hefir hann bazt, ef hann þegir.   alors a-t-il meilleur, s’il est silencieux.

 

Traduction de Bellows

 

Il est certain | ce qui est cherché à partir des runes,

Que les si grands dieux ont faites,

Et le maître-poète a peintes;

..........

.....  de la race des dieux:

Le silence est le plus sûr et le meilleur.

 

[La partie que Bellows ne traduit pas ne se trouve pas dans toutes les éditions. J’ai vérifié que la première édition de l’Edda poétique de Rask en 1818 contient bien cette partie ‘manquante’. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Reyna signifie ‘essayer, examiner’. C’est la forme réflexive, reynask qui signifie prouver. Cela change le sens du début de la strophe : aucune ‘preuve en est faite’, mais quelqu’un cherche ‘la trace des runes’. Ce même verbe est utilisé dans la strophe 81 et tout le monde lui donne alors son sens habituel de ‘tester’.

Les sens de base de la préposition at (=) suivie du datif, comme ici, sont

1. de désigner un mouvement en direction des limites d’un objet,

2. de se trouver près d’un objet,

3. de désigner un intervalle de temps qui peut être très court, et métaphoriquement : un processus d’assimilation (éventuellement destructif).

Le verbe spyrja, ‘suivre la trace, traquer’, fait spyr à l’indicatif présent et donc spyrr signifie ‘tu traques’ ou ‘il traque’.

L’adjectif kunnum est le datif pluriel de kunnr qui signifie ‘fils de’ ou ‘de la même famille que’ en langage poétique.

Le pronom þeim peut avoir deux sens, soit il est le datif de ‘ils’ ou ‘elles’ et signifie donc ‘à eux’ ou ‘à elles’, soit il est le datif singulier de ‘ceci’ (au masculin) et signifie donc ‘à ceci’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les commentateurs (dont Evans, mais j’ai sauté cette partie de ses commentaires) s’interrogent beaucoup au sujet des trois pronoms personnels suivants : dans le vers 2 : þú (tu), le vers 4 : þeim (à lui) et le vers 6 : hann (il). Ils disent : « Mais alors à qui donc s’adresse le poème ? etc. ». Pour le ‘tu’ et le ‘il’, il n’y a pas de problème, Óðinn s’adresse à un étudiant des runes (‘tu’) puis à tout étudiant des runes (‘il’), y compris ‘toi’. Cela semble bizarre en Français (c’est pourquoi j’ai utilisé seulement ‘il’ dans ma traduction) mais ce n’est pas si rare en poésie scaldique. Celui qui fait vraiment problème, c’est le ‘à eux’. Cela signifie que les Ginnregin n’ont pas fait les runes pour une seule race, mais pour plusieurs. Et cela concorde tout à fait avec d’autres strophes qui parlent des runes des Elfes, 143 par exemple. Ainsi, dans notre mythologie, lorsqu’Óðinn a transmis la connaissance des runes aux humains, il ne s’est pas opposé aux Ginnregin, comme Prométhée le fait chez les Grecs. Nos Ginnregin à nous admettent que la connaissance se propage et la strophe 80 fait simplement une allusion en passant à ce fait.

 

Un autre problème est celui du silence qui est recommandé par le vers 6 à l’étudiant des runes. Cela ne contredit-il pas l’autorisation de transmettre des connaissances ? Non, parce qu’il y a d’autres façons que verbales de transmettre des connaissances et ces autres modes de communication sont « les plus sages ». Vous allez me dire que j’ai fait un livre sur les runes, moi aussi. Si vous le lisez, vous verrez que je me contente de rétablir des connaissances qui ont été étouffées par l’immense brouhaha qui accompagne maintenant l’usage des runes. Je ne dis jamais comment les utiliser, ce qu’on me reproche, mais vous connaissez maintenant la raison de ma discrétion.

 

Enfin, de façon indirecte, cette strophe nous renseigne sur le ou les créateurs des runes. Je vous rappelle d’abord ce que les trois derniers vers de 142 disent des runes:

er fáði fimbulþulr /        que (a) peints, tracés Fimbulthulr [Puissant Sage ou plutôt immense-diseur-de-sages-paroles]

ok gerðu ginnregin /      et (a) faits, fabriqués, ‘actionnés’ la Ginnregin [Suprême-sainte Puissance ou les suprêmes-divinités. Ginnregin est au singulier en Vieux Norrois mais désigne un groupe de personnes. ]

ok reist hroftr rögna.     et (a) gravés, Hroptr (Óðinn , « celui qui révèle les vérités cachées ») des dieux.

 

Vous voyez que les deux premiers sont identiques (en Vieux Norrois) aux vers 4 et 5 de 80. La différence est dans le dernier vers de 142 qui parle presqu’explicitement d’Óðinn dont un des noms classiques est Hroptr, pour dire qu’il les a gravées. Alors, ou bien on dit que Fimbulthulr et les Ginnregin sont encore Óðinn , ou bien il n’a pas créé les runes lui-même. L’aspect collectif de Ginnregin ne plaide pas en faveur de l’hypothèse ‘partout Óðinn ’, et il n’est pas non plus ‘raconteur d’histoires’, si bien que ces deux noms ne sont pas très vraisemblables pour désigner Óðinn. Cela s’accorde parfaitement avec le æpandi nam (hurlant je (les) pris) de la strophe 139 qui décrit un Óðinn ramassant les runes et non pas les créant.

