Hávamál 96-102 

 

« Pour l’amour de la fille de Billingr »

 

 

***Hávamál 96***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

C’est de tout cela que j’ai fait l’expérience

alors que j’étais assis dans les joncs (ou parmi les pierres)

et que j’attendais mon amour;

chair et cœur

la sage jeune fille était pour moi;

cependant je ne l’ai pas obtenue, bien au contraire.

 

Explication en prose

 

J’ai fait l’expérience (de ce qui est dit dans les strophes précédentes) pendant que j’étais assis dans un lieu sauvage, tas de pierres ou touffes de joncs et que j’attendais de rencontrer mon amour. Cette sage jeune fille était pour moi ma chair et mon cœur. Pourtant, je n’ai pas réussi à l’obtenir, au contraire elle a réussi à me jouer.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

96.

Þat ek þá reynda                            Cela je alors je fais l’expérience

er ek í reyri sat                                alors que je dans le jonc [ou le tas de pierres] étais assis

ok vættak míns munar;                   et j’espère de amour mien;

hold ok hjarta                                 chair et cœur

var mér in horska mær;                  était pour moi la sage jeune fille;

þeygi ek hana at heldr hefik.            bien que je elle au contraire j’obtienne.

 

Traduction de Bellows

 

96. This found I myself, | when I sat in the reeds,

And long my love awaited;

As my life the maiden | wise I loved,

Yet her I never had.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’expression í reyri signifie dans ou parmi le reyrr, et le mot reyrr signifie soit un jonc (sens répandu), soit un cairn ou un tas de pierres (sens rarement utilisé). Tous les traducteurs voient Óðinn parmi des joncs ce qui, en pratique, suppose qu’il soit dans une barque ou bien en train de nager ou encore couché dans la vase. La barque serait la plus vraisemblable mais cela ne paraît pas très typique d’ Óðinn. Par contre, ce grand voyageur peut très bien faire une halte au passage d’un col, par exemple, et s’asseoir au milieu des rochers pour se reposer. Il existe encore de nos jours en Islande des routes suffisamment peu fréquentées pour que l’usage soit, pour chaque voyageur, de construire un petit cairn auprès d’un endroit remarquable de la route.

Le verbe vætta (ou vænta) signifie ‘espérer, être dans l’attente de’. La forme vættak, utilisée ici, est une contraction de vætta ek (j’attends). C’est par assimilation avec le prétérit de sat dans le deuxième vers que l’on met reynda et vætta au passé.

Le nom munr, d’après C-V. , prend soit le sens de ‘esprit, délice, amour’, soit le sens de ‘moment où tout se décide’. Les deux peuvent faire munar au génitif et donc le texte ne donne pas de moyen grammatical de les distinguer.

Le verbe hafa signifie ‘avoir, obtenir’ et hefik signifie ‘j’obtiens’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le ‘cela’ du premier vers fait référence aux strophes précédentes qui décrivent la difficulté des relations amoureuses. Les strophes précédentes nous ont déjà montré qu’Óðinn accorde une extrême importance à la beauté féminine et il a admis volontiers qu’il lui était possible de perdre la tête par amour. Quand un dieu a des aventures avec une mortelle, nous avons l’habitude, comme dans les légendes grecques, de le voir utiliser ses pouvoirs pour arriver à ‘ses fins’ qui consistent essentiellement à avoir une relation sexuelle avec cette humaine. Ici, nous voyons un dieu anxieux comme un jeune homme à sa première aventure qui nous avoue sa passion. L’interprétation de Nordal, donnée ci-dessous dans le commentaire d’Evans illustre ce parti-pris d’une personne formée à la culture grecque. Rappelons que le sens propre de munr est ‘esprit’ si bien qu’on peut, en forçant dans le sens opposé à Nordal, comprendre qu’Óðinn était dans l’attente d’une âme - celle de sa bien-aimée, et non pas la ‘satisfaction de son désir’. Dans la mesure où le vers 4 parle de « chair et cœur », il est raisonnable de penser qu’Óðinn aimait le corps et l’âme de celle qu’il attendait.

