Hávamál 1-7 (La Parole du Haut 1-7)

 

 « Des relations entre invités »

 

***Hávamál 1***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Tout l’espace derrière une porte ouverte,

avant d’y entrer,

devrait être observé en entier,

devrait être fouillé en entier,

parce qu’on est jamais certain de savoir

où les non-amis

sont déjà assis en la demeure.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Gáttir allar                        Tout l’espace où la porte s’ouvre

áðr gangi fram                  avant d’aller dedans (cet espace)

um skoðast skyli,                tout entier observé devrait être,

um skyggnast skyli,            tout entier fouillé devrait être,

því at óvíst er at vita          parce que incertain est de connaître

hvar óvinir                         où les ‘non amis’

sitja á fleti fyryr.                 sont assis dans la maison déjà.

 

Traduction de Bellows

 

Parmi les portes | avant qu’un homme entre,

(Qu’il observe avec toute son attention,)

Qu’il regarde autour de lui longuement;

Car il connait peu | où l’ennemi peut se tapir,

Et s’assied sur les sièges à l’intérieur.

 

Cette traduction est libre de droits et on la trouve sur la toile. Je vous en donnerai bien entendu une version française, traduite par mes soins. Les traductions de Boyer sont heureusement encore sa propriété et je vous recommande d’acheter son Edda Poétique, Fayard, 1992. Cependant, je le citerai de façon occasionnelle, quand ma traduction sera très différente de la sienne.

 

Traduction de Ursula Dronke et de Andy Orchard (2011)

 

Je vous donne un seul exemple complet de ces nouvelles traductions en Anglais. Lorsqu’elles seront très différentes de celle de Bellows et de la mienne, bien que ce ne soit pas le cas pour cette première strophe, je citerai les vers correspondants.

            Dronke :

All doorways                              Tous les ‘passages de portes’

before entering                            avant d’entrer

should be spied out,                    devraient être explorés

should he scrutinized,                 devraient être scrutés,

for it is not known for certain     car on ne sait pas de façon certaine

where enemies sit in wait            où les ennemis attendent assis

in the hall ahead.                         dans la pièce devant soi.

            Orchard :

Every gateway, before going ahead,    Toutes les entrées, avant d’aller de l’avant,

one should peer at,                               devraient être scrutées

one should glimpse at;                          devraient être entrevues;

no one knows for sure what ennemies           car on ne sait pas avec certitude quels ennemis

are sitting ahead in the hall.                  sont assis dans la pièce devant soi.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

gátta, pluriel gættir = pour les portes modernes à gonds c’est l’espace où la porte s’ouvre, devant et derrière la porte. Les portes anciennes ne fonctionnaient pas de cette façon comme le montrent les trois systèmes de portes décrites succinctement dans Rígsþula. La traduction et surtout les commentaires d’Ursula Dronke (tome 2, commentaires des strophes 2, 14, 26) nous en donnent une idée un peu plus précise. Dans la maison des futurs thralls, pour ouvrir la porte, on l’enlève d’un bloc et on dépose ce panneau dans un renfoncement à côté de l’ouverture. Ce sont les ‘gættir’ ou ‘niches de portes’ qui servent maintenant de décoration. La porte de la maison des futurs carls s’ouvre au moyen d’un système de poulies et repose sur le linteau : pour la fermer on baisse la porte (voyez aussi C. -V. : commentaires sur le participe passé de hníga). La porte de la maison des futurs jarls s’ouvre et se ferme de la même façon mais possède aussi un anneau soit pour la bloquer soit pour en demander l’ouverture. L’anneau se trouve dans la niche de porte quand celle-ci est baissée, c’est-à-dire fermée.

Ainsi, un ennemi éventuel peut se dissimiler dans la niche de porte ou même, dans la première disposition, derrière la porte posée dans sa niche.

flet = l’ensemble des sièges et des meubles et, par extension, une maison d’habitation, non pas un ‘hall’.

fyrir = ‘devant’, mais aussi ‘déjà’ qui me semble mieux adapté ici. Le sens exact de ce genre de préposition est surtout commandé par le contexte, comme en Français le mot ‘avant’. Par exemple, quant on l’associe à certains verbes, fyrir peut porter le sens de notre ‘pré-‘ comme dans ‘pré-vision’. L’expression vera fyrir signifie ‘être en avant’, c'est-à-dire ‘prévoir, l’expression fyrir spá signifie évidemment ‘en avant prophétiser’.

Les deux verbes utilisés dans les vers 3 et 4 sont skoða (= regarder, et non pas ‘espionner’ comme le suggère Dronke en inversant l’ordre des vers 3 et 4) et skygna (= espionner ou observer). Ils sont modifiés par la préposition um qui signifie habituellement, ‘autour, tout autour’ mais le contexte suggère ici que plutôt de faire simplement le tour de l’espace inconnu, il faut l’examiner complètement. Nous préciserons le sens du verbe skoða en étudiant la strophe 7.

Le mot vinr est utilisé 26 fois (Note*) dans l’ensemble du poème et signifie ‘ami’. Ici, il est utilisé sous sa forme négative : ó-vinr, le ‘non-ami’ qui ne peut donc se traduire correctement par ‘ennemi’ sans prendre en compte le contexte. Un mot souvent utilisé pour ‘ennemi’ utilise aussi la négation ú (úvinr). Dans le contexte de cette strophe, le mot à mot ‘non-ami’ me paraît plus parlant. Il existe de nombreux autres mots qu’aurait pu utiliser le poète pour parler d’un ennemi : andskoti (ou annskoti), bági, fjándi (devient ‘le diable’ dans le vocabulaire chrétien), fjándmaðr, gagnmælendr, gagnstöðumaðr, heiptmögr, mótstöðumaðir, sökudólgr.

Pour une explication plus précise du óvinr, vu comme une ‘personne à laquelle aucun contrat ne vous lie’, reportez-vous à l’analyse donnée à  SurLesContrats.

 

Note* On le trouve dans les strophes 1, 6, 24, 25, 34 (2 fois), 41 (2 fois), 42 (2 fois), 43 (6 fois), 44, 51 (+ 1 fois vin-skapr, ‘amitié’), 65, 67, 78, 119, 121, 124, 156 (sous la forme lang-vinr, ami de longue date).

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens de cette strophe peut être de recommander soit la méfiance vis-à-vis des ‘non amis’ soit un respect méticuleux de leur règles de vie. En traduisant óvinr par ennemi, on suggère la validité de l’hypothèse de méfiance. Il faut cependant remarquer que de respecter ses ennemis est un comportement extrêmement efficace et cette traduction ne supprime pas la possibilité qu’ Óðinn recommande le respect plutôt que la méfiance. Ma façon de voir « une personne avec laquelle on n’a pas de contrat » plutôt qu’un ennemi dans un óvinr, soutient plutôt l’hypothèse du respect. Le fait que les deux verbes des vers 3 et 4 soient modifiés par um, indique que la méfiance ou le respect doivent être complets. Une méfiance totale est de l’ordre de la paranoïa alors qu‘un respect total indique plutôt une forme de sagesse.

C’est pourquoi je tends à penser que cette première strophe, au lieu de conseiller la méfiance de l’inconnu, conseille plutôt un total respect pour tout inconnu. Que ces óvinir soient des ennemis ou de simples étrangers – et vous pouvez même vous en méfier – le comportement correct est comprendre et de respecter les règles de conduite d’un endroit inconnu.

Nous aurons besoin d’avancer dans la lecture du poème pour préciser ce qu’est exactement un vinr. Vous trouverez cette information à http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats .htm.

 

Dans la mesure où cette strophe suggère le respect plutôt que la crainte pour l’inconnu, alors, et sans aucun débordement imaginatif, il est possible d’y voir un conseil assez évident qu’on doit (ou devrait) donner à tous les apprentis chamans. Il est absolument nécessaire d’avoir une attitude respectueuse envers les ‘choses’ ou les ‘êtres’ que l’on va rencontrer dans l’autre monde, celui de la « réalité non-ordinaire ». De façon encore plus nécessaire et moins évidente, ces premiers voyages ne seront pas utiles si cet espace n’est pas « tout entier observé, tout entier fouillé » comme le recommande la strophe 1, un conseil très mal compris par la plupart des élèves chamans.

 

Une note sur les différents sens du poème entier et de la strophe 1

 

J'espère que chacun reconnait que toute poésie contient plusieurs significations et je ne vois pas pourquoi le Hávamál ne suivrait pas ce modèle classique. Je reconnais que cette première strophe ne semble pas être un exemple particulièrement significatif sous ce rapport (voir cependant les commentaires ci-dessus). C’est une signification sociale et profane qui est le plus souvent celle fournie par les traducteurs. Cette première strophe semble décrire évidemment un comportement social qui explique au lecteur qu’il doit prendre garde en entrant dans un endroit inconnu. Aucune signification spirituelle ne semble être suggérée. Nous trouverons d’autres strophes critiquant quelques habitudes personnelles : voir par exemple la s. 21 vue comme traitant de la gloutonnerie, encore une interprétation profane. Cette approche est générale parmi les traducteurs modernes qui choisissent toujours de favoriser la signification la plus prosaïque et d'éviter autant que possible toute allusion à une signification magique possible, à moins qu'elle devienne une position totalement impossible à soutenir (par exemple, les strophes 140-164 sont consacrées à la magie des runes). Je suivrai cette tendance pour les strophes qui ne contiennent aucun conseil visible relatif à une attitude spirituelle. La strophe 1 est un bon exemple du cas où une signification profane est la plus évidente. Notez cependant qu’un esprit orienté vers le magique peut toujours voir, comme je l’ai signalé, dans la maison ou le hall où des non amis peuvent l’attendre, un monde de magie dans lequel rampent des dangers inconnus ou des connaissances cachées. Cette première strophe signifierait alors : « Avant d'entrer dans le monde de la magie, prends garde aux dangers cachés possibles et observe ce qu’elle peut t’apprendre ». Bien que le texte de la s. 1 ne fasse rien pour nous suggérer un monde de magie, beaucoup d'autres strophes montrent une certaine fêlure dans leurs interprétations profanes, ou dans la cohérence des vers d’une même strophe. Je prendrai ceci comme l’indication d’une interprétation magique possible, chaque fois qu'elle n'est pas trop tirée par les cheveux. Après tout, nos principaux dieux magiciens sont Freyja et Óðinn, et ce dernier est censé avoir écrit le Hávamál. D'ailleurs, le monde du pré-Moyen-Âge est encore plein de la magie païenne : il n’est pas du tout étonnant que nos ancêtres puissent avoir pu saisir facilement n'importe quelle allusion à la magie.

 

Commentaires de Evans (présentation et résumé)

 

[Ces commentaires, datés de 1986, disponibles à http: //www. vsnrweb-publications. org. uk/Text%20Series/Havamal. pdf (aussi  en vente sur amazon) , sont joints à une édition du poème en Vieux Norrois et à un glossaire des mots utilisés par le(s) scalde(s) qui a(ont) composé le Hávamál. Ils présentent l’état de l’art de la compréhension du poème il y a 25 ans. La plupart de ces commentaires sont extrêmement pointus et apportent, à mon avis, peu de chose au sens religieux du poème qui rapporte la parole du Haut, le dieu Óðinn.

Par exemple, pour cette première strophe, il signale qu’elle est citée sans référence par Snorri Sturluson au début de son Edda en prose. Ensuite, le sens des vers 1-4 est clair mais il a déclenché de nombreuses batailles sur leur construction grammaticale. Enfin, dans le vers 7, il signale que sitja... fyrir signifie vraisemblablement ‘être présent’ et non pas ‘se tenir en embuscade’, avec la référence de celui qui a choisi cette interprétation. Vous voyez qu’il critique ainsi la traduction de Bellows. ]

 

[Dans la suite, je mettrai entre crochets en fonte 10 et en gras mes propres commentaires, comme ci-dessus. ]

 

 

 

***Hávamál 2***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Bienvenue à ceux qui ont quelque chose à offrir !

Un invité est entré,

où va-t-il s’asseoir ?

Il y a grande hâte,

(pour) celui qui est près de l’âtre,

à se tester soi-même.

 

Explication en prose

 

On souhaite bienvenue à nos invités qui ont quelque chose à offrir en retour, mais où vont-ils s’asseoir ? [Voyez les commentaires pour comprendre pourquoi je vous propose trois explications. ]

[Explication 1. 1 : Si être près de l’âtre est une place plutôt inconfortable ou honteuse et si la place de l’invité est attribuée par son hôte] S’ils ont été placés à la plus mauvaise place, il leur faudra très vite montrer qu’ils ne méritent pas cette indignité.

[Explication 1. 2 : Si être près de l’âtre est une place plutôt inconfortable ou honteuse et si l’invité a choisi lui-même sa place] S’ils ont choisi eux-mêmes une mauvaise place (par erreur ou par modestie), il leur faudra très vite montrer que cela ne reflète pas leur valeur.

[Explication 2 : Si être près de l’âtre est la meilleure place] Qu’ils choisissent eux-mêmes ou non de s’asseoir à la meilleure place, il leur faudra très vite montrer qu’ils la méritent.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français:

 

Gefendr heilir!                   Aux donneurs, bonne santé ! (= bienvenue !)

Gestr er inn kominn,          Un invité est dedans venu,

hvar skal sitja sjá?             Où va-il asseoir soi ? (ici, sjá = )

Mjök er bráðr                    Beaucoup est en hâte

sá er á bröndum skal         qui est près des brandons sera

síns of freista frama.          lui-même à tester ‘en avant’ (=tester complètement).

 

Traduction de Bellows (et Boyer et Dronke)

 

2. Hail au donneur! | un invité est arrivé;

Où va s’asseoir l’étranger?

Rapide doit-il être celui qui, | par les épées va essayer

De faire la preuve de sa puissance.

 

Boyer (trois derniers vers): Bien empressé / Celui qui, auprès du feu, / Veut éprouver son renom.

 

Dronke (trois derniers vers):

He's full of fervour            Il est empli de ferveur

out by the fire-stack -        dehors près du tas de bois -

a man who must vie for advancement!

                                           un homme qui doit lutter pour sa promotion!

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Heilir : est une salutation de bienvenue qu’on utilise plutôt, en Islande moderne, pour accueillir une personne d’une certaine importance.

Brandr signifie à la fois ‘brandon, âtre’ et ‘lame d’une épée’. Son datif pluriel est bröndum. La traduction de Bellows n’est donc pas du tout absurde. Son défaut est de découper la strophe en deux parties non reliées, comme s’il était normal que le Hávamál soit formé en bric à brac. Par contre, le sens de ‘lame d’épée’, qui est quand même sous-jacent, ajoute à la connotation combative de ces trois derniers vers. Ursula Dronke utilise (un peu abusivement à mon sens) la coutume norvégienne citée par Evans pour dire que á bröndum « signifie quasiment ‘dehors dans le froid’ ». Cette interprétation modifie complètement le sens de la strophe mais la rend aussi cohérente.

Freista, accompagné de sín, signifie à la fois ‘se tester’ et ‘tester sa vaillance’ un peu comme le traduit Boyer. Cette traduction porte le sens que celui qui veut éprouver son renom auprès du feu est bien empressé (de le faire). Le mot à mot peut en effet porter ce sens, mais je trouve qu’il fait dire une banalité à Óðinn.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La discussion d’Evans nous montre que le fait d’être près de l’âtre n’est pas du tout ce que nous pouvons croire, un avantage donné à quelqu’un qui peut se réchauffer à son aise. Au contraire, être « près des brandons » est soit une épreuve soit un signe de mépris de l’hôte qui vous place ainsi.

Je vous propose donc deux autres sens qui peuvent être aussi celui du mot à mot : « Certes, bienvenue à celui qui a quelque chose à offrir, mais même lui, s’il est à placé à la pire place devra prouver qu’il est excellent parmi des hôtes de la maison. » Ou bien, « Certes, bienvenue à celui qui a quelque chose à offrir, mais même s’il se place modestement à la pire place, il devra prouver qu’il est excellent parmi des hôtes de la maison. »

 

Notez que la strophe retrouve alors une cohérence d’ensemble. Elle est aussi stimulante pour celui qui a été relégué au dernier rang sans le mériter que pour celui qui a choisi cette humble place, si bien que la lame d’épée n’est pas loin, en effet.

De toute façon, on sera testé, et donc il n’y a pas trace de charité ni de compassion dans cette strophe.

 

Commentaires de Evans (résumé)

 

Vers 1 : c’est ce qu’on dit à un visiteur quand il entre.

Vers 6 : síns um freista frama signifie ‘tenter sa chance’, mais il est difficile de savoir le sens exact de brandr: épée, bûche en flamme et, au pluriel, ‘le feu’, proue levée d’un navire, … morceau de bois non allumé. [Suit une discussion très technique. Il donne plusieurs arguments qui suggèrent fortement qu’être près de l’âtre n’est pas du tout une place d’honneur. C’est pourquoi je vous propose deux interprétations en parallèle. ] … l’étranger prend modestement place près de la pile de bois de chauffage et attend impatiemment quelle réception il va recevoir. Il existe une coutume norvégienne qui va dans ce sens, certes elle n’est pas attestée chez les nordiques anciens. Si un hôte veut faire spécialement honneur à son invité, il lui dit: [citation en norvégien, signifiant « Non, tu ne dois pas t’asseoir près des brandons (í brondo), assieds-toi dans la pièce. ]

[Evans ne cite aucun exemple d’une histoire semblable dans les sagas, ce qui me porte à croire qu’il n’y en n’a pas. Il ne faut pas confondre avec le bain de vapeur brûlant que deux berserk ne peuvent pas supporter, décrit dans Erbyggja Saga (la saga des gens de l’Eyri) chapitre 28. ]

[Quand on cherche à s’imaginer comment on peut être ‘près des brandons’ dans une salle comportant un feu central, on comprend que cette position ne peut résulter que d’un choix très spécial de l’invité ou de son hôte. ]

 

 

** Hávamál 3. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il a besoin de feu

celui qui est entré dans la maison

et a les genoux glacés.

Viandes et vêtements

Sont un besoin pour l’humain,

celui qui a voyagé par-delà la montagne qu’il a gravie.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Elds er þörf                        Du feu est le besoin

þeims inn er kominn          à celui qui dedans est venu

ok á kné kalinn.                 et aux genoux est glacé.

Matar ok váða                   Viandes et vêtements

er manni þörf,                    est à un humain le besoin

þeim er hefr um fjall farit. à celui qui monte au-delà de la montagne a voyagé.

 

Traduction de Bellows

 

3. Il a besoin de feu | celui qui, les genoux gelés,

Est arrivé du froid du dehors;

Nourriture et vêtements | doit avoir le voyageur,

L’homme qui arrive des montagnes.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Dans la strophe 2, le voyageur est « près de brandons » et nous avons alors admis que c’est plutôt une place inconfortable. La strophe 3 décrit le cas où placer le voyageur près de l’âtre devient nécessaire parce que le voyageur n’est pas un invité, mais un rescapé qui vient de franchir une montagne. Il faut donc accueillir le voyageur à demi gelé en le plaçant près du feu. Mais ceci ne contredit en rien la strophe 2 : mjök er bráðr (grande est la hâte) pour lui de justifier qu’il mérite tous les soins qu’on lui prodigue !

 

 

** Hávamál 4. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il est besoin d’eau

pour celui qui vient pour un repas,

d’une serviette et d’une excellente réception,

de bonnes manières

si lui-même arrive à satisfaire [à la fois]

(de) mot [= paroles] et encore-silence.

 

Explication en prose

 

On doit accueillir de bonne façon un invité pour un repas, lui fournir eau et serviette (= boisson et couvert). On fera preuve de bonnes manières si l’invité peut ‘rencontrer’ les (= s’accorder aux) paroles aussi bien que le silence (de son hôte).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français:

 

Vatns er þörf                      D’eau est le besoin

þeim er til verðar kemr,     à celui qui pour un repas vient,

þerru ok þjóðlaðar,           une serviette et la meilleure des réceptions,

góðs of æðis                       de bonnes manières

ef sér geta mætti                (et) si à lui-même (à) obtenir qu’il rencontre

orðs ok endrþögu.             (de) mot et (de) encore-silence.

 

Traduction de Bellows

 

4. Eau et serviettes | et discours de bienvenue

Devrait trouver celui qui arrive au festin;

S’il veut acquérir du renom, | et être encore bienvenu,

Sagement et bien doit-il agir.

 

Autres traductions des trois derniers vers

 

Boyer : D'affabilité, / S'il peut en disposer, / Et qu'on se taise quand il parle.

Dronke : avec ça, bon caractère – s’il peut obtenir cela! – paroles et silence attentif.

Orchard : amitié / si l’on en a / parole et silence en retour.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Mætti est le subjonctif du verbe mæta qui signifie ‘rencontrer’, ici donc : ‘qu’il rencontre’.

Ser est le datif de la forme réflexive du pronom personnel (soi même). Quand on rencontre quelqu’un ou quelque chose, ce qui est rencontré est au datif ce qui dit sans ambigüité qu’il ‘rencontre lui-même’. Ici, mæti sér signifie donc qu’il se rencontre lui-même.

Endrþögu est le génitif singulier canonique de endr-þaga = encore-silence, habituellement interprété comme ‘silence en retour’ (c’est ce que fait Orchard. Dronke le traduit par : « silence attentif »). Il faut cependant réaliser que le génitif de endr-þága = encore-reconnaissance (dans le sens de 'reconnaître', non de 'être reconnaissant') n'est pas impossible (ce serait plutôt endrþǽgu). D'ailleurs, cette interprétation est donnée par C-V qui l’attribue à cette strophe du Hávamál.

 

Commentaires sur le sens

 

Quand on reçoit un invité (et non pas quelqu’un que l’on sauve, comme dans la strophe 3), on doit le traiter au mieux sans qu’il ait immédiatement besoin de se justifier d’aucune manière. Cependant, la compréhension profonde de cette strophe dépend de l’importance que l’on donne au ‘retour’ que doit faire l’invité, c’est-à-dire de l’importance accordée au préfixe endr- dans endrþögu. Vous constatez que seul Orchard insiste sur le ‘en retour’ de endr- alors que les autres le négligent. Bellows l’attribue au vers 5 (« encore bienvenu »), Dronke donne « attentif » et Boyer l’ignore.

En gardant la force de ce ‘en retour’, le sens exact de la strophe est modifié et s’accorde mieux avec les strophes précédentes qui ne conseillent jamais une hospitalité inconditionnelle.

Certes, la strophe 4 est l’illustration d’une hospitalité plus exigeante que celle recommandée dans les strophes précédentes. L’invité est accueilli avec chaleur et son hôte doit lui parler poliment, en respectant les besoins d’écoute et de silence de son invité. Mais, de son côté, l’invité doit ‘retourner’ à son hôte les paroles et le silence qui sont conditions d’une conversation harmonieuse. La strophe ne précise pas que si cette condition n’est pas remplie, le comportement accueillant de l’hôte peut se modifier brutalement, mais cet endr-, autrement inutile, le suggère fortement.

 

Commentaires d’Evans (résumé)

 

Vers 3 : þjóðlaðar ‘invitation amicale’; pour ce sens de þjóð- cf. þjódrengr, þjóðmenni etc. , þýðr ‘gentil, plein d’affection’, gothique þiuþ : τό άγαθόν. [Sens de l’expression grecque : ‘le bien, le pur, le bon,’ selon le contexte. ]

Vers 4 : góðs œðis est pris le plus simplement possible comme ‘de bonne disposition, amitié’ …

Vers 6 : endrþögu – seule l’interprétation ‘silence en retour’ produit un sens raisonnable; þaga n’est trouvé nulle part ailleurs mais il est formé régulièrement sur þegja ‘être silencieux’ comme saga : segja. Le sens est que l’invité a besoin de conversation (orðs) de la part de son hôte, et ensuite du silence de l’hôte quand il parle [un autre sens, lié à þega, ‘acceptation’ est discuté et rejeté].

 

 

Premier Intermède

Sur le vocabulaire de l'intelligence dans le Hávamál

 

1. vit

vita = être conscient, savoir, voir, essayer, signifier; vita á = prévoir.

veit = il est conscient etc.

vitandi = 'en étant conscient, connaissant etc', personne consciente de...

vitand ou vitend = intelligence, conscience,

vit = conscience, intelligence, connaissance, compréhension, aussi: 'endroit où l'on range quelque chose, une boîte' et par extension, la 'boîte à souffle et vie' = bouche et narines.

vitr = sage (adjectif)

viti = un chef

vitka = ensorceler.

vitkask = (réflexif) retrouver ses sens.

vitki = un 'homme-sage', un sorcier. (→ witch? )

vitni = un témoin

vitni-fastr = témoin-rapide = ce qui peut être prouvé.

 

Remarque : le poème n'utilise pas les mots apparentés à vitr pour parler de sagesse, les mots comme vitrleik, vitra, vizka, en sont absent. Le mot hyggjandi: sagesse, prudence n'apparaît que dans la strophe 6.

 

2. snotr

snotr = sage (adjectif)

snotra = rendre sage

 

3. fróðr

fróðastr (nom) = sorcier

fróðligr = intelligent

fróðr adj. = connaissant, instruit,

sögufróðr = connaisseur en vieilles légendes, conteur

 

4. geð

geð = esprit, humeur, caractère

geðíllr = mauvais caractère mais geðfastr: ferme d'esprit

 

5. sviðr et horskr

ósviðr = ósvinnr = non-rapide, lent d’esprit, non-sage

horskr = sage (adjectif)

 

 

** Hávamál 5. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il a besoin d’intelligence

celui qui voyage au loin;

il est toujours doux d’être chez soi;

(les sages) se feront des clins d’œil (pour se moquer de)

de l’ignorant

qui s’assied parmi les sages.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Vits er þörf                         D’esprit/intelligence est le besoin

þeim er víða ratar;             à celui qui au loin voyage;

dælt er heima hvat;            ‘doux être’ à la maison de toute façon;

at augabragði verðr          au clin d’œil (des autres) sera [les autres se feront des clins d’œil]

sá er ekki kann                   celui qui ne sait pas [le non-connaissant, l’ignorant]

ok með snotrum sitr.          et avec les sages s’assied.

 

Traduction de Bellows

 

5. De l’esprit il doit avoir | qui voyage au loin,

Mais tout est facile à la maison;

Au sans-esprit | le sage clignera de l’œil

Quand il s’assied parmi de tels hommes.

 

Je ne trouve pas la traduction de Bellows réellement claire … je ne vous la donne que par souci de complétude.

Boyer traduit ekki kann par ‘le bon à rien’ ce qui, à mon sens, exagère le sens original de ‘non-connaissant’.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Du voyageur, on glisse à l’intelligence du voyageur, et nous voilà dans un sujet majeur du Hávamál: avoir ou non du vit (bon sens) et être ou non snotr ou vitr (l’adjectif ‘sage’). C’est pourquoi nous rencontrons maintenant deux mots utilisés très souvent dans le poème : les mots vit et vitr le sont 21 fois dans l’ensemble du poème,

Le substantif vit signifie ‘conscience, sens, intelligence, connaissance, compréhension’ c'est-à-dire qu’il recouvre un peu toutes les manifestations de l’intellect, c’est pourquoi on le traduit trop souvent par ‘sagesse’ (exprimée par les adjectifs snotr et vitr, voir plus haut). Dans la strophe 6, nous rencontrerons la forme mannsvit, la compréhension humaine (le bon sens), qu’on peut opposer à bókvit, la compréhension livresque.

Dans les premières (1 à 95) strophes du Hávamál, le mot snotr est rencontré 17 fois (et 2 fois dans les strophes 96-164) soit sous sa forme directe snotr = sage, soit sous sa forme négative ósnotr = non-sage (que je laisserai sous sa forme ‘non-sage’) ou sa forme semi-négative méðalsnotr = ‘moyennement sage’.

 

Commentaires sur le sens

 

Au hasard des rencontres pendant un voyage, on va faire connaissance de personnes pleines de sagesse et c’est pour cela qu’il vaut mieux rester chez soi si on n’est pas un sage, soi-même.

Dans cette strophe, les ‘clins d’œil’ que se font les sages sont une façon relativement discrète pour eux de se communiquer leur amusement face à la naïveté de l’ignorant.

Remarquez aussi que le troisième vers sous-entend que l’ignorant peut trouver le bonheur en restant chez lui sans aller se frotter aux sages qui vont se moquer de lui. Je souligne ce trait parce que nous verrons plus loin que le Hávamál ne porte pratiquement jamais de jugement qui soit une condamnation, il est seulement souvent un peu méprisant pour les ‘non sages’. C’est plutôt l’isolement, l’incapacité à communiquer qui est vu comme un défaut vraiment grave, qu’elle soit involontaire (comme dans 47-50) ou qu’elle soit volontaire comme dans 5 et surtout dans 57 où celui qui refuse de communiquer ne possède pas un caractère essentiel à l’humain.

Il n’est pas impossible de voir ici une allusion au voyage hors du corps que pratiquent les sorciers, ce que le chamanisme moderne appelle un ‘voyage chamanique’. Dans ce cas, la strophe prend le sens d’un enseignement assez pointu. Il faut être attentif et intelligent lors d’un voyage chamanique. Ne vous attendez pas à rencontrer des ‘Esprits’ si bienveillants que cela : au mieux vous serez traité avec ironie et il faudra tenir compte de cette ironie quand vous récapitulerez l’enseignement obtenu au cours de ce voyage.

 

 

**Hávamál 6. **

 

Commentaires préalables sur cette strophe:

 

Voici la première des strophes dont la traduction n’est pas aussi évidente qu’on puisse le croire. En particulier, les trois derniers vers ne sont pas dans toutes les versions (p. ex. absents de l’édition de Rask, 1818, et introduits dans l’édition de Bugge, 1863). De plus, certaines versions ne donnent pas le því at du début de ces vers – il me semble donc possible que ce því at soit un ajout pour ‘faire sens’ en intégrant ces trois derniers vers à la strophe. Les anciens manuscrits portent souvent des ajouts qu’on appelle une glose, faite par un copiste lettré qui cherche à expliquer le sens caché des vers qu’il vient de transcrire. Il est alors normal que leur sens paraisse étrange à une personne qui tient à ne pas voir de sens caché, comme le font l’immense majorité des traducteurs ‘sérieux’. Je pense que ces trois derniers vers sont en effet une sorte de glose.

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De sa prudence (ou En pensant à son entourage),

l’humain ne devrait pas se vanter,

(mais) plutôt (garder) un esprit attentif,

quand le sage et silencieux

s'approche des cours des maisons,

rarement une punition sera (infligée) au prudent.

 

(C’est parce que) au non-brisant ami

l’humain apporte toujours

quand il (a) beaucoup de bon sens.

 

Explication en prose

 

[Avec le sens « de sa prudence » du premier vers et le sens ‘procurer à un autre’ de ou ‘apporter’ de færa]

L’humain ne devrait pas se vanter de sa prudence. Il doit plutôt garder un esprit attentif et rester à l’écoute quand une personne ‘sage et silencieuse’ lui rend visite, (car) il arrive rarement malheur aux personnes prudentes (qui vous donnent de sages avis de prudence).

En effet, l’humain de bon sens apporte toujours beaucoup à son ami fidèle.

 

[Avec le sens « en pensant à son entourage » du premier vers et le sens ‘obtenir pour soi’ de ]

L’humain ne devrait pas se vanter de son entourage. Il devrait plutôt, quand cet entourage est rejoint par un ‘sage et silencieux’, être attentif à l’exemple de la prudence de ce sage.

En effet, quand il a beaucoup de bon sens, l’humain se procure toujours un ami fidèle.

 

Ainsi, en combinant les deux phrases à double sens, cette strophe peut être lue comme:

Il ne faut se vanter ni de sa sagesse ni de ses alliés.

Il faut écouter le sage qui est votre allié car il sait comment éviter le malheur.

Le sage ‘apporte beaucoup’ à son ami fidèle mais il sait aussi juger de qui est son ami fidèle.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français:

 

At hyggjandi sinni              De prudence sienne (ou En pensant à sa compagnie)

skyli-t maðr hræsinn vera, ne devrait pas l’humain vantard être,

heldur gætinn at geði,        plutôt attentif en esprit,

þá er horskur ok þögull     quand le sage et silencieux

kemr heimisgarða til,         vient ‘cours de la maison’ jusqu’aux, [(il) vient jusqu’aux cours de la maison = (il) s’approche de l’habitation]

sjaldan verðr víti vörum.   rarement devient (=arrive) amende (=punition) au prudent.

 

[trois vers discutés : ]

[(því at) óbrigðra vin         [(parce que) au non-brisant (=fidèle) ami

fær maðr aldregi               apporte (ou obtient) l’humain toujours (OU jamais !)

en mannvit mikit. ]             quand (il a) humain-bon-sens beaucoup]

 

Traduction de Bellows et Dronke

 

6. Un homme ne devrait pas se vanter | de l’acuité de son esprit,

Mais le garder dans sa poitrine;

Au sage silencieux | il arrive rarement du mal

Quand il est invité dans une maison;

(Car un ami plus solide | on ne trouve jamais

Que sagesse prouvée et vraie.

 

Dronke :

 

About his own mental powers

no man should be boastful,

but rather discreet in disposition.

When, wise and word-sparing,

he makes his way to home precincts,

blame rarely befalls one who's vigilant,

for a more unfailing friend

no man will ever acquire

than abundant ingenuity.

Du pouvoir de son esprit

nul ne devrait se vanter,

mais plutôt être de caractère discret.

Quand, sage et avare de paroles,

il se dirige vers les alentours de la maison,

l’attentif est rarement blâmé,

car un ami plus fidèle

jamais ne trouvera un homme

qu’une grande et intelligente ouverture d’esprit.

 

Les traductions des trois derniers vers par Bellows, Boyer, Dronke et Orchard (« nul homme n’a d’ami aussi fidèle / qu’une importante réserve de bon sens ») portent le même sens, celui de « le meilleur ami de l’homme, c’est son bon sens ».

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Vers 1.

sinni est le datif féminin singulier du pronom réflexif sinn.

hyggjandi peut être un mot féminin qui signifie ‘prudence, sagesse’ et qui alors reste inchangé quand il se décline.

Ceci explique la traduction habituelle du premier vers.

Mais hyggjandi peut aussi être un participe présent au nominatif, et il signifie alors ‘en pensant, en croyant’. Sinni peut être un nom neutre dont le datif et l’accusatif singuliers font aussi sinni, signifiant ‘compagnon, compagnie’. Il n’y pas de raison grammaticale de refuser le sens ‘en pensant à la compagnie’. Cela sonne un peu étrange mais constitue un jeu de mot qui permet de comprendre la glose ambiguë des 3 derniers vers.

Vers 5.

Le mot heimisgarðr désigne le garðr (cour ou jardin) de la heimr (maison). Le ‘sage’ s’approche de l’habitation de son ami.

Vers 7.

Dans le vers 7, l’adjectif brigðr est habituellement utilisé pour désigner une personne versatile comme le dit C-V. On ne le trouve pas dans le dictionnaire étymologique de de Vries ce qui nous porte à penser que nous devrions porter plus d’attention à son étymologie qui est issue du nom brigð, signifiant ‘droit de résiliation’ (un terme juridique) ou bien, (C. V. ): ‘brisant, cassure’, et (de Vries) ‘modification, versatilité’. Le sens propre de l’adjectif semble donc être plus proche de ‘capacité à briser dans un cadre légal’ que celui de ‘briser-là sans rime ni raison’. C’est pourquoi je le traduis par ‘brisant’ qui est moins péjoratif que ‘versatile’, la traduction qui semble adoptée par les experts. Quand nous atteindrons la strophe 81, vous verrez que le sens ‘versatile’ devient même insultant pour les femmes, supposées alors être essentiellement versatiles. Ce sens correspond parfaitement bien à nos conventions sociales du passé mais s’oppose à tout ce que nous connaissons de la femme nordique typique (voyez, par exemple, Anderson et Swenson’s Cold Counsel, 2002).

Vers 7 et 8.

Deux verbes semblables peuvent donner fær à la troisième personne du singulier du présent de l’indicatif. Ce sont les verbes (= ‘obtenir, procurer’) ou færa (= ‘apporter’).

En remettant les mots Vieux Norrois dans l’ordre que nous aurions en Français, on lit : « maðr fær vin óbrigðra» (l’humain procure-à/obtient-de l’ami non-brisant). En effet, le sujet du verbe ou færa (= ‘obtenir, procurer’) est évidemment maðr (l’humain) et son complément d’objet indirect (un datif) est vin (vinr = ‘ami’ est irrégulier et fait vin au datif et à l’accusatif singulier). La forme óbrigðra de l’adjectif ó-brigðr (non-brisant) est également un datif. Ceci décrit une relation entre « un humain » et « un ami fidèle » et non pas une relation entre cet « humain » et son « bon sens », comme tous les autres traducteurs le disent. Je ne détaille ce point que pour prouver que mon hypothèse n’est pas aussi absurde qu’on peut le prétendre. Les traductions classiques ne sont évidemment pas absurdes non plus car le texte est exprimé de façon très ambiguë.

 

Commentaires sur le sens

 

La sorte d'ambiguïté que nous venons de remarquer est courante en poésie scaldique. Ceci est très difficile de rendre pour les traducteurs, c’est pourquoi leurs lecteurs ne peuvent pas les remarquer. Notre traduction explique le besoin du commentaire fourni par les trois dernières lignes : cette strophe ne nous indique pas que le bon sens va nous enseigner (trois dernières lignes) qu’il ne faut pas se vanter de notre bon sens (deux premières lignes) - ceci est évident - mais il nous indique qu'un ami sage (trois dernières lignes) nous enseignera à éviter des bêtises (les deux premières lignes). La double signification du premier vers fournit deux exemples d'une bêtise possible : vantardise sur sa propre sagesse ou sur ses rapports sociaux.

 

 

Commentaires d’Evans (résumé)

6

          1-2 hræsinn at hyggjandi sinni est habituellement rendu par ‘vantard de son intelligence’, mais la préposition at semble étrange; on attendrait plutôt af, qu’on trouve dans des vers virtuellement identiques du Hugsvinnsmál (…): Af hyggjandi sinni skyldit maðr hræsinn vera. Finnur Jónsson rend at par ‘relativement à’. … hyggjandi signifie normalement ‘intellect, sagesse’ [mais on le rencontre aussi avec] le sens de anima ‘âme’. … le mieux est sans doute d’émender à af.

          6 Le sens usuel de víti … est ‘punition, pénalité, amende’. Mais le sens ‘mal, malchance’ semble présent dans Reginsmál 1 (kannat sér við víti varask) … Ceci donne un sens valide à ce vers (‘malchance arrive rarement à qui est attentif’) … il est aussi possible que víti ‘pénalité’ dénote le délit lui-même … ce sens est encore vivant en Islandais moderne. Ainsi : ‘celui qui est sur ses gardes rarement commet une erreur qui soit un délit’. Ce vers est maintenant proverbial …

          7-9 sont entre parenthèses chez de nombreux éditeurs; leur sens est inapproprié, car ils n’expliquent rien de ce qui précède [Ce que je conteste dans mon interprétation de cette strophe].

 

 

** Hávamál 7. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Celui qui est un invité précautionneux

qui est invité à prendre un repas

reste silencieux et écoute attentivement,

il prête attention avec ses oreilles

mais il voit avec ses yeux

ainsi le connaissant devine les secrets.

 

Explication en prose

 

Celui qui est invité à un repas ou à une fête et qui sait être attentif à ce qui l’entoure ne se répand pas en discours. Il écoute les autres avec ‘finesse’, avec acuité, son ouïe saisit tout ce qui se dit autour de lui, mais avec ses yeux il a une vision de ce qui est et sera; ainsi celui qui a connaissance des sciences et de la magie devine les secrets de chacun.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Inn vari gestr                                 Lui, le précautionneux invité

er til verðar kemr                          qui pour un repas vient

þunnu hljóði þegir,                        en une fine écoute garde le silence

eyrum hlýðir,                                 avec les oreilles il prête attention

en augum skoðar;                          mais avec les yeux il voit;

svá nýsisk fróðra hverr fyrir.         ainsi furète l’instruit qui ‘en avant’.

 

Traduction de Bellows

 

7. L’invité connaissant | qui se rend à un festin,

reste assis une silencieuse attention;

Avec ses oreilles il écoute, | avec ses yeux il observe,

ainsi les sages sont précautionneux.

 

Trois derniers vers de Dronke: « … écoute avec ses oreilles, / regarde avec ses yeux / ainsi chaque sage espionne-t-il à son avantage”. »

Trois derniers vers de Orchard: « …, mais tend l’oreille : / tous les hommes intelligents découvrent quelque chose d’avantageux. »

 

Comme vous le voyez, Orchard refuse de traduire ce qui paraît évident. Dronke et Bellows donnent une traduction qui en effet semble triviale.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le sens normal du verbe skoða est simplement de ‘voir avec ses yeux’ mais le substantif associé, skoðan, est ‘une vision’ comme celle d’un visionnaire. Ceci peut expliquer pourquoi le poète ajoute un trivial « avec les yeux » sans doute pour faire la différence avec le sens profane du verbe skoða.

Le verbe hlýða signifie ‘écouter’ et il est utilisé aussi dans un sens religieux. Par exemple, dans le contexte chrétien, hlýða messu = écouter (assister à) une messe.

Le mot fyrir signifie ‘devant, en avant’. Mais associé à certains verbes, il ajoute un sens de prévision. Par exemple, sjá fyrir = voir en avant = prophétiser. C’est pourquoi je traduis nýsisk fyrir = ‘fureter en avant’ par ‘découvrir des secrets’.

Le mot fróðr signifie ‘l’instruit, le connaissant’ et recouvre toutes les sortes de connaissance. Il couvre donc les sens de ‘bien informé’, ‘ayant connaissance des lois de la nature et de la société’ etc. et, dans le contexte de la société germanique ancienne, le sens de ‘celui qui connait les mythes anciens et la magie’. Par exemple, pour dire que les lapons sont de grands sorciers, on dit qu’ils sont ‘fróðastir’. Pour parler de celui qui connait les sagas, on dit qu’il est sögu-fróðr.

Tous ces mots sont habituellement traduits dans leur acceptation profane, comme si le Hávamál parlait d’un ‘instruit’ au sens actuel du mot, ce qui est un anachronisme.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Le premier vers dit que l’invité est précautionneux, c’est à dire attentif à ce qui l’entoure. Le dernier le qualifie d’instruit. Il faut comprendre que cet invité est attentif et instruit.

