LES ÖRLÖG et les SKÖP DANS L’EDDA POÉTIQUE

(La destinée et les façonnages dans l’Edda poétique)

Voici l’ordre dans lequel les poèmes seront étudiés, les titres en noir sont faits, les titres en rouge, à faire : Lokasenna, Völuspá, Hávamál, Völundrarkviða, VafÞrúðnismál, Grímnismál,  Grípisspá,  Reginsmál (SigurÞarkviða Fafnisbana Önnur),  Fáfnismál, Sigrdrífumál, Sigurdharkviða in skamma, Guðrúnarkviða in forna, Guðrúnarkviða in fyrsta, Oddrúnarkviða (Oddrúnargrátr), Atlakviða (Dauði Atla), Atlamál in grænlenzku, Grógaldr, Fjölsvinnsmál, Hrafnagaldr Óðins.

L’Edda poétique est notre source principale de connaissance sur les örlög[1] mais elle emploie aussi assez souvent deux autres mot : les sköp, plutôt courant dans les sagas, et les rök[2]. Plus rarement, la destinée est désignée par urðr, qui est aussi le nom de la Norne Urðr : nous en rencontrerons quelques exemples.

Sur les sköp : Le substantif neutre skap désigne l’état ou l’humeur d’un individu. Mais il est aussi associé au verbe skapa qui signifie ‘façonner’. C’est pourquoi son pluriel, sköp a pris le sens de ‘les façonnements’ c’est-à-dire de tout ce qui a façonné notre vie, notre destin. Dans la suite, je garderai le mot norrois örlög qui est très connu ou bien je le traduirai si nécessaire en français par la destinée. Le mot sköp, inversement, est quasi inconnu et il se traduit exactement par les façonnages, ce que je vais utiliser.

 Notez que la racine sköp est quand même utilisée souvent dans l’Edda poétique, sauf erreur de ma part, je l’ai observée 17 fois.

Notre vie prend sa forme au cours de tels façonnages qui sont effectués, avec plus ou moins de douceur, par nos parents, nos amis, nos passions. Quand notre mère nous explique avec douceur qu’« il ne faut pas agir ainsi… », elle nous façonne avec douceur. Quand un sorcier « jette un sort », quand un bourreau torture quelqu’un, ils le façonnent brutalement. Dans la suite, nous allons doucement pénétrer dans ces détails de la spiritualité païenne norroise et approfondir la différence entre örlög et sköp.

Il me faut aussi rajouter un mot sur le prétérit du verbe skapa, skóp (il façonna) qui apparaît 8 fois dans l’Edda poétique. Nous en verrons 4 instances ci-dessous et les 4 autres instances se placent toujours dans un contexte soit explicitement magique de façonnement de la destinée soit dans le contexte majestueux de la création du monde. La seule instance où on peut penser à un façonnage matériel se trouve à la s. 7 de Völuspá qui dit que les dieux « tangir skópu (ils façonnèrent des pinces de forgeron), mais la matérialité de ces pinces peut se discuter…

 

Sur les rök[2] : ce mot est devenu célèbre à cause du fameux ragna-rök, les rök des dieux que Snorri Sturluson (et plus récemment, Wagner) comprennent comme une variante du mot rökkr ou rökr : l’obscurité, le crépuscule. D’autres sources (dont l’Edda poétique) ont conduit les experts à comprendre les rök (c’est alors un pluriel sans singulier) comme : les causes, les déroulements, les alignements, les explications, la façon dont les choses se passent (le cours des choses), la destinée. La multiplicité de ces sens ne permet de tirer un enseignement clair sur la nature de ce type de destinée dans le monde germanique ancien. Je ne vous en citerai que 3 exemples assez caractéristiques, tirés de Lokasenna 25 où on voit comment Frigg entend ce mot, de Hávamál 145 et VafÞrúðnismál  42 où Óðinn l’utilise (voir ces strophes ci-dessous).

Il existe encore deux mots qui peuvent se traduire par ‘destinée’.

Mjötuðr, c’est ‘l’ordonateur de la mesure’ (en termes modernes, le ‘chef d’orchestre’), que nous rencontrons trois fois l’Edda poétique. Ce mot est utilisé dans le même sens que urðr.

Auðna, ‘la chance’ que nous verrons dans la strophe 98 de Atlamál in grænlenzku. Ce mot évoque la ‘chance’ au sens de ‘heureux hasard’.

 



 



[1] (ørlƍg, pluriel de ørlag – lag est une couche), c. à d. une structure définissant une ordre vertical.

[2] rök est peut-être lié au singulier rak :  un alignement de foin coupé, ou à rák : une ligne, une traînée, c. à d. un ordre dans un plan horizontal. Je ne crois absolument pas qu’il faille délirer sur leur différence spatiale, mais qu’il est judicieux de remarquer que les rök et les lög définissent tous deux une structure ordonnée.

 

Lokasenna

s. 21

Óðinn kvað:

 

Ærr ertu, Loki,

ok örviti,

er þú fær þér Gefjun at gremi,

því at aldar örlög

hygg ek, at hon öll of viti

jafngörla sem ek.

 

Óðinn dit

21.

Fou es-tu, Loki

et peu intelligent

que tu apportes à toi Gefjon en courroux

car de l’humanité l’örlög,

crois-je, à elle tout d’intelligence,

égal-clairement comme moi.

 

 

Aldar est le génitif de öld = une grande durée de temps, une époque. En poésie ce mot prend le sens de ‘les humains/le peuple/tous les êtres’.

Cette strophe, avec la 29 ci-dessous, justifie la croyance dans le fait que Gefjon, Frigg et Óðinn connaissent l’örlög de tous.

 

s. 25

Frigg kvað:

 

Örlögum ykkrum

 

skylið aldregi

segja seggjum frá,

hvat it æsir tveir

drýgðuð í árdaga;

firrisk æ forn rök firar.

 

Frigg dit:

 

Des örlög à vous deux

(De vos deux örlög)

tu ne devrais jamais

raconter aux humains parmi,

ce que toi, l’Ase double,

tu as perpétré aux temps anciens;

qu’ils évitent pour toujours les anciens événements, les humains.

(Que les humains évitent pour toujours les anciens événements.)

 

 

 

Loki vient de critiquer un comportement d’Óðinn dans la s. 24 et Frigg recommande à Loki de ne parler ni de l’örlög d’Óðinn ni du sien propre. Notez que ceci est la première recommandation d’oublier les choses du passé. Boyer traduit habilement : « que le passé reste le passé. » mais cette traduction ne rend pas l’idée que les dieux cherchent à dissimuler une vérité aux humains.

Ainsi, Frigg affirme textuellement qu’il est des histoires anciennes dont il vaut mieux ne pas parler. Le besoin de cacher « ce que tout le monde sait mais que personne ne dit » est clairement refusé par Loki qui continue à dévoiler le passé des dieux sans se retenir. Et d’ailleurs, la réponse de Loki à Frigg ne se fait pas attendre : dans la strophe 28 il affirmera « je suis la raison pour laquelle tu ne peux plus voir, depuis, chevaucher Baldr dans les halls » c’est-à-dire qu’il a été deux fois responsable de sa mort : une fois en le faisant tuer par Höðr, une autre fois en refusant de pleurer sa disparition.

L’expression utilisée par Frigg pour parler de ces ‘anciens événements’ est forn rök. Comme dans la strophe 145 du Hávamál, le mot est à l’accusatif et les deux formes rök et rökr sont indiscernables du point de vue grammatical. Dans cet exemple, le sens de ‘destinée’ ne s’accorde pas du tout au contexte. Le mot que j’ai choisi ‘événements’ est à peu près équivalent au sens de ‘déroulements, cours des choses’, donné par les dictionnaires.

 

s. 29.

Freyja kvað:

Ærr ertu, Loki,

er þú yðra telr

ljóta leiðstafi;

örlög Frigg

hygg ek at öll viti,

þótt hon sjálfgi segi.

 

Freyja dit :

Fou es-tu, Loki

que tu à vous dis

de hideuses ‘choses’ détestables ;

l’örlög Frigg

crois-je en tout est connu,

bien qu’elle non elle-même en parle.

 

Comme dans la strophe 25 le vers 2 fait allusion au dialogue de deux personnes en utilisant le cas datif  de ‘tu’ au pluriel = ‘à vous’.

Loki vient d’insulter Frigg dans la s. 28 et Freyja lui rappelle comme l’a fait Frigg dans la s. 25 que certaines choses doivent rester non dites. Il est évident que Loki est celui qui exige de révéler des vérités désagréables aux dieux et refuse obstinément de se taire.

Le vers 3 utilise la forme leiðr-stafr = détestable-stafr. Le mot stafr signifie ‘bâton’ et il est utilisé pour désigner un bâton gravé de runes, c’est-à-dire une inscription runique. Dans la mesure où les Nornes gravent l’örlög en runes, il est normal de comprendre ce mot comme : « de détestables runes ». Inversement, j’ai traduit volontairement ci-dessus stafr par ‘choses’ pour souligner que cette traduction est évidemment possible. Boyer adopte une position médiane en traduisant par « charmes exécrables » alors que Dronke le traduit par « hatefulnesses (‘exécrabilités’ – ce n’est pas un néologisme en Anglais) » et Orchard par « horrible deeds (actions horribles) ». Ceci illustre bien la tendance de l’école américaine à systématiquement refuser de parler de magie, quand c’est possible, dans leurs interprétations.

Il faut aussi noter que le « hon sjálfgi segi  (elle-même-non parlât) » pourrait être interprété comme une incapacité de Frigg à parler des örlög. Le dernier vers de la s. 25 indique bien qu’elle s’interdit à elle-même d’en parler car il est mieux que les humains  « firrisk æ (qu’ils évitent toujours) » ces connaissances, qu’elles concernent le passé ou le futur.

 

Une parenthèse (un peu) en marge de l’örlög :

les dieux désirent cacher ‘l’örlög du passé’ aux humains.

 

Les strophes que nous venons d’étudier montrent de façon évidente que les dieux ne désirent pas que les humains aient connaissance de leur örlög et nous reviendrons sur ceci en conclusion. Mais le rôle de ‘diseur de leurs quatre vérités’ aux dieux de Loki me paraît important à souligner aussi.

s. 27

Frigg kvað:

Veiztu, ef ek inni ættak

Ægis höllum i

Baldri líkan bur,

út þúkvæmir

 

frá ása sonum,

ok væri þá at þér vreiðum vegit.

Frigg dit :

Sais-tu, si je ici avais

d'Ægir le hall dans

Baldr semblable fils,

dehors tu non vinsses (tu n’eusses pas pu ‘venir’ dehors)

depuis les fils des ases, (et quitter les fils des ases)

et il fût (serait) maintenant à toi (avec) coléreux porté/combattu/massacré.

(et il -Baldr- t’aurait déjà abordé, emporté de colère pour te combattre ou même te tuer.)

 

 

Le verbe kóma, venir, fait kvæmi à l’imparfait du subjonctif.

La forme de langage utilisée par Frigg est compliquée car elle utilise ‘venir dehors’ pour dire ‘sortir’ et l’imparfait du subjonctif ‘(très courant en Norrois). À la place de ‘vinsses’ nous dirions ‘que tu viennes’, à comprendre comme ‘que tu ailles’. Enfin, elle veut simplement dire : « tu n’aurais pas pu t’en sortir ».

Vegit : participe passé neutre de vega = porter/combattre/massacrer. On voit bien que les trois sens cohabitent dans la bouche de Frigg car elle est malheureuse/agressive/meurtrière face à la morgue de Loki. Celui-ci va, dans la strophe suivante, se complaire à affirmer qu’il est bien celui qui fait « qu’elle ne voit plus Baldr chevaucher dans les halls », c’est-à-dire qu’il a été deux fois responsable de sa mort : une fois en le faisant tuer par Höðr, une autre fois en refusant de pleurer sa disparition.

