ÞÓRSDRÁPA

"Hymne à Thor"

 

Ce poème de l'Edda est célèbre pour son obscurité. Il est dû au poète Eilífr Goðrúnarson, et on suppose qu'il a été rédigé environ en l'an 1000. Il contient de nombreux kennings, qui sont des images complexes, difficiles à interpréter. D'autre part, à ma connaissance, il n'a jamais été publié en Français, c'est donc une lacune intéressante à combler.

On trouve une version de ce poème en anglais, dans le Skaldskaparmal traduit par Anthony Faulkes. Une version légèrement différente, avec des explications plus détaillées relatives aux kennings a été récemment fournie par Eysteinn Björnsson (& ? Hrafn Óttarsson ?), sans indication d’auteur. Référez-vous à leur site toile

http://www.hi.is/~eybjorn/ugm/thorsd00.html

pour plus de détails linguistiques et bibliographiques

[Lien hypertexte sur kenning]

[Un kenning est une forme poétique par laquelle on remplace un objet ou un être par une description analogique de ce concept ou de cet être. L'exemple le plus simple est celui du navire, qui peut se désigner par "le cheval de la mer". Un cheval est analogue à un navire, et la deuxième partie du kenning donne le contexte dans lequel l'analogie prend place, afin de la préciser. La complication vient de deux sources.

Premièrement des kennings peuvent être imbriqués les uns dans les autres. Par exemple, "la mer" peut être décrite par un kenning: "le chemin des poissons" et le mot "navire" sera représenté par le kenning imbriqué: "le cheval du chemin des poissons".

Deuxièmement, soit l'analogie, soit le contexte peuvent prendre place dans le monde des mythes nordiques. Par exemple, le serpent Jórmungandr est au fond de la mer, et donc son ciel, c'est la mer. Le navire peut ainsi être représenté par le kenning: "le cheval du ciel de Jórmungandr". Un cheval célèbre est Sleipnir, le cheval à huit pattes d'Odin. Pour décrire un navire particulièrement rapide, on utilisera alors le kenning: "le Sleipnir du ciel de Jórmungandr".

Cette forme peut évidemment entraîner des abus où le poète fait simplement montre de virtuosité. Un des buts de cette présentation est de vous montrer que chaque kenning est utile à la description de l'action en train de prendre place et crée la poésie du poème.]

 

 

Chaque kenning peut être remplacé par sa signification, mais le bon poète ne choisit évidemment pas ses kennings pour des raisons superficielles, mais parce qu'ils évoquent un mythe qui sous-tend la compréhension du poème. Toutes les images contenues dans les kennings fournissent une lecture qui s'appuie sur les souvenirs inconscients de l'homme nordique de l'an mil, temps où mère-grand racontait tous ces contes parlant des Dieux et des héros. Ma tentative, bien qu'impossible en principe, sera vous donner une version qui montre la beauté du poème à une personne qui connaît seulement superficiellement les mythes nordiques mais qui, au moins, s'y intéresse.

 

On trouve une version de ce poème en anglais, dans le Skaldskaparmal traduit par Anthony Faulkes. Une version légèrement différente, avec des explications plus détaillées relatives aux kennings a été récemment fournie par Eysteinn Björnsson & Hrafn Óttarsson. Référez-vous à leur site toile

http://www.hi.is/~eybjorn/ugm/thorsd00.html

pour plus de détails linguistiques et bibliographiques. Mon but ici est d'essayer de faire ressentir à l'esprit moderne la beauté de ce poème. Chaque strophe peut se résumer en une ligne bien sèche. Si le poète utilise des kennings complexes, c'est pour éveiller des sentiments dans le cœur de son lecteur nordique du 8ème ou 11ème siècle. Je vais vous donner une version possible de ces sentiments, liés à une culture devenue rare, celle des mythes nordiques.

La traduction de Faulkes suit immédiatement une description de cette aventure donnée, en prose, par Snorri Sturluson. Il arrive que le poème semble contredire la version en prose, et il me paraîtrait incroyable que Sturluson n'ait pas été conscient de ces contradictions. Je pense que Sturluson a présenté in extenso le poème précisément pour montrer au lecteur une version plus ancienne d'un mythe et pour souligner l'évolution qu'avait subi le mythe entre (au moins) le 11ème siècle et ce que lui, Sturluson, connaissait à son époque. Il faut avouer que la traduction de Faulkes tend à suivre étroitement l'histoire racontée par Snorri. Inversement, les commentaires de Björnsson montrent bien qu'il n'accorde aucune confiance à la version de Snorri Sturluson. Entre ces deux extrêmes, j'essaierai de discuter une solution qui rend hommage à Snorri Sturluson, sans plaquer le poème d'Eilífr Goðrúnarson sur sa version en prose.

 

La poésie ne va donc pas ici sans une certaine érudition, comprenez bien que j'ai essayé de réduire cette érudition pour insister sur la poésie, autant que faire se peut.

Pour chaque strophe je donne d'abord une traduction aussi "mot à mot" que possible de la traduction de Faulkes, puis les différences avec celle de Eysteinn Björnsson  sur son site (il est désigné par EyBj dans la suite). Malheureusement, il arrive que leurs traductions soient si éloignées l'une de l'autre qu'il m'a semblé parfois indispensable de vous donner les deux et de fournir aussi le texte Vieux Norois pour que vous puissiez juger par vous-mêmes pourquoi j'abandonne une traduction pour l'autre, selon le cas. Le texte Vieux Norois se trouve sur le site de EyBj, mais je l'ai trouvé aussi à

http://home.sol.no/~jonjf/div-ntext/thorsdrapa.htm.

C'est cette version que je vous donne ici. En passant, sachez que vous trouverez aussi de nombreux fragments de poésie scaldique, en Vieux Norois, non publiés, sur ce site à: http://home.sol.no/~jonjf/div-ntext/di-ntext.htm.

 

Les explications des kennings que je fournis suivent essentiellement celles données sur le site de EyBj et celles de Faulkes. Par contre, mon interprétation de chaque kenning, afin de montrer sa participation à l'action du poème, ainsi que ma version du poème sont strictement personnelles.

Je remercie Eysteinn Björnsson qui a bien voulu répondre à quelques-unes de mes questions.

 

Version personnelle de la Thorsdrapa

 

Le père de l'anneau du monde,

Enfoui au fond de l'océan,

Loki, puissant menteur sous ses airs légers,

Mains agitées au vent pour mieux faire passer sa ruse,

Dit à Thor : "Oh destructeur du tissu de la destiné des dieux des falaises,

Thor! Prends les verdoyants chemins de la demeure de Geirröðr,

Creusée dans le mur qui borde la mer."

Ainsi mentit-il l'ami du guerrier, l'irritant du tonnant.

 

Sans nul besoin de l'air puant des arguments de Loki,

Thor arrêta fermement son esprit sur ce voyage.

On se devait d'opprimer le peuple engendré

Par une semence brutale et monstrueuse.

Le dompteur de la ceinture du monde,

Plus fort que tout géant d'au-delà des mers,

Se rendit chez ceux de la race du père du monde,

Epine première, premier des Géants, quittant encore

Une fois la demeure du troisième des Dieux.

 

Cet infâme parjure de Loki,

Fardeau de la divine hurleuse de galdr,

Se montra peu empressé à rejoindre

L'expédition du maître des mouvements de l'armée,

Moins que Thialfi, cet autre maître de la bataille.

De mes lèvres, s'écoule le flot

Des paroles du Dieu torturé, Grimnir.

Les aigles hurlent sur les hauteurs

Gercées des grottes du Dieu de l'océan où habitent

Les géantes, simple gibier pour celui qui étira

La paume de ses pieds sur les bruyères.

 

Tel des Dieux anciens de la bataille, Thor et Thialfi

Marchèrent tant qu'ils arrivèrent au bord de l'océan

Issu du sang du premier des géants.

Thor réduira le nombre des filles du loup

Qui sans cesse pourchasse le soleil.

Prompt à la colère, Thor, capable de

Réparer les vilenies de Loki, désirait

Se battre contre les filles mariées à des monstres

Au sein de la famille des daims des roseaux,

De la famille des loups monstrueux.

 

Et Thor qui rabaisse le caquet de la Nanna

Vivant sur les rochers à fleur d'eau

Arrondis comme les pommeaux d'une épée,

Thor s'avança dans les courants furieux et glacés

Qui s'entrelacent autour de la terre,

Où le lynx vit, fort et souple comme le saumon.

Il avança vite, le furieux défonceur des foules

Fixées aux coulées de pierre, il fila

Sur la large sente marquée de perches fichées en terre,

Où de puissants courants crachaient le poison.

 

Ces serpents qui mordent la chair de l'ennemi,

Leurs lances, ils les enfoncèrent dans l'eau,

Ils les poussèrent contre les arbres aquatiques,

Pour lutter contre les courants

Hurlants au travers des algues entrelacées.

Les pépites de pierre arrondies et glissantes

Etaient loin de rester assoupies au fond de l'eau.

Leurs lances étaient battues par les galets,

Les trombes rugissaient comme autant de cascades,

Pluie battante de glaçons, et s'abattaient

Sur les rochers comme marteau sur enclume.

 

Il n'eut rien de mieux à faire

Que de laisser les vagues puissamment enflées

S'abattre sur lui, Thialfi qui s'accrochait

A la ceinture de force de Thor, et Thor,

L'agitateur des épées aiguisées sur la pierre,

Le tueur des enfants de Morn,

Lui-même vit les vagues le recouvrir.

Il se fâcha et menaça de faire monter

Sa force jusqu'au toit de la terre

Si ne se calmaient les eaux de l'océan,

Sang jaillissant de la gorge tranchée

De la première Epine, Mimir, le Géant antique.

 

Les deux Ases, vikings liés par serment

A la demeure du guerrier, Odin,

Aussi experts en l'art de la guerre qu'ils fussent,

Pataugèrent ferme, leurs pieds tout

Englués dans le flot coupant comme l'épée.

Les vagues s'élevaient comme des dunes de neige,

Le vent les poussait violemment contre Thor,

Désireux d'accroître la détresse des habitants

Des cavernes creusées à flan de falaise,

 

tant qu'enfin Thialfi, compagnon du

Protecteur des humains, Thor,

Thialfi, donc, s'élança en l'air hors de l'eau

Pour se rattraper à l'attache du bouclier du

Dieu du ciel, prodige surhumain.

Les géantes, filles de Geirrod, prêtes à s'unir,

Si possible, au plus expert en malignité,

A tout Mimir du mal,

Poussèrent un violent courant

Qui se rua contre les pointes des lances de nos héros.

Le tombeur de géantes, ces espèces de cachalots

Femelles des pentes accidentées,

S'aida puissamment du bâton de Grid.

 

Robustes comme de jeunes chênes, leurs cœurs,

Fermes à s'opposer au mal,

Ne manquèrent pas un battement face

Au déferlement des courants issus

De la demeure du monstre des mers, Glammi.

L'âme de l'immense fils de la terre, Thor,

Telle celle d'Attila commençant la bataille,

Ne broncha pas face à la terreur des vaisseaux

Faits de bois, ballottés dans le fjord.

Son cœur courageux resta de pierre,

Thor, il ne trembla aucunement,

Et non plus ne trembla le cœur de Thialfi.

 

Alors nos deux héros alliés,

Méprisant l'aide de l'épée,

Firent retentir le vacarme des plaques

Protectrices enchaînées au corps du guerrier,

A l'intention des hordes de la pente,

Avant que nos deux chevaucheurs d'étangs

Ne commencent la réelle bataille

Contre ceux de la caverne,

Avant qu'ils ne hochent du couvre-chef

Du mari de la bataille, Hedin.

 

Terrorisé, il s'enfuit le peuple des récifs arrondis

A force d'être battus par les vagues glacées,

Et les Suédois de la glace hostile

S'empressèrent dans leur refuge

Suivis de près par leur écraseur.

Les Danois du refuge lointain,

Situé près de l'os plat de la marée haute,

Durent s'incliner face à la fermeté des parents

De Jolnir, celui qui brandit la flamme.

 

Les Gallois de la cave arrondie

Au creux de la falaise

Firent grand bruit quand les guerriers,

Plein de vaillance, pénétrèrent

Le logis des géants épineux.

Le combatif tueur des monstrueux

Rennes des montagnes de Norvège

Fut mis en grand péril ici,

Quand il prit pour siège le dangereux

Et sinistre chapeau de la géante.

 

Elles tentèrent d'écraser ce qui domine des yeux furieux

Et pleins de flamme, le front de Thor,

En le poussant contre le toit de la grotte,

Mais elle s'affalèrent sur les rochers jonchant le sol.

Le divin conducteur du chariot secoué dans les tempêtes,

Des deux jeunes filles de la caverne, sèchement brisa

La colonne du dos, antique support de ce qui est secoué par le rire.

 

Thor, fils de Jord, la Terre, enseigna là

Une bien frappante leçon, mais

Malgré tout, les gars de la caverne

Située au-dessus des récifs du fjord,

Continuèrent à festoyer, joyeux buveurs de bière.

Cependant, celui qui fait trembler le filin

Tendu entre les extrémités de la tige d'orme,

Le géant archer décocha une étrange flèche,

Il choisit un morceau cuit au feu de la forge,

Le saisit entre pinces avant de le projeter

En direction de la bouche de Thor,

Celui qui vole les rides du front d'Odin.

 

L'oppresseur la famille des sorcières courant dans le crépuscule

Thor, c'est tout large qu'il ouvrit sa paume,

Sorte de bouche placée au bout de son bras,

Pour engloutir l'algue rouge issue des pinces,

Lourde et brûlante masse de fer.

 

Et ainsi Thor qui hâte la bataille et

Qui toujours aima toutes les Freya,

Toutes les déesses, avala dans la bouche

De ses mains rapides, le toast qui lui était porté,

Morceau de métal fondu levé comme un verre,

Alors que la braise étincelante

S'envolait des côtes de la poigne hostile

De Geirrod, follement amoureux de la femme du Géant,

En direction de celui à qui sa fille Thrud manque tant, Thor.

