Le mythe du voyage de Skirnir

(Skírnisför)

 

Vous trouverez une version plus personnelle à "La malédiction de la géante aux bras blancs"

Une petite introduction au conte

 

Tout le monde est d’accord pour dire que le poème Skírnisför raconte l’histoire d’une lutte féroce mais qui en sont les réels combattants ? Le poème parle d’un « envoyé du dieu Freyr », Skirnir, qui doit forcer la géante, Gerdr (Gerðr), à se marier avec Freyr, bien qu’elle n’en ait aucune envie. Cette histoire de négociation serait sans intérêt si elle ne cachait pas un conflit plus profond que celui d’une sorte de viol programmé par Freyr sur la personne de Gerdr.

Les commentateurs académiques ont bien entendu d’abord pensé au « mariage sacré » (le hiérogamos ’ dont tout le monde parle), une cérémonie connue par de multiples exemples dans les civilisations anciennes. Mais ce type de suggestion n’explique qu’un petit nombre des détails du poème si bien que, plus récemment, ces commentateurs ont proposé deux nouvelles interprétations très intéressantes, dont on peut dire qu’elles sont, en gros, celle des commentateurs et celle des commentatrices.

Les commentateurs (plutôt masculins) qui désirent voir dans ce poème plus qu’une anecdote sexuelle, et ce depuis le 19ème siècle, voient là un épisode de la lutte entre les Ases et les Géants. Skirnir est l’envoyé des Ases et Gerdr est la représentante de la ‘race’ des Géants. Ases et les Géants sont en guerre constante, avec des épisodes de calme relatif. Autrement dit, les Géants et les Ases sont deux civilisations étrangères l’une à l’autre, mais obligées de cohabiter, tant bien que mal, sur notre planète. Pendant les périodes de ‘mal’, c’est la guerre, et leur comportement, des deux côtés, est celui d’une destruction mutuelle. Pendant mes périodes de ‘bien’, c’est la paix, et leur comportement mutuel est plutôt celui d’un échange constructif. Le poème contient plusieurs exemples de ces deux comportements. Cette version ‘masculine’ du poème met l’accent sur le personnage de Skirnir et ses réactions face aux refus de Gerdr.

 

Les commentatrices (suivies par quelques commentateurs sympathisants) qui désirent voir dans ce poème plus qu’une anecdote sexuelle, mais ce seulement après 1973, y voient un épisode assez épouvantable de la lutte entre les hommes et les femmes. Selon l’expression d’un commentateur, « Gerdr doit s’attendre à être violée toute sa vie, elle a le choix entre une sexualité non désirée [avec Freyr] et une sexualité pratiquée avec des monstres qu’elle désirera tout en ressentant dégoût et honte de sa conduite. Elle doit choisir entre un viol de son corps [avec Freyr] et un viol de son esprit [avec des Géants monstrueux] ». Ce jugement est un peu effrayant et nous proposerons un autre version ‘féministe’ dans laquelle Gerdr conserve toute sa dignité. Cette version féminine du poème a l’intérêt de mettre l’accent sur le personnage de Gerdr et ses réactions face aux menaces de Skirnir.

En fait, il me semble que les deux approches se combinent aisément, quand on pense à l’existence des prisonniers de guerre devenus esclaves dans la civilisation scandinave. On comprend que Freyr entreprend une action de guerre contre les Géants en forçant Gerdr à se laisser kidnapper afin qu’elle devienne une sorte d’esclave. On s’attend en effet qu’un esclave soit destiné à une absence totale de liberté physique mais qu’il puisse jouir (semble-t-il sans problème dans la civilisation norroise) de sa liberté d’esprit.

 

Il reste que tous les commentateurs ont bien vu l’aspect magique de la prestation de Skirnir mais, à ma connaissance, aucun n’a pris en compte les capacités magiques de Gerdr elle-même, bien que les « runes des géants » soient connues et qu’une ‘princesse’ parmi les Géants, comme Gerdr devait certainement être initiée à la magie. Pendant la pause implicite dans poème entre la dernière malédiction de Skinir et l’acceptation de Gerdr, il est certain qu’elle a pesé le pour et le contre de son refus et de son acceptation. Pour ceci, elle a certainement évalué la prestation de Skirnir et elle n’y est pas restée indifférente puisqu’elle donne l’impression de se soumettre subitement. Nous rajoutons cette troisième interprétation – celle d’une Gerdr peu impressionnée par les gesticulations de Skirnir – ce qui a l’avantage de garder à Gerdr sa fierté. Les deux autres interprétations universitaires citées plus haut en font une victime, surtout la version féministe.