Vu l’ambigüité de vega, on ne sait pas exactement ce que Frigg souhaite, que la colère des fils des Æsir s’abatte sur Loki, ou bien qu’ils le combattent, ou encore qu’ils le massacrent. Ainsi, la menace de mort proférée par Frigg est ambigüe et elle est liée à un premier assassinat, celui de Baldr. La cause profonde de la mise ‘en torture constante’ de Loki est son assassinat de Baldr. Son franc-parler est insupportable mais les Æsir ne seraient pas allés jusqu’à son élimination de fait (même s’il ne meurt pas vraiment) sans le meurtre préalable de Baldr.

 

Conclusion

 

De tous ces échanges, il ressort que la notion ‘d’örlög du passé’, qui n’est pas rendue par le mot ‘destinée’, est tout à fait évidente pour les dieux. Quand Gefjon, Óðinn et Frigg sont dits connaître tout de l’örlög, ceci sous-entend qu’ils savent tout du passé aussi bien que du futur. En d’autres termes, la ‘destinée’ germanique n’est pas associée à la temporalité : elle est comme d’un bloc temporel tout entière présente à chaque instant. Ceci conforte mon refus de voir dans chacune des trois Nornes la représentante d’un de ces segments de temps que nous appelons passé, présent et futur (voir le commentaire de la strophe 20 de la Völuspá.

En fait, comme le dit aussi la strophe 20, les Nornes écrivent l’örlög et les « écrits restent » c’est-à-dire que ce qui a été écrit va exister hors du temps. Mais « les paroles volent » et c’est bien pourquoi, en plus des arguments que j’ai présentés à la strophe 20,  le dernier vers ne peut pas comporter un « segja » qui affirmerait qu’elles énoncent l’örlög : un örlög seulement énoncé s’envole au premier coup de temps alors que, lorsqu’il est écrit, il devient intemporel.

 

 

 Völuspá

 

Voir Volusp17-20et31

 

 

 

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Hávamál

Voir OrlogHava

 

 

 

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Völundarkviða 

 

Les commentaires donnés ici font allusion à divers épisodes de la Völundarkviða. Si avez un peu oublié ce poème, je vous recommande de lire le ‘conte’ illustré dont j’ai rédigé le texte « Le conte de Völund ».

strophe  1

Meyjar flugu sunnan,

myrkvið í gögnum,

alvitr unga,

örlög drýgja;

 

Le jeunes filles fuirent (depuis) le Sud,

au travers de Sombre-bois,

pleine de sagesse, jeune,

l’örlög  endurer/accomplir/commettre ;

L’adverbe í suivi d’un datif = ‘être à l’intérieur de’ ou ‘passer au travers de’.

Le verbe drýgja est très polysémique. C.V. donne commettre, perpétrer, surtout en un sens péjoratif, par exemple, drýgja hórdóm = se prostituer. Les traducteurs ont, dans le cas de örlög drýgja, choisi : « tenter sa chance » que l’on pourrait utiliser ici. deVries ne donne pas ce sens mais celui de ‘accomplir/endurer’ qui est donc plus proche du sens étymologique de ce verbe. Lex. Poet. lui donne le sens de base de facere = accomplir et ajoute un grand nombre d’exemples montrant que un peu tous les sens du français ‘accomplir sont possibles depuis ‘se faire plaisir’ ou ‘endurer’ jusqu’à, en effet, ‘perpétrer’. Il me semble donc que le sens « surtout péjoratif » de C.V. n’est pas aussi évident qu’il l’affirme, surtout en poésie.

 

 strophe  3

sjö vetr at þat

en inn átta

allan þráðu

en inn níunda

nauðr um skilði;

meyjar fýstusk

á myrkvan við,

alvitr unga,

örlög drýgja.

Sept hivers à cela (elles restèrent)

mais le huitième

en tout se languirent

mais le neuvième

la nécessité (les) a séparés ;

les jeunes filles eurent envie (d’aller)

vers le sombre bois,

pleine de sagesse, jeune,

l’örlög endurer/accomplir/commettre.

L’adverbe á suivi d’un accusatif signifie ‘en direction de/vers’.

Le verbe skulu (devoir) fait skyldi au prétérit. Mais le plus probable est que skilði soit le prétérit normal du verbe skilja (diviser, séparer/discerner, comprendre).

Les substantifs féminins nauð et nauðr signifient ‘nécessité. On peut penser ici à la rune Naudiz (Nauð en norrois). Elle exprime un pouvoir de nécessité, bien sûr. Dans notre description des charges des trois Nornes (voir strophe 20 de la Völuspà), ce serait donc la norne Skuld qui serait impliquée dans ce départ. Je comprends qu’une personne indifférente aux runes trouve cela tiré par les cheveux. Par contre, je ne peux imaginer comment un scandinave ancien au courant de la magie des runes pourrait ignorer cette allusion.

Nous retrouvons le verbe drýgja sans nécessité d’en changer le sens.

 

Conclusion

 

Du point de vue de l’örlög, le comportement des jeunes filles confirment l’idée déjà présentée que l’örlög s’impose à vous comme une nécessité mais il aussi nécessaire, pour ainsi dire, de l’assumer pleinement sans rechigner. Il faut remarquer que ces ‘jeunes filles’ sont des êtres divins « venant du sud » et elles sont certainement soumises à un örlög bien que divines en un sens. De plus, le singulier de « alvitr unga », dans l’avant dernier  vers des deux strophes citées,  peut sous-entendre un ‘chacune’ c’est-à-dire que « chacune est toute sage et jeune ». Dire qu’elles sont ‘sages’ c’est dire qu’elles sont ‘connaissantes’, en particulier de la magie. On comprend alors pourquoi elles peuvent avoir connaissance de leur örlög et donc savoir si elles sont ou non en train de l’assumer

 

L’usage du verbe drýgja pour parler de l’accomplissement de son destin mérite des commentaires précis. Tout d’abord, rappelons-nous qu’il a déjà été utilisé par Frigg qui, dans Lokasenna s. 25, parle à Loki de « hvat it æsir tveir drýgðuð í árdaga; (ce que toi, l’Ase double, a perpétré dans les anciens temps) » comme étant une partie de son örlög à lui, Loki.

Avant de nous demander si ces jeunes filles sont ‘lokéennes’ ou non, examinons les usages du verbe drýgja dans l’Edda poétique.

Atlamál in grænlenzku

s. 45 « hvat úti drýgðu, ce qui était ‘arrivé’ dehors » et ce qui est arrivé est le massacre d’un invité, donc traduire drýgðu par ‘perpétré’ est tout à fait valide (Boyer traduit par ‘faire’, par exemple).

s. 86 Guðrún annonce à Atli qu’elle vient de tuer leurs enfants. Il lui annonce son intention de la tuer et il ajoute : « drýgt þú fyrr hafðir… (tu  as perpétré  avant…) ».

Völuspá s. 35

« Askr Yggdrasils drýgir erfiði… Le frêne Yggdrasill endure une souffrance… ».

Hárbarðsljóð s. 48

Hárbarðr dit à Þórr que sa femme entretient un amant chez lui et que lorsqu’il reviendra « þann muntu þrek drýgja,( alors tu devras le courage ‘exercer’) » Dans ce contexte, ‘exercer son courage’ implique soit souffrance soit violence.

 

Ainsi, nous voyons que le sens de drýgja dans l’Edda est celui d’exécuter une action soit dans la violence ‘(perpétrer’) soit dans la souffrance (‘endurer’). La Völundrarkviða nous apprend donc que l’örlög peut ne pas s’exécuter tranquillement. Soit on l’exécute dans la violence soit on le reçoit dans la souffrance.

Les jeunes filles drýgjendi’ (perpétrant, etc.) leurs örlög ne manquent pas à cette règle. Elles-mêmes n’ont pas l’air de souffrir spécialement de la situation mais plutôt d’apporter de la souffrance puisqu’en quittant leurs amants, elles laissent les deux frères de Völundr désespérés (ils vont partir à leur recherche et on n’en entend plus parler) et Völundr lui-même ouvert au destin terrible qui l’attend.

 

Nous voici donc face à une description très spéciale de l’örlög. Il n’est pas étonnant que, selon les circonstances, les poètes aient insisté sur tel ou tel autre caractère de l’örlög. Il ne fut pas voir en cela un « tissu de contradictions » mais plutôt une richesse dans la conception du concept.

VafÞrúðnismál et Grímnismál

 

Le VafÞrúðnismál contient deux fois la forme skópu (s. 25, 39) et trois fois sköpuð (s. 21, 29, 35)

Le Grímnismál contient deux fois la forme sköpuð (s. 40, 41)

 

Ce sont deux poèmes mythologiques qui expliquent, entre autre, comment  notre Terre (Jörð) a été formée, façonnée par les dieux à partir de diverses parties du corps du géant originel, Ymir. La strophe 21 du VafÞrúðnismál et la 40 du Grímnismál sont presqu’identiques :

 

VafÞrúðnismál 21.

Ór Ymis holdi

var jörð of sköpuð,

en ór beinum björg,

himinn ór hausi

ins hrímkalda jötuns,

en ór sveita sær.

Traduction mot à mot

Depuis d’Ymir la chair

fut la terre façonnée,

mais depuis ses os, les falaises,

le ciel depuis le crâne

de lui le givre-froid géant,

mais depuis sa sueur, la mer.

 Grímnismál 40

Ór Ymis holdi (v. 1 Vaf.)

var jörð of sköpuð, (v. 2 Vaf.)

en ór sveita sær, (v. 6 Vaf.)

björg ór beinum, (v. 3 Vaf.)

baðmr ór hári, (m. à m. : l’arbre, de ses cheveux)

en ór hausi himinn. (v. 4 Vaf.)

 

 

VafÞrúðnismál 29, 35 et Grímnismál 41 utilisent encore le participe passé sköpuð pour dire que la terre ou les nuages ont été façonnés par les dieux. Dans tous ces cas, il n’est pas nécessaire de parler de la destinée de la terre bien que, évidemment, sa formation, son façonnage, soit une opération pour le moins pleine de magie. Dire que les dieux ont ‘fabriqué ou fait’ cache cet aspect magique et utiliser le verbe ‘créer’ d’une part appartient au vocabulaire des mythes chrétiens et d’autre part est inexact puisque la ‘création’ s’est effectuée au moment de l’apparition d’Ymir. Il serait alors plus exact de dire qu’ils ont ‘façonné la destinée’ de la terre et des nuages pour rendre à la fois la notion de magie et l’usage d’un participe passé qui contient le mot sköp.

Enfin, VafÞrúðnismál  42 nous fournit encore un exemple de l’usage du mot rök:

 

   Óðinn kvað:                                        Óðinn dit:

“Seg þú þat it tólfta,                  “Dis en douzième

hví þú tíva rök                           toi qui des dieux le rök

öll, Vafþrúðnir, vitir”                 entier, Vafþrúðnir, a connaissance”

                                                   (toi, Vafþrúðnir, qui connait tout du rök des dieux).

 

Comme dans la strophe 25 de Lokasenna, le mot rök peut signifier ‘destinée’ mais aussi ‘l’histoire, l’existence etc.’. Dans un cas, il s’agit d’une connaissance magique (« tu connais l’orogine et les causes des dieux ») ou bien d’une connaissance factuelle (« tu connais toute la mythologie relative aux dieux »).

