Sur la sagesse d’Óðinn

 

Pour mieux comprendre ce qu’est la sagesse d’Óðinn, il ne faut pas se contenter de réfléchir à une seule strophe du Hávamál à la fois, mais lier plusieurs strophes qu’on repère facilement car elles sont toutes un peu obscures au bon sens issu de notre civilisation moderne.

Ci-dessous, je donne la partie de strophe qui exprime l’idée forte en Vieux Norrois avec la traduction en français et entre parenthèses. Bien entendu, rien ne vous empêche lire les commentaires qui se trouvent après chacune des strophes ci-dessous en ‘feuilletant’ le Hávamál http://www.nordic-life.org/MNG/IntrohaovamolFr.htm .

 

Règles de la réflexion active

 

Strophe 18. sá er vitandi er vits (qui est ‘ayant conscience’ va-vers la conscience’). Note : le ‘va-vers’ rend le ‘til’ (vers, en direction de)  implicite qui a commandé le génitif de ‘vits’. Décrit un individu qui a une solide expérience de la vie. Évoque l’introspection pendant laquelle un individu explore sa propre conscience.

 

Strophe 63. Fregna ok segja [sá er vill heitinn horsk] (questionner et dire [qui veut être appelé sage]). Il se rend compte de ce qu’il sait (il va le dire aux autres) et de ce qu’il ne sait pas (il va le demander aux autres).

 

Strophe 141. orð (verk) mér af orði (verki) orðs (verks) leitaði (un mot (action), hors de mon mot (action) cherchait un mot (action)). Il sait s’écouter et comprendre ses paroles et ses actions. Sa compréhension le conduit à chercher et trouver des paroles et des actions nouvelles.

 

Reconnaître l’absence de réflexion

 

Strophe 27. veit-a maðr hinn er vettki veit (Cet homme ne sait pas qu’il ne sait rien). Une sorte de contraire de celui de la s. 18: il n’a pas su se servir de sa conscience pour se rendre compte qu’il ne sait rien.

 

Strophe 28. er fregna kann ok segja it sama (celui qui peut questionner et dire, les deux à la fois). Une sorte d’inverse de 63. Dans 28 c’est ironique: il fait les questions et les réponses mais personne ne croit ce qu’il dit, et il ne s’en rend pas compte.

 

Règles de l’amitié-alliance

 

Strophe 43. Vin sínum skal maðr vinr vera, þeim ok þess vin;… en óvinar síns engi vinar vinr vera. (De son ami(-allié) sera l’humain et de lui et de l’ami de lui; … mais de son non-ami, il ne doit pas être l’ami de l’ami.) Règle quasi mathématique de l’amitié-alliance: l’ami de mon ami doit être mon ami aussi. L’ami de mon ami- ne peut pas être mon ennemi (sinon l’amitié s’effondre). Ceci s’appelle en mathématiques une relation de transitivité.

 

Strophe 41. viðurgefendr ok endrgefendr (‘en-retour’-donnants et re-donnants). Note : la notion d’amitié sentimentale uniquement n’existe pas : un ami est toujours aussi un allié. Il s’agit des amis-alliés et de la règle pour faire durer une amitié. Il donne en retour d’un don et n’hésite pas à donner plusieurs fois à son ou ses amis-alliés.

 

Óðinn est l’ami-allié des humains

 

Strophe 111. sá ek ok þagðak, sá ek ok hugðak, hlýdda ek á manna mál (j’ai vu et j’ai été silencieux, j’ai vu et j’ai pensé, j’ai prêté oreille à la parole des humains). Lié à 63. Selon mon interprétation (opposée à celle des universitaires) Óðinn se met à l’écoute des humains. Il est un sage donc il sait dire mais il sait aussi ‘questionner’ en silence, c. à d. écouter les autres.

 

Et, au-delà de la sagesse, la Règle de la foi active

 

Strophe 138. gefinn Óðni, sjalfr sjalfum mér (donné [offert] à Óðinn, moi à moi-même).

Nous reconnaissons ici une formulation à la ‘vitandi er vits’ où l’individu central est l’objet de sa propre attention et des ses propres actions. Qu’est ce que cette formule un peu tordue peut bien vouloir signifier ?