 

Pour finir, voici pourquoi cette strophe s’intègre sans problème au milieu des strophes 73-84. Il ne s’agit certainement pas d’un fragment détaché d’ailleurs comme le croit Evans avec la plupart des commentateurs. Ces strophes donnent des conseils et il est tout naturel qu’Óðinn nous conseille aussi au sujet de l’utilisation des runes. Son conseil est ici le suivant. Certes, l’étude des runes est une chose passionnante qui vaut qu’on « se lance sur leurs traces ». Mais elles sont aussi une quête dangereuse car elles mènent au contact de divinités qui sont« fimbulþulr ok ginnregin » et, pour éviter de s’y brûler les doigts, qu’on soit « discret dans sa recherche ». C’est un gros risque à prendre, mais avec un immense bénéfice.

 

Commentaires d’Evans

 

80

Cette strophe obscure et métriquement irrégulière, sans connexion apparente avec son contexte, semble être un fragment détaché de la poésie mystique sur les runes que nous trouverons en 142-45 [Comme d’habitude, dès qu’il s’agit de magie les traducteurs sont complètement perdus. Le contexte de 73-84 est celui de la méfiance et de la restreinte dans ses actions. Elle s’intègre à une série de conseils pour vivre honorablement par un conseil sur la façon de pratiquer la magie runique. Cette strophe est donc parfaitement à sa place ici, d’ailleurs ce qui devait être redit le sera en effet dans 142-145. ]... la dernière ligne, que Mullenhoff … a comprise comme apportant la ‘vérité très modeste’ que le silence est le meilleur; [Une pareille ‘modeste’ interprétation ne méritait certainement pas d’être citée, à moins que Evans ne désire se moquer de telles interprétations à courte vue. ]; … De façon un peu plus plausible, Heusler 2, 122 prend la dernière ligne comme recommandant un silence sacré pendant le rituel de le recherche runique...

   3 reginkunnum: ‘d’origine divine’ (et non ‘mondialement connu’, comme Cl- Vig; [La faute se trouve avec les sens de regin, il s’est même trompé de strophe en donnant sa référence. Mais il donne le sens correct de –kunn que j’utilise ici. Il y a étonnamment peu de fautes dans ce splendide dictionnaire, mais en voilà une]) Cette façon de parler se trouve ici seulement dans la littérature, mais c’est clairement une épithète traditionnelle des runes, cf. runo fahi raginakudo [Krause : « une rune j’écris provenant des conseillers ». Makaev : « une rune j’écris provenant des forces supérieures ». ] sur la pierre de Noleby-Fyrunga du septième siècle et sur la pierre de Sparlösa du neuvième siècle : [ráþ (déchiffre)] rúnaR þaR ræginkundu [runes ces divines]

 

Note sur 81-84

 

Après l’envolée magique de la strophe 80, les trois strophes suivantes reviennent sur des sujets moins graves reliés à la vie de tous les jours. Elles sont une sorte de pause qui nous prépare aux avertissements sévères contenus dans les strophes 85-90.

 

 

***Hávamál 81***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le jour sera loué au soir,

une femme quand elle est brûlée,

une épée quand elle est testée,

une jeune fille quand elle est donnée en mariage,

la glace quand on a marché dessus,

la bière quand elle est bue.

 

Explication en prose

 

Un jour doit être loué le soir, et on doit attendre pour louer une femme qu’elle soit est brûlée, pour louer une épée qu’elle soit essayée, pour louer une jeune fille qu’elle soit promise (au mariage), pour louer la glace qu’on ait marché sur elle, la bière qu’elle soit bue.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

At kveldi skal dag leyfa,      Au soir sera le jour loué,

konu, er brennd er,             une femme, qui brûlée est,

mæki, er reyndr er,             une épée, qui est testée,

mey, er gefin er,                  une jeune fille, qui donnée (en mariage) est,

ís, er yfir kemr,                   la glace, celle sur (laquelle) il marche,

öl, er drukkit er.                  la bière, celle qui bue est.

 

Traduction de Bellows

 

81. Le soir, donne louange au jour, | à une femme sur son bûcher,

À une arme qui a été essayée, | à une jeune fille promise en mariage,

À la glace quand elle est traversée, | à la bière qui a été bue.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Reyna signifie ‘essayer, examiner’, comme nous l’avons vu dans la strophe précédente.

Sur gefa, participe passé gefinn. On dit, en Vieux Norrois, d’une jeune fille ‘donnée en mariage’ qu’elle est ‘donnée’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

(Ajouter un commentaire sur l’ordre d’apparition des maximes)

 

Nous avons déjà vu que les experts font de grands efforts pour détecter toutes sortes d'influences sur le Hávamál. Dans ce cas précis, une influence latine est évidente. Evans citant Isengrin est un peu étonnant dans le sens où la phrase du conte d'Isengrin est un proverbe latin classique [Latin: vespere laudari debet amoena dies]. Cela montre bien qu'en dépit des efforts désespérés qui ont été faits pour mettre en évidence des influences du Moyen Âge (et ‘donc’ chrétiennes) sur le Hávamál, cette hypothèse est contredite par les faits. On peut donc bien considérer que le Hávamál fournit une image exacte du monde pré chrétien germanique et nordique. Qu'il ait subi une influence gréco-latine est simplement évident, les scaldes n'étaient pas des ignorants! Cette strophe avec d'autres, montre comment ces influences ont été ‘digérées’ pour les adapter au mode de vie du Nord.

