Sur les rêves prétendument ‘chrétiens’ de Gísli dans Gísla saga Súrssonar

Les experts semblent s’accorder sur le fait que les vers contenus dans les diverses versions de cette saga ont été composés au 13ème siècle, c’est-à-dire que les auteurs des diverses versions avaient au moins 200 ans de christianisme derrière eux. Que l’on parle d’influences chrétiennes dans leur rédaction me semble tout simplement pléonastique. Par contre, ce qui me semble plus intéressant est de détecter les influences païennes qui sont restées ainsi ‘miraculeusement’ vivantes jusqu’à 1500, date probable de la dernière rédaction de la saga de Gísli.

Cette saga comporte de nombreux poèmes scaldiques. Ces derniers sont inspirés à Gísli par une ou deux ‘dames du rêve’ qui lui donnent des conseils ou des avertissements. Trois d’entre eux, les strophes 16 à 18 du chapitre 22 de la saga (version longue, chapitre 12 de la ‘courte’), ont attiré les commentaires des experts au sujet des « influences chrétiennes » qu’ils contiendraient. En analysant sans préjugés leur contenu, nous allons y découvrir les multiples influences païennes possibles d’un texte inspiré par le prosélytisme chrétien.

 

Note :  la visibilité de l’encadrement

 

de mes traductions depuis le norrois est conservée,

sauf pour les ‘mots à mots’.

 

 

Strophe 16

 

Dans cette strophe la dame du rêve dit à Gísli qu’il lui reste « sept hivers » à vivre et elle conclut par :

Better things soon await you. (Traduction ‘complete sagas’).

Vieux Norrois: “nú's (= nú es) skammt til betra”, mot à mot: « maintenant est sous peu meilleur ».

Si on voit une allusion chrétienne ici, alors la dame promet à Gísli qu’il va aller au paradis d’ici peu (dans sept ans… ce n’est pas vraiment  ‘sous peu’, mais les scaldes norrois sont des champions de la litote). Vu la vie qu’il a mené, on voit mal comment on pourrait honnêtement lui promettre le paradis. Par contre, toutes les mythologies indo-européennes promettent des jours meilleurs dans l’autre monde. Il paraît même que les celtes pouvaient emprunter en promettant de rembourser dans l’autre monde !  Donc on peut très bien voir ici une allusion aux anciennes coutumes indo-européennes plutôt qu’une allusion chrétienne pas si « évidente » que cela.

On peut voir aussi ici une promesse que sa conversion imminente au christianisme va le rendre plus heureux. Mais alors, il ne s’agit plus d’influence chrétienne mais de prosélytisme chrétien. Ceci est mon hypothèse de travail, si bien que je vais plutôt essayer de détecter des « influences païennes » dans un texte chrétien que l’inverse.

 

Strophe 17

Traduction ‘complete sagas’

 

“Bringer of the death in battle,

from words spoken by poets,

take and learn only what is good,”

said Nauma’s gold to me

“Almost nothing is worse,

for the burner of shields,

the waster of sea-fire,

than the spoiling of his name.”

 

« Porteur de la mort à la bataille,

des mots prononcés par les poètes,

ne prend et apprends que le bon »,

m’a dit l’or de Nauma

« Presque rien n’est pire,

pour le brûleur des boucliers,

le gaspilleur du feu de la mer

que de gâcher la réputation de son nom. »

 

Version norroise dite ‘longue’ et traduction mot à mot commentée

 

Strophe 17, les 4 premiers vers

 

Gerskat næmr, kvað Nauma

Ne te prends pas rapide(ment), dit Nauma (la dame des rêves)

niðleiks ara steikar

au jeu de la malédiction (niðleikr) du steak de l’aigle (le guerrier)

árr, nema allgótt heyrir,

esprit mauvais, prends le meilleur que tu entendes,

Iðja galdrs, skaldum;

au galdr de la géante Iði, parmi les scaldes ;

 

Commentaires sur l’organisation de la demi-strophe

- le traducteur de ‘complete sagas’ a ignoré le niðleikr (toujours une malédiction magique) et le galdr (incantation pouvant être maléfique) des vers 2 et 4 qu’il a remplacé par la formule beaucoup plus vague de « porteur de mort à la bataille ». D’autres traductions sont beaucoup agressives et plus exactes. Elles parlent de « haïssable connaissance » et de « vile sorcellerie noire ». Mais on se demande : pourquoi ‘dissimuler’ ainsi que le rêve reproche à Gísli d’avoir pratiqué la sorcellerie ? Ceci est mystère que je n’arrive pas à élicider.