 

Commentaires d’Evans

 

96

L’histoire racontée dans 96-102 n’est pas connue par ailleurs, et le nom Billingr est rencontré deux fois ailleurs pour nommer un nain. La strophe 90 montre que le ek de l’histoire est Óðin....

La plupart des éditeurs interprètent 96 comme la description d’un rendez-vous amoureux auquel la fille ne s’est pas rendue. Ceci implique que munr signifie ‘personne bien-aimée’; voir pour cela le kenning munr Foglhildar pour Jörmunrekkr dans Ragnarsdrápa 6 … et peut-être muni grata dans Baldrs Draumar 12... Nordal, cependant, suggère que l’attente dans les joncs se place après les événements décrits dans 97-8, et il comprend munr comme ‘satisfaction de mon désir’.

 

Commentaires d’Evans

 

96

L’histoire racontée dans 96-102 n’est pas connue par ailleurs, et le nom Billingr est rencontré deux fois ailleurs pour nommer un nain. La strophe 90 montre que le ek de l’histoire est Óðin....

La plupart des éditeurs interprètent 96 comme la description d’un rendez-vous amoureux auquel la fille ne s’est pas rendue. Ceci implique que munr signifie ‘personne bien-aimée’; voir pour cela le kenning munr Foglhildar pour Jörmunrekkr dans Ragnarsdrápa 6 … et peut-être muni grata dans Baldrs Draumar 12... Nordal, cependant, suggère que l’attente dans les joncs se place après les événements décrits dans 97-8, et il comprend munr comme ‘satisfaction de mon désir’.

 

 

***Hávamál 97***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

La jeune fille de Billingr,

je trouvais sur un lit

elle dormait, lumineuse comme un soleil;

du délice et de la chance d’un jarl

nulle pensée en moi

autre que de vivre à côté ce corps.

 

 

Explication en prose

 

J’ai trouvé la fille de Billingr, allongée sur une couche, où elle dormait, lumineuse comme un soleil. Nulle pensée du délice et de la chance ou du confort d’un jarl (sorte de ‘noble’ scandinave) ne m’habitait, autre que de vivre à côté d’un pareil corps.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

97.

Billings mey                        De Billingr la jeune fille

ek fann beðjum á                je trouvais lits sur

sólhvíta sofa;                      soleil-blanche dormir;

jarls ynði                             d’un jarl les délices (et la chance)

þótti mér ekki vera les pensées à moi non être

nema við þat lík at lifa.       excepté à côté de ce corps de vivre.

 

Traduction de Bellows

 

97. La fille de Billing | je trouvais sur son lit,

Dans le sommeil brillante comme le soleil;

La demeure d’un comte | apparaissait vide

Sans cette forme si belle.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

mær signifie une jeune fille et fait mey à l’accusatif, comme ici. Quand on veut souligner son attraction sexuelle, on dit man, comme en Français une ‘fille’. Dans la strophe suivante, la fille de Billingr va parler d’elle-même comme étant une man.

ynði est un nom neutre qui signifie ‘chance, délice, confort’. Parmi les cas grammaticaux possibles, l’accusatif pluriel me semble le plus probable.

líki signifie un corps, comme nous l’avons déjà vu dans la strophe 92. Il peut aussi prendre le sens de ‘forme’ comme le traduit Bellows. Ici, il est à l’accusatif c’est-à-dire que la préposition við prend le sens de ‘à côté de, en association avec’

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Óðinn surprend la belle endormie, en tombe amoureux et, dans les trois derniers vers, déclare que sa passion est plus importante qu’une vie de luxe.

 

Commentaires d’Evans

 

97

          1 Comme cette histoire est inconnue par ailleurs, il n’est pas possible de dire si s’agit de la ‘fille’ ou de la femme’ de Billing, car les deux sens pour mær sont bien bien attestés(LP). Mais l’usage de löstr [= défaut, faute, inconduite] dans 98 et de flærðir [flærð = fausseté, tromperie] dans 102 rend la deuxième hypothèse plus vraisemblable. [Il me semble encore plus vraisemblable que cette mær soit tout simplement la maîtresse, la ‘favorite’ de Billingr. Elle parle d’elle-même comme une man, et si on donne à löstr le sens faible de ‘inconduite’ (au lieu de péché ou vice – comme si ces concepts chrétiens pouvaient s’appliquer) on comprend qu’une maîtresse fidèle à son amant puisse utiliser ces mots. ]