Dans ses traductions standards, cette strophe semble nous apprendre qu’il faut écouter avec ses oreilles et voir avec ses yeux, ce qui ne mérite certainement pas d’avoir été conservé précieusement pendant des siècles. Il est donc nécessaire de redonner aux mots le sens qu’ils portaient à l’époque ou le poème a été composé, c’est ce que j’ai essayé de faire au mieux dans l’explication en prose ci-dessus. Cependant, je sens que cela n’est pas encore suffisant.

Cette strophe nous donne une première description de ce qu’est un magicien. Dans notre civilisation, l’évidence est la rationalité, l’extraordinaire est la magie. C’est pourquoi la description qu’on peut donner du magicien, en prenant en compte l’enseignement de cette strophe et avec notre façon actuelle de penser, est comme suit :

Tout d’abord, il est instruit de tout, y compris des mythes de sa civilisation, des connaissances scientifiques de son époque et de ce que nous appelons la magie, c'est-à-dire au moins des conséquences lointaines et incertaines de nos actions.

Ensuite, il est silencieux. Cela veut évidemment dire qu’il se tait et écoute ce que disent les autres. Mais cela veut aussi dire aussi qu’il sait faire le silence en lui-même pour être capable de ressentir l’ambiance autour de lui.

Il écoute évidemment les sons autour de lui, mais aussi il sait écouter au-delà du bruit qu’ils font, les résonances subtiles que chacun de ces sons porte en lui.

Il voit évidemment les êtres et les choses qui l’entourent, mais il sait également voir au-delà des apparences.

Il observe et analyse, il furète comme dit le dernier vers, et ainsi il perce les petits secrets des autres, mais il découvre également la nature secrète de ses interlocuteurs.

 

En somme, pour saisir le sens de la strophe, il est nécessaire de comprendre en premier ce qui nous semble extraordinaire, c’est-à-dire les aspects magiques ou cachés de la vie, et de considérer comme accessoire ce qui nous paraît évident, c’est-à-dire les aspects rationnels de la vie.

 

 

Hávamál 8-10

 

« De l’usage de la magie »

 

** Hávamál 8. **

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Celui-ci est heureux

qui obtient (pour lui)

louange (ou permission) et bâton (ou runes gravées) de soulagement;

C’est étranger (ou malfaisant) ce que,

il l’humain possédera

dans les poitrines des autres.

 

 

Explication en prose

 

Il est heureux, celui qui obtient la permission de (ou félicité parce qu’il est capable de) soulager les autres (sans doute : à l’aide des runes); ce que l’on peut acquérir dans le cœur des autres est au mieux étranger, au pire malfaisant.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

 

Hinn er sæll           Celui-ci est heureux (et ‘béni’)

er sér of getr          qui pour lui obtient

lof ok líknstafi;        louange (et permission) et líkn-stafi;

[Pourquoi donc tant de traductions ne voient aucune rune gravée ici ? Voyez les commentaires de Dronke ci-dessous]

ódælla er við þat,   non-familier est ce que

er maðr eiga skal   qui l’humain posséder va

annars brjóstum í. de l’autre les poitrines dans [dans les poitrines de l’autre]

 

 

Traduction de Bellows

 

8. Heureux celui-là | qui gagne pour lui

Faveur et belles louanges;

De loin moins sûre | est la sagesse trouvée

Qui est cachée dans le cœur d’un autre.

 

Boyer : Heureux celui-là / Qui s'acquiert / Louanges et bonne réputation.

Plus suspect est / De tirer son inspiration / Du sein d'autrui.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Sæll est encore aujourd’hui une formule de bienvenue pour dire quelque chose comme Salut ! Cet adjectif signifie ‘heureux, béni’.

Le mot lof (bien qu’il fasse penser au mot anglais love) a deux sens principaux 1. ‘louange’, 2. ‘permission’.

Líknstafi se lit líkn-stafi líkn = ‘remède, soulagement, pardon’. Stafr a deux sens principaux 1. ‘un bâton ou une planche, 2. ‘lettres écrites, lettres magiques gravées, runes gravées’. Le mot composé líknstafr n’est pas signalé par Cleasby-Vigfusson, Bellows le traduit par ‘belles louanges’, Boyer par ‘bonne réputation’, Evans par ‘estime’. Je suppose que tous ces traducteurs ont compris un sens métaphorique de ‘bâton pour soulager’. Ce sens est évidemment possible mais, en restant plus près du sens habituel de ces mots, líkn-stafr peut aussi bien avoir le sens de ‘runes pour remèdes ou de soulagement’. Dans ce cas, le sens de lof peut être à la fois celui de ‘permission’ et de ‘louange’ : l’humain cité dans cette strophe peut être louangé pour sa connaissance des ‘runes remèdes’ ou bien il a acquis la ‘permission’ de les utiliser. Dronke commente ce mot assez longuement ce qui m’aidera à préciser son sens.

L’adjectif dæll signifie ‘gentil, familier, à l’aise’ et donc sa négation, ódæll signifie ‘méchant, étranger, mal à l’aise’. En conjonction avec la préposition við, il prendra plutôt de sens de ‘inconnu, imprévisible’.

Le verbe eiga signifie ‘posséder, avoir un devoir envers, être tenant de (= garder), être responsable de’. Il ne signifie certainement pas ‘trouver’ (Boyer et Bellows).

 

Commentaires sur le sens de la strophe

 

Relisez attentivement les deux traductions de Bellows et Boyer. Vous allez remarquer qu’il n’y a aucun lien logique entre les trois premiers vers et les trois derniers. Ou bien le scalde qui a écrit cela est un nul, ou bien il faut trouver un lien. Les traducteurs qui refusent totalement l’idée que la strophe puisse parler des runes ont visiblement été incapables de créer ce lien. Le Hávamál, comme son nom l’indique, est « La Parole du Haut, Óðinn  », et il est tout à fait normal que le dieu magicien parle de magie, même si c’est par allusion. Dans la strophe précédente, ces allusions étaient cachées dans des paroles semblant un peu bêtes, dans cette strophe, elle est révélée par des contre-sens qui apparaissent si la magie est absente. En effet, les deux mots líknstafr et eiga semblent saugrenus comme si le scalde n’avait pas bien su ce qu’il disait si bien que les traducteurs doivent faire preuve de trésors d’ingéniosité pour donner quand même un sens prosaïque à la strophe (par exemple, donner une sens très particulier à stafr).

L’humain dont on parle est ‘heureux’ et, dans ce cas, le sens ‘béni’ (il est béni des dieux) n’est pas absurde parce qu’il a connaissance des runes et qu’il a la permission de les utiliser. Il est un magicien et il est ‘donc’ habitué à soigner ses patients en sortant de son corps pour aller ‘voir avec ses yeux de l’âme’ comment il peut le soigner. Ce qu’il rencontre dans la poitrine du patient n’est généralement pas sympathique (je parle ici un peu de mon expérience personnelle) et c’est pourquoi le sens ‘non-familier’ me paraît bien faible, et le sens ‘malfaisant’ me paraît plus probable. Mais c’est bien ce qui explique qu’il soit ‘heureux’ d’avoir la permission d’utiliser les runes parce que, avec cette permission, vient la faculté de se protéger des choses malfaisantes qu’on trouve annars brjóstum í.

Vous voyez ainsi que, à l’opposé de ce qu’Evans affirme (voir ci-dessous), les deux moitiés sont parfaitement adaptées l’une à l’autre quand leur sens magique est pris en considération.

 

Commentaires d’Evans

 

8

Les deux moitiés ne s'adaptent pas bien ensemble, car … ‘éloge’ et ‘faveur, jugements amicaux’ - comme lof et líknstafi sont traduits d’habitude - sont précisément des choses qu'on a annars brjóstum í [dans sa poitrine]. … et donc le sens de ‘amour, affection, estime’ est mieux adapté ici que ‘éloge’ pour lof. líknstafir peut aussi être compris comme ‘mots (magiquement) calculés pour gagner l'aide d’une autre personne’', un sens qui ne se justifie que dans une seule autre occurrence, Sigrdr. 5: fullr er hann ljóða ok líknstafa, góðra galdra ok gamanrúna. D’autres éditeurs prennent líknstafir comme = líkn, avec -stafir comme une simple finale dérivative (ainsi SG, comparant bölstafir = böl, flærðarstafir = flærð Sigrdr. 30 et 32). [Là, on atteint le summum de la suppression du sens magique ! Le mot portant la magie devient une ‘finale dérivative’. ]

 

Commentaires de Dronke

 

 « líknstafi : ce mot n’est rencontré qu’ici et dans le Sigrdrífumál 5 :

 

Vieux Norrois

Biór færi ek þér,

brynþings apaldr,

magni blandinn

ok megintíri,

fullr er hann lióða

ok líknstafa,

góðra galdra

ok gamanrúna

Trad. Dronke

De la bière je t’apporte,

‘Arbre de la Bataille’,

mélangée de force,

et d’honneur suprême.

Elle est pleine de sortilèges

et de mots de soulagement,

de salutaires sorcelleries

et des secrets de plaisir. »

 [Voici une traduction mot à mot et commentée.

v1: Bière (le mot utilisé par les Ases pour parler de la ‘bière’) apporté-je à toi

v2: cotte-de-maille du Thing (kenning pour ‘guerre’) pommier

(‘pommier de la guerre’ = un kenning pour guerrier: il n’est pas négligeable que Sigurðr soit comparé à un arbre fruitier. )

v3: de force mêlée

v4: et de essentiel-gloire,

v5: pleine est-elle de chants

v6: et de soulagement-lettres_gravés (= runes de soulagement)

v7: et de bons galdr (= cris/chants magiques)

v8: et de plaisir-runes (runes du plaisir. Notez que Dronke se refuse à traduire rún par ‘rune’ ou ‘lettres magiques’. Le sens ‘secret’ est possible mais un peu absurde ici dans la mesure où le poème complet est dédié à la façon dont Sigrdrífa enseigne les runes à Sigurðr). Fin commentaire. ]

 

« Le sens líkn de varie entre ‘miséricorde’ et ‘indulgence’ … Líknstafir doit signifier ‘douceur générale’, ‘chaude sympathie’, ‘guérison’, ‘pardon’ comme líkn le signifie [Comme si stafir n’était pas là. ]; stafir a pour premier sens ‘mots (puissants)’, et c’est devenu un suffixe poétique apportant un sens de pluralité au mot abstrait líkn; voir par exemple böl, bölstafir (infortune) dans Sigrdrífumál 30.

Dans Hávamál 8/3, líknstafir n’est pas dans un contexte magique ou religieux et sans doute prend le sens de ‘chaleureuse approbation publique’. »

 

[Vous voyez comment le sens magique de stafr a été éliminé par des considérations pseudo-contextuelles. L’argument de Dronke (et des autres universitaires) se réduit en fait à : « On trouve ce sens dans un contexte que je qualifie moi-même de non magique, donc ce mot n’a de sens magique que dans un contexte explicitement magique … et c’est moi qui définis un contexte magique». La mauvaise foi associée à cette définition est claire dans la traduction de Dronke : les ‘mots de soulagement’ traduisant líknstafa n’ont rien de magique et pourtant c’est ainsi qu’elle traduit dans le contexte explicitement magique de la strophe 5 du Sigrdrífumál.]

 

Commentaire sur l’argument de Dronke

 

Dans la strophe 30 du Sigrdrífumál que Dronke cite, Sigrdrífa a en effet cessé d’enseigner les runes à Sigurðr, et son contexte peut être considéré comme non magique. Mais ce n’est pas du tout certain. En effet, le contexte de la strophe 30 est le suivant. Sigrdrífa met en garde Sigurðr contre « les bagarres et la boisson » qui peuvent entraîner le mort de certains et des bölstöfum pour certains. Au moins, devrait-on parler de ‘mots d’infortune’, ce qui revient à traduire stafr par ‘mot’, ce qui est possible. Ceci évoque des malédictions. Rien ne nous empêche alors de voir ici des malédictions magiques, celles qui prétendent ou peuvent durer après la mort … et le texte cesse d’être trivial. La strophe enseignerait donc que les bagarres avinées, stupides, peuvent causer la mort des combattants et même les conduire à prononcer des malédictions adressées aux descendants de leur adversaire. Cette interprétation s’accorde parfaitement au contexte magique de l’ensemble du Sigrdrífumál.

Ce mot apparaît encore à la strophe 31 qui dit qu’il que si l’on a une dispute avec un individu qui est hugfullr (plein d’esprit) alors berjask er betra / en brenna sé / inni auðstöfum (se battre est meilleur / que de brûler soi-même / chez_soi avec (ou ‘par’, pour rendre le datif stöfum) ses richesses-stafir). Le sens prosaïque de ces vers est évident : quand on a affaire à un adversaire sérieux, mieux vaut le combattre que de se réfugier chez soi, où cet adversaire viendra mettre le feu à votre demeure et vous brûler avec vos ‘machins’ de richesse. Dans cette interprétation, stafir est bien ce qu’Evans nomme une « finale dérivative », un ‘machin’.

 

1.   Orchard voit dans auð un préfixe adverbial (c’est tout à fait possible) qui donne le sens de ‘facilement’ au mot auquel il est associé, mais le traduit, bizarrement, par ‘autres’ et il traduit stafir par ‘hommes’ (je suppose que le mot a pris ce sens en islandais moderne) : d’après lui le texte signifie qu’on peut être brûlé chez soi par d’autres hommes.

2.   Boyer traduit par « … que de brûler dans sa maison / l’homme riche de bien. » Je suppose donc que lui aussi voit en stafir un ‘homme’ au lieu d’un ‘machin’ et il reconnaît en auðr le substantif signifiant ‘richesse’. Cette traduction coupe en deux la strophe puisque la première moitié dit qu’il vaut mieux se battre et le deuxième dit qu’on brûle une personne riche. Qu’une strophe d’un poème de l’Edda soit incohérente me gêne énormément c’est pourquoi je rejette cette traduction, associée au fait que, comme pour Orchard, je ne pense pas que l’Edda traite les humains de ‘machins’.

3.    

Trouver ‘la’ bonne traduction de líknstafr est une tâche impossible. En effet, il existe des mots composés commençant par auð- où les deux des sens de auðr sont utilisés. En plus du sens ‘facilement, clairement’ associé au préfixe qui est le plus courant, auðr peut signifier ‘richesse’ et de nombreux mots par exemple, auðmaðr désignent un homme riche (maðr = homme). De plus, auðr peut signifier ‘destinée’ ou encore ‘vide, désert’ qui ne donnent pas normalement de mot composé mais, par exemple, l’expression auð borð désigne un bateau sans équipage ni guerriers à bord. Ainsi, en combinant les 3 sens de stafr, bâtons, paroles ou runes avec les 5 de auð, facile, clair(e), riche, vide ou fatal(e) nous voyons que trop de sens sont possibles pour avoir une certitude. Alors pourquoi pas un sens magique ? Pour ceci, je conserve simplement ma traduction prosaïque ci-dessus mais au lieu de me contenter de richesses prosaïques pour traduire richesses-stafir, je vois ici des richesses prosaïques et spirituelles qui seront brûlées en même temps que vous. Ainsi, la magie ne vous protègera pas quand vous vous opposez à une personne hugfullr. La magie ne vous protègera pas, elle ‘brûlera’ avec vous … ce qui me semble le sens caché dans cette strophe.

 

 

** Hávamál 9. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot et comparaison avec la s. 8

 

Rappel : Hávamál 8. En gras, ce qui est très semblable, en italique ce qui diffère ou s’oppose.

 

Celui-ci est heureux                                       Celui-ci est heureux

qui lui-même possède                                    qui obtient

louange et sagesse, tant qu’il vit                    louange et bâton gravé de runes de soulagement;

car une mauvaise façon de vivre                   C’est malfaisant ce que,

souvent l’humain « s’élève » à accepter        il l’humain possédera

hors des poitrines des autres.                                    dans les poitrines des autres.

 

 

Explication en prose

 

Il est heureux, celui qui toute sa vie possède louange (ou permission), (parce qu’il est) un sage; ce que l’on peut accepter venant du cœur des autres est au mieux un mauvais conseil, au pire une mauvaise façon de vivre.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

 

Sá er sæll                           Celui-ci est heureux

er sjálfr of á                       qui lui-même (ou elle-même) possède

lof ok vit, meðan lifir;         louange (et permission) et sagesse, pendant-le-temps qu’il vit;

því at ill ráð                       car au mauvais conseil [ou façon de vivre]

hefr maðr oft þegit             s’élève à l’humain souvent accepté [souvent l’humain s’élève à (l’état                                             d’être) accepté]

annars brjóstum ór.           de l’autre hors des poitrines.

 

 

Traduction de Bellows

 

9. Heureux l’homme | qui, tant qu’il vit, a

Sagesse et louanges aussi,

Car de mauvais conseils | souvent un homme

En reçoit, venant du cœur d’un autre.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Avec la strophe 8, nous avons déjà rappelé que le mot lof a deux sens principaux : ‘louange’ et ‘permission’. Le lecteur qui connait sa langue ne peut pas manquer de voir les deux sens l’un à côté de l’autre et la poésie scaldique montre bien que les gens de l’époque étaient parfaitement conscients de ces doubles sens.

 

Le nom vit signifie ‘conscience, connaissance, compréhension’ et aussi, dans certains contextes ‘l’endroit où quelque chose est conservé, une cassette’. Le verbe associé, vita, exprime toutes les ‘actions’ de la conscience : être conscient, comprendre, savoir, signifier et, suivi de á (vita á), prévoir (par exemple, le temps qu’il va faire).

Ceux qui veulent devenir des ‘érules’ pourraient aussi bien dire qu’ils désirent devenir des vitki, un mot sans doute à l’origine de l’Anglais witch, et qui signifie donc ‘homme de conscience et de connaissance’ mais qui n’est utilisé que pour désigner un sorcier.

 

Le nom ráð signifie dans un sens abstrait ‘conseil, bon conseil, planification, prévision, consentement’, et dans un sens concret, ‘conduite des affaires (management), conditions de vie, mariage’. Vous voyez que ce conseil peut être illr ou íllr (mauvais) comme ici, mais il peut être aussi góðr (bon). Les traducteurs classiques tiennent au sens ‘conseil’ mais c’est comme pour lof, les deux acceptations cohabitent et j’ai essayé de vous le faire sentir dans l’«explication en prose».

 

Le verbe hefja (ici sous la forme hefr, il lève) signifie ‘lever (un poids, les mains, la tête, les yeux, etc. )’ et, au figuré, ‘exalter’. Donc l’humain ‘s’élève’ ou ‘s’exalte’ à accepter le mauvais conseil qui lui vient des ‘poitrines des autres’. Pour moi, il y a là une litote inversée, où on dit le bien pour signifier le mal, c'est-à-dire qu’il faut lire ‘s’abaisse à’ ou bien ‘subit’.

 

Le verbe þiggja (ici sous la forme de participe passé neutre þegit) signifie ‘recevoir, accepter, obtenir, recevoir l’hospitalité’. Les formes irrégulières des verbes peuvent le faire confondre avec un autre. Dans la strophe 7, nous avions vu la forme þegir, venant du verbe þegja, et qui signifie ‘il garde le silence’.

 

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

La compréhension classique de cette strophe dit que celui qui possède sa satisfaction et sa sagesse de par lui-même est heureux, parce que les autres peuvent vous donner de mauvais conseils. Cette interprétation basique n’est pas fausse mais insatisfaisante.

Je préfère comparer le sens des strophes 8 et 9 et les comprendre l'une par rapport à l'autre : toutes deux conseillent de se méfier des autres mais 8 attribue le danger venant d'autrui à leurs maladies physiques alors que 9 les attribue à leur agressivité morale.

Vous avez vu que je comprends 8 comme : « Guérir par magie est dangereux. Si tu as la permission d’utiliser les runes, prends garde à ce que tu trouveras dans les autres (‘dans les poitrines’) quand tu acceptes de les soulager. » Les malades sont dangereux mais ce n'est pas volontairement qu'ils vous agressent et c'est au magicien de se protéger.

En comparant avec 9, on lit une autre mise en garde : « Tu peux avoir l’estime de chacun et la sagesse (des qualités non magiques) mais elles ne sont pas aisées à conserver car sous l’action (‘sortant des poitrines’) des autres la sérénité nécessaire à cet état va s’effriter ».

Tout ceci se résume en disant que le magicien est responsable de ce qui peut lui arriver de mal (s. 8) mais que le non magicien est incapable de se défendre de l'agressivité d’autrui aussi sage et respecté soit-il (s. 9).

 

 

** Hávamál 10. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Un fardeau meilleur,

L’humain ne peut porter sur un chemin rocheux

que celui de beaucoup de bon sens;

Comme meilleures richesse,

on le (le bon sens) pense (quand on se trouve) dans un endroit inconnu;

ainsi (en) est-il de la misère.

 

Explication en prose

 

Notre vie se déroule comme une longue et dure marche faite sur un terrain difficile. Plutôt que de vous encombrer de maints fardeaux inutiles, emportez avec vous (= donnez le plus d’importance à), sans lésiner sur la difficulté que cela représente, votre bon sens naturel. C’est ce qui vous sera le plus utile quand vous rencontrerez des problèmes inattendus. Le problème le plus inattendu de tous, c’est celui de tomber dans la ‘misère’ matérielle et morale.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

10.

Byrði betri                                     Un fardeau meilleur

berr-at maðr brautu at                  ne porte l’humain sur un chemin rocheux (escarpé)

en sé mannvit mikit;                       mais soit beaucoup de bon sens;

auði betra                                      de richesses meilleures

þykkir þat í ókunnum stað;            on pense cela dans une inconnue place;

slíkt er válaðs vera.                       ainsi qui de la misère être.

 

 

Traduction de Bellows

 

10. Un meilleur fardeau | aucun homme ne peut porter

Pour voyager au loin que la sagesse;

Ceci est meilleur que la richesse | sur des voies inconnues,

Et dans le malheur cela donne un refuge.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le sens propre de braut est ‘un chemin qui passe sur des rochers’. Ceux qui se sont baladés en montagne connaissent bien ces endroits où le chemin disparaît pour être remplacé par des rochers plus ou moins plats, en général dominants et dominés par une falaise. Par temps de brouillard c’est évidemment très dangereux et c’est en effet un « ókunnr staðr », un endroit inconnu.

Le mot composé mannvit est parfois opposé au mot bókvit qui signifie ‘érudition’. Ceci explique pourquoi on peut le qualifier de bon sens inné – par opposition au bon sens livresque.

Quant au dernier vers, « celui qui est de la misère » est en général compris comme ‘personne dépourvu de richesses matérielles’ alors que c’est clairement une allusion aux « richesses » dont parle le 4ème vers, celles dont la plus grande est le bon sens : en somme, le dernier vers signifie : « ainsi en va-t-il de celui qui est en une grande difficulté qu’il n’a jamais connue auparavant. » Une autre interprétation peut aussi exister : vera peut aussi signifier ‘abri’. válaðs vera serait alors ‘le refuge de la misère’ ce qui n’a pas grand sens ici.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Et justement, le sens de la strophe est bien que, pour se sortir de graves problèmes, on a plus besoin de ‘bon sens maternel’ que de richesses matérielles. De plus, le ‘bon sens acquis’ ne nous tirera pas des difficultés inattendues que nous rencontrons.

Notez aussi que le poète parle des richesses matérielles aussi bien que de l’intelligence naturelle comme d’un fardeau à porter au long de notre vie !

Ceux qui ont fait du chamanisme avec moi savent que nous chantons un chant à partir de paroles sibériennes qui dit : « la vie, les humains la portent et la supportent » (Note 1) Il y a ici une concordance avec le point de vue sibérien d’une vie lourde à porter qui est un thème récurrent des religions nées sous des climats peu cléments. Ceux-ci savent aussi que je m’oppose fermement à la façon de parler de Mircea Eliade quand il parle du chamanisme comme d’une « technique de l’extase ». Je parle plutôt du « voyage chamanique » comme d’un ‘chemin escarpé’. Comme le dit cette strophe, si on la comprend comme une description de certaines attitudes chamaniques, le voyage chamanique suit un chemin qui vous conduit systématiquement vers des visions chaotiques, totalement imprévues, et l’apprenti chaman a besoin de tout son « bon sens inné » pour savoir comment réagir à ces visions. Il ne doit ni les polir par son imagination, ni les obtenir quand il est ‘hors de lui-même’ après avoir pris des drogues.

 

(Note 1) : Dans Studies in Siberian Shamanism, H. N. Michael (eds. ) Univ. Toronto Press (1972). Article de V. N. Chernetsov « Concepts of the soul among the Ob Ugrians », pp. 3-45. Le poème est donné p. 27. Ce poème est décrit comme faisant partie du conte de la création du monde : derrière la maison du Maître du Monde d’en Haut et de la Grande Mère se trouve un bouleau aux feuilles d’or. Sur ce bouleau aux feuilles d’or sont posés sept coucous aux plumes d’or et « Partout sur la terre, les vivants / Les humains, grâce à leurs pouvoirs (leurs = au bouleau et aux coucous) / Jusqu’à ce jour supportent la vie. »

 

Commentaires d’Evans

10-11

[Evans tient absolument à comprendre at de brautu at comme ‘tout au bout’, au lieu du sens habituel de ‘sur’ que je trouve sans problème. Le bon sens est aussi utile ‘sur’ le chemin escarpé que ‘tout au bout’ de ce chemin. ]

 

 

 

Hávamál 11-14

 

« Sur le bon sens et la boisson »

 

 

Commentaire sur 10-11

 

Nous allons voir que 11-14 participent à un petit ‘cycle de la bière’ au sein du Hávamál. Mais 10 et 11 sont elles aussi étroitement liées puisque leurs trois premiers vers sont identiques. Par ce procédé, le poète a créé une continuité formelle dans le poème alors que le thème de 10 est relatif à la magie, 11 commence à parler de la créativité. Mais, pour les deux, le bon sens est « le meilleur des fardeaux ».

 

 

Introduction à 11-14

 

Georges Dumézil a écrit un livre (sa thèse de doctorat) appelé Le Festin d’immortalité (1924), qu’il a renié plus tard. Dans ce livre, il a essayé de montrer que les mythologies indo-européennes incluent un thème commun : « Les dieux recherchent un aliment miraculeux (ou une boisson) qui les protégera contre la mort, et ils l'obtiennent après un certain nombre de péripéties dont les détails changent dans chaque civilisation indo-européenne ». Comme on peut s’y attendre du fait de son rejet ultérieur, l'argumentation de ce livre est pleine de trous. Par exemple, il ne tient pas compte des pommes d'Iðunn quand il parle de notre mythologie. Dumézil peut cependant relier ensemble certains de nos mythes apparemment disjoints en considérant que la bière est l'ingrédient du ‘festin’ germanique. En analysant son argumentation, une première conclusion est que notre mythologie a ramené le mythe d'immortalité à un mythe de la jeunesse continue pour l'évidente raison de l’acceptation germanique du Ragnarök. Comme deuxième conclusion, nous pouvons raisonnablement présumer que la notion d’immortalité a été transférée à celle de créativité (également appelée ‘inspiration poétique’ ou ‘hydromel de la poésie’) dont Óðinn est le caractère central. Avec ces deux modifications, tous les arguments de Dumézil se retrouvent soudainement bien en place. Comme nous le verrons, le mythe de la créativité est inclus dans la section dite « de Gunnlöð » du Hávamál (strophes 103-110).

Les strophes ci-dessous ont été jusqu’à présent seulement considérées comme donnant de bons conseils quant à la consommation de bière dans la réalité ordinaire. Après mon analyse de la théorie de Dumézil, en considérant la section de Gunnlöð du Hávamál, et en se souvenant que des boissons alcooliques sont souvent présentées comme une source d'inspiration poétique dans des civilisations nordiques/germaniques, j’ai considéré ces strophes comme une trace possible du mythe indo-européen, dans sa version germanique.

Les strophes 11- 12- 13 – 14 participent ainsi à un cycle du ‘Festin de la Bière de Créativité’ vu sous l’angle ‘gnomique’ de conseils aux humains pour qu’ils se méfient de ce festin.

 

Rappel sur le contexte mythique des strophes 11-14

 

Au cas où vous l’auriez oublié, je vous rappelle la partie utile ici du mythe de « Óðinn s’empare de la bière de créativité » (habituellement appelée ‘hydromel de la poésie’). Nous en sommes là où le géant Suttungr est le propriétaire de cette bière de créativité. Bière ou hydromel, ou une sorte de bière au miel comme elle est toujours préparée en Lituanie, ceci n'est pas le point principal de l’histoire. Sa caractéristique principale est que cette boisson alcoolique est réputée offrir la capacité à produire une poésie originale et créatrice. Suttungr cache cette boisson dans une cuve énorme, placée sous la surveillance de sa fille Gunnlöð, au milieu d'une montagne. Par quelque moyen magique, Óðinn creuse un tunnel dans la montagne et atteint la cachette de la bière. Gunnlöð est d’accord pour qu’Óðinn boive une gorgée de bière-hydromel à condition qu’il lui fasse l'amour en paiement de chacune des gorgées qu'il avale. Óðinn s’exécute. Notez que la version de Snorri ne suggère pas, comme le font les s. 108 et 110, qu’Óðinn ait épousé Gunnlöð. Chacune de ses gorgées, cependant, est réellement of-drykkja, une super-gorgée, et il lui suffit de trois gorgées pour vider la cuve. Il emporte alors son butin et, d’après les s. 108 et 110, rompt ainsi le contrat qu’il a passé avec elle.

 

 

** Hávamál 11. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

(Identique à 10) : Un fardeau meilleur,

L’humain ne peut porter un chemin rocheux

que celui de beaucoup de bon sens;

                 ***

(Seulement dans 11) : Provision de voyage pire -

il ne se déplace pas sur le terrain -

quand (il participe à) un super-banquet de bière.

 

Explication en prose

 

(Identique à 10) : Notre vie se déroule comme une longue et dure marche faite sur un terrain difficile. Plutôt que de vous encombrer de maints fardeaux inutiles, emportez avec vous (= donnez le plus d’importance à) votre bon sens naturel, sans lésiner sur la difficulté que cela représente.

(Seulement dans 11) : La pire des provisions de voyage est une beuverie de bière, (car celui qui agit ainsi) reste sur place.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

11.

Byrði betri                         Un fardeau meilleur

berr-at maðr brautu at      ne porte l’humain sur un chemin rocheux

en sé mannvit mikit;           mais soit beaucoup de bon sens;

vegnest verra                     provision de voyage pire

vegr-a hann velli at            il ne bouge pas sur le terrain

en sé ofdrykkja öls.            que soit super-banquet de bière.

 

 

Traduction de Bellows

 

11. Un meilleur fardeau | aucun homme ne peut porter

Pour voyager au loin que la sagesse;

Pour un voyage, pire nourriture | il ne peut apporter sur place

Que beuverie de bière.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le mot völr = le champ, le terrain, fait velli au datif d’où at velli = sur le terrain.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Compréhension prosaïque.

Bien évidemment, on comprend qu’un voyageur ne devrait pas porter de la bière avec lui parce que trop boire empêche de se déplacer.

Compréhension mythique.

Il me semble évident que Óðinn fait une allusion à sa fuite devant Suttungr et comment il a pu sauver son butin in extremis, alourdi, ivre (comme décrit dans la s. 13) et affolé de peur (cf. la mention que Snorri fait au sujet de « l’hydromel des clowns ») qu’il était après son énorme ingestion d’hydromel.

Compréhension spirituelle.

La répétition des 3 premiers vers de 10 semble inutile mais elle nous suggère que la compréhension prosaïque est insuffisante. La version prosaïque oublie presque les trois premiers vers et mésestime l’importance du bon sens pour éviter les excès de boisson. Qu’il faille éviter de trop boire est simplement évident. Par contre, si vous pensez que le terrain sur lequel se meut notre voyageur est celui de la pensée créative ou des pratiques magiques, la strophe 11 vous apprend quelque chose. Elle dit : si vous ne portez pas suffisamment de bon sens avec vous, vos tentatives pour devenir un poète ou un sorcier en buvant sera voué à l’échec. Créer en buvant (par exemple, afin d'obtenir l'inspiration poétique) vous épinglera là où vous êtes.

Nul ne devient ni un créateur ni un chaman/sorcier en buvant ou en se droguant. Tel est le Hava-mál, le mot du Haut : « vegr-a hann velli at en sé ofdrykkja öls (il est incapable de se mouvoir sur le terrain s’il a eu un ‘super-banquet’ de bière). »

 

 

** Hávamál 12. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il n’est pas bon (de parler ainsi)

que de dire (qu’elle est) bonne

aux enfants des âges, la bière,

parce que je sais (qu’il en a) moins,

celui qui boit,

d’esprit à lui, l’homme.

 

Explication en prose

 

Une simple remise des mots dans l’ordre habituel en Français nous donne :

Il n’est pas bon de présenter la bière comme (étant) bonne aux fils (les enfants) du temps, parce que je sais que plus il boit, moins l’homme (a) de son esprit.

De façon un peu plus détaillée :

Il n’est pas bon de vanter les mérites de la consommation de bière aux simples mortels, parce que moi (un dieu) je sais bien l’excès de boisson vide les hommes (ici, c’est plutôt de l’homme masculin dont on parle) de leur esprit.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

12.

Er-a svá gótt          Il n’est ainsi pas bon

sem gótt kveða       que bonne [la bière] dire

öl alda sonum,       bière aux fils [les enfants mâles, pas les ‘ficelles’] des âges,

því at færa veit       parce que à moins je sais

er fleira drekkr       qui plus il boit

síns til geðs gumi   le sien à l’esprit de l’homme.

 

 

Traduction de Bellows

 

12. On trouve moins le bien | que la plupart croient

En la bière pour les mortels;

Car plus il boit | moins l’homme

Conserve la maîtrise de son esprit.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Les lignes 1 et 2 comportent l’expression svá sem qui signifieainsi que, tout comme’.

Le mot öld, ici au génitif pluriel, alda, signifie ‘un âge, un cycle de temps, (en poésie) ‘les gens’. Dans la mesure où Óðinn dit ‘veit = je sais’, on comprend qu’il met en valeur la différence entre les dieux et les humains.

Le mot sonr signifie exclusivement un fils, un garçon. Une fille se dit dóttir.

Je vous ai déjà dit que le mot maðr désigne un humain. Le mot utilisé dans le dernier vers est gumi, ici au génitif guma, est lui aussi ambigu sur le sexe exact qu’il désigne. Cependant, il désigne, plus que maðr, un humain masculin. Par exemple, le mot composé hús-gumi est symétrique de hús-freyja (maître/maîtresse de maison).

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Vanter la consommation de bière est une erreur car en boire fait perdre son esprit à un humain.

Compréhension prosaïque.

C’est finalement ce qu’on peut comprendre immédiatement de ma traduction mot à mot : « Il n’est pas bon de présenter la bière comme (étant) bonne aux humains parce que je sais que plus il boit, moins l’humain a d’esprit. » Cela se résume en : “ L’excès de boisson est mauvais pour les humains parce qu'il les incite à perdre leur esprit. »

Compréhension.

L‘hydromel de la poésie (que je comprends comme la pensée créatrice) est dangereuse pour les humains.

Notez que le poète dit ‘je sais que’, un premier rappel de celui qui est caché derrière le scalde, c'est-à-dire Óðinn. Ainsi, ce vers indique que le dieu Óðinn refuse de dire que cette créativité induite par l’alcool soit bonne parce qu'il sait qu’elle est dangereuse pour les humains. Leur bon sens inné est facilement détruit par le trop boire. Ceci donne son sens à la strophe précédente puisqu’elle dit que sans bon sens, ni créativité ni magie ne sont possibles.

 

 

 

** Hávamál 13. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il s’appelle héron-sans-mémoire

celui qui prend tout son temps dans les beuveries;

il vole leur esprit aux hommes;

Ainsi aux plumes de la volaille

je fus moi-même enchaîné

dans la demeure de Gunnlöð.

 

Explication en prose

 

Il n’a pas plus de mémoire qu’un oiseau celui qui gobe la bière comme le héron gobe les poissons car cela détruit l’esprit des hommes.

Moi-même, alors que je buvais l’hydromel de la poésie, j’ai été enchaîné (empêtré) dans les plumes de cet oiseau (j’ai perdu l’esprit) dans la demeure de Gunnlöð.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

13.

Óminnishegri heitir           Le héron-sans-mémoire il s’appelle

sá er yfir ölðrum þrumir;   qui sur les beuveries s’attarde;

hann stelr geði guma;        il vole l’esprit des hommes;

þess fugls fjöðrum              Ainsi de cette volaille aux plumes

ek fjötraðr vark                  je moi-enchaîné fus

í garði Gunnlaðar.                        dans le jardin de Gunnlöð.

 

Traduction de Bellows

 

13. Au-dessus de la bière, l’oiseau | couve de l’oubli,

Et il vole l’esprit des hommes;

Par les plumes du héron | je gis enchaîné

Et, dans la maison de Gunnloth, j’ai été détenu.

 

Trois derniers vers de Boyer :

C'est sans (sic) les plumes de cet oiseau / Que je fus capturé / Dans l'enclos de Gunnlöd.

 

Ce : « sans les plumes » sans doute une erreur d’impression pour ‘dans les plumes’. Dronke ajoute « Óðinn » devant le troisième vers pour insister sur le fait que c’est ici Óðinn qui s’exprime directement.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

- Ó-minnis-hegri= Sans-de mémoire-héron.

Ici fjöðrum est un datif sans préposition associée, on le rend en Français normalement par ‘de’ ou ‘à’ (comme dans : ‘il vit à Paris (datif)’.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Le poème s’appelle Hávamál et donc c’est bien le ‘Haut’ qui est censé parler. Là, il dit deux fois ‘je’ (ek …vark = je … je fus) c’est pour nous dire : « hé ho ! réveillez-vous ! là c’est moi Óðinn qui cause ! »

Dans la suite du poème, Óðinn reparlera plusieurs fois de Gunnlöð qui lui a donné à boire une gorgée d’hydromel (mjöðr, l’hydromel). C’est donc une allusion claire au mythe de la conquête de l’hydromel de la poésie, la boisson contenue dans Óðrœrir qui rend ‘óðr’, furieux de créativité poétique. On change de registre, ce n’est plus un humain mais un dieu qui ‘se saoule’. Il s’enchaîne lui-même aux plumes de la volaille. Et ce dieu devient comme fou furieux, enfermé dans le monde de la création poétique.

Une compréhension prosaïque est presque impossible. Les images d’un héron-de-l’oubli voletant et de Óðinn enchaîné au milieu d'une montagne sont trop fortes pour ne pas signifier quelque chose de caché. En oubliant ces ‘détails’, on obtient rien d’autre que : « On peut imaginer qu'une sorte d'oiseau participe aux beuveries afin de dérober leur esprit aux buveurs ».

Compréhension tout court.

Dans cette strophe, Óðinn se met encore en scène il dit « J'ai moi-été enchaîné », où j'essaye de rendre la forme agglomérative vark. Par cette façon de parler, Óðinn indique qu'il a accepté lui-même d’être enchaîné. Un autre point est qu'il admet sa propre faiblesse humaine en se laissant empêtrer dans les plumes du héron-de-l’oubli, perdant ainsi à la fois Huginn (Esprit) et Muninn (Mémoire ou Délice-de-l’Esprit (note 1)). Il veut ainsi avertir les humains: « Moi-même fus-je terrassé par les gorgées énormes que j'ai avalées afin de dérober la boisson de créativité. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus faibles que moi! »

Notez également que ces quatre strophes ne parlent pas de la partie sexuelle de l’aventure d’Óðinn. Un í garði Gunnlaðar dans le dernier vers le laisse seulement entendre.

 

(Note 1) Un consensus total des experts donne le sens de ‘Mémoire’ à Muninn. Ceci découle du fait de dériver ce mot du verbe muna, se rappeler (comme le fait de Vries), et en l’assimilant au participe passé de ce verbe. Tout ceci est très clair, le seul problème est que le participe passé de muna est munað. La même chose est vraie pour huginn (qui dériverait des verbes huga ou hyggja) car le participe passé de huga est hugaðr et celui de hyggja est hugat ou hugt avec une forme adjectivée en hugðr (comme le signale C-V. ). Il n’est donc pas impossible que les mots huginn et muninn soient dérivés des substantifs correspondants, hugr et munr (tous les deux des mots masculins).

Ce n’est pas un problème avec huginn car hugr signifie ‘esprit’ et huga/hyggja signifient ‘penser’. Mais il y a problème pour muninn. Le substantif munr évoque (entre autres !) l’amour et l’intelligence dans son aspect de plaisir et non pas la mémoire. En somme, le verbe et le substantif associé ont des sens assez différents. Les experts ont donc choisi de favoriser le verbe au détriment des sens du substantif qui lui est associé.

Pour changer, favorisons donc un instant maintenant les substantifs. Ils peuvent très bien être postfixés par l’article défini (notre ‘le/la’) et deviennent alors, au masculin, hugrinn et munrinn. Ceci conduit encore à un problème différent mais d’importance semblable au précédant car nous devons accepter une perte (exceptionnelle ? ) du ‘r’ indiquant le nominatif. Notez cependant que tous les mots composés en hugr/munr-adjectif s’écrivent en fait sans ce ‘r’, c’est-à-dire hug/mun-adjectif, comme par exemple munligr (délicieux) ou hugblaudr (timoré). Finalement, les deux hypothèses ont leur défaut et il n’y a pas de raison réelle de choisir l’une plutôt que l’autre.

 

En tous cas, et comme d’habitude, je n’affirme pas que la traduction de Muninn par Mémoire soit fautive. J’affirme simplement qu’il existe une traduction alternative, venant des quatre principaux sens de munr : ‘esprit, désir, délice, amour’. La case d’esprit est déjà remplie par hugr et, pour muninn, je voterai volontiers pour une mélange d’esprit et de délice, c’est-à-dire ‘délice de l’esprit’. Dans ce cas, comme l’explique Grímnismál 20 au sujet de Huginn et Muninn, Óðinn craindrait de perdre son intelligence et, par dessus tout, le plaisir de l’esprit. On comprend alors qu’il donne plus d’importance au plaisir de l’esprit qu’à l’esprit lui-même.

Ces deux noms, mémoire et intelligence, issus d’une civilisation de la transmission purement orale des connaissances, sont certes deux qualités indispensables l’une à l’autre pour un bon fonctionnement de l’esprit. Il faut cependant reconnaître que le plaisir de sentir son esprit fonctionner (ceci est très exactement le munr) est certainement une motivation fondamentale, pour chaque individu, d’apprécier le fait d’être vivant.

