Hávamál 8-10

 

« De l’usage de la magie »

 

** Hávamál 8. **

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Celui-ci est heureux

qui obtient (pour lui)

louange (ou permission) et bâton (ou runes gravées) de soulagement;

C’est étranger (ou malfaisant) ce que,

il l’humain possèdera

dans les poitrines des autres.

 

 

Explication en prose

 

Il est heureux, celui qui obtient la permission de (ou félicité parce qu’il est capable de) soulager les autres (sans doute : à l’aide des runes) ; ce que l’on peut acquérir dans le cœur des autres est au mieux étranger, au pire malfaisant.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

 

Hinn er sæll            Celui-ci est heureux (et ‘béni’)

er sér of getr           qui pour lui obtient

lof ok líknstafi;        louange (et permission) et líkn-stafi;

[Pourquoi donc tant de traductions ne voient aucune rune gravée ici ? Voyez les commentaires de Dronke ci-dessous]

ódælla er við þat,    non-familier est ce que

er maðr eiga skal    qui l’humain posséder va

annars brjóstum í. de l’autre les poitrines dans [dans les poitrines de l’autre]

 

 

Traduction de Bellows

 

8. Heureux celui-là | qui gagne pour lui

Faveur et belles louanges;

De loin moins sûre | est la sagesse trouvée

Qui est cachée dans le cœur d’un autre.

 

Boyer : Heureux celui-là / Qui s'acquiert / Louanges et bonne réputation.

Plus suspect est / De tirer son inspiration / Du sein d'autrui.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Sæll est encore aujourd’hui une formule de bienvenue pour dire quelque chose comme Salut ! Cet adjectif signifie ‘heureux, béni’.

Le mot lof (bien qu’il fasse penser au mot anglais love) a deux sens principaux 1. ‘louange’, 2. ‘permission’.

Líknstafi se lit líkn-stafi líkn = ‘remède, soulagement, pardon’. Stafr a deux sens principaux 1. ‘un bâton ou une planche, 2. ‘lettres écrites, lettres magiques gravées, runes gravées’. Le mot composé líknstafr n’est pas signalé par Cleasby-Vigfusson, Bellows le traduit par ‘belles louanges’, Boyer par ‘bonne réputation’, Evans par ‘estime’. Je suppose que tous ces traducteurs ont compris un sens métaphorique de ‘bâton pour soulager’. Ce sens est évidemment possible mais, en restant plus près du sens habituel de ces mots, líkn-stafr peut aussi bien avoir le sens de ‘runes pour remèdes ou de soulagement’. Dans ce cas, le sens de lof peut être à la fois celui de ‘permission’ et de ‘louange’ : l’humain cité dans cette strophe peut être louangé pour sa connaissance des ‘runes remèdes’ ou bien il a acquis la ‘permission’ de les utiliser. Dronke commente ce mot assez longuement ce qui m’aidera à préciser son sens.

L’adjectif dæll signifie ‘gentil, familier, à l’aise’ et donc sa négation, ódæll signifie ‘méchant, étranger, mal à l’aise’. En conjonction avec la préposition við, il prendra plutôt de sens de ‘inconnu, imprévisible’.

Le verbe eiga signifie ‘posséder, avoir un devoir envers, être tenant de (= garder), être responsable de’. Il ne signifie certainement pas ‘trouver’ (Boyer et Bellows).

 

Commentaires sur le sens de la strophe

 

Relisez attentivement les deux traductions de Bellows et Boyer. Vous allez remarquer qu’il n’y a aucun lien logique entre les trois premiers vers et les trois derniers. Ou bien le scalde qui a écrit cela est un nul, ou bien il faut trouver un lien. Les traducteurs qui refusent totalement l’idée que la strophe puisse parler des runes ont visiblement été incapables de créer ce lien. Le Hávamál, comme son nom l’indique, est « La Parole du Haut, Óðinn  », et il est tout à fait normal que le dieu magicien parle de magie, même si c’est par allusion. Dans la strophe précédente, ces allusions étaient cachées dans des paroles semblant un peu bêtes, dans cette strophe, elle est révélée par des contre-sens qui apparaissent si la magie est absente. En effet, les deux mots líknstafr et eiga semblent saugrenus comme si le scalde n’avait pas bien su ce qu’il disait si bien que les traducteurs doivent faire preuve de trésors d’ingéniosité pour donner quand même un sens prosaïque à la strophe (par exemple, donner une sens très particulier à stafr).