Comme nous allons revenir plusieurs fois sur le thème de la misogynie de d’Óðinn , remarquons que les vers 2 et 4 traitent une femme et une jeune fille comme des objets. Une féministe canonique ne manquerait pas de demander : « Mais pourquoi pas, l’homme et le jeune homme ?  » Ce n’est pas faux, mais cela reflète seulement la misogynie globale d’une société où les femmes sont des ‘êtres à part’.

 

L'expression « femme brûlée » mérite un commentaire supplémentaire.

D'abord, remarquez combien les experts soulignent que le poème n'a pas pu être composé en Islande. Mais cela suggère aussi qu'il a dû être composé avant que des influences chrétiennes aient pu s’exercer.

Une question plus intéressante se pose au sujet de cette femme qui est brûlée. On comprend qu’il faut se garder de flatter trop une femme avant de la connaître parfaitement. Mais un sens plus caché peut être aussi possible. En effet, le mot kona désigne une femme libre, adulte et responsable. Dans la mesure où elle est brûlée, elle était une femme importante et non une esclave brûlée en même temps que son maître. Le sens caché serait alors relatif aux hommes autant qu’aux femmes : il n'est pas bon de louer les personnages importants de leur vivant.

 

En fait, le vers qui pose le plus problèmes est le dernier. Entre une femme brûlée et une bière bue, on change tout de même totalement de registre! En tous cas, on peut remarquer que le fait de tester le jour, la femme, l’épée, la jeune fille ou la glace paraît tout à fait plausible dans la société actuelle. Par contre, tester la bière paraît légèrement trivial. La principale raison pour donner tant d'importance à la bière est que la consommation de bière peut être un acte sacré comme lorsqu'elle se fait à l'occasion d'un sumbl, une forme de cérémonie religieuse au cours de laquelle des quantités non négligeables d'alcool peuvent être ingérées. Cette hypothèse est en quelque sorte confirmée par la remarque ironique d'Evans sur ceux qui veulent absolument voir là une allusion à « la morale chrétienne du transitoire et de la non fiabilité » de la vie terrestre (voir la phrase en gras et italique extraite de la p. 23 d’Evans). L'action de boire de la bière nous paraît un peu triviale, justement parce que nous avons perdu le sens du sacré d'actions désignées comme totalement dépourvues de spiritualité dans notre éthique. Pour comprendre le Hávamál, faut se replacer dans une éthique où la bière était une « boisson d'immortalité », comparable au soma des indous, et non pas une façon de s'étourdir.

 

Commentaires d’Evans

 

81.

Voyez p. 23 [Donnée ci-dessous] des suggestions relatives au fait que les strophes en málaháttr [une des formes poétiques scaldiques] aient un lien avec les formes poétiques du Moyen Haut Allemand appelées Priamel …

[En plus des commentaires donnés dans l’Introduction aux strophes 73-90 du Hávamál, Evans réfère à “Ysengrimus III 594: vespere laudari debet amoena dies. Il signale aussi que l'on retrouve le vers 1 dans Möttuls saga, sous la forme at kveldi er dagr lofandi. On peut trouver de nombreuses instances de ce proverbe, exprimées en diverses métaphores, comme « de belles grappes peut sortir un mauvais vin » ou « les belles jeunes filles font de vieilles mères », ou « rire au matin, soir au chagrin ». ]

 

 

Introduction d’Evans, p. 23

 

Avant de quitter la poésie gnomique, nous devons dire quelques mots des environ dix-huit strophes qui précèdent le conte d’Óðinn et Billings mær, qui commence en fait à 96. Il n’est pas clair de décider si une de ces strophes doit être considérée comme poésie gnomique; l’importance du thème de l'amour sexuel, qui n'a pas été encore abordé dans le texte, qui a été souvent considéré comme émettant l'opinion que la femme est décrite comme infidèle et trompeuse (notez en particulier la s. 84) ce qui est étranger à la tradition nordique païenne et reflète les attitudes misogynes du christianisme médiéval; ceci suggère qu'elles soient d'origine postérieure aux strophes gnomiques. Les strophes en málaháttr (81-3, 85-7, 89-90), avec leurs listes de choses qu’on peut faire et de choses auxquelles on doit prendre garde, rappellent le genre allemand médiéval connu sous le nom de Priamel et, pour cette raison ont été parfois considérées comme d’inspiration étrangère. Le Priamel allemand lui-même, cependant, semble appartenir à la fin du Moyen Âge, ainsi il ne peut guère être la source directe de la forme norroise, et un mode poétique aussi élémentaire qu’une liste aurait tout à fait pu surgir spontanément dans de nombreuses différentes cultures. L'emphase sur la non fiabilité des choses a été prise par von See comme thème chrétien, ‘die Unsicherheit alles Irdischen’ (4, 99) [l'incertitude de tout ce qui est terrestre (et même ‘sous terrain’], de ce fait liant le Hávamál encore une fois avec la tradition Biblique du Moyen Âge (note 13). Mais la mutabilité devient un thème chrétien seulement quand il est introduit en contraste avec la sécurité et la permanence du Ciel; von See a réalisé ce contraste en insérant le mot Irdischen [terrestre], mais le texte de la poésie ne contient pas vraiment ce thème. C’est pousser le bouchon un peu loin de prétendre qu’un conseil comme ‘ne félicite pas la bière tant que tu ne l'as pas bue’ (81) implante la morale chrétienne de l’éphémère et du manque de fiabilité de cette pauvre vie passagère! [mon emphase] (Cette même strophe, en fait, contient une allusion païenne dans ce qui est manifestement une référence à l'incinération). Comme dans la poésie gnomique, la scène se passe implicitement en Norvège, ou en tout cas n’est pas en Islande : en plus de l'incinération, notez le loup (85), le serpent, l'ours et le roi (86), et le renne (90).