 

Commentaires d’Evans

 

13

          1 óminnishegri - le héron ne semble pas être ailleurs lié au manque de mémoire, et le sens exact de l'expression est peu clair. Finnur Jónsson précise que l'habitude du héron de se tenir immobile pendant de longues périodes, ressemblant à l'oubli, pourrait expliquer l'image, bien qu'il aille sûrement trop loin en proposant qu'on pourrait penser que cet oubli peut infecter les spectateurs. Von Hofsten 25-6 affirme que ce qui est souligné ici n'est pas intrinsèquement un manque de mémoire mais l’action impétueuse sous l'influence de l'alcool, et relie ceci à la manière le le héron, après une attente immobile, peut soudainement frapper avec son harpon ‘terrible’. Mais ceci ne va pas bien avec le mot réel óminni du texte. Dronke précise que le héron, en fait et dans le savoir proverbial moderne, est associé au vomissement, et que (bien que ce ne soit pas le cas pour les hérons) est souvent une conséquence de l’excès de boisson; mais c'est encore assez loin du óminni du texte. Holtsmark 1 croit que la référence est celle à une louche à bière en forme de héron et rend ‘yfir ölðrum þrumirpar ‘flotte à la surface de la bière’. Ölðr peut signifier à la fois ‘bière’ (comme dans 137 ci-dessous) que ‘bière party’ (c’est comment la plupart des rédacteurs le comprennent ici); dans l'ancien sens il est normalement singulier, mais le pluriel se trouve dans un vers d'Egill (ölðhra dregg Skj. i 50). Des louches en forme d'oiseaux (öland, ölgás, ölhane) sont connues en Norvège, cependant aucun exemple d'une louche en forme de héron ne semble avoir existé. Elmevik a objecté qu'une louche ne reposerait pas silencieuse et immobile, comme c’est implicite par þrumir, mais serait continuellement levée et baissée; une objection peut-être plus convaincante est qu'il n'y a aucune évidence réelle pour des oiseau-louches en Norvège avant environ 1500, bien que naturellement elles pourraient avoir existé plus tôt. Si la suggestion de Holtsmark est rejetée, 2 devrait être rendu par ‘celui qui plane au-dessus des fêtes de la bière’. [L’image d’un héron est belle en elle-même et ne demande pas tant de discussions. Si une interprétation prosaïque est nécessaire ici, alors il suffit de comparer la façon dont un héron avale sa proie aux longues gorgées avalées par les buveurs de bière. ]

          3 guma est probablement accusatif, et non génitif; pour cette construction cf. Laxdoela saga stela mik eign minni, ch. 84 (IF V 239).

          6 Gunnlöð est connue dans les légendes norroises seulement en tant que fille du géant Suttungr, qui avait acquis l’hydromel sacré de la poésie en le prenant aux nains Fjalarr et Galarr; Óðinn gagne l’hydromel en la séduisant. L'histoire est racontée dans 104-110 ci-dessous, et dans l’Edda en prose de Snorri (Skáldskaparmál ch. 5-6). Vraisemblablement c'est l'histoire racontée ici et dans la strophe 14, ek doit en conséquence être Óðinn; mais dans ce cas, c'est clairement une version variante, parce que rien n’est raconté ailleurs sur Óðinn ayant bu ou visité ce Fjalarr. La strophe 14 indique plus naturellement que, dans cette version, Fjalarr et non Suttungr, était le nom du géant père de Gunnlöð, et Fjalarr est en effet enregistré comme un nom de géant (Hárbarðljóð 26, et ‘þulur’, Jötna heiti, Jónsson’s Skjaldedigtning t. 1- p. 659). [Je ne vois pas la nécessité de confondre Fjalarr et Suttungr comme Evans tient absolument à le faire. Óðinn a très bien pu être ivre chez Gunnlöð et, à une autre occasion, chez Fjalarr. La strophe suivante donne une autre explication à l’usage du nom Fjalarr sans avoir besoin de supposer une version variante. ]

 

 

** Hávamál 14. **

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Ivre j’ai été,

j’ai été complètement ivre

chez le savant Fjalarr;

une beuverie est d’autant meilleure

s’il récupère après

son esprit, (cet) homme.

 

Explication en prose

 

J’ai été ivre, complètement ivre chez le savant géant; une beuverie fait d’autant plus de bien si (ou quand), ensuite, on est capable de reprendre ses esprits.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

14.

Ölr ek varð,                       Ivre j’ai été,

varð ofrölvi                        j’ai été complètement ivre

at ins fróða Fjalars;           chez le savant Fjalarr; [Fjalarr nom d’un géant que, du coup, on assimile                                            à Suttungr ici]

því er ölðr bazt,                 parce que est beuverie meilleure

at aftr um heimtir               si/quand après (cela) se rétablit

hverr sitt geð gumi.            ce qui assagit l’esprit de l’homme

 

Traduction de Bellows

 

14. Ivre je fus, | Ivre-mort je fus,

Quand j’étais avec le sage Fjalar;

Le meilleur de la beuverie | c’est quand on en rapporte

Sa sagesse avec soi chez soi.

 

Bellows est un peu confus pour ces trois dernier vers, voici la version de Boyer qui est très claire : Car beuverie est d'autant meilleure / Que chacun retrouve / Ses esprits par la suite.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Fjalarr est le nom du nain qui possédait l’hydromel de la poésie avant Suttungr. Mais,

du fait que c’est un heiti pour un géant, il peut désigner n’importe quel géant, ici

Suttungr. Bien entendu, c’est ici un clin d’œil du poète à son lecteur averti qui ne peut pas confondre Fjalarr et Suttungr. Il est amusant d’utiliser le nom de l’ancien volé (le nain qui possédait auparavant l’hydromel de la poésie) pour désigner le nouveau volé (le géant). Parallèlement à cette leçon, notez que Óðinn qualifie Fjalarr de fróðr. C’est une manière classique de qualifier un géant. Ce mot signifie exactement ‘instruit’ avec le sens de ‘vraiment très instruit’. Il peut désigner un magicien (qui a beaucoup de connaissances magiques) comme quand on dit des Finlandais, fameux magiciens pour les scandinaves, qu’ils sont fróðastir. Il peut aussi indiquer le respect comme quand celui que nous appelons Bede le Vénérable est appelé en Islandais Bede fróði.

 

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

On peut à nouveau comprendre, en oubliant des détails, que cette strophe signifie:

« J'ai trop bu autrefois. De ceci, j'ai appris que la meilleure partie de la beuverie se trouve quand on revient à son bon sens. »

Essayons d’analyser cette strophe d’un peu plus près. Tout d'abord, Óðinn insiste sur la profondeur de son ivresse dans la cour de Gunnlöð. Ensuite, au lieu de nous rapporter une sorte de gueule de bois monumentale, il nous dit que le meilleur arrive justement au moment que tous ceux qui se sont vraiment saoulés rapportent comme étant épouvantable. En somme, ou bien ces trois derniers vers sont absurdes ou bien ce n’était pas une cuite semblable à celles que prennent les ‘fils du temps’. Je comprends que les traducteurs ne relèvent pas cette contradiction et tentent d’affadir le texte soit en le laissant tel que, sans commentaire, soit en pensant que cela signifie (voyez les commentaires d’Evans) ‘il faut se saouler modérément’, ce qui est un contresens évident.

Tout d’abord, si l’on cherche une explication rationnelle, ce serait alors de penser qu’Óðinn était un peu ivre de bière et très ivre d’amour. Mais l’ivresse d’amour, elle aussi, n’est pas meilleure quand on « récupère son esprit ». Il est donc clair qu’Óðinn fait encore allusion à la forme « d’extase » qui semble posséder les chamans, surtout ceux qui se droguent. En fait, au lieu de parler d’extase, il parle d’ivresse, ce qui me paraît moins prétentieux quand on s’adresse à des personnes qui veulent réellement pratiquer la sorcellerie. Mais vous voyez aussi que l’ensemble des strophes 10-14 recommande essentiellement de se méfier de cette ‘ivresse’. Il ne faut pas s’arrêter à l’ivresse physique, bien réelle et parfois nécessaire, provoquée par la bière, et savoir que c’est au moment où cette ivresse physique se dissipe que l’ivresse mystique, ou aussi la fureur poétique, peuvent enfin s’exprimer de sorte qu’ivresse et pleine possession de son esprit (et migraine carabinée !) peuvent cohabiter.

En quelque sorte, ces quelques strophes, et surtout ces trois derniers vers, disent que celui qui n’a jamais ressenti aucune forme d’ivresse physique sera incapable de sortir de lui-même pour atteindre à une vraie créativité. Mais celui qui se drogue pour sortir de lui-même, celui qui souhaite partager avec Óðinn la part de folie que son nom porte (óðr, comme qualificatif, signifie ‘fou furieux’), doit se rendre compte que le meilleur moment créatif est ce moment douloureux où il est encore soumis à l’ivresse alors que son esprit revient en lui (óðr, comme substantif, signifie ‘esprit, poésie’). Enfin, mon commentaire personnel est qu’il s’agit là d’un raccourci : la phase d’ivresse au sens large peut durer assez longtemps, surtout s’il ne s’agit pas drogues chimiques qui ont toute chance de provoquer un abrutissement définitif, comme 12 le proclame. Mais, au cours de cette phase, on apprend à reconnaître le chaos de son esprit pour ensuite apprendre à se servir de lui, à chevaucher ce chaos, sans chercher à le museler.

 

Commentaires de Evans

14

3 Pour Fjalarr voir 13 ci-dessus.

4 þest correctement expliqué par Fritzner 2 s. v. þ4 comme ‘i det Tilfælde’ c'est-à-diredans ce cas-ci’: la meilleure sorte de bière party est celle qui n'est pas excessive, celle où chacun sort toujours en possession de son bon sens, ou facilement capable le retrouver. (Voir aussi Schneider 63 : nur das Gelage taugt, von dem der Mann seine Sinne mit heimbringt’. ) Beaucoup de rédacteurs prennent þcomme donc, pour cette raison’ (ainsi Finnur Jónsson : c'est la meilleure qualité de la bière celle d’où chacun récupère son bon sens’) mais ceci contredit le contexte et présente en soi peu de sens.

5 la particule of est écrite vf dans Codex Regius, et aussi dans 67 ci-dessous et dans le Grímnismál 34; de façon semblable pour la préposition of dans Guðrúnarkviða II 2.

 

 

 

Hávamál 15-35

 

‘Sur la sagesse’

 

 

***Hávamál 15***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Silencieux et attentif-aux-autres

devrait être l’enfant du meneur d’hommes

et (aussi) téméraire-à-la-bataille;

heureux, brillant et joyeux

doit (être) chaque homme,

jusqu’à ce qu’il endure sa mort.

 

Explication en prose

 

L’enfant du grand homme se doit d’être silencieux et attentif-aux-autres (il sait écouter et comprendre les autres) et aussi téméraire-à-la-bataille. Chaque homme (de son côté) doit être heureux, brillant et joyeux jusqu’à sa mort.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

15.

Þagalt ok hugalt                Silencieux et attentif-aux-autres

skyldi þjóðans barn           devrait l’enfant du grand homme

ok vígdjarft vera;               et téméraire-à-la-bataille être;

glaðr ok reifr                     heureux et joyeux

skyli gumna hverr,             doit homme chacun

unz sinn bíðr bana.            jusqu’à ce que sa il endure mort.

 

Traduction de Bellows

 

15. Le fils d’un roi | sera silencieux et sage,

Et fier à la bataille aussi;

Bravement et joyeusement | un homme devra aller,

Jusqu’à ce que vienne le jour de sa mort.

 

Boyer : 15. 1 : Silencieux et pensif, 15. 5 : Faudrait que chacun fût...

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Bellows traduit hugall par ‘sage’, Orchard par ‘prudent’, Dronke par ‘reflective’, Boyer par ‘pensif’ qui sont des approximations plus ou moins trompeuses. En fait, hugall = attentif aux besoins des autres, (aimable, charitable) ce qui correspond d’ailleurs bien mieux à un futur chef. ‘Sage’ est trop vague et ‘pensif’ serait plutôt un handicap ! Il s’agit bien ici d’une forme de gentillesse pour ses troupes que les traducteurs semblent penser impossible.

Le mot þjóðann = ‘roi, grand homme’.

víg-djarft, víg = la bataille, djarfr (adj. ) = téméraire, insolent.

glaðr = ‘content’ mais aussi (pour le ciel ou un astre) ‘brillant’.

reifr = joyeux, comme bjór-reifr = joyeux par le vin, mais aussi her-reifr = joyeux à la bataille.

hverr est un pronom personnel qui a pour premier sens de désigner un pronom interrogatif, on peut alors le représenter par ‘qui ? ’. Son autre sens, affirmatif, est ‘chaque, chacun’. Dronke, Orchard et Boyer utilisent à juste titre ce sens que Bellows néglige.

Le verbe bíða signifie ‘recevoir, endurer’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La recherche du bonheur n’est pas en opposition avec la recherche de la grandeur, mais ce sont deux destinées différentes, voilà ce que dit cette strophe. Ces deux destinées peuvent être acceptées mais le ‘commun des mortels’ ne doit pas spécialement jalouser ceux qui ont reçu la grandeur dans leur berceau, surtout s’ils n’ont pas les qualités requises pour jouer un grand rôle.

Il faut aussi rapprocher cette strophe de la s. 56. Nous verrons plus tard que cette strophe conseille de se méfier de l’excès dans la recherche de la sagesse. La raison qu’en donne Óðinn est que l’excès de sagesse peut conduire à la connaissance de son propre örlög, connaissance qui apporte un « esprit de tristesse » qui s’oppose aux conseils donné par la présente strophe. On constate donc que 15 n’est pas une strophe mineure parce qu’elle conseille une forme d’insouciance heureuse. C’est tout simplement une strophe profondément païenne qui condamne la notion d’ascèse, de recherche de la sainteté chrétienne ou de l’illumination bouddhique, c’est-à-dire celle d’une spiritualité pour laquelle l’humain quitte son statut de simple humain plein de joies « bassement corporelles ».

De plus, vous remarquerez combien le poème insiste presque lourdement sur l’importance de la qualité d’attention silencieuse, dite et redite comme essentielle. Non seulement le viking typique ne portait pas de casque à cornes, ça tout le monde le sait maintenant, mais aussi et surtout il savait se taire, ce qui n’est pas la qualité principale de nos hommes politiques actuels.

 

 

***Hávamál 16***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain sans courage

s’imagine qu’il vivra toujours

s’il évite la bataille;

mais la vieillesse ne donne

à lui aucune paix

bien que les lances lui (la) donnent.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

16.

Ósnjallr maðr                    Non-vaillant humain

hyggsk munu ey lifa,          imagine de lui que sera toujours-vivre

ef hann við víg varask;       s’il va la bataille éviter

en elli gefr                          mais la vieillesse donne

hánum engi frið,                à lui aucune paix

þótt hánum geirar gefi.      bien que ‘à lui’ les lances donnent.

 

Traduction de Bellows

 

16. Le paresseux (Boyer: L'inavisé) croit | qu'il vivra toujours,

S’il ne se confronte pas au combat;

Mais l’âge ne lui accordera pas | le don de la paix,

Bien que les lances aient épargné sa vie.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Notez que ‘non-vaillant’ est traduit de façon inexacte par Bellows (‘fainéant’, Eng. sluggard) et Boyer (‘inavisé’), on ne voit pas pourquoi ils ont fait ces choix étranges. Le contraire est snjallr = éloquent, excellent, vaillant.

hyggja = penser, avoir but, imaginer, hyggjask = se ‘hyggja’ soi-même.

víg = combat, bataille pour désigner spécifiquement la tuerie qui prend alors place. Cela peut être relatif à une guerre entre états aussi bien qu'à une bataille privée.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

De façon un peu lapidaire : La peur de la mort est ignoble et non rentable.

Notez que la première moitié de 16 parle d'une personne ‘non-courageuse’ qui pense que la fuite est la seule solution possible face au ‘massacre de la bataille’. L'allusion au massacre souligne bien que víg désigne une situation dans laquelle se présente un danger imminent. Cette strophe fait donc allusion au comportement de ceux qui n'ont d'autre solution que de fuir le danger, aux ‘non-courageux’ qui perdent leurs moyens face au danger.

La deuxième moitié de la strophe insiste sur ce sens en soulignant que le seul fait de vivre nous met en danger de mourir, un danger qu'il est impossible de fuir.

Il ne s'agit donc pas d'une strophe relative seulement à l’inéluctabilité de la mort, mais plutôt relative à l'inutilité de fuir tout danger, une critique de notre sacro-saint « principe de précaution ».

 

Commentaires d’Evans

16

1 ósnjallr se trouve aussi dans 48, où il est opposé à mildir, fræknir menn. Lâche’ semble ce qui est impliqué, bien que certains traduisent par ‘insensé’; le positif snjallr peut signifier à la fois ‘fier’ et ‘sage’.

4-6 signifie évidemment qu’on ne peut échapper à la mort – même si vous évitez une mort violente, vous finirez par mourir de vieillesse - et non pas, comme Vesper 28 le suggère, que celui qui boude la bataille dans son jeune âge aura mauvaise conscience dans sa vieillesse. ‘Cette strophe n’avais besoin d’aucun commentaire, jusqu’à ce qu’un commentateur l’obscurcisse’.

 

 

***Hávamál 17***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le maladroit reste bouche béante

quand il vient à rencontrer un ami,

il se marmonne en lui-même ou ressasse;

tout est immédiat,

s’il obtient une boisson,

l’esprit de l’homme fait alors surface.

 

Explication en prose

 

Le maladroit (dans sa tête) reste bouche béante quand il rencontre une personne de connaissance (avec qui il doit parler); il ne sait que marmonner (de façon incompréhensible) ou bien il ressasse (ses malheurs); quand il a un peu bu, immédiatement son ( ? manque d’) esprit se montre.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

17.

Kópir afglapi                                 Il bée le lourdaud

er til kynnis kemr,                          qui vers une rencontre-amicale vient,

þylsk hann um eða þrumir;           il marmonne à lui-même ou ressasse;

allt er senn,                                    tout est immédiat [tout à coup]

ef hann sylg of getr,                       s’il une boisson obtient

uppi er þá geð guma.                    au-dessus est alors l’esprit de l’homme

 

Traduction de Bellows

 

17. Celui qui est bête (Eng. : fool) reste bouche béante | quand il arrive à la fête,

Il balbutie ou bien reste tranquille;

Mais tout de suite s’il obtient | une boisson, on voit

Ce à quoi ressemble l’esprit de l’homme.

 

Boyer, vers 4 - 6 : Que tout soudain, / Il obtienne une lampée: / Envolé le bon sens!

Dronke, vers 5 – 6 : s’il obtient de la boisson, alors s’en est fini de son intelligence.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

afglapi a pour premier sens : un ‘malotru, personnage mal dégrossi’ mais peut signifier aussi ‘idiot, simplet’, mais il vient du verbe af-glapa qui signifie ‘interrompre illégalement une procédure judiciaire spécialement en faisant du tapage’. glapp signifie ‘un tort fait par inadvertance’.

kyn désigne la famille au sens large comme l'anglais kin, kindred, nous dirions ‘les siens’.

til kynnis kemr signifie bien ‘venir vers une rencontre amicale’ et n'implique pas une fête (Bellows) ou une visite (Boyer).

Le verbe pour ‘marmonner’, þylja, signifie également ‘chanter ou énoncer un charme magique’. Ici, la forme utilisée est réflexive, þylsk = þylja-sk, le lourdaud, ne ‘marmonne’ pas, il ‘se marmonne’. En fait ce mot est utilisé dans la Saga d'Erik au chapitre 8. Thórhallr est en train d'invoquer son ‘ami’ Þórr et il est dit qu'il baillait (gapti) et qu'il marmonnait des mots magiques (þuldi). Ici, le verbe n'est donc pas utilisé dans une forme réflexive.

þruma ne signifie pas automatiquement « être taciturne ». On peut broyer du noir et, au contraire, en parler sans cesse. Il signifie aussi « rester assis immobile ».

Le dernier vers est un peu ambigu. Le mot à mot dit que l’homme montre son esprit et les premiers vers suggèrent qu’il s’agisse d’un manque d’esprit. Un individu simplement bourru peut montrer un côté plus agréable de sa personnalité.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe dit donc que celui qui est mal-dégrossi, le lourdaud, le malotru reste en lui-même quand il rencontre d’autres humains de sa connaissance et ne s’ouvre aux autres que sous l’action de la boisson.

La version négative suggérée par la traduction de Boyer ou Dronke (« Envolé le bon sens! » ou « alors s’en est fini de son intelligence. ») suggère fortement l’idée que ‘le gros imbécile ne s’exprime que lorsqu’il est ivre’ est possible mais il existe aussi une version positive, que Bellows accepte, et qui est de ne pas prendre parti: « la personne renfermée va montrer son esprit (le poème ne dit pas son ‘manque d’esprit’) sous l’effet de la boisson ».

Il est troublant que deux des mots utilisés dans cette strophe le soient aussi ailleurs pour décrire le comportement d'un sorcier. Même si Thórhallr marmonne simplement, et non pas ‘se marmonne à lui-même’ ceci suggère que le comportement du sorcier peut être semblable à celui d'un lourdaud. Si nous continuons un peu plus loin dans cette ligne de pensée, cette strophe prend un sens inattendu. Au lieu de décrire un imbécile, elle affirme que le sorcier ou le poète peuvent souvent paraître des idiots et se comportent souvent comme des malotrus. Quand ils s'enivrent de ‘l'hydromel de la poésie’, leur vraie nature se révèle, ils produisent une poésie et une magie exceptionnelles.

 

Commentaires d’Evans

17

1 kópa ‘fixer, observer’ dans ce sens ici seulement mais trouvé dans des dialectes Norvégien and en Danois and Suédois, et occasionnellement en Islandais tardif …

3 … soutient que þylsk um et þrumir sont en opposition : ou bien l’idiot bavasse sans fin ou bien il boude et reste silencieux. Cette interprétation se base sur le sens ‘proclamer cérémoniellement’ de þylja, comme dans 111 plus loin; mais ce verbe est aussi très utilisé dans le sens ‘marmonner’ et l’usage de la forme réflexive … montre bien que c’est le sens utilisé ici…

6 uppi er þá geð guma. … explique ‘au moment où il obtient à boire, il révèle le contenu de son esprit’, en utilisant le sen de ‘exposé, visible’ pour uppi … Mais uppi peut aussi signifier ‘fini, terminé…

 

 

***Hávamál 18***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Seul a conscience celui

qui au loin voyage

et qui, pour voyager, entreprend beaucoup,

à quelle forme d’esprit

conduit celui des hommes

qui ‘ayant conscience’ (s'adresse) ‘à la conscience’.

 

Explication en prose

 

Celui qui voyage au loin et qui entreprend beaucoup (il « soulève beaucoup ») pour voyager, et qui effectue son voyage en toute conscience, lui seulement a conscience de quelle forme d'esprit le conduit sur cette voie. C’est la forme d’esprit des hommes qui sont conscients d'avoir une conscience (ils sont « ayant conscience de leur conscience »).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

18.

Sá einn veit                        Celui qui seul a conscience

er víða ratar                      qui au loin voyage

ok hefr fjölð of farit,           et soulève [aussi : commence] beaucoup de

hverju geði                         à quelle forme d’esprit

stýrir gumna hverr,            conduit des hommes celui

sá er vitandi er vits.           qui est ‘ayant conscience’ est [ou: lui qui] ‘de la conscience’.

 

Traduction de Bellows

 

18. Lui seul est conscient | celui qui a largement voyagé,

Et au loin, à l’étranger, a voyagé,

Quel grand esprit | est conduit par lui

Qui possède la richesse de la sagesse.

 

Vous voyez que cette strophe est coupée en deux parties sans lien apparent dans la traduction de Bellows. Il en est de même dans les traductions d’autres experts. Celles des trois derniers vers sont d’autant plus claires qu’elles sont loin du texte. Dronke : De quel esprit / chaque homme est le maître. / Il sait ce que qu’est savoir. Orchard : Quels esprits chacun contrôle : / c’est quelqu’un de bon sens.

Boyer lui aussi ne voit pas de lien entre les deux moitiés de la strophe et fournit une traduction très claire, mais très loin du texte : Quelle trempe / A quiconque / Possède savoir et sagesse

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

ratar víða = voyager au loin. Quel type de voyage? On sait bien que le voyageur ‘normal’ emmène ses problèmes et son ignorance avec lui.

vita = être conscient, savoir, connaître, savoir, essayer, signifier, avoir une attitude; vita á = prévoir.

veit = il est conscient etc.

vitandi = ‘en étant conscient’

vit = conscience, intelligence, connaissance, compréhension, aussi: ‘endroit où l'on range quelque chose, une boîte’ et par extension, la boîte à souffle et vie = bouche et narines.

Le mot geð signifie une disposition d’esprit, une humeur (bonne ou mauvaise), l’esprit dans lequel on fait quelque chose.

Le verbe fara (voyager) donne farit au supin, une forme verbale que nous traduisons ainsi : le supin de ‘voyager’ exprime ‘dans le but de voyager, pour voyager’.

vitandi er vits : comme je l’ai traduit mais sachez que le sens moderne de cette expression est ‘savoir de quoi on parle’. Mais le langage islandais moderne peut avoir oublié celui de ses anciens dieux. Le poète islandais Sveinbjörn Beinteinnsson lui-même, fondateur de l’Ásatrúarfélagið en 1972 a déclaré à un journaliste : « … nous devrions parler le même beau langage que celui d’Óðinn ».  (http://www.nordic-life.org/MNG/Beinteinsson.htm )

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Sens dans la réalité ordinaire

Pour les trois premiers vers :

Ainsi ce n’est pas le fait de voyager qui donne esprit, conscience et intelligence mais le fait de bien préparer son voyage avec effort. On doit ‘soulever’ quelque chose avant de voyager.

Pour les trois derniers vers :

En apparence, ils n’ont pas de lien avec les trois premiers. Pour le sens du « er vitandi er vits », je suis tout à fait d’accord avec la conclusion d’Evans (donnée ci-dessous), sauf qu’il n’est pas nécessaire « d’éliminer le deuxième er » il suffit de lire un ‘lui qui’ au lieu de ‘il est’ ce qui garde sa cohérence au texte original, mais qu’on peut en effet laisser tomber dans la traduction.

En fait, il y a une façon un peu tordue de rendre cohérent le sens matériel de cette strophe. C’est en la mettant sous la forme d’un syllogisme : Celui qui a voyagé est sage, la sagesse implique une disposition d’esprit particulière, ergo, celui qui a voyagé acquiert une disposition d’esprit particulière et « sait ce dont il parle » (qui est le sens moderne, mais est-il vraiment « conscient et conscient de l'être » ? ).

Pour aborder vraiment le problème de dernier vers, on peut se référer à l’informatique qui appellerait cette ‘conscience d’avoir une conscience’ une ‘méta-conscience’. Par exemple, si on a une base de données, la méta-base est un texte qui explique comment la base est organisée, c’est-à-dire que la méta-base aide l’usager de la base de données à devenir conscient du contenu de la-dite base de données. On sait bien maintenant qu’un des gros problèmes de la robotique est justement que le robot « n’a pas conscience qu’il est en train d’agir ». Par exemple, il est difficile de programmer un robot pour qu’il « ait conscience » qu’il soit en train de tomber en panne. Le Hávamál met évidemment la barre beaucoup plus haut, mais c’est le même principe de la coexistence de la connaissance et de la méta-connaissance dans un individu qu’il soit un robot ou un humain qui est ici mise en évidence.

La strophe 18 nous explique qu’une personne qui voyage ‘en conscience’ va à la rencontre d’autres civilisations et elle peut observer la différence entre les lois qui gouvernent sa conscience et les lois qui gouvernent la conscience des étrangers. Ceci lui fournit une méta-connaissance sur sa propre civilisation. La coexistence dans une seule conscience de deux vérités différentes comporte une sorte de contradiction interne, comme si l’introspection permettait « d’être à la fois au balcon, et de se regarder passer en bas dans la rue », comme le dit si bien le philosophe Alain (Émile Chartier) - pour dire, lui, que c’est impossible !

Notez aussi que Óðinn , qui pourtant n’est pas avare de reproches vis-à-vis de l’imbécillité humaine, ne traite pas de non-sage ou d’abruti ceux qui ne sont pas capables d’analyser par la pensée la façon dont ils pensent. Il s’émerveille plutôt de l’existence de cette « forme d’esprit ».

 

Il faut remarquer aussi que la formulation informatique donnée ci-dessus ne rend compte que d’une vue statique de la « conscience d’être conscient ». Pour le moment, il n’est pas question de programmer des bases de données dont chaque élément pourrait être ‘conscient’ de l’existence de tous les autres éléments de la base. Ceci exigerait de représenter la base de données par une fonction récursive non primitive, ce que nous ne savons encore pas vraiment faire, c’est le moins que l’on puisse dire. Par contre, une des caractéristiques de l’humain est d’être capable de ce qu’une idée l’emmène vers une autre idée et un comportement le pousse à concevoir la possibilité d’autres façons d’agir.

 

Sens dans la réalité mentale

 

Il n’est pas étonnant que le vers « sá er vitandi er vits » ait semé tant de confusion dans le monde des commentateurs comme le signale Evans ci-dessous. Vous aurez remarqué que, très souvent, les mots utilisés par Óðinn décrivent à première vue des comportements matériels, comme par exemple les strophes 11-14 dédiées à la consommation d’alcool. À l’occasion, il évoque évidemment les effets psychologiques de ces comportements, comme par exemple l’oubli provoqué par l’excès de boisson. Jusqu’à présent, cependant, il n’a jamais abordé le sujet du fonctionnement de la pensée humaine, ce qu’on peut appeler la réalité mentale des humains.

Ainsi donc, dans cette strophe, Óðinn insiste sur l’importance d’être vitandi er vits, c’est-à-dire d’être conscient d’être conscient. Dans le langage moderne, on dirait qu’il recommande une « prise de tête » incessante… cette façon de parler elle-même montre combien notre civilisation a peur de se regarder et de se juger avec sincérité, dans son for intérieur. Il est clair que passer son temps à contempler son nombril est une attitude ridicule. Inversement, l’humain actif - une caractéristique essentielle d’un humain selon la Völuspá – doit comprendre la recommandation d’ Óðinn à réfléchir au pourquoi et au comment de ses actions.

Le définition fournie plus haut de la méta connaissance d’une base de données pourrait s’appliquer de façon naïve à l’humain en imaginant qu’un ‘petit bout’ de notre conscience s’est spécialisé dans l’observation de notre conscience. C’est peut-être vrai, mais ce n’est pas du tout ce que Óðinn suggère car il ne fait aucune allusion à un tel découpage. Pour éviter des discussions infinies sur ce qu’est la conscience pour nous et pour Óðinn, je vais vous proposer une ‘définition de travail’ qui ne prétend pas faire le tour de ce qu’est la conscience de soi, mais qui nous suffira pour illustrer en quoi être vitandi er vits c’est déjà se frotter à la notion d’infini. Nous avons suggéré plus haut que la conscience d’avoir une conscience est obtenue par une forme d’introspection. Pour prendre en compte l’importance de l’action dans la pensée norroise ancienne, nous dirons que c’est une forme d’introspection qui ne se limite pas à l’observation de notre propre esprit, mais qui tire des conclusions de ses observations quant à la façon d’agir. En somme, nous appellerons ‘conscience de notre conscience’ une introspection pour l’action. Par exemple si quelqu’un nous toujours paru antipathique et que nous prenions conscience qu’il a beaucoup de traits en commun avec une personne nous apprécions, il est possible que nous décidions de réviser notre opinion sur lui. Ceci peut alors enclencher une série d’action et et de pensées dont nous prendrons conscience et qui à leur tour vont enclencher d’autres prises de conscience. Ceci montre de façon simple comment une introspection pour l’action (et donc, ce que nous appelons ici ‘avoir conscience de sa conscience ’) peut engendrer un nombre infini d’idées et d’actions. On doit comprendre ici que parler d’infini, ici, n’entraîne pas la manipulation de nombres immenses : est ‘infini’ tout processus dont on sait qu’on ne peut pas prédire s’il va s’arrêter.

Comme l’humain ne sait pas bien avoir conscience de l’infini, il est évident qu’il aura tendance à soit devenir confus, soit tourner en rond. C’est ce qui explique l’ironie populaire sous-jacente provoquée par ceux qui pratiquent l’introspection.

Par contre, dans la présente strophe, Óðinn dit qu’il admire cette forme d’esprit méditatif qui capable de ne pas se laisser piéger par sa méditation et qui sait en tirer des conclusions utiles.

 

Nous verrons aussi que la strophe 27 suggère de façon négative un comportement semblable à celui qui a conscience de sa conscience. Elle conclut : « Cet homme ne sait pas, qu’il ne sait rien, bien qu’il parle beaucoup », ce qui pourrait s’énoncer aussi comme « Cet homme n’a pas conscience de n’avoir pas de conscience ». Évidemment, cette formule paraît un peu creuse mais n’est rien moins qu’un miroir de la formule positive.

 

 

Sens dans la réalité non ordinaire

 

Comme cela arrive très souvent, on constate que lorsqu’on colle à un sens prosaïque, on n’arrive pas à obtenir un sens bien clair de certaines strophes. Honnêtement, on ne voit pas bien le lien entre le voyage ordinaire et avoir conscience et méta-conscience, qui exprime une propriété psychologique très profonde. Au mieux, le voyage à l’étranger permet de rencontrer d’autres systèmes de valeur, que le sien et ainsi se créer une ‘méta-politique’ ou une ‘méta-morale’ qui, en effet peuvent éventuellement ouvrir le chemin à une méta-conscience, mais tout ceci est bien tiré par les cheveux.

Par contre, si le mot voyage recouvre un sens mental ou spirituel, alors le lien entre les trois premiers et les trois derniers vers devient évident, même pour une civilisation d’incroyants comme la nôtre. Rappelons-nous que la civilisation germanique ancienne était imbibée de magie au point que ‘celui qui a de la connaissance’ désigne habituellement un magicien, au moins avant la christianisation. Ainsi, le voyage dont parle Óðinn n’est peut-être pas le voyage chamanique, au sens actuel, mais c’est bien le voyage spirituel qu’accomplit l’apprenti magicien « qui, pour voyager, entreprend beaucoup ». Ainsi, il acquiert conscience d’avoir conscience et devient « ce type d’homme ».

 

Commentaires d’Evans relatifs à « er vitandi er vits »

 

18

6 Ce vers, qui dans Codex Regius se lit sá er vitandi er vits a créé des difficultés, comme le montrent les variations parmi des traducteurs. Puisque vita suivi du génitif signifie normalement ‘savoir, être au courant de’ (margs vitandi Vsp. 20, barna veiztu þinna Atlamál 84), Brate l'a compris comme ‘Il en sait le sens’. Mais dans Flat. ii 76 nous lisons má hverr maðr [sjá], sá er vits er vitandi, at þessi augu hafi í einum hausi verit bæþi, et cette expression signifie clairement ‘quiconque ayant un peu de bon sens’ Cf. Fritzner 2, S. V. vit 5, où il est associé à des expressions telles que varð ek svá fegin at ek þόtumst varla vita vits síns Heilag. i. 489, þeir lágu sem daudir menn en vissu vits síns Heilag. i 527. Vitandi vits est encore employé en islandais, dans le sens de ‘avec les yeux ouverts’, ‘savoir de quoi il s’agit’.

Quelques rédacteurs, dans la ligne 1, modifient conditionnellement einn par exemple Heusler 2. 110-1: “nur der Vielgereiste hat die Kenntnis der mennschlichen Sinnesart, sofern er nämlich vitandi er vits. Mais, comme E. Noreen 2. 43 le remarque, ceci est syntaxiquement impossible : si la dernière ligne est relative, elle doit modifier le gumna hverr. Immédiatement avant, et ainsi Noreen l'explique que même pas le voyageur, connaisseur expérimenté de la nature humaine, peut comprendre ceux qui n'ont pas de bon sens [Même lui est incapable de comprendre ceux qui sont privés d’esprit]. Mais cette alternative est n’est pas satisfaisante, pour elle aussi, la signification proposée est trop invraisemblable et, comme Sijmons (dans SG) l’observe, après un gumna hverr absolu, on n'attend aucune limitation. La seule façon de sortir de ce dilemme est de transformer ce vers en une phrase indépendante en éliminant le deuxième er et puis la rendre par ‘Il (c. -à-d. l'homme qui a beaucoup voyagé) est une personne de bon sens, qui sait ce dont il parle (comme Lindquist 3, 64).

 

 

***Hávamál 19***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Que le buveur ne s’accroche pas au récipient

qu’il boive néanmoins l’hydromel à (sa) mesure,

qu’il parle utilement ou qu’il reste silencieux,

(d’être) incapable d’interagir

nul humain ne te blâmera

de t’être en allé tôt.

 

Explication en prose

 

Óðinn ne spécifie pas en quelles circonstances s’applique son conseil. Or dans notre religion, on peut boire comme tout le monde, dans un contexte profane au cours d’un repas. On peut aussi boire dans un contexte religieux pendant un blót, où on boit très peu. Le sumbl, où on boit beaucoup, semble pouvoir être parfois profane et parfois religieux.

Bien entendu, le sens exact de la strophe dépend du contexte dans lequel on la place. Cependant son sens général est clair :

Le buveur ne doit pas se cramponner à son verre mais boire à sa mesure. Il peut aussi bien parler que rester silencieux, et (s’il reste silencieux) personne ne lui en voudra s’il se retire.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

19.

Haldi-t maðr á keri,           Qu’il ne tienne pas l’humain au récipient

drekki þó at hófi mjöð,       il boit néanmoins à (sa) mesure l’hydromel

mæli þarft eða þegi,           il parle de façon utile ou il reste silencieux,

ókynnis þess                       sans interaction celui qui

vár þik engi maðr              il blâme toi nul humain

at þú gangir snemma at.    à tu (t'en) vas tôt à. [de t'en aller tôt. ]

 

Traduction de Bellows

 

19. Ne fuis pas l’hydromel, | mais bois avec mesure;

Parle justement ou reste tranquille;

Pour ta grossièreté personne | ne te blâmera avec justice

Si tôt tu cherches ton lit.

 

Boyer (trois derniers vers) : De manquer de bon sens / Nul ne te reprochera / Quand tu irais tôt te coucher.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot hóf a deux sens bien distincts. L'un est modération, mesure, proportion, et óhóf (non-hóf) signifie intempérance. L'autre signifie ‘banquet’.

Notez que Bellows conclut par « si tu t’en vas tôt, personne ne pourra te faire de reproche pour ta grossièreté » alors que Boyer conclut : « si tu t’en vas tôt, personne ne pourra te faire de reproche pour ton manque de bon sens ». Mais ókynni ou úkynni = ó-kynni = ‘non- rencontre, non-relation, mauvaises manières, être inamical au cours d’une visite’. La traduction de Boyer coupe la strophe en deux demi-strophes vaguement reliées (quel est le lien entre le bon sens et le fait d’aller se coucher tôt ? ) alors que le sens propre (exagéré par Bellows) donne son unité à la strophe.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous voyez aux commentaires d’Evans l’encre qu’ont fait couler les deux premiers vers. Il suffit de traduire hóf par ‘à sa mesure’ et non pas par ‘modérément’ (les deux sens sont possibles) pour éviter toutes les contestations évoquées pas Evans. Il ne faut pas se cramponner au cor à boire, mais on doit boire ‘à sa mesure’, très peu ou pas du tout pour ceux qui ne supportent pas l’alcool, une bonne lampée pour ceux qui le supportent, une longue gorgée pour les alcooliques.

 

Dans un contexte profane, on comprend qu’il ne faut pas boire à l’excès mais on ne comprend pas pourquoi il ne faut pas « se cramponner à son cor à boire » dans la mesure où chacun boit indépendamment des autres. De plus, les trois derniers vers n’ont pas grand sens puisque ce type de joyeuse beuverie se fait entre camarades qui manifestent ainsi leur amitié. S’isoler des autres et boire en solitaire est alors très mal vu.

 

Dans un contexte religieux au cours d’un blót, on se passe un cor à la ronde et chacun lève son cor en l’honneur des ancêtres, des esprits ou du dieu qui sont célébrés, boit une gorgée et fait une déclaration sur les raisons pour lesquelles il est heureux de participer à ce blót. Il est donc important de signaler aux participants qu’ils peuvent « parler de façon utile ou rester silencieux » car il vaut mieux rester silencieux que de dire une bêtise qui sera une offense aux esprits célébrés au cours de ce blót. Par exemple, au cours de nos blót, et du fait de la mode écologique actuelle, certains se laissent aller à s'exprimer mal à propos. Il est malvenu de louer n'importe lequel de nos dieux pour son sens de l'écologie alors que ce n'est pas du tout sa fonction.

Toujours au cours d’un blót, il y a une sorte d’ironie à dire aussi que « nul ne te blâmera de t’être en allé tôt » car celui qui reste silencieux aurait tout aussi bien s’abstenir d’assister à un blót consacré à des esprits dont il n’a rien à dire. Le sens des trois derniers vers devient alors « celui qui ne communique pas (avec les entités en train d’être honorées) peut partir avant la fin de la cérémonie, personne ne le regrettera » ou même : « mais qu'il s'en aille s'il n’a rien à dire! »

 

Si on considère que cette strophe est un conseil sur la façon de se comporter pendant un blót, alors elle est parfaitement cohérente, elle a un sens clair et elle dit, ce qui devrait être une évidence, que des incroyants n’ont rien à faire dans une cérémonie religieuse. Par exemple, laisser un journaliste, ou toute personne qui vient ‘pour voir’, assister à une cérémonie religieuse est une offense à nos dieux.

 

Commentaires d’Evans

 

19

            1 -2 le sens de ces lignes est très contesté. Plusieurs des premiers rédacteurs ont imprimé haldi l’ont rendu par ‘l'homme peut saisir le bol, pourtant il devrait boire modérément’. Mais le Codex Regius écrit clairement haldit avec le négatif suffixé, et il est peu sûr de l’émender, particulièrement du fait du peu de sens que donne haldi au premier vers. Mais que haldit signifie-t-il ? Halda á e-u ne peut pas signifier ‘s'abstenir de qque chose’, comme de nombreux rédacteurs du dix-neuvième siècle l’ont cru. Cleasby-Vigfusson S. V. rapproche ce passage des expressions halda á sýslu, halda á ferð sinni, halda á hinni sömu bæn, où le verbe signifie ‘être occupé à, s’occuper à, persister à’, et cela rend le ‘pour continuer à boire, en s’amusant’, prenant ker comme un figuratif pour drykkja Finnur Jónsson objecte que ce serait une étrange façon d’énoncer une phrase aussi simple, et il est douteux que le halda á puisse avoir cette signification alors qu’il est suivi d'un objet concret (cf. Fritzner 2, halda á 7). Magnús Olsen 4 compare le toast porté au début d’un mariage islandais avant la réforme Heilags anda skál skulum vér í einu af drekka, ok halda eigi lengi á et pense que le premier vers signifie : ‘Ne restez pas assis longtemps avec votre bol en main mais videz-le d’un coup’. Mais c’est trop loin du texte. Il est beaucoup plus probable que la scène impliquée dans notre poème soit une sveitardrykkja, où le récipient tourne de l’un à l’autre; l'idée serait alors ‘ne vous accrochez pas au bol (en buvant avidement), mais passez-le à la prochaine personne’. Ceci est simplement la manière normale de comprendre ce vers, mais cela provoque-t-il un contraste suffisant avec le vers suivant? (et il doit y avoir contraste, comme montre le þó). Tout tombe en place si le at hófi implique ‘une quantité modérée par opposition à beaucoup’, mais le sens le plus raisonnable est celui ‘une quantité modérée par opposition à rien ou à peu près rien’. Boire trop peu est certainement considéré comme une conduite incorrecte; ceci s'appelait drekka sleituliga ou við sleitur.