L’humain dont on parle est ‘heureux’ et, dans ce cas, le sens ‘béni’ (il est béni des dieux) n’est pas absurde parce qu’il a connaissance des runes et qu’il a la permission de les utiliser. Il est un magicien et il est ‘donc’ habitué à soigner ses patients en sortant de son corps pour aller ‘voir avec ses yeux de l’âme’ comment il peut le soigner. Ce qu’il rencontre dans la poitrine du patient n’est généralement pas sympathique (je parle ici un peu de mon expérience personnelle) et c’est pourquoi le sens ‘non-familier’ me paraît bien faible, et le sens ‘malfaisant’ me paraît plus probable. Mais c’est bien ce qui explique qu’il soit ‘heureux’ d’avoir la permission d’utiliser les runes parce que, avec cette permission, vient la faculté de se protéger des choses malfaisantes qu’on trouve annars brjóstum í.

Vous voyez ainsi que, à l’opposé de ce qu’Evans affirme (voir ci-dessous), les deux moitiés sont parfaitement adaptées l’une à l’autre quand leur sens magique est pris en considération.

 

Commentaires d’Evans

 

8

Les deux moitiés ne s'adaptent pas bien ensemble, car … ‘éloge’ et ‘faveur, jugements amicaux’ - comme lof et líknstafi sont traduits d’habitude - sont précisément des choses qu'on a annars brjóstum í [dans sa poitrine]. … et donc le sens de ‘amour, affection, estime’ est mieux adapté ici que ‘éloge’ pour lof. líknstafir peut aussi être compris comme ‘mots (magiquement) calculés pour gagner l'aide d’une autre personne’', un sens qui ne se justifie que dans une seule autre occurrence, Sigrdr. 5: fullr er hann ljóða ok líknstafa, góðra galdra ok gamanrúna. D’autres éditeurs prennent líknstafir comme = líkn, avec -stafir comme une simple finale dérivative (ainsi SG, comparant bölstafir = böl, flærðarstafir = flærð Sigrdr. 30 et 32). [Là, on atteint le summum de la suppression du sens magique ! Le mot portant la magie devient une ‘finale dérivative’. ]

 

Commentaires de Dronke

 

 « líknstafi : ce mot n’est rencontré qu’ici et dans le Sigrdrífumál 5 :

 

Vieux Norrois

Biór færi ek þér,

brynþings apaldr,

magni blandinn

ok megintíri,

fullr er hann lióða

ok líknstafa,

góðra galdra

ok gamanrúna

Trad. Dronke

De la bière je t’apporte,

‘Arbre de la Bataille’,

mélangée de force,

et d’honneur suprême.

Elle est pleine de sortilèges

et de mots de soulagement,

de salutaires sorcelleries

et des secrets de plaisir. »

 [Voici une traduction mot à mot et commentée.

v1: Bière (le mot utilisé par les Ases pour parler de la ‘bière’) apporté-je à toi

v2: cotte-de-maille du Thing (kenning pour ‘guerre’) pommier

(‘pommier de la guerre’ = un kenning pour guerrier: il n’est pas négligeable que Sigurdhr soit comparé à un arbre fruitier. )

v3: de force mêlée

v4: et de essentiel-gloire,

v5: pleine est-elle de chants

v6: et de soulagement-lettres_gravés (= runes de soulagement)

v7: et de bons galdr (= cris/chants magiques)

v8: et de plaisir-runes (runes du plaisir. Notez que Dronke se refuse à traduire rún par ‘rune’ ou ‘lettres magiques’. Le sens ‘secret’ est possible mais un peu absurde ici dans la mesure où le poème complet est dédié à la façon dont Sigrdrífa enseigne les runes à Sigurdhr). Fin commentaire. ]

 

« Le sens líkn de varie entre ‘miséricorde’ et ‘indulgence’ … Líknstafir doit signifier ‘douceur générale’, ‘chaude sympathie’, ‘guérison’, ‘pardon’ comme líkn signifie [Comme si stafir n’était pas là. ]; stafir a pour premier sens ‘mots (puissants)’, et c’est devenu un suffixe poétique apportant un sens de pluralité au mot abstrait líkn; voir par exemple böl, bölstafir (infortune) dans Sigrdrífumál 30.

