Hávamál 85-89

 

« Un homme averti en vaut deux : Les dangers sans avantages »

 

Les trois premières de ces cinq strophes ont une forme de liste, un rythme poétique parlé, nommant les divers dangers à éviter, elles donnent des conseils de méfiance systématique vis-à-vis d’un grand nombre de personnes et de phénomènes. Les strophes 85-89 concernent l’ensemble de la société, excepté les femmes que l’on aime … celles-ci seront l’objet de 90-95.

 

***Hávamál 85***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

[Ne donnez pas toute votre confiance]

À arc volant en éclats,

à flamme brûlante,

à loup béant,

à corneille croassante,

à verrat couinant,

à arbre sans racine,

à vague qui grandit,

à bouilloire qui bout, …

 

Explication en prose

 

[Ne faites pas entièrement confiance à tout ceci : ] un arc qui peut se briser, une flamme si chaude qu’elle vous brûle, un loup à la bouche béante, une corneille qui croasse (ou qui chante ou qui crie une formule magique), un pourceau ou un sanglier qui couine, un arbre sans racine, une vague qui grandit (ou une mer qui qui devient grosse), une bouilloire dont l’eau bout, …

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

85. [Ne donnez pas toute votre confiance]

Brestanda boga,     À volant en éclats arc,

brennanda loga,     à brûlante flamme,

gínanda ulfi,           à béant loup,

galandi kráku,        à croassante corneille,

rýtanda svíni,          à couinant verrat,

rótlausum viði,        à racine-sans arbre,

vaxanda vági,         à croissante vague,

vellanda katli,         à bouillante bouilloire,

 

Traduction de Bellows

 

85. En un arc cassant | ou une flamme brûlante,

Un loup affamé | ou un corbeau croassant,

En un sanglier grognant, | un arbre aux racines brisées,

En des mers agitées de vagues | ou une bouilloire bouillonnante,

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

galandi (verbe gala) : croasser, chanter, hurler (voir la s. 29). Il est certain qu’il signifie aussi ‘prononcer des paroles magiques’. Ce dernier sens peut sembler farfelu ici mais les deux seules possibilités vraisemblables qu’il y ait de se méfier d’une corneille qui croasse sont les suivantes. Premièrement, une allusion à un champ de bataille où les corneilles comme les corbeaux mangent les cadavres et on verrait alors en eux des oiseaux qui annoncent le malheur, comme certains le croient encore de nos jours. Deuxièmement, voir en elles des cousines des corbeaux d’Óðinn qui viennent vous observer, et on sait qu’il faut toujours se méfier un peu d’Óðinn. Dans ce deuxième cas, qu’elles chantent ou non des chants magiques, elles ne sont plus des ‘corneilles ordinaires’ car elles sont associés à la magie d’Óðinn.

vaxanda, (verbe vaxa) : croître, vági vaxanda donne ‘vague ou mer croissante’.

vellanda katli. Il est remarquable que le poème runique islandais relatif à la rune Laukaz, nommée Lögr (eau, lac, fleuve) en Vieux Norrois, dise « lögr er vellanda vatn ok víðr ketill … (lögr est une bouillante eau et une grande bouilloire …) » si bien que vellanda ketill est encore une définition de la rune Lögr dont Óðinn nous dit ici qu’il ne faut pas lui faire entièrement confiance.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Nous venons de voir que les vers 4 et 8 peuvent faire allusion à des phénomènes très loin du sens banal de ces mots, ce qu’Evans confirme ci-dessous.

Le loup à la gueule béante est évidemment à craindre amis il évoque non moins évidemment Fenrir et nous sommes bien certain que Týr ne lui faisait pas entièrement confiance.

Le sens banal de l’expression « arbre sans racine » n’a strictement aucun lien avec quelque chose à quoi il faudrait ou non faire confiance. Encore une fois, ou bien on admet que le Hávamál peut contenir des absurdités, ou bien ce vers réfère à une information qui a été perdue. L’arbre dont on ignore d’où viennent les racines (voir s. 138), c’est évidemment aussi Yggdrasill, l’arbre-monde. Pourquoi Óðinn recommande de ne pas lui faire entièrement confiance ? Il s’agit sans doute là d’une allusion à un mythe oublié.