 

 

***Hávamál 98***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

« Aussi, (quand) la soirée (sera) proche

tu devras, Ódinn, venir

si tu veux demander la fille pour toi;

tous les deux (toi et moi) n’ont plus de destinée (ils seront tués)

sauf si (nous) seuls avons conscience

de notre inconduite commune. »

 

Explication en prose

 

Attends le soir, Óðinn , pour venir me retrouver et me demander de t’accorder mes faveurs. Ce n’est pas possible tout de suite car nous ne sommes pas seuls. Si nous n’étions pas les seuls à connaître notre inconduite, notre destinée s’arrêterait ici.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

98.

« Auk nær aftni (aptni)       « Aussi près de la soirée

skaltu, Óðinn, koma,          tu devras, Ódinn, venir

ef þú vilt þér mæla man;     si tu veux pour-toi réclamer la fille;

allt eru ósköp                      tout sont sans-destinées

nema einir viti                     excepté si seuls prennent-conscience

slíkan löst saman. »            une telle inconduite ensemble. »

 

Traduction de Bellows

 

98. « Othin, encore | viens le soir,

Si tu veux gagner une femme;

Mal ce serait | si d’autres que nous

Avaient connaissance d’un tel péché. »

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

aptni = aftni = datif de aptan = soirée.

Le verbe mæla signifie ‘parler, stipuler, requérir’. Ici, une certaine interprétation du contexte peut pousser à lui donner un sens comme ‘gagner par les paroles, demander avec succès’, mais je préfère ‘requérir, réclamer’. En effet, il ne s’agit pour Óðinn de ‘gagner la belle avec de douces paroles’ car la fille de Billingr l’invite carrément à la rejoindre pendant la nuit : il n’aura qu’à réclamer ce qu’elle lui offre à l’instant.

Le nom neutre man a pris de nombreux sens, comme expliqué aux strophes 82 et 92. Cela signifie un/une homme/femme-lige, une ‘fille’ (au sens péjoratif), une maîtresse.

Le mot neutre skap fait sköp au pluriel. Au singulier, il signifie ‘forme’, ‘état, condition’. Au pluriel, il prend le sens de « ce qui a été mis en forme » et devient ‘la fatalité, la fortune’. Il est ici préfixé par la négation ‘ó’ et on peut le comprendre soit comme ‘non-destin, non-fortune’ soit comme ‘la mort’.

L’adverbe nema signifie ‘sauf, excepté’.

löstr = ‘faute, défaut, vice, inconduite’. Ici à l’accusatif singulier löst.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La fille de Billingr se désigne elle-même comme une man, c’est-à-dire qu’elle fait semblant de désirer une relation sexuelle autant qu’Óðinn. Elle parle de son comportement comme ‘une faute’ ou, au moins comme une ‘inconduite’. Elle fait donc encore semblant de se rendre compte que sa proposition est hors normes. Je suppose que c’est dans le but de convaincre définitivement Óðinn de la laisser tranquille pour l’instant et qu’ainsi il aura d’autant plus de plaisir avec elle la nuit prochaine. Sa ruse va réussir pleinement. Il faut aussi se demander pourquoi elle estime nécessaire de recourir à une telle ruse. Je ne vois pas de raison autre qu’ Óðinn ait été suffisamment pressant pour qu’elle craigne d’être violée si elle le refuse complètement. Nous verrons avec 102 qu’Óðinn semble avoir bien compris, après coup, que sa hâte a poussé la fille de Billingr à le tromper ainsi, ce qu’il exprime par « ef görva kannar » que nous traduirons de façon différente des autres versions.

Elle est certainement rusée. ‘Trompeuse’ est même un peu fort dans la mesure où elle ne fait que de défendre sa liberté d’avoir des relations sexuelles consenties. Elle n’est certainement pas ‘inconstante’ ou ‘volage’ ce qui confirme encore l’interprétation de brigð (‘rupture’ plutôt que ‘inconstance’) que nous avons vu à la strophe 84.