Dans Hávamál 8/3, líknstafir n’est pas dans un contexte magique ou religieux et sans doute prend le sens de ‘chaleureuse approbation publique’. »

 

[Vous voyez comment le sens magique de stafr a été éliminé par des considérations pseudo-contextuelles. L’argument de Dronke (et des autres universitaires) se réduit en fait à : « On trouve ce sens dans un contexte que je qualifie moi-même de non magique, donc ce mot n’a de sens magique que dans un contexte explicitement magique … et c’est moi qui définis un contexte magique». La mauvaise foi associée à cette définition est claire dans la traduction de Dronke : les ‘mots de soulagement’ traduisant líknstafa n’ont rien de magique et pourtant c’est ainsi qu’elle traduit dans le contexte explicitement magique de la strophe 5 du Sigrdrífumál.]

 

Commentaire sur l’argument de Dronke

 

Dans la strophe 30 du Sigrdrífumál que Dronke cite, Sigrdrífa a en effet cessé d’enseigner les runes à Sigurdhr, et son contexte peut être considéré comme non magique. Mais ce n’est pas du tout certain. En effet, le contexte de la strophe 30 est le suivant. Sigrdrífa met en garde Sigurdhr contre « les bagarres et la boisson » qui peuvent entraîner le mort de certains et des bölstöfum pour certains. Au moins, devrait-on parler de ‘mots d’infortune’, ce qui revient à traduire stafr par ‘mot’, ce qui est possible. Ceci évoque des malédictions. Rien ne nous empêche alors de voir ici des malédictions magiques, celles qui prétendent ou peuvent durer après la mort … et le texte cesse d’être trivial. La strophe enseignerait donc que les bagarres avinées, stupides, peuvent causer la mort des combattants et même les conduire à prononcer des malédictions adressées aux descendants de leur adversaire. Cette interprétation s’accorde parfaitement au contexte magique de l’ensemble du Sigrdrífumál.

Ce mot apparaît encore à la strophe 31 qui dit qu’il que si l’on a une dispute avec un individu qui est hugfullr (plein d’esprit) alors berjask er betra / en brenna sé / inni auðstöfum (se battre est meilleur / que de brûler soi-même / chez_soi avec (ou ‘par’, pour rendre le datif stöfum) ses richesses-stafir). Le sens prosaïque de ces vers est évident : quand on a affaire à un adversaire sérieux, mieux vaut le combattre que de se réfugier chez soi, où cet adversaire viendra mettre le feu à votre demeure et vous brûler avec vos ‘machins’ de richesse. Dans cette interprétation, stafir est bien ce qu’Evans nomme une « finale dérivative », un ‘machin’.

 

1.    Orchard voit dans auð un préfixe adverbial (c’est tout à fait possible) qui donne le sens de ‘facilement’ au mot auquel il est associé, mais le traduit, bizarrement, par ‘autres’ et il traduit stafir par ‘hommes’ (je suppose que le mot a pris ce sens en islandais moderne) : d’après lui le texte signifie qu’on peut être brûlé chez soi par d’autres hommes.

2.    Boyer traduit par « … que de brûler dans sa maison / l’homme riche de bien. » Je suppose donc que lui aussi voit en stafir un ‘homme’ au lieu d’un ‘machin’ et il reconnaît en auðr le substantif signifiant ‘richesse’. Cette traduction coupe en deux la strophe puisque la première moitié dit qu’il vaut mieux se battre et le deuxième dit qu’on brûle une personne riche. Qu’une strophe d’un poème de l’Edda soit incohérente me gêne énormément c’est pourquoi je rejette cette traduction, associée au fait que, comme pour Orchard, je ne pense pas que l’Edda traite les humains de ‘machins’.