 

Il est assez frappant de constater que les deux interprétations universitaires de deux conflits pourtant différents se trouvent illustrées à l’heure actuelle de façon incroyablement violente pour l’un et de façon récurrente pour l’autre. Nous allons maintenant faire revivre un mythe et, bien évidemment, il n’est pas nécessaire pour l’apprécier de croire qu’il y a un dieu Freyr qui dépêche son émissaire lui ramener une ‘géante’ qui lui a plu. Cependant, ni les luttes entre civilisations étrangères ni le conflit des sexes ne se sont interrompus depuis que l’histoire humaine existe. Les noms des acteurs du mythe peuvent varier alors que le mythe est éternel.

Le contexte de ce mythe est celui d’une période de paix relative pendant laquelle les Ases ont plutôt le dessus sur les Géants. Il pourrait être intitulé soit « un épisode amoureux du conflit entre les dieux et les géants » soit « Comment forcer à tout prix une étrangère à rejoindre votre lit » ou encore, selon mon interprétation : « Comment un usage maladroit de la magie peut néanmoins conduire à un succès ».

 

Hommage à Ursula Dronke pour sa magistrale édition et traduction dans Poetic Edda II, 1997 et remerciements aux universitaires qui ont éclairé (pour moi) deux des compréhensions profondes du poème : Carolyne Larrington, Stephen A. Mitchell, Richard Cole.

 

Le conte proprement dit

 

L’action de ce conte prend place, au début et la fin, dans le monde des dieux, Asgard. La partie centrale, la plus longue, se passe chez les géants, Iötunheim. Skirnir est le messager du dieu Freyr qui va se rendre chez les géants pour séduire, en son nom, une belle géante, Gerdr.

 

 

1. Premier acte : le drame se met en place

 

Le dieu Freyr, poussé par on ne sait quelle intuition, s’était assis dans le siège magique d’Odinn, depuis lequel on pouvait examiner tous les mondes. Il avait regardé le monde des géants, Iötunheim, son regard était tombé comme par hasard sur la belle géante Gerdr qui se dirigeait vers son chalet-boudoir. Elle était si belle que Freyr en ressentit une sorte de frisson. La peau des bras de Gerdr était si blanche et lumineuse que « ses bras, par leur lumière, illuminaient toutes les terres et les eaux ». Il en tomba alors éperdument amoureux - dans ce temps on ouvrait les portes en les soulevant depuis le bas pour les faire glisser en haut de l’ouverture sur des barres de soutien. Pour faire cela, il faut lever les bras ce qui fit donc Gerdr. C’est alors que Freyr, déjà intéressé, fut comme frappé par la foudre.

Mais il y avait un ‘mais’. Tous deux se souvenaient bien que du temps de leur folle jeunesse, il avait tué le bien-aimé frère de Gerdr. Comment se présenter en amoureux devant elle pour lui demander de l’épouser ? Elle allait le rejeter immédiatement !

Une solution aurait été de l’enlever par force mais deux raison l’empêchaient d’agir ainsi. La première est que, comme dit un autre poème, (chanté) « Fille ni femme, Freyr n’a jamais chagrinée et il les libère de tous leurs liens ». Gerdr était une simple géante et ne méritait ‘donc’ pas le respect que les dieux montrent pour les déesses et le humaines. Mais, tout de même, il se sentait incapable d’agir ainsi avec celle dont il désirait gagner l’amour.

La deuxième était que, à ce moment-là, les relations entre Ases et Géants étaient au beau fixe et un rapt violent aurait pu déclencher une vendetta dont Odinn ne voulait absolument pas.

Freyr se trouvait donc doublement coincé face à son désir. Il ne trouvait pas de solution au dilemme, en devint morose, il se sentait mal dans sa peau (si déjà expliqué) et avait l’impression que sa Hamingja l’avait abandonné.

Njörd, le père de Freyr et sa femme, Skadi, s’en inquiétèrent. Skadi demanda à Skirnir, le serviteur et ami de Freyr, de savoir ce qui a ainsi enflammé son esprit.