 

Le hall du géant Thrasir trembla

Lorsque l'énorme tête du roi des landes, Geirrod,

Comme celle de l'ourson se réfugiant

Entre les jambes de sa maman,

Fut abaissée sous le pilier de la caverne

Soutenant le plafond comme de larges pattes d'ours.

Le splendide beau-père du Dieu brillant, Ullr,

Propulsa vers le bas le bijou acéré,

De toutes ses forces, afin qu'il pénètre

Le centre du ventre de l'affreux du râtelier de la mer.

 

Thor massacra furieusement les géants descendants

De Glaum, à l'aide de son marteau sanglant.
Le tueur des familiers de la demeure

De la déesse de pierre, Syn, fut victorieux.

Ligne droite tendue entre les extrémités de son arc,

L'archer ne manqua point d'aide,

Le victorieux Dieu au chariot,

Et cuisante fut la défaite qu'il infligea

Aux compagnons de beuverie du géant.

 

De son marteau nommé: "écrase sans peine"

Le très honoré Thor, fournisseur des Enfers,

Aidé de l'Elfe Thialfi, écrasa

Les monstres, ces veaux des montagnes, qui

Se protègent dans les cavernes des rayons

Du monde des êtres de lumière.

Les Norvégiens du domaine des aigles de Norvège,

Géants habitant les montagnes du Nord,

Durent s'incliner face au courageux adjoint

De Thor, qui diminuait la durée de la vie

Des rois du rocher d'au delà des mers.

 

 

 

 

Commentaires et explications

 

La version en prose du Skaldskaparmal

 

Snorri Sturluson donne une version en prose du mythe relaté dans la Thorsdrapa, sans doute dans le but d'aider ses lecteurs à comprendre ce difficile poème. Je vais résumer les traits saillants de cette version en prose, en ajoutant en italiques les différences avec le poème, en signalant par "Faulkes" la version de Faulkes et par "EyBj" celle de EyBj.

Loki se fait attraper par le géant Geirrod et promet contre sa délivrance de lui amener Thor, sans son marteau, ni sa ceinture de force [épisode absent du poème]. Thor et Loki [Loki accompagne Thor, et non Thialfi comme dans le poème] s'en vont chez Geirrod. En chemin, Thor couche chez la géante Grid et elle le prévient du danger qu'il court [pas de mention de cette étape dans le poème]. Pour l'aider, elle lui donne une ceinture de force [Thialfi s'accroche à cette ceinture dans le poème], des gants en fer [ce qui explique rationnellement que Thor puisse saisir le morceau de fer au rouge, comme dans le poème], et un bâton (un classique instrument de magie dans la civilisation nordique) [EyBj: le bâton de Grid est éliminé par de subtiles transformations du texte Vieux Norois]. Thor traverse la rivière Vimur [EyBj: l'océan arctique] au bord de laquelle Gialp, une fille de Geirrod, "provoque la montée des eaux" de la rivière [EyBj: des vagues provoquent ce violent courant]. On comprend que c'est par un puissant jet d'urine qu'elle tente de noyer ainsi Thor. Thor se sauve en s'accrochant à un buisson de sorbier des oiseaux [épisode absent du poème, ou bien: le bâton de Grid est un bâton fait de bois de sorbier]. Les géantes invitent Thor dans leur abri à chèvres où se trouve un seul siège, ce qui semble expliquer pourquoi Thor s'y assied. Les géantes s'accroupissent sous le siège et tentent d'écraser la tête de Thor contre le toit en soulevant le siège [même chose dans le poème, mais de façon très allusive]. Thor brise le dos des géantes, puis rejoint Geirrod [même chose dans le poème]. Geirrod jette sur Thor un morceau de fer porté au rouge, mais Thor l'attrape dans les gants de fer [le poème précise que c'est dans sa main, comparée à une bouche]. Thor renvoie le missile qui traverse le pilier derrière lequel Geirrod se cache, Geirrod, et va se ficher en terre [le missile se fiche dans le ventre de Geirrod dans le poème]. Fin de l'histoire [dans le poème: Thor massacre les géants avec son marteau, il est aidé de Thialfi].

 

Strophe 1

 

Texte de Faulkes

 

1. The sea-thread's [Midgard serpent's] father [Loki] set out to urge the feller [Thor] of flight-ledges- gods' [giant's] life-net from home. Lopt was proficient at lying. The not very trustworthy trier [Loki] of the mind of war-thunder-Gaut [Thor] said that green paths led to Geirrodr's wall-steed [house].

 

Traduction

Le père de la lanière de la mer se mit à pousser le tombeur du filet de la destiné des dieux des plates-formes de l'envol à quitter sa demeure. Loptr était un puissant menteur. Le traître et irritant pour le Gautr du tonnerre de la guerre prétendit que de verts chemins conduisaient à l'étalon du mur de Geirröðr.

 

Vieux Norois

 

Flugstalla réð felli

fjörnets goða at hvetja

[drjúgr var Loptr at ljúga]

lögseims faðir heiman;

geðreynir kvað grœnar

Gauts herþrumu brautir

vilgi tryggr til veggjar

víggs Geirröðar liggja.

 

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Lieu de l'action: Asgard, la demeure des Dieux.

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Explication du kenning: "la lanière de la mer" = Jórmungandr (ou Jörmungandr), le serpent qui entoure la terre et habite le fond des océans. Son père est Loki.

 

Interprétation personnelle

Loki va traîtreusement convaincre Thor (habituellement écrit "Þórr" en Vieux Norois) d'entreprendre un voyage vers la demeure du géant Geirrod ("Geirröðr"). Ce voyage doit avoir lieu à travers l'océan Arctique. Du fait d'une sorte de calembour entre "froid mortel" et "empoisonné" le poison de Jórmungandr, le serpent (ou dragon) qui entoure le monde, est décrit comme déferlant de la bouche de Jórmungandr dans l'océan Arctique. Loki est le père de Jórmungandr, et ceci est rappelé dans ce premier kenning (le père de la lanière de la mer = Loki), et fait allusion aux difficultés que Thor rencontrera pendant son voyage.

Un grand nombre de mythes nordiques sont construits sur le thème que la race ancienne, les Géants, est l'ennemi irréductible de la nouvelle race, les Dieux (à la fois les Ases et les Vanes, deux races divines différentes). La vérité est plus subtile puisque les Dieux passent une bonne part de leur temps à séduire, ou tenter de séduire, de jeunes géantes qui sont considérées comme très attirantes. Il faut de plus remarquer que les enfants issus de ces ébats sont considérés comme appartenant plutôt à la race des Dieux, et non automatiquement à celle des Géants, par opposition à l'attitude raciste habituelle. Loki lui-même est un Dieu et un Géant à la fois, il est la personne la plus ambiguë du monde, à tous les points de vue possibles.

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Explication du kenning: "le filet de la destiné des dieux des plates-formes de l'envol"

"les plates-formes de l'envol" = les falaises ou les montagnes.

"les dieux des plates-formes de l'envol" = "dieux des falaises ou des montagnes" = géants (qui vivent dans les montagnes)

"le filet de la destiné" = destiné (on dit que les Nornes tissent la destiné des humains), et Thor abat la destiné des géants.

 

Interprétation personnelle

Le deuxième kenning continue à annoncer le futur: les géants sont appelés ici "habitants de la falaise" parce que Geirröðr vit près de la mer, dans les falaises d'un fjord. Thor est bien connu pour faire chuter les géants, mais ici le kenning fait allusion en plus à la trame du destin des géants. Toutes les existences, y compris celles les Dieux, sont soumises aux ordres des Nornes, et Thor est celui qui sera l'outil de destin. Ce kenning annonce que le destin des Géants, qui était encore potentiel au commencement du poème, va se réaliser pour le pire, à cause de Thor. L'outil de cette destruction est le marteau de Thor, Mjölnir, avec lequel les Dieux vont s'assurer d'une supériorité définitive sur les géants.

En fait, les experts discutent de savoir si oui ou non, ce poème décrit comment Thor a obtenu son marteau magique.

Pour moi, il est évident que ce kenning annonce un tournant dans le destin des Géants, et ceci est en parfait accord avec l'arrivée d'une nouvelle arme. Jusqu'à ce que Thor eût Mjölnir, les géants ont mis les Dieux en échec, et cela est bien fini: Thor sera l'outil des Nornes afin de tisser la nouvelle trame du destin des Géants.

 

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Loptr = "aérien, de la nature de l'air" est un autre nom de Loki.

 

Interprétation personnelle

Loki est appelé Loptr, "l'aérien". En fait, en poussant Thor à ce voyage dangereux c'est Loki lui-même qui va décider de la fin de la race des Géants, sa propre race, alors qu'il croyait jouer une mauvaise plaisanterie à Thor. Loki est puissant et dangereux comme le vent, et il ne le sait pas, comme le vent. Il est imprévisible, et il se trompe dans ses prévisions.

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Explication du kenning: Le sens du kenning "irritant pour le Gautr du tonnerre de la guerre " est assez complexe.

Gautr = guerrier. "Gautr du tonnerre de la guerre" = guerrier du tonnerre = Thor. Loki est celui qui peut irriter Thor. Mais il se trouve que le kenning est en Vieux Norois: "geðreynir Gauts herþrumu" et que Loki est aussi souvent appelé "geðreynir Gauts," ce qui signifie: l'ami d'Odin (Gautr = un autre nom d'Odin ("Óðinn")). Ainsi, l'auteur du poème joue sur une ambiguïté du mot "geðreynir" qui signifie à la fois "ami" et "celui qui irrite", afin de souligner l'opposition entre les relations liant Loki et Odin, et Thor et Loki.

 

Interprétation personnelle

Ce kenning insiste sur le rôle ambigu de Loki dans les luttes entre les Géants et les Dieux. Loki est évidemment traître à la cause des Dieux, mais il est néanmoins l'ami d'Odin, et souvent ses initiatives mal intentionnées tournent au mieux pour les Dieux. Ce kenning reprend donc l'idée que Loki veut jouer un sale tour à Thor, en quoi il est "l'irritant de Thor", mais le résultat final sera en faveur des Dieux, il est donc en même temps "l'ami d'Odin".

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Le kenning: "cheval du mur" est un kenning assez classique pour "maison".

 

Interprétation personnelle

Le kenning "le cheval du mur" pour une maison est lié à de nombreux mythes. Les géants et les sorciers sont dits "chevaucher le loup" et donc, en poésie, le mot cheval est souvent utilisé à la place du mot loup. Ainsi, ce kenning fait-il allusion au mode de voyage des sorciers et des géants. Thor, Lui, va traverser l'océan sans recourir à cette magie.

De plus, le loup est souvent appelé un monstre, comme le sont les géants. Geirröðr est un géant, qu'on appelle aussi un monstre, et il vit dans un mur, une falaise. Le "loup du mur" est aussi Geirröðr, le monstre de la falaise.

 

Strophe 2

 

Texte de Faulkes

The mind-tough Thor let the vulture-way [air = lopt; Lopt is a name for Loki] urge him only a little time to go - They were eager to crush Thorn's kin [giants] -  when Idi's yard-visitor [Thor], mightier than the White Sea Scots [giants], set out again from Third's [Odin's, Asgard] to the seat of Ymsi's kind [Giantland].

 

EyBj organisent leur traduction un peu différemment et "Idi's yard-visitor" est appelé "the tamer of Gandvik's girdle", alors que les "White Sea Scots" deviennent les "Scots of Idi's dwelling". Dans la traduction, je garde l'interprétation de EyBj. De toute façon, le sens du texte n'est pas modifié par cette transposition.

 

Vieux Norois

Geðstrangr of lét göngu

Gammleið Þóarr skömmum

[fýstusk þeir at þrýsta

Þorns niðjum] sik biðja,

þá er garðvíkr Skotum ríkri,

endr til Ýmsa kindar

Iðja setrs frá Þriðja.

 

Traduction

Thor [orthographié ici " Þóarr "] à l'esprit ferme n'eut pas besoin que la voie du vautour [Loki] lui demande longtemps d'entreprendre le voyage. Ils étaient impatients d'oppresser les descendants de l'épine [les géants], alors que le dompteur de la ceinture de Gandvik [Thor], plus puissant que les Ecossais de la demeure de Idi [les géants], quitta à nouveau chez Thridi pour se rendre vers la famille de Ymsi [les géants].

 

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Lieu de l'action: Asgard, la demeure des Dieux.

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Explication du kenning: Loki = la voie du vautour

Loki est aussi appelé l'aérien, comme nous l'avons vu, ce qui signifie aussi "l'air" et l'air est la voie que les vautours utilisent pour voler.

 

Interprétation personnelle

Le vautour est un charognard. On peut aussi dire que Loki ouvre la voie du charognard, en ce sens que maintenant le charognard est le loup Fenrir, souvent appelé un charognard (le loup Fenrir, fils de Loki, va dévorer Odin au cours du Ragnarök). En fait, dans les mythes nordiques, les charognards principaux sont l'aigle, le corbeau et le loup qui dévorent les cadavres des guerriers morts au combat. Ce kenning évoque le fait que Loki, en fait, désire être pour Thor "la voie du vautour", c'est à dire qu'il espère que Thor se fera tuer au cours de son expédition. C'est bien pour cela qu'il lui a menti sur les difficultés réelles du voyage.

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Explication du kenning: géants = les descendants de l'épine ("Þorns niðjum")

Il apparaît que "épine" est un mot désignant classiquement un géant. Nous retrouverons cette façon de désigner les géants dans la strophe 7 et 13.

Dans la strophe 7: "svíra Þorns," c'est à dire, le cou de l'épine, décrit le sang qui s'écoule du cou de Ymir, de ce sang seront formés les océans.

Dans la strophe 13, "í þornrann" = "vers la maison de l'épine" décrit, de façon évidente à cause du contexte, une demeure de géant.