La nature du mythe associé à la rune Lögr est suggérée par le poème runique : (lögr) er, er fællr ór fjalle (lögr est ce qui tombe des falaises), c’est-à-dire une cascade. En plus du danger inhérent au cascades naturelles, on sait que Loki a tué Ótr qui était dans une cascade sous forme d’une loutre et que maintes aventures découlèrent de cet épisode calamiteux. Loki aurait mieux fait de se méfier de cette cascade.

J’avoue n’avoir aucune idée du sens non banal des quatre vers dont je n’ai pas parlé.

 

Commentaires d’Evans

 

85

4 galandi kráku – pour la croyance que les corneilles possédaient un don de prophétie, voyez l’histoire de Óláfr kyrri et la corneille dans Morkinskinna (Finnur Jónsson…).

 

 

***Hávamál 86***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

[Ne donnez pas toute votre confiance]

À flèche volante,

à vague déferlante,

à glace (âgée) d’une nuit,

à serpent lové,

à parole de mariée au lit,

ou à épée brisée,

à jeu de (avec) l’ours,

ou au bébé d’un roi, …

 

Explication en prose

 

[Ne faites pas entièrement confiance à tout ceci : ] une flèche qui vole, une vague qui déferle, la glace formée la nuit précédente, serpent lové, parole d’oreiller d’une jeune mariée ou une épée brisée, à l’ours avec qui vous jouez, ou l’enfant d’un roi …

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

86. [Ne faites pas entièrement confiance : ]

Fljúganda fleini,                 À volante flèche,

fallandi báru,                      à déferlante vague,

ísi einnættum,                     à glace d’une nuit,

ormi hringlegnum, à serpent lové,

brúðar beðmálum               à de la mariée lit-parole,

eða brotnu sverði,              ou à brisée épée,

bjarnar leiki                        à de l’ours le jeu,

eða barni konungs,             ou au bébé d’un roi,

 

Traduction de Bellows

 

86. En une flèche volante | ou des eaux tombantes,

En la glace nouvelle | ou les replis du serpent,

En la parole au lit de la fiancée | ou une épée cassée,

En les jeux des ours | ou dans les fils des rois,

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Dans la strophe précédente, vágr désigne aussi bien la mer que ‘une vague. Ici, báru est une vague et fallandi báru désigne une déferlante. Il est aussi possible que ce soit l’écume qui se forme sur la vague quand elle passe sur un haut-fond. Si on est en train de naviguer près des côtes les hauts-fonds sont évidemment à éviter, et si on accoste, les déferlantes peuvent reverser le navire.

Le mot ormr, qui prend le sens de ‘ver’ (Anglais : worm, Allemand, Wurm) dans d’autres langues germaniques a exclusivement le sens de ‘serpent’ ou de ‘dragon’ en Vieux Norrois. Un serpent lové a l’air d’être en paix mais il peut se détendre comme un ressort s’il se sent en danger.

Le mot brotna ne signifie pas ‘fêlé’ comme on aurait pu s’y attendre mais ‘brisé’. L’épée brisée ne va pas vous trahir de façon inattendue comme pourrait le faire une épée dont vous ignorez la faiblesse.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les deux couples reliés par un ‘ou’ dans les vers 6-7 et 8-9 peuvent paraître surprenants puisqu’ils créent un lien entre une jeune mariée et une épée, puis entre un ours et un bébé.

Que la jeune mariée soit sincère ou non, elle peut soit faire des promesses irréalisables, soit dissimuler son passé. Elle est aussi peu fiable qu’une épée brisée.

Le bébé d’un roi est comme un ours joueur, il a l’air inoffensif mais la moindre saute de son humeur peut vous coûter la vie.