Skirnir va voir Freyr et lui demande pourquoi « il passe ses journées seul assis dans le hall ». Freyr lui confie alors qu’il a vu une géante dont « les bras, par leur lumière, illuminaient toutes les terres et les eaux ». Il rappelle à Skirnir que Gerdr sait qu’il est l’assassin de son frère.

Skirnir comprend la difficulté de la tâche que lui confie Freyr et réclame, pour pouvoir l’accomplir, le cheval de Freyr qui peut franchir les barrières magiques (« les flammes frissonnantes ») qui protègent la demeure de Gerdr. Comme Skirnir sait qu’il aura sans doute à se défendre des attaques des géants, il réclame aussi l’épée de Freyr « qui frappe toute seule les ennemis si celui qui la brandit est un sage ».

Skirnir se prépare à partir et dit au cheval de l’emmener à Iötumheim : « Nous reviendrons ensemble ou bien, ensemble, nous serons empoignés par le géant hideux », le père de Gerdr.

 

2. Deuxième acte : l’arrivée de Skirnir chez les Géants

 

 

Quand il arrive, il rencontre un pâtre à qui il demande où trouver Gerdr mais ce dernier répond : « Es-tu donc prêt à mourir ? Tu ne verras jamais la splendide jeune fille ». Skirnir lui fait remarquer qu’il ne sert à rien de papoter et qu’il se soumet à son destin en disant : Mon temps a été façonné  en un jour et toute ma vie étalée devant moi ». Il semble que tuer ce berger fait partie de son destin, car il continue sans hésiter et le berger disparaît de l’histoire.

Skirnir comprend qu’il approche de la demeure de Gerdr et continue son chemin au grand galop. Gerdr l’entend : « Que se passe-t-il ? La terre frémit et le hall de mon père tremble à ce vacarme ! » Une servante lui annonce un cavalier seul et son sens de l’hospitalité l’emporte sur sa crainte : « Accueillons-le dans notre hall et servons lui notre meilleur hydromel… bien que je craigne qu’il soit le dieu qui ait assassiné mon frère ! »

Elle s’adresse à Skirnir et, ne reconnaissant pas le dieu Freyr, elle lui demande qui il est et pourquoi il vient : « Es-tu des Elfes ou des fils des Ases ou des sages Vanes ? Pourquoi as-tu traversé les flammes rageuses pour nous tenir compagnie ?»

Il répond : « Je suis venu pour chercher la paix et que tu cesses d’appeler Freyr le plus détestable des vivants.

 

3. Troisième acte : Skirnir fait ses propositions de trêve

 

Il lui propose d’abord les pommes d’or de longue vie, ces pommes qui empêchent les Ases de vieillir. Freyr et avec lui l’ensemble des Ases ont dû accepter de faire cette proposition à Gerdr, tant ces pommes sont importantes pour eux. Nous avons vu qu’elles avaient été confiées à la femme du dieu Bragi qui se laissera kidnapper, avec les pommes sacrées, par un géant. Gerdr aurait été sans doute une gardienne plus stricte… mais on ne refait pas l’histoire : cette dernière refuse d’attacher sa vie à Freyr malgré ce cadeau honorable et respectueux. Gerdr comprend cependant que la proposition de Freyr n’est pas seulement sexuelle. Elle précise bien qu’elle comprend que Freyr désire unir leurs êtres de façon fusionnelle. Elle déclare en effet : « Freyr et moi ne vivront pas ensemble tout le temps que nous vies dureront. » Elle dit donc très clairement que c’est la vie commune de deux êtres liés par le mariage qu’elle refuse, et non pas d’éventuelles amourettes qu’elle a sans doute déjà eues avec lui avant qu’il ne tue son frère.

Freyr savait bien que se marier avec l’assassin de son frère est une suprême honte pour la femme nordique dont un des rôles est de fustiger les mâles de sa famille quand ils rechignent à risquer leur vie pour venger l’honneur de la famille. Il avait donc prévu un deuxième cadeau pour apaiser les scrupules de Gerdr, un cadeau correspondant à un « prix du sang » énorme : l’anneau Draupnir, facteur de richesse éternelle puisqu’il se reproduit « huit fois tous les neuf jours ». Freyr n’a certainement pas pu proposer Draupnir sans l’accord d’Odinn qui l’a sacrifié sur le bûcher mortuaire de Baldr et n’a pu le récupérer qu’avec l’espoir de rendre la vie à Baldr, comme nous l’avons vu dans le mythe de « La mort de Baldr ». Encore une fois, l’union de Freyr et de Gerdr dépasse l’enjeu de leurs vies et concerne visiblement l’équilibre de l’univers entier. Malgré tout cela, Gerdr rejette la valeur spirituelle de cet anneau et elle choisit de n’en considérer que la valeur monétaire. Elle déclare qu’elle est déjà assez riche avec la fortune de son père.