            3 ce vers est également trouvé dans Vafþr. 10.

            5 vár est évidemment une forme de vá ‘blâmer’, seulement trouvé ici, bien que certains l'insèrent par émendation dans st. 75…

 

 

***Hávamál 20***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’homme avide ou glouton

à moins qu’il ne prenne conscience de son esprit

il se mange (dévore) lui-même de désespoir;

Souvent il (le ventre …) arrive à faire rire

(de) celui qui se rend auprès des sages

le ventre (fait rire de) l’humain stupide.

 

Explication en prose

 

L’homme avide ou glouton, à moins qu’il n’ait suffisamment de conscience de lui-même, se plonge lui-même dans la dépression; souvent son ventre fait rire de celui qui fréquente les sages.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

20.

Gráðugr halr,                    L’avide [ou glouton] homme

nema geðs viti,                   sauf (si) [il a] de son esprit conscience

etr sér aldrtrega;                il mange [métaphoriquement: il consomme] soi-même pour durable-                                    tristesse (ou temps difficile, chagrin mortel);

oft fær hlægis,                    souvent il obtient de faire rire

er með horskum kemr        qui avec les sages vient

manni heimskum magi.     à l’humain (datif) stupide (datif) le ventre (nominatif).

 

Traduction de Bellows

 

20. L’homme avide, | si son esprit est flou,

Mangera à s’en rendre malade;

L’homme grossier, | quand il se trouve parmi les sages,

Est conduit à leur mépris par son ventre (datif).

 

Boyer : Le goinfre, / A moins qu'il ne veille à son bon sens, / Mange à se rendre malade pour la vie; / Souvent par sa panse (datif), / L'idiot provoque le rire / Quand il vient parmi les sages.

 

Ceci revient à souligner que dans l’original, ce n’est pas l’idiot qui est moqué mais son ventre, au contraire des traductions de Bellows et Boyer. De façon un peu plus métaphorique, ceci exprime l’idée ce n’est pas sa stupidité qui fait rire les sages, mais sa gloutonnerie.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif gráðugr signifie ‘avide’. Lorsqu’il est associé au ventre, il signifie ‘glouton’.

Bellows, Dronke and Orchard le traduisent par ‘avide’ mais Boyer choisit de dire « goinfre », ce qui ajoute une nuance insultante absente de l’original. L’utilisation du mot magi (estomac) comme dernier mot de la strophe montre que le scalde désirait souligner que le sens ‘glouton’ était possible. Vous trouverez plus de détails ci-dessous.

L’expression geðs viti est interprétée ici comme suit: geðs est le génitif de geð = ‘esprit, humeur’ et viti est la 3ème personne du subjonctif présent de vita = ‘avoir de l’esprit, être conscient’. Elle signifie clairement ‘être conscient de son esprit’ qui fait écho au vitandi er vits de la s. 17. Encore une fois, les traducteurs ne reconnaissent pas une allusion à l’introspection ou à la ‘meta-pensée’ que j’ai introduite à la s. 17. Dronke et Boyer traduisent le vers 2 par: « A moins qu'il ne veille à son bon sens », Orchard par « sauf s’il freine son penchant ».

aldrtregi = aldr-tregi = durable-tristesse (→ tristesse mortelle)

magi = estomac, terme technique pour la caillette de la vache.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le vers 4 est ambigu. Nous avons tendance à comprendre que les sages se moquent de ‘stupide’. Se moquer d’une personne pas très intelligente nest pas très intelligent non plus et indigne des ‘sages’. Ce vers peut aussi signifier que le glouton, quand il rencontre des sages, se sent ridicule, il ‘rit de lui-même’ et devient conscient de sa gloutonnerie, de façon similaire à l’introspection de la s. 18. Pour ainsi dire, la moquerie des sages ouvre l’œil de sa conscience à son défaut.

En effet, les mots peuvent être pris dans leur sens propre et la strophe parle des gloutons et leur ‘estomac’ est l’organe physique dans leur corps. Inversement, la strophe entière est figurative et elle décrit toute sorte d’avidité, incluant celles pour le pouvoir et les richesses matérielles. La remarque absurde sur les sages se moquant d’une particularité physique comme le ventre montre – au lecteur geðs vitandi– où se trouve le sens figuratif.

Voici une traduction dans laquelle la possibilité d’une compréhension métaphorique est prise en compte.

L’homme avide

s’il oublie sa conscience

crée à soi-même une tristesse insurmontable;

Son estomac (la cause et le résultat de son avidité) fait souvent rire,

de l’homme stupide,

quand il fréquente les gens sages.

Autrement dit : avidité aveugle n’est que ruine de l’âme, et gloutonnerie aveugle est ruine du corps.

 

Mais … par Loki !, pourquoi le goinfre ou l'avide évitent-ils ce mal quand ils gardent entière leur conscience? D’abord, remarquez qu’une personne geðs vitandi n’est pas stupide et donc, le vers 6 déclare qu’il n’attire pas l’hilarité des sages. Avidité et gloutonnerie définissent deux façons de vivre qui conduisent inexorablement à une perpétuelle insatisfaction. Une personne qui n’est pas stupide évitera donc de se laisser conduire par ces deux guides infidèles. L’autodérision, c’est-à-dire avoir conscience de sa gloutonnerie, est une bonne façon de contrôler ces deux mauvais guides, tout comme le déclare le vers 2.

 

Commentaires d’Evans

 

20

            3 aldrtregasee ‘chagrin de vie’ est compris … ici et c’est sa seule autre occurrence … comme ‘la mort’: le glouton mange à se tuer. Cela signifie plus probablement ‘misère pour toute une vie’ …, peut-être ici spécifiquement ‘maladie grave’ … comparer au Vieil Anglais ealdorcearu.

 

 

***Hávamál 21***

 

Cette strophe reprend le thème du danger de la gloutonnerie/avidité de façon presque violente, en soulignant que celui qui se laisse aller à ces défauts est moins respectable que le bétail.

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Les troupeaux savent qu’ils

doivent (revenir) près du logis

et alors quitter le pâturage;

mais l’humain lent (d’esprit)

(ne) connaît jamais

le discours (ou la mesure) de son estomac.

 

Explication en prose

 

Les troupeaux savent quand quitter le pâturage et revenir à l’étable. L’humain lent d’esprit, de son côté, n’est même pas capable de comprendre le discours de son estomac lorsqu’il lui dit qu’il est plein.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

21.

Hjarðir þat vitu                  Les troupeaux cela savent

nær þær heim skulu           près de leur logis ils doivent (être)

ok ganga þá af grasi;         et aller alors hors du pâturage;

en ósviðr maðr                  mais le non-rapide (d'esprit) humain

kann ævagi                        (ne) connaît jamais

síns of mál maga.              de son le discours (ou la mesure) estomac.

 

Traduction de Bellows

 

Les troupeaux le savent,

(quand) ils doivent être près de leur logis

et sortir alors du pâturage;

mais l'humain non sage

ne connait jamais

le discours/la mesure de son estomac.

 

Boyer traduit le dernier vers par « La capacité de sa panse » c'est-à-dire qu’il choisit le sens ‘mesure’ plutôt que le sens ‘parole’ de mál.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot magi = estomac, terme technique pour la caillette de la vache.

Le mot mál signifie à la fois 1. la parole, le discours, une cause juridique, une mise en jugement, un cas; 2. la mesure, la dimension, le temps, les saisons; 3. le dessin gravé ou en relief.

Donc, mál maga signifie aussi bien la mesure de l'estomac que le discours de l'estomac et, en passant, le mot hávamál signifie aussi bien ‘le mot, la parole’ du Haut que la ‘mesure’ du Haut.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vu le contexte, il est évident que « la parole de l’estomac » ce n’est pas : « j’ai faim » mais « je suis plein ». La nécessité de ne pas prendre cette strophe à la légère se marque bien par le fait que, dans notre langage, quand notre estomac nous parle c’est pour se plaindre d’être vide !

On peut bien entendu ne voir là qu’un discours sur la gloutonnerie : « les animaux écoutent mieux que les humains la plainte de leur ventre quand il est trop plein ». Mais, comme à la strophe précédente, il peut aussi y avoir une métaphore sur le fait que les animaux savent limiter leur avidité (et seul le réel besoin de la nourriture les conduit) alors que les humains à l’esprit lent ne le savent pas (et leur avidité s’exerce dans bien d’autres domaines que celui de la nourriture). On fait souvent remarquer qu'un carnivore ne tue que par faim et selon ses besoins, et que de nombreux humains sont capables d'avidité au-delà de leurs besoins.

Cette seconde strophe sur le même thème, du fait de la comparaison avec le bétail, modifie la portée de la s. 20 où l’avidité était seulement présentée comme un défaut autodestructeur qui fait sourire les sages. Maintenant, Óðinn nous enseigne que l’excès associé, comme dans 20, à « l’oubli de sa conscience » et, comme dans 21, à la « lenteur d’esprit » nous mène à des conduites indignes d’un animal.

Dronke commente en disant que les vaches rentrent parce que leurs mamelles sont gonflées et qu’elles ont besoin de se faire traire, ce qui n’est pas le cas des humains. C’est encore rabaisser d’un cran la portée du Hávamál que de le réduire à de telles trivialités : « le Hávamál dit que les humains n’ont pas besoin de se faire traire » ! Remontons-le un peu en insistant sur la critique de l’avidité : « les humains qui ne savent pas contrôler leur avidité sont pires que des animaux » me semble être le sens réel de cette strophe. L’exemple d’avidité fourni ici est clairement celle de l’avidité à trop manger, mais l’avidité pour le pouvoir sur les autres et sa parente, l’avidité pour l’argent, ne me semblent pas oubliées ici. Un poète a tout le même le droit d’utiliser des images, des métaphores (et Þórr sait combien les anciens scandinaves furent très forts à ce sujet !), sans qu’on rabaisse sans cesse la portée de son discours.

 

Commentaires d’Evans

 

21

          Sur la question de savoir si cette strophe doit quelque chose à une source biblique ou latine (comme cela est discuté respectivement dans Singer … and Rolf Pipping …) voir p. 15 ‘Introduction’ [La partie concernée est traduite ci-dessous].

            6 le máls du Codex Regius est défendu … par Bugge …, mais c’est évidemment une erreur induite par le sins précédant.

 

 

 

 

Deuxième intermède : Au sujet des influences chrétiennes supposées sur le Hávamál relevées par Nore Hagman et Régis Boyer

 

(Extrait des pages 12-18 de l’introduction d’Evans)

 

[Après une longue argumentation, il conclut]… si ceci est accepté, la poésie du poème gnomique (c. à d. Hávamál I, strophes 1-83) doit avoir été composée avant 960. (note 6)

Cette attribution de la poésie à la pure période païenne a conduit de nombreux érudits à lui attribuer une grande valeur du point de vue de la description de la vie et des valeurs nordiques antiques, ou germaniques, comme Hans Kuhn … (cf. p. ex.. Jón Helgason 1, 30 et Finnur Jónsson 3,230 pour des sentiments similaires). Cette vue de la poésie comme purement indigène et païenne a, cependant, été contestée sporadiquement, spécialement ces dernières années, par des affirmations que certaines des strophes trahissent des influences bibliques ou classiques, ou peuvent être mises en parallèle avec elles, et donc peuvent dériver de proverbes médiévaux issus des vernaculaires continentaux. Nore Hagman, par exemple, a rassemblé de nombreuses supposées similitudes avec l’Ecclésiaste pour argumenter que ce texte apocryphe pourrait avoir influencé le Hávamál. Mais les exemples apportés sont bien peu convaincants, étant seulement de caractère flou et général, et, la plupart du temps, ne parlent pas du tout de la même chose: “Meilleure est la vie d'un pauvre homme sous un abri de bois qu’une somptueuse vie dans la maison d'un autre. ” (Eccles. 29. 22) est tout à fait différent de “Sa propre maison, même très modeste, est en tout cas meilleure que de mendier”, qui est le fonds de Hávamál 36, mais c'est probablement le plus exact des parallèles de Hagman

 

(note 6). Une datation similaire est impliquée par le point de vue (von See 1) que les strophes 17, 20 et 25 dans le Sonatorrek (c. 960) font écho au Hávamál 72, 22 and 15 respectivement. … Magnus Olsen, Edda og Skaldekvad IV (Oslo 1962) 49, pensait que l’usage de orðsttír dans le Höfuðlausn d’Egill faisait écho à Hávamál 76.

 

De même, Régis Boyer a détecté des ressemblances frappantes avec les Proverbes et l’Ecclésiaste, d’autant plus significatives, dit-il, parce que de telles similarités manquent dans les autres livres de sagesse biblique, comme l’Ecclesiasticus [Ne me demandez pas la différence entre l’Ecclésiaste et l’Ecclesiasticus !] (Boyer 227 [Sa thèse de 1972 « Vie religieuse en Islande (1116-1264) »]; l’article de Hagman est absent de sa bibliographie par ailleurs complète). Mais ici aussi les ressemblances sont pas du tout étroites, comme quand Proverbes 27. 17 dit: “Le fer aiguise le fer; ainsi l'homme aiguise l’expression de son ami” est mis en parallèle avec la strophe 57. Parfois même, ils ne sont pas des parallèles du tout, comme dans les Proverbes 25. 21 “si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger; et s'il a soif, donne-lui de l'eau à boire” est associée aux strophes 3-4. Il est vrai que les Proverbes et le Hávamál I soulignent le lien entre la sottise et le bavardage, mais est-il besoin que ceci soit plus qu'une coïncidence ? Après tout, le livre des Proverbes contient plus de huit cents vers, pratiquement tous des remarques gnomiques basées sur l'observation et expérience de la vie dans une société matériellement simple; il serait sûrement stupéfiant si des ressemblances fortuites avec notre Hávamál ne se produisaient pas ici et là.

On a également été prétendu une possible dérivation occasionnelle des auteurs classiques. Roland Köhne a noté que le De Amicitia de Cicéron parle d'un homme “mélangeant tant son esprit avec celui d'un autre que cela semble les unifier complètement” (note 7) et s'est demandé si ceci pourrait être la source initiale de la strophe 44 avec son geði … blanda, et Rolf Pipping a proposé que la strophe 21 puisse venir de Sénèque, qui dans une de ses lettres trace un contraste semblable entre les bêtes, qui savent quand elles ont assez mangé, et les hommes, qui ne le savent pas, et dans une autre lettre emploie vraiment l'expression ‘stomachi sui non nosse mensuram’ comme critique de la gloutonnerie (sans, à cette occasion, faire contraste avec les habitudes des animaux); ceci correspond étroitement à kann ævagi síns um mál maga de notre poème.

La strophe 21 avait été assignée déjà à une origine biblique par Samuel Singer, qui s'est référé à Isaïe 1. 3 et Jérémie 8. 7, où des hommes et bêtes sont comparés, à l’avantage de ces dernières, cependant sans aucune connexion avec le fait de manger avec excès. Dans une section sur le savoir proverbial germanique ancien de son Sprichwörter des Mittelalters, Singer met en parallèles aux Écritures et au latin médiéval et aux sources vernaculaires, quinze strophes, ou des parties de strophes, à notre Hávamál I et leur suppose un raccordement génétique (cependant dans trois des quinze exemples, il pense que la culture nordique peut en être le géniteur plutôt que le destinataire) (note 8).

 

(note 7). Köhne 1, 129. La remarque de Cicéron, dans De Amicia 81, est quanto id magis in homine fit natura, qui et se ipse diligit et alterum anquirit, cuius animum ita cum suo misceat, ut efficiat paene unum ex duobus”.

 

(note 8). Certains des exemples de Singer sont donnés dans les Commentaires. Pour une récente approche selon des voies semblables voir Köhne 2, qui apporte un certain nombre de parallèles depuis le Haut Allemand Moyen qui, prétend-il, montrent l’influence sur le Hávamál des proverbes poétiques et de la sagesse populaire allemande médiévale.

 

[Plus loin, Evans ajoute au sujet de la strophe 81] :

L’emphase mise sur le peu de confiance à accorder aux choses de ce monde a été vue comme un thème chrétien (von See, ‘die Unsicherheit alles Irdischen’ [= Le manque de sureté de la chose terrestre]) … Mais l’instabilité ne devient un thème chrétien que lorsque on l’oppose à la sécurité et à la permanence du ciel …; C’est aller un peu loin de prétendre qu’un avis comme “Ne loue pas la bière avant de l’avoir bue” implémente la morale chrétienne du transitoire et de la non fiabilité de cette pauvre vie fugace! Cette strophe, en fait, contient une allusion païenne qui fait manifestement à référence à la crémation … Comme le poème gnomique, la scène se passe en Norvège: en plus de la crémation, remarquez le loup, le serpent, l’ours, le roi et le renne [tous inexistants en Islande].

 

[C’est ce que les anglais appellent un ‘bashing’, une raclée, infligée par Evans à ceux, dont Boyer est un représentant affiché, qui ont prétendu que le Hávamál fût inspiré par la chrétienté de près ou de loin. ]

 

 

***Hávamál 22***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain (qui est) en manque (de tout)

et qui a mauvaisement agi

rit toujours de tout;

il ne sait pas ‘percuter’ (comprendre)

qu’il lui est nécessaire de savoir que

il ne manque pas de souillure ou de taches ou de défauts.

 

Explication en prose

 

Celui ou celle qui manque de tout qui n’a pas su agir proprement se rit de tout. Il est incapable de comprendre qu’il lui est pourtant nécessaire de se rendre compte que ses propres défauts l’ont conduit à devenir ce qu’il est devenu.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

22.

Vesall maðr                                   Le ‘privé-de’

ok illa skapi                                   et mauvaisement il façonna

hlær at hvívetna;                            rit de ‘de quoi-toujours’:

hittki hann veit,                              n’accroche pas il sait,

er hann vita þyrfti                          est il de savoir nécessité

at hann er-a vamma vanr.             à lui n’est pas souillure manquant.

 

Traduction de Bellows

 

22. Un homme insignifiant | et pauvre d’esprit

(Boyer : Le misérable / Et malintentionné)

De toutes choses toujours se moque;

Car jamais il ne sait, | ce qu’il devrait savoir,

Qu’il n’est pas exempt de défauts.

 

Dronke, vers 1 et 2 : Un homme inintelligent / et qui a mauvais caractère (« ill-natured »)

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Il est frappant de voir qu’aucun des traducteurs ne rend, dans illa skapi = il façonne mal, l’idée que ce sont les agissements du ‘privé-de’ qu’Óðinn stigmatise. Ceci est plus important qu’il ne paraît car stigmatiser la ‘pauvreté d’esprit’, le ‘mauvais caractère’ ou les ‘mauvaises intentions’ transforme un jugement factuel de psychologie en des jugements moraux. De plus, Óðinn parle très souvent d’intelligence mais de façon exclusivement positive, pour louer ceux qui en sont bien pourvus. Il, ne critique jamais les ‘pauvres d’esprit’ qui, bien entendu, ne seront jamais des ‘connaissants’ (des magiciens) mais qui ont leur sagesse à eux que, visiblement, Óðinn respecte.

Le verbe hitta signifie ‘frapper’ (to hit en Anglais) ou ‘mordre’ mais au sens de ‘prendre conscience’ (cf. les deux expressions françaises: « cette idée m’a frappée » et « il n’a pas mordu aux maths»).

Le mot vamm signifie aussi ‘défaut’ mais je pense que le sens fort, aussi possible, de ‘souillure’ rend mieux l’idée du scalde.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La strophe 20 dit que l’avide est « affecté de chagrin mortel » sauf s’il « obtient conscience ». Ici, le vesall c’est celui qui manque de tout : richesse, relations humaines et conscience. Les strophes suivantes parlent encore de ceux qui « manquent de conscience, de bon sens ».

Cet humain ‘privé de’ qui tourne tout en mal prend aussi tout à la légère. Et il ne se rend pas compte de sa propre souillure. Ceci ne dit pas qu’il faut prendre tout au sérieux, mais qu’il ne faut pas se confier aveuglément à ceux qui prennent tout à la légère. Bien qu’ils soient plus sympathiques, leur attitude peut cacher de graves défauts.

 

Commentaires d’Evans

 

22

          1 Vesall a été attaqué pour deux raisons etc. [Il y a donc eu des discussions interminables sur l’existence même du mot vesall dans cette strophe. La base en est que, pour suivre les règles de la poésie scaldique le V de vesall devait être en allitération avec le A de maðr. D’autre part, les commentateurs trouvaient que ‘misérable’ n’avait pas de sens à cette place dans le poème … on se demande pourquoi. ]

            2 illa est un adverbe; Finnur Jónsson explique l'expression elliptique pour illa skapi farinn, pour laquelle cf. Haraðr saga ok Hólmverja ch. 24: mikill maðr ok sterkr ok illa skapi farinn, ójafnaðarmaðr um alla hluti

 

 

***Hávamál 23***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non-sage

veille durant la nuit entière

et il pense à n’importe quoi;

ainsi il est fatigué (et de mauvaise humeur)

au matin à lui (re)vient

toute (cette) même misère qui était (sienne).

 

Explication en prose

 

Il n’est pas sage de veiller tout au long de la nuit et de penser à toutes sortes de choses. Celui qui fait cela sera fatigué et de mauvaise humeur quand sa misère et sa déprime et son malheur reviendront identiques, au matin.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

23.

Ósviðr maðr                      Le non-sage humain

vakir um allar nætr            veille ‘autour’ toute la nuit

ok hyggr at hvívetna;         et il pense à [comme dans 22 hví-vetna; ] ‘de quoi-toujours’

þá er móðr                                    ainsi il est de mauvaise humeur

er at morgni kemr,             qui au matin vient

allt er víl sem var.              tout ce qui est (sa) misère [ou déprime, malheur] (la) même a été.

 

Traduction de Bellows

 

23. L'homme sans esprit (Boyer: le sot) | est éveillé toute la nuit,

Pensant à beaucoup de choses;

Usé par ses soucis il est | quand arrive le matin,

Et sa peine (Dronke : le travail) est restée ce qu'elle était.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif ó-sviðr signifie non-sage. Bellows le traduit par ‘witless’ (sans esprit)’, Boyer par ‘sot’, Dronke par ‘unitelligent’. Seul Orchard lui donne son sens propre, ‘unwise’ (non sage).

Dans la strophe 22 nous avons déjà rencontré le mot hvívetna = hví-vetna dans le sens ‘n’importe quoi’.

L'adjectif móðr signifie ‘de mauvaise humeur’ ou fatigué, cf. l’anglais ‘moody’.

Le nom víl signifie ‘misère, déprime, malheur’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Notez que le ‘non-sage’ n'est pas automatiquement ‘sans esprit’ ou un ‘sot’ comme semblent le prétendre Bellows et Boyer et Dronke. D’ailleurs, on ne voit pourquoi un imbécile dormirait plus mal qu'un autre. Sur ce sujet précis de se tracasser toute la nuit pour des problèmes insolubles, nombreux sont les non-sages! N’êtes-vous pas vous-mêmes ‘non-sages’ de ce point de vue là ? Tourner et retourner dans sa tête un problème pour n’avoir aucune solution au matin, et en prime faire des rêves qui vous montrent en position d’échec, cela ne vous arrive jamais ?

Dans cette strophe, comme nous nous identifions bien à ce manque de sagesse, nous avons tendance à en sourire. Or, dans les autres strophes, le comportement du non-sage est toujours très sévèrement condamné. Cela mérite quelques commentaires.

C'est notre civilisation qui nous conduit à banaliser ce comportement un peu hystérique qu'un vrai ‘sage’ nordique a su maîtriser. Dans la civilisation germanique du nord, il est clair que l'action (et la destinée) sont les idées maîtresses de ce qui définit un humain. Rappelez-vous que la Völuspá décrit les formes encore sans vie de Ask et Embla comme étant lítt megandi et ørlöglausa, c'est-à-dire ‘peu ayant-force-d’agir’ et ‘sans-destinée’. Ainsi, celui qui n'a pas de force pour agir n'est pas encore vraiment un être humain. Comme, pendant la nuit, nous sommes censés prendre du repos pour pouvoir agir le lendemain, la sagesse la plus élémentaire consiste à se reposer la nuit sans perdre ses forces à se tracasser pour rien. Notez bien que le texte dit que c'est pensant « à n'importe quoi » qu'on est un non-sage, pas en analysant ses problèmes à tête reposée dans le calme de la nuit! Cette analyse peut nous mener à agir mieux le lendemain, et cela est sage. Donc c’est l'obsession qui est une mauvaise chose si elle empêche le repos indispensable pour se reconstruire : Óðinn ne condamne pas toute forme de réflexion durant la nuit, mais seulement le ressassement inutile qui nous laisse épuisés le lendemain.

 

Du point de vue prosaïque, cette strophe signifie aussi que le sage est capable d'un bon sommeil empli de rêves qui lui apporte repos et bonne humeur. Ce sommeil calme est à la fois un but et un test pour tous les non-sages que nous sommes devenus dans notre civilisation d’agités perpétuels.

Du point de vue mystique cette strophe signifie que le sorcier agit pendant la nuit et profite du calme ambiant et de son propre calme pour, sagement, mener à bien ses projets de soins médicaux ou d’influence sur l’esprit de ses opposants.

 

 

***Hávamál 24***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L'humain non-sage

croit que tous ceux qui avec lui sont

riants (sont aussi) des amis.

Il ne trouve pas à ‘percuter’ (comprendre)

leur pensée (et qu'ils) parlent mal de lui

quand il est assis avec des sages.

 

Explication en prose

 

Le non-sage croit que ceux qui rient avec lui sont ses amis. Il n'arrive pas à comprendre l’idée que les sages parlent mal de lui quand il est assis parmi eux.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Ósnotr maðr                                  Le non-sage humain

hyggr sér alla vera                        croit ‘à soi’ tous être

viðhlæjendr vini.                            avec-riant pour un ami.

Hittki hann fiðr,                             n’accroche pas il trouve

þótt þeir um hann fár lesi,             la pensée [(accusatif)] à eux de lui le mal [(nominatif)]                                                       (qu’ils) parlent [(subjonctif)]

ef hann með snotrum sitr.              si il avec des sages est assis.

 

Traduction de Bellows

24. Le sot, |. pour mais, tous ceux

qui rient avec lui tiendra;

Quand il est parmi les sages | il ne bronche pas

Bien qu’ils parlent de lui avec haine.

[Boyer : on ne parle guère en sa faveur, Dronke : qu’ils le réduisent en pièces]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Encore une fois, le texte emploie le mot ósnotr pour désigner les ‘non-sages’. Les efforts désespérés des traducteurs pour éviter de répéter le même mot trahissent le texte dans la mesure où le lecteur peut croire que toutes ces strophes se rapportent à des défauts différents.

Remarquez bien l’opposition entre le ‘non-sage’ ósnotr et les sages (nostrum, datif pluriel).

Pour le sens du verbe hitta rapportez-vous à la strophe 22.

Comme le signale le commentaire d'Evans, le mot fár est utilisé principalement dans des textes religieux dans le sens de ‘le mal’. Voyez 25 pour une explication des relations entre , fár et leurs diverses occurrences.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens des deux demi-strophes est tout à fait évident. C'est leur conjonction qui n'est pas claire du tout. L'opposition entre le non sage du premier vers les sages du dernier montre bien que le poète voulait souligner la cohérence de cette strophe entière. Il me sera plus simple d'expliquer la cohérence de cette strophe après avoir lu la suivante. Nous verrons qu'il faut faire appel à la notion indo-européenne du mot ‘ami’ pour comprendre l'enseignement qu’Óðinn a voulu nous transmettre.

Nous verrons un peu plus tard que les strophes 30, 31 et 32 traitent aussi du comportement face à la plaisanterie. Il est très facile de s'intégrer à une foule d'inconnus et de commencer à rire et blaguer; il est cependant presque impossible au "non-savant" de se rendre compte du moment où ces moqueries dépassent les bornes.

 

Commentaires d’Evans

 

24

            5 fár ‘mauvaise action, malice’; lesa fár um e-n signifie évidemment ‘parler mal de quelqu'un, émettre des calomnies malveillantes au sujet de quelqu'un’, cf. Stock. Homil. 52: þat kann enn verda, at maðr vemk á þat, at lesa of aðhra ok hafa uppi löstu manna, et notez umlestr ‘calomnie’, umlassamr ‘calomnieux’, umlesandi, umlesmadr, umlestrarmaðr ‘calomniateur’; il est intéressant que ces mots soient trouvés seulement dans des textes religieux. Ces sentiments et ceux de la strophe 25 peuvent être mis en parallèle avec un certain nombre de proverbes continentaux (cependant aucun d'eux ne restreint leur application à l'homme ‘non-sage’) …; faute d'un modèle biblique ou classique, … leur origine ne pourrait être arabe (apporté par l'intermédiaire des raids Viking en Espagne).

 

 

***Hávamál 25***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

(les 3 premiers vers sont exactement les mêmes que ceux de 24)

L'humain non sage

croit que tous ceux qui avec lui sont

riants (sont aussi) des amis.

Il (l'humain non sage) se rend compte que,

quand il vient au thing,

peu nombreux (sont) ses porte-paroles.

 

Explication en prose

 

Le non sage croit que ceux qui rient avec lui sont ses amis (comme dans 24). Mais, quand il se rend à l’assemblée du thing, il se rend compte qu’il ne trouve que peu de support.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

25.

Ósnotr maðr                                  (voir 24)

hyggr sér alla vera

viðhlæjendr vini;

þá þat finnr                                    alors que il trouve que

er at þingi kemr,                            quand au thing il vient

at hann á formælendr fáa.             à lui comme porte-parole peu nombreux.

 

Traduction de Bellows

 

Le sot, | pour amis, tous ceux

Qui rient avec lui, tiendra;

Mais la vérité, quand il arrive | au conseil, il apprend,

Que peu nombreux parleront en sa faveur.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Vous voyez que nous traduison le dernier mot de la strophe, fáa, par ‘peu nombreux’ et vous verrez qu’il sera traduit autrement dans 33. Voici quelques explications.

Il existe en Vieux Norrois de nombreuses façons de jouer avec le radical fá-.

Le verbe est très irrégulier si bien qu’on ne le rencontre sous cette forme qu’à l’indicatif, au subjonctif et à l’impératif. Il signifie ‘trouver, obtenir’. Il existe une autre forme, une contraction du verbe fága qui signifie ‘peindre, tracer’. Par exemple, fá rúnar, signifie ‘tracer les runes’ plutôt que ‘obtenir des runes’, bien que les deux soient tout à fait compatibles.

Le préfixe fá-* est utilisé très souvent pour signifier ‘peu-de’, par exemple fá-vitr signifie ‘peu sage’.

Le substantif fár, rencontré dans la strophe précédente, signifie ‘mal, mauvaiseté, menace, fléau, épidémie’. C’est un mot neutre régulier dont la déclinaison ne peut pas donner fáa.

L’adjectif fár, ‘peu de’, est aussi irrégulier. Mais nous ne rencontrons ici que deux formes régulières : un accusatif masculin pluriel en fáa et, dans s. 33, fáu, un datif neutre singulier.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens superficiel des strophes 24 et 25 est assez clair : le non-sage se laisse impressionner par les manifestations superficielles d’amitié et il ne se rend pas compte que les sages disent du mal de lui et que personne ne les soutient dans les décisions collectives.

 

Il est un peu bizarre que le poème signale deux fois, dans des termes (sans doute volontairement) identiques, deux fois le fait évident que le non-sage se laisse berner par l’amitié superficielle. Les trois derniers vers de la strophe 25 soulignent que le problème du non-sage est qu’il croit disposer de nombreux soutiens qui vont lui manquer lors du ‘Thing’, c'est-à-dire au moment où il en aura vraiment besoin.

 

Cette attitude, à mon avis, est liée à un comportement typiquement indo-européen (et sans doute plus largement païen) qui a été bien mis en évidence par Dumézil, celui d’une vie sociale et religieuse fondée sur la notion de contrat. Voyez mes arguments dans le « Commentaire sur les contrats » donné à la suite de cette strophe.

 

Commentaires d’Evans

25

            5 er at þingi kømr - la plupart des rédacteurs comprennent hann comme le sujet implicite, mais le verbe peut être impersonnel, comme dans er at morni kømr

 

 

***Hávamál 26***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non-sage

pense qu’il connait tout

s’il a un précaire abri, (son) chez soi.

Il ne sait pas ‘percuter’ (comprendre)

comment parler

si les gens le mettent à l’épreuve.

 

Explication en prose

 

Le non-sage se prend pour un savant dès qu’il possède un quelconque semblant d’abri. Il est cependant incapable de comprendre ce qu’il faut répondre quand les gens le mettent à l’épreuve.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

26.

Ósnotr maðr                      Le non-sage humain

þykkisk allt vita,                 se pense tout savoir

ef hann á sér í vá veru;      si il à soi dans un précaire abri;

hittki hann veit,                  non-percute [comme dans 22 et 24] il sait

hvat hann skal við kveða,  quoi il va avec dire

ef hans freista firar.           si lui tenter [ou mettre à l’épreuve] les gens [nom. plur. = sujet de freista].

 

Traduction de Bellows

 

26. Un ignorant | pense qu’il connait tout,

Quand il est assis seul dans un coin;

Mais jamais quelle réponse | il ne sait faire,

Quand d’autres arrivent avec des questions.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les commentaires d’Evans montrent bien que veru (datif de vera = abri) et ont créé un sacré débat.

Pour vera Evans dit qu’il faut traduire aussi par ‘abri’ dans la strophe 10, ce que je n’ai pas fait, voyez les commentaires de la strophe 10. Ici, par contre, c’est le sens ‘être’ de vera qui est impossible. En plus, í veru signifie sans problème ‘dans un abri’ ce qui colle parfaitement avec le contexte. Alors, que faire de vá ? Vous voyez par Evans que les experts ont inventé pour l’occasion un sens : ‘coin’ (qui devrait être alors au nominatif, on se demande comment dans cette phrase !). Moi, je remarque que le mot vá-brestr (m. à m. malheur-accident) signifie un ‘bruit accidentel bizarre’ en associant deux mots annonçant un malheur. Je ne vois pas pourquoi le scalde n’aurait pas eu le génie (c’est le travail des poètes, non ? ) de créer un mot nouveau en associant le malheur à l’abri (au fait, ne pourrait-on pas dire « un abri de malheur » pour dire un abri minable qui n’abrite que très mal ? (tout comme en Anglais : a wretched shelter). En plus, il existe une variation canonique de comme préfixe du même sens que var-. Ce préfixe ajoute le sens de « à peine de », « peu de ». Cette hypothèse signifie encore que l’abri est ‘à peine un abri’. La suggestion d’Evans de créer un sens nouveau de ‘coin’ pour me paraît superflue.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe et la suivante appartiennent à un groupe de strophes qui soulignent que la sagesse ou l’humanité des individus ne se révèlent que lorsqu’ils sont en contact avec d’autres humains.

Cette strophe souligne la présomption du non sage dès qu’il possède un petit quelque chose. La strophe 17 sous-entendait que le ‘lourdaud’ qui a bu parle trop et révèle ainsi son esprit. Nous allons voir que la strophe 27 va dire sans détour que, pour le non sage, le mieux est de se taire. Enfin, ce type d’idée va culminer dans la strophe 57 où l’échange de parole entre humains est présenté comme un caractère essentiel d’appartenance à l’humanité.

Cette strophe me semble purement dédiée aux relations sociales prosaïques. Ceux qui s’expriment sans cesse pour dire des sottises sont évidemment vite lassants et se mettent donc en situation de faiblesse. Au moins en présence de non-amis, il est nécessaire de rester sur ses gardes et ne pas exposer ses faiblesses par des paroles inconsidérées, comme on peut le faire par plaisanterie parfois : en fin de compte, ces façons de se laisser aller sont ‘non sages’.

Pour une fois, je vais vous faire une confidence personnelle : je suis nettement non sage en ce sens, et je peux dire par expérience que l’avis d’Óðinn ne me paraît pas très drôle, mais hélas tout à fait pertinent ! Je suis simplement incapable de le suivre et je continue encore à payer pour mes (mauvaises) plaisanteries. Cela signifie certainement que je n’ai pas encore atteint le statut de ‘sage’ c’est-à-dire, dans le contexte du Hávamál, de magicien empli de pouvoirs … ce qui est bien vrai.

 

Commentaires d’Evans

 

26

              3 vera ‘refuge, abri’, comme dans 10 ci-dessus. peut venir du mot commun ‘malheur, calamité’ (comme discuté récemment par von See 3, 23). Mais Sigsk. 29 a : at kváðu við kálkar í vá, où le sens ‘malheur’ est clairement impossible, et de ceci les lettrés ont déduit l'existence d'un nom de cette forme et de signification ‘coin, recoin’ l'un ou l'autre vus comme simple corruption textuelle de vrá (Bugge 1,394, qui pense le mot a pu avoir dérouter les scribes du fait de la perte d’un ‘v’ devant un ‘r’ en norrois occidental) ou alternativement comme une forme dialectale (Cleasby-Vigfusson 673 postule une rare modification du son vr → v-, prétendument exemplifiée dans veita ‘creuser’, veina ‘hennir’, supposés venir de *vreita, *vreina, mais ces étymologies sont plus que douteuses) ou, troisièmement et très probablement, comme mot distinct étymologiquement apparenté au OE wōh ‘tordu, torsion’ (ainsi de Vries 5, 637 et Fritzner 2, iii 835-6, qui apporte à l'appui des noms norvégiens de lieux). Le rendu par ‘coin’ a un sens meilleur ici que ‘malheur’ et devrait être adopté.

 

 

***Hávamál 27***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

L’humain non sage

qui se rend auprès d’autres (humains)

pour lui, le meilleur est de se taire.

Aucun ne peut se rendre compte

qu’il n’est capable de rien

à moins qu’il ne s’exprime beaucoup.

 

Cet homme ne sait pas,

lui qui ne sait rien,

(ou qu’il ne sait rien)

bien qu’il parle beaucoup.

 

Explication en prose

 

Quand il entre en contact avec ses semblables, le non-sage a intérêt à se taire. Personne ne se rend compte de son incapacité à moins qu’il ne le fasse savoir lui-même par ses déclarations.

Trois dernières lignes,

     compréhension habituelle : Celui qui ne sait rien ne sait même pas qu’il parle trop.

     autre compréhension possible [que je préfère]: Même s’il s’exprime beaucoup, il ne sait même pas qu’il ne sait rien.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

27.

Ósnotr maðr                      Le non-sage humain

er með aldir kemr,             qui avec les autres vient

þat er bazt, at hann þegi;   c’est meilleur, pour lui se taire;

engi þat veit,                      aucun qui sache

at hann ekki kann,             à lui non peut

nema hann mæli til margt; sauf il (qu’il) parle (à) beaucoup;

 

veit-a maðr                        ne-sache l’humain

hinn er vettki veit,              celui qui rien sache

þótt hann mæli til margt.   bien que il parle (à) beaucoup

 

Traduction de Bellows

 

27. Un homme sans esprit, | quand il rencontre d’autres humains,

Fait mieux de s’en tenir au silence;

Car nul ne trouvera | qu’il ne sait rien,

S’il n’ouvre pas trop souvent la bouche.

(Mais un homme ne sait pas, | s’il ne sait rien,

Quand il a trop ouvert sa bouche. )

 

Plusieurs traductions des six derniers vers

 

Orchard et Dronke : « Personne ne sait / qu’il n’a pas de connaissances, / sauf s’il parle trop. // Mais celui ne sait rien / ne sait pas / même qu’il parle trop. »

Boyer :          « Nul ne sait / Qu'il n'est capable de rien, / A moins qu'il parle trop; // On ne sait pas / Qu'il ne sait rien / S'il s'abstient de trop parler. »

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe mæla signifie ‘parler, stipuler’ et peut donc désigner une forme d’emphase dans la parole. Son usage pour prononcer des paroles magiques est rare dans les textes anciens.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous pouvez constater que les traductions des vers 4-5-6 sont à peu près équivalentes chez tous les traducteurs : c’est ne parlant trop que l’ignorant révèle son ignorance. C’est donc toujours l’idée que le non sage ferait mieux de se taire. Il ne faut pas confondre cela avec une apologie du silence. Simplement, celui qui n’a de contrats avec personne (pas d’amis) doit écouter ce que disent les ‘sages’ plutôt que de s’exprimer à tort et à travers. Mon interprétation de la strophe utilise encore le lien entre un contrat, la sagesse et l’amitié. Ce lien a été développé dans http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm et permet de comprendre pourquoi celui qui manque d’amis a intérêt à se taire et écouter les ‘sages’ afin de pouvoir rejoindre un groupe de vinir qui vont le soutenir.

La version de Boyer des trois derniers vers diffère des versions américaines. Boyer paraphrase les vers 4-5-6 alors que les traductions anglaises apportent l’information supplémentaire que l’ignorant lui-même ignore qu’il parle trop. Cette information, qu’on retrouve dans la traduction littérale, montre que les trois derniers vers sont là pour ‘enfoncer le clou’: cet ignorant-là ne sait vraiment rien, même pas qu’il ne sait rien.

Ceci m’amène à formuler trois remarques.

Premièrement, le fait que 27 contienne ou non trois vers redondants est important car j’ai remarqué que chaque fois que le Hávamál semble incohérent ou, comme ici, simplement redondant, ceci cache un clin d’œil en direction des aspects magiques de la vie. Nous sommes tous d’accord sur le fait que 27 semble être d’une grande banalité et, sans ces trois derniers vers, son aspect magique serait indétectable.