 

Alvíssmál

 

Ce poème rapporte une sorte d’interrogatoire sur ses connaissances que Þórr fait subir à un nain. Il utilise treize fois une formule figée, traduite ci-dessous, pour poser ses questions. Dans ce cas, on pourrait évidemment traduire rök par destinée, mais comme dans VafÞrúðnismál et Grímnismál le sens les événements ou l’histoire sont possibles. Du fait que, dans la Lokasenna, le sens de ‘suite des événements’ est plus probable, il me semble raisonnable de ne pas attribuer de sens contraignant au mot rök qu’on pourrait mieux traduire par ‘l’historique’.

9.

Segðu mér þat Alvíss,                Dis-moi Alvíss,

- öll of rök fíra                           tout du rök des humains

vörumk, dvergr, at vitir…         je pressens, nain, tu fais sens…

 

Grípisspá (ou Sinfiötlalok)

 

Le poème Völu-spá (‘de la völva-la prophétie’) nous indique clairement qu’une völva est capable de prophétiser (spá). On peut aussi désigner une völva par les mots spákona (prophétie-femme) ou spá-mær (prophétie-jeune fille). C’est cette forme qu’on utilise aussi pour les hommes et on peut dire de  Grípir qu’il est un spámaðr (prophétie-homme), l’équivalent masculin d’une völva, et le nom du poème signifie ‘de Grípir-la prophétie. L’introduction en prose dit de lui « Hann … var allra manna vitrastr ok framvíss. (Il était .. de tous les hommes le plus sage et ‘vers l’avant-certain/-sage’ = certain de ou sage au sujet de l’avenir). Il faut aussi noter que Grípir est l'oncle maternel de Sigurðr. Dans les contes germaniques en général, on sait que l'oncle maternel a très souvent des liens profonds avec son neveu. Très souvent, il l'élève en tant que 'père adoptif'. Dans le cas présent, il va être chargé de lui enseigner sa destinée (örlög), c'est à dire ce à quoi la vie va le contraindre.

Sigurðr lui demande de lui énoncer son avenir. Grípir lui parle d’une jeune fille, belle d’allure et élevée par un roi nommé Heimir. Sigurðr répond comme suit :

 

Sigurðr kvað:

28.

« Hvat er mik at því,

þótt mær séi

fögr áliti

fœdd at Heimis?

Þat skaltu Grípir

görva segja,

því at þú öll of sér

örlög fyrir. »

Sigurðr dit :

 

« Que est à moi de cela

bien que la jeune fille soit

belle d’aspect

élevée chez Heimir ?

Que tu dois Grípir

clairement et assez en dire

car à toi tout tu vois

örlög devant. »

 

Grípir hésite beaucoup à lui parler mais, devant l’insistance de Sigurðr va lui dévoiler tout son avenir. Il commence à lui annoncer sa rencontre avec Brynhildr (Brünhilde), dit qu’ils vont s’aimer follement mais (s. 31) « It munuð alla / eiða vinna / fullfastliga, / fá munuð halda (Vous voudrez tous / les serments travailler / pleinement-fermes / peu voudrez-vous tenir. » Bien sûr Sigurðr s’indigne de sa propre inconstance, Grípir doit lui en expliquer les causes et il ne peut plus rien lui cacher.

 

Dans la Lokasenna, nous avons rencontré un örlög désignant le passé, dans la Völundrarkviða un örlög intemporel qui se manifeste quand cela doit. Ici, au début du poème (s. 6-9) nous avons un örlög plutôt du passé. Ensuite Grípir énonce les victoires à venir (9-19 ) puis refuse de continuer. Face à l’insistance de Sigurðr  il finit par lui révéler tout son « örlög fyrir (örlög devant) »  (s. 27- 53).

 

Nous rencontrons à nouveau un personnage qui connaît tout de l’örlög. Tout comme Frigg, c’est à contrecœur qu’il révèle ses connaissances.

 

Dans sa dernière strophe, on comprend que Grípir est un peu soucieux d’avoir énoncé ses quatre vérités à un combattant aussi dangereux que Sigurðr. Grípir sait bien qu’il vient de risquer sa tête car Sigurðr  est célèbre pour ses colères. Avec une certaine délicatesse,  ce dernier le rassure dans les deux premiers vers de cette strophe. Il déclare :

 

53.

 

«Skiljum heilir, 

mun-at sköpum vinna…»

:

 

« Séparons-nous heureux,

on ne peut sur les façonnages gagner… »

 

Cette conclusion apaisée est remarquable car Sigurðr semble accepter ses façonnages sans discussion. Or, en étudiant le poème suivant, nous verrons que, par deux fois, les façonnages de Sigurðr vont dévier de leur ligne originale du fait de ses actions.

 

 

SigurÞarkviða Fafnisbana Önnur

ou

Reginsmál

 

Rappel : le mot français ‘destinée’ est utilisé ici pour traduire le norrois ‘örlög’ et le pluriel ‘les façonnages’ traduit le mot norrois ‘sköp’.

 

Ce poème débute par le mythe bien connu du rachat par Loki du meurtre involontaire du fils de Hreiðmarr (Étalon de la lande de bruyère), Otr (Loutre), alors que ce dernier était justement en forme de loutre. Les trois Æsir, Óðinn, Hœnir et Loki, font de sa peau un sac mais, ignorants qu’ils sont de la nature exacte de cette loutre, le montrent à Hreiðmarr, qui reconnait la peau de son fils et exige une compensation pour ne pas venger son fils. Cette compensation est énorme (d’après les standards usuels), elle consiste à remplir le sac d’or, à le mettre debout sur ses ‘pattes’ redressées par l’or, puis à le recouvrir d’un tas d’or. Loki est chargé de réunir la quantité suffisante d’or qui comporte un anneau auquel Loki tient beaucoup.  

 Pour ceci, il s’adresse au Nain Andvari (voyez les détails dans le ‘conte’ TroisMaledictionsNibelung) qui vit dans l’eau sous forme d’un brochet. Ce dernier déclame :

2.

« Andvari heiti ek,

Óinn hét minn faðir,

margan hef ek fors of farit,

aumlig norn

skóp oss í árdaga,

at skylda ek í vatni vaða ».

 

Andvari je m’appelle
Óinn s’appellait mon père,
j’ai voyagé par de nombreux torrents,
une misérable Norne
façonna pour nous dans les jours anciens
qu’il advint que dans l’eau je patauge.

 

La forme skóp employée ici est le prétérit du verbe skapa, façonner. Dans ce cas, l’allusion à un sort jeté par une ‘sale’ Norne (aumligr est une sorte d’insulte !) est évidente est c’est ainsi que les sköp, les façonnages d’Andvari par une ‘norne’ ont fait qu’il soit devenu un brochet.

 

Quand Loki a obtenu l’or d’Andvari, les Æsir font alors ce qui est exigé d’eux. Quand ils ont fini, Hreiðmarr remarque qu’un poil de la loutre dépasse encore ce qui oblige Óðinn à le cacher avec ce précieux anneau. Loki pensait avoir déjà beaucoup donné pour obtenir tout cet or et il est furieux de la mesquinerie de Hreiðmarr. Loki va donc prononcer une malédiction relative aux façonnages (sköp) de Hreiðmarr. On sait que cette malédiction va faire effet : un autre fils de Hreiðmarr, Fáfnir, va le tuer et s’emparer du trésor… et nous verrons la suite un peu plus loin.

Cette malédiction est prononcée à la strophe 6 :

 

6.

Gull er þér nú reitt

en þú gjöld of hefr

mikil míns höfuðs,

 

syni þínum

verðr-a sæla sköpuð;

þat verðr ykkarr beggja bani.

 

L’or est tien maintenant furieux [l’or furieux]

mais tu les compensations augmentes

de beaucoup de ma tête

[tu augmentes beaucoup les compensations pour ma tête],

pour le fils tien

non-devient heureuse la façonnée [les façonnages] ;

cela devient de vous deux ensemble la mort.

 

 

Une malédiction est destinée à modifier la destinée de celui qui est maudit. Loki ne cherche à modifier l’örlög de Hreiðmarr mais s’adresse aux forces des sköp. D’autre part, nous remarquons aussi que Loki ne donne pas de détails sur la façon dont Hreiðmarr et son fils vont mourir. Par contre, Loki tient à préciser la raison pour laquelle les façonnages de Hreiðmarr peuvent être modifiés : il n’a pas su se montrer généreux en obtenant une généreuse compensation.

 

Hreiðmarr a encore deux fils : Reginn (nom que je n’associe pas à ‘regin’, les dieux, mais à regi, la lâcheté – Le Lâche – et ce nom lui va bien) et Fáfnir (sens incertain, peut-être issu de fá-fengr = attraper-butin ?). En tous cas, Reginn et Fáfnir demandent à leur père leur part du butin car ils ont participé à la violence faite aux Æsir. Devant le refus de leur père, « Fáfnir lagði sverði Hreiðmar föður sinn sofanda (Fáfnir mit une épée (dans) Hreiðmarr, père sien, dormant) » et se saisit du butin. Reginn voudrait bien avoir aussi sa part et la demande à Fáfnir qui refuse. Reginn demande alors conseil à sa sœur qui lui conseille d’utiliser la douceur : « Bróður kveðja / skaltu blíðliga…(Ton frère demanderas-tu avec bonne humeur…) ». Sa sœur le considère comme un lâche et, bien évidemment, Reginn n’obtient rien. On sait par ailleurs que Fáfnir va disparaître avec son trésor en se transformant en un dragon comme le saura par le prochain poème étudié, Fáfnismál.

Reginn ne peut donc pas avoir le courage d’aller affronter son frère devenu dragon et prend la décision d’élever un futur héros qui pourra accomplir cet exploit : Sigurðr dont il devient le père adoptif.

Il déclare à la s. 14 :

 

14.

Ek mun fœða

folkdjarfan gram;

nú er Yngva konr

með oss kominn;

sjá mun ræsir

ríkstr und sólu;

þrymr um öll lönd

örlögsímu.

 

Je vais éduquer

le peuple-fier furieux [le coléreux seigneur];

maintenant est d’Yngvi le parent

avec nous venu ;

il sera un chef

le plus puissant sous le soleil;

glorieux dans tous les pays

avec l’örlög-corde [enchaîné à son örlög]

 

Le substantif masculin sími, corde, bandeau, désigne essentiellement d’après son étymologie (donnée par de Vries) quelque chose qui attache, qui contraint. Bien qu’une corde soit plutôt tressée que filée, c’est là la seule allusion que j’ai trouvée au fait la destinée puisse être liée à une autre activité que la magie: tissage, tressage etc. En fait, on voit bien que le tressage de la corde n’est pas important, c’est le fait qu’elle lie Sigurðr à son éclatante destinée.

 

Remarquons donc que Loki veut modifier les destins (sköp) de Hreiðmarr alors que la destinée (örlög) de Sigurðr le lie, il ne peut pas la modifier. Dans le Fáfnismál nous allons voir que Sigurðr va réussir à façonner une fois son propre sköp. Il recevra même le conseil de ne pas le changer encore à la fin de ce poème. Mais la première strophe du Sigrdrífumál nous montrera comment son örlög reprend le dessus et va le charrier vers sa mort sans qu’il en soit conscient.

 

Reginn désire donc emmener Sigurðr vers l’antre de Fáfnir dans l’intention de récupérer ainsi ce fameux trésor qui avait racheté la vie de Loki. Cependant, Sigurðr  refuse avec hauteur. Il serait ridicule que le prince ait plus «  le désir de chercher / des anneaux rouges (d’or rouge) / que (celui) de la vengeance du père ! » Les voici donc partis pour venger la mort du père de Sigurðr, Sigmundr.