Skirnir semble rendu furieux par l’entêtement de Gerdr à refuser les splendeurs qui lui sont offertes et qui lui auraient donné un statut proche de celui de Freyja ou Frigg parmi les Ases. L’épée de Freyr qu’il possède maintenant lui donne confiance et il se permet une série de menaces prophétiques et même une malédiction pour convaincre Gerdr de céder.

 

4. Quatrième acte

 

Scène 1 : La querelle se déclare, les menaces physiques

 

Skirnir fanfaronne un peu du fait qu’il a en main une épée magique et menace de trancher la tête de Gerdr si elle ne se soumet pas. Gerdr répond sans même se soucier de cette menace un peu ridicule par sa brutalité. « Jamais je n’accepterai de donner du plaisir à un homme qui menace de me brutaliser. Tu te comportes comme un imbécile, Skirnir, et je sais, que Freyr n’approuverait pas tes paroles ! Mon père me protègera en tous cas, et si vous en venez à vous battre, je crois bien que vous y trouverez la mort tous les deux. »

La réponse de Skirnir montre bien qu’il n’a rien compris : « Avec mon épée, je peux tuer ton géant de père », comme si Gerdr ne l’avait pas déjà dit en affirmant qu’ils allaient s’entretuer.

 

On dirait que Freyr est mystérieusement intervenu pour indiquer à Skirnir qu’il doit cesser de se comporter aussi bêtement et qu’il doit utiliser maintenant la magie des Ases pour convaincre Gerdr. À partir de maintenant, et jusqu’à la fin de l’acte 4, Gerdr écoute silencieusement les prophéties et les malédictions de Skirnir. Nous entrons dans la partie magique du conte, celle qui est la plus mystérieuse pour nous. Gerdr, qui connait certainement les runes des Géants, comprend de quoi il s’agit et mesure silencieusement la puissance des forces qui sont façonnées pour l’abattre en cas de refus de sa part.

 

Scène 2 : Prophéties de solitude, d’humiliation publique et de vie sexuelle déréglée

 

Après l’avoir menacée de son épée, Skirnir, quoiqu’il soit toujours menaçant, change complètement de tactique : il menace Gerdr d’une baguette de bois : « Je te frapperai d’un bâton de dressage, jeune fille, pour briser ta résistance à mon bon plaisir ! » Bien entendu c’est une baguette magique qu’il va graver de runes. Mais avant d’utiliser cette baguette, il se livre à une séance de divination digne d’une völva en furie.

« Tu seras seule. Perchée sur la montagne tu regarderas de tous côtés seulement pour voir, encore et encore, le spectacle de ta mort. La nourriture te dégoutera et toi tu seras dégoutante.

Tu seras humiliée. « Ta laideur sera examinée par tous car tous te connaîtront. Folie, pleurs, impatience, et orties seront tes compagnons. Tu seras entraînée par la vague déferlante de ta douleur vers tes compagnons à venir, le dégoût de toi et la souffrance. Chacun sera témoin de ton malheur sans que tu puisses le cacher.

Tu ne pourras pas contrôler tes besoins sexuels. Ton corps sera à la disposition de chaque géant et tu devras les rejoindre chaque jour. Tu te faufileras dans leur hall, sans envie, afin que chacun dispose de ton corps à sa guise. Chacun de tes plaisirs te causera une douleur intolérable. Ton compagnon sera un difforme géant à trois têtes et nul autre. Que ton désir sexuel t’enchaîne sans te procurer satisfaction ».

 

Scène 3 : Malédictions (façonnements ou sköp) de solitude, d’humiliation publique et de vie sexuelle déréglée.

 

Maintenant, Skirnir sort de sa trance prémonitoire et rappelle qu’il possède une baguette magique avec laquelle il va la dresser, voici comment.

