Örlög (les destins) et les sköp (les façonnements) dans le

Hávamál

Strophes 41, 53, 56, 15, 126 et 145, 59 et 141, puis 84 et 98

 

 

Le grand poème Hávamál (Hava-mál = Du Haut-la parole) par son titre  même annonce que le dieu Óðinn nous parle par l'intermédiaire des scaldes qui ont écrit ce poème. Il est composé de 164 strophes dont toutes font donc plus ou moins allusion au destin, en particulier  les 95 premières qui donnent des conseils sur la façon de bien mener sa vie. Nous allons voir celles qui, même si elles ne prononcent pas le mot örlög, précisent le sens que prend ce mot pour Óðinn.

Nous commencerons par la strophe 41 qui nous fournit  un exemple un peu banal où la destinée est considérée comme inévitable et contraignante, comme elle l'est dans la majorité des citations dans les sagas et comme le wyrd anglo-saxon. D'autres strophes donnent des précisions intéressantes.

La strophe 53 fournit un exemple d’un usage du verbe verða qui aurait dû attirer l’attention des spécialistes. Bien entendu,  le sens classique de ‘devenir’ est tout à fait possible, mais dans ce contexte, il peut être ici compris comme « être destiné à » et, comme par hasard, il est au prétérit pluriel et donc sous la forme ‘urðu’.

La strophe 56 est la seule qui utilise explicitement le mot örlög et, avec la strophe 15, elle introduit une notion un peu inattendue : celle de « non-tristesse » associée à la méconnaissance de son destin, c’est-à-dire à la joie de vivre associée à cette ignorance.

Trois autres strophes donnent des conseils afin d'améliorer sa destinée. La strophe 126, de façon cachée (selon mon interprétation personnelle) donne le conseil de ne pas trop chercher à influencer la destinée des autres humains car cela ne vous rapportera que rejet social, affirme  Óðinn.

La strophe 59 introduit  une notion presque évidente pour nous, celle de l'importance de se sentir motivé dans sa vie, tout comme un 'coach' moderne pourrait le conseiller. Il faut prendre soin de soi et mener une vie active, éviter la nonchalance, si l'on désire atteindre les buts auxquels on se pense destiné.

Enfin, la strophe 141 nous donne la difficile règle d'or d'un destin harmonieux : être 'savant' (instruit, cultivé en toutes choses et surtout la magie) et à la fois créatif.

 

Vous trouverez à http://www.nordic-life.org/MNG/IntrohaovamolFr.htm le lien vers les traductions mot à mot et commentées de chacune des strophes du Hávamál.

 

Le destin imprévisible :

strophe 41

 

Avec des armes et des vêtements (ou des dangers)

les amis doivent se réjouir,

c'est ce qui est pour soi-même le plus visible;

ceux qui donnent en retour et donnent à nouveau

sont ceux qui sont amis le plus longtemps,

s’il est accordé que tout se passe bien.

 

Plusieurs strophes du Hávamál, comme celle-ci, décrivent la façon dont une amitié « à l'ancienne » se construisait au mieux. C'est le dernier vers qui fait une allusion à la destinée. En effet, les mots utilisés en Vieux Norrois sont « ef þat bíðr at verða vel. (si cela se conforme à devenir bien) ». En effet, le verbe bíða signifie respecter/se conformer à/endurer’. On respecte (ou non) une loi et on restera ami très longtemps seulement si la loi des Nornes, l'örlög, le veut bien. Cette forme fataliste de parler du destin se retrouve dans de nombreux textes qui, de fait, font allusion au destin comme en passant. Cela ressemble plus à une façon stéréotypée de parler qu'à une réelle réflexion sur le destin.

 

La mosaïque ci-dessous, trouvée à Pompéi, illustre combien cette façon de parler  mélangeant plus ou moins destinée, chance et roue de la fortune était répandue.

 

 

Cette image est censée représenter la destinée. Une sorte de structure s’appuie sur les attributs de la pauvreté (à droite), de la royauté (à gauche) et (centre) un crâne (la mort), soutenue par un papillon et une roue. Le papillon représente l’âme d’un mort dans cette mythologie.

Merci à :

http://www.convivialiteenflandre.org/index.php?option=com_content&view=article&id=259:2e-citation-latine-2009-cr-vinci-hals&catid=38:citation-et-uvre-dart

 

Peut-être une allusion discrète au destin :

strophe 53

 

***Hávamál 53***

 

Norrois

Lítilla sanda

lítilla sæva

lítil eru geð guma.