 

Commentaires d’Evans

 

86

2 fallandi báru ‘une vague déferlante’, peut-être … avec une référence spécifique à une vague heurtant un brisant (ce qui explique pourquoi c’est si dangereux), cf. ‘usage de fall pour ces récifs, ou l’eau se brisant sur eux (Fritzner … et encore dans des dialectes modernes norvégiens).

 

 

***Hávamál 87***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

[Ne faites pas entièrement confiance à : ]

Veau malade,

esclave ayant son libre-arbitre,

paroles dites avec douceur d’une völva (une sorcière ou une voyante)

cadavre nouvellement tombé.

[ciel serein,

seigneur riant (sans doute avec hypocrisie),

chien aboyant,

et putain triste. ]

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

87. [Ne faites pas entièrement confiance : ]

sjúkum kalfi,                       à malade veau,

sjalfráða þræli,                   à indépendant esclave,

völu vilmæli,                       à de la völva amicales paroles

val nýfelldum,                     au cadavre nouveau-tombé.

[Dans Rask et Möbius mais pas dans Bugge ni Finnur Jónsson]

[heiðríkum himni                [à serein ciel,

hlæjanda herra,                  à riant (+ ou – hypocritement) seigneur,

hunda gelti                          à chien qui aboie,

ok harmi skœkju]                et à triste putain. ]

 

Traduction de Bellows

 

87. En un veau qui est malade | ou un thrall têtu,

Une sorcière flatteuse | ou un ennemi nouvellement abattu.

 

[Ni Bellows ni Dronke, ni Orchard ne traduisent les quatre derniers vers. ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

sjalfráð = sjalf-ráði = soi_même-conseilleur = d’esprit indépendant, ayant son libre arbitre.

vilmæli = vil-mæli = bonne_volonté-intonation = parole amicale.

gelti (verbe gelta) : crier pour un humain, aboyer pour un chien (Voyez le commentaire sur gala, s. 29). Comparez avec la corneille croassante (verbe gala) et le sanglier couinant de la s. 85.

 

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Un veau malade peut nous paraître bien anodin par rapport aux trois personnages qui le suivent, un esclave, une völva et un cadavre. En fait, dans une civilisation d’éleveurs, conserver un animal malade est toujours une grave erreur. Il ne faut jamais avoir espoir qu’il va guérir et être persuadé qu’il va contaminer le reste du troupeau. Il faut aussi remarquer que la strophe 88 va nous dire qu’il ne faut pas faire trop tôt confiance à son fils. Il n’est donc pas impossible que le ‘jeune veau’ désigne ici à la fois un ‘une jeune bête du troupeau’ et le ‘jeune enfant de la famille’, ce qui le remet à égalité avec les trois autres personnages évoqués dans les quatre premiers vers. D’où la digression ci-dessous.

Pourquoi ne pas avoir confiance dans les « douces paroles’ d’une völva » ? Bien évidemment, notre civilisation qui traite systématiquement les clairvoyants de charlatans va comprendre immédiatement que « la völva nous raconte des salades ». À l’époque païenne les völur, les devineresses, étaient très respectées ou très craintes, elles avaient donc un pouvoir important (au moins, un pouvoir social) et pouvaient parler sur le ton qui leur plaisait. Une voix ou un ton doux indiquait donc sa propre gêne ou peur à dire sa vision. En d’autres mots : « plus la völva parle d’une voix douce, plus sa vision est terrifiante. »

Ne pas faire confiance à un « cadavre nouvellement tombé » relève de la prudence élémentaire car un dernier sursaut, qui va vous coûter la vie, est toujours possible.

Enfin, vous remarquerez que les quatre derniers vers qui sont rejetés par le monde académique semblent en effet faire appel à des ressorts plus superficiels et moins complexes que l’ensemble des sujets traités dans les strophes 84-89. Leur intérêt tient essentiellement à leur humour qui fait contrepoids au sérieux des quatre premiers vers de 87.