« Tu seras seule. La fureur des dieux Ases, d’Odinn, de Thorr et de Freyr va s’abattre sur toi et te rejeter. Géants des montagnes ! Géants du givre ! Entendez-moi ! Nains et Elfes, entendez combien j’interdis, combien je rejette le droit de cette femme aux joies de la compagnie des autres vivants !

Tu seras humiliée. Le géant dont tu deviendras propriété t’emmènera aux portes de la mort et là, de sales types, en guise d’hydromel, te verseront des cors plein de pisse de chèvre. Tu auras envie de la boire cette boisson et dès que bue, le dégoût te fera la vomir. Femme ! Tel sera ton désir. Femme ! Tel est mon désir.

Tu ne pourras pas contrôler tes besoins sexuels. Pour commencer, je grave les runes qui façonneront pour toi la pire des destinées pour une femme, la rune des géants. J’y ajoute celle de la fureur sexuelle et celle de la frénésie. Pour boucler le cercle des malédictions a, je finis par celle du pire de ton héritage ancestral de géante.

Ce que j’ai gravé sur le bois je peux le gratter si une bonne raison de le faire se présente…

 

5. Cinquième acte : Gerdr cède

 

Gerdr a sans doute évalué l’engagement de Skirnir et de Freyr pour aller jusqu’à tenter une malédiction aussi atroce. Mais elle-même est une magicienne, et elle sait reconnaître les forces et les faiblesses des façonnements qui peuvent bouleverser une destinée. On ne saura jamais ce qui l’a décidée à accepter mais il n’y a que trois possibilités raisonnables.

Soit elle a été émerveillée par la prestation de Skirnir et aussi terrifiée par elle. Alors, elle choisit de s’incliner de bonne grâce devant l’inévitable. Être une déesse Ase respectée est peut-être plus tentant que de succomber à la pression de ses hormones de géante et devenir une ‘Marie-couche-toi-là’ parmi les géants.

Soit elle a aimé Freyr quand elle était jeune et que le meurtre de son frère l’a empêchée d’exprimer son amour. Elle a été émerveillée par la prestation de Skirnir est aussi rassurée par elle. La force de la magie est connue dans le monde antique scandinave comme étant irrésistible. Elle pourra soutenir qu’elle a été incapable de résister à la magie de Skirnir-Freyr ce qui excuse qu’elle ait trahi sa lignée en épousant le meurtrier de son frère, une humiliation comparable à nulle autre.

Soit elle a vu toutes les insuffisances de Skirnir prononçant ses malédictions. Prononcer une malédiction  n’est pas sans danger quand la personne maudite est courant de la malédiction. Elle peut construire ses défenses et répliquer immédiatement d’une façon foudroyante pour qui prononce la malédiction, ici Skirnir mais aussi Freyr, car la magie ne connaît pas les distances. Elle a été émerveillée par la prestation de Skirnir est aussi attendrie par elle. Freyr accepte un combat magique avec elle, il sait qu’il a toutes chances de perdre… mais il préfère perdre le combat que de la perdre elle. Dans quelle personne ressentiments et fureurs ne fondraient-ils pas devant une telle preuve d’amour ?

 

En tous cas, elle reste silencieuse on long moment, perdue dans ses pensées, et peut-être a-t-elle pesé le poids de ces trois bonne raisons pour accepter. Quand elle prend sa décision, elle le fait sans hésitation comme la fière magicienne qu’elle est.

« Maintenant, je bois en ton honneur jeune homme, prends cette coupe mousseuse d’ancien hydromel. » Puis elle sauve la face par une dernière phrase : « Je n’aurais jamais cru que je tomberais amoureuse de l’un des Vanes ! », mais nous devinons qu’elle a toujours aimé Freyr.

 

6. Sixième acte : le déroulement du mariage

 

Skirnir répond que sa mission ne sera pas terminée tant que les détails du contrat qui va lier Freyr et Gerdr ne seront pas établis et acceptés par les deux parties. En fait, dans cette partie du mythe, Skirnir est étrangement neutre et accepte sans restriction  toutes les conditions énoncées par Gerdr. Elle décide que Freyr et elle se rencontreront dans un bosquet tranquille qu’ils connaissent bien, Barri. C’est donc sans doute dans Barri que Freyr, accompagné de son fidèle serviteur Skirnir, a fait il y a longtemps la connaissance de Gerdr. Ceci explique qu’elle ait pu l’aimer dès cette époque. Elle ajoute la condition que le mariage demandera neuf nuits de préparation au lieu des trois nuits habituelles pour le mariage scandinave ancien.