 

(Note 13) Cette vue s’accorde mal avec la croyance de von See (I, 28-9) que 89/7-8 ont influencé le Sonatorrek d'Egill (et aussi, indépendamment, Einar Ol. Sveinsson 2, 299 note 2). Si ceci était exact, ces vers devraient avoir été écrits avant 960, à peu près.

 

 

***Hávamál 82***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

On doit frapper [couper] l’arbre dans le vent,

ramer en mer [pour pêcher] par (temps de) vent,

parler [= ‘flirter’] dans l’obscurité avec une servante,

nombreux sont les yeux du jour;

à un bateau, on doit travailler la glisse

mais à un bouclier, la protection,

à une épée, au coup

mais à une jeune fille, aux baisers.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

82.

Í vindi skal við höggva,       Dans le vent doit-on l’arbre frapper

veðri á sjó róa,                   par vent en mer ramer,

myrkri við man spjalla,       dans l’obscurité avec une servante parler (connotation sexuelle),

mörg eru dags augu;          nombreux sont du jour les yeux;

á skip skal skriðar orka,     à un bateau doit-on ‘du’ glissement travailler

en á skjöld til hlífar,            mais à un bouclier à la protection,

mæki höggs,                       à une épée, au coup,

en mey til kossa.                 mais à une jeune fille, aux baisers.

 

Traduction de Bellows

 

82. Quand souffle la tempête, coupe du bois, | par bon vent cherche l’eau;

Amuse-toi avec les jeunes filles dans l’obscurité, | car nombreux sont les yeux du jour;

D’un navire cherche la vitesse, | d’un bouclier protection,

Coupures de l’épée, | de la jeune fille des baisers.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Vindr signifie ‘vent, air’ comme lorsqu’on sent le vent. La traduction de Bellows (gale = tempête) est une erreur. D’ailleurs, abattre un arbre pendant une tempête, c’est du suicide. Par contre, avec un vent modéré et constant, on peut commencer à couper la partie de l’arbre contre le vent, pour finir par celle dans le vent, ce qui minimise les risques.

Veðri signifie ‘temps (qu’il fait), vent’.

L’expression contenue dans le vers 4 : « nombreux sont les yeux du jour» correspond à notre « les murs ont des oreilles » et on retrouve en Anglais l’expression : « les champs ont des yeux, les bois ont des oreilles ».

Man (un mot neutre) est un vieux mot qui a d’abord désigné un prisonnier de guerre, puis il a pris le sens de ‘homme ou femme-lige’ qui donc a perdu sa liberté. Une femme-lige est soumise au bon vouloir de son maître, d’où le sens dérivé de ‘maîtresse’ (sens sexuel) puis même de ‘amour’. Les man-rúnar sont les runes d’amour, encore une fois avec une forte connotation sexuelle. On confond souvent ce mot avec maðr (l’humain) qui a des formes anciennes en mannr et qui fait mann à l’accusatif. La traduction de Boyer au vers 3, man = vierge, peut être attribuée à son sens de l’humour. Dronke utilise le mot ‘girl’ (fille) et Orchard ‘friend’ (ami ou amie) qui est aussi un peu inattendu.

Skriðr désigne un mouvement de glissement. Il fait skriðar au génitif singulier. Le verbe orka signifie ‘être capable de’ mais, lorsque son complément est au génitif (comme c’est le cas ici), il signifie ‘être la cause de’.

Le sixième vers, par analogie avec le cinquième, se comprend comme (á) mæki (til) höggs, où les prépositions sont sous-entendues.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Il s’agit ici, en apparence, de petites scènes de la vie quotidienne dont la signification magique n’est pas évidente, sauf pour souligner que la vie d’un magicien est aussi faite de petites choses.

Pour atténuer cette impression, remarquons quand même que les trois premiers vers utilisent les verbes ‘frapper, ramer, parler’ qui décrivent une action précise. Par contre, les quatre derniers sont gouvernés par le verbe ‘travailler’ qui décrit plutôt un comportement général. Óðinn aurait pu dire qu’on s’intéresse vraiment à la jeune fille, on frappe avec l’épée et on se protège avec un bouclier. Dire que l’on doit « travailler » à tout cela signifie qu’une forme spéciale d’effort est nécessaire. Ces travaux sont relatifs à composantes importantes de la vie : la vie en mer, les armes et l’amour. Je suppose donc que la mær (une jeune fille) qui est ainsi ‘travaillée’ ne l’est pas pour des raisons purement sexuelles mais pour devenir une compagne – peut-être la même que celle dont parle la s. 163 : celle qui vous « protège de son bras » et à laquelle le magicien confie le dix-huitième chant runique. Par contre, la man (une fille) demande de la discrétion et du bagout mais aucun « travail » pour être courtisée.

Cette réflexion nous conduit à examiner plus attentivement les différences entre les vers 1-4 et les vers 5-8.