Því at allir menn

urðu-t jafnspakir,

 

hálf er öld hvár.

Traduction

À petites plages

(correspondent) petites mers,

petits sont les esprits des hommes.

Parce que tous les humains

ne devenaient pas également sages/visionnaires,

[ou : n’étaient pas également destinés à être sages/visionnaires]

l'humanité est une (maigre?) moitié de l'un des deux.

 

Cette strophe est commentée à havamal53-56

 

Le sens de cette strophe me paraît très clair : ‘À petite plage, petite mer’ fait sans doute allusion au fait qu’on observe la plage mais qu’on ne voit pas la fin d’une mer même petite : on juge la taille d’une chose par ce qu’on peut en observer. Et la fin de la strophe déclare que les humains, en général, ont de petits esprits.

La traduction alternative que j’en propose pour le 3ème vers ne change rien au sens de la strophe. Je ne la propose que seulement pour souligner que la notion de destinée est présente dans ce vers.

De plus, les deux autres verbes, eru (3ème vers) et er (sixième vers) sont au présent, alors que urðu est prétérit pluriel du verbe verða, devenir. Ou bien on attribue  cette discordance des temps à une nécessité structurelle faisant que verða-t n’était pas possible, ou bien il faut bien voir là une volonté du poète de discrètement nous rappeler que certains sont destinés à la sagesse et que d’autres ne le sont pas : il sous-entend que dès leur naissance, ils n’étaient pas… » et le prétérit devient nécessaire.

 

La connaissance de son destin et la joie de vivre:

strophes 56 et 15

 

Strophe 56 :

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse ;

l'örlög sien

non devant le sage

c'est celui qui est le plus sans esprit de tristesse.

 

Strophe 15 (vers 4-5-6) :

heureux, brillant et joyeux

doit (être) chaque homme,

jusqu’à ce qu’il endure sa mort.

 

Les trois premiers vers de 56 affirment que l'excès de sagesse n'est pas souhaitable, il ne faut pas constamment ‘tendre vers’ l'état de sagesse. Le dernier vers de 56 décrit de façon un peu compliquée l'état d'esprit du sage qui ne connaît pas son destin (car celui-ci  n'est pas « devant lui »). La société moderne a ceci de commun avec la société scandinave ancienne que, dans une autre strophe, Óðinn condamne aussi l'abus d'alcool. Mais ici, c'est de l'abus de sagesse qu'il s'agit, et ceci n'est pas même imaginé comme un défaut possible dans notre société. Imaginez que nous ayons autant d'humains trop sages que d'alcooliques au point que les deux ‘défauts’ soient également ostracisés ! Il faut cependant rappeler que dans la civilisation scandinave ancienne, ‘sagesse’ égale largement ‘connaissances’ et que ce dernier mot comprend la connaissance de la magie. Cette remarque d' Óðinn souligne donc l'intérêt, sans doute excessif, que les magiciens portaient à découverte de leur propre örlög.

Nous savons aussi que Frigg et  Óðinn connaissaient l'örlög « de toute chose ». En quelque sorte, chercher à connaître son propre destin, c'est vouloir entrer en compétition avec les dieux, et ceci est la marque d'une outrecuidance qui, en effet, n'est peut-être pas vraiment recommandable à un simple humain.

Par ailleurs, la strophe 15 précise que chacun devrait vivre une vie joyeuse  tout au long de sa vie. En rapprochant ceci de 56, on se rend compte que 15 dit aussi, implicitement, qu'il est bon de ne pas trop se soucier de son destin. La raison qu’en donne Óðinn est que l’excès de sagesse peut conduire à la connaissance de son propre örlög, connaissance qui apporte un « esprit de tristesse » qui s’oppose aux conseils donné par la strophe 15. On constate donc que 15 n’est pas une strophe mineure parce qu’elle conseille une forme d’insouciance heureuse. C’est tout simplement une strophe profondément païenne qui condamne la notion d’ascèse, de recherche de la sainteté chrétienne ou de l’illumination bouddhique, c’est-à-dire celle d’une spiritualité pour laquelle l’humain quitte son statut de simple humain plein de joies « bassement corporelles ».