Deuxièmement, si on choisit de comprendre ces trois derniers vers comme je le suggère, par « Même s’il s’exprime beaucoup, il ne sait même pas qu’il ne sait rien », alors le lien avec l’introspection devient évident. Dans ce cas, 27 est lié à 18 qui déclare que les magiciens ont une ‘forme d’esprit’ telle qu’ils/elles sont vitandi er vits, leur esprit est conscient de lui-même. Sans ce commentaire, il serait impossible de comprendre l’allusion faite à 18, c’est-à-dire à l’introspection.

Troisièmement, rappelons-nous donc que mæla peut éventuellement signifier « prononcer des paroles magiques ». Ainsi, cette strophe fait irrésistiblement penser au célèbre poème d’Egill Skalagrímsson où il critique ceux qui écrivent des runes sans bien les connaître, donné à la fin du ch. 73 de Egils saga. La première moitié de ce poème est : « Skalat maðr rúnar rísta, / nema ráða vel kunni, / þat verðr mörgum manni, / es of myrkvan staf villisk;  », « L’homme ne gravera pas de runes / à moins qu’il ne les maîtrise bien / il arrive que de nombreuses personnes / par les lettres ténébreuses soient égarées;  » Nous savons tous que la personne rendue malade par ces runes est une jeune fille que l’apprenti magicien désirait séduire et cependant, notez bien qu’Egill dit que c’est celui qui ne peut maîtriser (ráða) ses paroles qui s’égare. N’est-ce pas ce que dit exactement la strophe 27 malgré son apparente banalité ?

La strophe 27 décrit un « homme sans esprit » et prépare le terrain pour la 28 qui décrit un homme « qui se croit instruit » en introduisant une nouvelle fonction de l’esprit humain capable d’engendrer un nombre infini d’idées et d’actions.

 

Commentaires d’Evans

 

27

maðr est une insertion nécessaire dans 1. Sur l’origine biblique supposée de la description de l’idiotie par loquacité voir le p. 15. [donnée avec les commentaires de la strophe 21]

de Boor 373 propose plausiblement que les lignes 4-6 et 7-9 soient des variantes interchangeables d’une même tradition.

 

 

***Hávamál 28***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il se pense (être) bien instruit

celui qui peut questionner

et dire, les deux à la fois;

rien du tout (ou ‘manque d’esprit’) cacher

(ne) peuvent les fils des hommes

parce que (cela) va parmi les humains.

 

Explication en prose

 

Celui qui peut (= qui a le pouvoir de) à la fois questionner et dire (ici : répondre) se croit très savant, mais (la vérité) se propage parmi les humains (car celui qui a ce pouvoir) ne peut rien cacher aux ‘enfants des humains’.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

28.

Fróðr sá þykkisk,               Bien instruit ainsi se pense

er fregna kann                   qui questionner peut

ok segja it sama,                et dire ce ensemble;

eyvitu leyna                        rien [ou manque d’esprit] cacher

megu ýta synir,                  ils peuvent des hommes les fils

því er gengr um guma.      parce que va parmi les humains.

 

Traduction de Bellows

 

28. Sage semble-t-il | celui qui peut bien questionner,

Et aussi répondre correctement;

Rien n’est caché | de ce que les hommes peuvent dire

Parmi les fils des hommes.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe segja signifie en principe seulement ‘dire, déclarer, raconter’, il n’implique jamais un interlocuteur qui vient de poser une question. Évidement, dans le contexte d’un dialogue on peut le traduire par ‘répondre’. Ici, nous avons implicitement un dialogue (ou un monologue du pseudo sage) et le sens ‘répondre’ est possible et sonne mieux en français. À la strophe 63 nous rencontrons un cas où il faut absolument conserver ‘dire’.

 

Le mot eyvit est ici au datif parce que la chose cachée (leyna = cacher), c’est-à-dire le complément du verbe leyna, est vue comme un complément d’objet indirect en Vieux Norrois. Ce mot signifie effectivement ‘rien’, mais son sens premier, ey-vit, est ‘non-esprit’. Dans le contexte de cette strophe, il me semble que le sens premier est le plus approprié. La strophe 28 parle d’un individu qui se croit fróðr, instruit, et qui en réalité se révèle être ey-vit, sans esprit.

 

Commentaire sur le sens général de la strophe

 

Comme vous le verrez dans le commentaire d’Evans, ‘on’ pense que les deux moitiés de la strophe n’ont pas grand-chose à voir ensemble. De plus, il signale la similarité entre 28 et 63 qui toutes deux parlent d’une personne qui peut « fragna ok segja (demander et dire) ». En fait, les sens de ces deux ½ strophes sont quasiment opposés. Les trois premiers vers de la strophe 28 sont évidemment ironiques par le fait que la personne décrite « se croit sage » et fait sama, ensemble, les questions et les réponses. On comprend tout à fait pourquoi elle n’arrive à cacher le vide de sa pensée, décrit dans les trois dernières strophes. La strophe est donc parfaitement cohérente dans son ensemble, contrairement à ce que prétend Evans. La strophe 63, dont nous verrons qu’elle est tout aussi cohérente, décrit le phénomène inverse : un vrai sage sait demander (à ses maîtres) et répondre (à ses élèves) mais il ne se désigne pas lui-même comme un sage, il (« vill heitinn horskr ») veut être appelé sage (par les autres).

Mais il me semble clair que la strophe 28 entière signifie : « Celui qui a le pouvoir de faire les questions et les réponses peut se croire très intelligent, il ne peut rien cacher (en particulier son manque d’esprit) car tout se répand parmi les humains. »

Je vois là une attaque contre les puissants qui non seulement veulent nous forcer à faire des choses, mais aussi veulent nous faire croire qu’ils ont de bonnes raisons pour le faire. Il est amusant de constater qu’Óðinn critique ainsi ceux qui ont le pouvoir de forcer les autres à les écouter (maintenant : les hommes politiques et les médias) et qui se gonflent de leur importance. Il leur dit : votre petitesse n’échappe à personne.

 

Premier commentaire sur fregna ok segja sama (le 2ème est en s. 63)

 

Les deux strophes 28 et 63 utilisent toutes deux l’expression regna ok segja qui signifie ‘questionner et dire’ mais la présente strophe y rajoute sama, ce qui lui donne le sens de« faire à la fois les questions et les réponses ». Nous allons donc comprendre que les trois premiers vers de 28 sont ironiques (ceux qui font à la fois les questions et les réponses sont ridicules). Inversement, les trois premiers vers de 63 sont laudatifs, le sujet est capable de demander (peut-être à l’un) et d’exprimer un avis (peut-être à l’autre) afin que chacun élargisse ses connaissances.

Dans ces deux strophes, les 3 derniers vers décrivent la position sociale du sujet de chaque strophe. Dans 28, il est ridiculisé comme il se doit et, dans 63, il est présenté occupant une position importante mais dangereuse.

 

Commentaires d’Evans

28

            6 gengr um - soit ‘(il) arrive’, comme dans 94, soit ‘est dit au sujet de’, voir Fritmer 2, ganga um 4 et ganga 19. Quelle que soit la position adoptée, le lien entre les deux moitiés de la strophe est obscur; les ‘explications’ de Heusler 2, 112 et von See 3, 24 sont assez obscures elles-mêmes. Il peut bien être que, comme de nombreux rédacteurs l’ont pensé, les deux moitiés, au départ, n'aient pas été ensemble, bien qu'il soit curieux que, comme von See le précise, ceci semble être la même combinaison d’idées qui se produit aussi dans 63 (dont les deux moitiés Heusler 2, 117, de façon intéressante, pensait séparer).

 

 

***Hávamál 29***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il s’exprime suffisamment

celui qui n’est jamais silencieux

avec des lettres écrites (ou des runes gravées ou des bâtons) d’absurdité;

Une langue rapide à parler

sans retenue

souvent ne se fait pas de bien (quand elle) chante (ou hurle ou incante ou croasse).

 

Explication en prose

 

Celui qui ne sait pas garder le silence s’exprime suffisamment (= toujours trop) par des écrits ou des runes qui sont mal placées (ou absurdes).

Une langue qui ne sait se retenir de parler souvent se fait du tort à elle-même quand elle chante, hurle, incante (ou croasse – qui n’a guère de sens ici).

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

29.

Ærna mælir,                      Suffisamment il s’exprime

sá er æva þegir,                 celui qui jamais n’est silencieux

staðlausu stafi;                    d’absurdité (avec) bâton ou lettres écrites [souvent utilisé pour parler des runes car elles sont écrites sur des ‘bâtons’]

hraðmælt tunga,               rapide à parler langue

nema haldendur eigi,         prend tenant non [ne se (re)tenant pas]

oft sér ógótt of gelr.           souvent soi non-bien de (elle) hurle [ou chante ou croasse ou incante].

 

 

Traduction de Bellows

 

29. Souvent il parle | qui ne reste jamais tranquille

Avec des mots qui ne gagnent aucune confiance;

La langue babillarde, | si elle ne trouve de contrainte,

Souvent pour elle-même chante le mal.

 

Orchard traduit le 3ème vers (staðlausu stafi) par « paroles sans aucun sens », Dronke par « affirmations non fondées » et Boyer par un seul mot placé en tête de strophe : « Stupidités ». Je le comprends comme ‘incantations runiques mal placées’ qui n’est pas si loin que cela de leur interprétation, c’est seulement plus précis.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot staðlausa = stað-lausa = ‘place-sans’, prend en général le sens de ‘absurdité’ et le vers 3, staðlausu stafi, est systématiquement compris comme ‘discours absurde’.

Pour le mot stafr et son oubli dans les traductions classiques, relisez la strophe 8. Voici ce qu'il faut ajouter, ou redire, sur le mot stafr dans cette strophe. Il est ici au datif singulier, stafi, et il a une grand quantité de sens, ‘bâton, piquet’, lettres écrites ou gravées’ (pour parler des runes), ‘savoir, sagesse’, ‘lettres’ (de l’alphabet latin). Cependant, comme vous le voyez, aucun n’est celui de ‘mots’ ou ‘discours’ (comme dans Bellows et l’acception classique) et mérite d’être traduit (Boyer ne le traduit pas). Ainsi, ‘paroles absurdes’ n’est pas impossible dans le langage courant mais dans le langage d’Óðinn il faut plutôt comprendre ‘runes absurdes, hors de propos’. La saga d’Egill nous donne un exemple de telles runes gravées par un amoureux ignorant qui réussit seulement à rendre malade la jeune fille qu’il convoite. Voyez les commentaires détaillés de la strophe 27.

Le verbe gjalla fait normalement gellr à la 3ème personne du singulier de l’indicatif présent, si bien qu’on ne peut pas le confondre avec le gelr de gala. Il signifie ‘hurler, résonner (comme le marteau du forgeron)’.

Le verbe gala fait régulièrement gelr à la 3ème personne du singulier de l’indicatif présent et signifie ‘croasser’ mais aussi, métaphoriquement, ‘chanter’ et aussi ‘chanter un sort, prononcer une incantation’ (C-V. ). Le Lexicon Poëticum (abrégé en Lex. Poet. dans la suite) donne plus de détails que C-V. En plus des usages magiques très nombreux qu’il fournit, il donne les sens : « canare (chanter, croasser, retentir), garire (gazouiller, jaser), ululare (hurler comme un loup), clangere (crier comme un oiseau, sonner comme une trompette) ». Enfin, de Vries donne : « singen (chanter), schreien (crier); zauberformeln hersagen (exprimer des formules sorcières) ». Pour l’étymologie de gala, il renvoie à gjalla et galdr dans le sens de ‘chant magique’. Il souligne que le sens étymologique propre du groupe de mots associé à gjalla n’est pas ‘faire du bruit, crier’, mais plutôt lié à celui de ‘chant religieux’ et, encore plus anciennement à celui de ‘lumière, éclat (de lumière)’. Il est donc clair que le sens de ‘hurler’ que je propose d’utiliser aussi est possible malgré la présentation de C-V. En fait, je tiens à rajouter le sens de ‘crier’ car une incantation magique peut être soit ‘marmonnée, chantonnée’ soit ‘hurlée’ et gala peut tout à fait inclure ces deux attitudes. Nous verrons un exemple, strophe 156, où Óðinn déclare « ek gel und randir (je ‘gala’ sous les boucliers) » où le contexte impose le sens de ‘hurler’ à gala, ce qui m’a incité à ajouter ce sens pour décrire la façon de prononcer les incantations en magie scandinave. Ceci s’accorde avec le sens de ‘crier’ donné par Lex. Poet. et de Vries.

Nous rencontrerons souvent ce verbe dans la suite et je rappellerai alors rapidement son sens, tout en référant à la présente strophe pour des détails.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens préféré des traducteurs, qui ne veulent pas voir ici un enseignement de la magie du galdr, conduit à voir dans cette strophe une troisième répétition de 27 et des autres strophes qui recommandent le silence. C’est un cas typique où une traduction qui fuit tout ce qui est magique donne l’impression que le Hávamál se répète souvent.

 

D’autre part, si on donne aux mots leur sens habituel normal, on obtient une absurdité dans les trois premiers vers : « Celui qui ne sait pas garder le silence s’exprime suffisamment par des lettres écrites».

Tout ceci nous montre bien que l’intention du poète était de nous fournir les signaux nous permettant de comprendre qu’il y a un sens caché dans cette strophe.

Les trois premiers vers critiquent celui qui « s’exprime » trop souvent en utilisant les runes. Le conseil associé est que les runes sont magiques mais leur utilisation doit rester discrète et réfléchie ce qui exclut leur usage ostentatoire.

Les trois derniers vers sont clairement dédiés au galdr (ce qu’on fait quand on hurle/chante des incantations : gala). C’est le même conseil, la « langue » qui ne sait pas utiliser parcimonieusement son pouvoir pour invoquer les esprits se détruit elle-même. Ces conseils annoncent les vers 4 et 5 de la strophe 145 : « betra er ósent / en sé ofsóit : meilleur est qu’il/elle n’envoie pas plutôt qu’il/elle utilise (ou anéantit) trop » qui, eux, parlent explicitement de magie. Ces deux strophes disent toutes deux qu’il ne faut pas surutiliser les pouvoirs magiques.

 

Commentaires d’Evans

 

29

3 staðlausu définit en général le génitif singulier du nom staðlausadéraison, absurdité’, bien qu’on ne puisse exclure la faible possibilité d’un accusatif pluriel d’un adjectif staðlauss. Le nom ne se rencontre pas ailleurs (bien que staðleysi soit rencontré); staðlauss est rencontré une fois, traduisant le Latin paviduseffrayant’. Stafimots’, cf. sagði sunna stafi Sigrdr. 14.

5 haldendr peut être soit un nominatif soit un accusatif de eigi.

 

 

***Hávamál 30-31-32***

 

J’ai réuni ces trois strophes parce que les commentateurs ont mélangé, à mon avis à tort, les idées qu'elles évoquent. Je vais au contraire souligner qu’elles touchent à des sujets distincts.

(ajouter concours de disputes/insultes et Lokasenna)

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

30.

D'un clin d'œil

un humain n'agira pas vis à vis d'un autre

même s'il visite un ami.

Celui qui se croit bien instruit,

si on ne lui demande rien,

on le laisse traîner, la peau-sèche.

31.

Il se croit très savant

celui qui prend la fuite

(quand) l’invité est moqué (par un autre) invité;

il ne sait pas vraiment,

celui qui sourit (ironiquement) pendant le repas

alors qu’il raconte des bêtises avec des monstres.

32.

Nombreux sont ceux qui

sont plaisants l’un à l’autre, entre eux,

mais qui se secouent (l’un l’autre) pendant le repas;

la dispute entre les gens,

elle sera (existera) toujours,

(car/quand) l’invité joue des tours à l’invité.

 

Explication en prose

 

30.

Trois premiers vers: Même si on est avec une ‘personne connue’ (= un ami), il ne faut pas agir vis-à-vis d’un ‘autre’ (= d’une tierce personne) ‘en un clin d'œil’ (= trop rapidement), ou bien ‘de façon complice’, ou bien ‘avec moquerie’.

Trois derniers vers: Celui qui se croit très instruit (= celui qui se croit ou se sait très habile), on ne lui demande rien et on le laisse dans son coin (= ‘traîner la peau-sèche', = en Français familier : « on ne le fait pas suer ») quand on ne lui demande rien.

31.

Trois premiers vers: Celui qui prend la fuite (= s’en va) quand les invités se moquent les uns des autres, se pense (ou se sait) très instruit (=se croit très habile)

Trois derniers vers: Celui qui fait de grands sourires (= celui qui participe aux échanges de moqueries) ne sait pas vraiment (ce qu’il fait) alors qu’il papote avec de mauvaises personnes.

32.

Trois premiers vers: Nombreux sont ceux qui se comportent entre eux de façon agréable mais qui se houspillent (ou se poussent (à bout)) durant le repas quand (ou car) d'autres personnes sont présentes.

Trois derniers vers: Il y aura toujours des disputes entre les gens (quand) un des invités ‘joue des tours’ (houspille) un autre invité. [Note : le texte juxtapose directement les vers 5 et 6, sans conjonction. Certains traducteurs (Bellows) pensent que ‘quand’ est implicite : c’est seulement quand il arrive que les invités se jouent des tours qu’il y a des disputes. D’autres (Dronke, Orchard, Boyer), plus pessimistes, y voient un ‘car’ : il y a disputes car il est dans la nature humaine de se jouer des tours. J’insiste sur le fait que le texte autorise les deux interprétations. ]

 

Deux remarques générales sur les trois strophes

 

Vous voyez que ces strophes traitent toutes trois de comportements assez proches les uns des autres. Mais elles abordent trois points différents.

La strophe 30 décrit deux amis (rappelez-vous qu'ils sont ‘donc’ deux alliés liés par contrat) qui pourraient joindre leur forces pour nuire à une tierce personne qui est seulement connue d'eux. Eh bien non, il ne faut pas le faire, il faut le laisser tranquille.

La strophe 31 décrit le comportement à avoir quand un invité se moque d'un autre. Il est bon de s'en aller. Celui qui reste est un ‘non-instruit’ qui ne se doute pas qu'il peut s'adresser à des ennemis.

La strophe 32 parle de personnes qui sont en bonnes relations mais qui ne sont pas alliées. Le ton peut monter quand elles sont en présence d'autres personnes (au cours du repas) qui se disputent entre elles.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

30.

At augabragði                               D’un clin d’œil

skal-a maðr annan hafa,               ne va pas l’humain envers l’autre agir,

þótt til kynnis komi;                       bien qu’il vers une personne connue vienne;

margr þá fróðr þykkisk,                 beaucoup qui instruit se pense,

ef hann freginn er-at                      si il demandé n’est pas

ok nái hann þurrfjallr þruma.       et est autorisé il peau-sèche à traîner.

 

31.

Fróðr þykkisk,                               Il bien-instruit se pense

sá er flótta tekr,                             celui qui la fuite prend,

gestr at gest hæðinn;                     l’invité à l’invité (est) moqué;

veit-a görla                                    il ne sait pas complètement

sá er of verði glissir,                      celui qui au repas sourit largement

þótt hann með grömum glami.      bien qu’il avec des monstres raconte des bêtises.

 

32.

Gumnar margir                             Les hommes nombreux

erusk gagnhollir                            sont à eux plaisants l’un à l’autre

en at virði vrekask;                        mais au repas se poussent (l’un l’autre);

aldar róg                                       du peuple la lutte [la dispute entre les gens]

þat mun æ vera,                            qui va toujours être

órir gestr við gest.                         il joue des tours l’invité avec (à) l’invité

 

 

Traduction de Bellows

 

30. À la moquerie nul | ne se livrera,

Bien qu'il se rende à la fête;

On a souvent l'air sage, | quand on ne lui demande rien,

Et qu'il reste assis en sureté et peau-sèche.

31. L'hôte tient pour sagesse | de tourner talons,

Quand il se moque d'un autre;

Mais il connait très peu | celui qui rit à la fête,

Bien qu'il se moque au milieu de ses ennemis

32. D'esprit amical | sont de nombreuses personnes,

Jusqu'à ce qu'ils se moquent de leurs amis pendant la fête;

Un fléau pour les humains | ce sera toujours

Quand les hôtes s'acharnent les uns contre les autres.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Vers 30. 1 : augabragð = un clin d’œil, un battement d’œil. Comme le mot est ici au datif, il peut signifier ‘dans/avec/par un clin d’œil. Cleasby-Vigfusson dit bien que l’expression at augabragði signifie ‘se moquer’ et donne cette strophe du Hávamál comme exemple. Cet usage métaphorique que tout le monde croit voir ici n’est pas du tout obligatoire. En fait, c’est même cette interprétation de ‘regard ironique’ qui fait que la première moitié de 30 puisse paraître déconnectée de la deuxième. Notez que, en effet, dans la strophe 5, le contexte de at augabragði implique un coup d’œil ironique. Notez l’inverse dans la strophe 68 où la fortune passe vite comme un clignement d’œil, ce qui implique la rapidité.

Ainsi, rien ne dit que le clin d’œil de la strophe 30 soit ironique ni signe de dispute. L’ironie est présente dans la strophe 31 et la dispute dans la 32, il n’y a pas de bonne raison de les faire ‘remonter’ à la strophe 30. En plus, il existe une forme comme ‘hafa at augabragði’ et hafa at a le sens de ‘agir’ (un peu comme notre ‘avoir à’ qui signifie ‘devoir’), donc c’est ‘agir d’un clin d’œil’. Un clin d’œil c’est soit complice soit rapide et donc cela peut vouloir dire soit ‘agir rapidement’ ou ‘agir en complicité’. Ces deux sens sont bien illustrés, même quand on traduit augabragð par ‘regard’, dans la Saga des Frères Jurés. Le chapitre 11 explique que le héros est attiré par la fille de Katla et « Hún hefir og nokkuð augabragð á honum og verður henni hann vel að skapi. » On peut traduire ça par : « Elle lui donnait parfois un coup d’œil et il plaisait à elle », ce qui esprime une forme de connivence entre eux deux. Dans le chapitre 8, le héros voit, le temps d’un clin d’œil, son voleur s’en aller, ce qui exprime l’idée de rapidité.

Vers 30. 4 Notez que les strophes 30-32 ne parlent plus d’un snotr (sage) mais d’un fróðr (instruit). Cette personne þykkisk (se pense) instruit, ce qui est plus facile à contrôler que la sagesse. Nous avons déjà rencontré la forme þykkisk dans la strophe 28 où le contexte nous a poussés à voir de l’ironie dans cette forme réflexive. Dans 30. 4 et surtout 31. 1, l’ironie n’est pas aussi certaine. Que l’individu « se pense instruit » à tort ou à raison n’est pas très important. En effet, dans ces deux strophes, on peut comprendre þykkisk comme ‘il a le comportement d’une personne instruite que ce soit mérité ou non’ sans modifier leur sens.

Vers 30. 6 þruma = traîner, rester à la traine.

Vers 30. 6 : ‘garder la peau sèche’. On garde la peau sèche soit quand on ne se fatigue pas trop, soit quand on s’engage pas dans une voie jugée dangereuse. Le verbe þruma qui sous-entend des actions lentes indiquerait donc plutôt que ‘ne pas se mouiller’ le texte parle de ‘ne pas se faire suer’. Ici, le contexte porte à penser qu'il signifie donc ‘rester tranquille': on fiche la paix aux hôtes.

Vers 31. 2 : flótta tekr, signifie bien mot à mot ‘la fuite il prend’ mais comme le signale Evans, on prend souvent la fuite dans les sagas et ce n’est jamais exprimé par flótta taka. Cela ne signifie pas que le texte soit profondément corrompu comme dit Evans, mais que le scalde a utilisé une expression rare qui est du type ‘s’en aller’ mais qui a un sens particulier. On ne saura jamais ce qu’il a voulu dire mais je suggère les possibilités suivantes : ‘se retirer dignement’, ‘se tirer à l’anglaise’, ‘se réfugier dans une attitude hautaine’, ‘rester sur son quant à soi’.

Vers 31. 3 : hæðinn est le participe passé du verbe hæða qui n’évoque pas des plaisanteries joyeuses mais plutôt une moquerie méprisante.

Vers 31. 6: gramr, démon, monstre; pluriel: gramir ou gröm = démons. Ce mot est très fort pour désigner un simple ennemi. Il s'agit ici de quelqu'un de foncièrement mauvais.

Vers 31. 6: glama = parler pour ne rien dire.

Vers 32. 3 : pour des raisons d’historique de la prononciation du Vieux Norrois, les dictionnaires donnent le sens du verbe vreka avec celui du verbe reka = pousser (comme ‘pousser un cheval’ et comme ‘pousser un obstacle’, bousculer, obliger).

Vers 32. 6 : óra ne signifie pas ‘se chamailler’ mais (selon Cleasby-Vig. ) to rave = ‘délirer, se déchaîner, faire la bringue, s’extasier’ ou bien to play pranks = ‘jouer des tours’.

Coordination entre vers 32. 5-6 : Rajouter entre eux un ‘quand’ ou un ‘car’ n’est pas innocent. Le texte ne précise aucun rapport de coordination entre eux et laisse le lecteur libre de son choix. Choisir ‘car’ fait de ces vers une condamnation générale de l’âme humaine alors que choisir ‘quand’ donne une vue plus optimiste de l’humanité. Bien entendu, je lis ‘quand’, car le Hávamál n’a rien à voir avec une vision calviniste des humains.

 

Commentaire sur le sens des strophes

 

Strophe 30.

 

La strophe 30 décrit deux amis, alliés liés par contrat, qui ne doivent pas agir avec ironie l’un avec l’autre. Ils pourraient joindre leur forces pour nuire à une tierce personne qui est un non-ami. Les trois derniers vers de la strophe spécifient que cette option n’est pas la bonne, ils doivent elle aussi la laisser en paix. Cette interprétation assure la cohérence entre les deux moitiés de la strophe, bien que cette cohérence soit contestée par Evans.

La deuxième moitié spécifie que lorsqu’on est en face d’une personne instruite (donc est ou croit être un sorcier) et si celle-ci reste neutre, alors il vaut mieux ne pas trop s’y frotter.

 

Strophe 31.

Rappel du sens :

Trois premiers vers de 31. Celui qui se croit savant s’en va quand les invités se blaguent les uns les autres.

Trois derniers vers de 31. Vu le contexte cela suppose que le ‘non-savant’ est détendu et ne s’aperçoit pas qu’il est entouré de ‘monstres’, de gens dangereux.

Commentaire :

Rappelez-vous les trois premiers vers des strophes 24 et 25. Ils affirment qu’un non sage croit que tous ceux qui lui présentent un visage riant sont ses amis. Ceci décrit l’attitude d’un non sage face à une seule personne prétendument amie. Les strophes 31 et 32 ne parlent plus d’un ‘non sage’ mais d’un ‘se croyant savant’. Elles abordent un sujet semblable, maintenant consacré au cas où un groupe de personnes prétendument amies entre elles, groupe auquel appartient le personnage qui se croit savant.

La seule difficulté dans cette strophe est en relation avec þykkisk. Comme le souligne Evans, si la personne qui þykkisk savant a intérêt à partir, alors þykkisk se réduit à une simple ‘il est’. Je suis d’accord, mais alors pourquoi utiliser þykkisk ?

Dans les strophes précédentes nous avons accepté l’idée que la croyance en sa propre sagesse doit être considérée avec ironie. Dans la s. 30, au contraire, l’auto croyance en sa connaissance n’a pas été considérée sous son aspect ridicule, et nous transposons cette idée dans 31. Dans le contexte de la strophe 30, la forme réflexive n’était pas vraiment porteuse de ridicule, tout simplement parce que la connaissance est beaucoup facile à vérifier que la sagesse (nous parlerons plus loin de la connaissance de la magie). Et d’ailleurs, soit dit en passant, Óðinn va nous fournir plus loin plusieurs exemples d’un vrai ‘sage’ qui se comporte comme un ‘fol’ face aux femmes. Comme je l’ai dit dans le commentaire de s. 30, même si vos connaissances sont inexactes, vous êtes néanmoins en droit de vous considérer comme porteur de connaissance. Et je vais maintenant ajouter, dans le contexte du Hávamál, qu’être ou ne pas être un vrai sorcier n’est pas la question. Les strophes 30 et 31 expliquent qu’il suffit que vous croyiez en être un pour que vous ayez à vous comporter comme un vrai savant. C’est celui qui n’a jamais trempé les lèvres dans le bouillon de la connaissance qui n’arrive pas à se rendre compte qu’il est dangereux de rester au milieu d’une foule au sein de laquelle les plaisanteries, toujours susceptibles d’être ressenties comme injurieuses, commencent à fuser de toutes parts.

Dans le dernier vers, le mot gröm, démons, est bien exagéré pour décrire même de dangereux ennemis. Par contre, il cadre parfaitement bien avec les descriptions de leurs voyages données par certains chamans sibériens. Un apprenti sorcier (qui þykkisk savant) va rencontrer dans l’autre monde les mêmes démons qu’un vrai sorcier.

 

Strophe 32.

Rappel du sens : Trois premiers vers de 32. Des gens par ailleurs plaisants peuvent aller jusqu’à se battre au cours d’un repas, je suppose sous l’effet de la boisson ou des problèmes de répartition des sièges ou de la nourriture ou plutôt … comme l’explique la deuxième partie de la strophe:

Trois derniers vers de 32. Les gens qui mangent entre eux ont tendance à se déchaîner (ou faire des farces, ou les deux) et cette forme de compétition existera toujours à cause de leur excitation. La compétition tournera à la bagarre quand (mon interprétation !) toute cette excitation conduit à des plaisanteries déplacées.

Commentaire : Dans cette strophe, à nouveau, le déclenchement des hostilités passe par des remarques ironiques entre participants. La deuxième partie peut dire que cette forme de déclenchement des hostilités est naturelle à l’humain. La strophe 32 précise donc que ceux qui recherchent que c’est dans la nature humaine de commencer les hostilités par des plaisanteries (qui vont donc devenir de plus en plus agressives) par lesquelles ce qu’il y a de « monstre » en nous cherche à se dissimuler sous couvert d’humour. L’humain n’est pas « mauvais par nature », mais les humains mauvais sont naturellement hypocrites.

 

Comme toujours, l’allusion à la connaissance magique supposée chez qui se ‘croit’ savant, ou l’absence de ce type de connaissance chez le ‘non-instruit’ n’est pas soulignée par les commentateurs. Cela peut vous sembler lassant, mais il me faut encore rappeler que nous sommes dans une civilisation imprégnée de magie et que donc les règles données par ces trois strophes s’appliquent certainement à tout le monde, mais que leurs recommandations sont encore plus vives quand on a affaire à un/e magicien/ne. Quelques paroles malheureuses au cours d’un repas un peu trop arrosé ne conduiront pas à une magie de malédiction si le sorcier s’éloigne avant que les plaisanteries ne dégénèrent trop. Cependant, s’il est resté et que les paroles qu’on lui adresse révèlent une profonde animosité, il est possible qu’il décide de faire appel à ses pouvoirs spirituels car il se trouve face à un ‘monstre’.

Maria Czaplicka (dans My Siberian Year, Mills & Boon, Londres, 1916) rapporte une histoire semblable. Elle décrit aussi les conséquences désastreuses de la dispute dont elle a été témoin – que je crois désastreuses pour elle aussi. Vous trouverez son texte à http: //www. nordic-life. org/nmh/shamcurseFr.htm.

 

Commentaires d’Evans

30

Les deux moitiés s’adaptent mal ensemble …

3 þótt est virtuellement ‘quand’.

5-6 Pour la coordination de deux clauses conditionnelles, où la première a ef suivi de l’indicatif et la seconde a un subjonctif sans ef, cf. ef þú kannt meb at fara, ok bregðir þú hvergi af, Njáls saga ch. 7 (IF XII 24) et de nombreuses autres instances dans etc.

6 þurrfjallr ‘avec la peau sèche’ c. -à-d. dans des vêtements secs.

 

31

1-3 La passage de cette moitié à l’autre n'est pas clair, et il y a une difficulté métrique dans 3, puisque (comme l’a montré Bugge 3) la première syllabe d'un dissyllabe à la fin d’une ljóðaháttr, ‘une ligne complète’, doit être courte. (Une longue voyelle suivie immédiatement d'une voyelle courte, comme par exemple dans búa, compte comme une courte à cause de cette règle. ) …

L’interprétation habituelle est qu’un invité qui raille un autre invité agit sagement en partant. Ceci se comprend, mais réduit þykkisk à un er, il prend fróðr pour ‘prudent, de bon sens’, qui s’intègre mal, et suppose une expression taka flótta ayant sens de ‘prendre fuite’ qui ne semble pas apparaître ailleurs en dépit de l'occurrence fréquente de cette notion dans les sagas. …

En raison de toutes ces difficultés, il est probable que le texte soit profondément corrompu …

 

32

2 erusk – les formes réflexives de vera (avec un sens de réciprocité) sont très rares, mais [possibles] voir Cleasby-Vigfusson S. V. vera B IV; et l’inscription runique sur un peigne trouvé à Tronðeim (env. 1100? ) et normalisée comme Liut[ge]r ok Jóhan erusk vinir

4 aldar róg ‘disputes dans (c. -à-d. parmi) les hommes’…

 

 

***Hávamál 33***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le matin tôt, d'un repas

devrait habituellement se munir un humain

à moins qu'il aille (rendre visite) à une connaissance ou un parent.

(Sinon) il reste assis et s’agite futilement de ci de là

(et) se comporte comme s'il était étouffé

et peut demander peu de choses.

 

Explication en prose

 

Trois premiers vers: Un homme doit faire un repas consistant le matin avant de partir, sauf s'il se rend chez une connaissance ou un parent. Plus généralement, avant d’entreprendre une tâche, il faut prendre des forces sauf si on va travailler avec des amis proches.

Trois derniers vers : sinon, il n'aura pas de force pour accomplir ce qu'il voulait faire et ne recevra rien pour son travail inefficace. Par contre, s’il se rend chez des amis proches, ils prendront des forces tous ensemble.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

33.

Árliga verðar                     Tôt d’un repas

skyli maðr oft fáa,              devrait l’homme souvent saisir

nema til kynnis komi.         sauf vers une connaissance [ou : un parent] il aille.

Sitr ok snópir,                    Il est assis et s’agite futilement de ci de là,

lætr sem sólginn sé            se comporte comme avalé soit [il se comporte comme s’il était ‘avalé’,                                             étouffé]

ok kann fregna at fáu.        et il peut demander de peu de choses.

 

Traduction de Bellows

 

33. Souvent devrait-on faire | un repas matinal,

Et non pas jeûner en se rendant à la fête;

Sinon il reste assis et mâche | comme s'il allait étouffer,

Et est incapable de demander quelque chose.

 

Boyer. Repas de bon matin / Faudrait faire souvent, / A moins qu'on n'aille au banquet; / Alors on s'assoit et on agite les mâchoires, / On fait celui qui a faim / Et on sait ne parler guère.

Dronke, dans le 2ème vers, fait passer la négation implicite dans ‘sauf’ sur les parents et elle traduit : quand il ne visite pas ses parents ou ses amis. 3ème vers : il s’assied et renifle à l’entour.

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adverbe árliga signifie ‘annuellement’ ou bien ‘tôt, au commencement’. Le mot parent árligr, signifie en Islandais moderne ‘bien nourri’ donc la connotation de nourriture est très forte à l’heure actuelle.

C’est peut-être ce qui a conduit Boyer à traduire til kynnis par « au banquet » au lieu de lui donner son sens exact de ‘vers une relation, ami ou parent’ comme Dronke. Ce contresens n’est pas aussi innocent qu’il le semble car il ramène complètement cette strophe au niveau le plus prosaïque possible. Si la personne dont parle la strophe se rend à un banquet, il est impossible de comprendre son comportement bizarre décrit dans la seconde moitié de la strophe.

Le verbe a de nombreux sens que nous avons déjà évoqués à la s. 25. Il signifie bien ‘attraper, saisir, gagner’ mais aussi l’inverse : ‘donner, remettre quelque chose’ et, métaphoriquement, ‘être capable d’exécuter quelque chose’. D’autre part, il peut être une contraction du verbe fága et signifier ‘tracer, peindre’. Ici, il a pour complément le génitif de verðr (‘repas’) et donc il signifie de façon non ambiguë ‘prendre, mériter’ comme dans l’expression fá konu = ‘prendre, mériter une femme’ (se marier).

snópir : 3ème personne de l’indicatif présent de snópa qui signifie selon C-V : ‘rester lamentablement inactif, flâner, béer’, selon de Vries : ‘schnappen, lungern’ (‘faire ressort ou saisir brusquement, flâner’) d’où les diverses traductions de Bellows, Boyer, Dronke et Orchard, respectivement : ‘mâcher’, ‘agiter les mâchoires’, ‘renifler à l’entour’, ‘observer goulûment’. J’ai préféré : ‘s’agiter futilement de ci de là’.

sólginn : participe passé de svelgja, avaler. Donc sólginn = avalé et non ‘affamé’. Plutôt que ‘être avalé’ nous utilisons ici ‘être étouffé’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

J’ai largement réduit la taille de la très longue discussion d’Evans sur le sens de cette strophe, ci-dessous. Vous constatez avec l’explication en prose, qu’il suffit d’élargir un tant soit peu le sens de verðr (‘repas’) pour que le sens prosaïque de la strophe devienne évident. Elle décrit un comportement clanique où on se prépare tous ensemble plutôt que chacun dans son coin. Cela peut nous sembler bizarre aujourd’hui mais, par exemple, il y a moins de 100 ans, quand moissonner était encore une activité très physique et exercée en communauté, les gens suivaient tout prosaïquement les conseils de cette strophe. L'interprétation classique des trois premiers vers, qui souligne que l'on va manger chez ses amis, s'applique parfaitement à cet exemple.

Pour comprendre le sens spirituel de cette strophe, il faut se rappeler un fait bien connu relatif au chamanisme. Les chamans de tous pays décrivent leur activité comme se passant dans le monde des esprits, où règnent des forces qui peuvent être soit amicales soit féroces. Si votre voyage chamanique vous conduit vers vos esprits alliés, alors il n’est pas besoin de se préparer spécialement au voyage : ce sont eux qui vont vous fournir des forces. Inversement, si vous avez à affronter des esprits destructeurs, il est très important de vous préparer longuement sous peine de perdre la bataille. Comme le dit si bien le poème (qui fait allusion à une cérémonie de útiseta = être assis dehors), vous serez perdu dans l’autre monde, avec deux conséquences. Soit vous allez setja ok snópa (rester assis physiquement et votre esprit va errer de ci de là sans savoir où aller), au mieux. Au pire, vous allez vous sentir sólginn (avalé, étouffé) par les forces de l’autre monde. Votre voyage deviendra proprement un ‘cauche-mar’ comme si une mara était assise sur votre poitrine et vous étouffait (mara est l’étymologie exacte du ‘mar’ de cauchemar). Le mot sólginn n’est plus du tout ambigu dans cette interprétation, la sensation est bien d’être avalé puis étouffé par les forces hostiles de l’autre monde.

 

Commentaires d’Evans

 

33

  2 opt signifie probablement ‘en règle générale, régulièrement’… Quelques rédacteurs ont compris 1-3 veut dire impliquer ‘mange tôt, à moins que tu n’ailles faire une visite - dans ce cas ne pas manger du tout, mais attendre jusqu'à ce que tu arrives chez ton hôte’… De beaucoup, la meilleure explication est celle de M. Olsen 5, qui rend par ‘Mange normalement tôt, à moins que tu ailles faire une visite (dans ce cas tu manges légèrement plus tard, pour ne pas arriver mort de faim)’.

          4 snópa est trouvé seulement une fois ailleurs dans un vers de la saga de Gautrek… Dans le présent passage il doit signifier que quelque chose comme ‘traîner en ayant faim, agité implorant de la nourriture’.

            5 sólginn signifie probablement ‘mort de faim’…

 

 

***Hávamál 34***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Voie grandement tortueuse

vers celui qui est un mauvais ami

bien qu'il habite près d'une route,

mais vers celui qui est un bon ami

s'étend une route avantageuse

bien qu'il voyage au loin.

 

Explication en prose

 

Le mauvais ami, bien qu'il habite près d'une route (semblant bien tracée ou utile à la circulation), est rejoint par un chemin très tortueux.

Le bon ami, se trouve peut-être plus éloigné, mais il existe un raccourci pour le rejoindre.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

34.

Afhvarf mikit                      Mauvais-virage grand

er til ills vinar,                   celui-qui ‘vers’ mauvais ami

þótt á brautu búi,               bien que sur une route [tracée dans un lieu désert] habitant

en til góðs vinar                 mais ‘vers’ [tends à être] bon ami

liggja gagnvegir,               git gain-voie [s’étend une voie avantageuse, un raccourci]

þótt hann sé firr farinn.      bien que il soit plus loin voyagé.

 

Traduction de Bellows

 

34. Tortueuse et lointaine | est la route vers un ennemi,

Bien que son logis soit sur la grand-route;

Mais large et directe | est la route vers un ami,

Bien qu'il voyage au loin.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot braut mérite quelques explications. Il désigne une route au travers de zones rocheuses ou boisées et donc, en effet, un chemin qui peut être tortueux. Mais le scalde a plus certainement voulu évoquer à la fois le fait que ce chemin soit tortueux, mais aussi qu'il évite des difficultés – du moins en apparence.

Le participe passé farinn dit bien que le bon ami ‘a voyagé’ et non pas qu'il est en train de voyager. Le sens à comprendre est qu'il est parti vivre au loin soit définitivement, soit temporairement.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Je pense que le sens de cette strophe est très clair: un chemin direct vous mène à vos amis, un chemin compliqué vous mène à vos ennemis. Même sous cette forme simplifiée, les deux sens simultanés de la strophe coexistent. Vous pouvez être en train de chercher un nouvel ami, et méfiez-vous des complications qui ne manqueront pas de se manifester si cette personne est un faux ami. Vous pouvez vous rendre chez une personne qui est soit amie, soit ennemie. Le chemin vous paraîtra long si elle est ennemie, court si elle est amie, quelle que soit la distance à parcourir.

Cette strophe, au contraire de la précédente, ne réfère à rien de physique, ni de particulièrement mystique, mais aux sentiments, aux relations entre amis. La strophe 44 nous dira que, avec un véritable ami, « en esprit dois-tu avec lui (te) mélanger ». Même quand vous ami ‘voyage au loin’ en esprit, vous trouverez un chemin facile pour le rejoindre. Inversement, même s'il n'est guère ‘parti au loin’ vous n'arriverez pas à joindre le faux ami. Ceci s'applique aussi bien à la pensée ordinaire : même si vous êtes au début d'accord avec votre faux ami sur un point particulier, vous ne tarderez pas à trouver des raisons de vous opposer. Inversement, avec un vrai ami, même si vos avis diffèrent au début, la discussion vous permettra de faire converger vos idées.