- J’ai mis au début le « esprit mauvais » comme étant une description de l’état de Gísli et, comme les autres traducteurs, je ‘remonte’ le « au galdr de la géante Iði » pour l’associer au ‘jeu de la malédiction’.

- streikr signifie réellement un ‘steak’, comme ceux de bœuf, par exemple. Une fois morts au combats, les guerriers deviennent le ‘steak des aigles’.

- Le « galdr de la géante Iði » est certainement une façon de prononcer des malédictions mais on n’en sait pas plus.

- Il y a deux places possibles à « parmi les scaldes » comme indiqué ci-dessous.

 

Traduction de la strophe 17, première moitié

 

Esprit mauvais parmi les scaldes (mon choix)

prends le meilleur de ce que tu entends (parmi les scaldes : choix des traducteurs)

ne te prends pas au jeu de malédiction du guerrier

ni au galdr de la géante Iði ;

 

Commentaires sur le sens de la première demi-strophe

Elle fait allusion au fait que Gísli était ‘en cours’ de conversion au christianisme et qu’il devait renier son passé ‘païen’. On remarquera cependant qu’il n’est fait nulle part allusion au paganisme. Ce qui fait tache sur son âme, c’est le fait qu’il était un fieffé sorcier, capable de prononcer de dangereuses malédictions comme le disent les mots niðr et galdr utilisés dans cette demi-strophe. Bien entendu, scandinaves christianisés honnissent les sorciers et cela se voit bien dans les sagas. Une influence chrétienne est donc tout à fait possible. Cependant, il faut se souvenir que certaines sagas, considérées comme sans influence chrétienne, décrivent aussi des mises à mort de sorciers. C’est d’ailleurs une chose bien connue que, déjà aux temps païens, la sorcellerie n’était pas regardée d’un œil très favorable. Il n’est donc pas possible devoir là une ‘influence chrétienne’ certaine, un influence des préjugés anti-sorciers pré-chrétiens est tout aussi probable.

 

Strophe 17, les 4 derniers vers

 

fátt kveða fleyja brautar

fúrþverranda verra,

 

randar logs ens reynda

runnr, en illt at kunna.           

peu dit des navires rapides de la route (route des navires = la mer)

apaiseur’ des flammes (sic lex. poet.) pire, (flammes de la mer = l’or) (le pire apaiseur = le destructeur, celui qui distribue à foison de l’or, le généreux)

du bouclier de la flamme le des expériences

buisson, mais de façon mauvaise qu’on connaissait (Toi dont la réputation est mauvaise).

(« buisson des expériences de la flamme du bouclier » = buisson des batailles = guerrier)

 

La traduction des 4 derniers vers se réduit donc à :

 

Toi dont la réputation était mauvaise,

il te faut parler peu (te taire)

toi, le généreux guerrier.

 

Le sens de cette deuxième demi-strophe n’appelle donc aucun commentaire particulier, excepté un étonnement quant au choix de kennings qu’il contient.

 

Strophe 18

 

Traduction ‘complete sagas’

 

Do not be the first to kill,

nor provoke into fight

the gods who answer in battle.

Give me your word on this.

Help the blind and handless,

ring-giver, shield of Balder.

Beware, evil resides in scorn

shown to the lame and needy.

Ne sois pas le premier à tuer

ni ne provoque au combat

les dieux qui répondent dans la bataille.

Donne-moi ta parole là-dessus.

Aide l’aveugle et le ‘sans-mains’,

donneur d’anneau, bouclier de Baldr.

Fais attention, le mal réside dans le mépris

montré aux infirmes et à ceux dans le bsoin.