En chemin, ils rencontrent un vieux magicien, Hnikarr, qui va renseigner Sigurðr sur son avenir de guerrier, un peu comme Grípir l’avait déjà fait. Ces connaissances lui seront utiles dans un combat nécessaire pour qu’il devienne un parfait guerrier en vengeant la mort de son père. Sigurðr demande à Hnikarr les signes, les augures ou les présages par lesquels un guerrier peut prévoir l’issue d’un combat.

 

Il commence sa demande ainsi :

19.

Segðu mér Hnikarr,

alls þá hvártveggja veizt

goða heill ok guma:…

 

Dis-moi Hnikarr,

tout, pour les deux à la fois, tu sais

les augures des dieux et des hommes…

Le substantif heill a plusieurs sens. Quand c’est un neutre (comme ici) il signifie ‘augure, présage’.

 

Sigurðr suit sans doute ces précieux conseils car il se bat contre les assassins de son père et les vainc. À celui qui est le meurtrier de son père, il applique la vieille punition, celle qu’on doit appliquer pour venger son honneur, c’est à dire la mort par les « aigles sanglants ».

 

Sigurðr déclare :

26.

Nú er blóðugr örn

bitrum hjörvi

bana Sigmundar

á baki ristinn…

 

Maintenant est le sanglant aigle

avec la mordante épée

pour la mort de Sigmundr

sur le dos gravé…

 

Le poème n’insiste pas sur ce point, mais il est clair que cette mise à mort rituelle est d’une extrême importance dans la façon dont le héros façonne sa vie, son sköp. Ceci se comprend implicitement car, en quelque sorte, Reginn lui façonnait une vie où le rôle principal de Sigurðr était de tuer Fáfnir afin que lui, Reginn, puisse enfin récupérer le trésor. En quelque sorte, il se rebelle contre le sköp que lui avait façonné Reginn et s’en façonne lui-même un autre. Nous retrouverons ce comportement, exprimé de façon beaucoup plus explicite dans le poème suivant.

Reginn emmène donc Sigurðr vers l’antre de Fáfnir dans l’intention de le conduire à tuer Fáfnir et de récupérer ainsi cet obsédant trésor.

 Fáfnismál

 

 

Sigurðr et Reginn partent à la recherche de Fáfnir et trouvent la trace qu'il laisse entre sa caverne et la rivière où il s'abreuve. Reginn disparaît pour se cacher dans la lande proche et Sigurðr creuse une tranchée qui croise ce chemin. Lorsque Fáfnir, crachant son poison, apparaît, Sigurðr est à peine touché par le poison et, lorsque Fáfnir passe au-dessus de lui, il lui perce le cœur avec son épée. Fáfnir ne meurt pas tout de suite et peut sortir de sa tranchée pour discuter avec lui. Fáfnir lui dit que “it gjalla gull / ok it glóðrauða fé (cet or hurlant et cette richesse rouge comme la braise) t'apporteront la mort”.

Il ajoute :

Fáfnir kvað:

11.
Norna dóm
þú munt fyr nesjum hafa
ok örlög ósvinns apa,
...
alt er feigs forað.

Mot à mot

 

Des nornes la catastrophe
tu vas devant les caps avoir
et l’örlög d’un non-sage singe,

tout est danger pour le condamné.

Traduction

 

La catastrophe des Nornes,

tu l’auras en naviguant

et l’örlög d’un singe idiot,

tout est danger pour le condamné.

 

Fáfnir tente de maudire Sigurðr mais vous savez qu’il ne mourra pas « devant un cap » et ne deviendra pas non plus un « singe idiot ». Ici, la malédiction est ineffective car prononcée à vide. Mais au moins, nous confirmons que les Nornes peuvent rendre catastrophique une vie et qu’il est des örlög catastrophiques. La strophe suivante montre que Fáfnir a des grandes connaissances et Sigurðr le sait.

Sigurðr ne se laisse pas impressionner et, comme il l’a fait avec Grípir, il cherche à recevoir un enseignement. Voici leur échange qui est profondément instructif pour nous.

 

 12.

Segðu mér Fáfnir...
hverjar ro þær nornir,
er nauðgönglar ro

 ok kjósa

 mœðr frá mögum.

Fáfnir kvað:

13.
Sundrbornar mjök
segi ek nornir vera,
eigu-t þær ætt saman,
sumar ro áskunngar,
sumar alfkunngar,
sumar dœtr Dvalins.

Mot à mot

Dis-moi Fáfnir...
quelles sont ces Nornes,
qui vont à ceux en besoin [ou qui sont besoin-promeneuses]
et choisissent/séparent/
ensorcellent
les mères de leurs fils.


 

Différentes-nées beaucoup
dis-je les Nornes sont,
ont-non elles une famille la même,
certaines sont de la famille des Ases
certaines des elfes,
certaines les filles de Dvalinn.

Traduction

Dis-moi Fáfnir...

quelles sont ces ‘Nornes’,

qui vont à ceux en besoin (ou qui errent sur les chemins du besoin)

et séparent (parfois par sorcellerie) et font accoucher

les mères de leurs fils.

 

 
Elles sont nées de différentes

origines, les ‘Nornes’, je le dis,

et non de la même famille,

certaines sont de la famille des Ases

certaines des elfes,

certaines les filles de Dvalinn

(père des nains).

 

Tout d’abord, notons que le texte ne fait pas la différence entre ‘les humains qui errent dans le besoin’ et la possibilité que les Nornes ‘errent dans le besoin’, c’est-à-dire qu’elles ‘habitent le pays du besoin’. Ce dernier sens me paraît plus vraisemblable car il ne prête pas aux Nornes le rôle de subvenir aux besoins des humains. De la même façon, elles n’aident pas les femmes dans leur ‘besoin’ d’accoucher. Elles se contentent de séparer deux destinées jusque-là confondues.

Ensuite, d’autres poèmes nous enseignent que les divinités qui président à l’accouchement sont appelées les Dises (Dísir, au singulier, on dit une Dís) et non pas des Nornes. Dans cette strophe, il est évident que Fáfnir et Sigurðr croient que les Nornir et les Dísir sont identiques. Cette erreur n’est pas étonnante de la part d’un jeune homme comme Sigurðr et il est fort probable qu’un Fáfnir mourant n’allait pas corriger l’erreur de son jeune assassin. En effet, on sait par la Völuspá (s. 8) que les dieux ont été troublés par l’arrivée de trois « þursa meyiar… ór iötunheimom (jeunes filles thurses … hors du pays des géants)”. Il est vrai que l’on attend la strophe 20 pour savoir qu’elles sont les Nornes mais, de toute façon, si la Völuspá a un minimum de cohérence, ces trois jeunes filles ne peuvent être que les Nornes.

Enfin, Fáfnir nous renseigne sur les origines des Dises qui semblent donc être variées. Dans la mesure où les Dises sont en effet plus proches des sorts individuels que de celui de l’Univers, il n’est pas étonnant que chacune des races divines fournisse des ‘meneuses des façonnages pour la race humaine. Remarquez que les géants ne sont pas cités ici, ce qui est normal s’ils ont déjà fourni les Nornes.

***

 

Dans la strophe suivante (s. 14) Sigurðr use d’une métaphore frappante pour parler du Ragnarök.  Il le désigne par le fait que « er blanda hjörlegi / Surtr ok Æsir saman (ils mélangent le épée-lac [legi est le datif de lögr, un lac et la rune Laukaz. ‘Epée-lac’ est le sang.] / Surtr et les Æsir ensemble) ». Au Ragnarök les géants et les Æsir (ici personnifiés par Surtr, le géant du feu) vont se détruire saman (ensemble) et donc mélanger le sang de leurs cadavres. Il utilise cette métaphore pour demander à Fáfnir où le Ragnarök va prendre place et Fáfnir lui répond : « Óskópnir hann heitir (cet endroit s’appelle ‘le non-façonné’) » ce qui sous-entend que l’endroit où le Ragnarök va prendre place n’est pas encore ‘façonné’. Je vois renvoie au Hrafnagaldr, strophes 2 à 6 pour une description possible des charmes magiques qui vont ‘façonner’ cet endroit afin que le Ragnarök puisse effectivement se produire.

***

Finalement, Fáfnir annonce à Sigurðr que Reginn va le trahir et le tuer, tout comme lui-même a été trahi. (s. 22) : « Reginn mik réð, / han þik ráða mun, ... (Reginn moi a conseillé et trahi / il toi conseiller et trahir va, ...). Quand Fáfnir est mort, Reginn réapparaît et rappelle que c’est son frère que Sigurðr vient de tuer « quoiqu’il soit partiellement coupable lui-même ». Sigurðr lui fait deux réponses différentes. Dans la première, il lui rappelle qu’il n’aurait jamais voulu tuer Fáfnir si Reginn ne l’avait poussé à bout en mettant en doute son courage. Dans la seconde, il lui rappelle aussi que Reginn (le Lâche selon mon interprétation) s’est comporté comme un lâche. Pendant que lui, Sigurðr, se battait avec le dragon, lui, Reginn se cachait quelque part dans la lande voisine (s 28) « afli mínu / atta ek við orms megin, / meðan þú í lyngvi látt (force mienne / avais-je [à exercer] contre du dragon la puissance / pendant que tu dans lande étais couché) ».

Ensuite, Reginn s’approche du cadavre de Fáfnir, extrait son cœur et boit le sang qui coule de cette plaie. Il se sent fatigué après avoir bu tout ce sang et il demande à Sigurðr de faire cuire le cœur de Fáfnir pendant qu’il dormira pour récupérer. Pendant que le cœur cuit, Sigurðr touche du doigt le cœur pour voir s’il est cuit, se brûle et met le doigt dans sa bouche.

En er hjartablóð Fáfnis kom á tungu hánum, ok skilði hann fugls rödd. Hann heyrði, at igður klökuðu á hrísinu.

Mais le sang du cœur de Fáfnir vint sur la langue sienne [la langue de Sigurðr], et put-il de l'oiseau [comprendre] le langage. Il entendit des sitelles qui chuchotaient sur les buissons.

[Une sitelle est un petit oiseau de la taille d’une mésange qui se nourrit des vers qu’elle trouve dans l’écorce des arbres. cela explique qu’elle ait un bec exactement le même, en plus petit, que celui du pic-vert et qu’elle soit très discrète, au contraire des mésanges. J’y vois ce que nous appelons maintenant les « esprits de la forêt ». Leur langage est certainement tout aussi ‘magique’ que la célèbre ‘langue des oiseaux’.]

Igðan kvað:

La (première) sittelle dit:

 

s. 33

Önnur kvað:

Þar liggr Reginn,

ræðr um við sik,

vill tæla mög

þann er trúir hánum, ...

vill bölvasmiðr (bölva-smiðr)

bróður hefna.

Mot à mot

L’une dit :
Ici est étendu Reginn
planifiant pour lui,
il va trahir le garçon
qui a confiance en lui...
voudra le ‘mal-faisant’
le frère venger.

Traduction

 

Ici est étendu Reginn

calculant en vue de son propre intérêt,

il va trahir le garçon

qui lui fait confiance…

cet individu malfaisant va vouloir

venger son frère.

 

Sigurðr a déjà été prévenu du danger qu’il court par Fáfnir, puis par Reginn lui-même, et maintenant ce sont même les esprits de la forêt qui lui disent de se méfier. Mais il sait aussi que Reginn est un puissant sorcier et qu’il a dû façonner à sa façon le sort de Sigurðr afin qu’il l’amène irrévocablement à se faire tuer.. On peut aussi exprimer ceci, dans ce cas, en disant  que Reginn a ‘jeté un sort’ sur Sigurðr afin que les façonnages de ce dernier soient de mourir après qu’il ait tué Fáfnir. Il conjure ce sort en affirmant (ou en comprenant) qu’il a une échappatoire s’il tue lui-même Reginn.