 

 

La motivation :

strophe 59

 

Il se lèvera tôt

celui qui gagne vers (= atteint le statut) des poètes (ou obtient des travailleurs)

et il va vers (avance dans) la conscience de son œuvre (ou de son travail) ;

(cela provoque) beaucoup de délai

à celui qui dort tout au long de la matinée,

les motivations sont la moitié de la richesse (ou de la destinée).

 

Le sens de cette strophe est ambigu et comme on le constate dans la traduction ci-dessus. Tous les mots utilisés peuvent soit évoquer un travail, un ‘business’, soit évoquer le travail poétique. Les traducteurs choisissent en général la version la plus prosaïque mais je ne vois pas Óðinn se passionner pour les façons de devenir riche alors qu'il s'est passionné pour le fameux hydromel de la poésie. Pour récupérer l'hydromel de la poésie, il est allé jusqu'à risquer sa vie, et ensuite rompre un serment sacré, comme le dit explicitement la strophe 110 du  Hávamál. Le contexte poétique du Hávamál fait donc plutôt penser à un poète qui doit se sentir motivé par sa destinée de poète s'il désire arriver à l'accomplir. Il n'est pas question ici de sous-entendre qu'un 'businessman' ne mériterait pas d'avoir une destinée mais qu'Óðinn était certainement plus intéressé par les poètes que par les bons gestionnaires de leur fortune.

 

 

Ne te mêle pas d’intervenir dans la destinée des autres :

Hávamál 126 et 145 ***

 

126

 

Voici deux explications possibles de cette strophe  

 

Compréhension banale

Compréhension magique

 

Ne sois pas un cordonnier

ni un fabriquant de tige des flèches,

sauf si tu les fabriques pour toi-même,

qu’un soulier soit mal formé

ou que soit tordu un fût de flèche

alors on demandera qu’il t’arrive malheur.

 

N’exerce pas ton art pour faire avancer les choses

ni pour arrêter une action (ou jeter un sort, cf. s. 145),

sauf s’il s’agit de ta propre destinée,

que les choses n’avancent plus

ou que l’action (ou ‘le jet de sort’) tourne mal,

alors la haine s’abattra sur toi.

 

La version banale évoque la destinée de deux artisans particuliers, mais nous comprenons bien qu’ils ne sont que des exemples. Tout objet défectueux entraîne une réclamation du client. Dans ces conditions, il serait incompréhensible qu’Óðinn conseille un arrêt complet de l’économie sous prétexte que tout artisan prend des risques.

Il semble que déjà dans les temps préchrétiens, les sorciers n’aient pas été très populaires, si bien que l’extension du sens de la strophe aux pratiques magiques est tout à fait évidente. Les jeteurs de sorts, en particulier, interviennent sur la destinée de leurs clients de façon décisive et les modifications qu’ils apportent aux destinées ont des effets difficiles à contrôler. Il est rare que la haine ne s’abatte pas sur eux. Ainsi, le conseil d’Óðinn peut aussi se comprendre comme « Ne sois pas imbu de ton pouvoir au point de l’utiliser sans peser les risques d’agir sur l’örlög de tes clients. »

 

 

 

145

 

***Hávamál 145***

 

Traduction aussi proche que possible du mot à mot

 

Il vaut mieux éviter de demander (de mendier)

que de trop sacrifier aux dieux,

toujours (devrait) le don (que vous recevez ou faites) être à sa juste valeur,

Il vaut mieux éviter d’expédier

que d’exagérer l’usage (de la magie).

Ainsi Thundr (Ódhinn) a gravé

devant l’origine du peuple

[alors qu’il était face à la naissance de l’humanité]

il se leva (après avoir attrapé les runes)

[ou, dans un contexte chrétien : il ressuscita]

lui qui revint

[des racines d’Yggdrasill].

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

145.

Betra er óbeðit                    Mieux est il non-demande

en ofblótit,                      que soit il trop-sacrifie aux dieux

ey sér til gildis gjöf;            toujours sois tu (ou à toi) à l’exacte mesure le don ;

betra er ósent                      meilleur est il non-envoie

en ofsóit.                         que soit il trop-utilise (trop-anéantit).

Svá Þundr of reist               Ainsi Þundr (Ódhinn) grava

fyr þjóða rök,                      devant du peuple l’origine

þar hann upp of reis,          là, il ‘vers le haut il se leva’

er hann aftr of kom.            qui lui à nouveau vint.