Le deuxième vers parle de ramer (pour aller à la pêche) donc d’une tâche assez prosaïque alors que le cinquième parle de glisse du navire, un problème important pour la navigation au long cours ou bien en cas de combat. En prenant en compte les remarques précédentes, ceci sous-entend que la leçon d’Óðinn est alors : « Utilise tes bras et un vent favorable pour ramer, mais utilise aussi ta magie lorsque la glisse de ton navire est en jeu. »

Le premier vers parle d’abattre un arbre avec une hache, alors que les vers 6-7 parlent d’armes décidant de la vie ou de la mort. Ceci sous-entend que la leçon d’Óðinn est alors : « Utilise tes bras et un vent favorable pour couper un arbre, mais utilise aussi ta magie lorsqu’il est question de combattre tes ennemis ».

En revenant sur les vers 3 et 8, leur comparaison nous conduit à la leçon suivante d’Óðinn  : « Utilise ta faconde et l’obscurité pour séduire la servante, mais utilise aussi ta magie (‘les baisers’) lorsqu’il est question de trouver la femme de ta vie. »

 

Commentaires d’Evans

 

82

1 í vindi – de sorte qu’on puisse anticiper le côté où l’arbre va tomber? … suggère que ce vers est là pour contraster avec le suivant: quand il y a du vent, reste à terre et abat des arbres.

2 Pour le sens ‘bon vent’ cf. vesið með oss unz verði / veðr; nú's brim fyr Jaðri dans une strophe de Þjóðólfr hvinverski (Skj. i 19).

4 Cela ressemble à un proverbe …

 

 

***Hávamál 83***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

On doit boire la bière auprès du feu,

mais sur la glace glisser,

(on doit) maigre étalon acheter,

mais (acheter) une épée souillée,

engraisser un cheval chez soi,

mais (nourrir) un chien hors de la demeure.

 

Explication en prose

 

On doit se donner le plaisir d’une bonne bière au chaud auprès d’un feu, mais glisser sur la glace dans le froid. On doit acheter un étalon qui n’a pas de graisse, mais acquérir une épée graisseuse du sang dont elle est couverte après avoir tué quelqu’un (ou rouillée, donc en acier, selon Boyer). On doit nourrir son cheval à la maison, mais laisser le chien se nourrir dehors, mais à immédiate proximité de la demeure.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français

 

83.

Við eld skal öl drekka,        Avec (= près de) un feu doit-on la bière boire,

en á ísi skríða,                    mais sur la glace glisser,

magran mar kaupa,            maigre étalon acheter

en mæki saurgan,               mais une épée souillée,

heima hest feita,                  à la maison le cheval engraisser

en hund á búi.                     mais un chien hors de la demeure.

 

Traduction de Bellows

 

83. Près du feu bois ta bière, | vas sur la glace en patins;

Achète un étalon qui est svelte, | et une épée qui est ternie,

Le cheval, à la maison tu l’engraisses, | le chien en ta demeure.

 

Boyer, vers 4 : « L’épée, rouillée »

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Merr est une jument, marr est un étalon (en poésie). Donc cette strophe ne parle pas de jument.

L’adjectif magr signifie maigre. Lex. Poet. le traduit par ‘macer, macilentus’ tous les deux signifiant ‘maigre’ et pouvant être appliqués à un terrain aride, de maigre fertilité.

Mækir est une sorte d’épée qui est qualifiée ici par le participe passé du verbe saurga, souiller (plus fort que simplement salir). Le choix de Boyer, « un épée rouillée », est peut-être un peu loin du texte, mais son interprétation est intéressante. Une épée faite de fer va se tordre pendant le combat mais ne rouille pas. Un épée faite d’acier rouille, mais ne se tord pas. Choisir une épée rouillée est habile.

Dans l’expression á búi, le mot , demeure, est au datif. L’adverbe á, suivi du datif, positionne un objet à la surface d’un autre, ou juste en dehors d’un autre. Ici, on ne traduit pas á par ‘sur’ comme d’habitude mais par ‘hors de’. Attention, le mot búi (voisin, voisinage) ferait búa au datif et à l’accusatif.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Il est encore possible, comme pour 82, de voir dans cette suite d’aphorismes une description de la façon normale de vivre quand le poème a été composé : un témoignage intéressant de la vie de l’époque. Le message relatif à la magie de la vie est habilement dissimulé.

On remarque d’abord que Bellows, Boyer et Orchard traduisent la suite des aphorismes comme s'ils étaient en file les uns après les autres. C'est pourquoi ils traduisent le mot en (= mais) par ‘et’, ou ne le traduisent pas du tout (Orchard), ce qui est souvent possible, mais me semble être une erreur ici. Seule Dronke traduit deux des trois en par but, mais elle en saute quand même un.

 

À mon sens, ces vers vont par paire, dont la seconde moitié s'oppose d'une certaine façon à la première, ce qui donne du sel et du sens à la strophe.

Ainsi, on boit de la bière bien confortablement au chaud, mais on glisse sur la glace dans le froid, peut être même de façon inconfortable soit en tombant, soit en filant à toute vitesse sur des patins.

Ainsi, on achète un étalon maigre qui n'est pas encombré de graisse, mais on doit acheter une épée qui a été souillée (comme le dit la strophe 81, souvenez-vous!) et qui est donc ‘encombrée’ de sang et qui sait déjà ce qu’est donner la mort.