Skirnir répète mot à mot les conditions stipulées par Gerdr ce qui est bien la forme d’un contrat accepté, consacré et donc irrévocable pour les deux parties.

Cette triple longueur n’est pas un caprice du tout : elle marque qu’elle et Freyr devront être ‘trois fois mariés’, une fois pour effacer la honte d’épouser le tueur de son frère, une fois pour effacer le sacrifice de l’abandon de sa nature de géante, une fois par plaisir comme dans un mariage normal.

Bien entendu, Freyr accepte ces conditions mais il cherche à affirmer de façon détournée que leur mariage sera en fait normal et que Gerdr devra prendre sa place de maîtresse de maison. Pour ceci, il commente, en forme de plaisanterie numérique l’exigence d’attente de neuf nuits et par là propose une interprétation au contrat qui lui soit favorable. Cette attitude rappelle celle des Ases quand Skadi  (Skaði) exigea de pouvoir épouser l’un d’entre eux, et son choix devait se faire en les voyant. Les Ases respectèrent la lettre du contrat et demandèrent  à Skadi de choisir en voyant les pieds, seulement.  Un mariage normal se fait en trois jours et ce que nous appelons la « nuit de noce » est en fait la troisième nuit. Il affirme qu’il a compris ainsi l’exigence de Gerdr : ce seront les trois derniers jours qui seront les vrais jours de mariage, les six précédents ne seront pas comptés comme jours de mariage. Ainsi, Freyr rejoindra Gerdr dans Barri au soir de la huitième journée, et c’est après huit nuits d’attente, au lieu de neuf, réduisant ainsi d’une nuit sa condition. C’est alors que, comme elle dit, « Gerdr offrira du plaisir au fils de Njörd ». L’astuce de Freyr va sans doute acceptée comme une compréhension correcte du contrat par une Gerdr visiblement soucieuse de respectabilité.

 

Trois remarques en dehors du conte

 

1. Sur le sens sous-jacent au poème

 

Tout d’abord nous avons négligé l’aspect ‘hierosgamos’ du poème. Les quelques remarques faites sur la portée de l’union de Freyr et de Gerdr montrent que l’analyse classique n’est pas à négliger. En fait, cette analyse classique n’explique qu’un nombre très réduit des détails fournis par le poème. Il s’expliquent autrement, comme le conte le souligne.

Nous avons insisté sur les deux aspects, lutte entre Géants et Ases et lutte entre masculinité et féminité. Finalement ces deux interprétations sont contenues dans l’une des « raisonnables possibilités » : celle où elle a été émerveillée par la prestation de Skirnir et aussi terrifiée par elle. La terreur est la composante principale des états de guerre, quelle que soit la nature de la guerre.

Les deux autres possibilités sont qu’elle a été aussi rassurée ou attendrie. Ces deux cas n’ont guère été proposés par les commentateurs car tous les deux mettent en avant l’importance de la magie dans le monde scandinave ancien. La magie est ridiculisée dans le monde moderne et elle est ‘donc’ sans valeur explicative, semble-t-il, même dans un monde dont nous savons pertinemment qu’il lui accordait une importance primordiale.

 

2. Sur la « plaisanterie numérique » de Freyr dans la dernière strophe du poème

 

Freyr parle de trois longues ‘nuits’ et se demande comment pourra-t-il les þreyja, c.à.d. les  ‘désirer, en avoir envie’ (1er sens) ou les ‘endurer’ (2ème sens) ? Un mois lui parait moins long qu’une half hýnótt (‘demi nuit d’avant la noce’)

 