 

s. 39

"Verða-t svá rík sköp,
at Reginn skyli
mitt banorð (
ban-orð) bera;
því at þeir báðir brœðr
skulu bráðliga
fara til heljar heðan."

Mot à mot

Deviendront-non ainsi puissants les façonnages
que Reginn doive
mon ‘de mort-mot’ [
ma sentence de mort] porter ;
parce que eux les deux frères
vont bientôt
voyager vers Hel depuis ici.

 

 Traduction

Les façonnages (‘sköp’) ne serons pas si puissants

que Reginn doive

porter ma sentence de mort ;

parce que, bientôt, les deux frères

vont quitter cet endroit

pour voyager vers Hel.

 

Il coupe donc la tête de Regin et, comme le texte le présente avec insistance, il mange le cœur de Fáfnir et boit le sang des deux cadavres, celui de Reginn et celui de Fáfnir. Comme le dit mot à mot le poème :

Sigurðr hjó höfuð af Regin, ok þá át han Fáfnis hjarta ok drakk blóð þeira beggja, Regins ok Fáfnis. Þá heyrði Sigurðr, hvar igður mæltu :

Sigurðr coupa la tête ‘à’ Reginn , et alors mangea-il de Fáfnir le cœur et bu le sang de tout deux, de Reginn et de Fáfnir. Alors entendit Sigurðr, ce que les sitelles disaient :

Fáfnir kvað:
11.
Norna dóm
þú munt fyr nesjum hafa
ok örlög ósvinns apa,
...
alt er feigs forað.

Mot à mot

 

Des nornes la catastrophe
tu vas devant les caps avoir
et l’örlög d’un non-sage singe,

tout est danger pour le condamné.

 

Traduction

 

La catastrophe des Nornes,

tu l’auras en naviguant

et l’örlög d’un singe idiot,

tout est danger pour le condamné.

Après tous ces événements, il est bien possible que Sigurðr ait été un peu hésitant sur la conduite à suivre. Les ‘esprit-sitelles’ le rappellent à l’ordre et lui disent qu’il maintenant se rendre auprès de Brynhildr, l’unique femme qu’il doit maintenant rencontrer. Grípir lui a déjà annoncé son avenir et lui a déjà décrit la nécessité de cette rencontre. 

Mais, dans la strophe suivante, elles vont le mettent en garde sur le fait que la réveiller n’est peut-être pas une excellente idée.

s. 44

Knáttu mögr séa
mey und hjalmi,
þá er frá vígi
Vingskorni reið;
má-at Sigrdrífar
svefni bregða,
skjöldunga niðr,
fyr sköpum norna.

Mot à mot

Tu sais comment, garçon, voir
la jeune fille sous le casque
quand vers le combat
à Vingskornir chevaucha ;
tu es capable-non Sigrdrífa
de son ensommeillement interrompre,
enfant des Skjöldungr,
devant les façonnements des Nornes.

Traduction

Garçon, tu sauras voir

la jeune fille sous le casque

quand elle chevaucha

au combat sur Vingskornir (son cheval) ;

enfant des Skjöldungr, (c. à d. fils de grande famille)

tu n’es pas capable d’interrompre

le sommeil de Sigrdrífa

face aux sorts façonnés par les Nornes.

 

Sigrdrífa est une valkyrie qui a désobéi aux ordres d’Óðinn en ne lui amenant pas le guerrier qu’il avait désigné pour mourir au combat. Pour  la punir, il la pique avec « l’épine du sommeil ». Óðinn, dans ce cas, est celui qui a décidé du ‘sort’ de Sigrdrífa. Dans ce cas encore, on pourrait tout à fait dire qu’il lui a « jeté un sort ». 

Les sitelles disent très clairement que Sigurðr qu’il est incapable de la réveiller. Comme nous allons bientôt voir comment il la réveille, ou bien les ‘esprits’ se sont trompés, ou bien ils voulaient sous-entendre qu’il ne pouvait pas la réveiller sans le plus grand des dangers : se retrouver imbriqué dans le dessein des Nornes, c’est-à-dire entrer dans la destinée que lui avait prédite Grípir. C’est cette hypothèse qui me semble la plus vraisemblable.

Le poème suivant s’appelle Sigrdrífu - mál, ‘de Sigrdrífa - le mot’, car lorsque Sigurðr la rencontre elle est encore un valkyrie (par la suite, quand elle sera devenue une simple femme, elle prendra le nom de Brynhildr sous lequel elle est plus connue).

 

 

Sigrdrífumál

 

Le poème débute par un commentaire :

 

Sigurðr gekk í skjaldborgina ok sá , at þar lá maðr ok svaf með öllum hervápnum. Hann tók fyrst hjálminn af höfði hánum. Þá sá hann, at þat var kona. Brynjan var föst sem hon væri holdgróin. Þá reist hann með Gram frá höfuðsmátt brynjuna í gögnum niðr ok svá út í gögnum báðar ermar. Þá tók hann brynju af henni, en hon vaknaði, ok settist hon upp ok sá Sigurðr ok mælti:

 

Sigurðr se rendit dans le fort-bouclier [sans doute : nom d’une construction particulière d’un fort] et vit, il y avait là un humain et ‘calmé’ tout armé. Il enleva d’abord le casque de sa tête. Alors, il vit que c’était une femme. La cotte de mailles était serrée comme si elle avait poussé dans la chair. Alors il la taillada avec Gram depuis le cou la cotte de mailles jusqu’en bas et jusqu’aux deux bras. Alors il prit la cotte de maille hors d’elle et elle s’éveilla, et s’assit et vit Sigurðr et dit :

 

Sigrdrífa dort dans un endroit très particulier, qui est un fort portant le nom d’une tactique guerrière mal connue. Notons bien que, lorsqu’il arrive, Sigurðr voit ‘un guerrier’ tout en armes si bien qu’il l’appelle un humain (maðr). Comme l’ont prévu les esprits-sitelles, il « sait voir la jeune fille sous son casque ». C’est la première action qu’il exécute  en la rencontrant.

Jusque-là, il a écouté le conseil des sitelles et il a été capable de modifier les façonnages afin d’avoir un certain contrôle sur son destin. Sait-il ou non qu’il va la réveiller en tranchant sa cotte de mailles ? En tous cas, cette cotte de mailles semble avoir poussé dans la chair et il peut se douter que cela va réveiller la dormeuse. Ainsi, volontairement ou par négligence, et malgré l’avis de sitelles, il va trancher cette cotte et réveiller Sigrdrífa et, avec elle, leur örlög.

 

s.1

Hvat beit brynju?
Hví brá ek svefni?
Hverr felldi af mér
fölvar nauðir?

Mot à mot

Quoi a mordu la cotte de mailles ?
Pourquoi ai-je interrompu mon sommeil ?

Qui tomba de moi

les pâles nécessités ?

Traduction

Qu’est ce qui a tranché la cotte de mailles ?

Pourquoi ai-je interrompu mon sommeil ?

Qui a fait tomber  les pâles nécessités 

qui m’enchaînaient ?

 

Dans ce contexte, les « pâles nécessités » évoquent la pâleur d’un cadavre à quoi elle devait ressembler pendant son sommeil ensorcelé. Mais elles sont certainement les façonnages par lesquels elle a été réduite à l’inaction.

Ainsi donc, Sigurðr a réveillé Sigrdrífa et leurs destinées vont se développer de sorte qu’ils deviendront les représentants germaniques des pressions que la destinée peut exercer sur nous.

Ils s’aimeront passionnément et comme dit Grípir « (s. 29), gár-a þú manna / nema þú mey séir [tu ne feras plus attention aux humains / rien sauf la jeune fille tu ne verras] » mais « (s. 31) It munuð alla / eiða vinna / fullfastliga, / fá munuð halda [(Vous deux ensemble voudrez tous / les serments travailler / pleinement-fermes / peu pourrez-vous tenir] ».

Mais ceci est une autre histoire, celle d’un Sigurðr pleinement adulte. Elle a déjà été racontée mille fois.

 

Sigurðarkviða in skamma

ou

SigurÞarkviða Fafnisbana Þriðja

 

Cette Ballade ‘courte’ de Sigurðr fait quand même 71 strophes. Elle décrit comment Sigrdrífa, maintenant appelée Brynhildr va pousser son mari (Gunnar) au meurtre de Sigurðr, décrire son propre suicide et comment, pendant son agonie, elle prédit l’avenir de Gunnar et de la veuve de Sigurðr, Guðrún.

La strophe 5 nous présente une Brynhildr sans défauts et d’une naïveté assez pure : c’est la destinée qui en a fait la responsable de la mort de son bien-aimé Sigurðr.

 

5.
Hon sér at lífi
löst né vissi
ok at aldrlagi
ekki grand,
vamm þat er væri
eða vera hygði;
gengu þess á milli 

grimmar urðir.

 

Elle-même, elle conduit sa vie
sans qu’elle soit consciente d’un défaut
et jusqu’à sa mort
aucune fourberie,
imperfection que fût
ou exister qu’elle pensât ;
allèrent alors au milieu
[
au milieu de tout cela s’introduisirent]
de sévères destinées.

 

Löstr signifie un défaut, une bourde, une « mauvaise conduite » et ne contient pas le sens de ‘péché’.

Ce sont donc ces « sinistres destinées » qui font que dans la strophe 6, cœur et corps de Brynhildr s’enflamment et elle déclare : « Hafa skal ek Sigurð, - eða þó svelta, - (Avoir dois-je Sigurðr – ou pourtant mourir/faire mourir) » : le verbe svelta signifie à la fois mourir et tuer et elle va en effet mettre en route le processus par lequel ils mourront tous les deux.

D’ailleurs, elle regrette tout de suite les mots qu’elle vient de prononcer… mais continuera à se ‘soumettre’ à sa destinée, tout en accusant de ses malheurs, non pas sa destinée, mais ses façonnements comme le montre la strophe 7.

 

7.

Orð mæltak nú,

iðrumk eptir þess:

kván er hans Guðrún,

en ek Gunnars;

ljótar nornir

skópu oss langa þrá.

 

Une parole j’ai prononcée maintenant,

Je regretterai ensuite celle-ci :

épouse est à lui Guðrún,

et moi de Gunnar;

d’affreuses nornes

façonnèrent à nous un long désir douleureux.

 

En principe, les Nornes, en tant que divinités, écrivent les destinées et elles ne jettent pas des sorts qui vont façonner les destinées. Il est donc possible de voir ici le mot nornir comme un ‘heiti’ pour femmes : ce seraient alors « d’affreuses femmes » qui auraient introduit le malheur dans une destinée qui, à un sort jeté près, aurait pu être heureuse, comme nous allons le voir.

Pour mieux connaître l’identité de ces femmes, il nous fait faire une courte parenthèse exposant les deux versions de cette histoire, l’une racontée par Völsunga saga, e l’autre par l’Edda poétique, en particulier les strophes 21-26 de Guðrúnarkviða in forna, le prochain poème à étudier.

 

Intermède:

Les boissons magiques utilisées dans Völsunga saga et Guðrúnarkviða in forna

 

Version Völsunga saga.

Comme les poèmes précédents nous l’ont appris, la Völsunga saga nous raconte comment Sigurðr a délivré Brynhildr (ex-Sígrdrifa) des façonnages d’Óðinn. Sigurðr exprime son désir de prendre Brynhildr comme femme et elle en est d’accord : « þess sver ek við guðin, at ek skal þik eiga eða enga konu ella (Je fais serment auprès des dieux, que je vais te ‘posséder’ (épouser) mais pas aucune femme autre) » dit Sigurðr, et la saga ajoute « Hún mælti slíkt. (Elle parla de même) ».