Dans le contexte d’une civilisation christocentrée, on reconnaîtra immédiatement tous les mystiques chrétiens qui se sont offerts au Christ et, pourquoi pas, une « évidente influence chrétienne ». Mais nous sommes dans une civilisation d’une religion des ancêtres qui se fonde sur ce qu’on appelle (souvent) péjorativement une évhémérisation, c’est-à-dire dans laquelle les dieux sont des grands ancêtres particulièrement illustres. ‘Mes’ dieux sont des sortes d’arrières… arrières grands parents dont mes grands parents sont un exemple pour moi. Pourquoi devrais-je m’offrir à eux ?

D’autre part, et même pour ceux qui sont restés christocentrés, les règles suggérées par Óðinn dans les strophes cités plus haut sont bien de la nature d’un conseil amical et non d’une obligation imposée. C’est pourquoi, même eux devraient comprendre que cette strophe 138 nous fournit une règle primordiale pour ‘saisir’ les runes : « Mon cher, ma chère arrière… arrière petit fils ou petite fille, pour saisir les runes il te faut avoir suffisamment de foi en toi pour devenir capable de t’offrir à toi-même. Si tu ne vois pas tout de suite ce que cela signifie pour toi, il te faut y consacrer tes réflexions et ne jamais oublier que tu as besoin d’amis-alliés pour tenir le coup pendant ta recherche ».

‘Saisir’ les runes est le premier pas en direction de la foi des anciens norrois.

 

Cette foi est active parce que « s’offrir à soi-même » est une action qui peut même s’effectuer en des années et qu’elle utilise les règles de la réflexion active. Elle se différencie d’une foi plus passive, moins ‘intello’, c’est vrai, révélée par une sorte de miracle et non obtenue par un travail opiniâtre.

 

Sagesse d’Óðinn, suite 1 : sur l’infini

 

De façon implicite, les strophes citées dans les contributions ‘Sagesse d’Óðinn’, nous parlent aussi de la notion d’infinité. Cela ressemble à notre conception intuitive (mais souvent inconsciente) de ce nous pensons être ‘vrai à l’infini’ et sur nos réactions à la mort.

À titre d’exemple, et sans vouloir en faire une théorie, vous aurez remarqué combien peu de personnes jeunes (disons… moins de 60 ans pour fixer les idées) se préoccupent de préparer leur mort. Nous sommes tous évidemment conscients que nous allons mourir un jour, mais nous ignorons quand et c’est cette ignorance qui nous pousse à nous conduire comme si notre vie était éternelle. Imaginez-vous en position de vous découvrir atteint d’une maladie mortelle ou bien de vous sentir vieillir brusquement. Alors la limite de la durée de votre vie vous devient connue, à quelques semaines près, et la sensation de mort imminente devient obsédante.

Óðinn nous décrit des processus de pensée qui sont comparables à celui que je viens de décrire.

Les trois processus de la réflexion active peuvent conduire à des comportements qui se pousuivent à l’infini. En particulier, celui associé à la s. 141 « « un mot cherchait un autre mot hors de mon mot » ne fixe aucune limite à la croissance de cette recherche.

Il en est de même avec les règles de l’amitié-alliance, à un détail près. La règle sur l’échange des dons est présentée sans limite, sauf qu’on se demande où ils pourrons stocker tous ces cadeaux. La partie positive de la règle de propagation de l’amitié « l’ami de mon ami est mon ami » peut se propager à l’infini alors que sa partie négative « mon ami ne peut avoir comme ami mon ennemi » décrit comment un seul ennemi mal placé rompt la chaîne de l’amitié qui ne pourra pas ainsi s’étendre à l’ensemble des humains vivants, sauf hypothèse idyllique d’un monde ne contenant que des amis°.

 

En conclusion, ces allusions à la notion d’un ‘infini cependant fini’ est un processus semblable à celui du Ragnarök qui est la menace lointaine qui plane également, même s’il s’agit de milliers d’années, sur l’univers des divinités. Beaucoup d’humains renaclent à se penser mortels, comment pourraient-ils admettre que les dieux le sont ?

 

 

Sagesse d’Óðinn, suite 2  (et fin): sur la complétude.

 

Le souci de complétude est devenu une ‘presque banalité’ depuis que Descartes, dans son ‘Discours de la Méthode’, a émis la quatrième et dernière condition qu’il se fixait pour conduire sa pensée : « … de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre ».