 

Interprétation personnelle

Tout d'abord, cette remarque résout un des mystères "classiques" du poème runique Anglo-Saxon (ou Vieil Anglais) où la 3ème rune est appelée " Þorn" = thorn = épine. Les experts se sont beaucoup posé la question du rapport entre cette "épine" et la troisième rune du Futhark Viking, appelée "thurs" = géant. La solution est extrêmement simple en supposant que les auteurs anglo-saxons de leur alphabet runique connaissaient l'équivalence entre thorn et thurs que nous venons de rencontrer. Que ces auteurs aient été des lettrés est évident, et qu'ils connussent les mythes nordiques paraît une hypothèse plus que vraisemblable.

Ensuite, le fait d'appeler un géant: épine, n'est évidemment pas innocent. Qui se frotte aux géants se pique, et c'est bien ce que Thor va entreprendre. Ceci souligne encore le danger du voyage que Thor entreprend.

Je dois aussi signaler que beaucoup associent à la rune Þorn, à cause de sa forme,, un sexe masculin en érection. C'est tout à fait possible, mais j'avoue ne pas trouver cette image très intéressante: elle fait du sexe masculin une épine agressive qui va blesser, ce qui n'est son rôle que dans le viol. Ma vision d'une femme nordique forte et indépendante s'accommode mal du fait qu'elle aurait une vue aussi craintive du sexe masculin. Par exemple, dans une des sagas islandaises, une femme se moque de la petite taille du sexe du héros, ce qui permet de supposer une relation plus amicale de la femme nordique au sexe masculin.

Mon opinion sur le sujet s'inspire d'une incidente qu'on trouve dans la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus. Dans ce texte, une jeune femme croit qu'un géant lui demande de l'épouser. Elle s'écrie alors: "Quelle jeune fille un peu sensée voudrait être la catin d'un Géant? … Devenir l'épouse d'un démon en sachant que sa semence engendre des monstres? … Qui piquerait ses doigts aux épines?… Quand la nature se récrie, on ne peut jouir pleinement des plaisirs de la volupté. Le désir des femmes ne s'accommode guère de l'amour d'un monstre!"

Par ce texte, on voit qu'en effet l'épine peut être associée à un sexe masculin, mais justement lié à l'acte sexuel accompli sans plaisir par la femme et à la génération d'enfants génétiquement défectueux. La suite du poème va regorger d'allusions indiquant un contexte sexuel dans la rencontre entre Geirrod et Thor. L'utilisation fréquente du mot: épine, pour désigner un géant permet déjà de restreindre le contexte sexuel à un contact sans plaisir et qui engendre des monstres. Dans la suite, je reviendrai sur ce thème, mais je voudrais préciser tout de suite ma conclusion: je ne crois pas que le poème décrive en quoi que ce soit un coït, mais une fécondation spirituelle de Thor par Geirrod, fécondation très compréhensible si on se place dans un contexte chamanique. Cette fécondation donnera naissance à une sorte de monstre: le marteau Mjölnir dont Thor se servira par la suite pour détruire la race des géants.

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                Explication du kenning: Thor = le dompteur de la ceinture de Gandvik

Gandvik est l'océan Arctique, sa ceinture est Jórmungandr qui est d'abord pêché, puis enfin tué par Thor qui, ainsi, le dompte en un certain sens.

 

Interprétation personnelle

Thor va traverser l'océan arctique dont les flots glacés sont comparés à la bave vénéneuse de Jórmungandr, il va triompher des difficultés qu'il rencontre. La ruse de Loki, dont on veut nous faire sentir qu'elle aurait pu réussir tant est dangereux le voyage entrepris par Thor, n'aura pas l'effet escompté par Loki.

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Explication du kenning: géants = les Ecossais de la demeure de Idi

Il est classique en poésie scaldique d'utiliser l'habitant d'une région particulière pour simplement désigner un habitant en général, et, plus généralement, de représenter un genre par un de ses représentants.

Idi est le nom d'un géant. La demeure du géant est appelée Jötunheim. Un "écossais" de Jötunheim est un géant.

 

Interprétation personnelle

Les caractères propres au géant Idi nous sont inconnus, je suppose qu'ils décrivaient judicieusement un caractère de Geirrod.

Toute nationalité autre qu'écossaise aurait été valide dans ce kenning. Le choix des Ecossais évoque un peuple lointain situé au-delà des mers.

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Explication du kenning: Odin = Thridi

Thridi (= le troisième) est un des noms d'Odin. "Chez Thridi" est sa demeure, Asgard.

 

Interprétation personnelle

 Appeler Odin le troisième, c'est faire allusion à certaines pratiques religieuses dans lesquelles Thor et Freyr sont "au-dessus" d'Odin. Odin n'est "que" le troisième des Dieux même si d'autres pratiques en font le premier de tous.

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Explication du kenning: géants = la famille de Ymsi

Ymsi est une forme du génitif de Ymir, nom du géant originel dont le corps servira à bâtir notre univers. Sa famille, ses enfants, sont les géants.

 

Interprétation personnelle

Typiquement, voilà un kenning qui est loin d'être innocent. D'une part, bien entendu, les géants actuels (au moment où se passe l'action du poème) sont des descendants du géant originel, Mimir, mais d'autre part, le grand-père maternel d'Odin, Mimir, est le fils d'Ymir, Ymir est donc son arrière-grand-père: Odin aussi appartient à la famille de Ymir.

Cette simple strophe parle trois fois des géants, ce qui serait certainement ennuyeux si chacun des kennings ne rappelait un aspect important de leur personnalité. Les appeler : les descendants de l'épine, rappelle leur aptitude à violer et à engendrer des monstres, les appeler : les Ecossais de la demeure de Idi (ou bien, comme le fait Faulkes, les Ecossais de la mer blanche) rappelle qu'ils habitent au-delà des mers, et les appeler: la famille de Ymir, revient à rappeler que nous sommes aussi de cette famille, c'est à dire que nous portons tous en nous cette capacité à la brutalité et à engendrer des monstres.

 

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Explications supplémentaires

- Thor est dit "à l'esprit ferme" parce qu'il est bien connu pour sa détermination et son courage. Une fois qu'il aura décidé d'effectuer ce voyage, plus rien ne pourra l'arrêter.

- Le poème dit "Ils étaient impatients" alors qu'il n'a encore parlé que de Thor et Loki. Loki n'est certainement pas impatient d'oppresser les géants, mais la suite du poème va montrer qu'un serviteur, ou compagnon, un elfe nommé Thialfi ("Þjálfi") va accompagner Thor.

- Le texte dit que "Thor quitta à nouveau" Asgard. En effet, Thor voyage souvent comme peut le faire un justicier itinérant.

 

Strophe 3

 

Texte de Faulkes

3. Full of perjury, the cargo [Loki] of incantation-fetter's [Sygin's] was on his way sooner with the company's leader than the battle-Rognir [Thjalfi]. I recite Grimnir's [Odin's] lip-streams [mead of poetry]. The entrapper [Thor] of the shrill-crier [eagle]-hall [mountain] Endil's [giant's] girls [troll-wives] made his sole-palms [feet] span the heath [walked].

 

La fin de la première phrase n'a guère de sens et EyBj traduisent, de façon plus compréhensible: "the Rögnir of the battle[Thjalfi] was quicker to join the swift mover of armies [Thor] on the expedition".

Leur traduction pour "incantation-fetter's" est discutable: ils disent "the hapt [divine entity] of sorcery", voir mon commentaire plus bas.

Dans la dernière phrase, ils attribuent le génitif de Endil aux bruyères plutôt qu'aux halls. La version originale, avec son "Endils á mó" (voir dernier vers ci-dessous), qui se rend immédiatement en Anglais par "Endil's moor", semble donner raison à EyBj.

 

Vieux Norois

 

Görr, varð í för fyrri

farmr, meinsvárans, arma

sóknar hapts með svipti

sagna galdrs en Rögnir;

þyl ek granstrauma Grímnis;

gall- mantælendr halla

-ópnis ilja gaupum

Endils á mó spendu.

 

Traduction

Le Rögnir de la bataille a été plus empressé à se joindre à l'expédition du rapide déplaceur d'armées que le parjure, fardeau des bras de la divine de la sorcellerie. J'énonce le ruissellement des lèvres de Grimnir. Le traître aux jeunes filles des salles (d'Endil, chez Faulkes) du pousseur de cris perçants étendit les paumes de ses pieds sur la lande (d'Endil chez EyBj).

 

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Lieu de l'action: Ils quittent Asgard, et, selon Faulkes, ils marchent sur la lande qui les sépare de l'océan, alors que selon EyBj, ils atteignent immédiatement l'océan. Je suppose que le Vieux Norois contient cette ambiguïté.

La logique du texte me conduit à penser cependant que Thor franchit une lande qui le sépare de l'océan avant de l'atteindre. C'est pourquoi je préfère suivre ici Faulkes. Notez que le mot "lande" ou "bruyère" n'est alors plus un kenning, il est utilisé dans son sens usuel, ce qui n'est tout de même pas interdit!

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Explication du kenning: Rögnir de la bataille = Thialfi

 Rögnir est le nom d'un dieu qui peut même désigner "dieu". Le Dieu de la bataille est un dieu guerrier, ici Thialfi qui joint Thor.

 

Interprétation personnelle

Ce mot peut aussi désigner le possesseur, comme dans "land-rögnir", le maître des terres. Ceci souligne la valeur guerrière de Thialfi. La suite du poème va le montrer très dépendant de Thor, ce kenning est ici pour montrer qu'il est cependant un guerrier redoutable.

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Explication du kenning: Le rapide déplaceur d'armées = Thor. Le "déplaceur d'armées" est leur chef, et l'adjectif "rapide" souligne la rapidité de la décision de Thor à partir attaquer Geirrod.

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Explication du kenning: Le fardeau des bras de la divine de la sorcellerie = Loki.

 

Interprétation personnelle

La divine de la sorcellerie, "galdrs hapt", " est une femme qui connaît bien le galdr, ce chant ou hurlement qui se combine aux runes pour exprimer leur magie. Nous ne savons pas qui précisément est désignée par ce kenning. Le "fardeau des bras " d'une femme (Faulkes dit "cargo") est un kenning classique désignant son mari. La femme de Loki n'est pas spécialement réputée pour ses pouvoirs magiques , il peut donc s'agir d'une de ses maîtresses, plutôt que Sygin comme le suggère Faulkes, je crois à tort. En particulier, Loki a engendré de nombreux enfants monstrueux avec des géantes qui, elles, sont connues pour leur connaissance de la magie. Ce kenning rappelle donc que Loki est associé à la sorcellerie, ce qui est confirmé par les légendes qu'il nous a laissées.

 

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Explication du kenning: Le ruissellement des lèvres de Grimnir = la poésie.

 

Interprétation personnelle

Grimnir est un autre nom d'Odin, et la poésie coule de ses lèvres. Ceci rappelle le mythe de la création de l'hydromel de la poésie, des ses vols successifs, pour qu'enfin Odin l'emmène à Asgard. L'art poétique d'Odin est issu de la possession de cet hydromel magique.

Pourquoi donner à Odin le nom de Grimnir?

Il y a d'abord une raison poétique, à mon avis: Le Vieux Norois est "ek þyl granstrauma Grímnis" et nous verrons à la strophe suivante que les géantes sont appelées "les mariées dans la famille du daim des roseaux", "brúður mága sefgrímnis" donc le mot "grímnir" est utilisé dans deux sens très différents. L'un évoque Odin, l'autre évoque le daim des roseaux, un kenning pour le loup, un monstre allié aux géants. Le poète veut donc attirer notre attention sur les liens cachés reliant Odin et les monstres, Odin et Loki. Ces liens sont bien connus. Par contre, Thor semble présenté comme étant, lui, libre de tout lien avec ces monstres. Il est le prototype du héros "moderne", "solaire" qui s'oppose les forces anciennes, "terrestres", "obscures". Le poème nous rappelle l'ambiguïté d'Odin dans ce contexte: il est parfaitement exact qu'Odin est un Dieu intermédiaire qui ne renie pas totalement ses liens avec les forces plus anciennes.

La deuxième raison me semble tenir dans un autre mythe. Grimnir est le nom par lequel Odin se nomme lui-même au cours de l'un de ses voyages sur terre. Le roi qu'il visite va le torturer et Grimnir ne se vengera qu'après avoir subi la torture. Le fils du roi aura pitié de lui et pourra succéder à son père. Ici, comme dans les autres poèmes où Odin est appelé Grimnir en relation avec son pouvoir poétique, je suppose que le kenning a pour rôle de rappeler la souffrance qui accompagne l'acte de création poétique.

La troisième raison est encore pour lier ces deux strophes. Le poète dit que des "flots" ("strauma", cf. "stream" en anglais moderne) s'écoulent de sa bouche, une allusion aux flots que Thor va franchir dans les strophes suivantes.

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Explication du kenning: Le traître aux jeunes filles des salles d'Endil du pousseur de cris perçants = Thor. Le crieur perçant est l'aigle, et les salles d'Endil sont les cavernes dans la falaise. Les jeunes filles des cavernes sont des géantes. Thor va trahir les espoirs de deux géantes dans la suite du poème.

 

Interprétation personnelle

En fait, le mot Vieux Norois signifie traître mais dans le sens de séducteur. La strophe 13 va faire allusion à une interaction relativement pacifique entre les jeunes géantes et Thor, pour un temps au moins. Quelque séduction mutuelle peut tout à fait avoir pris place durant cet intermède, qui serait alors annoncé par le présent kenning.

 

Strophe 4

 

Texte de Faulkes

And the ones accustomed to the course [battle] of the battle-wolf [sword] travelled; the heaven-targe [sun-] dwelling's [sky's] blood [water] of the women [Giap and Greip] of Frid's first defiler [giant] was reached [i.e. the river Vimur], when Loki's bale-averter [Thor], guilty of hastiness, wished, deed-unsparing, to open hostilities with the bride [Gialp] of rush-Grimnir's [giant's] kinsmen.

 

EyBj: The battle-Vanir [warriors] walked, until the prime diminisher of the maidens of the enemy of the Frid of the heaven-shield [Thor] reached Gang's blood [ocean], when the agile, quick-tempered averter of Loki's mischief [Thor] wished to oppose the bride of the sedge-buck's kinsmen [giantess].