Ainsi, on garde à la maison un cheval en le nourrissant correctement car il peut être utile à tout moment, alors qu'un chien, on le laisse se débrouiller seul afin qu’il remplisse correctement son rôle le gardien.

L’aphorisme le plus étranger à notre temps est celui de l’achat d’une épée sanglante. Nous considérons, de nos jours, que ces objets tranchants sont sans vie propre. De nombreux témoignages s’opposent à cette vue, par exemple le fait que la guérison d’une grave blessure du héros du Kalevala, Väinämöinen, soit conditionnée par sa connaissance de « l’origine du fer ». Ceci montre que l’arme était considérée comme douée d’une vie propre, qui peut donc avoir besoin d’une « expérience vécue » pour fonctionner correctement. L’interprétation de Boyer, épée rouillée, est logique mais, à mon sens, a le défaut de tuer toute la magie de ce vers.

Cette strophe nous donne donc, dans un style différent mais de façon semblable à celle de la précédente, une leçon qui est ici la suivante : « Bois ta bière, achète un cheval sans graisse, et garde-le chez toi sans t’occuper de magie mais tu auras besoin de magie pour glisser sans risque et vite sur la glace, pour acquérir une épée tueuse et faire en sorte que ton chien différencie les visiteurs ennemis et les amis. »

 

Commentaires d’Evans

 

83

[Il donne des exemples de phrases où á búi ne signifie évidemment pas ‘sur la demeure’ mais désigne des étrangers. Il conclut que á búi signifie ‘dans la maison d’un autre’].

 

 

***Hávamál 84***

(Le Hávamál dit-il que les femmes sont frivoles? )

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

En les paroles d’une jeune fille

aucun homme ne devrait avoir confiance

ni en ce que dit une femme (adulte);

parce que sur une roue tournante

leurs cœurs furent façonnés,

la rupture (ou la flexibilité, ou le changement ou l’inconstance) est couchée dans leur poitrine.

 

Explication en prose

 

Un homme ne devrait pas avoir confiance dans les paroles (les déclarations) d’une femme qu’elle soit une jeune fille ou une femme installée dans la société. Ceci est vrai parce que leurs cœurs ont été créés sur une roue tournante et (donc) la rupture (ou la flexibilité, ou le changement ou l’inconstance)’ est couché(e) dans leur poitrine.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Meyjar orðum                     D'une jeune fille en (ses) mots

skyli manngi trúa                devrait aucun homme avoir confiance

né því, er kveðr kona,         non plus ce que (en) dit [ou chante, récite] une femme [ou une                                                              épouse]

því at á hverfanda hvéli      parce que sur une tournante roue

váru þeim hjörtu sköpuð,    furent à elles les cœurs façonnés

brigð í brjóst of lagið.         La rupture dans la [leur] poitrine est couchée.

 

 

Traduction de Bellows

 

Un homme ne croira pas | le serment d'une jeune fille,

Non plus que le mot que dit une femme;

Car leurs cœurs sur une roue | tournante a été formé,

Et inconstante fut formée leur poitrine.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Ligne 3 : kveðr. Le verbe kveða ne fait pas spécialement allusion à la magie. Il peut aussi signifier ‘réciter un poème’. Dans les sagas, il arrive très souvent qu'un personnage X déclame un poème, le texte dit alors: «X kvað » (X a dit).

Ligne 4. Nous avons déjà rencontré l’adjectif hverfr dans la strophe 74 où il pouvait prendre plusieurs sens. Ici, c’est verbe hverfa, ici au participe présent, qui a le sens de ‘tourner, tourner autour’.

 

Ligne 5. Commentaire sur sköpuð. Ce mot semble sans problème car il peut parfaitement bien être le participe passé du verbe skapa, façonner. C’est ainsi que tout le monde le traduit : « le cœur des femmes est façonné sur une roue tournante ». Le substantif neutre skap désigne l’état ou l’humeur d’un individu. Mais il est aussi associé au verbe skapa qui signifie ‘façonner’. C’est pourquoi son pluriel, sköp a pris le sens de ‘les façonnements’ c’est-à-dire de tout ce qui a façonné notre vie, notre destin (pour plus de détails reportez-vous à SKÖP) . Il existe une dizaine d’occurrences du mot sköp dans l’Edda poétique et toutes sont sans ambiguïté relatives aux destins. De plus, il en existe 5 de la forme sköpuð. Pour l’une d’entre elles (s. 5 Reginsmál) il s’agit d’une malédiction lancée par Loki sur une personne dont les ‘sköpuð’ seront malheureuses et le sens de ‘destin’ est évident. Pour les quatre autres le sens de ‘façonné’ n’est pas absurde mais on pourrait bien dire aussi ‘destiné’ ou ‘façonné par le destin’. Ici, ce n’est pas aussi évident, mais qui a donc façonné le cœur des femmes sur une roue tournante, sinon leurs destins, surtout quand il s’agit du mot sköpuð ?

C’est pourquoi, je ne pense pas qu’Óðinn fasse ici d’une plaisanterie du type Offenbach : « Comme la plume au vent… ». Il énonce les destins (les sköp) des femmes. Si elles sont vraiment destinées à être brigð (voir ci-dessous) et que ce mot signifie ‘inconstant’ comme tout le monde croit qu’il le dit, alors… premièrement Óðinn dit une énorme bêtise deuxièmement, les deux illustrations de telles femmes décrites dans les strophes suivantes ne correspondent absolument pas à cet adjectif. Billings mær est incroyablement rusée et ‘cassante’ puisqu’elle joint l’insulte à la rupture (voir les s. 96-102). Gunnlöð, de son côté, n’est pas du tout frivole ni cassante. C’est elle qui est cassée par Óðinn, montrant là sa faiblesse. Ces deux exemples se passent dans des mondes où les femmes ne sont pas respectées, elles ont le choix entre être cassantes ou cassées, ce qui explique leurs sköp.