 

Commentaires d’Evans

 

98

          3 mæla man – apparemment ‘gagner une femme en lui parlant’ mais des parallèles exacts manquent.

          5 einir viti – on attendrait ein vitim; Finnur Jónsson accepte cette émendation. [J’ai traduit einir viti par « seuls prennent connaissance » et Jónsson propose de traduire par « que nous seuls prissions connaissance ». ]

 

 

***Hávamál 99***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Je tournais le dos

et je me pensais aimer

à partir des connaissances du bon vouloir;

c’est de cela que je pensais

que je devais avoir

d’elle tout l’esprit et le plaisir.

 

Explication en prose

 

Je m’en allais et je pensais que j’allais l’aimer du fait qu’elle avait montré son bon vouloir (son acceptation). De cela, je pensais que j’allais avoir d’elle, tout son esprit et son amour (ou son plaisir).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

99.

Aftr ek hvarf                                    ‘Le dos’ je tournais

ok unna þóttumk                             et aimer je me pensais

vísum vilja frá;                                les connaissances du bon-vouloir à-partir-de;

hitt ek hugða                                   (fortement de) cela je pensais

at ek hafa mynda                            que je avoir je dusse

geð hennar allt ok gaman.              l’esprit d’elle tout et plaisir.

 

Traduction de Bellows

 

99. Je me dépêchai de partir, | espérant de la joie,

Et sans soin pour un sage conseil;

Je croyais bien | que bientôt je gagnerai

Une joie sans mesure avec la jeune fille.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe unna signifie ‘accorder, aimer’.

Le verbe þykkja signifie ‘sembler, être pris pour’. Il fait þóttum à la première personne du pluriel prétérit et signifie donc ‘nous avons semblé’. La forme réflexive þóttumk signifie ‘je me pensais moi-même’ comme nous l’avons déjà vu dans la strophe 47 (auðigr þóttumk = je me pensais riche).

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ma traduction du deuxième vers est très semblable à celle de Bellows : Óðinn avoue avoir manqué de sagesse en partant tout heureux. Orchard interprète fortement, mais garde l’idée qu’Óðinn se rend compte qu’il a perdu quelque chose : « (turned) …back from certain delight (je quittais un délice certain) ». Dronke et Boyer, contrairement aux autres, comprennent qu’Óðinn est content de lui. Dronke : « beyond known bliss (au-delà du plaisir connu) » et Boyer : « (Je retournai) … à mon dur désir ».

 

Commentaires d’Evans

 

99

3 visum vilja frá - est généralement rapproché du vers précédant et signifie ‘hors de mon bon sens’ (‘J’étais éperdu d’amour’ …); Dans son commentaire 119 Finnur Jónsson dit que vili ici est plus ou moins forstand (‘compréhension, raison’). Il n’existe cependant aucun parallèle à cette façon de dire. Kock … de façon plausible propose que vili signifie ‘ce que l’on désire, la joie’; d’où : ‘Je me détournais d’un délice certain’.... L’objection de Finnur Jónsson que cela demanderait af au lieu de frá est infondée, mais il vrai que le vers 2 semble un peu faible quand il est ainsi isolé. [Comme vous l’avez vu, je comprends qu’Óðinn dit qu’il « avait pris connaissance du bon vouloir de la fille de Billingr. ]

 

 

***Hávamál 100***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Ainsi, je me suis approché

alors que dans la nuit étaient

tous éveillés les guerriers,

à la lumière des flammes

et portant des ‘bois’,

ainsi ai-je été conscient de mon chemin de misère.

 

Explication en prose

 

Je me suis alors approché de la demeure de Billingr, mais dans la nuit, ses guerriers veillaient à la lumière des flammes, portant des « bois », c’est à dire torches ou des lances ou des barricades. Je me suis alors rendu compte en quel chemin de misère je m’étais engagé.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

100.

Svá kom ek næst                             Ainsi, suis-venu je près

at in nýta var                                  alors que dans la nuit était

vígdrótt öll of vakin,                        bataille-gens tous éveillés,

með brennandum ljósum                avec des brûlantes lumières

ok bornum viði,                              et du porté bois,

svá var mér vílstígr of vitaðr.          ainsi était à moi misère-chemin été-conscient.