3.     

Trouver ‘la’ bonne traduction de líknstafr est une tâche impossible. En effet, il existe des mots composés commençant par auð- où les deux des sens de auðr sont utilisés. En plus du sens ‘facilement, clairement’ associé au préfixe qui est le plus courant, auðr peut signifier ‘richesse’ et de nombreux mots par exemple, auðmaðr désignent un homme riche (maðr = homme). De plus, auðr peut signifier ‘destinée’ ou encore ‘vide, désert’ qui ne donnent pas normalement de mot composé mais, par exemple, l’expression auð borð désigne un bateau sans équipage ni guerriers à bord. Ainsi, en combinant les 3 sens de stafr, bâtons, paroles ou runes avec les 5 de auð, facile, clair(e), riche, vide ou fatal(e) nous voyons que trop de sens sont possibles pour avoir une certitude. Alors pourquoi pas un sens magique ? Pour ceci, je conserve simplement ma traduction prosaïque ci-dessus mais au lieu de me contenter de richesses prosaïques pour traduire richesses-stafir, je vois ici des richesses prosaïques et spirituelles qui seront brûlées en même temps que vous. Ainsi, la magie ne vous protègera pas quand vous vous opposez à une personne hugfullr. La magie ne vous protègera pas, elle ‘brûlera’ avec vous … ce qui me semble le sens caché dans cette strophe.

 

 

** Hávamál 9. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot et comparaison avec la s. 8

 

Rappel : Hávamál 8. En gras, ce qui est très semblable, en italique ce qui diffère ou s’oppose.

 

Celui-ci est heureux                                         Celui-ci est heureux

qui lui-même possède                                      qui obtient

louange et sagesse, tant qu’il vit                     louange et bâton gravé de runes de soulagement;

car une mauvaise façon de vivre                     C’est malfaisant ce que,

souvent l’humain « s’élève » à accepter          il l’humain possèdera

hors des poitrines des autres.                          dans les poitrines des autres.

 

 

Explication en prose

 

Il est heureux, celui qui toute sa vie possède louange (ou permission), (parce qu’il est) un sage ; ce que l’on peut accepter venant du cœur des autres est au mieux un mauvais conseil, au pire une mauvaise façon de vivre.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

 

Sá er sæll                            Celui-ci est heureux

er sjálfr of á                        qui lui-même (ou elle-même) possède

lof ok vit, meðan lifir;          louange (et permission) et sagesse, pendant-le-temps qu’il vit;

því at ill ráð                        car au mauvais conseil [ou façon de vivre]

hefr maðr oft þegit s’élève à l’humain souvent accepté [souvent l’humain s’élève à (l’état                                                 d’être) accepté]

annars brjóstum ór.            de l’autre hors des poitrines.

 

 

Traduction de Bellows

 

9. Heureux l’homme | qui, tant qu’il vit, a

Sagesse et louanges aussi,

Car de mauvais conseils | souvent un homme

En reçoit, venant du cœur d’un autre.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Avec la strophe 8, nous avons déjà rappelé que le mot lof a deux sens principaux : ‘louange’ et ‘permission’. Le lecteur qui connait sa langue ne peut pas manquer de voir les deux sens l’un à côté de l’autre et la poésie scaldique montre bien que les gens de l’époque étaient parfaitement conscients de ces doubles sens.

 

Le nom vit signifie ‘conscience, connaissance, compréhension’ et aussi, dans certains contextes ‘l’endroit où quelque chose est conservé, une cassette’. Le verbe associé, vita, exprime toutes les ‘actions’ de la conscience : être conscient, comprendre, savoir, signifier et, suivi de á (vita á), prévoir (par exemple, le temps qu’il va faire).