 

Version norroise et traduction mot à mot commentée

 

Vald eigi þú vígi,

Domine non toi le combat,

ves þú ótyrrinn, fyrri,

sois tu non-impatient, premier,

morðs við mæti-Njörðu,

du meurtre contre l’excellent-Njörðr

mér heitið því, sleitu;

à moi promets-le, (domine la) récidive ;

baugskyndir, hjalp blindum,

anneau-rapide, aide les aveugles,

Baldr, hygg at því, skjaldar,

Baldr, pense à cela, du bouclier, (Baldr du bouclier = guerrier)

illt kveða háð ok höltum,

mauvaisement parler de l’affaibli et des estropiés,

handlausum , granda.

les ‘sans-mains’ aide, ils abiment (cela t’abaisse).

 

La traduction en français suit étroitement le mot à mot avec quelques ré-ordonnancements de certains groupes de mots – bien entendu, ils sont autorisés par la grammaire.

 

Ne cherche pas à être le premier à

dominer le combat, calme ton impatience

à tuer l’excellent guerrier et promets-moi

de dominer ton envie de recommencer cela ; (ce vers = sleitu !)

Toi, rapide à donner les anneaux

Baldr du bouclier, aide les aveugles,

aide ceux qui n’ont plus de mains,

rends-toi bien compte que parler rudement

des faibles et des estropiés t’abaisse.

 

Commentaires sur le sens de cette strophe

 

Cette strophe a provoqué de nombreux commentaires quant à son inspiration chrétienne.  Il est évident que les sentiments qu’elle recommande ressemblent à certains de ceux prêchés par la chrétienté.

Notez cependant que les deux premiers vers (de ma traduction) disent clairement qu’il ne faut pas porter le premier coup, mais ne sous-entendent pas du tout, au contraire, de « tendre l’autre joue ». Dans le Hávamál, de nombreuses strophes font une allusion plus ou moins cachée à la nécessité d’avoir une certaine retenue dans ses interactions avec d’autres personnes potentiellement agressives, comme par exemple les strophes 19, 26, 30, 31, 129, 145 (vers 3 : « sois toujours à l’exacte mesure du don »), 151 (usage de la magie pour répondre à une agression). La s. 125 est explicite en traitant de ‘mauvais’ celui qui débute la bataille : « Échanger trois mots (coléreux) / avec une mauvaise personne, tu ne dois pas. Souvent le meilleur échoue, / alors que le mauvais combat et frappe ».

Dans le reste de la strophe 18, la dame recommande à Gísli d’aider ou de respecter les aveugles, les manchots, les estropiés et  les faibles. Cette attitude semble très typiquement chrétienne, alors qu’il s’agit d’une réplication évidente de la s. 71 où Óðinn recommande de considérer les qualités des handicapés, explicitement : les aveugles, les manchots, les estropiés et les sourds (s. 71 : Un estropié chevauche un cheval, / celui à qui manque une main conduit le troupeau, / le sourd fait des prouesses (ou est utile) au combat, / (il est) mieux d’être aveugle / plutôt que brûlé,…). Si on veut absolument voir une influence chrétienne ici, alors il faudrait argumenter sur le fait que le « sourd utile au combat », un guerrier donc, est remplacé par un ‘faible’ potentiellement d’origine chrétienne en effet. La compassion est effectivement absente de la strophe 71 du Hávámal puisqu’elle montre quoi ces handicapés peuvent être utiles à leur société, ce qui semble d’ailleurs être la requête incessante des handicapés d’aujourd’hui qui refusent la pitié qu’on tend à leur manifester. Notons cependant que la strophe ne fait nullement appel à la « charité chrétienne » mais au souci que Gísli avait de préserver l’honneur de son nom, un sentiment très peu chrétien mais typique de la société scandinave ancienne.

 

Conclusion

 

Comme on peut le constater, faire de ces trois strophes des ‘preuves’ de la christianisation du rêve de Gísli ne peut s’expliquer que par le fait que la foi chrétienne des traducteurs leur a fait oublier leur Hávamál (même s’ils recommandent à leurs lecteurs de s’y référer, ce que j’ai fait).

 

Références

 

Gísla saga Súrssonar est en ligne à http://www.snerpa.is/net/isl/gisl.htm

Gísli Súrsson’s Saga ; « The complete sagas of the Icelanders”, 1997. Ch. 22 s. 16, 17 et 18.

Saga de Gísli Súrsson, Régis Boyer (traduction), Poche 2004.