De notre point de vue, celui de la compréhension des destinées, trois femmes vont décider de la destinée de Sigurðr : Brynhildr, bien sûr, mais aussi Grímhildr et Guðrún. Grímhildr est la femme du roi chez qui Sigurðr a décidé de vivre, elle est la mère de Guðrún et la saga la décrit comme « fjölkunnga (très-connaissante, sorcière) » et « grimmhuguð kona (femme à l’esprit-sauvage/hideux) ».

Quand ce beau guerrier, richissime du trésor récupéré sur Fáfnir apparaît, elle décide qu’il épousera sa Guðrún. Elle est bien consciente des liens qui unissent Brynhildr et Sigurðr et elle utilise sa magie pour que ce dernier oublie ses promesses en lui faisant boire une potion d’oubli. La saga dit simplement qu’elle lui fait boire cette potion sans donner de détails sur la composition de la potion.

 

Version Guðrúnarkviða in forna.

Aucun des poèmes qui traitent de ce sujet n’expliquent en détail pourquoi Sigurðr oublie ses serments à Brynhildr. Voici l’explication la plus complète que j’ai pu trouver dans Grípisspá, s. 33: « Þú verðr, siklingr, / fyr svikum annars, / muntu Grímhildar / gjalda ráða… (Tu deviendras, jeune prince, / par d’autres trahisons/poisons, / tu vas de Grímhildr / souffrir les conseils) » Quand un traducteur oublie le sens de ‘poison’ comme Boyer : « trahisons », ou Orchard : « plots (complots) » le lecteur ne peut pas imaginer l’existence d’un lien entre la boisson empoisonnée de la Völsunga saga et la strophe 33 de Grípisspá. Pourtant svik a bien les deux sens de trahison et de poison, c’est-à-dire qu’on devrait le traduire ici par « poison traître », par exemple.

Nous allons voir dans la Guðrúnarkviða in forna ci-dessous que Grímhildr utilise encore une potion d’oubli mais c’est sur Guðrún, afin de lui faire oublier son chagrin après la mort de Sigurðr et dans le but de lui faire épouser un autre roi. Dans ce cas, le processus magique sera décrit avec précision comme nous le verrons.

 

En somme, la conjonction de Völsunga saga et de l’Edda poétique nous indique que Grímhildr a utilisé deux fois la magie d’une potion d’oubli, ce qui en fait une sorcière extrêmement dangereuse dans le contexte de cette mythologie. Par ces charmes, elle est capable de façonner le sort de ses proches, et c’est bien ce que je lis dans les strophes 5 et 7 de Sigurðarkviða in skamma.

 

Fin de l’intermède

 

La poésie scaldique abonde en heiti, cette façon de parler d’un objet qui en désigne un autre comme de désigner une femme par une dise ou une norne quand on veut exhalter un des ses traits. C’est pourquoi je pense que Brynhildr fait ici allusion ici aux façonnements de Grímhildr et, elle est une des ces nornes dont elle parle.

Nous allons maintenant étudier la strophe 58 qui confirme toutes ces hypothèses. Pendant son agonie, elle prononce plusieurs prophéties relatives à Gunnar, mais surtout, elle interprète de façon intéressante l’échec de leur relation dans les deux dernier vers de la strophe :

 

58.

Muntu Oddrúnu

eiga vilja,

en þik Atli

mun eigi láta;

it munuð lúta

á laun saman,

hon mun þér unna,

sem ek skyldak,

ef okkr góð of sköp

gerði verða.

 Tu vas Oddrún
posséder vouloir, (
Tu vas vouloir te marier à Oddrún)
mais toi Atli
va non laisser (
mais Atli n’autorisera pas votre relation) ;
vous-deux allez vous abaisser (
consentir à vous)
en cachette ensemble (
rencontrer en cachette),

elle va à toi accorder son amour,

comme moi j’aurais dû,

si à nous de bons façonnements (magiques)

auraient fait devenir (nous avaient été accordés).

 

Le verbe göra, faire, donne gerði au prétérit.

Le verbe verða, devenir, est le verbe qui a un prétérit pluriel en urðu que l’on associe à la norne Urðr.

Les deux derniers vers indiquent que Brynhildr n’attribue pas l’échec de sa relation avec Gunnar à un effet de la destinée, c’est-à-dire un örlög immuable, mais au fait que de ‘mauvais sorts’ leurs aient été jetés. L’intermède ci-dessus nous explique de qui sont issus ces mauvais sorts[1].

        

Maintenant ses derniers instants approchent :

71

Mart sagða ek,

munda ek fleira,

er mér meir mjötuðr

málrúm gæfi;

ómun þverr,

undir svella,

satt eitt sagðak,

svá mun ek láta.

 

Beaucoup dirai-je,

aurais-je plus, (J’aurais pu en dire beaucoup plus)

que à moi le mjötuðr (ordonnateur de la mesure)

mot-place (une mesure suffisante pour d’autres mots) m’eut donné ;

la voix s’éteint,

sous (l’effet de) gonfler (inflammation),

vrai un (la vérité) j’ai déclaré (sur moi – je me suis décrite ‘en vrai’)

ainsi vais-je laisser aller.

 

Le mot mjötuðr est lié à mjöt, une mesure, si bien que mjötuðr est celui qui ‘donne la mesure’ des choses, tout comme nos chefs d’orchestre. Selon le contexte, il va signifier soit (vue optimiste) un dieu, un gardien, soit (vue pessimiste) un fléau.  En général, ce mot désigne un organisateur : destinée, dieu ou chance etc. Mais ici, ce peut être la destinée, dans le sens de ‘celle qui donne la mesure de nos vies’. Nous verrons avec la s. 13 de Oddrúnargrátr que le poète utilise l’expression un peu surprenante de « la plus haute du monde jeune fille des mesures » et se réfère encore à un mjötuðr. On peut donc supposer que le poète parle aussi ici, à son sujet, de l’ordonateur de la mesure.

Conclusion

 

En fin de compte, le vocabulaire utilisé par Brynhildr suggère qu’elle ne considère pas que sa séparation de Sigurðr était inscrite dans les immuables ‘planchettes de bois’ de l’örlög, gravées par les Nornes, comme le dit la Völuspá. Elle considère qu’elle a subi deux sköp. Les uns sont ceux infligés par Óðinn pour sa désobéissance, mais elle ne se plaint pas violemment de ces sköp qui l’ont amenée à rencontrer Sigurðr. Par contre, comme nous venons de le voir, elle se plaint amèrement des sköp façonnés par Grímhildr car ils ont faconné son örlög pour y inclure la séparation de Sigurðr. Elle était elle-même une puissante magicienne, et en lui enseignant les runes, comme décrit par Sigrdrífumál, elle croyait avoir forgé des sköp qui la liaient pour toujours à Sigfriðr. Elle s’aperçoit que Grímhildr a été une magicienne encore plus puissante qu’elle (ou plus maline : elle s’attaque au maillon faible, Sigurðr qui trouve Guðrún quand même bien séduisante…) et c’est ainsi que cette dernière a pu les séparer.

Cette bataille de magiciennes est implicite dans les textes, mais j’espère avoir fait sentir son existence.

 

 

Guðrúnarkviða in forna

 

Ce poème est intéressant ici parce qu’il nous explique comment les sköp, les façonnements de Grímhildr sont exécutés.

 

21.

Forði mér Grímhildr

full at drekka

svalt ok sárligt,

né ek sakar munðak;

þat var of aukit

jarðar magni,

svalköldum sæ

ok sónum dreyra.

 

 

22.

Váru í horni

hvers kyns stafir

ristnir ok roðnir,

- ráða ek né máttak;

lyngfiskr langr,

lands Haddingja

ax óskorit,

innleið dyra (dýra).

 

 

 

 

23.

Váru þeim bjóri

böl mörg saman,

urt alls viðar

ok akarn brunnin,

umdögg arins,

iðrar blótnar,

svíns lifr soðin,

því at hon sakar deyfði.

 

 

Apporta à moi Grímhildr

une pleine (corne) à boire

froide et blessante,

non je blâmer pus (je ne pus plus rien blâmer) ;

c’était augmenté

par de la terre le pouvoir,

par la froide et glacée mer

et par d’un porçin-sacrificiel sang (le sang d’un porc sacrificiel).

 Le Hávamál 137 cite aussi la “puissance de la terre” et le rôle d’un épi de blé en magie.

 Étaient (écrits) sur la corne

toute sorte de signes magiques

gravés et rougis (de sang)

- les lire je ne pouvais ;

bruyère-poisson (vipère) long,

du pays de Hadding

un épi de blé non marqué (non incisé, intact),

une entraille de bête (animal sauf oiseau).

 
On connait l’existence d’une famille de héros, les Haddingjar mais on ne sait rien sur leur exacte localisation. Boyer affirme « le pays des morts », Orchard, « la mer » sans réelle justification.

 

Étaient là dans la bière

des maux nombreux ensemble,

des racines de tous les arbres

et des glands grillés,

de l’entourante-rosée de l’âtre (= de la suie)

des entrailles (issues d’un) blót,

d’un porc le foie bouilli,

avec cela les douleurs elle émoussait.

 

Le but de Grímhildr est double, émousser la douleur de Guðrún et lui faire oublier la mort de Sigurðr

 

Il est évident que nous ne comprenons plus rien aux recettes magiques des anciens. Mais, dans la mesure où les sköp sont tellement présents dans la poésie scaldique, leur importance devait être extrême. Dans un autre travail, je reprendrai l’ensemble des potions magiques pour les commenter. Ici, il me suffit de bien convaincre le lecteur que les sköp sont les méthodes utilisées par les magiciens pour façonner les örlög. En somme, les örlög sont la ‘matière brute’ de la destinée, et les sköp en sont le résultat après qu’un artiste-magicien y ait laissé sa trace, comme un meuble témoigne de l’habileté d’un artisan à travailler la matière bois.

 

 

Guðrúnarkviða in fyrsta

 

Ce poème décrit la douleur de Guðrún quand elle découvre le corps de Sigurðr. Il commence par un commentaire :

« Guðrún sat yfir Sigurdhi dauðum… hon var búinn til at springa af harmi. Til gengu bæði konur ok karlar at hugga hana, en þat var eigi auðvelt »

Guðrún était assise contre le cadavre de Sigurðr… elle était sur le point d’exploser de tristesse. Vers elle, se rendirent des femmes et des hommes pour prendre soin d’elle, mais cela n’était pas facile.

En particulier, sa sœur Gullrönd essaie de la consoler en lui faisant embrasser les lèvres du cadavre et, évidemment, la douleur de Guðrún redouble. Elle en vient à insulter Brynhildr en la traitant de « armrar vættar (méchante âme, ici = ‘essence de la méchanceté’ ». Celle-ci est présente et prend la parole, ce qui provoque la fureur de Gullrönd qui l’apostrophe ainsi :

 

24.

Þá kvað þat Gullrönd

Gjúka dóttir:

« Þegi þú, þjóðleið,

þeira orða;

urðr öðlinga

hefr þú æ verit,

rekr þik alda hver

illrar skepnu,

sorg sára

sjau konunga

ok vinspell

vífa mest ».

 

Ainsi parla Gullrönd,

de Gjúki la fille :

« Sois silencieuse, très-détestable,

de ces paroles ; (ne prononce pas, très détestable, ces paroles)

la destinée (ici : malheureuse, la mort) des princes

as-tu toujours été ;

tu déroules à ces gens

une mauvaise forme/destinée/’façonnement’,

(tu as été le) chagrin des blessures

de sept rois

et amitié-destruction

des femmes la plus grande ».