 

Digression sur le sujet parallèle de l’acharnement médical sur les prématurés

 

L’allusion à un veau, un animal jeune, évoque aussi la coutume germanique ‘barbare’ d’exposer les enfants mal formés, c’est-à-dire de les laisser mourir dans la nature. La question de savoir où est la vraie barbarie est loin d’être triviale. Il y a encore peu de temps, je n’aurais pas hésité une seconde à condamner la coutume germanique d’exposer les enfants malformés. Il se trouve que j’ai une amie infirmière spécialisée dans le traitement des bébés prématurés et j’ai toujours admiré son rôle de sauveuse d’enfants, associé à sa sensibilité extrême aux malheurs d’autrui. Il y a quelques temps, elle m’a dit avoir abandonné ce travail, justement à cause de sa sensibilité, pour passer aux ‘enfants malades’ en général. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a dit qu’elle ne pouvait plus supporter de travailler « à créer des handicapés ».

Alors, où est la barbarie ? L’exposition des nouveaux nés malformés ou bien l’acharnement médical à faire vivre des enfants qui ne seront jamais vraiment à leur place dans notre société ? Je n’ai aucune idée de la solution idéale, et je ne sais même pas s’il y en existe une. Il est bien possible qu’une approche non pas fondée sur une compassion aveugle pour l’enfant et ses parents, mais sur un respect absolu des droits des parents et de l’enfant permettrait de faire moins d’erreurs.

Le Hávamál nous conseille de ne pas trop croire en la compassion et à donner plus d’importance au respect.

 

 

***Hávamál 88***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

À un champ (ou une récolte) tôt-semé(e)

aucun humain ne fait confiance

ni trop tôt à son fils,

- le climat parle pour la récolte (ou le champ)

mais l’intelligence pour le fils;

ces deux-là sont porteurs de danger.

 

Explication en prose

 

Personne ne fait confiance à un champ trop tôt semé ni a trop tôt à son fils. Le beau ou mauvais temps nous dit quelle sera la récolte et l’intelligence nous dit quel sera le fils. Ces deux-là sont porteurs de danger.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

88.

akri ársánum                      À champ (ou récolte) tôt-semé(e)

trúi engi maðr                     fait confiance aucun humain

né til snemma syni,             ni trop tôt au fils

- veðr ræðr akri                  - le climat parle pour la récolte (ou le champ)

en vit syni;                          mais l’intelligence pour le fils;

hætt er þeira hvárt.             danger est ces deux.

 

Traduction de Bellows

 

89. [Bellows inverse l’ordre de 88 et 89. ]

N’ai pas trop d’espoir | en une moisson précoce,

Ne fait pas trop tôt confiance à ton fils;

Les champs ont besoin de beau temps, | le fils a besoin de sagesse,

Et souvent les deux en sont dépourvus.

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe ársá = ár-sá ár est un adverbe signifiant ‘tôt’. Son participe passé est ársáinn = tôt semé. La traduction de Bellows, « moisson précoce », utilise le nom ár signifiant ‘année, abondance’.

L’adverbe snemma, lui aussi, signifie ‘tôt’.

Le verbe ræða signifie seulement ‘parler’ et non pas ‘avoir besoin de’ (Bellow), ni ‘décider’ (Boyer). Dronke et Orchard respectent le sens de ce verbe. Il est ici suivi du datif (akri et syni) ce qui peut se traduire pas ‘parler pour’ qui évoque ‘révéler’ plutôt que ‘décider’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe semble très claire. Il faut se demander quand même si ce sont la récolte et le fils qui sont dangereux, ou bien si ce sont le climat et l’intelligence. En ne traduisant pas ræða par son sens normal, Bellows et Boyer suppriment cette intéressante ambiguïté qu’on retrouve chez Dronke et Orchard.