Ceux qui veulent devenir des ‘érules’ pourraient aussi bien dire qu’ils désirent devenir des vitki, un mot sans doute à l’origine de l’Anglais witch, et qui signifie donc ‘homme de conscience et de connaissance’ mais qui n’est utilisé que pour désigner un sorcier.

 

Le nom ráð signifie dans un sens abstrait ‘conseil, bon conseil, planification, prévision, consentement’, et dans un sens concret, ‘conduite des affaires (management), conditions de vie, mariage’. Vous voyez que ce conseil peut être illr ou íllr (mauvais) comme ici, mais il peut être aussi góðr (bon). Les traducteurs classiques tiennent au sens ‘conseil’ mais c’est comme pour lof, les deux acceptations cohabitent et j’ai essayé de vous le faire sentir dans l’«explication en prose».

 

Le verbe hefja (ici sous la forme hefr, il lève) signifie ‘lever (un poids, les mains, la tête, les yeux, etc. )’ et, au figuré, ‘exalter’. Donc l’humain ‘s’élève’ ou ‘s’exalte’ à accepter le mauvais conseil qui lui vient des ‘poitrines des autres’. Pour moi, il y a là une litote inversée, où on dit le bien pour signifier le mal, c'est-à-dire qu’il faut lire ‘s’abaisse à’ ou bien ‘subit’.

 

Le verbe þiggja (ici sous la forme de participe passé neutre þegit) signifie ‘recevoir, accepter, obtenir, recevoir l’hospitalité’. Les formes irrégulières des verbes peuvent le faire confondre avec un autre. Dans la strophe 7, nous avions vu la forme þegir, venant du verbe þegja, et qui signifie ‘il garde le silence’.

 

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

La compréhension classique de cette strophe dit que celui qui possède sa satisfaction et sa sagesse de par lui-même est heureux, parce que les autres peuvent vous donner de mauvais conseils. Cette interprétation basique n’est pas fausse mais insatisfaisante.

Je préfère comparer le sens des strophes 8 et 9 et les comprendre l'une par rapport à l'autre : toutes deux conseillent de se méfier des autres mais 8 attribue le danger venant d'autrui à leurs maladies physiques alors que 9 les attribue à leur agressivité morale.

Vous avez vu que je comprends 8 comme : « Guérir par magie est dangereux. Si tu as la permission d’utiliser les runes, prends garde à ce que tu trouveras dans les autres (‘dans les poitrines’) quand tu acceptes de les soulager. » Les malades sont dangereux mais ce n'est pas volontairement qu'ils vous agressent et c'est au magicien de se protéger.

En comparant avec 9, on lit une autre mise en garde : « Tu peux avoir l’estime de chacun et la sagesse (des qualités non magiques) mais elles ne sont pas aisées à conserver car sous l’action (‘sortant des poitrines’) des autres la sérénité nécessaire à cet état va s’effriter ».

Tout ceci se résume en disant que le magicien est responsable de ce qui peut lui arriver de mal (s. 8) mais que le non magicien est incapable de se défendre de l'agressivité d’autrui aussi sage et respecté soit-il (s. 9).

 

 

** Hávamál 10. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Un fardeau meilleur,

L’humain ne peut porter sur un chemin rocheux

que celui de beaucoup de bon sens ;

Comme meilleures richesse,

on le (le bon sens) pense (quand on se trouve) dans un endroit inconnu ;

ainsi (en) est-il de la misère.

 

Explication en prose

 

Notre vie se déroule comme une longue et dure marche faite sur un terrain difficile. Plutôt que de vous encombrer de maints fardeaux inutiles, emportez avec vous (= donnez le plus d’importance à), sans lésiner sur la difficulté que cela représente, votre bon sens naturel. C’est ce qui vous sera le plus utile quand vous rencontrerez des problèmes inattendus. Le problème le plus inattendu de tous, c’est celui de tomber dans la ‘misère’ matérielle et morale.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

10.

Byrði betri                                      Un fardeau meilleur

berr-at maðr brautu at                   ne porte l’humain sur un chemin rocheux (escarpé)

en sé mannvit mikit;                        mais soit beaucoup de bon sens;

auði betra                                       de richesses meilleures

þykkir þat í ókunnum stað;             on pense cela dans une inconnue place;

slíkt er válaðs vera.                         ainsi qui de la misère être.