 

Vieux Norois

 

Ok, Gangs, vanir gengu

gunn vargs himintörgu

fríðrar unz til fljóða

frumseyrir kom dreyra,

þá er bölkveitir brjóta

bragðmildr Loka vildi

bræði vændr á brúði

bág sefgrímnis mága.

 

La version de Faulkes n'a pas grand sens, il faut bien l'avouer, c'est pourquoi je suis ici EyBj sans hésiter.

Traduction de EyBj

Les Vanes de la bataille [les guerriers] marchèrent, jusqu'à ce que le principal réducteur des jeunes filles de l'ennemi du Frid du bouclier du ciel [Thor] atteigne le sang de Gang [l'océan], alors que l'agile, prompt à la colère, réparateur de la mauvaiseté de Loki [Thor] désirait s'opposer à la mariée des parents du daim des roseaux [une géante].

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Lieu de l'action: Ils atteignent l'océan.

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Explication du kenning: Les Vanes de la bataille = les guerriers

Le Vane, ou le dieu de la bataille désigne classiquement un guerrier.

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                Explication du kenning: Le principal réducteur des jeunes filles de l'ennemi du Frid du bouclier du ciel = Thor. Le bouclier du ciel est le soleil, connu par d'autres poèmes. Frid est le nom d'une déesse, donc la Frid du bouclier du ciel est le soleil (un être féminin en Vieux Norois). L'ennemi du soleil est le loup qui le chasse constamment et le mangera lors du Ragnarök.

Les jeunes filles du loup sont les géantes, et leur "réducteur" est évidemment Thor.

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                Explication du kenning: Le sang de Gang = l'océan. Gang est le nom d'un géant, utilisé ici au lieu de Ymir. De son sang a été fait l'océan. Ce kenning désigne une étendue d'eau nettement plus importante qu'une rivière et ceci soutient encore l'hypothèse que Thor va vers l'océan et non une rivière.

 

Interprétation personnelle

Faulkes organise sa phrase encore afin d'oublier que le sang de Gang est l'océan et il préfère les dissocier afin de ne garder que l'image du sang = de l'eau. Le kenning "le sang de Gang" ne peut que très difficilement s'interpréter comme décrivant une rivière, à moins qu'on ne veuille dire qu'elle est aussi large que l'océan.

La première importante variation entre la version de EyBj et celle de Faulkes-Sturluson concerne l'endroit de l'action. Selon Sturluson, il s'agit d'une rivière (la rivière Vimur citée par Faulkes dans cette strophe), et même d'un canyon, puisqu'une de géantes attaque Thor en tentant de le noyer dans un flot d'urine. Il ne s'en sortira qu'en s'accrochant à une branche de sorbier. Le poème est beaucoup moins clair sur ce sujet, et la plupart des kennings tendent à faire penser, comme nous le verrons, que Thor traverse l'océan arctique plutôt qu'une simple rivière. Cependant, il est évident que lorsque la traversée sera faite, il sera toujours dans l'océan mais près de la côte qui, selon toute vraisemblance, doit être un fjord. La forme de canyon nécessaire au mythe rapporté par Sturluson n'est donc pas du tout en contradiction avec le fait que Thor traverse l'océan et non une rivière.

D'autre part, un poème n'est pas un récit descriptif, et que le détail scatologique de la presque noyade dans l'urine ait été omis par le poète peut très bien se comprendre pour de multiples raisons, la plus simple étant que le poète désirait éviter une composante comique dans son poème.

Nous retrouverons ce problème dans la strophe 9 où quelqu'un dirige sur Thor, comme le disent EyBj (je n'ai pas gardé cette interprétation par la suite: elle est jolie mais trop tirée par les cheveux) "a violent stream, strident with steel" (un courant violent poussant un cri perçant comme l'acier). EyBj et Faulkes traduisent quasiment de la même façon le Vieux Norois, mais s'opposent sur l'interprétation, c'est la deuxième importante différence entre eux. EyBj interprètent "The widows of the Mimir of mischief" comme étant les vagues de l'océan, et Faulkes interprète "Mischief-Mimir's widows" comme étant les deux filles de Geirrod, Gialp et Greip. Les uns rejettent catégoriquement le mythe présenté par Sturluson, l'autre le suit étroitement. Nous discuterons en détail ce problème, qui par ailleurs éclaire la compréhension du poème, à la strophe 9.

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                Explication du kenning: Le réparateur de la mauvaiseté de Loki = Thor

Le réparateur des malices de Loki est Thor qui, en effet, souvent force Loki à réparer le mal qu'il a causé, en le menaçant de lui fracasser le crâne si Loki n'agit pas.

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                Explication du kenning: La fiancée des parents du daim des roseaux = une géante

Le daim des roseaux ("sefgrímnir") désigne un loup, souvent désigné comme étant un monstre, comme les géants. Les parents du monstre sont les géants. La jeune mariée des géants est une géante.

 

Interprétation personnelle

C'est maintenant une autre strophe du poème runique Anglo-Saxon que ce kenning éclaire. Elle décrit la 15ème rune, appelée "gyfu" dans ce Futhorc, en la qualifiant par un mot mystérieux "Eolhxsecg" habituellement traduit par "elk-sedge", le roseau du de l'élan. Ainsi, "sefgrímnis," qu'on pourrait traduire par "sedge-elk," nous apprend que l'élan ou le daim des roseaux est un loup. On peut donc traduire elk-sedge par "l'herbe à loup", ou "herbe à monstre" et elle désigne les herbes et les plantes qui peuvent servir de repaire à un loup. Le poème :

"Eolhxsecg (elk-sedge) usually dwells in a marsh,

growing in the water;

it gives grievous wounds,

staining with blood every man who lays a hand on it."

L'herbe à monstre habite habituellement les marais,

Elle pousse dans l'eau,

Elle provoque de graves blessures,

Teintant de sang tout homme qui la touche.

souligne le fait que le repaire du monstre est désert et dangereux d'accès. Comme les géants, appelés "épines" dans la deuxième strophe, "qui s'y frotte s'y pique".

Il est bien évident que les loups ne vivent pas normalement dans les marais, et c'est pourquoi cette strophe n'a jamais encore été interprétée comme je viens de le faire. Le loup n'est présent ici que par son aspect de monstre: le monstre des marais, et non pour des raisons éthologiques.

Cette hypothèse est confirmée par un autre kenning de la strophe 13: "hreina gnípu" , "le renne des montagnes" est un kenning pour les géants, qui s'interprète comme "le loup, ou le monstre, des montagnes". Ceci est encore un cas où un grand animal du Nord, l'élan ou le renne est confondu avec le loup, vu comme un monstre mythique.

 

 

Strophe 5

Texte de Faulkes

And the honour-lessener [Thor] of the wake-hilt-[rock-]Nanna [troll-wife] caused the swollen rivers, rolling with hail over the lynx's sea [mountains], to be foot-crossed. The violent scree-villain-[giant-] scatterer very much disturbed the broad staked-track-way [river] where mighty rivers spewed poison.

 

EyBj: The honour-decreaser of the Nanna of the pommel of the sea [Thor] crossed on foot the icy, swollen streams, which tumble around the lynx's ocean [earth]. The furious scatterer of the scree-villain [Thor] made fast progress over the broad way of the stick-path [ocean], where mighty streams spewed poison.

 

Vieux Norois

 

Ok vegþverrir varra

vann fetrunnar Nönnu

hjalts, af hagli oltnar,

hlaupáar, of ver gaupu;

mjök leið ór stað stökkvir

stikleiðar veg breiðan

urðar þrjóts, þar er eitri,

œstr, þjóðáar fnœstu.

 

Traduction

Celui qui rabaisse l'honneur de la Nanna vivant sur le pommeau de la mer [Thor] franchit à pied les courants débordants et glacés qui s'entremêlent tout autour de l'océan du lynx [la terre]. Le furieux disperseur des vilains des pierriers [Thor] avança rapidement (Faulkes: "dérangea beaucoup") sur la large voie du sentier des bâtons [l'océan], où de puissants courants crachaient le poison.

[Les rivières de Faulkes deviennent des courants marins chez EyBj. L'image évoquée par Faulkes est donc celle d'un réseau de torrents dont on ne voit guère pourquoi ils s'emmêlent. Par contre les courants marins donnent en effet l'impression d'un réseau]

 

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Lieu de l'action: ils s'engagent dans leur traversée, et s'éloignent des côtes.

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Explication du kenning: Celui qui rabaisse l'honneur de la Nanna vivant sur le pommeau de la mer =Thor

Le pommeau (ou la poignée de l'épée) de la mer est un kenning pour un roc ou un récif à fleur d'eau. Nanna est le nom d'une Déesse, la femme de Baldr, et la déesse du roc est une géante. Thor est celui qui humilie les géantes, et donc il rabaisse leur honneur.

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Explication du kenning: L'océan du lynx = la terre

L' "océan du lynx" est un kenning pour la terre qui peut être compris comme symétrique du kenning classique qui désigne la mer comme le "la terre du poisson". Ainsi, l'océan de tout animal terrestre, ici le lynx, est la terre.

 

Interprétation personnelle

Pourquoi choisir un lynx quand tout autre animal terrestre ferait l'affaire? A mon avis, le poète désire la souplesse et la force du lynx qui, quand il est attaqué, se tord et se débat comme un courant furieux.

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Explication du kenning: Le furieux disperseur des vilains des pierriers = Thor

Un vilain des pierriers, ou des éboulis de pierre qu'on rencontre dans les montagnes, est un géant qui demeure dans les montagnes. Thor les disperse en luttant contre eux.

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Explication du kenning: La large voie du sentier des bâtons = l'océan

La voie du sentier des bâtons est toute voie qui exige un marquage par des bâtons fichés en terre.

 

Interprétation personnelle

EyBj insistent fortement sur la nécessité d'utiliser des marques qui indiquent le chemin. Leur interprétation évoque un immense territoire où, pour éviter de se perdre, il est nécessaire de suivre un chemin marqué par des bâtons. J'ai plutôt l'impression qu'on utilise des bâtons pour marquer la limite entre le précipice et la voie qui longe le précipice. Par exemple, dans les montagnes, les chasse-neige utilisent ces bâtons pour marquer la limite de la route. Dans le poème, Thor et Thialfi traversent l'océan et j'imagine plutôt une sorte de gué qui leur permet de le franchir, et au-delà duquel les eaux sont profondes, comme une sorte de précipice marin.

Cela ne change pas le sens du poème, mais cela suggère une autre vision, dans laquelle Thor et Thialfi doivent prendre des précautions pour ne pas traverser n'importe où, car même Thor a des limites et il ne peut traverser l'océan sans précautions.

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Explication du kenning: Le "poison" est celui craché par Jörmungandr qui demeure au fond de l'océan.

 

Strophe 6

Texte de Faulkes

There they pushed shooting-snakes [spears] in the fish-trap forest [river] against the talkative [noisy] fish-trap-forest-wind [current]. The slippery wheel-knobs [stones] did not lie asleep. The clanging-file [ferrule] did bang on stones, and the mountains' falling-noise [river] rushed along, beaten by storm, with Fedia's anvil [rock].

 

EyBj: They pushed shooting-serpents [spears] into the net-forest [ocean] against the loud-sounding wind of the (net-) forest [ocean-current]. The slippery, round bones [pebbles] did not sleep. The banging files [spears] jangled against the pebbles, while the mountains' falling-roar rushed, beaten by an ice-storm, along Fedja's anvil.

 

Vieux Norois

 

Þar í mörk fyrir [-markar

málhvettar byr-] settu

[né hvélvölur hálar]

háfs skotnaðra [sváfu];

knátti, hreggi höggvin,

hlymþél við möl glymja,

en fellihryn fjalla

Feðju þaut með steðja.

 

Traduction

Ils poussèrent les serpents de jet [des lances] dans la forêt du filet [l'océan] contre les vents hurlants de la forêt [les courants de l'océan]. Les os (Faulkes: les pommeaux de portes) glissants et arrondis [les galets] ne dormaient pas. Les barres s'entrechoquant claquèrent contre les galets, alors que s'élançait ce qui tombe des montagnes en rugissant, battu par une tempête de glace, au long de l'enclume de Fedja.

 

 

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Lieu de l'action: on dirait qu'ils passent non loin d'une côte (les galets ne sont pas au milieu de l'océan).

Le poème décrit la traversée de l'océan de façon insistante, et même ennuyeuse pour nous. Il est bien possible qu'en fait toutes sortes de péripéties aient pris place au long de ce voyage, péripéties bien connues des Vikings, et nous n'en retrouvons que quelques allusions.

Cette interprétation, au moins, donne plus de vie au poème.

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Explication des kennings

- Serpent de jet est un kenning classique pour une lance.

 

- La forêt du filet est l'océan où l'on tend les filets.

 

- Les os glissants et arrondis sont les galets, rendus lisses et donc glissants. Ils ne dorment pas parce que les courants les entrechoquent, comme on l'entend fort bien au bord de l'océan quand les vagues sont fortes.

 

- On ne sait pas exactement ce qu'est "l'enclume de Fedja".

 

 

Strophe 7

Texte de Faulkes

The stone-land's [sword's] impeller [warrior, Thor], possessor of the strength-girdle, let the mightily-grown waters fall over him. One could have found no better course for oneself. The diminisher of Morn's children [giants] said his might would grow as high as the world's roof unless the violent Thorn's [Ymir's] neck blood [water] diminished.

 

EyBj: The promoter of the whetstone-land [warrior] let the mightily-swollen ones [waves] fall over him. The man, who benefited from the girdle of might [Thialfi], knew no better course of action. The diminisher of Morn's children [Thor] threatened that his power would grow unto the hall's roof [heaven], unless the gushing-blood of Þorn's neck [ocean] would diminish.

 

Vieux Norois

 

Harðvaxnar leit herðar

halllands of sik falla

[gatat] mar njótr [in neytri]

njarð- [ráð fyr sér] -gjarðar;

þverrir lét, nema þyrri

Þorns, barna sér Marnar,

snerriblóð, til, svíra,

salþaks megin vaxa.