 

Commentaires d’Evans

 

34

6Bien qu'il soit allé plus loin’. Il se peut que, cependant, que Finnur Jónsson ait raison de supposer que nous avons ici un exemple de fara transitif avec accusatif objet direct: arriver sur, rattraper, se réunir’; on a alors : bien qu'il soit rencontré plus loin’ (voir Cleasby-Vigfusson fara B I 2).

 

***Hávamál 35***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il doit partir,

l'invité, et ne rester

toujours à la même place;

l’aimé se fera détester

s'il reste longuement assis

dans les chambres d'un autre.

 

Explication en prose

 

Un invité de doit pas rester collé à sa chaise, comme une île immobile, il doit s'en aller.

Même si son hôte l'aime beaucoup, l'invité qui s'incruste arrivera à se faire détester.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

35.

Ganga skal,           Partir il doit,

skal-a gestr vera    il ne doit pas l’invité être

ey í einum stað;      toujours (ou ‘île’) dans une (seule) position

ljúfur verðr leiðr,   l’aimé sera détesté

ef lengi sitr             si longuement il est assis

annars fletjum á.    d’un autre les chambres dedans.

 

Traduction de Bellows

 

35. Il faut s'en aller, | et ne pas demeurer invité

Pour toujours en un seul endroit;

L'amour devient détestation | si l'on reste assis longtemps

Devant l'âtre de la maison d'un autre.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Ici le mot ey est utilisé comme s’il était un préfixe : ey-‘mot’ ou ei-‘mot’ signifie toujours-‘mot’. Normalement, il signifie : île. Le scalde a pu vouloir évoquer la position de l’invité qui s’accroche et reste immobile comme une île au milieu de l’eau.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Comme 34, cette strophe est relative aux relations sociales. Même avec un ami, il ne faut pas s'incruster, autrement dit, s'incruster est une attitude inamicale. Ceci est bien entendu vrai aussi pour vos ‘amis’ de l’autre monde.

 

Commentaires d’Evans

35

Les éditeurs comparent avec la saga d'Egill, ch. 78: þat var engi siðr, at sitja lengr en þrjár nætr at kynni. [La référence actuelle est au chapitre 81. « ce n’était pas l’habitude de rester plus de trois nuits en visite. »]

 

 

Hávamál 36-40

 

(Sur la possession de biens matériels)

 

***Hávamál 36***

« Auprès de chez-moi »

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Le mieux est d'avoir un endroit où habiter

bien qu'il soit petit,

chacun est chez lui;

bien qu'il n'ait que deux chèvres

et que sa demeure (ne) soit couverte (que) par des cordages,

cela vaut mieux, cependant, que (d'être obligé) de demander.

 

Explication en prose (inutile)

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Bú er betra,                      Une habitation est mieux

þótt lítit sé,                        bien que petite soit

halr er heima hverr;         homme est chez lui chacun;

þótt tvær geitr eigi            bien que deux chèvres il ait

ok taugreftan sal,              et cordage-couverte demeure,

þat er þó betra en bæn.    cela est néanmoins mieux qu’une prière [mendier].

 

Traduction de Bellows

 

Mieux vaut avoir une maison, | même si ce n'est qu'une hutte,

(Boyer: Un chez-soi est meilleur / Même s'il est petit)

(Dronke : A homestead is better / even though it may be bare)

Un homme est maître chez soi

Deux chèvres | et un toit rapiécé (Boyer: toit de chaume, Orchard: rough-roofed)

Valent bien mieux que mendicité.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot bæn signifie une prière (au sens chrétien), mais aussi une demande, une requête. Dans un contexte chrétien où les prières peuvent prendre la forme d'une supplication à Dieu pour qu'il vous aide, le sens propre de ‘prière (à Dieu)’ serait tout à fait cohérent. Dans un contexte germanique où on ne prie pas les dieux de cette façon, le sens de mendicité auprès d'autres humains est le plus vraisemblable et c’est bien le mot qu’utilisent les quatre traducteurs qui me servent de référence.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Du moment qu’aucune émendation satisfaisante n'a pu être proposée (voir Evans), il vaut mieux garder le texte tel que, même s’il semble ne pas obéir aux règles de la poésie scaldique:

« Si humble soit-il, mon chez moi, c’est chez moi. »

 Vous allez me dire que, là au moins, il n'y a aucune allusion à la pratique du seiðr. En apparence oui, mais pourquoi les sorciers/ères islandais/es étudiés/ées par Dillmann sont en général des personnes bien intégrées dans leur société? Pourquoi les chamans/es sibériens/iennes participent-ils/elles toujours aux activités profanes du clan, en plus de leurs rôle spirituel? Tout simplement parce que la magie n'est pas un ‘travail’ mais une façon de vivre qui s'ajoute au travail normal que chacun doit fournir dans la société pour avoir droit à un ‘chez soi’. Ainsi, la strophe 36 dit que les magiciens, eux aussi, doivent au moins posséder leur propre maison pour pouvoir pratiquer leur art librement. Sinon, eux aussi, ne vaudront guère mieux qu’un mendiant. Le sens de cette strophe, mis sous forme de syllogisme par plaisanterie est:

Pratiquer la magie n’est pas un travail, seul le travail mérite salaire, ergo le magicien qui se fait payer est un mendiant.

Les remerciements de ceux qu’ils aident ne devraient pas être des salaires, mais des cadeaux faits librement. Dans la société actuelle, cet adage n’est plus applicable, surtout pour ceux qui pratiquent quelque forme de guérison magique.

 

Commentaires de Evans

 

2 n’a pas d’allitération... [On peut croire que] la supposition que 1-2 soient un vieux proverbe incorporé sans changement dans la poésie et… suggère que lítit présente un sens si parfait (ce qui est assez vrai) que le poète a décidé pour une fois de se passer d'allitération. Mais le manque de parallèles rend ceci invraisemblable. Aucune correction complètement convaincante, cependant, n'a été encore avancée. Parmi les substitutions suggérées pour lítit, il y a : búkot …, borlítit …, bjarglítit (…trouvé seulement en islandais moderne), búðþόt séi bragðlítit, Bú, þόtt sé lítit, betra er, … en biðja sé, (ce qui réécrit plutôt que de modifier) … [Hors ‘règles’ formelles de la poésie scaldique, je trouve que les trois voyelles longues successives donnent tour allitératif à ce vers … mais ceci est un jugement purement personnel. ]

   5 taugreptan (seulement ici) se rapporte évidemment à une maison dont raptar, les combles, sont de taug, cordes … au lieu de bois. Pour une caractérisation du type le plus humble de maison, comparez avec Rígsþula, là où þræll et þír élèvent des porcs et des chèvres (12) tandis que le fermier Karl est dépeint comme élevant des bœufs et construisant des bâtiments de bois (22).

 

 

***Hávamál 37***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

(trois premiers vers identiques à ceux de 36):

Le mieux est d'avoir un endroit où habiter

bien qu'il soit petit,

chacun est chez lui;

(trois derniers vers):

son cœur saigne,

celui qui doit mendier

quand il doit nourrir quelqu'un.

 

Explication en prose

 

Seul le dernier vers demande une forme d'explication. Le ‘quelqu'un’ à nourrir peut évidemment représenter le sujet lui-même seul, mais ce vers suggère plutôt qu'il s'agit de lui et de ses proches. Finalement, il n'y a rien à changer dans le mot à mot.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

Bú er betra,                      Une habitation est mieux

þótt lítit sé,                        bien que petite soit

halr er heima hverr;         homme est chez lui chacun;

blóðugt er hjarta              saignant est le cœur

þeim er biðja skal             de celui qui mendier doit

sér í mál hvert matar.       pour soi en temps [aux temps où] quelqu’un il nourrit.

 

Traduction de Bellows

 

37. Mieux vaut avoir une maison, | même si ce n'est qu'une hutte,

Un homme est maître chez soi.

Son cœur saigne | à qui doit mendier

Quand nourriture à peine il a.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le ‘quelqu'un’ à nourrir dont j'ai parlé plus haut est rendu dans le texte par hvert, un neutre (nominatif ou accusatif – ici un accusatif) qui désigne clairement un sorte de ‘qui que ce soit’, lui-même et ses proches.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les strophes 36 et 37 commençant par les mêmes vers représentent évidemment deux variations de la même idée. Leur point commun est que posséder un toit permet d'éviter de tomber dans la mendicité, leur différence est dans ce que 36 évoque l'humiliation personnelle que doit subir le mendiant et 37 fait allusion à la douleur de celui qui est incapable de nourrir sa famille. Autrement dit, celui qui tombe dans la mendicité doit abandonner sa fierté personnelle (36) et il fait le malheur de ses proches (37).

Ce genre de réflexion est tout à fait valide dans un monde 'sans limite' où on peut toujours s'en aller ailleurs pour y chercher du travail. Dans notre monde limité, elle demanderait à être reformulée.

 

 

***Hávamál 38***

« Au loin de mon non ami »

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De ses armes

l'humain de doit pas, sur le terrain,

(s'en) aller de plus d’un pied,

parce qu'il est non certain de connaître

combien, sur les chemins au-dehors,

l’homme aura besoin de (sa) la lance.

 

Explication en prose

 

Dans cette strophe, un segment de phrase est coupé en trois pièces, ce qui n'est pas du tout étonnant en poésie scaldique mais ce qui rend le mot à mot un peu difficile à comprendre :

 

L'humain ne doit pas, sur le terrain, s'éloigner d'un feti (d'un pied) de ses vápnum (armes) et rester nær (près de) sa geirs (de la lance). C'est-à-dire : (1ère moitié) De ses armes, l’humain ne doit pas, sur le terrain, s’éloigner d’un pied, (2ème moitié) parce qu’il n’est pas certain de connaître combien proche, sur les grands chemins, est le besoin de l’homme pour une lance.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

38.

Vápnum sínum                  Des armes siennes

skal-a maðr velli á             doit-non l’humain le terrain sur [sur le terrain]

feti ganga framar,              un pied aller plus loin,

því at óvíst er at vita          parce que ‘à’ non-certain [ou non-sage] est ‘à’ connaître

nær verðr á vegum úti       près de devient sur les voies au-dehors [sur les ‘grands chemins’]

geirs um þörf guma.          de la lance au sujet du besoin de l’homme.

 

Traduction de Bellows

 

38. Au loin de ses armes | en terrain découvert

Un homme ne devrait pas s'éloigner d'un pied,

Car il ne sait jamais | quand le besoin d'une lance

Se fera sentir sur la route lointaine.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Dans le deuxième vers, le 'á ' de velli á s'applique sans ambiguïté à velli qui est le datif de völlr = terrain, champ au sens général. Le champ de bataille se dit vígvöllr. et l’endroit encore connu sous le nom de Thingvellir, en effet placé au bord d’une vallée tectonique, ne signifie que « les terrains du Thing ».

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Son sens est clair : Nous vivons dans un monde dangereux.

 

Commentaires de Evans

 

38

          2 velli á probablement ne signifie rien de plus que ‘au dehors’ (surement pas ‘sur le champ de bataille’ comme suggère Holtsmark 4, 147).

 

 

***Hávamál 39***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Je n’ai pas trouvé de magnanime humain

autant qu’il nourrisse la bonté

(peut aussi signifier : autant qu’il désire afficher sa bonté)

qu’à recevoir il se taise

ou de richesse sienne

si peu généreux (ou avare)

à la voie de récompenses, s’il en reçoit.

 

Explications en prose

 

[La notation « x [OU : y, z] » signifie que selon le manuscrit (comme donné par Gering, 1904) on peut lire x mais aussi y ou z. L’habituel [ou ceci] en italiques donne, (comme d’habitude) un autre sens possible fourni par les dictionnaires. Le [OU] ne signale donc pas une possible variation de sens, mais une variation dans les seuls traces qui nous restent du poème, et il nous faut faire avec. ]

Vers 1-3 : Je n’ai pas trouvé de d’humain si doux (ou si magnanime) qui nourrisse la bonté (ou qui cultive tant sa bonté) qu’il exprime son acceptation [OU : qu’il exprime son refus d’accepter] [OU : qu’il soit silencieux quand il accepte] quand il reçoit quelque chose,

Vers 4-6 : ni que de sa richesse il soit peu généreux [OU : peu parcimonieux] en matière de récompenses (ou au prélèvement des récompenses), s’il en reçoit.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

39.

 

Fannk-a ek mildan mann

 

eða svá matar góðan,

at væri-t [OU : væria, OU : væri] þiggja þegit,

eða síns féar

 

svági gjöflan [OU : glöggvan, OU : örvan],

 

at leið sé laun, ef þægi.

J’ai trouvé-non je le doux [ou magnanime] humain

ou ainsi il nourrit (ou en voulant se montrer) bon

à fût [OU : fût-non] recevoir [ou accepter] il se tait

ou de sienne richesse

 

pas tellement généreux [OU : parcimonieux, ouvert à]

à la voie [ou au prélèvement] soit récompenses, s’il reçoit.

 

Traduction de Bellows (qui inverse 39 et 40)

 

40. Nul si libre de ses dons | ni de sa nourriture n'ai-je trouvé

Qu'il ne reçoive pas un don avec joie,

Et non plus un qui si largement | ait dispersé sa fortune

Qu'il haïsse une récompense.

 

(Boyer: Point n'ai trouvé homme si généreux / Ou sur la nourriture si libéral / Qu'il ait refusé ce qu'on lui donnait, / Ou de son bien / Si peu pingre / Qu'il ait trouvé haïssable le dédommagement)

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Nous rencontrons deux versions parfaitement contradictoires pour deux mots de cette strophe. Væri-t est la négation de væri. Gjöflan signifie généreux alors que glöggvan signifie parcimonieux.

Les traducteurs n’insistent pas sur la subtilité du sens de l’adjectif góðr, ici à l’accusatif masculin, góðan. Bien entendu, il signifie ‘bon, riche’ mais il peut être aussi légèrement ironique. Par exemple, góðr matar a le sens de « il est un bon hôte qui nourrit bien ses invités » mais sous-entend aussi que l’hôte tient à être considéré comme bon (il aime à s’afficher comme un bon hôte).

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Il est remarquable que, du fait des sens multiples de mots utilisés, et malgré les diverses versions existantes, le sens global de la strophe reste assez clair : il existe toujours une façon de comprendre qui colle avec l’idée qu’illustre cette strophe : les riches, d’une façon ou d’une autre, sont toujours près de leur sous.

L’interprétation la plus sévère que je vous propose critique de bout en bout l’homme généreux : il frime à jouer l’hôte bienveillant. Certes, il remercie quand il reçoit quelque chose, mais il est parcimonieux en matière de récompenses ou bien il est ‘généreux’ (avec lui-même) pour se faire rembourser.

 

Commentaires de Evans

39

          1-2 … (On) note des expressions similaires sur les épitaphes runiques suédoises: … quatre fils ont dressé une Pierre en la mémoire de leur père Dómara, mildan orða ok matar góðan, et … mildan við sinna ok matar góðan. Ces deux inscriptions sont en vers.

          3 La plupart des universitaires prennent ce vers comme présentant l’idée que ‘il n’acceptera pas un don qui lui serait offert’... Mais ce n’est guère la conséquence de 1-2 (car ils ne dénigrent pas la générosité d’un homme qui est aussi capable d’accepter un don) et … il est difficile de voir comment un tel sens peut se déduire du texte. 1-3 devraient plutôt signifier: ‘Je n’ai jamais rencontré un homme si généreux ou tellement prêt à distribuer de la nourriture que þiggja ne soit pas þegit, qu’accepter ne soit pas (reconnu comme) accepté, c. à d. que l’acceptation (de son hospitalité) ne soit pas (à ses yeux) un don (et donc exigeant paiement).

            5 … le sens général de 4-5 doit être quelque chose comme ‘ou si généreux de son argent’. La plupart des éditeurs insèrent gjöflan, d’autres örvan, mais ils laissent ou non le –gi [Suffixe négatif]

 

 

***Hávamál 40***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De sa richesse

qu’il construit pour l’obtenir

l’humain ne devrait pas supporter le besoin.

Souvent on économise pour une personne déplaisante

ce qui était destiné à celui qu’on aime.

Les choses qui arrivent sont pires que ce dont on était conscient.

 

Explication en prose

 

Trois premiers vers (interprétation classique) :

N’hésitez pas à utiliser l’argent que vous avez gagné.

Trois premiers vers (interprétation personnelle) :

L’humain ne devrait pas (accepter de) d’entretenir le besoin (qu’il a) de sa richesse (= d’acquérir des richesses) par son travail. Autrement dit : il ne faut pas ressentir le besoin d’acquérir des richesses.

Trois derniers vers :

Car il arrive bien souvent que ce que l’on a construit ne revient pas à celui qu’on aime mais à celui qui nous déplait. Le pire arrive au lieu de ce quoi on s’attendait.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

40.

Féar síns                            De sa richesse

er fengit hefr                      que ‘pour obtenir’ [forme gram. = supin] il élève

skyli-t maðr þörf þola;       ne devrait pas l’humain le besoin endurer;

oft sparir leiðum                souvent il/elle économise pour le déplaisant

þats hefr ljúfum hugat;      ce qu’il/elle élève pour le chéri (était) pensé.

margt gengr verr en varir. beaucoup va pire que l’on (en est) conscient.

 

Traduction de Bellows

 

39. Si un homme de la richesse | pour lui a acquise,

Qu'il ne se trouve jamais dans le besoin;

Souvent il épargne pour son ennemi | ce qu'il destinait à un ami,

Car maintes choses vont moins bien que nous le désirions.

 

Boyer, Dronke et Orchard (3 premiers vers) :

« De son argent / Et de ce qu'on a reçu, / On ne devrait pas se refuser de jouir »

« De ses biens propres / qu’il a gagnés, / un homme ne devrait jamais souffrir le manque »

« Les biens qu’un homme a acquis / il ne devrait pas se priver de les dépenser »

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Féars sins est un génitif (un complément de nom) évident. Le nom qu’il complémente peut être soit maðr (= un humain), soit þörf (= ‘besoin, nécessité). Un ‘homme de sa richesse’ ne fait guère sens car cela ne peut pas être dans le sens ‘un homme avec sa richesse’ (ce serait alors un datif), alors qu’un ‘besoin de sa richesse’ est évidemment un génitif.

Dans la ligne 3, fengit ne peut être un neutre puisqu’il n’y a pas d’autre mot neutre auquel il peut être associé, donc la forme du supin est certaine (le supin de ‘faire est ‘pour faire’).

Le verbe þola a deux sens principaux selon C-V : l’un est ‘souffrir, supporter’, l’autre est ‘se sentir tranquille’. De Vries lui attribue seulement le sens de ‘souffrir’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Vous voyez que ma compréhension de la première moitié de cette strophe se sépare complètement des autres traductions qui reviennent essentiellement, comme Evans le dit, à affirmer : « N’hésitez pas à utiliser votre argent ».

Ma traduction, elle, dit : « Résistez au besoin de gagner de l’argent » si bien que les trois derniers vers n’ont plus le sens un peu grossier de « (N’hésitez pas à utiliser votre argent) car d’autres que vos héritiers de cœur peuvent en profiter » mais de : « (Résistez au besoin de gagner de l’argent) car c’est une activité futile. » C’est encore une façon de condamner l’avidité financière, comme les strophes 20 et 21 le faisaient en évoquant la gloutonnerie.

 

Commentaires de Evans

40

Von See… croit que le sens de 1-3 est ‘Sois généreux (envers les autres)’. Mais ‘on ne devrait pas supporter d’avoir besoin de son argent, celui qu’on a acquis’ serait une façon très tortueuse, même impossible, d’exprimer cette notion simple, et il est inexact, comme il le prétend, que 4-5 impose cette interprétation. Le sens est plutôt ‘N’hésitez pas à utiliser votre argent; car, après tout, si vous l’économisez, il peut tomber entre les mains de quelqu’un que vous n’auriez pas choisi’.

 

Commentaire sur 36-40

 

Ces quatre dernières strophes ne semblent pas contenir d’information relative à la magie. Si j’ose poursuivre mon idée que l’enseignement de la magie imprègne le Hávamál, j’en suis réduit à admettre que l’avidité pour les choses matérielles n’est vraiment « rien que ruine de l’âme » du magicien … bien que l’excès d’indigence apporte honte et tristesse. Comme je le rappelle dans la s. 36, Dillmann a remarqué que les sorciers islandais sont plutôt bien intégrés à la société. Aucun d’entre eux ne semble être indigent, et aucun n’est vraiment intéressé par autre chose que la connaissance de la magie.

 

 

Hávamál 41-46

(Mon ami, mon doux ami)

 

***Hávamál 41***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Avec des armes et des vêtements (ou des dangers)

les amis doivent se réjouir,

c'est ce qui est pour soi-même le plus visible;

ceux qui donnent en retour et donnent à nouveau

sont ceux qui sont amis le plus longtemps,

s’il est accordé que tout se passe bien.

 

Explication en prose

 

C'est l'échange d'armes et de vêtements [compréhension classique](ou de dangers [compréhension personnelle. C’est-à-dire : « Il est délicieux, pour des amis, de partager armes et dangers. »]) qui sont la partie la plus visible de l'amitié partagée, celle qui réjouit. Les amitiés les plus solides se bâtissent par des échanges réciproques fréquents, quand la destinée ne coupe pas prématurément cette amitié.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Vápnum ok váðum                        D'armes et vêtements [ou dangers]

skulu vinir gleðjask;                      doivent amis se réjouir;

þat er á sjálfum sýnst;                   qu’est sur soi-même le plus visible;

viðurgefendr ok endrgefendr         ‘en-retour’-donnants et re-donnants

erusk lengst vinir,                          sont eux-mêmes les plus longs amis

ef þat bíðr at verða vel.                 si cela reçoit d’être bien.

 

Traduction de Bellows

 

41. Les amis se réjouiront ensemble | avec des armes et des vêtements,

Comme chacun pour lui-même peut le voir;

Les amitiés entre donneurs | durent le plus longtemps

Si leurs destinées peuvent être équitables. (Boyer: Si le temps leur en est laissé. Dronke et Orchard : Si tout continue bien. )

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le datif pluriel váðum peut être soit celui de váð = vêtement ou celui de váði = danger.

Le mot sýnn signifie ‘visible, évident’ (comme le traduit Boyer) mais Cleasby-Vigfusson croit nécessaire de proposer le sens de ‘sightly’ (agréable à regarder) juste pour ce vers. Pour une fois, cela me paraît une pure invention faite pour donner ‘du charme’ à un vers qui n’en n’a pas besoin.

La discussion d’Evans autour de viðurgefendr ok endrgefendr me paraît injustifiée. Ce qui donne de la noblesse à cette expression, c’est le Hávamál et non pas un proverbe qui en est visiblement tiré. Le sens de cette expression est d’ailleurs clair : il décrit ceux qui ‘donnent en retour’ et qui n’ont pas peur de re-donner encore (au lieu de ce considérer comme quittes par leur premier don).

Le verbe bíða signifie ‘recevoir, endurer’.

 

Commentaire sur viðurgefendr ok endrgefendr

 

Dans la strophe 18, nous avons commenté assez longuement l’expression vitandi er vits (que nous avions abrégée en VeV) pour signaler que cette expression ouvre un horizon intellectuel qui nous donne une idée de ce que peut être une ‘manipulation d’un nombre infini d’objets et de leurs relations’ dans la réalité mentale des humains. Voyons en quoi cette nouvelle relation ‘viðurgefendr ok endrgefendr ’ (en abrégé VoE) va nous fournir une nouvelle facette de cet horizon intellectuel.

Appliquons VoE à une simple paire de deux amis, ami1 et ami2. Supposons que, par exemple, ami1 fasse un cadeau (un gefendr) à ami2. Ce premier cadeau va initialiser les manifestations d’amitié entre nos deux amis. En effet, ami2 ayant reçu un cadeau doit, en retour (viður) faire un cadeau à à ami1. Le processus d’échange comme il est organisé dans notre civilisation pourrait s’arrêter là. Dans la civilisation norroise et pour des amis, au contraire, la nécessité du redoublement des cadeaux (endr-gefendr) engendre un processus sans fin car ami2 va donc recevoir un deuxième cadeau et lui-même devra donc faire un deuxième cadeau à ami1, et ainsi de suite.

Nous constatons que le endrgefendr, loin d’être redondant, est une condition nécessaire pour bâtir une amitié ‘éternelle’ au niveau des humains, c’est à dire qui dure toute une vie. Comme dans les strophes 18 et 27, introduisant ainsi la notion d’infini dans la relation amicale. Est-ce une bonne chose ? Ce n’est pas toujours certain, mais c’est une façon de prouver à ami2 que l’amitié perdure en ami1. En somme, chaque cadeau est une façon de montrer, pour celui qui offre, qu’il veut maintenir la relation d’amitié et, pour celui qui reçoit, de constater le maintien de cette relation.

Dans notre civilisation où les cadeaux se font à date fixe sans qu’ils soient offerts à de vrais amis, mais où cette nécessité de ‘répondre à un cadeau pas un cadeau’ existe encore, on s’aperçoit que de nombreuses personnes revendent des cadeaux non désirés qui marquent l’indifférence de celui qui a offert ce cadeau. En somme, cette obligation du endrgefendr, si désirable pour maintenir une cercle d’amitié, a été pervertie et elle est devenue une façon de manifester son manque d’amitié en offrant des cadeaux non désirés à ses pseudo-amis.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe fait une allusion à la destinée sur un ton fataliste : les amis auront fait tout ce qu’ils peuvent pour que leur amitié dure longtemps mais leur amitié peut être à tout instant brisée par le décès de l’un d’eux.

Enfin, le double sens de váðum me semble devoir être pleinement pris en compte. Soit on se place dans un contexte pacifique et on s'échange de beaux vêtements et belles armes, soit on se place dans un contexte guerrier et les armes et les dangers sont partagés. Il faut d'ailleurs admettre que si le poète avait voulu vraiment parler de richesses matérielles (dont il vient dire tant de mal dans les strophes précédentes!), ‘armes’ s'accorde mal avec ‘vêtements’: regardez la citation ci-dessous où « accoutrements » s'accorde bien avec « anneaux d'or ». C'est pourquoi je pense que ‘dangers’ est ici le plus vraisemblable.

Le commentaire d'Evans relatif à l'importance de la générosité réciproque est, bien entendu, tout à fait pertinent

 

Commentaires de Evans

 

41

          3 ‘Ceci est le plus visible sur soi-même ou... sur eux- mêmes’ (sjálfum peut être sg. ou pl. ). Que cela signifie-t-il? Richert 8-9 l’a compris comme ‘On connaît mieux au travers de sa propre expérience’, et ceci a été largement suivi … Ceci vient de Sveinbjorn Egilsson : ‘hæc (arma vestesque) in ipsis sunt maxime conspicua’, et est beaucoup plus plausible; … comparez Haraldskvaeði: á gerðum sér þeira / ok á gullbaugum / at þeir eru í kunnleikum við konung « On voit par leurs accoutrements et leurs anneaux d’or qu’ils sont en familiers termes familiers avec le roi » … Þat réfère au contenu total de 1-2: l’idée est que des cadeaux réciproquement échangés qu’ils portent sur leurs corps produit le témoignage la plus manifeste de leur générosité mutuelle.

          4-5 … ont éliminé ok endrgefendr comme tautologique … a attiré l’attention sur un proverbe des Faeroe recueilli par Svabo (1746-1824): Endigjeer o viigjeer eru laangstir Vinir, ce que Matras rend en ‘forme norroise normalisée’ comme endrgerð ok vibrgerð eru lengstir vinir. Svabo avait traduit le proverbe comme ‘… officia redintegrata amicitiam diutissime conservant’ [Le verbe latin redintegrare signifie ‘recommencer, restaurer’] …

 

 

***Hávamál 42***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De son ami,

l’homme doit être l’ami

et rendre don pour don;

rire pour rire

doivent les hommes libres rendre

mais à fausseté rendre fausseté et mensonge.

 

Explication en prose

 

Il faut répondre à l’amitié par l’amitié, à la plaisanterie par la plaisanterie, mais à la traîtrise par la traîtrise et le mensonge.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

42.

Vin sínum                          Ami à lui

skal maðr vinr vera           doit l’humain ami être

ok gjalda gjöf við gjöf;       et rendre don avec don;

hlátr við hlátri                    rire avec rire

skyli hölðar taka                doivent les ‘propriétaires-par-héritage’ saisir

en lausung við lygi.            mais fausseté avec mensonge

 

Traduction donnée par Dumézil (dans Mitra-Varuna)

 

On doit être un ami pour son ami et rendre cadeau pour cadeau; on doit avoir rire pour rire et dol pour mensonge.

 

Traduction de Bellows

 

42. Pour ses amis, un homme | doit prouver son amitié,

Et cadeaux par cadeaux répondre;

Mais les hommes devront à la moquerie | par les moqueries répondre,

Et s'opposer à a fraude par le mensonge.

 

Boyer, 6ème vers: Mais fausseté pour fourbe.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot hlátr signifie exactement ‘le rire’. On l’utilise souvent avec le sens de ‘rire légèrement agressif’.

Le mot höldr est un terme de loi. Il désigne quelqu’un qui possède des terres héritées de ses ancêtres. (Dronke le traduit par ‘good men’ et Orchard par ‘folk’)

Le verbe taka signifie ‘prendre’. Il a cependant une connotation de rapidité comme dans ‘saisir’ ou ‘attraper’.

Les deux, lausung et lygi signifient fausseté. Le second peut aussi signifier ‘un mensonge’, c’est pourquoi je le traduis par « fausseté et mensonge ».

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens général, pour une fois, est évident.

Plusieurs autres strophes nous ont mis en garde contre les faux amis qui trompent facilement le ‘non sage’. Le « rendre don pour don » de la troisième ligne est une façon simple de montrer une amitié sincère. Cela nous dit: si quelqu’un que croyez un ami rechigne à vous “rendre un don”, acceptez d’avoir été idiot de l’avoir pris pour ami.

La seconde moitié passe de l’amitié à l’inimitié. Rire ensemble est une marque d’amitié et une compétition amicale de mots d’esprit est un délice. Mais une certaine hostilité se manifeste aussi par le rire. Hostile ou ironique, on répond au rire en surenchérissant sur l’ironie de son adversaire. Quand vous rencontrez une franche hostilité (de la fausseté), n’hésitez pas en surenchérir sur le mensonge de votre ennemi.

 

 

***Hávamál 43***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De son ami

l’humain doit être l’ami,

de celui-ci et de l’ami de celui-ci;

mais de son non-ami

l’humain ne devrait pas

être l’ami de l’ami.

 

Explication en prose

 

Dans le vers 3, les deux ‘celui-ci’ sont tous deux relatifs à l’ami dont on parle. L’humain se doit d’être l’ami de son ami, de lui et de l’ami de ce dernier. Autrement dit, l’amitié doit se propager d’ami en ami.

Dans le vers 6, le premier ‘ami’ est celui de l’humain dont on parle, le deuxième ‘ami’ est celui de l’ennemi de l’humain dont on parle : L’humain ne devrait pas être l’ami de l’ami de son ennemi.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

43.

Vin sínum                          De l’ami sien

skal maðr vinr vera,          doit l’humain l’ami être,

þeim ok þess vin;               de celui-ci et aussi de l’ami de celui-ci;

en óvinar síns                    mais de non-ami son

skyli engi maðr                  devrait non pas l’humain

vinar vinr vera.                  de l’ami l’ami être.

 

Traduction de Bellows

 

43. To his friend a man | a friend shall prove,

To him and the friend of his friend;

But never a man | shall friendship make

With one of his foeman's friends.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Il n’y a pas de problèmes de compréhension de mot dans cette strophe, mais de compréhension de grammaire. Notre ‘de’ est ambigu en ce sens qu’il rend à la fois un génitif (comme ‘Jacques’ dans « le livre de Jacques » car le livre appartient à Jacques) et un datif comme dans ‘Jacques’ dans « parler de Jacques ». Les jeux de cas grammaticaux des vers 3 et 6 ‘þeim ok þess’ et ‘vinar vinr’ utilisent, pour le premier, la différence entre datif et génitif et, pour le second, la différence entre génitif et nominatif.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La virtuosité du style masque un peu la simplicité du message qui sera repris dans la strophe suivante : l’amitié ne peut être à sens unique, c’est un sentiment réciproque et transmissible entre amis.

Ceci constitue une forme poétique de la définition mathématique d’une relation symétrique et transitive [La transitivité est exprimée de façon négative dans les 3 dernières lignes]. Si → représente la relation « est_l’ami_de », alors :

(‘x’ « ‘y’),

([‘x’ → ‘y’ ET ‘y’ → ‘z’] IMPLIQUE QUE ‘x’ → ‘z’).

Le fait qu’un vinr puisse être défini mathématiquement n’est pas anodin, il souligne la relative simplicité à définir (mais la difficulté à exercer !) l’amitié dans le monde germanique. Ceci confirme mon analyse de la vinátta (‘amitié’) qui décrit une ‘amitié contractuelle’ et non pas une amitié sentimentale au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Voyez http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm.

 

Bien évidemment, une relation transitive peut structurer aussi bien un ensemble fini qu’un ensemble infini. Dans le cas des amis, cette relation peut exister entre un certain nombre d’amis mais elle est aussi toujours ouverte à l’ajout d’un ou de plusieurs amis, à condition qu’ils vérifient la propriété de transitivité pour tous les anciens amis. Ceci montre que la relation entre amis, même si elle peut s’étendre potentiellement à un nombre infini de personnes va, en pratique, devenir de plus en plus difficile à respecter quand leur nombre grandit.

La présente strophe illustre le fait que ce que nous avons appelé ‘infini’ dans 18 et 41 peut, selon les circonstances, devenir en pratique un nombre assez peu élevé. Cependant, l’idée que l’on ne peut pas fixer à l’avance une limite à la taille de ce processus demeure valide, bien sûr.

 

 

***Hávamál 44***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Tu sais que si tu possèdes un ami

un ami en qui tu aies bien confiance

et tu veuilles qu'il te fasse du bien,

alors tu dois fusionner en esprit avec lui,

être d'humeur égale à la sienne,

et échanger des cadeaux,

voyager pour souvent le rencontrer.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

44.

Veiztu, ef þú vin átt,                       Sais-tu, si tu un ami possèdes

þann er þú vel trúir,                      celui-ci qui tu bien aies confiance

ok vilt þú af hánum gótt geta,        et veux tu de lui du bien obtenir [‘du bien’ en général, pas                                                                   ‘des biens matériels’]

geði skaltu við þann blanda          en esprit dois-tu avec lui (te) mélanger

ok gjöfum skipta,                           et des cadeaux échanger

fara at finna oft.                             voyager pour le rencontrer souvent.

 

Traduction de Bellows

 

44. Si tu as un ami | en qui tu veux avoir pleine confiance,

Et que tu obtiennes de lui quelque chose de bon,

Mélange tes pensées aux siennes, | et fais des cadeaux,

Et voyage souvent pour le rencontrer.

 

Traduction donnée par Dumézil (dans Mitra-Varuna)

 

Tu le sais, si tu as un ami en qui tu as confiance et si tu veux obtenir un bon résultat, il faut mêler ton âme à la sienne et échanger des cadeaux et lui rendre souvent visite.

 

Plusieurs traductions du v. 4

 

Boyer : « Tu dois avec lui mêler ton âme »,

Orchard : «partage tes pensées avec lui »,

Dronke : « tu dois épouser ses goûts ».

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe eiga (= avoir, posséder) est très irrégulier et fait átt à la 2ème personne du singulier de l'indicatif présent.

L’adjectif góðr, neutre gótt, signifie ‘bon, juste’ et il tend à devenir un nom au neutre. Alors, il n’évoque pas des biens matériels, mais ‘quelque chose de bon’, comme la forme adjective.

Le nom geð, ici au datif singulier : geði, signifie (C-V) ‘esprit, humeur’ et (de Vries) ‘connaissance, entendement, réflexion’.

Le verbe blanda signifie ‘mélanger’ comme on mélange deux liquides et, métaphoriquement, « se fondre l’un à l’autre », en particulier pour désigner un acte sexuel. Le participe passé, blandinn, c’est-à-dire ‘mélangé’, désigne une personne qui est d’opinions mixtes comme le serait un chrétien qui, en même temps, honore Þórr.

Quand une personne est ‘très mélangée’ (blandinn mjök) cela devient péjoratif.

 

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Sens prosaïque.

Les traductions françaises, avec leur « mélange des âmes » apportent une signification mystique qui est possible pour ce mot, autant dédié à la compréhension qu’à l’émotion.

Néanmoins, ce « mélange en esprit », qu’il soit émotionnel ou rationnel, décrit une forme d’intimité profonde qui doit exister entre amis. Cette forme fusionnelle de l’amitié paraîtrait incongrue à la plupart des gens aujourd’hui qui tiennent à rester des individus libres. D’un autre côté, le but de l’amitié, « recevoir quelque chose de bon », la nécessité des cadeaux et des visites fréquentes nous paraissent bien terre-à-terre. Même dans la vie de tous les jours, Óðinn nous enseigne que la fusion du spirituel et du matériel est nécessaire à l’obtention d’une vraie individualité.

 

Sens magique.

En supposant que le texte décrive les relations de deux magiciens amis, dans un contexte chamanique, ce ‘mélange des âmes’, ces ‘voyages pour se rencontrer’ ne sont plus tellement extraordinaires.

Dans le contexte des relations entre un patient et un guérisseur, il est sous-entendu que le patient fait confiance à son guérisseur et va lui ‘ouvrir son âme’. Si tel n’est pas le cas, les soins mystiques n’ont aucune chance d’être efficaces.

Dans un autre contexte, celui où des sorcier amis qui joignent leurs forces doivent sortir de leurs corps ensemble, fondre leurs âmes une seule, échanger leurs ‘dons’, c’est dire que leur travail en commun n’est pas une simple alliance efficace. Inversement, n’essayez jamais d’exécuter une telle opération avec quelqu’un qui n’est pas votre âme sœur.

Il ne faut jamais oublier qu’Óðinn est un maître du seiðr et ses paroles en apparence anodines peuvent cacher un enseignement de cette technique chamanique. On peut néanmoins s’imaginer que des sorciers amis pouvaient joindre ainsi leurs âmes pour exécuter une tâche chamanique particulièrement délicate.

 

 

***Hávamál 45***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Si tu traites avec un autre,

celui en qui tu n’as pas confiance,

si tu veux cependant obtenir quelque chose de bien,

tu vas lui parler bellement,

mais penser de façon rusée

et rétribuer la fausseté par le mensonge.

 

Explication en prose

 

Quand tu es en relation ou en affaires avec une personne en qui tu n’as pas confiance, il faut lui tenir un langage plaisant pour tirer quelque chose de bon (pour toi) de cette relation. Mais ta pensée doit être semée de pièges et de ruses, et tu dois rétribuer la fausseté par le mensonge.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

45.

Ef þú átt annan,                             Si tu traites avec un autre

þanns þú illa trúir,                         celui que tu mal ‘avoir confiance’

vildu af hánum þó gótt geta,          veuilles-tu de lui cependant ‘du bon’ obtenir [comme dans                                                              44 : ‘du bien’ en général, pas ‘des biens matériels’]

fagrt skaltu við þann mæla            bellement vas-tu avec lui parler

en flátt hyggja                                mais de façon rusée penser

ok gjalda lausung við lygi.            et fournir fausseté avec un mensonge.

 

Traduction de Bellows

45.

S’il en est un autre | en qui tu n’as guère confiance

Cependant tu cherches à obtenir de lui ‘du bon’

Tu lui parleras bellement | mais penseras faussement

Et venge fraude par fourberie.

 

Plusieurs traductions du v. 5

 

Dronke : « mais (toi) pense faussement »

Bellows : « tu penseras faussement »

Orchard : « pense qu’il (« l’autre ») est plein de fausseté »,

Boyer : « Mais tiens-le (« l’autre ») pour faux »

 

Les traductions de Boyer et d’Orchard s’opposent aux autres : pour eux, ce vers conseille de voir la fausseté en l’autre alors que le texte conseille de se comporter soi-même avec fausseté. La forme du texte est pourtant claire, dans la phrase « skaltu þann flátt hyggja », skaltu signifie ‘devras-tu’ et c’est ce ‘tu’ qui exécute l’action de «penser faussement ».

Ceci peut paraître un détail mais il est très important pour comprendre dans quel sens le scalde (ou Óðinn ) utilisent l’expression flátt hyggja. Si c’est lui-même qui ‘pense faussement’ cette expression ne peut que très difficilement être insultante, sauf à croire qu’Óðinn s’insulte lui-même. Inversement, si c’est ‘l’autre’ qui va flátt hyggja, alors l’expression pourrait devenir insultante et prendre un sens comme ‘fourbe’ ou même ‘sale tricheur’. Ici, cette différence n’est pas très importante, alors qu’elle deviendra capitale quand nous retrouverons flátt hyggja dans la s. 95 où elle décrit la façon dont les femmes pensent.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif flár, ici utilisé adverbialement, flátt, reçoit le sens propre de ‘béant’ chez C-V mais de rusé (schlau) chez deVries et dans le Lex. Poet. C-V inverse visiblement sens propre et sens figuré. Le sens de flár est ‘rusé’ et dans le contexte de 45, ne pose guère de problème puisqu’il ne peut pas être une insulte, sauf dans les traductions de Boyer et Orchard. Nous analyserons plus à fond l’étymologie et les sens possibles de flár dans la strophe 95.

L’adjectif góðr, ici au neutre, gótt, signifie ‘bon, honnête, ‘celui qui a de la bonté’, doué, fortuné’. En Vieux Norrois, il n’est pas lié étymologiquement, ni par aucune signification, à goð, dieu.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

En passant de 44 à 45 et 46, on passe des amis aux faux-amis. La constante, on pourrait presque dire l’obsession c’est qu’il faut ‘ré-attribuer’ ce qu’on a reçu. Quand il s’agit de vrais amis, on rétribue sincèrement et quand c’est un faux ami, on le rétribue à la mesure de sa fausseté.

Tout compte fait, le texte veut dire que, face à des non amis, on doit parler en recherchant une forme attirante, mais que, pour le fond, on peut y mettre tous les pièges que l’on désire. En gros, cela décrit la parole des hommes politiques.

 

 

***Hávamál 46***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Encore pour qui

tu peines à avoir confiance

et dont tu soupçonnes l’esprit :

tu vas rire avec eux

et exprimer ta pensée;

le remboursement va être à la mesure des dons.

 

Explication en prose

 

Quand tu t’adresses à des personnes en qui tu n’as guère confiance, que tu doutes de leur sincérité, alors tu peux rire et exprimer ta pensée avec elles; le remboursement va être à la mesure des dons (que tu as reçus).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

46.