 

Traduction de Bellows

 

100. So came I next | when night it was,

The warriors all were awake;

With burning lights | and waving brands

I learned my luckess way.

 

100. Là-dessus, je revins,

Mais les intrépides

Guerriers étaient tous éveillés, Avec torches enflammées Et flambeaux hissés,

Ainsi étais je en périlleuse passe.

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

La seule ambiguïté dans le vocabulaire est ici celle de bornum viði. Le nom viðr signifie ‘arbre, bois’ et fait viði au datif singulier. Le verbe bera signifie ‘porter. Il fait borinn au participe passé nominatif et bornum au datif, comme ici. Ce « bois porté ou transporté » peut être une torche, une lance, un flèche ou, encore, s’il est seulement transporté, les piquets d’une barricade.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ainsi la maison où Óðinn a cru avoir un rendez-vous amoureux avec la fille de Billingr est bien gardée et il ne peut pas rejoindre sa belle. Mais il va quand même garder espoir et c’est le lendemain matin qu’elle va achever de l’insulter.

 

Commentaires d’Evans

 

100

          5 bornum viði – il n’est pas clair de savoir de quoi il s’agit. Certains le prennent pour la même chose que les brennandum ljósum, c. à d. des torches … Olsen, cependant, prend, bornum pour : ‘(précédemment) apportés (et maintenant prêts à être utilisés) …

 

 

***Hávamál 101***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Aussi, au petit jour

alors que j’étais revenu

quand la maisonnée fut endormie,

je trouvai là un lévrier (ou une levrette)

chez cette femme bonne

attaché(e) sur le lit.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

101.

Auk nær morgni,                Aussi près du matin

er ek var enn of kominn,     alors que j’étais encore ‘de’ venu

þá var saldrótt sofin;          quand étaient maison-gens endormis,

grey eitt ek þá fann             un lévrier (ou une levrette) je là trouvais

innar góðu konu                 chez la bonne femme

bundit beðjum á.                 attaché (neutre) sur les lits.

 

Traduction de Bellows

 

101. At morning then, | when once more I came,

And all were sleeping still,

A dog found | in the fair one's place,

Bound there upon her bed.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le nom grey est neutre et signifie ‘lévrier’. Ceci est en accord avec la forme neutre du participe passé de binda (attacher), bundit.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

On peut supposer qu’il s’agisse d’une chienne et le commentaire d’Evans explique ce qu’il faut comprendre.

Il est donc exact que la fille de Billingr a délibérément cherché à humilier Óðinn. Nous, en tant que spectateurs de la scène, nous pouvons penser qu’il l’a bien cherché et qu’il aurait dû appliquer le conseil qu’il donne dans la strophe 90 : il ne faut pas contrôler les femmes dont on veut être aimé … a fortiori, ne pas les forcer. Le sage s’est transformé en fou et il n’a pas été capable d’appliquer ses propres préceptes, tout entraîné qu’il était par sa passion. C’est bien ce que nous dit la strophe 94.

Il me semble que les commentateurs aient eu des difficultés à accepter qu’Óðinn puisse avouer sa faiblesse face aux femmes et puisse décrire ses propres folies. Il faut aussi remarquer que les dieux que nous connaissons ne sont pas souvent intelligents au point de s’autocritiquer. Comment est-il possible qu’un dieu aussi primitif qu’Óðinn puisse se comporter comme le ferait toute personne sensée et intelligente ?

 

Commentaires d’Evans

 

101

5 góðu est, bien sûr, ironique comme il l’est probablement dans des phrases similaires dans 102 et 108 et peut-être 130... [Evans a certainement raison de parler d’ironie, mais ironie vis-à-vis de qui ? Cette ironie peut s’adresser à elle, qui en réalité est ‘mauvaise’, ou à lui parce qu’il a été assez naïf pour croire qu’elle serait ‘bonne’ pour lui. Dans la strophe suivante, nous verrons que l’ironie n’est pas aussi primitive qu’Evans a l’air de le supposer. Dans 108, il est évident que Gunnlöð a effectivement été bonne pour lui. Dans 130, la femme qui aimera Loddfafnir en secret n’est certainement pas une bonne chrétienne, … mais elle n’est pas chrétienne non plus. ]