À mon sens, Óðinn nous donne ici deux exemples concrets, la récolte et le fils, et nous met évidemment en garde contre une confiance aveugle en eux. Il nous met surtout en garde contre ce qui révèle leur vraie valeur, le beau temps et l’intelligence. Il ne faut pas croire aveuglément en la venue d’un temps favorable aux récoltes, ni en l’intelligence de son enfant avant d’avoir de les avoir observés.

 

 

***Hávamál 89***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Au tueur de son frère,

même si on le rencontre au loin,

à une maison à demi brûlée,

au cheval trop hâtif –

l’étalon est alors inutilisable

s’il a une jambe cassée -

il n’arrive pas qu’un humain (soit) aussi indifférent

qu’il fasse confiance à tout ceci.

 

Explication en prose

 

On ne rencontre aucune personne si indifférente à tout qu’elle fasse confiance à

- celui qui a tué ton frère (le frère de la ‘personne’) même si on se trouve dans un pays où la vendetta ne peut pas être poursuivie,

- une maison à demi brûlée dans laquelle des ennemis peuvent encore être vivants,

- un cheval trop nerveux qui risque de se briser la jambe.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

89.

Bróðurbana sínum,            Au frère-tueur du sien,

þótt á brautu mæti,             même si au loin rencontré,

húsi hálfbrunnu,                 à la maison à demi brûlée,

hesti alskjótum,                   au cheval tout-hâtif, [cheval trop nerveux, rapide]

- þá er jór ónýtr,                 - alors est l’étalon non-utilisable,

ef einn fótr brotnar -,          si un ‘pied’ (une jambe) (est) brisée -,

verði-t maðr svá trygg        il arrive-non l’humain ainsi indifférent

at þessu trúi öllu.                à ceci il fasse confiance en tout.

 

Traduction de Bellows et Boyer

 

88. En un meurtrier de son frère, | si tu le rencontres à l’étranger,

En une maison à demi brûlée, | en un cheval pleinement rapide --

Une jambe est blessée | et le cheval est inutile --

Personne n’a jamais eu tant de foi | que de croire en eux tous.

 

89. Le meurtrier de son frère, / Si on le rencontre sur la route, / La maison mal brûlée, / Le cheval véloce / Un étalon est inutile / S'il se casse une patte -, / Qu'on ne soit pas assuré / Au point de leur faire confiance à tous.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif tryggr que nous avons déjà rencontré dans 67 avec le sens de ‘fidèle, loyal’ a aussi le sens de ‘indifférent’ qui s’accorde mieux au contexte de ce vers. Notez qu’Evans suggère le sens de ‘confiant’.

L’expression at öllu þessu utilise de façon non ambigüe le datif singulier neutre pour désigner ‘ce en quoi’ (et non pas ‘ceux en qui’) on ne doit pas faire confiance. C’est bien pourquoi on peut comprendre que le dernier vers soit implicite au début des strophes 85-87.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens de la strophe est très clair, sauf peut-être l’allusion à une maison demi-brûlée. Au cours d’une bataille quand les ennemis s’étaient retranchés dans une maison, on faisait brûler cette maison afin de les en déloger. Les résidents d’une maison à demi brûlée sont, tout comme un « cadavre récemment abattu », susceptibles d’avoir un dernier sursaut d’énergie qui peut vous être fatal.

Notez que Bellows et Boyer ne lisent pas le datif singulier et traduisent at öllu þessu par ‘à tous’, c’est-à-dire ‘à tout le monde’. Ceci peut évoquer une foule d’individus à qui il ne faut pas faire confiance au lieu d’évoquer que l’on peut faire partiellement confiance à tous, à condition de se méfier quand même. Leur interprétation est une simplification non justifiée.

 

Commentaires d’Evans

89

7 tryggr dans le sens ‘confiant’ est très peu souvent rencontré en Vieux Norrois, mais se trouve aussi dans Sonatorrek 22 … et dans les composés auðtryggr (crédule) et tortryggr (incrédule); aussi en Islandais moderne dans la phrase vera tryggur um sig ‘se croire en sécurité’. C’est le sens moderne normal en Norvégien and Suédois trygg, Danois tryg.