Það er enn of þann                        Alors est encore de lui

er þú illa trúir                                que tu mal ‘avoir confiance’

ok þér er grunr at hans geði:        et à toi est suspicion à son esprit :

hlæja skaltu við þeim                     rire vas-tu avec eux

ok um hug mæla;                          et au sujet de la pensée parler;

glík skulu gjöld gjöfum.                 imite (tu) vas le remboursement aux dons.

 

Traduction de Bellows

 

Ainsi en est-il avec lui | en qui tu n’as guère confiance

Et dont l’esprit peut t’être mal connu;

Rire avec lui tu peux | mais ne lui ouvre pas ta pensée

Comme un don que tu lui fais.

 

Trois traductions des 3ème et 5ème vers (geð/hugr)

 

Orchard : « tu n’as pas confiance en sa pensée / … ne pas t’exprimer sincèrement »

Dronke : « tu as des doutes sur son caractère / … et t’exprimer avec fausseté »

Boyer : « Et dont tu suspectes l'humeur / … Et travestir ta pensée»

 

Note : En gras, la traduction de geð fournie par chacun des traducteurs cités. En gras et italique, la traduction de um hug mæla fournie par chacun d’entre eux.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le mot geð signifie ‘esprit, humeur’ (C-V. ) ou bien ‘connaissance, esprit, compréhension, réflexion’ (deVries). Rappelez-vous aussi que la strophe 44 nous dit qu’on mélange son geð, son esprit, avec celui de ses vrais amis.

Le mot hugr signifie soit ‘esprit, pensée’, soit ‘humeur, sentiment’, soit ‘désir, souhait’.

La préposition um évoque l’idée d’englober, de contenir complètement, et non pas de contourner ce qui permettrait d’y voir une négation (cependant, voir le commentaire d’Evans).

Vous voyez que les traducteurs donnent successivement, pour geð : esprit, pensée, caractère, humeur. Ils traduisent um hug mæla par une recommandation à fermer sa pensée, comme si um avait un sens négatif, alors que le texte dit clairement que, au contraire : on peut dire sa pensée.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les traductions classiques font de 46 une sorte de répétition de 45. Tous les deux décrivent l’attitude à prendre face à un individu dont on n’est pas sûr. Est-il ami ou ennemi ? On ne sait pas. La strophe 45 recommande une attitude hypocrite face à un tel individu quand on désire obtenir une issue favorable à la relation qu’on établit avec lui. La strophe 46 décrit le cas où on est indifférent à la relation future qu’on aura avec cet individu. Il faut donc le sonder pour reconnaître son état d’esprit, c'est-à-dire pouvoir le classer franchement en ennemi ou ami, ou bien être certain qu’il n’est ni l’un ni l’autre. Pour ceci, Óðinn nous recommande d’agir naturellement : plaisanter et dire sa pensée à cet individu. Ensuite, tu pourras appliquer sagement la recommandation du dernier vers, d’ajuster le ‘remboursement’ (ce que tu vas lui donner) aux ‘dons’ (qu’il t’a faits).

 

Il est assez frappant qu’Óðinn recommande deux différentes formes d’hypocrisie avec ceux en qui on n’a pas confiance. Soit on travestit sa pensée si on veut obtenir d’eux « quelque chose de bien », soit on se conduit avec franchise si on veut être capable de les situer exactement (et que l’on attende rien de ‘bon’ d’eux).

 

Commentaire d’Evans

 

Evans ne commente pas cette strophe mais son ‘glossary’ permet de comprendre le pourquoi des traductions classiques du vers 5. Il donne à la préposition um de nombreux sens, dont le suivant :

« ‘around’ 46/5 (see hugr);  » [et à hugr, on peut lire : ]

« mæla um hug ‘speak around (other than, contrary to) what one thinks’ 46/5. (parler ‘autour’ (c. à d. autrement que, à l’opposé de) ce que l’on pense) »

[J’insiste cependant qu’il est absurde de voir en 46 une simple répétition de 45, et je ne trouve pas absurde de traduire um par son sens usuel de ‘tout autour’ et non pas ‘éviter en passant autour comme le suggère en effet cette façon de parler.]

 

Hávamál 47-52

 

« Sur l’humanité »

 

 

***Hávamál 47***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Autrefois, j'ai été jeune

j'ai voyagé seul avec moi-même

ainsi j'ai été dans un mauvais chemin;

je me suis trouvé riche

d'avoir trouvé un autre;

l'humain est le plaisir de l'humain.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

47.

Ungr var ek forðum,          Jeune fus-je autrefois,

fór ek einn saman:             voyageais-je un ensemble: [seul avec moi-même]

þá varð ek villr vega;         ainsi devins-je [j’ai pris] un mauvais chemin;

auðigr þóttumk,                 riche pensai-je moi-même [ou j’osai me croire riche]

er ek annan fann;              (de ce) que je un autre trouvai;

Maðr er manns gaman.     L’humain est de l’humain le plaisir.

 

Traduction de Bellows

 

47. Je fus jeune autrefois | et j’errai seul

Et je ne connaissais rien de la route;

Riche je me sentis | quand je trouvai un camarade,

Car l’homme est le délice de l’homme.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Notez la curieuse façon de dire ‘être seul avec soi-même’, einn saman, c'est à dire ‘un ensemble’.

Rappelez-vous que le nom maðr (qui fait manns au génitif) signifie un humain. Dans ce cas, la traduction par ‘homme’, qui introduit une connotation de genre, deviendrait un vrai contresens.

 

Commentaire sur le sens

 

Cette strophe est célèbre et dit bien ce qu’elle veut dire, après tout.

 

Commentaires de Evans:

47

6 pourrait être un proverbe; on le trouve aussi dans les poèmes runiques islandais …, bien que ces poèmes datent du Moyen âge tardif et que l’interaction ait pu prendre place dans l’autre sens.

 

 

***Hávamál 48***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Les doux et généreux, courageux et solides

humains sont ceux ont les meilleures vies,

ils subissent rarement une grande tristesse;

mais l’humain sans courage et médiocre

craint tout et n’importe quoi,

il se plaint sans cesse et il réfléchit à deux fois avant de faire un don.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Mildir, fræknir                   Doux [ou généreux], courageux [ou solides]

menn bazt lifa,                   humains le meilleur vivent,

sjaldan sút ala;                  rarement la peine ils portent;

en ósnjallr maðr                mais le non-courageux (ou non-excellent) humain

uggir hotvetna,                  il craint tout et n’importe quoi

sýtir æ glöggr við gjöfum. il gémit sans cesse intelligent [ici= pingre, chiche] avec les dons.

 

Traduction de Bellows

 

48. Les vies du brave | et du noble sont les meilleures,

Tristesse, rarement ils nourrissent;

Mais le lâche la peur | de toute chose ressent,

Et le pingre donne sans joie.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les adjectifs mildr et frækn ont plusieurs sens assez différents, si bien que leur conjonction discrimine une tranche assez fine de la population. Je suppose que le poète a utilisé volontairement ces mots afin de cerner au plus près ceux qui ont la meilleure vie. Leur stabilité d’esprit est aussi assurée, au contraire de celle des ‘non-excellents’ qui sont craintifs, geignards et pingres.

Le sens propre du mot glöggr est ‘celui qui a une bonne vue’ et c’est par métaphore qu’il signifie soit intelligent, d’esprit aigu, soit pingre. Le commentaire de Evans me paraît donc absolument pertinent : il a une bonne vue et donc il peut voir le coût réel de recevoir un cadeau.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens de cette strophe est clair. Il est amusant de voir combien les trois derniers vers sont la négation presque mot pour mot des trois premiers. Il est donc normal de considérer que le « il gémit sans cesse » du vers 6 s’oppose au « avoir la meilleure vie » du vers 2. Cela m’a poussé à traduire le vers 6 par deux propositions différentes : « il se plaint sans cesse » et « il réfléchit à deux fois avant de faire un don », contrairement aux autres traducteurs.

Cela me porte à penser que le dernier vers, sans être une vraie critique, insinue que l’humain généreux et heureux est parfois un peu ‘óglöggr’, malvoyant et ici ‘un peu bête’, dans la façon dont il fait des dons. Cette strophe dit très clairement aussi qu’Óðinn considère comme positif ce manque de réflexion.

Cette strophe est aussi remarquable par le fait que sens prosaïque et sens spirituel sont totalement confondus. Il existe certainement des sorciers qui répondent à la description des trois derniers vers.

 

Commentaires de Evans:

48

4 ósnjallr se trouve aussi dans 16. Ici, il est opposé à mildir, froeknir menn. ‘Lâche’ semble ce qui est impliqué, bien que certains traduisent par ‘insensé’; le positif snjallr peut signifier à la fois ‘fier’ et ‘sage’.

6 est rendu par Bellows comme ‘Et le pingre donne sans joie’ … Ceci est probablement faux; il est plus probable que cela signifie ‘le pingre craint les échanges de dons’, c'est-à-dire qu’il ne veut en recevoir de peur d’avoir à faire lui-même des dons en retour … [Dronke le traduit par « un avare est toujours nerveux quand il donne » et Orchard « une personne pingre se désole de donner », tous les deux sont donc d’accord avec Evans. ]

 

 

***Hávamál 49***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Mes vêtements

je les donnai sur le champ

à deux humains faits en bois;

humains libres ils se sentirent

ceux qui possédèrent (depuis longtemps) leur blouson;

l’humain dénudé est humilié.

 

Explication en prose

 

J’ai rencontré deux statues de bois représentant des dieux anciens qu’on appelle des trémenn, des ‘hommes de bois’. Ils étaient dénudés, sans vêtements et je leur ai donné les miens sans hésiter. Ils retrouvèrent aussitôt leur fierté, ils se sentirent comme des hommes libres dès qu’ils portèrent mes vêtements.

Il est humiliant pour un humain de ne pas avoir de vêtements.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

49.

Váðir mínar                       Vêtements miens

gaf ek velli at                     donnai je ‘sur le champ’

tveim trémönnum;             à deux faits_de_bois-humains;

rekkar þat þóttusk,             droits ceux-ci sentirent-eux-mêmes

er þeir rift [ript] höfðu;       qui ‘à eux’ blouson possédèrent;

neiss er nökkviðr halr.       honteux est le dénudé homme.

 

Traduction de Bellows

 

49. Mes vêtements autrefois | dans un champ j’ai donné

A une paire de pieux gravés;

Héros semblaient-ils | quand ils eurent des vêtements,

Mais l’homme nu n’est rien du tout.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Comme dit Evans on ‘attend’ un á mais puisqu’il y a un at, c’est que le scalde n’a pas voulu dire ‘dans le terrain’ de façon statique mais plutôt suggérer l’action d’arriver près du terrain. On pourrait donc traduire at velli par ‘en arrivant près du terrain’ ce qui ajoute l’idée d’exécuter l’action sans délai, « sur le champ », comme nous dirions.

Le nom rekkr et l’adjectif rakkr rendent l’idée de ‘se tenir droit’. L'acceptation courante de rekkr est ‘guerrier, héros’ mais on doit penser qu'en poésie, ces termes peuvent utilisés pour désigner un humain ordinaire.

Je suis très étonné que personne n’ai glosé sur nökkviðr. Normalement, quand on met deux ‘k’ le mot nökkvi signifie ‘un tronc d’arbre évidé’ pour désigner une petite embarcation. C’est nakinn ou naktr qui signifie ‘nu’. Le mot viðr, même en admettant que ce soit une étymologie fantaisiste, évoque irrésistiblement un arbre. C’est pourquoi j’ai traduit plutôt par ‘dénudé’ pour évoquer aussi un arbre privé de feuilles. Nous disons « nu comme un ver » mais il me semble que ce vers suggère une expression du type ‘dénudé comme un arbre’. « La personne privée de ses vêtements semble honteuse comme un arbre dont on a arraché les feuilles. »

 

Commentaire sur le sens de la strophe

par Ursula Dronke

 

Traduction de Dronke :

  (ma traduction en Français)                           (original anglais)

Óðinn

Mes vêtements,

à la campagne, je les donnai

à deux hommes-branche.

De grands hommes ils se pensèrent

quand ils furent vêtus.

Un homme nu est honteux.

Óðinn

My clothes

I gave in the countryside

to two twig-men.

Great fellows they thought themselves

when they had garments

a man is mortified naked.

 

Commentaire de Dronke :

Dans la strophe 49, on nous montre combien Óðinn peut être ‘généreux’ et combien sa générosité peut être fantasque. Les ‘hommes-branche’ - trémenn – ont été autrefois vénérés comme de saintes idoles, possédant une vie surnaturelle (… Evans 93 ff [La citation d’Evans est donnée ci-dessous]), et même des textes chrétiens leurs attribuent des pouvoirs magiques. À ces hommes de bois, Óðinn donne ses propres vêtements, et ils perdent la divinité qu’ils étaient censés avoir, et se réjouissent alors qu’ils s’en vont dans leur nouvel accoutrement. Óðinn se débarrasse facilement d’une croyance usée.

La vanité heureuse de ces fameux trémenn est directement suivie (50) par … »

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ce commentaire de Dronke est une sorte de caricature de ce que les tenants des religions révélées peuvent comprendre en lisant le Hávamál. Elle repose sur l’interprétation suivante du comportement d’Óðinn  :

Il a recouvert les anciennes ‘idoles’ de ses vêtements afin de flatter leur vanité et qu’ils s’en aillent, semble-t-il contents des babioles qu’il vient de leur donner. Ainsi, il se débarrasse à bon compte de la concurrence des anciennes religions.

1. Objection factuelle. Si cela était vrai, Óðinn aurait largement raté son coup puisque aussi tard qu’en l’an 922, Ibn Fadlan a constaté que les Rus vénéraient encore de telles représentations des dieux. Le bon sens nous dit que ces représentations assez fragiles étaient faites pour honorer les dieux même dans des conditions difficiles ou nomades, et ceci pour une période de temps réduite.

2 Objection religieuse. Dronke voit au travers de ses lunettes de chrétienne dont un des soucis est de convertir les ‘incroyants’. Óðinn appartient à une religion non révélée qui ne pratique pas le prosélytisme.

3. Objection quant aux capacités intellectuelles des anciens dieux et de leurs croyants. Dronke présente ces anciens dieux, c’est-à-dire leurs croyants, comme de braves benêts de sauvages qui sont censés renier leurs dieux quand on leur donne quelques verroteries. C’est pousser l’arrogance civilisatrice un peu loin, même s’il y a eu de tels cas dans l’histoire des colonisations.

4. Objection quant au texte. Le dernier vers est visiblement destiné à expliquer le contenu des vers 1 à 5. Cette explication n'a rien d'ironique ou négatif au sujet des trémenn. Elle dit, au contraire, qu'il était humain qu'ils se sentent humiliés par leur bois nu … comme un arbre dépouillé de ses feuilles.

 

Il ne faut pas oublier que lorsque vous rencontrez le mot ‘idole’ dans une traduction, le mot équivalent dans le texte original est goð, le dieu (à ne pas confondre avec l’adjectif góðr, bon). Ces « idoles païennes » sont des dieux pour nos soi-disant naïfs ancêtres. Mon interprétation, certes au travers de mes lunettes de païen, est qu’Óðinn n'a pas apprécié de voir des dieux dénudés et, si l’on en croit Ibn Fadlan, il est possible qu’il se rencontre lui-même parmi ces sculptures. En tous cas, et par respect pour les dieux, qu’ils soient pour lui anciens ou actuels, il demande que les dieux portent des vêtements, même lorsqu’il s’agit de représentations temporaires. Quand les dieux (les ‘idoles’) ont été habillés, alors ils se sont sentis considérés comme des héros, si l’on veut, mais certainement comme des humains respectés au lieu d’être représentés comme des humains humiliés. C’est pourquoi le dernier vers est absolument indispensable pour expliquer un geste qui aurait pu en effet apparaître un peu futile de la part d’Óðinn.

Cette strophe nous dit qu’il n’est pas admissible de laisser dénudés des goð, qu’ils soient en majesté dans Ásgarð ou humbles bouts de bois plantés en terre. Il est évident que ce souci d’habiller des sculptures peut nous paraître naïf et nous porter à comparer ces représentations à des épouvantails. Le seul fait d’appeler « le dieu » une sculpture est effectivement un trait primitif.

Je ne pense pas qu’il faille oublier notre « l’habit ne fait pas le moine » qui souligne qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences car il existe de malhonnêtes gens qui dissimulent la réalité pour mieux nous tromper. Mais ne lui donnons pas plus d’importance qu’à l’Allemand « Kleider machen Leute » (les habits font, fabriquent les gens) qui souligne l’importance des apparences, car il existe aussi d’honnêtes gens qui dissimulent leurs faiblesses pour affirmer leur volonté de servir la communauté en surmontant ces faiblesses.

 

Commentaires de Evans:

49

2 velli at: si ceci signifie ‘dans un champ’, comme le pensent de nombreux éditeurs, nous pouvons citer hrafn at meiði Brót 5 comme un proche parallèle à l’utilisation de at, bien que nous devions attendre plutôt un á, comme dans 38. M. Olsen 7,20, comparant st. 10-11 ci-dessus, argumente en faveur du sens ‘traverser un endroit ouvert’.

3 trémönnum - images d’hommes gravées dans le bois. … suggère qu’il s’agissait de panneaux indicateurs, mais leur existence n’est pas attestée en Scandinavie primitive. Ailleurs, trémaðr semble toujours désigner une fonction cultuelle ou magique: dans Þorleifs þáttr jarlsskálds … Hákon jarl construit un trémaðr dans lequel est inséré le cœur d’un cadavre récent, lequel fonctionne alors comme un robot, et dans … Óláfr Tryggvason parle d’une idole de Freyr vénérée par les þrændir comme eigi kvikr maðr, heldr einn trémaðr – un des deux trémenn que, explique-t-il, les suédois avaient enterrés avec leur roi mort Freyr et qu’ils ensuite ont exhumé et vénéré. Dans le dernier chapitre de Ragnars saga loðbrókar, nous apprenons comment Ögmundr arrive avec 5 bateaux à Sámsey, et que quelques-uns de ses hommes vont dans les bois où ils tombent sur einn trémann fornan, de 40 ‘ells’ de haut et couvert de mousse. Ils se demandent qui a pu vénérer þetta it mikla goð. Ok þá kveðr trémanðrinn, et suivent 3 strophes (voir aussi s. 50). Le voyageur arabe Ibn Fadlan, décrivant les Rus (vikings suédois) de la Volga moyenne qu’il rencontra en 921-2, dit comment ils se prosternent en vénérant « un long morceau de bois vertical qui un visage humain … entouré de petites formes (idoles) », et en leur sacrifiant des moutons et du bétail …

5 ript ‘tissu, vêtement’, seulement ici et dans une strophe de Ólafr hvítaskáld, qui utilise vinda ript comme kenning de ‘voile’ [‘le tissu du vent’]; c’est aussi le deuxième élément de valaript Sigsk. 66 et de lérept ‘toile de lin’ (< lín + ript). Une forme dérivée ripti se trouve quelques fois. Ce mot existe encore dans les dialectes norvégiens modernes : ryft, rift, ryjte etc. … et a la même étymologie dans le Vieil Anglais rift, rifte ‘manteau, rideau, voile’.

6 neiss ici seulement en poésie, mais rencontré dans deux passages en prose (voir Fritzner 2 à hneiss); se rencontre aussi dans une des associations allitératives avec la nudité … [ceci veut simplement dire que l’idée de ‘honte’ est plusieurs fois associée à l’idée de nudité. ]

Le sens général de la strophe rend l’idée de ‘les vêtements font l’homme’ ….

 

 

Compléments sur les trémenn

 

 

J’ai souligné la citation par Evans de Ragnars saga loðbrókar parce qu’elle mérite un peu d’attention. Vous trouverez une traduction anglaise complète à : http: //www. turbidwater. com/portfolio/downloads/RagnarsSaga.pdf. (Malheureusement, la traduction française de Jean Renaud : Saga de Ragnarr aux braies velues, 2005 est introuvable – on comprend le pourquoi de ce surnom au chapitre 3 de la saga. C-V parle du chap. 1)

Ragnar est un roi-héro-conquérant légendaire dont on suppose qu’il a vécu vers l’an 800. La traduction donnée par le web est excellente mais je vous donne ci-dessous la mienne, pour les passages qui nous intéressent ici, plus proche du mot à mot.

Le chapitre 20 de cette saga est une sorte d’appendice qui décrit comment des navigateurs postérieurs au temps de Ragnar ont découvert un trémaðr qui affirme lui-même qu’il a été érigé par « les fils de Loðbrók » (Il s’agit bien du ‘Lodbrok’ de la série télévisée célèbre). Il se plaint aussi d’avoir été laissé à l’abandon très longtemps, sans protection car il n’a « ni chair ni vêtements. Cette plainte fait tellement écho au Hávamál s. 49 qu’on ne peut parler de simple hasard. Ceci est en faveur de mon hypothèse d’une attitude pieuse chez Óðinn, opposée à l’interprétation de Dronke.

 

… en aðrir menn fóru í skóg at skemmta sér, ok þar fundu þeir einn trémann fornan, ok var fertugr at hæð ok mosavaxinn, ok sá þó öll deili á honum, ok ræddu nú um með sér, hverr blótat mundi hafa þetta it mikla goð. Ok þá kveðr trémaðrinn:

mais d’autres s’en allèrent dans les bois pour leur plaisir et, là, ils trouvèrent un arbre-homme ancien qui mesurait quarante (ells, à peu près 20 mêtres) de hauteur et couvert de mousse, mais ils ont néanmoins pu s’en occuper entièrement, et ils ont discuté entre eux qui avait pu faire un blót à ce grand dieu. Et alors l’arbre-homme parla :

 

« Þat var fyr löngu,

er í leið megir

Hæklings fóru

hlunna-lungum

fram um salta

slóð birtinga,

þá varðk þessa

þorps ráðandi.

Ok því settumk

svarðmerðlingar

suðr hjá salti,

synir Loðbrókar;

þá vark blótinn

til bana mönnum

í Sámseyju

sunnanverðri.

Þar báðu standa,

meðan strönd þolir

mann hjá þyrni

ok mosa vaxinn;

nú skýtr(lire skýlr) á mik

skýja gráti,

hlýr hvárki mér

hold né klæði. »

Il y a longtemps

Quand les enfants du puissant

Hœkingr (roi de la mer) ont voyagé

sur les long-bateaux,

en avant parmi les (brillants) sels

le chemin, brillants,

depuis je garde ce

pays, (le) dirigeant.

Et ainsi ils m’ont installé,

noir brillant

le Sud par le sel,

les fils de Loðbrók;

Alors on me fit un blót

à la mort des hommes

dans Sámsey

vers le Sud.

Là ils m’ont offert de me tenir

tant que dure le bord de la mer,

homme parmi les épines,

la mousse me donnant forme;

maintenant (ne) protège autour de moi,

des nuages en pleurs,

mes joues, (car) pour moi ni

chair ni vêtements.

 

Ok þetta þótti mönnum undarligt ok sögðu síðan frá öðrum mönnum.

Et cela leur parut merveilleux et ils en parlèrent ensuite à d’autres hommes.

 

 

***Hávamál 50***

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

La jeune pousse de pin dépérit,

celle qui croît dans un village,

ni écorce ni aiguilles ne la protègent;

ainsi en est-il de l’humain

que personne ne soutient.

Pourquoi/Comment doit-il continuer à vivre ?

 

Explication en prose

 

Un jeune de pin qui pousse près d’un village (et non pas parmi ses proches dans une forêt) va dépérir, malgré la protection que lui donnent son écorce et ses feuilles aigües (qui sont incapables de le protéger des mauvais traitements infligés par les activités humaines). Un humain sans soutien est semblable à ce jeune pin, pourquoi et comment devrait-il survivre longtemps ?

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

50.

Hrörnar þöll                                  Dépérit la jeune pousse de pin

sú er stendr þorpi á,                      elle qui s’élève village dans,

hlýr-at henni börkr né barr;          protège-non ‘à elle’ écorce ni aiguilles;

svá er maðr,                                  ainsi est l’humain,

sá er manngi ann.                         celui qui personne (ne) soutient.

Hvat skal hann lengi lifa?              Comment [ou pourquoi] doit il longtemps vivre?

 

Traduction de Bellows

 

50. À flanc de triste colline | meurt le pin,

Toutes vaines ses épines et son écorce;

Il est comme un homme | que nul n’aime, -

Pourquoi devrait sa vie durer?

  (original en Anglais: )

50. On the hillside drear | the fir-tree dies,

All bootless its needles and bark;

It is like a man | whom no one loves,-

Why should his life be long?

 

Traduction de Boyer

 

50. Dépérit le jeune pin

Qui se dresse en lieu sans abri

Ne l'abritent écorce ni aiguilles; Ainsi l'homme

Que n'aime personne

Pourquoi vivrait-il longtemps?

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Sur þorp. Ce mot signifie toujours ‘village’ en Vieux Norrois. L’étymologie (de Vries) propose un deuxième sens tiré d’une autre étymologie que celle de ‘village’, mais aussi possible. Cette autre étymologie évoque l’idée de multitude, d’entassement ce qui s’accorde en effet à l’idée de village mais pas du tout à celle d’un ‘lieu sans abri’. Voici les traductions de ce mot fournies par Bellows : « flanc de triste colline », Dronke : « terrain pierreux », Orchard : « bosquet », Boyer : « lieu sans abri ». Donc, toutes les traductions qui voient le pin dans un endroit sauvage, sans abri, etc. n’imaginent pas un pin, un arbre, mais un humain qui lui, en effet, n’est pas adapté à la vie sauvage. C’est ce qu’on appelle de l’anthropomorphisme (= voir des humains partout sans raison) qui a conduit les traducteurs à suggérer que le pin décrit dans cette strophe vit dans un environnement rude pour les humains, ce à quoi, au contraire, un pin est bien adapté, protégé des climats runes par «écorce ET aiguilles» et survit sans problème même quand il n’est pas au milieu d’une forêt. L’homme est bien adapté à vivre dans l’environnement d’autres humains, un village par exemple. Comme le pin dépérit quand il est isolé au milieu des humains, l’humain dépérit quand il est, de fait, isolé au milieu des humains quand il a ni famille ni amis pour le soutenir.

Sur anna. Le verbe est un de ces verbes irréguliers qui fait ann à la 3ème personne du présent indicatif. Il ne signifie en rien ‘aimer’ mais ‘recevoir un support’ ou ‘être aidé’. Mais, dans la mesure où on fait un contre-sens sur þorp, alors on souligne la solitude du pin et donc on invente un sens qui colle mieux à la solitude, le ‘manque d’amour’. Dronke et Orchard, tout comme Bellows and Boyer, traduisent anna par ‘to love’.

Sur hvat. Ce mot a de nombreux sens, parmi lesquels, les plus probables ici sont ‘pourquoi’ ou ‘comment’. Toujours dans l’idée de ce pauvre pin sur une lande désolée, on se demande quelle raison (pourquoi ? ) aurait-il de continuer à vivre. Si, au contraire, on voit une jeune pousse de pin maltraitée par son environnement, alors on ne se demande pas le pourquoi, mais comment a-t-elle bien pu survivre dans un tel environnement. Evans a bien raison de nous rappeler le bon sens : un pin survit très bien en étant isolé.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Le sens de cette strophe est bien celui que tout le monde comprend : l’homme isolé ne peut pas survivre. Mais l’image utilisée est l’inverse de celle qu’ont ‘vue’ les traducteurs. Cette strophe comme de nombreuses autres est cependant ambiguë à cause de l’habitat normal d’un pin, en vastes forêts d’arbres de son espèce. Le poème cependant, parle d’un village et donc fait allusion aux dégradations exercées par le village, non par une nature hostile, contre laquelle il est justement très bien équipé. En somme, le jeune pin, privé des siens, privé de sa belle forêt sauvage où son écorce et ses épines le protègent depuis toujours des rigueurs du climat, ne peut se défendre contre l’agression des humains qui vivent dans le village. Qu’Óðinn se permette d’utiliser une image écologique n’aurait pas dû abasourdir autant les traducteurs (sauf Evans) et les conduire à mal comprendre cette strophe !

Cet exemple est frappant de l’acharnement que les érudits mettent à faire passer leur propre vision du monde dans leurs traductions. Dans ce cas, il s’agit même d’anthropomorphisme mais, dans la plupart des cas, il s’agit de ‘rationalité chrétienne’ qui est incrustée dans notre civilisation: sa morale est fondamentalement chrétienne et elle est assoiffée de rationalité. Ni l’un ni l’autre ne sont critiquables en général, mais elles conduisent à mal traduire des textes qui ont été écrits par et pour des ‘païens irrationnels’. D’où mon essai de vous fournir une traduction ‘mot à mot’ quelque fois difficile à comprendre mais qui vous laisse libres de comprendre le Mot du Haut selon votre propre culture.

 

Commentaires de Evans (abrégés) :

 

50

Les sens suivants ont été proposés pour þorp ici:

(1) ‘colline rocheuse dénudée’ …

(2) ‘crête, côté rocheux d’une montagne’ …

(3) ‘champ, zone dénudée et exposée’ …

(4) …

(5) ‘enclos, replis’.

(6) ‘Habitation, ferme, village’. C’est le sens usuel en Vieux Norrois.

L’image d’un pin solitaire sur une colline qui est évoquée par les 4 premiers sens [et surtout par les traductions mais non par le poème] s’oppose au bon sens botanique car les pins vivent très bien ainsi. Ils sont en mauvais état près d’une habitation quand les animaux piétinent et rongent leurs racines. …

6 hvat probablement signifie ‘comment’, comme dans 110, plutôt que ‘pourquoi’.

Il faut remarquer que le passage de la Ragnars saga auquel 49 fait allusion est lié à la strophe 50 : tous deux font allusion à un homme en bois et tous deux contiennent le mot rare þorp

[Ce mot apparaît dans le vers 8 de la déclaration de l'homme-arbre contenue dans Ragnars saga : ráðandi (þessa) þorps (en dirigeant ceux du pays). Le mot ‘pays’ ou ‘région’ semble mieux adapté au contexte mais ‘ceux du village’ peut très bien désigner tout humain habitant à proximité du trémaðr. ]

 

 

***Hávamál 51***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

D’un feu plus ardent,

avec les faux amis, brûle

la paix/la sécurité/l’amour, pendant cinq jours,

mais alors s’éteint

tout cela (quand) arrive le sixième (jour)

et toute l’amitié se dégrade (alors).

 

Explication en prose

 

Le feu plus ardent (qu’avec les amis ordinaires) de l’amour/paix/sécurité brûle cinq jours avec les faux amis. Il s’éteint quand arrive le sixième jour et cette (fausse) amitié disparaît.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

51.

Eldi heitari                         (Dans) un feu plus ardent

brennr með illum vinum    brûle avec les mauvais amis

friðr fimm daga,                 la paix [et, tout ensemble, la sécurité et l’amour] cinq jours,

en þá slokknar                   mais alors s’éteint

er inn sétti kemr                 cela dans le sixième (qui) vient

ok versnar allr vinskapr.    et se dégrade toute l’amitié.

 

Traduction de Bellows

 

51. Plus chaude que feu | entre faux amis

L’amitié cinq jours brûle;

Quand le sixième jour arrive | le feu se refroidit,

Et en est fini de tout l’amour.

 

Boyer : 51. Plus chaude que le feu / Brûle entre mauvais amis / La paix, pendant cinq jours, / Mais alors elle s'éteint / Quand le sixième survient, / l'amitié est au plus mal.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Sur eldi heitari. Les traducteurs en font un nominatif alors que ces mots sont au datif. Le poète a donc pensé que la préposition ‘dans’, ou ‘par’, ou ‘avec’ était inutile ici.

Sur friðr. Ce mot signifie ‘paix, sécurité, repos’ et prend le sens de ‘paix’ dans l’immense majorité des textes, ce que le scalde qui a composé cette strophe ne pouvait pas ignorer. Son étymologie fait appel à des racines indo-européennes évoquant l’amour et l’amitié. Les explications données dans http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm décrivent l’évolution de la racine indo-européenne vers son sens en Vieux Norrois.

Sur fimm puis sétti. Evans est assez réservé sur cette semaine de 5 jours. Je ne sais pas si la semaine avait 5 jours ou pas, il est cependant évident qu’un laps de temps de cinq jours était de première importance dans la civilisation germanique ancienne. Evans, pour le mot fimt, nous renvoie aux commentaires de Cleasby-Vigfusson sur ce mot. En fait, celui-ci ne dit pas grand-chose de plus. Une semaine de cinq jours et un mois de six semaines auraient existé. On est certain que les convocations judiciaires étaient faites ‘sous les 5 jours’ d’où le verbe fimta, dont le sens littéral est donc ‘cinq-er quelqu’un’, et qui signifie convoquer quelqu’un.

Ceci peut nous permettre de comprendre l’incompréhensible et célèbre chanson bretonne rapportée par la Villemarqué (Barzaz-Breiz, 1841): « C’est nous les Duz de la nuit; C’est nous, c’est nous les Chored, aï aouta (4fois), lundi, mardi, mercredi et jeudi et vendredi. » (Ecoutez-la à : http: //www. nordic-life. org/nmh/DuzdelaNuitBilingue.mp3 ). Les Duz et les Chored sont ce que nous appelons souvent des Korrigans ou des Esprits. Je suppose qu’elle est un reste de la semaine de 5 jours : si on en rajoute un, les Esprits s’affolent – on les chante sur un jour qui n’existe pas pour eux.

Sur vinskapr. Il se lit comme vin-skapr = ami-état = amitié. La paix, la confiance mutuelle, l'amitié et l’amour sont indiscutablement liés et ce mot porte en effet tous ces sens au moins autant à cause de son évolution linguistique qu'à cause de son origine indo-européenne, voyez http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Il est facile de comprendre le sens général de la strophe : la fausse amitié flambe cinq jours et au sixième, s’éteint la passion qu’elle a déclenchée.

Elle pose problème dans ce qu’on peut considérer comme des détails : pourquoi les cinq jours, pourquoi cet aspect passionné à l’amitié ?

La remarque d’Evans sur l’aspect juridique de la durée de cinq jours me paraît parfaitement pertinente. C’est après cinq jours que l’on est convoqué devant le tribunal et, là, se règlent les affaires sérieuses. De même, une passion amicale ou amoureuse qui n’est pas fondée sur autre chose que la passion elle-même ne résistera guère plus de cinq jours. Les amis ou les amoureux confrontés au tribunal de leurs propres sentiments deviendront eux-mêmes conscients du manque de profondeur de leurs sentiments

Quant à l’aspect passionné, c’est plutôt la remarque d’Óðinn qui me paraît pertinente : la passion – qu’elle comporte ou non une part de sexualité – est un phénomène de nature transitoire.

L’enseignement ésotérique de cette strophe me semble être le suivant. Il s’adresse aux sorciers qui essaient d’enseigner leur art à des apprentis pour leur dire ils de se méfier de ceux semblent très doués au début. En fait, ils veulent surtout montrer qu’ils sont les meilleurs élèves et vont forcer leur talent, et l’user rapidement. La sincérité prime sur la rapidité avec laquelle se manifeste le talent.

 

Commentaires d’Evans

51

La référence à cinq jours (comme dans 74) peut être liée au nombre important d’apparitions de cette expression dans la vieille loi norvégienne. Ceci a conduit certains à supposer que la semaine préchrétienne était de 5 jours; cf. Cleasby-Vigfusson au mot fimt.

[Le commentaire d’Evans sur la strophe 90 dit: « friðr signifie ici clairement ‘amour’ comme probablement aussi dans le Skírnismál 19 aussi dans 51. Ceci est le sens original de ce mot, cf. frjá ‘aimer’, friðill ‘amoureux’ and friðla (> frilla) ‘maîtresse, concubine’ ». Ces affirmations d'Evans sont pour le moins exagérées voir http: //www. nordic-life. org/nmh/SurLesContrats.htm. ]

 

 

***Hávamál 52***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Beaucoup (à) un

humain, on ne doit pas donner,

un petit (don) suffit souvent à acquérir louange;

avec une demi miche de pain

et avec un récipient incliné

je me suis fait un camarade.

 

Explication en prose

 

Il n’est pas nécessaire de faire des dons somptueux et souvent c’est avec peu qu’on ‘achète’ (on obtient) la louange et/ou la permission. Je me suis fait un compagnon avec une demi-miche de pain et simplement en inclinant (dans son verre) ma bouteille, c’est-à-dire en lui donnant à boire sans excès.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

52.

Mikit eitt                             Beaucoup (à) un

skal-a manni gefa;             doit-non un humain donner;

oft kaupir sér í litlu lof,      souvent achète à soi dans petit, la louange [ou la permission]

með halfum hleif                avec une demie miche de pain

ok með höllu keri               et avec un incliné récipient

fékk ek mér félaga.             fis je à moi un camarade.

 

Traduction de Bellows

 

52 Nulle grande chose a besoin | un homme de donner,

Souvent un peu permettra d’acquérir la louange;

Avec une demi miche de pain | et une coupe à demi pleine

Un ami entier me suis-je fait rapidement.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Sur lof qui signifie louange ou permission mais que Evans veut absolument rattacher à ‘amour’. Dans la strophe 8 lof alterne avec líknstafi, d’où l’argument d’Evans. Rappelez-vous que je traduis líknstafi par « connaissance des runes », ce qui n’a rien d’un sentiment si bien que cela s’accorde parfaitement à ‘louange’. Ici, c’est pire, lof alterne avec félag, ‘partenaire’, dont le sens propre évoque un partage de richesses.

Sur höllu keri. J’avoue ne pas comprendre pourquoi ceci a posé un tel problème aux experts. Boyer, dans une note, dit même que ce terme est intraduisible. On pourrait dire aussi ‘en penchant la bouteille’. Nous n’avons pas d’expression pour dire ‘pencher la bouteille’ au lieu de ‘verser à boire’, mais ce serait tout à fait possible. Le glou glou du liquide qui coule constitue une sorte de signature de pacte entre le servi et le serveur. C’est ce que dit si bien le scalde.

Sur félag. Au sens propre = fé-lag = ‘richesse-posée (en commun)’ et prend le sens de ‘compagnon, partenaire’. La citation de la pierre de Sjörup donnée ci-dessous par Evans vous montre bien le sens de ‘compagnon d’un groupe luttant ensemble’ au mot félag.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La forme un peu sèche employée dans le vers 2 (skal-a gefa) porte à penser qu’Óðinn conseille une sorte de pingrerie et on peut ainsi interpréter la strophe comme : « Ne donnez pas trop, car vous pouvez avoir le même résultat à meilleur prix. »

Par contre, les exemples contenus dans les trois derniers vers montrent bien qu’Óðinn s’adresse ici à des gens simples qui ne disposent pas de grandes richesses. Si votre richesse est un pain entier et une pleine bouteille à boire, les partager consiste à donner la moitié de votre fortune, ce qui, pour vous, est beaucoup. Pour celui qui a faim et soif, leur valeur est encore plus grande.

Du point de vue social, on peut plutôt comprendre qu’Óðinn nous dit que les cadeaux royaux sont faits seulement par des rois : les gens simples seront très heureux de cadeaux simples, à la mesure de vos moyens. Un cadeau fait au-dessus de vos moyens va plutôt les gêner car ils ne sauront pas comment y répondre.

Du point de vue religieux, vous savez sans doute déjà que la strophe 145 dit qu’il vaut mieux ne rien demander aux dieux que leur dédier de trop nombreux blót. La règle donnée dans la strophe 52 précise que des sacrifices excessifs ne sont pas la bonne façon de s’attirer la faveur de nos dieux, contrairement à d’autres religions. Le sacrifice doit donc être respectable et à la mesure de vos moyens. Par exemple, quand il s’agit des boissons que nous répandons au sol, le liquide doit être de la meilleure qualité que vous pourriez vous offrir à vous-mêmes mais n’a pas besoin de vous coûter les yeux de la tête.

 

Commentaires d’Evans

52

3 Pour la suggestion que lof puisse ici signifier ‘amour’ voir la st. 8 plus haut.

[Rappel de la strophe 8 : … ‘éloge’ et ‘faveur, jugements amicaux’ - comme lof et líknstafi sont traduits d'habitude - sont précisément des choses qu'on a annars brjóstum í. [dans sa propre poitrine]… et donc, pour lof, le sens de ‘amour, affection, estime’ est mieux adapté ici que ‘éloge’.líknstafir peut aussi signifier ‘mots (magiquement) calculés pour gagner l'aide d’une autre personne’, un sens qui ne s’accorde qu’à une seule autre occurrence... ]

5 með höllu keri ‘avec un bol penché’. [Suit une longue discussion sur ce que cela signifie exactement, le récipient d’Óðinn était-il plein ou à demi-plein etc. ]

6 Sur félagi est un mot caractéristique du Moyen Âge Viking, voir p. 19.

[p. 19, à ce sujet: Au lieu d’une ætt (la famille), voici apparaître le frændr (le compagnon, le camarade de combat), ‘avec une demi-miche de pain et un bol penché me suis-je fait un compagnon, fekk ek mér félaga’ dit la st. 52, en utilisant ce mot qui est utilisé régulièrement sur les monuments runiques, comme par exemple sur la pierre de Sjörup: ‘Saxi érigea cette pierre en mémoire de Ásbjörn son compagon, asbiurn sin filaga, fils de Tóki. Il n’a pas fui à Uppsala, mais frappa tant qu’il eut une arme’. ]

 

 

Hávamál 53-56

 

« La sagesse ne rend pas particulièrement heureux »

 

 

***Hávamál 53***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

À petites plages

(correspondent) petites mers,

petits sont les esprits des hommes.

Parce que tous les humains

ne devenaient pas également sages/visionnaires,

[ou : n’étaient pas également destinés à être sages/visionnaires]

l'humanité est une (maigre? ) moitié de l'un des deux.

 

 

Explication en prose

 

À de petites plages répondent de petites mers (et non le grand océan), petits sont les esprits des hommes. Parce que tous les humains ne deviennent pas également sages/visionnaires, une (maigre ? ) moitié de l’humanité, des enfants du temps est capable d'acquérir de la sagesse, l'autre partie, non.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

53.

Lítilla sanda                       À petites plages

lítilla sæva                         petites mers

lítil eru geð guma.             petits sont les esprits des hommes.

Því at allir menn                Parce que ‘à’ tous les humains

urðu-t jafnspakir,               ils devenaient-non également sages/visionnaires,

hálf er öld hvár.                 la moitié (ou une maigre moitié) est l’époque [ou l’éternité ou (poet. ) les                                            humains] l’un des deux.