Comme Gerdr a spécifié qu’il s’agit de neuf nuits au total, on peut comprendre que les « longues nuits » dont parle Freyr sont la troisième, la sixième et la neuvième où seule la dernière est vraiment ‘de noce’. Freyr ajoute ensuite qu’un seul mois lui est apparu comme moins long qu’une siá half hýnótt (‘une telle demi nuit d’avant la noce’). En fait, les ‘nuits d’avant la noce’, qui ne comprennent pas la troisième, la sixième et la neuvième sont au nombre de six et la moitié est égale à trois nuits. Mais hýnótt signifie aussi les ‘nuit du mariage’ sans spécifier de quelle nuit il s’agit. L’astuce de Freyr est de jouer sur le double sens de hýnótt, pour rappeler que les nuits de noce sont normalement au nombre de trois et que la troisième est dédiée au plaisir des mariés. La mathématique est très simple, en déclarant ceci, Freyr fait simplement remarquer que 6/2 = 3 et que 1+1+1 = 3 aussi. Ceci me semble expliquer la dernière strophe du poème qui apparaît par ailleurs assez obscure. En tous cas, ces plaisanteries de Freyr sur le nombre des nuits montrent qu’il s’amuse de la contrainte et qu’il essaie de chiper à Gerdr une nuit d’attente en faisant appel à son humour. Ceci contredit la majorité des commentateurs qui entendent des pleurnicheries dans ses paroles.

Il est aussi possible de voir dans l’expression ‘endurer’ les trois nuits une plaisanterie sur le double sens de þreyja. Les prophéties et malédictions de Skirnir font appel de façon outrée à l’importance de la sexualité pour Gerdr. Freyr fait semblant de se plaindre en se demandant comment il pourra supporter les deux premières nuits en l’absence de Gerdr et comment il pourra avoir envie pendant toute la troisième nuit de fournir en une seule nuit une prestation égale à celle de  trois nuits, afin de satisfaire Gerdr. Le mot gaman, que nous avons traduit par ‘plaisir’ dans « Gerdr offrira du plaisir au fils de Njörd » peut signifier aussi un ‘jeu sportif’ et ce dernier sens s’accorde bien à l’idée que Gerdr évoque une compétition amoureuse quand elle accepte la proposition de Freyr.

 

3. Sur les comportements stupides de Skirnir

 

Skirnir est explicitement chargé d’une mission de conciliation par Freyr.

Strophe 11, en parlant de Gerdr à la première personne rencontrée, il la désigne par le mot ‘man’ qui signifie ‘femme lige’ et par extension ‘femme facile’ ou pire. Ce mot peut avoir d’autres sens mais il est évident que ce n’est pas une façon respectueuse de parler d’une femme. Le ‘berger’ rencontré ne pouvait pas comprendre autre chose que cela. Ce dernier répond un peu vertement à Skirnir.

Strophe 12, Skirnir tue donc la première personne qu’il rencontre, attitude d’une rare imbécilité pour un conciliateur.

Strophe 14, il annonce son arrivée à grand bruit au point de « ébranler la cour de Gymir ». Là encore, son manque de tact est remarquable.

Strophes 19 et 21, il jette à la figure de Gerdr les dons magnifiques de Freyr, leur enlevant ainsi partiellement leur valeur. Ceci est plus malhabile que vraiment stupide et les ‘salamalecs’ nécessaires ont pu être considérés comme non significatifs par les auteurs du texte.

Strophe 23, il pique une colère noire face au refus de Gerdr et la menace de mort, attitude profondément stupide, pour le coup.

Strophes 24 et 25, Gerdr réagit avec dignité et annonce que s’il y a confrontation armée entre Skirnir et son père, les deux seront tués. La seule réponse dont Skirnir soit capable est de confirmer la mort du père de Gerdr déjà annoncée par elle. Il n’a donc rien compris aux paroles de Gerdr.

Les strophes prophétiques et les strophes de malédiction (26-36) sont conduites avec une grande maladresse. Une  prophétie n’a pas besoin d’être aussi véhémente et n’est pas normalement suivie immédiatement par une malédiction. Si Gerdr a elle-même possède des pouvoirs magiques, ce qui est très probable, un tel comportement est suicidaire. [Commentaire : Ce dernier argument fait appel à des connaissances de magie très courantes parmi ceux qui essaient de pratiquer cet art et je ne l’utilise que parce qu’il permet de comprendre pourquoi Gerdr est probablement plus amusée qu’effrayée par ce comportement théâtral.]

Après la strophe 39, et inversement, il semble que Skirnir se comporte de façon intelligente en acceptant sans discuter la condition des « noces d’une durée triple du temps normal » imposée par Gerdr. Il reste qu’un négociateur plus habile aurait sans doute pu obtenir un meilleur accord  avec Gerdr. Freyr doit négocier un jour de moins par son habile énigme numérique.