 

Ligne 6, sur brigð. Il devrait être évident que la lecture du Hávamál n'est pas réservée aux hommes, et que des interprétations insultantes pour les femmes doivent être soigneusement examinées.

Selon C-V. , le mot brigðr signifie bien ‘inconstant, infidèle’ quand c’est un adjectif. Mais lorsque c’est le nom brigð, comme ici où brigð est sujet du verbe leggja (qui fait lagði au prétérit), il ne signifie pas inconstance mais c’est un terme juridique qui désigne « un droit à la réclamation de quelque chose qui vous appartient’. Il peut aussi prendre le sens de ‘cassure’. Il lui faut un mot associé pour qu'il prenne nettement le sens d’inconstance. Par exemple, vináttu-brigð = amitié-rupture = inconstance, ou hvar-brigð= toujours-rupture = inconstance. De Vries lui donne les sens de ‘veränderung’ (changement, modification), ‘wankelmut’ (versatilité) et ‘lösungsrecht’ (droit de résiliation ? ). Le Lex. Poet. donne : varius / mobilis / inconstans (varié, bigarré / mobile, flexible / inconstant, inconséquent). En conclusion, Le mot brigð ne signifie pas seulement ‘inconstance’ (cependant : Bellows: fickle; Dronke and Orchard : fickleness; Boyer: inconstance) mais aussi ‘rupture, flexibilité, changement’.

 

Nous rencontrerons à nouveau ce mot dans la strophe 124 au datif pluriel, brigðum. Dans le contexte de 124 où la sincérité des propos entre amis est vantée, c’est le manque de sincérité qui est désigné, on le traduit par ‘inconstance’ avec le sous-entendu de ‘inconstance dans l’amitié’, c’est-à-dire vináttu-brigð ( = amitié-rupture). Nous le rencontrons encore dans 91, mais sous forme d’adjectif, quand Óðinn qualifie le comportement des hommes vis-à-vis des femmes.

Le contexte de la strophe 84 n’est pas aussi clair. On comprend bien qu’Óðinn désire faire un reproche à la gent féminine, mais la nature de ce reproche n’est pas certaine. Nous allons voir maintenant pourquoi « inconstance » est de fait hors contexte si on considère l’ensemble du Hávamál et que « rupture » ou « changement » rendent mieux le sens de brigð dans ce contexte global.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

- Sur les trois premières lignes

 

Cela dit clairement que les hommes ne peuvent pas compter sur la parole d'une femme, quel que soit son âge. Il faut bien noter que ceci ne désigne pas une ‘parole donnée’, un serment, ou un contrat. Ceci est relatif à la ‘parole usuelle’.

 

- Sur les trois dernières lignes

 

Evans indique que l'Islandais moderne utilise á hverfanda hveli pour désigner un objet ou une personne dans un état instable mais cela ne garantit pas que cela ait été le cas avant la christianisation. La saga de Gretti qu’il cite décrit en effet une situation très instable mais peut aussi faire allusion à la destinée de Gretti et signifier que la roue de la fortune, c’est-à-dire sa destinée, lui a donné une vie agitée, puisque sa vie a été celle d'un fuyard perpétuel. Ce sens est suggéré, comme le dit Evans, par la citation du Flateyarbók qui parle de « la roue tournante de la fortune ».

Evans cite aussi le chapitre 21 de la Saga des frères jurés (Fóstbræðra saga) dans laquelle un esclave remarque que sa maîtresse devient moins tendre et passe beaucoup de temps dans le bâtiment des hommes. Il lui « revient à l’esprit un petit poème qui avait été dit sur les prostituées (lausungarkonur) » qui est exactement les trois vers que nous sommes en train de discuter. L’esclave pense donc que ces vers décrivent une prostituée. Quand il rencontre sa maîtresse, il lui fait comprendre qu’il n’est pas content et, pour toute réponse, il obtient que « Hún svarar honum sem henni var í skapi til (Elle lui répliqua exactement ce qu’elle en pensait). » Ce texte montre bien qu’un homme jaloux et frustre va interpréter ces trois vers comme parlant de l’inconstance (sexuelle) féminine alors que la réaction de la dame évoque simplement celle d’avoir rompu avec cet homme.

Il ne me semble pas raisonnable de penser qu’Óðinn puisse être frustre d’aussi grossière façon, bien qu’il soit implicitement ainsi présenté de l’avis unanime des traducteurs comme nous l’avons vu en commentant le sens mot brigð. Je pense qu’il veut ici souligner que les femmes changent d’avis et n’en démordent pas quand elles l’ont fait, elles sont insensibles aux reproches, elles sont ‘cassantes’ dans leurs relations avec les hommes. Mettons les points sur les ‘i’ en utilisant des expressions familières : les hommes abandonnés brutalement traitent en effet souvent l’infidèle de ‘pute’ comme le fait l’esclave de la Saga des Frères Jurés, mais ici, l’insulte sera plutôt ‘lâcheuse’. La féministe de service va vite nous rappeler que les hommes aussi sont des ‘lâcheurs’ et elle exprimerait ainsi l’opinion d’Óðinn car il va bientôt, dans s. 91, nous rappeler que « brigðr er karla hugr konum, (l’âme des hommes est ‘brigðr’ avec les femmes – où brigðr est un adjectif). » L’égalité hommes-femmes est donc plus que respectée puisque le Hávamál dit que les femmes sont ‘cassantes’ avec les hommes et que les hommes sont ‘infidèles’ avec elles. Pourquoi alors insister autant sur la différence entre ‘inconstant’ et ‘tranchant’ ? C’est tout simplement parce que l’un est culpabilisant alors que l’autre est presque laudatif : celui qui tranche sait ce qu’il veut, alors que l’inconstant est un faible.