(la plus grande destructrice de l’amitié entre femmes)

 

Skepnu est aussi lié au verbe skapa, façonner, et désigne ici un façonnement, comme un singulier de sköp. Ici, c’est Brynhildr qui est accusée d’avoir façonné en mal ‘ces gens’, assez injustement, bien qu’elle leur ait fait beaucoup de mal sans utiliser la magie.



[1] Je suis bien conscient que les sorts jetés par Grímhildr sont relatifs à la relation entre Sigurðr et Brynhildr et non pas entre elle et Gunnar. Cependant, les poèmes que nous venons de voir et la Völsunga saga montrent abondamment que c’est la trahison de Sigurðr qui est la cause constante du malheur de Brynhildr. Elle est visiblement touchée en tant que femme amoureuse, mais aussi en tant que personne qui respecte ses serments. Elle dit explicitement à Gunnar qu’elle le méprise parce qu’il  est un briseur de serment, ce qui montre qu’elle doit en penser autant de son Sigurðr : il est certes le plus courageux des hommes (à l’opposé de Gunnar), mais lui aussi un briseur de serment.

 

Oddrúnarkviða

Oddrúnargrátr

 

Dans ce poème, Oddrún décrit ses malheurs. Elle est la sœur de Atli et de Brynhildr. Tous les trois sont les enfants du roi Budli.

 

 

16

En hann Brynhildi

bað hjalm geta,

hana kvað hann óskmey

verða skyldu;

 

 

kvað-a hann ina æðri

alna (gen. plur.) mundu

mey (acc.) í heimi,

 

nema mjötuðr spillti.

 

Et il (Budli) pour Brynhildr

(il) mendia (demanda) le casque obtenir,

elle a dit qu’elle souhait-jeune-fille (valkyrie)

devenir devait ;

Budli demanda (humblement ?) que Brynhildr puisse être une guerrière. de son côté, elle désirait devenir un valkyrie.

(il) dit qu’elle la plus haute

des mesures devait

jeune-fille dans la maison (le monde),

(il dit qu’elle devait être la plus ‘haute’ référence des jeunes filles du monde)

à moins que l’ordonateur de la mesure ne gâche (tout cela).

 

Ce qui est particulier à cette strophe est que ‘alna’ est le génitif pluriel de alin, la longueur d’un avant-bras, ou bien toute mesure. Mjöt est aussi une mesure, et il est impossible que le scalde l’ait ignoré. On peut donc voir ici un jeu de mot sur la ‘mesure’ de Brynhildr et celle utilisée par le grand ordonnateur.

Nous avons vu dans la s. 5 de  Sigurðarkviða in skamma une façon de parler semblable où tout est parfait « jusqu’à ce que des grimmar urðir » interviennent. Il est donc clair que le mjötuðr est ici une forme d’urðr, de destinée. Rappelons-nous aussi que le mot mjötuðr est utilisé dans la s. 71 de Sigurðarkviða in skamma, là encore avec un sens semblable à celui d’urðr.

 

La dernière strophe termine ainsi le poème :

 

34

Sattu ok hlýddir,

meðan ek sagðak þér

mörg ill of sköp

mín ok þeira;

 

maðr hverr lifir

at munum sínum.

Nú er of genginn

grátr Oddrúnar.

 

Vous étiez assis et avez écouté

pendant que je racontais à vous

beaucoup de mal des façonnements

les miens et les leurs ;

(je disais beaucoup de mal de mes façonnement et de ceux des autres)

l’humain chaque vit

avec les devoirs siens.

Maintenant elle est allée (finie)

la complainte d’ Oddrún.

Ainsi Brynhildr et Oddrún, deux sœurs, utilisent le mot sköp pour parler de leur destinée, plutôt que celui d’örlög.

 

 

Atlakviða

Dauði Atla

 

Guðrún finit par épouser Atli, selon le désir de sa mère. Ce poème, ainsi que le suivant, décrit comment Atli tue les frères de Guðrún, et comment cette dernière se venge. Dans la strophe 39, on arrive au dénouement et Guðrún en furie prend part au combat.

 

39.

Gulli söri

in gaglbjarta,

hringum rauðum

reifði hon húskarla;

sköp lét hon vaxa,

en skíran málm vaða,

æva fljóð ekki

gáði fjarghúsa

 

 

De l’or elle sema

l'oie-brillante, [à l’époque les oies n’étaient pas encore bêtes !]

avec les anneaux rouges

détacha elle les serviteurs ;

les sköp laissa elle enfler, croître,

et le pur métal patauger,

jamais le torrent (Guðrún, telle un torrent) jamais

ne fit attention à la grande maison.

 

Elle arrose d’or les serviteurs de la maison pour qu’ils la rejoignent dans la bataille et elle laisse les façonnements ‘prendre le pouvoir’ sur tous les participants à cette bataille, c’est-à-dire qu’elle utilise sa magie et son or sans compter pour combattre l’ennemi.

Atlamál in grænlenzku

 

Dans la première strophe, on comprend que les guerriers d’Atli se réunissent pour discuter de la situation :

 

2.

Sköp æxtu skjöldunga

 

- skyldu-at feigir, -

illa réðsk Atla,

átti hann þó hyggju;

 

Des sköp ils causèrent la croissance ‘ceux des boucliers’ (les Skjöldungs, les guerriers)

- n’auraient pas dû être bizarres/près de mourir/fous

mal se conseilla Atli,

avait il pourtant de l’esprit :

 

Ainsi, les guerriers, tout comme la Guðrún de Atlakviða ci-dessus, font ‘enfler’ les sköp  c’est-à-dire, ici, qu’ils cherchent à façonner le destin afin qu’il les conduise à la bataille. En langage moderne, on dirait qu’ils font « monter la pression » mais cela ôte toute forme de magie dans le processus, magie certainement présente dans la civilisation scandinave ancienne.

 

Högni et ses frères ont reçu une invitation d’Atli pour qu’ils le visitent. Guðrún qui a observé les cérémonies des guerriers sait qu’il s’agit d’un piège. Elle envoie donc un message en runes pour le prévenir mais le messager brouille les runes. Une femme remarque que ces runes ont été trafiquées et elle tente de prévenir les guerriers, sans succès. De plus, Högni fait montre d’une telle morgue qu’il ne peut plus reculer devant le danger sous peine de se faire accuser de lâcheté. Ils partiront donc. Au moment du départ, Högni est sa femme échangent un long regard, où ils se disent adieu.

 

36.

Sásk til síðan,

áðr í sundr hyrfi,

þá hygg ek sköp skiptu,

skilðusk vegir þeira.

 

Ils ‘se virent’ (craignirent) ‘vers maintenant’ (ensuite)

déjà séparément détournés (suivant des voies opposées)

alors je pense les sköp (les) avaient appointés,

leurs chemins se séparaient.

 

Quand ses frères arrivent, Guðrún se désole de voir que son essai pour les en dissuader a échoué.

 

48.

Leitaða ek í líkna

at letja ykkr heiman,

sköpum viðr manngi,

ok skuluð þó hér komnir.

 

 

Ai cherché je un remède (J’ai cherché un remède)

pour faire vous à la maison (pour que vous restiez à la maison)

les destins contre personne (personne (ne peut aller) contre les destins),

et il arrive cependant que vous soyez venus.

 

La bataille fait rage et les frères de Guðrún sont submergés par la masse de leurs opposants. Le champ de bataille est inondé de sang et nous rencontrons une façon inattendue (pour notre époque) d’utiliser le verbe verða, devenir. Le contexte nous annonce clairement qu’ils sont morts, si bien ‘devenir’ ne convient pas. On peut supposer qu’il prend alors le sens de ‘devenir ce que chacun doit devenir, un cadavre’, ou quelque chose de ce genre, comme tout le monde le fait.

 

53.

…flóði völlr blóði,

átján áðr fellu,

efri þeir urðu

 

…Inonda le champ (de bataille) le sang,

dix-huit déjà sont tombés,

le meilleur d’eux ‘devinrent’… (les meilleurs guerriers moururent)

 

La strophe suivante n’est pas ici pour éclaircir la notion de destin. Elle est plutôt un exemple d’un usage très ambigu du mot ‘auðna, chance’.

Atli et Guðrún se disputent une dernière fois pendant l’agonie d’Atli qu’elle vient de blesser à mort. Atli cherche à se justifier en racontant une partie de sa jeunesse. Lui et ses sœurs (je suppose) ont erré sur la mer à la suite de Sigurðr :

 

98.

Þrjú várum systkin,

skæva vér létum,

skipi hvert várt stýrði,

örkuðum at auðnu,

unz vér austr kvómum.

 

Trois nous étions, frères et sœurs (sans doute ( ?), Oddrún, Atli et Brynhildr)

parcourir nous ‘laissons’,

sur un navire qui était conduit,

inconnue à la chance/destinée (conduit par une chance/destinée inconnue)

jusqu’à ce que nous à l’est arrivions.

 

Un navire conduit par une chance inconnue peut évoquer un navire dont le trajet est soumis au destin. Mais une traduction anachronique ferait tout autant ‘sens’ : « notre navire suivait une trajectoire aléatoire ». Certaines déclarations montrent que piété et incroyance existaient simultanément dans cette société. Les incroyants pouvaient ne croire en rien, sauf au hasard comme nombreuses personnes actuelles qui pourtant ignorent tout autant les lois de l’aléatoire que leurs ancêtres du 9ème siècle.

Grógaldr

 

 

Note éditoriale. On peut avoir de la peine à retrouver l’intitulé de ce poème. Le Grógaldr et le Fjölsvinnsmál ont été réunis par Bugge sous le nom de Svipdagsmál, (Bugge, 1867, http://etext.old.no/Bugge/ . Les éditeurs ne suivent pas toujours cette convention.

 

 

Le fils de Gróa, appelé Svipdagr, invoque l’aide de sa mère morte car il a été chargé d’une mission impossible par sa belle-mère.

 

4. Gróa kvað

Löng er för,

langir’u/’ro farvegar,

langir’u/’ro manna munir;

ef þat verðr,

at þú þinn vilja bíðr,

ok skeikar þá

Skuld/Skuldar at sköpum.

 

4. Gróa dit :

Long est le voyage,

longs sont les chemins

long sont les désirs/délices des humains ;

si cela se peut,

à tu à toi faveur (génitif) conserves (tu conserves ‘sur toi’ la faveur)

et qu’alors modifie [en ta faveur] (Skuld modifie alors)

Skuld (nominatif) par les sköp.

 

Le verbe bíða, ‘rester, supporter, conserver’, a son COD au génitif, d’où la forme vilja, génitif de vili, faveur, délice. Ceci fait évidemment penser au verbe vilja, ‘vouloir, désirer’ mais il ne s’intègre pas bien dans la phrase.

Le datif pluriel sköpum implique que les sköp sont considérés ici comme un agent de modification et non comme la cause de la modification, d’où ma traduction « modifier par les sköp ».

La lecture Skuldar (gén. sing.) sous-entendrait « la faveur de Skuld ». Ceci conduirait à la traduction : « tu conserves ‘sur toi’ la faveur de Skuld et qu’alors elle modifie par les sköp. » Les deux traductions sont un peu étranges et on peut supposer qu’il s’agit là d’une formule rituelle qui s’énoncerait comme « « si cela se peut, tu conserves la faveur de Skuld et elle façonne ainsi ta destinée ». En tous cas, Skuld n’est pas invoquée pour modifier l’örlög du fils de Gróa mais bien pour le façonner en sa faveur, sous-entendu : il aurait pu être aussi façonné en sa défaveur.