 

 

Traduction de Bellows

 

10. Un meilleur fardeau | aucun homme ne peut porter

Pour voyager au loin que la sagesse ;

Ceci est meilleur que la richesse | sur des voies inconnues,

Et dans le malheur cela donne un refuge.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le sens propre de braut est ‘un chemin qui passe sur des rochers’. Ceux qui se sont baladés en montagne connaissent bien ces endroits où le chemin disparaît pour être remplacé par des rochers plus ou moins plats, en général dominants et dominés par une falaise. Par temps de brouillard c’est évidemment très dangereux et c’est en effet un « ókunnr staðr », un endroit inconnu.

Le mot composé mannvit est parfois opposé au mot bókvit qui signifie ‘érudition’. Ceci explique pourquoi on peut le qualifier de bon sens inné – par opposition au bon sens livresque.

Quant au dernier vers, « celui qui est de la misère » est en général compris comme ‘personne dépourvu de richesses matérielles’ alors que c’est clairement une allusion aux « richesses » dont parle le 4ème vers, celles dont la plus grande est le bon sens : en somme, le dernier vers signifie : « ainsi en va-t-il de celui qui est en une grande difficulté qu’il n’a jamais connue auparavant. » Une autre interprétation peut aussi exister : vera peut aussi signifier ‘abri’. válaðs vera serait alors ‘le refuge de la misère’ ce qui n’a pas grand sens ici.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Et justement, le sens de la strophe est bien que, pour se sortir de graves problèmes, on a plus besoin de ‘bon sens maternel’ que de richesses matérielles. De plus, le ‘bon sens acquis’ ne nous tirera pas des difficultés inattendues que nous rencontrons.

Notez aussi que le poète parle des richesses matérielles aussi bien que de l’intelligence naturelle comme d’un fardeau à porter au long de notre vie !

Ceux qui ont fait du chamanisme avec moi savent que nous chantons un chant à partir de paroles sibériennes qui dit : « la vie, les humains la portent et la supportent » (Note 1) Il y a ici une concordance avec le point de vue sibérien d’une vie lourde à porter qui est un thème récurrent des religions nées sous des climats peu cléments. Ceux-ci savent aussi que je m’oppose fermement à la façon de parler de Mircea Eliade quand il parle du chamanisme comme d’une « technique de l’extase ». Je parle plutôt du « voyage chamanique » comme d’un ‘chemin escarpé’. Comme le dit cette strophe, si on la comprend comme une description de certaines attitudes chamaniques, le voyage chamanique suit un chemin qui vous conduit systématiquement vers des visions chaotiques, totalement imprévues, et l’apprenti chaman a besoin de tout son « bon sens inné » pour savoir comment réagir à ces visions. Il ne doit ni les polir par son imagination, ni les obtenir quand il est ‘hors de lui-même’ après avoir pris des drogues.

 

(Note 1) : Dans Studies in Siberian Shamanism, H. N. Michael (eds. ) Univ. Toronto Press (1972). Article de V. N. Chernetsov « Concepts of the soul among the Ob Ugrians », pp. 3-45. Le poème est donné p. 27. Ce poème est décrit comme faisant partie du conte de la création du monde : derrière la maison du Maître du Monde d’en Haut et de la Grande Mère se trouve un bouleau aux feuilles d’or. Sur ce bouleau aux feuilles d’or sont posés sept coucous aux plumes d’or et « Partout sur la terre, les vivants / Les humains, grâce à leurs pouvoirs (leurs = au bouleau et aux coucous) / Jusqu’à ce jour supportent la vie. »

 

Commentaires d’Evans

10-11

[Evans tient absolument à comprendre at de brautu at comme ‘tout au bout’, au lieu du sens habituel de ‘sur’ que je trouve sans problème. Le bon sens est aussi utile ‘sur’ le chemin escarpé que ‘tout au bout’ de ce chemin. ]