 

Traduction

Le moteur du pays des pierres [le guerrier, Thor] laissa les puissamment enflées [les vagues] tomber sur lui. Celui qui tirait profit de la ceinture de puissance [EyBj: Thialfi; Faulkes: Thor], ne connaissait pas de meilleure façon d'agir. Le réducteur [Thor] des enfants de Morn [les géants] déclara qu'il ferait croître son pouvoir jusqu'au toit de la terre [le ciel], si le sang jaillissant du cou de l'épine [l'océan] ne décroissait pas.

 

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Lieu de l'action: ils sont maintenant en pleine mer, l'eau menace de les engloutir. Même Thor est en difficulté et il doit faire appel à ses pouvoirs divins pour s'en sortir.

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Explication des kennings

- Le moteur du pays des pierres est le guerrier parce qu'il "meut" une pierre pour aiguiser ses armes.

 

- Celui qui tire profit de la ceinture de puissance est

soit Thor, parce que cette ceinture lui donne de la puissance,

soit Thialfi qui est incapable de traverser l'océan seul et qui "ne connaît pas de meilleure façon d'agir " que de s'accrocher à la ceinture de Thor pour éviter de se noyer.

 

- Morn est une géante, donc les enfants de Morn sont des géants.

 

- Le sang jaillissant du cou de l'épine est l'océan parce que "l'épine" est un géant, et que l'océan a été formé à partir du sang du premier des géants.

 

Le poème rappelle plusieurs fois que l'océan est fait à partir du sang de Ymir. C'est une façon de faire appel aux mythes primitifs de la création du monde. Trois Dieux ont dépecé Ymir pour construire notre univers: collines et plaines de sa chair, nuages de son cerveau, montagnes et rocs de ses os, et océan de son sang. Il est difficile d'imaginer ce qu'un Viking pensait de cette tuerie d'existences primitives pour construire notre monde.

De toute façon, l'histoire que nous rapportons maintenant est celle du commencement de l'extermination des derniers géants. Thor et Mjölnir apportent la "solution finale" pour l'éradication des géants, ce que nous appelons un génocide de nos jours.

Mon intérêt profond pour cet horrible génocide tient de qu'il se passe sur un plan mystique aussi. Le chamanisme est une sorte de religion primitive selon laquelle l'apprenti doit partir au loin, en risquant sa vie dans l'aventure. Il ou elle trouveront un ou une maître au loin, après pas mal de souffrance. Ce maître qu'ils vont rencontrer va les tuer - les dépecer, en fait - avant de réunir leurs parties, et par la suite ils seront devenus des chamans. Le processus décrit dans ce poème ici est celui de la révolte d'un apprenti qui a abattu son maître au lieu d'être abattu par lui. Je ne désire pas discuter ici la "réalité" de la tuerie, mais j'aimerais argumenter que ces matières mystiques, typiquement, ne se réduisent pas à un choix binaire où le meurtre est exclusivement soit purement physique, soit purement imaginaire, comme l'esprit rationnel moderne aimerait le croire.

Cela explique pourquoi je ne vois pas ici du tout un génocide à la façon nazie, mais la description d'un des plus importants bouleversements mystiques, celui où une nouvelle notion d'interaction entre apprenti et le maître a été imposée aux maîtres.

Strophe 8

Texte de Faulkes

The fine oath-bound Gaut's [Odin's] residence [Asgard] vikings [Aesir], battle-wise, waded hard while the sward-flowing fen [river] flowed. The earth-drift- [mountain-] wave [river] raged mightily, blown by a stormy weather, at the ridge-land [mountain] room- [cave-] dwellers' [giants] trouble-worsener [Thor].

 

EyBj: The glorious, battle-wise warriors, oath-sworn vikings of Gaut's dwelling [Thor and Thialfi] waded hard, while the sword-fen [ocean] flowed. The wave of the earth's snow-dune [ocean], blown by the tempest, rushed forcefully at the increaser of the distress of the room-dwellers of the land of the ridge [Thor],

 

 

Vieux Norois

 

Óðu fast [en] fríðir

[flaut] eiðsvara Gauta

setrs víkingar snotrir

[svarðrunnit fen] gunnar;

þurði hrönn at herði

hauðrs rúmbyggva nauðar

jarðar skafls af afli

áss hretviðri blásin.

Traduction

Les glorieux guerriers connaisseurs en bataille, vikings jurés par serment de la demeure de Gautr [Odin] pataugèrent ferme, alors que le marais des épées [l'océan] coulait. La vague de la dune de neige de la terre [l'océan], soufflée par la tempête, se ruait fortement contre l'accroisseur de la détresse des habitants de la chambre du pays des bords des falaises [Thor].

 

 

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Lieu de l'action: continuation du voyage dans l'océan.

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Explication des kennings

- Gautr, "le guerrier" est un autre nom d'Odin. La demeure de Gautr est donc la demeure d'Odin, Asgard. Les Ases sont les "vikings jurés" de cette demeure parce qu'ils ont juré de défendre leur demeure.

 

- Le marais des épées est l'océan parce que l'océan est comme un courant d'épées qui taille en pièces ce qu'il rencontre. Cette image est aussi présente dans la Völuspa.

 

- La dune de neige de la terre est l'océan parce que les vagues sont comme des collines couvertes d'écume blanche.

 

- Le pays des bords des falaises est la montagne, la chambre des montagnes est une caverne, ses habitants sont les géants. Thor accroît la détresse des géants.

 

 

Strophe 9

Texte de Faulkes

Until Thialfi came flying on the shield-strap with the helper of men [Thor]; this was a mighty achievement for the heaven-king. Mischief-Mimir's [giant's] widows [Gialp and Greip] made the harsh current violent against the pole. The feller of the dolphins of the steeps [Thor] advanced with violent temper with Grid's pole.

 

EyBj: until Thialfi, accompanying the friend of men [Thor], flew into the air of his own accord onto the sky-lord's shield-strap that was great feat of strength! The widows of the Mimir of mischief [waves] caused a violent stream, strident with steel. Grid's feller [Thor] carried the battle-tree [Thialfi] across the bumpy land of the porpoise [ocean].

 

Vieux Norois

 

Unz með ýta sinni

[aflraun var þat] skaunar

á seil [himinsjóla]

sjalflopta kom Þjálfi;

háfðu stáli stríðan

straum hrekkmímis ekkjur;

stophnísu fór steypir

stríðlundr með völ Gríðar.

 

Traduction

 Jusqu'à ce que Thialfi, compagnon de l'ami des humains [Thor], saute en l'air de lui-même sur l'attache du bouclier du seigneur du ciel, ce fut là un grand tour de force! Les veuves du Mimir de la mauvaiseté [Faulkes: les filles de Geirrod; EyBj: les vagues] provoquèrent un violent courant contre la pointe de la lance (EyBj traduisent de façon poétique: "un courant violent, résonnant du son aigu de l'acier") . Le tombeur des dauphins des pentes avança avec colère en se servant du bâton de Grid. (EyBj: le tombeur de Grid [Thor] transporta l'arbre de la bataille [Thialfi] au travers du pays du cachalot [l'océan])

 

 

Commentaires sur la traduction

Faulkes attribue à Thor l'exploit de soutenir Thialfi, alors qu'EyBj pensent que c'est de sauter en l'air à partir d'une mer déchaînée qui est un exploit. C'est une question de bon sens et non de linguistique: EyBj ont visiblement raison. Observez un gardien de but de water-polo sauter hors de l'eau jusqu'à la ceinture et vous comprendrez que c'est à la fois possible, et un exploit.

La dernière phrase diffère complètement dans les deux versions par une attribution différente des génitifs. Refuser de traduire "með völ Gríðar" par "avec le bâton de Grid" (c'est la version  universitaire) comme EyBj le font demande une bonne dose d'astuce. Ils refusent de garder le kenning "cachalot des montagnes" (ce que Faulkes traduit par "dauphin des pentes") sous prétexte que le mot Vieux Norois "stop" (une partie de  "stophnísu" dans le texte ci-dessus - en anglais "steep") ne signifie pas "montagne" mais "terrain qui fait trébucher": cela me semble de la mauvaise foi pure et simple. Ensuite, ils refusent d'accepter l'existence d'un bâton de Grid sous prétexte que seul Sturluson en parle, ce qui est possible, mais ne peut constituer un argument à soi tout seul. En conclusion, je préfère garder ici la version de Faulkes.

 

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Lieu de l'action: Ils arrivent en vue des côtes. Ils se trouvent sans doute dans un fjord étroit ce qui permet aux géantes de les attaquer de loin.

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Explication des kennings

- Thor, un Dieu très populaire, était considéré comme l'ami des humains.

 

- Le cachalot des pentes inégales ("dauphin des pentes" chez Faulkes) désigne un habitant des pentes escarpées, un géant. Ici, du fait du contexte, il s'agit sans doute de Gialp et Greip, les filles de Geirrod qui viennent d'agresser Thor en tentant de le noyer dans un courant violent.

 

- Grid est la géante qui a logé Thor au début de son voyage, selon la version en prose de Sturluson. Elle lui a fait don de son bâton. Thor s'appuie sur ce bâton pour se tirer d'affaire.

Dans la mesure où un bâton magique pouvait être fait avec du bois de sorbier des oiseaux, un arbre magique connu pour éloigner les forces mauvaises, il est même possible que cette version soit aussi compatible avec la version en prose sur ce fait.

 

Interprétation personnelle du kenning:

 "Les veuves du Mimir de la mauvaiseté".

Un mythe dit qu'Odin a conservé la tête de Mimir et qu'il l'utilise comme conseiller. Mimir est donc un symbole de sagesse et de connaissance. Un "Mimir de la mauvaiseté" est donc un être supérieurement habile en mauvaiseté, comme le "Malin" de la mythologie chrétienne.

"Les veuves" est une façon classique, comme "les fiancées" ou "les épouses" de désigner des femmes.

Ce kenning désigne donc des géantes particulièrement dangereuses.

EyBj, qui désirent s'éloigner de Sturluson autant qu'ils peuvent, voient ici des vagues: immenses et suprêmement dangereuses dans l'océan arctique. Ceci est bien possible mais donne un sens figuré à un kenning ce qui me paraît exagérément complexe. En effet, un kenning est déjà une image, et lui donner un sens figuré, c'est dire que le poète n'a pas su trouver le bon kenning pour exprimer directement ce qu'il voulait désigner.

Je pense donc que les veuves du Mimir de la mauvaiseté sont (simplement ... si j'ose dire) des géantes. Comme la suite du poème va le montrer, les filles de Geirrod vont essayer de tuer Thor par un moyen extraordinairement vicieux, et donc il est normal de parler de Mimir de la mauvaiseté à leur sujet.

Cette interprétation acceptée, on peut se souvenir de la version de Sturluson qui décrit Thor presque emporté par un torrent d'urine de géante. Si le courant provoqué par ces "veuves du Mimir de la mauvaiseté" est un torrent de déjections, alors les géantes ont agi de façon à tuer Thor de façon particulièrement humiliante, alliant mauvaiseté et astuce, ce qui renforce la justification de mon choix pour interpréter ce kenning.

 

Je vois deux façons différentes d'interpréter cette partie du poème. Elles ne sont peut être pas opposées.

 

La première remarque qu'il existe dans les contes celtes une situation qui peut être considérée comme semblable. Le héros solaire Cuchulain - le Thor de notre poème - se heurte à son ennemie, la reine Maeve - la Gialp de notre poème - en train d'uriner alors qu'elle a ses règles. Le conte celte ne rapporte pas que Cuchulain ait été en danger dans cette situation, mais dit quand même que Maeve creusa ainsi d'énormes tranchées, appelées "Pisse de Maeve". Dans les deux cas, nous assistons à une confrontation entre un héros solaire masculin et une femme représentant les forces obscures, et l'urine féminine se trouve dans une tranchée ou un défilé. Il se pourrait qu'il s'agisse ici d'un mythe très ancien où le pouvoir féminin, agressé par le pouvoir masculin, se défend à l'aide de son urine. La femme, poussée dans ses derniers retranchements, utilise "l'arme suprême", c'est à dire son sexe dégoulinant d'urine, et elle échoue. Je me demande quel peut bien être le sens de ce mythe: aurions-nous là une trace de pornographie pour homme des cavernes, incapable de résister à cette vision radieuse, alors que nos héros, plus modernes, ne se laisseraient plus impressionner par ce spectacle?

 

La seconde néglige l'aspect sexuel de l'histoire, et le fait que Thor soit presque noyé dans la pisse de géante apparaît comme une trivialité secondaire qu'il vaut mieux oublier. De plus, la permissivité  de notre époque en matière sexuelle dissimule une très grande crainte du scatologique: il nous est difficile d'imaginer que nos ancêtres n'étaient pas aussi horrifiés par leurs sécrétions que nous, qu'elles étaient sujet de plaisanterie plutôt que de dégoût. Dans ces conditions, il est possible que cette pisse de géante ne soit qu'une plaisanterie, destinée à dissimuler un pouvoir féminin classique: celui du contrôle des eaux. Les "Dames du Lac" abondent dans les légendes, elles sont maîtresses des eaux comme celle de la légende du roi Arthur, ou bien elles sont des magiciennes aquatiques comme les "Nixe" germaniques, ou la "Mélusine" française, etc. Il est remarquable que la celtique Dame du Lac elle-même soit décrite comme régnant sur un royaume qui n'avait "jamais connu le pouvoir de l'homme", soulignant ainsi que le pouvoir sur les eaux est lié au matriarcat. Dans son analyse de la nature de la mère de Grendel, le monstre du fameux poème anglo-saxon Beowulf, Marijane Osborn montre bien la possibilité que la monstrueuse géante soit une représentation négative d'une ancienne divinité aquatique (il est en particulier étrange que le poème l'appelle parfois "La Dame" comme une femme honorée, alors qu'elle est présentée partout ailleurs comme une horrible et féroce créature). On peut voir dans la Thorsdrapa l'illustration d'une légende parallèle à celle de Beowulf:  le héros germanique Beowulf va se heurter d'abord au fils, Grendel, puis à la mère, alors qu'inversement, le Dieu germanique Thor va se heurter aux filles puis à leur père, Geirrod, tous décrits comme des êtres monstrueux. La mère de Grendel vit sous la mer, alors que les filles de Geirrod vivent à côté de la mer, mais il n'est pas étonnant qu'elles possèdent un pouvoir particulier sur les eaux, en particulier celui de faire "lever" les eaux afin de noyer leur ennemi.