 

Traduction de Bellows

 

Il est mieux de ne pas prier | que trop offrir,

En obtenant la mesure de ton don;

Aucun sacrifice | qu’un trop important,

. . . . . . . . . .

Ainsi Thund des temps anciens écrivit | quand la race humain apparu,

Où il s’éleva bien haut | quand il retourna chez lui.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les deux verbes beiða et biðja font beðit à la troisième personne du présent indicatif. Beiða signifie aussi ‘mendier’ mais avec le sens de ‘exiger un droit’ ou même de ‘chasser’.

Rappel : le verbe biðja est utilisé à la 5ème ligne de 144.

Les verbes blóta, senda, sóa ont déjà été rencontrés dans 144.

Rappel : Le verbe blóta est utilisé à la 6ème ligne de 144, il signifie ‘sacrifier, et aussi, plus rarement : honorer les dieux’.

La première et la deuxième ligne de 145 font donc allusion à, ou citent carrément, les 5 et 6èmes lignes de 144.

Rappel : Le verbe senda est utilisé à la 7ème ligne de 144 et la 4ème de 145. Le verbe sóa est utilisé à la 8ème ligne de 144 et la 5ème de 145.

La première et la deuxième ligne de 145 font donc allusion à, ou citent, les 5 et 6èmes lignes de 144. La 4ème et la 5ème lignes de 144 utilisent les mêmes verbes que les 7ème et 8ème de 144. En somme, la strophe 145 complète la deuxième moitié de 144.

 

Le nom Þundr est présenté comme signifiant peut-être « le Tonnant » par C-V., mais les autres dictionnaires le présentent comme un nom d’Ódhinn sans signification claire.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe nous annonce très clairement que biðja et senda sont des activités magiques que l’on peut pratiquer très rarement ou même dont on peut s’abstenir, et que blóta et sóa ne doivent absolument pas être pratiquées à l’excès.

Il n’est pas vraiment nécessaire de demander (biðja) quelque chose à la magie et aux dieux, ni d’expédier (senda) des ‘sorts’ ou des malédictions par lesquels vous ne désirez pas spécialement expédier (ad patres) une personne. Une comparaison avec leurs équivalent chrétiens permettra de mieux comprendre le sens de ces deux verbes : voyez combien les chrétiens ont la manie de demander (c’est même souvent la base d’une ‘prière’ à leur Dieu) et ont horreur d’expédier (c’est de la ‘magie noire’). Autrement dit, Ódhinn nous dit que les supplications et les malédictions sont possibles mais sans grand intérêt, sans y joindre un jugement éthique particulier.

Il est dangereux d’exagérer dans l’usage des sacrifices faits aux dieux (blóta) et des ‘anéantissements’ (sóa) magiques. Là encore, aucun jugement éthique mais la même opposition aux coutumes chrétiennes, toutefois en remplaçant l’idée de sacrifice par celle d’offrande, plus chrétienne que le méchant sacrifice païen. Ódhinn nous dit que les sacrifices (les offrandes) ne doivent pas être pratiqués à l’excès alors que les chrétiens sont friands d’offrandes à leur Dieu. Ódhinn nous dit qu’il ne faut pas exagérer la pratique du meurtre de ses ennemis par magie, alors que les chrétiens exècrent la notion de meurtre par magie.

Nous voyons aussi que ces vers nous permettent de préciser le sens donné ici aux verbes senda et sóa. Le premier signifie vraisemblablement ‘envoyer un sort’ sans volonté précise de tuer, alors que le second signifie certainement ‘éliminer un adversaire en le tuant’.

 

Explications relatives au sens des trois derniers vers

 

Dans le 7ème vers, fyr þjóða rök, le mot rök est à l’accusatif et nous ne pouvons pas savoir si son nominatif est rök ou rökr. Dans le cas présent, le contexte nous pousse à choisir le sens ‘origine’ pour rök car rökr (crépuscule, aube) quoique le sens ‘aube’ ne modifierait pas le sens de ce vers. L’adverbe fyrir (ici sous la forme fyr) suivi de l’accusatif signifie ‘devant’ avec une notion de mouvement. Pris temporellement, il signifie ‘avant’ (c’est le choix fait par les traducteurs classiques) et, métaphoriquement, il peut signifier aussi ‘pour, au bénéfice de’. Les trois sens sont tout à fait possibles. J’ai choisi un sens spatial métaphorique ‘devant’ entendu ici comme ‘confronté à’. Les runes existent bien ‘avant’ l’humanité mais il me semble plus intéressant de les concevoir comme gravées en réponse à l’existence de l’humanité.