Par contre, les religions semblent se ficher éperdument de la complétude. Par exemple, puisque les « voies de Dieu » sont déclarées impénétrables, elles peuvent se contredire (c’est ce que cet aphorisme essaie de justifier) sans honte puisque leurs contradictions ne sont sensibles qu’à nous pauvres humains alors que Dieu, lui, sait qu’il n’y a pas de vrai contradiction au sein de ses voies. D’ailleurs, sans avoir besoin de critiquer nos voisins, le comportement d’Óðinn, tel qu’il est décrit dans nos mythes, semble bien souvent se contredire d’un mythe à l’autre. J’ai passé et je passe encore beaucoup de temps à montrer que – au contraire des religions révélées où c’est la toute-puissance de Dieu qui provoque des contradictions – l’existence d’un Ragnarök explique et justifie partiellement des actions en principe inadmissibles, c’est-à-dire que les contradictions apparaissant dans le comportement d’Óðinn se comprennent du fait de la non-toute-puissance de nos dieux.

 

Et pourtant (est-ce une encore une contradiction ?) les strophes déjà citées du Hávamál nous disent qu’il est deux point sur lesquels Óðinn ne transige pas sur la complétude, c’est-à-dire au sujet desquels il n’admet aucune contradiction.

L’un est celui que j’ai appelé la « réflexion active ». Dans cette forme d’introspection des raisons qui nous ont poussés à effectuer telle ou telle action, l’avis des autres n’est qu’une composante de la réflexion. Notre propre avis, sans indulgence ni faux-fuyant, est ce qui nous permet de construire une explication qui soit « un dénombrements si entier et une revue si générale » que nous soyons capables de remarquer autant les faiblesses (à corriger) de nos succès que les erreurs (à éviter) de nos échecs.

L’autre est celui de « l’amitié-alliance » qui définit un comportement soumis à des règles d’une rigueur mathématique (celle des relations transitives) comme nous le disent les strophes 41 et 43 du Hávamál. La strophe 41 exprime clairement (à la limite de l’absurdité, d’ailleurs) un comportement de dons et de retour des dons avec son « viður- ok endr- gefendr ». On pourrait le comprendre comme « redonnant et encore redonnant » dont la redondance souligne le souci d’Óðinn pour la complétude du comportement de l’amitié-alliance.

 

Conclusion

 

Vous savez sans doute que les américains ont créé plusieurs listes de « vertus cardinales » à partir du Hávamál et d’autres textes eddiques. Ils ont manqué les deux ‘vertus cardinales’ (celles qui ne souffrent aucune exception) que je viens de vous présenter. Normal, les traductions qu’ils ont utilisées ne rendent pas compte des idées que je viens de vous présenter. Par exemple, elle coupent le endr- gefendr comme étant redondant avec le viður- gefendr dans leur façon de rendre la 41.

 

Appendice

 

Les Nine noble virtues de Edred Thorsson (d’après Germanic spirituality de Bil Linzie)

 

Courage, Honnêteté, Honneur, Loyauté, Autodiscipline, Hospitalité, Gout pour l’activité, Indépendance, Persévérance

 

Une version antérieure des années 1970 (d’après Germanic spirituality de Bil Linzie

 

 - 1. Garder honnêteté et fidélité dans l’amour et la dévotion à l’ami confirmé ; même s’il me frapper, je ne les blesserai pas.

 - 2. Ne jamais prononcer un faux serment, car grand et sévère est la récompense pour la rupture d’une foi jurée.

 - 3. Ne pas se comporter trop durement avec les humbles [c. à d. les soumis ou ceux qui ont une piètre opinion d’eux-mêmes (commentaire Linzie)] et ceux qui sont au bas de l’échelle sociale.

 - 4. Se souvenir du respect dû aux personnes âgées.

 - 5. N’accepter en rien le mal et lutter contre  les ennemis de la famille, la nation, la race et la foi : mes ennemis : je combattrai mes ennemis sur le champ de bataille et je ne me laisserai pas brûler dans ma maison.

 - 6. Secourir l’amitié mais ne pas croire à la parole donnée par un étranger.

 - 7. Si j’entends les folles paroles d’un ivrogne, je ne m’acharnerai pas : car de ce comportement naissent de nombreux malheurs et la mort elle-même.

 - 8. Porter une tendre attention aux morts : morts aux champs, morts en mer ou par l’épée.

 - 9. Obéir aux décisions des autorités légales et porter avec courage les décrets des Nornes.

 

Ces Exigences sont fondées sur le Hávamál et le Sigrdrífumál