Thor n'échappe à la mort que grâce au buisson de sorbier selon la version de Sturluson, grâce au bâton de Grid dans le poème. Qu'une autre géante, Grid, ait pris le parti de Thor et lui ait fourni le moyen de surmonter la magie d'autres femmes me paraît tout à fait normal dans la mesure où seule une magie féminine peut en vaincre une autre, les pouvoirs masculins étant étrangers à ce type de magie. Que cela sous entende même que Thor, tel le héros celtique Cuchulain élève de la guerrière Scathach, ait été un temps l'élève de Grid me paraît aussi cohérent avec le fait qu'il ait reçu tous ces "cadeaux" de la part de Grid, et avec le fait, attesté par les sagas islandaises, que les "sorcières" n'hésitaient pas à prendre des élèves mâles.

Pour revenir au texte, ces réflexions montrent que le rôle des filles de Geirrod, en tant que protectrices de leur clan, n'est pas du tout impossible, et se rattache à la notion de pouvoir féminin sur les eaux, un pouvoir attesté par maintes légendes d'origines variées.

 

Strophe 10

Texte de Faulkes

Their hostility-acorns [hearts] did not fail these people, firmly opposed to evil, at the wolf-home-league's [mountain's] deep-fall [river-gorge]. Atli [Thor] gained more battle-bold, relentless purpose. Neither Thor's nor Thjalfi's valour-stone [heart] shook with fear.

 

EyBj: The deep-acorns of hostility [hearts] of the men, who firmly oppose disgrace, did not miss a beat at the surge of the current of Glammi's haunt [ocean] (haunt = dwelling, stöð in ON). The brave son of the isthmus [Thor] was not threatened by the terror of fiord-trees [ocean]. Thor's valour-stone [heart] did not tremble from fear, and neither did Thjalfi's.

 

Vieux Norois

 

Né djúp- akörn drápu

dolgs, vamms, firum, glamma

stríðkviðjöndum, stöðvar

stall við rastar -falli;

ógndjarfan hlaut Atli

eirfjarðan hug meira.

Skálfa Þórs né Þjálfa

þróttar steinn við ótta.

 

 

Commentaires sur les deux versions

La différence entre "wolf-home-league's deep-fall" et "surge of the current of Glammi's haunt", qui est si importante, vient d'une différence d'interprétation des mots Vieux Norois, et les deux versions sont possibles. De toute façon, les deux kennings désignent un courant violent. Celui de Faulkes implique une gorge étroite, celui de EyBj autorise à parler de l'océan en général. Mon interprétation personnelle, que l'action se passe dans un fjord concilie les deux points de vue et donc, pour moi, les deux kennings sont aussi valables l'un que l'autre, ce qui était peut être justement l'intention du poète.

De même, que "Atli gained more battle-bold, relentless purpose" puisse aussi se traduire par "The brave son of the isthmus was not threatened by the terror of fiord-trees" vient du fait que les phrases en Vieux Norois sont obscures et poussent les traducteurs à modifier le texte pour lui donner sens. Que l'on modifie dans une direction ou l'autre, on obtient l'une des versions ou l'autre. En conclusion, rien ne permet de choisir une version plutôt que l'autre, et il est bien possible que ces ambiguïtés soient inhérentes au poème. Je préfère la version de EyBj parce que le kenning "la terreur des arbres des fjords" pour un navire évoque justement que l'action se passe dans un fjord. Par contre, l'allusion à "Atli", Attila, est dans le texte, elle ne peut être oubliée sous prétexte que Thor est rarement appelé par ce nom. Je reviens donc à Faulkes pour cette partie de la phrase.

 

Traduction: Faulkes

Leurs glands de l'hostilité [les cœurs] n'ont pas manqué à ces gens, fermement opposés au mal, quand ils se trouvaient dans la chute profonde [défilé d'une rivière] de la ligue de la maison du loup [montagne]. Atli [Thor] acquit encore plus de cette implacable détermination de celui qui est ferme à la bataille. La pierre de courage de Thor ni de Thialfi [leur cœur] n'a été secouée par la peur.

 

Traduction: EyBj

Les profonds glands de l'hostilité [les cœurs] des hommes, qui s'opposent fermement à la dégradation, ont continué à battre régulièrement face au jaillissement du courant du refuge de Glammi. Le courageux fils de l'isthme [Thor] n'a pas été menacé par la terreur des arbres du fjord [océan]. La pierre de courage de Thor [cœur] n'a pas tremblé de peur, et non plus celle de Thialfi.

 

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Lieu de l'action: Ils sont toujours dans le fjord, ils luttent fermement contre le courant violent provoqué par les géantes.

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Explication des kennings

- Le gland de l'hostilité est un kenning classique pour le cœur.

 

- Isthme est ici une façon de désigner la terre ferme, la Terre, et Thor est le fils de la Terre, Jord..

 

- Glammi est un géant qui habite l'océan. Cela peut désigner aussi un loup, mais cela produit un kenning ayant la même signification.

 

- "Arbres du fjord" est un kenning classique pour les bateaux: ils sont le bois qui flotte dans les fjords. Leur terreur est l'océan en tempête.

 

Strophe 11

 

Texte de Faulkes

And then the allied sword's help haters waged shield's hard-fetter- [strap-] board's [shield's] din [battle] against slope-Hords [giants], before the pool-riders [river-crossers, Thor & Thialfi], destroyers of the strand-people [giants], performed Hedin's parting-bowl- [helmet-] game [battle] with the cave's kindred-Briton [Geirrod].

 

EyBj: A flock of the cliff-foes of the shield of the ever-burning fire [giants] made a din of the sword's board [battle] against the tighteners of Gleipnir before the crossers of the deep, the destroyers of the nation of the sea-shore [Thor & Thialfi], were able to conduct the bowl-play of the hair-parting of Hedinn [battle] against the kin-Briton of the cave [Geirrod].

 

Traduction: Faulkes

Et alors les deux alliés, haïssant l'aide de l'épée, agitèrent le vacarme [la bataille] des planches [les boucliers] des durs chaînes [courroies] du bouclier contre les Hords de la pente, avant que les chevaucheurs d'étangs [franchisseurs de rivière, Thor & Thialfi], destructeurs du peuple de la plage [géants], exécutent contre le Britannique [Geirrod] parents de ceux de la caverne, le jeu du bol de la raie de cheveux de Hedin [la bataille].

 

Traduction: EyBj

Un troupeau des ceux vivant dans la falaise, ennemis du bouclier du feu toujours brûlant [géants] firent un vacarme des planches de la bataille contre les lieurs de Gleipnir avant que les traverseurs des profondeurs, les destructeurs du peuple de la plage [Thor & Thialfi], ne soient capables d'exécuter contre le Britannique parent de ceux de la caverne [Geirrod] , le jeu du bol de la raie de cheveux de Hedin [la bataille].

 

Vieux Norois

 

Ok sifuna síðan

sverðs liðhatar gerðu

hlífar borðs við Hörða

harðgleipnis dyn barða,

áðr hylríðar hæði

hrjóðendr fjöru þjóðar

við skyld-Breta skytju

skálleik Heðins reikar.

 

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Lieu de l'action: Ils sont sur la côte et se heurtent aux géants. Ils font résonner leurs boucliers avant la bataille.

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Il est amusant de voir que, aussi torturé que soit le texte, il garde son sens général. Faulkes et EyBj inversent leur interprétations (par exemple, les "tighteners of Gleipnir" (les Ases qui ont attaché le loup Fenrir, appelé Gleipnir ici) de EyBj sont équivalents aux "the slope-Hords" (les géants) de Faulkes). Les mêmes mots de Vieux Norois sont légèrement modifiés pour passer de l'un à l'autre.

Cependant, en fin de compte, les deux traductions décrivent la même bataille entre les géants et Thor et Thialfi.

EyBj modifient le texte original pour passer de "sword's help haters", qu'ils jugent absurde, à "cliff-foes of the ever-burning fire". Je ne comprends pas la nécessité d'une telle modification: Thor et Thialfi sont en effet armés de lances, et donc il est tout à fait correct de dire qu'ils méprisent l'aide de l'épée.

 

 

Explication des kennings

- Les "Hord" sont les habitants d'une partie de la Norvège (Hordland, ou Hordaland). Je n'ai pas pu me retenir de faire l'astuce avec une "horde", excusez-moi.

 

- Les "ennemis de la falaise" sont les géants qui vivent dans la falaise, et ils vivent ensemble, comme un groupe de loups. Deux loups chassent le soleil constamment, et ils le dévoreront finalement durant le Ragnarök. Ils sont donc les ennemis du bouclier qui protège le soleil.

Les planches de la bataille sont les boucliers, et le bruit métallique des boucliers annonce la bataille. De nombreuses peuplades avaient même l'habitude de frapper sur leurs boucliers afin de faire un bruit assourdissant, censé effrayer l'ennemi.

 

- Gleipnir est la chaîne magique qui lie Fenrir, et les Ases l'ont liée.

 

- Le peuple de la plage est celui des géants qui vivent dans la falaise d'un fjord au bord de l'océan.

 

                - Le parent de ceux de la caverne est Geirrod. Qu'il soit un "Britannique" n'est qu'une autre façon de désigner un homme habitant au-delà des mers.

 

- Le jeu du bol de la raie de cheveux de Hedin désigne la bataille. Hedin est le nom d'un roi dont la femme est nommée Hildur (= bataille), donc son nom est utilisé pour parler d'un guerrier. La raie des cheveux désigne la peau du crâne et le bol du crâne est un casque. Jouer du casque, c'est livrer bataille.

 

Strophe 12

Texte de Faulkes

The hostile troop [giants] of Sweden of frost [Scythia] scattered before the ness-court [giants] shatterer. The slab-court [giants] took to flight in terror when the kin of Iolnir's [Odin's] blaze-wielder [sword-wielder, warrior] stood firm; the Danes [giants] of the distant flood-rib [rock] sanctuary [Giantland] had to bow before them.

 

EyBj: The skerry-nation (skerry = isolated reef) of the cold wave of the foe-Sweden [giants] fled, and hurried into their sanctuary, accompanied by the crusher of the ness-people [Thor] (ness = hill by the sea). The Danes of the flood-rib (or high tide rib) of the outlying sanctuary [giants] admitted defeat, when the kinsmen of Jolnir's fire-shaker [warriors] stood resolutely.

 

 

Vieux Norois

 

Dreif fyr dróttar kneyfi

dolg Svíþjóðar kolgu

[sótti] ferð [á flótta

flesdrótt í vá] nesja,

þás funristis fasta,

flóðrifs Danir, stóðu,

knáttu, Jólnis ættir,

útvés fyrir lúta.

 

Traduction

La troupe hostile des Suédois du froid [les géants] se dispersa face aux éclateurs de la troupe des récifs arrondis. Le groupe du bloc [les géants] s'enfuit, frappé de terreur, alors que la parenté du porteur du feu de Jolnir [porteur d'épée, combattant] restait ferme; les Danois de la côte (os de la cage thoracique) de la marée haute [récif] du sanctuaire lointain durent s'incliner face à eux.

 

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Lieu de l'action: Ils sont sur la côte et font fuir les géants.

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Explication des kennings

 

- La Suède est un pays donc "la Suède des ennemis" est la terre des ennemis: le pays des géants, appelé Jötunheim en Vieux Norois.

 

- La vague froide est l'océan qui bat les récifs isolés qui se trouvent près du rivage où vivent les géants.

 

- La côte (au sens de: un os de la cage thoracique) de la marée haute est un récif; les Danois du récif sont le peuple des géants, et ils vivent dans un sanctuaire éloigné.

 

- Jolnir est un autre nom pour Odin, son feu est une épée, et celui qui agite l'épée est un guerrier.

 

Strophe 13

Texte de Faulkes

Where the chieftains, filled with valorous purpose, went forward into the Thorn-[giant-] building, there was uproar among the Cumbrians [giants] of the cave's circular wall. The heaper of peak-Lister [mountain] reindeer [giants] was brought into dire straits on the hat of the wife of giants [Gialp's head]. That was a black disturbance of the peace.

 

EyBj: When the warriors, endowed with minds of valour, entered the thorn-house [cave], there was a great din among the Cymry of the cave of the circular wall [giants]. The peace-reluctant slayer of the reindeer of the Lister of the peak [Thor] was put in a fix there, on the dire, grim hat of the giantess [chair].

 

Vieux Norois

 

Þar er í þróttar hersar

þornrann hugum bornir,

hlymr varð hellis Kumra

hringbalkar, fram gengu;

Lista var fœrðr í fasta

[friðsein var þar] hreina

gnípu hlöðr á greypan

[grán] hött risa kvánar.

 

Traduction

 

Quand les chefs, emplis de valeureuse détermination, s'avancèrent dans la maison de l'épine, il se fit un vacarme parmi les Gallois du mur circulaire de la caverne. Le tueur des élans du pic de List fut mis en pire difficulté sur le terrible chapeau menaçant de la femme des géants. Ce fut un noir dérangement de la paix.

 

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Lieu de l'action: Thor entre dans la caverne où vivent les géants et se retrouve attaché (?) à un siège sous lequel se sont glissées les géantes.

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Explication des kennings

- La "maison de l'épine" est la maison du géant puisque "épine" est équivalent à "géant".

 

- Le "Gallois de la caverne du mur circulaire": les Gallois de la caverne, désigne les géants.