Ceci explique le commentaire de ce vers : [confronté à la naissance de l’humanité]

 

Dans le 8ème vers, þar hann upp of reis, le composé upp rísa ‘se lever vers le haut’ a pris de sens de ressusciter mais ‘revenir à la vie’ ordinaire est différent de ‘revenir à la vie’ chamaniquement parlant. Le sens chamanique est très proche de notre ‘revenir à une vie normale’ plutôt que de ‘effectuer un miracle inimaginable’.

Ceci explique le commentaire de ce vers : [ou, dans un contexte chrétien : il ressuscita]

 

Le 9ème vers, er hann aftr of kom, exprime le fait qu’Ódhinn revient à sa vie normale à la fin de ses épreuves quand il « retombe» en bas d’Yggdrasill après avoir ramassé les runes.

Ceci explique le commentaire de ce vers : [ou, depuis les racines d’Yggdrasill, il revint alors].

 

Encore une fois, si on ne considère pas les interactions entre les strophes du Hávamál, ici entre 145, 144 et 139, le poème perd considérablement de son sens.

 

Être créatif et connaissant :

Hávamál 141

 

141.

Alors, je devins véritablement créatif

et empli de connaissances

et je grandis et prospérai,

une parole, hors de ma parole,

cherchait l’aide d’une parole.

[un mot cherchait un mot hors de mon mot]

une action, hors de mon action,

cherchait l’aide d’une action.

 

 

Cette strophe nous explique comment obtenir un destin harmonieux, selon lequel notre esprit est fertile et notre vie, prospère. La ‘recette’ est donnée par les 4 derniers vers : celui dont les actions et les paroles passées s’entrecroisent avec les futures sans jamais se gêner dans une évolution harmonieuse, obtient une destinée harmonieuse, comme celle décrite dans les trois premiers vers. La façon dont fonctionnent et s’agencent ces deux capacités détermine les destinées chaotiques – dites malheureuses – et les destinées harmonieuses –dites heureuses.

Remarquons tout de même que les conseils fournis ici ne sont pas faciles à suivre. Certes paroles et action passées interagissent toujours avec les futures, mais une grande sincérité associée à un esprit très clair sont nécessaires pour que ni les actions ni les paroles passées ne gênent les actions ou les paroles du futur, au lieu de s’appuyer les unes sur les autres comme Óðinn le recommande.

 

 

 

Strophes 84 et 98

 

Ces strophes contiennent une version moins contraignante de l’örlög que les textes appellent les ‘sköp’ (les façonnements).

 

Hávamál 84

 

J’ai sous-titré cette strophe ainsi : Le Hávamál dit-il que les femmes sont frivoles? Je vous renvoie à NouvHavamal  pour approfondir cet aspect du sens de la strophe. La question que nous nous posons maintenant est : cette strophe fait-elle appel à la notion de destinée ?

Le mot employé au vers 5, sköpuð, est aussi un participe passé tout à fait canonique du verbe skapa que je traduis par ‘façonné’ sans qu’il soit nécessaire de parler du destin. cependant, comme dans la strophe 53, on pourrait très bien traduire le vers 5 par « leurs cœurs sont destinés » sans en changer le sens. Mais on trouve une autre instance de cette forme dans la strophe 6 du Reginsmál :  « verðr-a sæla sköpuð; (devient-non heureuse la façonnée) » où il s’agit d’une malédiction tout à fait évidente que prononce Loki à l’égard de Hreiðmarr, comme expliqué dans OrlogEdda et le conte associé ‘TroisMaledictionsNibelung’ et cette malédiction concerne évidemment les destinées de Hreiðmarr et de Fáfnir.

 

Vieux Norrois

 

Meyjar orðum

skyli manngi trúa 

né því, er kveðr kona,

því at á hverfanda hvéli

váru þeim hjörtu sköpuð,

brigð í brjóst of lagið.

Traduction

 

En les paroles d’une jeune fille

aucun homme ne devrait avoir confiance

ni en ce que dit une femme (adulte) ;

parce que sur une roue tournante

leurs cœurs furent façonnés,

la rupture (ou la flexibilité, ou le changement ou l’inconstance) est couchée dans leur poitrine.