6 beðjum á: ne veut pas dire ‘attaché à son lit’ … Comme dans 97, cette expression signifie ‘sur’ ou ‘dans’ le lit … Ces vers impliquent sans doute qu’Óðinn est, de façon offensante, invité à satisfaire son envie, non avec la fille à laquelle il s’attendait, mais avec la chienne qui l’a remplacée. [Cette réflexion pousse effectivement à penser qu’il s’agissait d’une levrette. ]

 

 

***Hávamál 102***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Plus d’une bonne jeune fille

s’il (la) cherche carrément,

(sera en) ‘rupture de sentiment’ avec (cet) homme;

ainsi ai-je eu l’expérience de cela,

quand, de bons conseils,

j’attribuais à la trompeuse femme;

de sa honte

cette sage jeune fille fit mien

et je n’ai rien eu de cette femme.

 

Explication en prose

 

Pour l’homme qui l’aborde avec rudesse, en laissant clairement paraître ses besoin sexuels, plus d’une bonne jeune fille n’aura aucun tendre sentiment. J’ai fait l’expérience de cela quand j’ai cru que la trompeuse femme me donnait un bon conseil en me proposant de la rejoindre la nuit. Je lui ai fait honte avec mes propositions et la sage jeune fille m’a rendu la pièce pour sa honte. Je n’ai rien eu d’elle.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

102.

Mörg er góð mær,                          Plus d’une bonne jeune fille

ef görva kannar,                             si clairement il cherche,

hugbrigð við hali.                           esprit-rupture (ou sentiment-rupture) avec l’homme.

Þá ek þat reynda,                           Ainsi je ceci eu l’expérience,

er it ráðspaka                                 quand des bons conseils

teygða ek á flærðir fljóð;                ‘traçais’ je sur la trompeuse femme;

háðungar hverrar                           de la honte sienne

leitaði mér it horska man,               chercha pour moi cette sage fille,

ok hafða ek þess vettki vífs.             et eus je d’elle rien de la femme.

 

Traduction de Bellows

 

102. Many fair maids, | if a man but tries them,

False to a lover are found;

That did I learn | when I longed to gain

With wiles the maiden wise;

Foul scorn was my meed | from the crafty maid,

And nought from the woman I won.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe kanna signifie ‘chercher, explorer’. Le Lex. Poet. donne ‘lustrare’, sans doute dans le sens de ‘tourner autour’ (et non de ‘purifier’ comme dans une lustration).

Le nom hugbrigð est normalement traduit par ‘inconstance’, mais son sens propre est celui de ‘rupture’ et hug-brigð = esprit-rupture ou sentiment-rupture.

flærðr = fausseté, tromperie

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Là encore s’il y a de l’ironie de la part d’Óðinn quand il décrit une fille de Billingr ‘bonne’ (vers 1) et ‘sage’ (vers 8). Cependant, cette ironie me fait penser à celle de W. C. Fields quand il prononce son célèbre aphorisme : « Un homme qui déteste les enfants et les chiens ne peut pas être tout à fait mauvais » et, visiblement, il n’aimait pas exagérément les enfants et les chiens. De même, Óðinn est ironique, autant vis-à-vis d’elle que de lui-même, et il trouve quand même que cette femme a quelque chose de bon et de sage.

Même après avoir été ridiculisé de la sorte, Óðinn n’explose pas en invectives pour celle qui s’est jouée de lui. Visiblement, il en tire une leçon pour lui-même et pour nous : toutes les femmes ne sont pas disposées à s’offrir même si on le leur demande avec suffisamment de persuasion. Si vous les offensez en voulant les forcer, leur esprit retors trouvera quelque chose pour vous couvrir de ridicule.

 

Commentaires d’Evans

 

102

6 flærdir signifie ‘traitrise, tromperie’, ce qui, observe Nordal, s’accorde mieux avec le fait qu’elle soit la femme de Billingr … [À la fin de 93, j’explique pourquoi je pense qu’elle est la maîtresse de Billingr. ]