 

- Lister = habitant de la région appelée Listi en Norvège du Sud. Donc un "Listien des sommets" est un habitant des montagnes = un géant. Le renne des montagnes est un monstre, un loup, tout comme le "veau des forêts" et "l'élan des roseaux".

 

- Le texte dit que Thor s'est assis sur le "sinistre chapeau menaçant de la géante". Cette histoire se comprend comme suit: les deux géantes ont assis Thor sur une chaise, et elles l'ont soulevé pour tenter de l'écraser au plafond. Thor a résisté en poussant contre le plafond et il a brisé le dos des géantes. Cela permet de comprendre pourquoi la chaise est un "chapeau de la géante": les géantes s'accroupissent sous la chaise et la poussent la chaise vers le haut, comme un grand chapeau sur leurs têtes.

Interprétation personnelle

On ne comprend pas très bien le comportement de Thor. Ces deux géantes ont essayé de le noyer dans leur urine ou un flot qu'elles ont provoqué, il est venu pour les tuer, et le voilà qui va s'asseoir tranquillement en face d'elles, alors que l'une d'elles s'accroupit sous le siège. Ou bien Thor est vraiment un naïf, ou bien nous assistons à un cérémonial dont le sens exact nous échappe. Sans entrer dans des détails qui de toute façon nous sont inconnus, il est clair que les occupations pacifiques auxquelles peuvent se livrer cet homme plein de force et ces deux jeunes filles sont facilement imaginables, et en nombre assez limité. Il est donc évident que les géantes ont tendu une sorte de piège à Thor, et s'il s'y laisse prendre, c'est bien que leurs arguments ont été très convaincants. Une grande faiblesse des hommes est encore aujourd'hui qu'ils ont tendance à croire sans réfléchir qu'ils peuvent séduire une femme au dépend de toute logique. Il me semble donc tout à fait possible que les géantes aient amadoué Thor en lui faisant croire qu'il les avait séduites, et qu'elles aient pu ainsi l'amener à s'asseoir sur la fatale chaise.

 

Strophe 14

Texte de Faulkes

And they pressed their eye-lash-moon-flame- [eye-] sky [skull] against the roof-battens of the stone-plain's [mountain's] hall [cave]. The females were trodden down by long swords. The driver [Thor] of the hull of the storm's hover-chariot broke each of the cave-women's age-old laughter-ship- [breast-]keels [backbones] .

 

EyBj: They forced the high heaven of the flame of the brow [Thor's head] against the rafters (chevrons) of the (rock-)hall [cave], and were crushed against the rocks of the plain (of the rock-hall) [floor]. The hull-controller of the hovering chariot of the thunder-storm [Thor] broke the ancient keel of the laughter-ship of both cave-maidens [giantesses].

 

Vieux Norois

 

Ok, hám, loga himni

hall-, fylvingum, -vallar,

tráðusk þær, við tróði

-tungls brá- salar þrungu;

húfstjóri braut hváru

hreggs váfreiða tveggja

hlátr-Elliða hellis

hundfornan kjöl sprundi.

 

Traduction

Et elles compressèrent le ciel de la flamme du sourcil de la lune contre les lattes du toit de la salle (Faulkes: la plaine des pierres), et elles furent abattues contre les rochers de la plaine (Faulkes: par de longues épées). Le contrôleur de la coque du chariot secoué de la tempête brisa l'ancien support de ce qui est secoué par le rire des deux femmes de la caverne.

Note sur la traduction

Il est bien évident que, si on accepte que Thor et Thialfi "méprisent l'usage de l'épée", alors ils ne vont pas tuer les géantes à coup d'épée. Par contre, que les jeunes filles, le dos brisé, s'affalent sur le sol, est tout à fait logique. Pour une fois, la traduction de EyBj est plus fidèle au récit de Sturluson que celle de Faulkes.

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Lieu de l'action: Les géantes soulèvent le siège de Thor et tentent de lui briser le crâne au plafond. Il résiste et brise les reins des géantes.

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Explication des kennings

- Le sourcil de la lune est un kenning pour l'œil. Le ciel des yeux est un kenning pour le front ou le crâne. Que les yeux de Thor jettent des flammes est connu par d'autres poèmes.

 

- Les rochers de la plaine sont les rocs qui se trouvent sur le sol de la caverne où l'action a lieu.

 

- Thor est "évidemment" le contrôleur de la coque du chariot secoué de la tempête quand on sait qu'il est le Dieu du tonnerre et qu'il conduit un chariot.

 

- Ce qui est secoué par le rire est la poitrine. La quille de la poitrine est la colonne vertébrale.

Interprétation personnelle

Le rire secoue en effet la poitrine, mais il est certain qu'en brisant leur dos, Thor n'a pas fait rire les jeunes filles. Ce kenning souligne la déception des géantes qui étaient certaines de tuer Thor et qui en riaient déjà, mais dont le rire a été cassé net, en même temps que leur dos.

 

Strophe 15

Texte de Faulkes

Iord's son began to display unusual knowledge [skill], and the men [giants] of the fiord-apple-[rock-] moor-lair [mountain cave] did not suppress their ale-joy. The bow-string-troubler [warrior, Geirrod], relative of Sudri, struck with forge-heated tongs-morsel [glowing lump of iron] at the mouth of Odin's sorrow-stealer [helper, Thor].

 

EyBj: Earth's son [Thor] taught an unusual lesson [or: seldom spoke], but the men of the lair of the land of the fjord-apple [giants] did not cease their ale-feast. The frightener of the elm-cord [warrior], Sudri's kinsman [giant: Geirrod], with tongs thrust a morsel, cooked in the forge [a glowing piece of iron], at the mouth of Odin's grief-thief [Thor].

 

Vieux Norois

 

Fátíða nam frœði,

fjarðeplis, konr Jarðar,

mœrar legs né mýgðu

menn ölteiti, kenna;

almtaugar laust œgir

angrþjóf sefa tangar

Óðins afli soðnum

áttruðr í gin Suðra.

 

Traduction

Le fils de Jord (la Terre) démontra d'inhabituelles capacités mais les hommes du refuge de la lande de la pomme du fjord ne cessèrent pas leur fête de la bière. Le dérangeur de la corde de l'arc (EyBj: celui qui effraie la corde de l'orme), parent de Sudri, lança un morceau saisi entre des pinces, cuit dans la forge, vers la bouche du voleur du chagrin d'Odin.

 

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Lieu de l'action: Thor retourne dans la caverne où festoient les géants. Il fait face à Geirrod.

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Explication des kennings

- Thor est le fils de la Terre, fécondée par Odin.

 

- Une "pomme du fjord " est un récif, et la terre des récifs est la terre des géants.

 

- La "corde de l'orme" est la corde de l'arc et elle tremble après avoir été relâchée, comme si elle était effrayée. Ce kenning désigne Geirrod et dit qu'il est un archer, ce qui établit une sorte d'analogie entre une flèche et le morceau de fer qu'il jette à la face de Thor.

 

- Sudri, "celui du sud", est un des quatre nains qui soutiennent le ciel. De par son rôle, il doit être un nain de taille gigantesque - c'est à dire en fait un géant - et Geirrod peut être son parent. Il faut d'ailleurs remarquer que les nains et les géants de la tradition nordique diffèrent plus par leur habitat et leurs habitudes que par leur taille, au contraire de ce qu'ils sont devenus dans leur acception moderne.

 

- Le morceau cuit dans la forge est évidemment un morceau de fer porté au rouge.

 

- Thor est un allié d'Odin, donc il "vole " le chagrin d'Odin.

 

Interprétation personnelle

EyBj soulignent l'aspect fortement sexuel des termes utilisés par le poète pour décrire la rencontre entre Thor et Geirrod. Il me semble cependant important de souligner que les images de bouche (puis de ventre à la strophe suivante) sont relatives à la nourriture plutôt qu'à la sexualité. Le "morceau cuit au feu de la forge" et "l'algue rouge saisie entre des pinces" font penser à un morceau de viande cuit sur des braises, et non à un sexe. Je suppose que, cependant, le poète a senti qu'on pouvait à la rigueur comprendre qu'une forme d'interaction sexuelle prenait place entre Thor et Geirrod. Pour éliminer cette impression, il rappelle combien ces hommes sont fortement hétérosexuels: Thor est le vieil ami de Freya, appelée ici Thröng (thröng peut signifier aussi "la fente" ce qui n'est pas pour diminuer l'allusion sexuelle), mais il est aussi un bon père auquel sa fille Thrud manque beaucoup; de son côté Geirrod est passionnément amoureux de sa femme.

Ceci étant dit, on peut toujours voir dans la nourriture un symbole sexuel, et apercevoir de l'homosexualité partout. Je voulais souligner combien cela me semble déraisonnable dans le contexte de ce poème.

L'interaction très forte entre Geirrod et Thor me paraît tenir plus de l'initiation chamanique que de l'homosexualité pure et simple, comme nous le verrons en commentant la strophe 18.

 

Strophe 16

Non traduit par Faulkes

 

(EyBj 53). The oppressor of the kinfolk of evening-running women [Thor] opened wide the mouth of his arm [hand] at the heavy, red morsel of the tongs' seaweed [the glowing piece of iron],

 

Vieux Norois

 

Þröngvir gein við þungum

þangs rauðbita tangar

kveldrunnunna kvinna

kunnleggs alinmunni.

 

Traduction

L'oppresseur de la famille des femmes qui courent dans le crépuscule ouvrit largement la bouche de son bras au lourd et rouge morceau de l'algue des pinces.

 

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Lieu de l'action: même chose qu'à la strophe 15.

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Explication des kennings

- L'expression "coureur du soir" désigne les sorciers. Les géantes sont parentes des sorcières.

 

- L'image de l'algue évoque quelque chose qui pend, saisi entre les pinces: le morceau de fer doit être assez long pour provoquer cette image. Avant de donner raison à ceux qui veulent voir ici un pénis, il faut rappeler qu'au moins dans mon interprétation, ce morceau de fer deviendra la tête du marteau de Thor, il doit donc être assez volumineux pour dépasser largement des pinces, comme le ferait une masse d'algues.

 

Strophe 17

Texte de Faulkes

So that the speedy-hastener of battle [Thor], the old friend of Throng [Freyia], swallowed in the quick bite of his hands the raised drink of molten metal in the air, when the sparkling cinder flew furiously from the grip's breast [palm] of the passionate desirer [Geirrod] of Hrimnir's lady towards the one who longs for Thrud in his heart [Thor].

 

(n° 16 de EyBj). and thus the swift hastener of battle, Þrong's old friend [Thor], greedily drank the raised drink of the molten lump in the air with the swift mouths of his hands [caught it in his grasp], when the hissing cinder took flight from the hostile breast of the grip [palm] of the ardent lover of Hrimnir's maiden [giant] towards the one who strongly misses Thrud [Thor].

 

Vieux Norois

 

Svát hraðskyndir handa

hrapmunnum svalg gunnar

lyptisylg á lopti

langvinr síu Þröngvar,

þá er örþrasis eisa

ós Hrímnis fló drósar

til þrámóðnis Þrúðar

þjóst af greipar brjósti.

 

Traduction

et c'est ainsi que le rapide accélérateur de la bataille, le vieil ami de Thröng [Freya], avala en une rapide morsure la boisson élevée en l'air, quand la braise sifflante s'envola de l'hostile poitrine de la poigne [paume] de l'ardent amoureux de la femme de Hrimnir [géant], en direction de celui dont le cœur se languit de Thrud [fille de Thor].

 

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Lieu de l'action: même chose qu'à la strophe 15.

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Explication des kennings

- Thor est un chef guerrier, c'est pourquoi il est un "rapide accélérateur de la bataille ".

 

- Thröng est un autre nom pour Freya, mais Thor n'est jamais désigné comme étant particulièrement son ami. Le texte signifie que Thor aime les femmes parce que Freya est "l'amie" de tous les hommes, et Thor est le meilleur des hommes, donc il doit être le vieil ami de Freya.

De plus, thröng peut être aussi une "fente" et le vieil ami de la fente est une allusion sexuelle évidente.

 

- La "poitrine de la poigne" est la partie avant de la poigne, c.-à-d., la paume de la main.

 

- Hrimnir est un géant, sa femme est une géante, et l'amant d'une géante est un géant.

 

- Thrud est la fille de Thor et ce poème fait allusion à mythe perdu où Thrud aurait été enlevée par un géant.

Interprétation personnelle

Dans la mesure où les nains et les géants ne sont pas très différents, comme le sous-entend la strophe 15, on peut penser au poème appelé Alvíssmál où le nain Alviss vient réclamer la main de la fille de Thor. Dans ce poème, Thor dit même à Alviss: "Il me paraît que tu as forme de Thurs ... ": les Thurses sont les géants dans leur forme la plus agressive. Ainsi, un "nain" en forme de Thurse cherche à obtenir la main de la fille de Thor. Le poème ne dit pas s'il s'agit d'une demande en mariage classique, ou bien s'il s'agit d'une réparation: la fille de Thor a pu être enlevée et le nain cherche à se faire pardonner en l'épousant ensuite. Cette dernière interprétation met en accord ce kenning et l'Alvíssmál, mais n'est pas acceptée par les universitaires (qui ignorent en général la Thorsdrapa, il faut bien le souligner).

 

Strophe 18

Texte de Faulkes

Thrasir's hall [giant's cave] shook when Heidrek's [giant's] broad head was brought under the old wall-leg [pillar] of the platform-bear [house]. Ull's splendid stepfather struck the hurting-pin [piece of iron] hard down in the middle of the belt of the fishing-line-way-[sea-]tooth [rock] villain [giant].

 

EyBj: The hall of Þrasir [cave] shook, when Heidrek's [Geirrod's] broad head was brought underneath the ancient leg of the wall of the floor-bear [pillar]. The splendid stepfather of Ull [Thor] struck the harmful brooch [the iron-bolt] with great force down through the middle of the girdle of the villain of the tooth of the way of the fishing-line [giant].

 

Vieux Norois

 

Bifðisk höll þá er höfði

heiðreks of kom breiðu

und fletbjarnar fornan

fótlegg þrasis veggjar;

itr gulli laust Ullar

jótrs vegtaugar þrjóti

meina niðr í miðjan

mest bígyrðil nestu.