 

Le mot skuld signifie une dette, que l’on ne doit prendre à la légère, elle doit absolument être remboursée. Si on la relie au verbe skulu, devoir, dont les formes passées sont skyldi et skyldu, ceci la relierait plutôt au passé qu’au présent comme cela se dit souvent. Mon argument est d’autant plus fort que le ‘y’ est prononcé à peu près comme un ‘u’ selon les reconstitutions les plus récentes du parlé Vieux Norrois. À mon sens, Skuld n’est donc pas réellement reliée à la temporalité : une dette s’est contractée dans le passé, on la paie dans le présent ou le futur. Elle donc la Norne de l’obligation de payer ses dettes. On ne connait pas les détails de la dette que Svigpad doit payer, seulement qu’il s’en plaint à la strophe 3, mais Skuld est bien à sa place ici. Vous trouverez en commentaire de la strophe 20 de la Völuspá une discussion plus détaillée sur le sens des noms des Nornes :

http://www.nordic-life.org/MNG/Volusp17-20et31.htm

 

Pour répondre à la demande de son fils, Gróa va prononcer neuf incantations, en se tenant debout sur une pierre plantée en terre aux portes du séjour des morts… la magie semble être ici décrite de façon assez précise. La deuxième incantation s’énonce ainsi.

 

7.

Þann gel ek þér annan,

ef þú árna skalt

viljalauss á vegum:

Urðar lokur

haldi þér öllum megum,

er þú á sinnum sér.

 

 

Ainsi je hurle/chante un deuxième,

si tu recevoir vas

manque de chance dans les chemins

(puissent) d’Urðr les liens

tiennent à toi toutes les forces,

que tu en (bonne) compagnie (ou en chemin) sois.

 

L’expression á sinnum a aussi un sens figé qui signifie « en chemin (et jusqu’au bout) ».

 

Le mot urðr est l'un des mots norrois signifiant le destin comme örlög et sköp entre d'autres. Il est lié au verbe verða, dont le prétérit pluriel est urðu, signifiant « ils sont devenus ». Du fait que urðu décrit une action du passé, nous pouvons supposer qu'Urðr est liée au passé. En ce sens, elle est celle qui dresse le bilan de toutes nos actions. Les liens d’Urðr doivent donc référer au bilan de la vie de son fils Svipdagr (Jour-changeant). Gróa demande à Urðr qu’aucune force ne puisse séparer Svipdagr de son passé, il doit rester ‘entier’ pour être capable de surmonter son épreuve.

 

 

FJÖLSVINNSMÁL

 

Comme l’a remarqué Bugge, ce poème ressemble à une continuation du précédent. Cependant, dans ce second poème, il se présente d’abord sous le nom de Vindkaldr (Vent-glacé). C’est seulement à fin du poème qu’il va dire qu’il s’appelle Svipdagr, comme dans le Grógaldr. Si l’hypothèse de Bugge est exacte, on pourrait ainsi confondre Svipdagr avec Óðr, le mari de Freyja, qui l’a quittée pour des raisons que nous ne connaissons pas, nous savons seulement qu’elle a versé des larmes d’or à son départ. [Je donne tous ces détails parce que, dans les traductions, on voit souvent apparaître ou disparaître un Vindkaldr non expliqué].

 

Ainsi, Svipdagr-Vindkaldr s’approche de la demeure de Freyja (appelée Menglöð dans ce poème). Il se heurte à un accueil désagréable du gardien des lieux qui lui dit qu’il n’a rien à faire ici. Après un échange d’insultes (Chacun, parlant de l’autre :  « Hvat er þat flagða ?  (Quel est ce troll ?) », puis le gardien : « ok dríf þú nú vargr at vegi. (et tu gicles maintenant, loup/monstre, vers ton chemin) ». Ces amabilités terminées, on peut passer aux choses sérieuse et commence une compétition de savoir où Vindkaldr-Svipdagr  pose au gardien des questions relatives à la mythologie. En somme, c’est l’inconnu qui met à l’épreuve le gardien et ils finissent par se réconcilier quand le gardien comprend, par les questions qu’on lui pose, que seul Svipdagr peut le faire – tout comme Óðinn pose une dernière question par laquelle il révèle son identité. La confrontation ne se termine pas par une mise à mort comme c’est souvent le cas, elle se termine par un aveu d’échec du gardien.

Une des questions que Vindkaldr pose au gardien est relative au nom des chiens qui gardent aussi l’enclos. Le gardien lui répond de façon un peu méprisante (« si tu veux le savoir… ») mais fournit le nombre des suivantes de Freyja : onze. La s. 38 nous donnera neuf noms de ces onze. De notre point de vue, le dernier vers est le plus intéressant, car nous donne une indication sur le sens de rök dans Ragnarök : c’est « unz rjúfask regin (jusqu’à ce que se brisent les dieux)”. On voit ici que rök  est paraphrasé par ‘être détruit’,  ce qui va nous éclairer dans la compréhension finale de ce mot.

 

14. (Boyer: s. 20)

 

"Gífr heitir annarr,

en Geri annarr,

ef þú vilt þat vita;

varðir ellifu

er þeir varða,

unz rjúfask regin."

Le gardien dit:

 

Gífr s’appelle l’un

et Geri l’autre,

si tu veux cela savoir ;

gardiens des onze

qui les gardent,

jusqu’à ce que se brisent les dieux.

 

 

Une autre question que pose Vindkaldr est relative à Yggdrasill et l’ensemble de l’échange nous explique pourquoi est aussi appelé : « mjötuðr » un mot que nous connaissons et qui n’a rien à voir avec le mot ‘arbre’.[1] le gardien lui répond que ceci est lié au fait que ses baies (sans doute de baies d’if) aident pendant les accouchements difficiles et c’est pour cela qu’Yggdrasill est « l’ordonnateur de la mesure des humains ».

 

22.

 

Út af hans aldni

skal á eld bera

fyr kelisjúkar[2] konur;

útar hverfa

þats þær innar skyli,

sá er hann með mönnum mjötuðr.

Le gardien dit:

 

Depuis ses fruits

sera dans le brasier porté

pour les femmes en couches;

dehors tourner

ce qui à elles à l’intérieur devait,

de ceci il est l’ordonnateur de la mesure des humains.

Du point de vue de la mythologie, cette dénomination est aussi très intéressante. On voit que les ‘objets’, comme Yggdrasill et Óðrœrir, ont une âme comme disait le poète, et que dans des circonstances exceptionnelles ils peuvent jouer un rôle direct. Nous rencontrerons ce phénomène avec Óðrœrir dans la strophe 2 du Hrafnagaldr ci-dessous.

 

Enfin, Svipdagr, qui vient de gagner son duel de connaissances (de façon un peu ‘hypocrite’ ainsi qu’on le dit souvent d’Óðinn) donne son nom. Les trois derniers vers sont célèbres car ils disent clairement que l’örlög n’est pas susceptible d’être modifié sous aucun prétexte. Les sköp ne le modifient pas vraiment, mais ils en façonnent les parties non encore écrites. Par exemple, l’örlög de tous les humains est de mourir et il est possible que, au moins pour certains, façon et date de la mort ne sont pas fixés par leur örlög.

 

Svipdagr kvað:

47.

Svipdagr ek heiti,

Sólbjart hét minn faðir,

þaðan rákumz (Bugge: ráumk ) vindar kalda vegu;

Urðar orði

kveðr engi maðr,

þótt þat sé við löst lagit.

 

 

 

Svipdagr (Changeant-jour) je m’appelle

Sólbjart (Soleil-brillant) s’appelait mon père,

de là nous conduisirent des vents par un glacé chemin ;

d’Urðr au mot

ne dit/chante/conteste aucun homme,

bien que celui-ci soit avec erreur posé.

 

 

 

 

 

 

au mot d’Urðr

aucun homme ne redit

même s’il est établi par erreur.

 

Le verbe reka, conduire, fait ráku au prétérit pluriel, c’est pourquoi j’ai préféré la lecture de ce mot donnée par Rask.

Les verbes kveðja et kveða font tous deux kveðr à la troisième personne de l’indicatif présent. Kveðja peut vouloir dire ‘contester’. Kveða veut dire parler/chanter. La notion de ‘chant’ peut évoquer une tentative de s’opposer à l’örlög par magie.

 



[1] Dans la strophe 2 de Völuspá, l’arbre central du monde est appelé : mjötviðr, ce qui signifie donc mesure-arbre,  ce qui embarrasse les traducteurs. C.-V. y voit une faute de transcription. 

[2] Sur kélisjúkr. Ce mot est traduit ‘hystérique’ par C.-V., ‘maladif’ par de Vries. Il est clair, d’après les vers 4 et 5, qu’il s’agit d’un accouchement difficile qui, en effet,  peut rendre les femmes folles de douleur, mais n’a rien à voir avec de l’hystérie ou un tempérament maladif. D’ailleurs, le Lex. Poet. donne justement: ‘utero laborantes feminæ’ (on voit combien il était difficile d’introduire autrement qu’en Latin ce sujet « délicat »).

HRAFNAGALDUR ÓÐINS

(galdr des corbeaux d’ Óðinn)

Strophe 2

 

Version VN de Lassen

Traduction mot à mot (YK)

Traduction de Lassen

Ætlun Æsir

alla gátu,

verpir viltu

vættar rúnum.

Oðhrærer skylde

Urdar gejma,

mattkat veria

mest-um þorra.

Les Ases se doutèrent

d’une mauvaise intention,

les déformeurs falsifièrent

les Esprits avec des runes;

Óðhrærir a dû

Urðr surveiller,

impuissante est-elle à protéger

du pire hiver.

(Mais) les Æsir devinèrent

le plan tout entier

les imprédictibles furent cause de désordre

dans les runes (ou secrets) des dieux;

Óðhrærir a dû

s’occuper de Urðr (la destinée),

il ne pouvait (la) protéger

pour la plus grande part.

 

 

Urðr est une des trois Nornes dont le nom signifie ‘destinée’. Óðhrærir est l’hydromel de la poésie, dont on boit pour acquérir la connaissance, il est aussi connu sous le nom de Óðrœrir. Après bien des aventures, Óðinn est allé le récupérer au péril de sa vie et en y laissant une part de son honneur car il a dû rompre un ‘serment sur l’anneau’ pour cela, comme expliqué dans la strophe 110 du Hávamál.

Ce poème décrit les moments précédents le Ragnarök (aussi appelé ‘le pire hiver’) et, par ailleurs, il fait allusion à des mythes peu ou pas connus si bien que son interprétation est délicate. Pour plus de détails voyez ma traduction commentée à Hrafnagaldr.

Urðr est vue ici comme la représentante de la destinée des dieux. Le poème semble suggérer que le Ragnarök se produit à la suite d’une falsification de l’örlög qui est écrit par les Nornes et donc par Urðr elle-même.

Je suppose que l’auteur du poème a voulu faire allusion aux autres forces magiques que sont les sköp. Toute notre mythologie semble indiquer que, de fait, l’örlög de l’univers et de nos dieux annonce de façon inévitable l’existence d’une catastrophe qui va bouleverser cet univers. Cependant, rien ne dit ni quand ni comment cette catastrophe va arriver. Les entités surnaturelles que le poème nomme des verpir’ (mes ‘déformeurs’ et les ‘imprédictibles de Lassen) vont, selon mon interprétation utiliser leurs runes et, selon celle de Lassen, modifier les runes d’ Óðinn afin d’obtenir les façonnements magiques, les sköp, qui vont faire que le Ragnarök prendra place demain et selon le déroulement décrit par les dernières strophes de la Völuspá.