 

Traduction de Bellows

 

53. Un petit sable | a une petite mer,

Et petits sont les esprits des hommes;

Bien que tous les hommes ne soient pas | égaux en sagesse,

Cependant tous ne sont qu’à demi sages.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Sur sand. Ce mot signifie le sable et également une ‘berge de sable, une plage’.

Sur sær. Fait un génitif pluriel en sævar, mais sæva est aussi possible. Il désigne une mer salée, jamais un lac. C’est donc soit la mer soit l’océan.

 

Sur urðu. C’est le prétérit pluriel du verbe verða, devenir. Les deux autres verbes de la strophe, eru (3ème vers) et er (sixième vers) sont au présent. Ou bien on attribue cette discordance des temps à une nécessité structurelle faisant que verða-t n’était pas possible, ou bien il faut bien voir là une volonté du poète de discrètement nous rappeler que certains sont destinés à la sagesse et que d’autres ne le sont pas : il sous-entend que dès leur naissance, ils n’étaient pas… » et le prétérit devient nécessaire.

 

La discussion de Evans sur hálf / hvár / hvar ne date pas d’hier. Par exemple, le premier éditeur de l’Edda poétique, Rask 1818, donne half et hvar alors que Gering 1904 donne hálf et hvár en signalant que seul le Codex Regius donne hvar. L'adjectif hálfr signifie ‘moitié’ mais aussi ‘un peu, une maigre portion’. L'adverbe interrogatif hvar siginifie ‘où ? ’ mais peut être aussi indéfini est signifier ‘partout’. Le pronom hvárr signifie soit ‘lequel des deux ? ’, soit ‘n'importe lequel des deux’.

Sur öld. Il signifie ‘âge, époque’. En poésie, öld désigne les humains. Je suppose que les poètes veulent inclure les humains dans les âges de l’humanité et que cette façon de parler peut se rendre en Français par « les enfants du temps ».

Sur spakr. Le sens donné par de Vries est ‘intelligent, expérimenté’. De fait, il relie ce mot à la racine du verbe spekja, qui signifie à la fois ‘rendre sage’ et ‘calmer’ ce qui explique les deux sens différents fournis par C-V : ‘tranquille, gentil’ (pour les animaux et les bébés) mais aussi ‘sage, visionnaire au sens de vision prophétique’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Contrairement à Evans, je ne vois ici aucune « accumulation d’obscurités ». ‘À petite plage, petite mer’ fait sans doute allusion au fait qu’on observe la plage mais qu’on ne voit pas la fin d’une mer même petite : on juge la taille d’une chose par ce qu’on peut en observer. Si on observe les (petites) actions des humains, on peut juger de la taille de leur intellect (qu’on ne peut pas observer directement), voilà ce que signifient ‘évidemment’ les trois premiers vers. Et le troisième vers est sans ambiguïté : les humains, en général, ont de petits esprits.

Mais, comme le souligne si bien le cinquième vers, certains d'entre eux sont capables d'acquérir de la sagesse au cours de leur existence, de devenir sages. Si on choisit de lire hálfr avec le sens de ‘moitié’, alors le sixième vers affirme qu'une moitié des humains est « du côté » de ceux capables d'acquérir la sagesse par les expériences qu'ils vivent, mais qu'une autre moitié est « de l'autre côté » et ceux-ci, nés de petits esprits, le resteront toujours, c’était leur örlög, la décision d’Urðr.

.

En fin de compte, cette proportion ne me semble pas très réaliste. Je suppose que celle donnée par Óðinn est beaucoup moins optimiste et il me semble plus raisonnable de donner à hálfr le sens de ‘une maigre moitié’, attribuée au nombre de ceux qui apprennent de la vie.

Qu'il s'agisse de sagesse et de connaissances prosaïques ou spirituelles, cette strophe dit la même chose : nous sommes sots par nature et bien peu nombreux ceux qui sont capables de devenir sages ou magiciens.

 

Commentaires d’Evans

 

53

1-3 Codex Regius lit seva, que certains éditeurs anciens, et plus récemment Meissner, interprètent comme sefa gén. pl. de sefi ‘esprit’ (non trouvé ailleurs au pluriel); ainsi Lüning (cité dans Finnur Jónsson) l’a rendu par ‘petits (grains de) sable, petites compréhensions’ et l’a expliqué par ‘tout comme les grains de sable sont petits, de même, là où la compréhension est petite, sont petites les âmes (geð) des hommes’. Meissner notes que [mot grec] l’a rendu par grinda grindfraþjis en Gothique, il pense qu’il doit littéralement signifier ‘esprit-ensablé’ (OHG grint ‘sable’, ON grandi ‘berge de sable’) et prend les génitifs comme descriptifs de d’un mot sous-entendu, gumnar: ‘de petit gains de sable, de petite compréhension – car le pouvoir de compréhension de nombreux humains est petit’ … [suivent de nombreuses hypothèses semblables que je saute mais mais qui montrent combien les spécialistes tendent à s’égarer quand le texte ne se conforme pas à leurs préjugés. ]

6 aussi est difficile: devrions nous lire hvar ‘partout’ ou hvár ‘chacun des deux’ (en accord avec öld f. )? et alors hálf signifie quoi? En lisant hvar, Finnur Jónsson l’a rendu par ‘Partout les humains sont incomplets, imparfaits’; il a admis que hálfr n’apparaît pas ailleurs en ON avec cette signification, mais déclara en 1888 (Finnur Jónsson 1, 51) que cette signification était connue en langue moderne; ceci est contredit par BMÓ 65 …. , Heusler 1, 112 et prend hálf comme ‘divisé en deux’ (c. à d. , par implication, les sages et les stupides); mais rien ne prouve que ce mot ait jamais eut cette signification. Il semble donc préférable de lire hvár, comme Bugge 2, 250, qui traduit ‘chacune des deux classes d’homme est par moitié’ c. à d. constitue qu’une moitié, et est complémentée par l’autre moitié. …

L’accumulation d’obscurités dans cette strophe montre qu’elle est probablement corrompue au-delà de toute rectification.

 

 

***Hávamál 54***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse;

Aux guerriers

la vie est plus belle

ceux qui sont correctement très intelligents et sages.

 

Explication en prose

 

Chaque humain devrait se contenter d'être modérément sage, il ne devrait pas (s'acharner à) essayer de devenir sage. (Cependant), la vie est plus belle pour ceux qui sont vraiment très intelligents et sages.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

54.

Meðalsnotr             Moyennement sage

skyli manna hverr; devrait chacun des humains;

æva til snotr sé;      jamais vers la sagesse soit;

þeim er fyrða         à eux est des guerriers

fegrst at lifa            le plus beau à vivre

er vel margt vitu.    qui bien beaucoup sont intelligents (ou instruits ou sages).

 

Traduction de Bellows et Boyer

 

Bellows : Une mesure de sagesse | chacun doit avoir,

Mais que jamais il n’en connaisse trop;

Les vies le meilleures | sont vécues par ces hommes

Dont la sagesse a largement grandi.

 

Boyer :   Modérément sage / Devrait être chacun, / Jamais trop sage;

A ceux-là / La vie est la plus belle / Qui n'en savent pas plus qu'il ne faut.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

De façon un peu inhabituelle, la compréhension de cette strophe repose sur le sens de deux adverbes, til (vers 3) et vel (dans vel margt, vers 6) qui sont rendus parfois de façon opposées par les traducteurs.

Sur til. En principe, il signifie ‘vers, en direction de’ c'est à dire qu'il décrit une situation évolutive ou un but à atteindre. Dans certains cas, nous n'avons pas de mot pour décrire une telle situation et la traduction peut faire croire que til se rapporte à une situation stable. Typiquement, les expressions ‘vera til’ ou ‘hafa til’ se traduisent par ‘exister’ et ‘posséder’ mais expriment plutôt l'idée d'être ‘continuer à être et ‘continuer à posséder', qui sont possibles et s'accordent mieux avec l'usage général de til.

Tous les traducteurs classiques donnent ‘trop de’ pour til (comme c’est le cas en Islandais moderne), alors que je conserve le sens de ‘vers’ en traduisant ‘vera til’ par ‘tendre vers’. On peut me critiquer pour cela, il n'en reste pas moins que til dans le sens de ‘trop de’ est ironique. En particulier, la longue liste des mots de la forme til-* ne comporte pas de cas où le préfixe til introduise une sorte d’exagération du mot qu’il préfixe : l’ironie ou l’exagértation n’est pas vraiment évidente. Ma traduction s'accorde avec celle que j'ai donnée de 53, où je conserve le sens de ‘sont devenus’ pour urðu (vers 5).

Ainsi, on peut dire que, au moins, le sens qu’il faut comprendre dans cette strophe n’est pas uniquement et évidemment ‘trop’, comme c’est l’usage.

Sur vel. Cet adverbe signifie ‘bien, correctement’ et sert de particule intensive pour donner de l'emphase au mot qu'il modifie. En principe, donc, vel margt, signifie bien beaucoup’ au sens de ‘très beaucoup’. Bellows et Dronke conservent ce sens, avec comme résultat que la première et la deuxième moitié de la strophe semblent en contradiction: l'une dit que l'humain doit être moyennement sage, l'autre que le très sage est le plus heureux. Cette version a en plus le défaut de paraître contredire les strophes 55 et 56.

Par contre, Orchard et Boyer résolvent cette contradiction en traduisant vel comme un modérateur de margt, et vel margt devient ‘pas trop’ et ‘pas plus qu'il ne faut’. Dans ce cas, ‘correctement beaucoup’ est pris dans le sens de ‘sans exagération’. Cette solution est élégante mais réduit les trois strophes à de simples répétitions les unes des autres (et elles répètent en plus leur trois premiers vers) alors qu'il était bien possible qu'Óðinn désirât parler de trois différentes sortes de sagesse.

Je conserve les sens sans ironie de ces adverbes en résolvant autrement toutes ces contradictions, comme expliqué ci-dessous.

Un autre problème est que la forme vitu du dernier mot peut, en fait, avoir deux sens. Cela peut être la troisième personne du pluriel de l’indicatif présent du verbe vita (être intelligent). Mais, cela peut aussi le nominatif pluriel faible de l’adjectif vitr qui signifie plutôt ‘sage’ que ‘instruit’. À cause de cette ambiguïté, je conserve les deux sens possibles, ‘intelligent et sage’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Comme cela a déjà été signalé, il existe une contradiction apparente entre les trois premiers et les trois derniers vers de cette strophe. Cette contradiction est levée si on traduit vel margt vitu par ‘pas trop sages’. Ceci est un peu trivial dans la mesure où les trois derniers vers répètent à l’identique l’idée des trois premiers. Par contre, si on suit Dronke et Bellows, par une sorte de jeu de mots sur vitu, le scalde affirme que les ‘guerriers’ vraiment très intelligents et sages ont la plus belle des vies. Dans ce deuxième cas, la contradiction est supprimée en admettant que c’était le but d’Óðinn d’introduire une telle opposition et qu’il y a, au début du quatrième vers, un ‘mais’ implicite. « Mais, pour les guerriers etc. ». Ceci a aussi l’avantage d’expliquer pourquoi le scalde utilise le mot ‘guerriers’ pour parler des humains : il veut dire que cela est réservé aux humains ‘guerriers’, ceux qui se battent, au cours de leur vie, pour un idéal, que ce soit pour la défense ou à la conquête d’un territoire, ou pour une guerre d’idées, pour défendre une façon de vivre. Ceux-là sont différents du commun des mortels et ils n’atteignent le bonheur que lorsqu’ils sont vraiment très très sages et intelligents car ils en ont besoin pour tenir bon sur leurs positions, territoriales ou intellectuelles.

Pour conclure, je rappelle que les sens de til et vel choisis par les traductions classiques sont parfaitement possibles car ils utilisent des acceptions attestées de ces mots. Le sens ironique de til est même devenu banal en Islandais moderne. Je préfère utiliser leurs acceptions courantes en Vieux Norrois, ce qui crée une difficulté en forçant à proposer une compréhension non classique de cette strophe. Ce choix a aussi l’avantage que les strophes 54-55-56 cessent d’être une répétition de critiques adressées aux allsnotr (‘tout-sages’). Cette critique répétée semble bienvenue dans le contexte immédiat de la strophe 54. Cependant, un meilleur contexte est celui de l’ensemble du Hávamál, où de nombreuses strophes critiquent ou moquent les ó-snotr (les ‘non-sages’) et louent les snotr. Ceci n’empêche évidemment pas qu’Óðinn puisse désirer critiquer aussi les ‘trop-sages’ mais il faut alors que la frontière entre ‘correctement-sages’ et ‘trop-sages’ soit décrite avec précision. Les traductions classiques, qui rendent soit triviale soit contradictoire la strophe 54, me paraissent hors contexte.

 

 

***Hávamál 55***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse;

parce que le cœur de l'homme sage

devient rarement joyeux

s'il est ‘sur’ (ou ‘dans’) la tout-sagesse.

 

 

Explication en prose

 

Chaque humain devrait se contenter d'être modérément sage, il ne devrait pas (s'acharner à) essayer de devenir sage. C'est ainsi parce qu'une personne déjà sage ne gardera pas son cœur joyeux si elle se fixe comme but la sagesse suprême.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

55.

Meðalsnotr                                    Moyennement sage

skyli manna hverr;                        devrait chacun des humains;

æva til snotr sé,                             jamais vers la sagesse soit

því at snotrs manns hjarta             parce que du sage homme le cœur

verðr sjaldan glatt,                        devient rarement joyeux

ef sá er alsnotr er á.                      si lui est tout-sage qui ‘dessus/dans/vers’

 

Traduction de Bellows et Boyer

 

Bellows : Une mesure de sagesse | chacun doit avoir,

Mais que jamais il n’en connaisse trop;

Car le cœur du sage | est rarement heureux,

Si trop grande sagesse il a gagné.

 

Boyer :   Modérément sage / Devrait être chacun, / Jamais trop sage;

Car l'esprit du sage / Rarement est joyeux / Si sa sagesse est suprême.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’expression « er ‘comme cela’; er á ‘cette chose’ » est une façon classique de dire « il est comme cela, celui qui est dessus (= possède) cette chose ». Le scalde conclut donc sur une sorte de pirouette linguistique en nous laissant deviner de quelle ‘chose’ il parle. Il me semble évident qu'il s'agit de l’excès de volonté de sagesse.

Par contre, il serait intéressant de savoir si le á final indique un état stable ou une évolution. Comme dans les autres langues germaniques, si á est suivi d'un datif alors il est un ‘sur’ statique et s'il est suivi de l'accusatif, c'est un ‘sur’ dynamique. Il se trouve que les seuls mots qui pourraient donner la solution, et alsnotr, sont au nominatif si bien que le poète nous laisse dans une complète ignorance à ce sujet. J'ai quand même tendance à penser que le fait de ‘posséder’ correspond à un « hafa á» qui exprime plutôt une tendance qu'un état stable.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La strophe précédente nous disait que les vel margt vitu ont la plus belle des vies. Celle-ci nous dit que les alsnotr, ou ceux qui cherchent à le devenir, sont rarement joyeux. Dans cette strophe, je pense qu’en effet, Óðinn précise la strophe précédente : ils auront une « belle vie » mais ne seront que « rarement joyeux ». Celui qui rejette une vie un peu insouciante et joyeuse n’est pas automatiquement malheureux. Il connait cependant des instants de tristesse parce que la vérité est souvent lourde à porter. Si on repense à la strophe 53 qui affirme la petitesse des humains, on comprend que cette petitesse conditionne une vie joyeuse, et que s’élever au-dessus de la condition humaine ordinaire apporte un « esprit de tristesse », comme le dit la strophe suivante qui va encore préciser ce thème.

 

 

***Hávamál 56***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse;

l'örlög sien

non devant le sage

c'est celui qui est le plus sans esprit de tristesse.

 

Explication en prose

 

Chaque humain devrait se contenter d'être modérément sage, il ne devrait pas (s'acharner à) essayer de devenir sage. C'est quand il n’est pas devant (confronté à) ses destinées (son örlög) que l’esprit du sage est le plus libre de tristesse.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

56.

Meðalsnotr                        Moyennement sage

skyli manna hverr;             devrait chacun des humains;

æva til snotr sé,                  jamais vers la sagesse soit;

örlög sín                            l’örlög de lui

viti engi fyrir,                     le sage non devant

þeim er sorgalausastr sefi. à qui est le plus sans tristesse esprit.

 

Traduction de Bellows

 

Bellows : Une mesure de sagesse | chacun doit avoir,

Mais que jamais il n’en connaisse trop;

Qu’aucun homme son destin | devant lui voie,

Car ainsi il est le plus libre de tristesse.

 

Boyer :   Modérément sage / Devrait être chacun, / Jamais trop sage;

Celui qui ne sait pas d'avance / Son destin / A le cœur le plus libre de soin.

[Bien entendu, le « plus libre de soin » est une erreur d’impression, il faut lire le « plus libre de souci ». ]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Örlög est un mot pluriel si bien qu’on évoque ‘les destinées’ et non ‘la destinée unique’. De nombreux textes parlent de ou font allusion à l’örlög, si bien que nous avons une idée relativement précise.

Notez aussi que la destinée est appelée örlög or urð en Vieux Norrois et non pas seulement wyrð (de même racine urð) que un mot Anglo-Saxon, qui a un si grand succès populaire dans le monde du paganisme moderne. Les textes anglo-saxons ne parlent du wyrð que pour traduire le Latin fatum, si bien que nous ne savons pas exactement ce que les païens anglo-saxons entendaient de plus que les Latins par ce mot. Nous pouvons seulement supposer que le wyrð des païens anglo-saxons était semblable à notre örlög/urð scandinave.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’expression örlög sín viti engi fyrir peut prendre deux sens. Le ‘non’ (engi) peut s'appliquer à viti (un sage) ou à fyrir (devant). Le premier dit que ‘son örlög (est) devant le non sage’, c'est à dire que ‘le non sage connait sa destinée’. Le second dit que ‘son örlög (est) non devant le sage’. Le second signifie que le sage ignore sa destinée. Les deux s'accordent bien au dernier vers puisque, dans les deux cas, la personne concernée ne connait pas la tristesse. Cependant, la seconde interprétation s'accorde mieux aux trois premiers vers. Un sage qui ignore sa destinée est encore « moyennement sage ». S'il la connaissait il serait encore plus sage, mais il aurait une vie moins heureuse.

Dans la mesure où l’örlög est décidé ou annoncé par les Nornes, les dieux eux-mêmes ignorent partiellement leur destinée. Le sage qui franchit le pas et prend connaissance de son örlög sort de son statut d’humain. Si ceci arrive alors qu’il est loin de sa mort, la connaissance de sa destinée ne peut que lui apporter une forme de tristesse. S’il est près de sa mort, son destin est derrière lui, non pas devant, et il devient alors feigr. Comme le commente le Þrideilur Rúna : « feigur: qvi jam fatali morti appropingvat » (feigr : celui qui déjà de fatale (= naturelle) mort s’approche). L’autre sens de feigr est ‘étrange, fou’ ce qui ne décrit pas une personne particulièrement joyeuse. Autrement dit, à tout âge, connaître son destin c’est perdre toutes ses illusions, toutes ses ambitions et surtout son enthousiasme, tout ce qui nous apporte la joie de vivre.

La mode actuelle dans le paganisme moderne de vouloir absolument être capable de lire l’avenir (en utilisant, entre autres, les runes) est condamnée ici fermement par Óðinn car elle ne nous ouvre à rien d’autre que la tristesse, c’est une forme d’auto destruction qui s’oppose à notre besoin naturel d’activité si ces prévisions sont prises pour ‘réelles’, c’est-à-dire inéluctables.

 

Commentaire sur le sens des strophes 53-56

 

Après que la strophe 53 nous ait rappelé la petitesse des humains, suivent ces trois strophes qui commentent cette petitesse. Les trois premiers vers de ces trois strophes, répétés dans chacune d’elles, nous replacent dans le contexte de 53, donc celui de la petitesse humaine.

La strophe 54 présente l’exception de ceux qui arrivent à devenir très très sages de bonne façon. Ils dépassent donc le statut d’humains normaux et sont capables de concilier sagesse et bonheur.

La strophe 55 nous dit que même si on atteint le niveau élevé de alsnotr (tout connaissant), cette recherche forcenée de la sagesse nous conduit à la perte de la joie de vivre.

La strophe 56, traite d’un cas important mais particulier de la sagesse, le fait de connaître son destin qui sort l’individu de la normalité. Il en paie le prix, car son esprit s’imprègne de tristesse.

Ainsi, en combinant ces quatre strophes, nous voyons que devenir ‘tout sage’ ou visionnaire est différent d’être ‘correctement très sage’. En fait, la sagesse est présentée par Óðinn comme un chemin étroit qui risque de nous faire faire basculer dans la stupidité si nous manquons de sagesse, et dans le manque de joie de vivre si nous la recherchons trop.

 

 

Hávamál 57-62

 

« De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin?  »

 

***Hávamál 57***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Une torche depuis une (autre) torche

s'enflamme, jusqu’à qu'elle soit consumée,

la flamme s’attise depuis la flamme;

l’humain depuis l’humain

devient connu (ou sage) en direction de la parole

mais le maussade et isolé (devient ainsi) depuis l’arrogance.

 

Explication en prose

 

Sens ordinaire

Une torche s'allume à une autre torche jusqu'à ce qu'elle se consume, et la flamme se passe à la flamme.

L'humain reçoit la parole d’un l'humain, mais la suffisance ne lui apporte que solitude et maussaderie.

Sens odinique

L'incendie se propage de maison en maison, d'arbre en arbre jusqu'à ne devenir qu’une immense flamme.

La parole se propage d'humain en humain jusqu'à ce que leur fusion crée l'humanité. Cependant, celui qui est plein de morgue s'exclut lui-même de l'humanité.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

57.

Brandr af brandi               La torche depuis la torche

brenn, unz brunninn er,     brûle, jusqu’à que consumée est

funi kveikisk af funa;          la flamme s’attise depuis la flamme;

maðr af manni                   l’humain depuis l’humain

verðr at máli kuðr              devient ‘vers la parole’ connu (ou sage)

en til dælskr af dul.            mais aussi le maussade et isolé depuis l’arrogance.

 

Traduction de Bellows

 

La traduction de verðr at máli kuðr est en italique, celle de dul en fonte italique et grasse, celle de dælskr est en fonte grasse.

 

57. Un tison depuis un tison | est attisé et brûlé,

Et le feu depuis le feu obtenu;

Et l’homme par sa parole | est connu des hommes,

Et les stupides par leur immobilité.

 

Trois derniers vers de

Boyer : L'homme, de l'homme / Sera par paroles connu, / Mais le sot se fait connaître à sa sottise.

Dronke : L’humain de l’humain / acquiert la maîtrise du langage / mais un esprit trop lent de l’isolement.

Orchard : L’humain de l’humain devient habile au langage / mais muet par manque de mots.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Une petite variation dans le vocabulaire de cette strophe entraîne un grand changement de son sens, ce qui explique cette longue discussion sur le sens des mots.

Cette strophe utilise quatre fois la préposition af et une fois at. Comme d'habitude, ces prépositions peuvent prendre une multitude de sens selon le contexte. Cependant, on sait bien que, très généralement, af exprime un éloignement de l'objet qu'il précède, alors que at exprime un rapprochement. Je vous propose donc de traduire af par ‘depuis’ et at par ‘vers’ dans une traduction littérale. D'autre part, je n'imagine pas que ni le poète ni Óðinn aient voulu nous donner ici une leçon de virtuosité dans le maniement des prépositions mais plutôt une leçon de moralité. En particulier, dans les vers 5 et 6, la relation entre deux humains est la même que celle entre deux flammes. La flamme transmet le feu à une autre flamme, et donc l'humain transmet la parole à un autre humain. Cependant, ici est absurde de dire la flamme ‘enseigne’ quoi que ce soit à la flamme. Tout comme une flamme devient flamme par son contact avec une flamme, un humain devient humain par leur contact ‘vers’ la parole. C'est pourquoi je suis tout à fait d'accord avec C-V pour traduire kuðr at máli par ‘ami de parole’ désignant les gens qui aiment à parler ensemble. Les traductions de Boyer (L'homme, de l'homme / Sera par paroles connu) et de Bellows (Et l’homme par sa parole | est connu des hommes) ne s'opposent pas du tout à cette interprétation. Par contre, les traductions récentes ne sous-entendent pas une « reconnaissance de l'homme par l'homme » mais plutôt un « enseignement de l'homme par l'homme », ce qui est très différent. En effet, Dronke dit : « L'homme de l'homme / acquiert maîtrise de la parole » et Orchard de même, sauf qu'il dit : « habileté à parler ». Ces deux traducteurs utilisent visiblement le sens de ‘sage’ de kuðr (rare mais possible, voir Evans ci-dessous) pour comprendre que l'homme est ‘sage dans les paroles’ (qu'ils expriment par « maîtrise » ou « habileté »).

Vous verrez que Evans discute le sens de kuðr (devenu kunnr). C'est un adjectif qui signifie généralement ‘connu’. Ce mot peut exprimer une connaissance dépourvue de sentimentalité, mais on peut lui associer aussi des sentiments, ‘connu en mal’ (un malfaiteur ‘connu’) ou ‘connu en bien’, un ami.

L'adjectif dælskr peut signifier : ‘être de la vallée’, versatile, d’humeur changeante, lourd d’esprit’. Vous voyez que ce pauvre habitant des vallées qui est sans doute bien seul comme le traduit Dronke (« seclusion » c. à d. ‘isolement’), mais il devient même immobile (Bellows : «stillness»), sans vocabulaire ‘Orchard (« lack of words”), sot (Boyer : “sottise”).

Le substantif dul signifie ‘dissimulation, arrogance, envie’ (C-V. , de Vries et le Lexicon Poeticum sont d’accord là-dessus). Il peut, à l’extrême rigueur, si le contexte l’exige comme dans un propos insultant, dénoter une accusation de faiblesse intellectuelle. Ici, le contexte n’est pas celui d’une joute verbale et donc dul ne peut pas du tout se traduire par l’anglais dull (lent d’esprit, ennuyeux, terne, émoussé).

En conclusion, le dernier vers dit donc que ‘dissimulation, arrogance, envie’ rendent l’humain ‘versatile, d’humeur changeante, lourd’ et non pas spécialement stupide.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Comme Evans le dit, « Cette strophe recommande évidemment une forme de bon comportement social et souligne les conséquences de la solitude ». Je ne pense pas, cependant que ce soit son sens principal. C'est lui enlever toute la violence contenue dans les trois premiers vers qui évoquent aussi l'incendie qui embrase une demeure ou une forêt. Ainsi, les vers 5 et 6 signifient bien que les humains se reconnaissent entre eux par la parole (ou se l’enseignent entre eux comme le comprennent Dronke et Orchard), mais ils évoquent aussi le fait que la parole est ce qui ‘embrase’ notre humanité, réunissant les humains dans un gigantesque ‘incendie’ de communication. Les exemples modernes sont tellement évidents qu’il n’est pas besoin de les rappeler. Le dernier vers signifie en effet qu’il est néfaste de rester isolé, mais aussi que la suffisance est un « péché capital », comme disent les chrétiens, qui empêche certains humain de participer à cet embrasement : ils n'appartiennent pas vraiment à l'humanité.

Cette dernière remarque a des prolongements politiques. Ce dernier vers stigmatise clairement, en effet, des personnes qui ne méritent guère le nom d'humains, mais ils sont les suffisants qui sont pleinement responsables de leur isolement, il ne tient qu'à eux de quitter leur morgue pour être acceptés à nouveau au rang d'humains.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est d’appartenir à l’humanité. Une faute essentielle est de se dissocier de sa propre humanité : la forme d’orgueil méprisant qui nous détache de l’humanité est catastrophique.

 

Commentaires d’Evans

 

57

4-5 Cette strophe recommande évidemment une forme de bon comportement social et souligne les conséquences de la solitude; les universitaires diffèrent dans leur interprétation de la seconde moitié. La plupart prennent kuðr (kunnr) ayant le sens classique de ‘connu’ … (on peut aussi) suivre Kock 2,27 en prenant kuðr pour ‘sage’. Ce sens n’est pas donné dans les dictionnaires de prose, mais le Lexicon Poeticum cite trois instances tirées de l’Edda poétique ayant ce sens … [Du fait que l’adjectif est sous-entendu dans la relation entre la suffisance et un ‘maussade’, on ne voit pas pourquoi le sens de ‘sage’ devrait être utilisé ici. D’après les autres citations du Lexicon Poeticum, on a l’impression que kunnr a pris définitivement le sens de ‘sage’ dans le contexte de la chrétienté. ]

6 dælskr a ici sa seule occurrence en poésie, mais en prose on le trouve avec le sens de ‘foolish’ (insensé, imprudent)... Dul combine, ou hésite entre, les sens de ‘dissimulation, silence, réserve, fière vanité, manque de bon sens, infatuation’… Af dul dénote la cause pour un homme d'être ‘foolish’.

 

 

***Hávamál 58***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Tôt va (se) lever

celui qui d’un autre veut

avoir la richesse ou la vie;

rarement loup couché

obtient un gigot

ni homme endormi obtient la victoire.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

58.

Ár skal rísa                        Tôt va (se) lever

sá er annars vill                 celui qui d’un autre veut

fé eða fjör hafa;                 la richesse ou la vie avoir;

sjaldan liggjandi ulfr         rarement couché loup

lær of getr                          gigot ‘de’ obtient

né sofandi maðr sigr.        ni dormant homme victoire.

 

Traduction de Bellows

 

58. Il doit partir tôt | qui, joyeux, le sang

Ou les denrées d’un autre désirerait obtenir;

Le loup qui est couché, inactif | gagnera peu de viande,

Ou l’homme dormant, du succès.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe est certainement politiquement incorrecte car elle décrit comment voler sa richesse ou sa vie à un ennemi, mais elle exprime une vérité de la vie. Encore de nos jours et malgré tous les bons sentiments que nous sommes censés afficher, la vie reste une lutte et celui qui désire s’élever dans la société doit ‘se lever tôt', c'est à dire ne jamais relâcher son attention.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de trouver sa bonne place au sein de l’humanité. Une faute essentielle est de se refuser à combattre pour trouver cette bonne place.

 

Commentaires d’Evans

 

58

Cette strophe est évidemment connue de Saxo Grammaticus (environ 1200), car une version de 58 est placée dans la bouche de Ericus dans le livre 5 de l’Histoire des Danois : in: Pernox enim et pervigil esse debet alienum appetens culmen. Nemo stertendo victoriam cepit, nec luporum quisquam cubando cadaver invenit. [dans 5. 7. 3 [9] Quiconque ambitionne de monter au pinacle à l’égal d’un autre doit résister au sommeil et vivre aux aguets. Personne n’a jamais obtenu de victoire en ronflant, pas plus qu’un loup endormi n’a découvert de cadavre. ] …

Heusler 1, 112 a pensé que 4-6 contenaient deux proverbes, le premier dans 4-5, le second ayant la forme sjaldan sofandi maðr sigr um getr (vegr, hlýtr) [rarement, humain endormi obtient (ou soulève, ou entend) la victoire]. Vápnfirðinga saga ch. 17 cite sjaldan vegr sofandi maðr sigr comme un proverbe,… Singer 13 dresse une liste de nombreuses autres instances continentales, parfois avec des animaux différents, comme le renard et le rat.

 

 

***Hávamál 59***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il se lèvera tôt

celui qui gagne vers (= atteint le statut) des poètes (ou obtient des travailleurs)

et il va vers (avance dans) la conscience de son œuvre (ou de son travail);

(cela provoque) beaucoup de délai

à celui qui dort tout au long de la matinée,

les motivations sont la moitié de la richesse (ou de la destinée).

 

Explication en prose

 

1. Choix faits par les traducteurs cités ici, avec

fá á = rechercher, avec yrkjendr = main-d'œuvre, avec sins verka = sins verks = son activité, avec auðr = richesse matérielle :

Il doit se lever tôt celui qui recherche de la main-d'œuvre et qui prend conscience (ici = la connaissance) de son travail. Celui qui dort tout au long de la matinée perd beaucoup de temps, avoir des motivations est la moitié de la prospérité.

2. Choix personnels avec

fá á = atteindre à, avec yrkjendr = les poètes, sins verka = son œuvre, avec auðr = abondance productive et richesse spirituelle ou destinée.

Il doit se lever tôt celui qui atteint le statut des poètes et qui avance dans la conscience de son œuvre. Celui qui dort tout au long de la matinée perd beaucoup de temps, avoir des motivations est la moitié d'une (grande) œuvre (ou de la destinée du poète).

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

59.

Ár skal rísa                                    Tôt va (se) lever

sá er á yrkjendr fáa                       celui qui vers les poètes (ou la main-d' œuvre) obtient

ok ganga síns verka á vit; et va de ses œuvres (ou de ses travaux) vers la                                                               conscience;

margt of dvelr                               beaucoup de délai [il perd beaucoup de temps]

þann er um morgun sefr,              celui qui ‘tout autour du’ matin dort

hálfur er auðr und hvötum.           à demi est la richesse (ou la destinée) sous (l’effet des)

                                                      impulsions.

 

Traduction de Bellows

 

59. Il doit se mettre en route tôt | celui qui a peu de travailleurs,

Pour chercher lui-même son travail;

Bien peu s'accomplit | pour celui qui dort tard,

Car rapidité est moitié de richesse gagnée.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Depuis la strophe 6, nous rencontrons régulièrement le verbe qui est très polysémique. Dans son glossaire dédié au seul Hávamál, Evans propose pour ce verbe, selon le contexte, les sens proches suivants : ‘obtenir, recevoir, gagner, prendre’, mais aussi une sorte de sens inverse : ‘fournir, causer, influencer’. De plus, une étymologie différente fournit aussi ‘colorer, teindre’ spécialement les runes. Dans cette strophe, tous les traducteurs officiels que j’utilise ici donnent à á le sens de « avoir peu de », par exemple, Dronke traduit le deuxième vers par « celui qui a peu de travailleurs ».

Sur á yrkjendr. Le verbe yrkja signifie travailler et faire de la poésie et son participe présent utilisé comme un nom, yrkjendi, désigne donc un ‘travaillant’ ou un ‘poétisant’. Ces formes nominalisées se terminent en –r au nominatif et accusatif pluriel. Enfin, la préposition á suivie de l’accusatif exprime généralement un mouvement ‘en direction de’. D’où ma traduction littérale : « vers la main-d’œuvre (ou vers les poètes) ». De plus, il y a un jeu de mots combiné entre cette expression et la suivante síns verka.

Sur síns verka. Síns est un adjectif possessif au génitif singulier masculin et neutre (son génitif pluriel est sinna). Ainsi, verka doit être un singulier. Le nom verk (travail, activité) est un neutre fort qui fait verks au génitif singulier et verka au pluriel. Le nom verki (œuvre, composition poétique) est un masculin faible qui fait verka au génitif singulier et pluriel. Par conséquent síns verka signifie clairement ‘de son œuvre’ et non pas ‘de son travail’, tout comme Evans le remarque sans en tirer de conclusion claire. Qu’il s’agisse d’une œuvre poétique ou d’une œuvre plus concrète, ce sens s’oppose complètement à la traduction de á yrkjendr fáa par « avoir peu de travailleurs » comme le disent les quatre universitaires dont j’utilise les traductions (et voilà pourquoi j’ai dû vous asséner tant de grammaire, désolé). Le scalde parle donc presque certainement du travail poétique et peut-être d’une œuvre matérielle mais certainement pas d’un entrepreneur qui manque de personnel comme leurs traductions le suggèrent.

Sur auðr. Le nom auðr a plusieurs sens. Il désigne en général la richesse matérielle (les ‘possessions’) et l’abondance. Il évidemment possible que le scalde ait voulu évoquer ici la richesse poétique ou l’abondance d’une œuvre poétique. En poésie, un sens rare mais possible de ce mot est celui de ‘destinée’. L’étymologie de ce mot explique très bien ces deux sens. Selon de Vries et Pokorny, elle est rattachée aux mots indo-européens auð (chance, richesse) ou ōd (possession, prospérité) mais la racine de ces deux derniers mot est au- qui signifie ‘tisser’.

Bien évidemment, le sens de destinée est ridicule dans l’interprétation classique de ces vers. Mon interprétation, au contraire, permet de comprendre que Óðinn sous-entend ici que l’œuvre d’un poète et sa destinée sont une seule et même chose.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les deux explications en prose données ci-dessus donnent deux sens différents à la strophe.

Le sens classique rend cette strophe sans grand intérêt. Il est clair que si on veut gagner sa vie, il faut s'activer un peu. Le bon sens nous montre aussi que cette interprétation est cependant souvent contredite dans la vie réelle car de nombreuses personnes sont accablées de travail pour un bénéfice minime et que d’autres ne font rien d'autre que d’être accablés de richesse.

Le sens que je recommande, au contraire décrit de façon vivante le travail du poète, et dit, en somme : « Non, le poète n'est pas un fainéant qui se laisse vivre mais un travailleur qui doit travailler s'il ne veut pas rester un mauvais poète, s'il ne veut pas se contenter d’une destinée où il boit de cet hydromel que Óðinn « sendi aftr … ok köllum vér þat skáldfífla hlut » (« envoya par l’arrière … et nous l’appelons la part des scaldes clowns ») comme le dit Snorri Sturluson dans sa présentation du mythe de l'hydromel de la poésie.

Bien évidemment, dans le contexte odinique, poésie et sorcellerie sont indissociables, bien que différents. Ainsi, le sens spirituel de cette strophe est que la connaissance magique, elle aussi, exige des efforts d'apprentissage incessants. Une motivation profonde vous procure la moitié de la connaissance magique.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de développer ses connaissances : « ganga síns verka á vit » comme le troisième vers le dit si bien. Chaque humain possède sa propre forme de poésie et de spiritualité. Il est essentiel de ne pas briser cet élan par paresse intellectuelle.

 

Commentaires d’Evans

 

 59

3 síns montre que verka doit être gén. sing. de verki, mais síns (‘...du fils’) est un singulier qui signifie ailleurs ‘poème’, bien que misverk, misverki, ‘méfait’ existent l’un près de l’autre. Il nous faut alors soit supposer que le mot ici est verki, soit il nous faut supprimer síns, ce qui nous permettrait d’utiliser verka comme le génitif pluriel de verk (c’est ce que fait Finnur Jónsson 1, 52; il hésite à le faire dans son édition de 1924; cf Lexicon Poeticum au mot verki).

[Notez que j’ai corrigé une faute d’impression chez Evans qui dit : « Il nous faut alors soit supposer que le mot ici est verk, soit… » ce qui donne une phrase incompréhensible. Ce n’est pas mon acharnement à lire verki qui est en cause !]

 

 

***Hávamál 60***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Des bûches sèches

et de tuiles d’écorce de bouleau

l’humain en connait (bien) la mesure

et (la quantité) de ce bois

pour qu’il puisse suffire

une ou plusieurs saisons.

 

Explication en prose

 

Chaque humain connaît la (bonne) mesure de bois de chauffage et de tuiles en écorce de bouleau, et le temps et la saison pendant lequel ce bois va suffire.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

60.

Þurra skíða                        De sèches bûches [= bois de chauffage]

ok þakinna næfra,              et de tuiles d’écorce de bouleau

þess kann maðr mjöt         de cela connaît l’homme la mesure

ok þess viðar                      et (la mesure) de ce bois

er vinnask megi                 que (se) suffire puisse

mál ok misseri.                  le temps et la saison.

 

Traduction de Bellows

 

60. De bardeaux secs | et de rubans d’écorce

Pour le chaume, chacun connaît son besoin,

Et de combien de bois | il doit avoir pour un mois,

Ou bien qu’il utilisera en une année.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le nom mál a quatre groupes de sens différents.

Le premier groupe est le plus connu, il contient des sens comme la parole, le discours, le langage, la langue (parlée), la conversation, le dialogue, le conte, le dicton, la phrase. On rencontre de nombreux dictons dans le Hávamál qu'on pourrait aussi appeler « le dicton du Haut », par exemple.

Le deuxième groupe est celui de ses sens en langage judiciaire. Il signifie alors une action en justice, une mise en accusation, une procédure, un accord judiciaire, une transaction.

Le troisième groupe est celui de ses sens temporels. Il signifie alors ‘temps’ comme dans í mál = à temps. Il peut aussi signifier un moment, une saison comme dans sumar-mál, le ‘moment de l'été’ c'est à dire environ la mi-avril. On l’utilise aussi pour désigner le moment d’un repas, si bien que, si le contexte si prête, on peut même le traduire par ‘repas’, comme nous le verrons à la strophe 67. C'est évidemment ce troisième groupe qui nous donnera la traduction de mál dans le dernier vers.

Le quatrième groupe est celui des ‘images’ : mál signifie alors un dessin, une incrustation, un marquetage.

Le nom misseri est un neutre fort qui fait aussi misseri au pluriel et qui signifie une saison et, au pluriel, les saisons c’est-à-dire une année ou une demi-année. Dronke et Orchard choisissent une version très précise : « 3 mois ou 6 mois ». Cette précision me paraît hors contexte dans le Hávamál car la durée exacte importe vraiment très peu, c’est ce que le poète a voulu dire en utilisant des mots qui n’indiquent pas une durée précise.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Au contraire de la strophe 59, les mots ne comportent aucun sous-entendu : cette strophe dit que chacun est capable de savoir combien de bois est nécessaire à l’entretien de sa maison. Elle ne donne pas de conseil, elle constate un fait. Au regard de la strophe 59, la 60 dit que chacun trouve l’élan nécessaire à l’entretien de ses besoin matériels.

En combinant l'interprétation prosaïque de 59 et celle de 60, nous n'obtenons rien de plus que « (59) un bon travailleur se doit d'être actif et (60) chacun est suffisamment actif pour satisfaire ses besoins matériels. » Dans ce cas, 60 n'est rien d'autre que paraphrase de 59.

En combinant l'interprétation appliquée à la poésie de 59 et celle évidemment prosaïque de 60, nous obtenons une opposition entre les deux strophes : « (59) un bon poète a besoin d'élan poétique (et ceci est rare et difficile) » et (60) : « Chacun a suffisamment d'élan pour satisfaire ses besoins matériels immédiats. »

Autrement dit, acquérir des connaissances et de l'inspiration poétique est un dur travail alors que ramasser suffisamment de bois est un travail normal, que chacun exécute à la perfection.

 

De quoi l'humain a-t-il vraiment besoin ?

 

Un besoin essentiel pour chaque humain est de trouver un endroit pour survivre, de satisfaire ses plus élémentaires besoins matériels. Mais chaque humain « connait parfaitement bien la mesure » de ce type de besoins.