 

Traduction

La salle de Thrasir [caverne du géant] trembla quand le la large tête de Heidrek [géant] fut conduite sous l'antique jambe du mur du plancher de l'ours [maison]. Le splendide beau-père de Ullr [Thor] frappa la malfaisante broche douloureusement et fortement vers le bas, au milieu de la ceinture du vilain [géant] de la dent [rocher] du chemin de la ligne de pêche [la mer].

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Lieu de l'action: même chose qu'à la strophe 15, mais Geirrod se cache "sous" un pilier.

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Explication des kennings

- Thrasir est un nom d'un géant, tout comme Heidrek (= "le roi de la bruyère"). Ce sont simplement des noms donnés à Geirrod.

 

- Le plancher de l'ours est un kenning pour une maison et ses jambes sont les piliers qui la supportent. Ce kenning évoque que Geirrod se cache comme un petit ours entre les jambes de sa mère. La tête de Geirrod est sous le pilier et non pas derrière le pilier: Geirrod se trouve en une position où sa tête est proche du sol.

 

- La femme de Thor, Sif a donné naissance à Ullr avant son mariage à Thor, Thor est donc le beau-père d'Ullr. Ce kenning rappelle les liens conjugaux de Thor, encore une fois, à mon avis, pour rejeter la possibilité d'une interprétation sexuelle de leur interaction.

 

- La malfaisante (ou nuisible) broche (ou épingle) désigne maintenant le morceau ou fer du rouge que Geirrod a jeté vers Thor.

 

- Le "chemin de la ligne de pêche " est l'océan, sa dent est un récif, et le scélérat du récif est Geirrod.

 

Interprétation personnelle

L'interprétation que je donne à cet épisode est inspiré des coutumes chamaniques sibériennes. Le jeune Thor, subit une initiation, et comme les chamans sibériens, se rend "dans le Nord" pour ce faire. Les apprentis sont alors tués et démembrés par un forgeron avant de renaître sous forme de chamans. On trouve ce que j'affirme exposé en détail dans "Schamanengeschichten aus Sibirien," recueillies par G. V. Ksenofontov, traduites du Russe par A. Friedriech et G. Buddruss, Clemens Zerling, 1987. Mircea Eliade cite abondamment cet ouvrage dans son fameux "Archaic Techniques of Ecstasy," Arkana (Penguin), 1989.

Ici, Geirrod est évidemment un forgeron puisqu'il est capable d'obtenir un morceau de fer porté au rouge et de le saisir entre des pinces. Il va tenter d'arracher la tête de Thor avec un fer rouge, mais Thor est un Dieu et non un novice ordinaire, et il est capable d'initier lui-même celui qui voulait être son maître.

Mais ce processus fait de lui un maître et il va maintenant posséder la marque de son pouvoir, c'est à dire le marteau magique Mjölnir, avec lequel il va exterminer la race des géants, c'est à dire vraiment modifier la trame de la destiné des géants, comme le disait, en quelque sorte prophétiquement, la première strophe.

Ceci rend compte de l'aspect magique de la création de Mjölnir. Pour ce qui est de l'aspect rationnel, il me paraît important de rappeler que l'acier est une forme de fer contenant environ 5% de carbone. Une façon de faire de l'acier est donc de le tremper non pas dans l'eau, mais dans le sang. Le fer porté au rouge qui s'enfonce dans les entrailles de Geirrod le tue mais, en même temps, il ressort sous forme d'acier, un fer considéré comme magique par les anciens à cause de sa résistance exceptionnelle. Il faut se souvenir que les sagas rapportent maints cas où un héros cesse le combat pour redresser son épée tordue, et on comprend alors que les Vikings disposaient de fer de qualité médiocre, et une arme en acier trempé devait paraître magique.

Les deux interprétations, la magique et la rationnelle, s'éclairent mutuellement.

 

Strophe 19

Texte de Faulkes

Extremely angry, he destroyed with bloody hammer Glaum's descendants [giants]. The beater [Thor] of the frequenter [giant] of hearth-stone-Syn's [giantess's] dwelling gained victory. No lack of support befell the double-wood-stave [bow-tree, warrior], the god of the wagon, who inflicted grief on the giant's bench-fellows.

 

Vieux Norois

 

Glaums niðjum fór görva

gramr með dreyrgum hamri;

of salvanið Synjar

sigr hlaut arinbauti;

komat tvíviðar tívi

tollur karms, sá er harmi,

brautar liðs, of beitti

bekk-, fall jötuns -rekka.

 

Traduction

Très en colère, il détruit de son marteau sanglant les descendants de Glaum [géants]. Le tueur des habitués de la demeure de la Syn de pierre [géante] acquit la victoire. Le manque de support n'arriva pas à la tige de l'arc [guerrier] , dieu au chariot, qui infligea de la peine aux compagnons de banc du géant [les géants].

 

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Lieu de l'action: La caverne des géants qui sont en train de se faire massacrer par Thor.

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Explication des kennings

- Glaumr " ("le bruyant") est le nom d'un géant.

 

- Syn est une déesse et une déesse de pierre est une géante, et les géants visitent fréquemment les géantes.

- La tige de l'arc est l'archer qui tend un arc courbé, l'archer restant droit au centre de la courbe.

 

- Le Dieu du chariot est Thor "en majesté ".

 

- Les géants sont les compagnons de banc Geirrod: ils sont assis à la même table.

 

Interprétation personnelle

Le poème n'a jamais fait allusion au marteau de Thor jusqu'à cette strophe: il aurait pu l'utiliser contre les géantes ou contre Geirrod: il est rare que Thor montre une telle réserve dans l'utilisation de son marteau.  D'autre part, la version en prose explique que Loki doit pousser Thor à se rendre chez Geirrod sans son marteau. Voici que le poème se met à dire qu'il tue les géants "með dreyrgum hamri" avec le marteau sanglant et, du moins dans la version de EyBj, la strophe suivante donnera à ce marteau le nom de "hógbrotningi", celui qui écrase facilement.

EyBj suggèrent qu'il s'agit là d'une nouvelle version de la création de Mjölnir et je pense qu'ils ont parfaitement raison. Mais je ne pense pas qu'il faille opposer le poème et la version en prose: Sturluson n'aurait certainement pas cité le poème, sans commentaires, si celui-ci contredisait profondément sa version, surtout sur un point aussi essentiel que le marteau de Thor. La force de ce mythe est telle qu'elle est demeurée vivante très tard dans la civilisation germanique (et Thor a un marteau même dans les bandes dessinées actuelles!). La suggestion de EyBj que Sturluson n'ait pas compris le poème me paraît insoutenable, et c'est pourquoi il me semble qu'il nous faut de faire une synthèse entre les deux versions: Sturluson désirait suggérer que Mjölnir avait été créé à l'occasion, mais il ne désirait pas le dire explicitement pour des raisons qui peuvent être variées. Une raison possible est que Thor est un le Dieu nordique qui a le mieux résisté à l'avancée du Christ, et il n'était guère prudent pour Sturluson d'expliquer trop clairement un "hymne à Thor" considéré comme diabolique par ses contemporains au pouvoir.

Reprenons donc l'ensemble de l'histoire telle que nous la connaissons. Comme les mythes nordiques le rapportent, Thor possède un marteau, une ceinture de force, et des gants de fer. La version en prose précise que Loki doit amener Thor sans sa ceinture de force ni son marteau. L'esprit rationnel ne peut alors admettre que des objets qui existent dans la pensée de Geirrod soient créés ultérieurement. C'est pourtant ainsi que j'interprète l'ensemble du poème et de la version en prose. Ceci peut paraître étrange dans notre monde, mais ne l'est pas dans une civilisation chamanique habituée à des visionnaires qui prévoient le futur.

Geirrod est un chaman et il est capable de voyager dans le monde du futur. Dans le futur, il a "vu" que Thor va détruire la race des géants grâce à sa ceinture de force et à son marteau. Il désire empêcher cette vision de se réaliser dans la réalité physique, et c'est pourquoi il veut se battre contre Thor avant qu'il ne possède ces armes. Le texte de Sturluson précise simplement que Thor doit venir sans ses armes, ce qui reste neutre par rapport à mon hypothèse. De façon classique dans les mythes traitant de la destiné, c'est en combattant son destin que Geirrod va le faire se réaliser. Thor obtiendra ses attributs magiques à cause de son combat contre Geirrod.

La version en prose nous enseigne que la ceinture de force est un cadeau de Grid , et "logiquement", si l'on peut dire, le poème parle de cette ceinture que possède maintenant Thor, et à laquelle Thialfi se cramponne.

                La version en prose ne mentionne que l'absence du marteau au début et elle s'arrête cesse dès que Geirrod est tué, mais le poème, qui décrit ce qui se passe après la mort de Geirrod, fait apparaître le marteau après cette mort. La tête du marteau est obtenue en tuant Geirrod, comme le poème le suggère fortement, même s'il ne le dit pas explicitement.

                Reste le manche du marteau, dont personne ne parle. Je trouve que donner au bâton de Grid l'usage final de manche du marteau de Thor résout trois problèmes:

                               le problème rationnel de l'obtention d'un manche,

                               le problème mystique d'avoir un marteau magique qui est une sorte de "baguette magique" en même temps,

                               le problème littéraire de la disparition du bâton de Grid des mythes ultérieurs: il a été intégré au marteau de Thor et il n'a plus d'existence indépendante.

 

Il reste maintenant seulement deux réelles contradictions entre le poème te la version en prose.

                La participation de Loki au voyage, affirmée dans la version en prose, déniée dans le poème où Thialfi participe au voyage. Sturluson ne pouvait pas manquer de le remarquer. D'une part, Loki disparaît très tôt de la version en prose, d'autre part Thialfi est un personnage secondaire, utile surtout à mettre Thor en valeur, il n'apporte rien à la compréhension du mythe que Sturluson désirait expliquer, il n'est donc pas étonnant qu'il ne s'en soit pas soucié.

                Thor travers la rivière Vilmur, la plus grande de toutes les rivières, dit la version en prose, alors qu'il semble traverser l'océan ou un bras d'océan dans le poème. Je ne vois pas de grosse contradiction ici. Ce qui est plutôt remarquable, c'est que dans les deux cas, ceci introduit une petite contradiction au moment où Gialp provoque un violent courant pour noyer Thor: il est nécessaire que l'action se passe dans une partie assez étroite et bordée de falaises. Un bras de rivière ou un fjord résolvent cette petite difficulté dans les deux cas.

 

En conclusion, même si certaines de mes hypothèses peuvent être considérées comme trop précises au vu de nos connaissances, l'ensemble de mon raisonnement, consistant à trouver que les différences entre la version en prose et le poème sont, somme toute, mineures est fait simplement bon sens. Chacun sait que le folklore admet de nombreuses variations dans le même mythe: la version en prose "explique" comment Thor a obtenu sa ceinture de force, le poème, à mon avis, insiste plutôt sur l'obtention du marteau, mais ce sont là des variations d'un même mythe qu'il ne faut surtout pas opposer.

 

 

Strophe 20

Texte de Faulkes

Worshipped by multitudes, he who overcomes the calves [giants] of the secret cave of elf-world's shine [in the darkness of mountains] wielded the forest's handy fragment [Grid's pole] mightily. Nor could the Rugians of falcon-lair-Lister [mountain-giants] stand up to the trusty stone-Ella [giant-] people's life-curtailer.

 

EyBj: The worshipped Hel-striker [Thor], with the Elf [Thialfi], slew the wood-calves of the subterranean refuge from Elf-World's gleam [giants] with the easy-crusher [Mjolnir]. The Rogalanders of the Lister of the falcon-lair [giants] were unable to harm the firmly supportive shortener of the lifespan of the men of the rock-king [Thialfi].

 

Vieux Norois

 

Herblótinn vá hneitir

hógbrotningi skógar

undirfjalfrs af afli

alfheims bliku kalfa;

né liðföstum Lista

látr val-Rygir máttu

aldrminkanda aldar

Ellu steins of bella.

 

Traduction

Honoré de tous, le frappeur d'enfer [Thor] avec l'Elfe [Thialfi], abattit les veaux des montagnes du refuge souterrain [refuge] contre les rayons du monde des Elfes [les géants], avec "écrase à l'aise". Les Rogalandais du List du domaine du faucon [les géants] furent incapables de faire face à celui qui aide fermement celui qui fait décroître les temps de vie des Ella [un roi] du rocher.

 

 

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Lieu de l'action: Thor et Thialfi massacrent les géants qui essaient en vain de s'en prendre à Thialfi.

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Explication des kennings

- Thor est un "frappeur d'enfer" parce qu'il "frappe" comme on frappe une balle, c'est à dire qu'il lance en enfer ses ennemis, il les tue.

 

- Les veaux des montagnes sont des loups, des monstres, des géants. Nous sommes maintenant habitués à ce genre de kenning.

 

- Le refuge souterrain contre les rayons du monde des Elfes est une caverne où se réfugient les monstres qui craignent la lumière du soleil. On sait que les nains et les trolls sont changés en pierre au premier rayon du soleil, c'est pourquoi ils la craignent.

 

- Les géants sont les Rogalandais du List du domaine du faucon car ils sont les habitants (= Rogalandais, Rogaland est un district de Norvège) du pays (= List, un autre district norvégien) de la montagne (= domaine du faucon).

 

- Les géants sont les Ella du rocher parce que Ella est un roi d'au-delà des mers, en Northumbrie.

 

Interprétation personnelle

Ici encore, Faulkes et EyBj diffèrent par la façon dont ils distribuent les génitifs. Une différence importante, toutefois, existe entre le "forest's handy fragment" , et "easy crusher" qui est évidemment le marteau magique de Thor, Mjölnir.

Dans la mesure où je crois que le morceau de fer porté au rouge devient de l'acier lorsqu'il est refroidi dans les entrailles de Geirrod, on voit bien comment un marteau magique (en acier) a pu être obtenu.