 

L’usage du mot sköpuð n’est donc pas évident, ce n’est pas seulement le participe passé de skapa, il porte aussi valeur de façonnement de la destinée, ce qui n’est peut-être pas  le cas dans toutes ses instances. C’est pourquoi tout le monde le traduit : « le cœur des femmes est façonné/fabriqué/fait sur une roue tournante ».  Le substantif neutre skap désigne l’état ou l’humeur d’un individu. Mais il est aussi associé au verbe skapa qui signifie ‘façonner’. C’est ainsi que son pluriel, sköp a pris le sens de ‘les façonnements’ c’est-à-dire de tout ce qui a façonné notre vie, notre destin. Il existe une dizaine d’occurrences du mot sköp dans l’Edda poétique et toutes sont sans ambiguïté relatives aux destins. De plus, il en existe 5 de la forme sköpuð. Pour l’une d’entre elles (s. 5 Reginsmál) il s’agit d’une malédiction lancée par Loki sur une personne dont les ‘sköpuð’ seront malheureuses et le sens de ‘destin’ est évident. Pour les quatre autres le sens de ‘façonné’ n’est pas absurde mais on pourrait bien dire aussi ‘destiné à’ ou ‘façonné par le destin’. Ici, ce n’est pas aussi évident, mais qui a donc façonné le cœur des femmes sur une roue tournante, sinon leurs destins, surtout quand il s’agit du mot sköpuð ?

C’est pourquoi, je ne pense pas qu’Óðinn fasse ici d’une plaisanterie du type Offenbach : « Comme la plume au vent… ». Il énonce les destins (les sköp) des femmes. Si elles sont vraiment destinées à être brigð (voir ci-dessous) et que ce mot signifie ‘inconstant’ comme tout le monde croit qu’il le dit, alors… premièrement Óðinn dit une énorme bêtise deuxièmement,  les deux illustrations de telles femmes décrites dans les strophes suivantes ne correspondent absolument pas à cet adjectif. Billings mær est incroyablement rusée et ‘cassante’ puisqu’elle joint l’insulte à la rupture (voir les s. 96-102). Gunnlöð, de son côté,  n’est pas du tout frivole ni cassante.  C’est elle qui est cassée par Óðinn, montrant là sa faiblesse. Ces deux exemples se passent dans des mondes où les femmes ne sont pas respectées, elles ont le choix entre être cassantes ou cassées, ce qui explique leurs sköp, rappelés ici par Óðinn.

 

***Hávamál 98***

 

Vieux Norrois

 

Auk nær aftni (aptni)

 skaltu, Óðinn, koma,

ef þú vilt þér mæla man;

allt eru ósköp

 

nema einir viti

slíkan löst saman.

Traduction

La jeune fille de Billing dit :

« Aussi, (quand) la soirée (sera) proche

tu devras, Óðinn, venir

si tu veux demander la fille pour toi ;

tous les deux (toi et moi) n’ont plus de destinée (ils seront tués)

sauf si (nous) seuls avons conscience

de notre inconduite commune. »

 

 

Je répète que le mot neutre skap fait sköp au pluriel. Au singulier, il signifie ‘forme’, ‘état, condition’. Au pluriel, il prend le sens de « ce qui a été mis en forme » et devient ‘la fatalité, la fortune’. Il est ici préfixé par la négation ‘ó’ et on peut le comprendre soit comme ‘non-destin, non-fortune’ soit comme ‘la mort’.

La fille de Billing dit très clairement à Óðinn que s’ils font l’amour à l’endroit où ils sont, cela se saura et ils seront tués tous les deux. Elle indique un choix qu’ils doivent faire qui va façonner leur ‘non-destinée’. Dans ce cas, les sköp sont entre les mains des acteurs qui vont, comme on dit aujourd’hui, « façonner eux-mêmes leur propre destinée ».

Dans l’exemple de la malédiction énoncée dans la strophe 5 du Reginsmál, Loki façonne par magie les sköp des autres.

En somme, les sköp peuvent être vus, de notre point de vue d’athées modernes, soit comme des décisions personnelles raisonnées (et possiblement déraisonnables !) soit des malédictions prononcées par un magicien et associées à un comportement que le magicien estime mériter cette malédiction. Dans un monde où la magie imprègne les comportements comme celui de la Scandinavie païenne, ces deux points de vue ne se distinguent certainement pas, et il est tout aussi magique de faire un choix soi-même que de voir le choix fait par un autre car chacun d’entre nous est alors un magicien.