Le problème n’est pas seulement celui de la dignité féminine, il est aussi celui de la cohérence du Hávamál. Remarquez combien, dans le contexte de la strophe 84, qui insiste sur le fait qu’il ne faut pas croire en la parole des femmes, qui relie leur cœur à une ‘roue tournante’, le mot brigðr se trouve dans un contexte péjoratif pour les femmes. Ainsi, en se limitant au contexte de cette strophe, on peut parfaitement comprendre que ce mot signifie ‘inconstante’, et même, à la limite ‘frivole, futile, superficielle’. Or, dans les strophes 96-110, Óðinn va nous donner deux exemples de ces femmes qui sont brigðr. Celui de Billings mær décrit une femme rusée qui l’a roulé en lui promettant son corps alors qu’elle va lui offrir celui de sa chienne. On ne peut pas dire que Billings mær soit ‘inconstante’. Elle est rusée et habile, même trompeuse mais on voit surtout qu’elle se défend bien avec les armes qu’elle a contre l’insistance, sans doute déplacée, d’Óðinn , comme nous le verrons en étudiant les strophes 98-102. Le second exemple est celui de Gunnlöð où il décrit une femme qui l’a accepté, qui lui a sauvé la vie et qu’il a abandonnée pour des raisons qu’il ne dit pas. Au vu des strophes 104-108, on comprend que Gunnlöð est « une femme excellente » (s. 108) avec qui Óðinn s’est montré très ‘inconstant’, et il semble avoir honte de son comportement. Dans la strophe 110, le poète commente l’attitude d’Óðinn de façon si sévère qu’on se demande s’il ne s’agit pas là, en réalité, d’une confession de la honte ou du regret qu’Óðinn éprouve à évoquer son comportement si inconstant. Dans le contexte plus large des strophes qui suivent 84, entre une Billings mær rusée et une Gunnlöð excellente, décrire les femmes comme ‘inconstantes’ serait accepter que les poètes du Hávamál soient totalement incohérents. Je me refuse à les mépriser ainsi. Inversement, ceux qui les méprisent sans problème vont naturellement adopter la traduction, dans 84, de brigðr par ‘inconstante’.

 

Pourquoi placer cette strophe en conclusion de la partie « Pas d’avantages sans dangers » ? Là encore, les strophes qui suivent vont nous dire combien la femme est précieuse pour l’homme, elle est implicitement toujours un ‘avantage’. Le ton un peu outrageusement péjoratif de cette strophe peut s’expliquer par le fait cet avantage n’est pas sans danger.

Une dernière remarque est qu’il faut se souvenir qu’il est tout à fait typique de la tradition germanique que leur statut d’humains ait été donné ensemble de la même façon à Ask et à Embla, comme la Völuspá le décrit. Le Hávamál ne contredit pas cela mais dit, entre s. 84 et s. 91, que leur cœur a donc été façonné sur la même « roue tournante ».

 

Commentaires d’Evans

 

84

          4 á hverfanda hvéli ‘sur une roue tournante', très probablement une allusion au tour du potier.... La saga de Gretti ch. 42 … En til Grettis kann ek ekki at leggja, því at mér pykkir á mjök hverfanda hjóli (v. 1. hvéli) um hans hagi. [Je n’ai rien à proposer pour Gretti, car toutes ses actions me semblent à la merci d’une roue tournante. ] La phrase á hverfanda hveli est commune en Islandais moderne, pour désigner quelque chose d'instable et inconstant [qui serait] l'expression dans notre poème avec la notion médiévale de roue de la fortune. Cette fusion apparaît déjà dans Flat. I 93:... hennar hverfanda hvél (la roue tournante de la fortune).

          4-6 (excepté því at) ces vers sont cités dans Fóstbroeðra saga ch. 21…

Note : Fóstbroeðra saga dit d'un thrall au Groenland qui suspecte sa maîtresse d'infidélité : kom honum þá í hug kviðlingr sá, er kveðinn hafði verit um lausungarkonur [il lui vint à l’esprit un petit poème qui avait été dit sur les prostituées] et suit ensuite la seconde moitié de la strophe 84l. [Voir mes commentaires plus haut. ]

 

 

La Destinée, version de Pompei

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette image représente la destinée. Une sorte de structure s’appuie sur les attributs de la pauvreté (à droite), de la royauté (à gauche) et (centre) un crâne (la mort), soutenue par un papillon et une roue. Le papillon représente l’âme d’un mort dans cette mythologie.

Merci à :

http: //www. convivialiteenflandre. org/index. php? option=com_content&view=article&id=259: 2e-citation-latine-2009-cr-vinci-hals&catid=38: citation-et-uvre-dart