Andvari, Loki et Fáfnir maudissent le trésor des Nibelung

 

Dans cette histoire, le rôle du dieu Loki est essentiel mais il n’y expose pas sa célèbre fourberie, c’est plutôt son impatience qui va déclencher une suite de malédictions.

Tout simplement, un jour qu’il chassait, il a rencontré une loutre en train de déguster un saumon et, comme il avait faim, il a tué la loutre, heureux de faire d’une pierre deux coups. Malheureusement, il ne savait pas qu’en réalité, cette loutre était le fils d’un puissant magicien qui vivait non loin de là. Il a fait un sac avec la peau de la loutre et, encore malheureusement, a voulu se lier d’amitié avec le magicien. Quand ce dernier a vu le sac, il a reconnu la peau d’un de son fils et a exigé un « prix du sang », une rançon pour ne pas tuer Loki. Dans cette civilisation, quand une personne de votre famille était tuée, il n’y avait que deux choix. Soit un parent du mort tuait à son tour l’assassin, ce qui, évidemment, entraînait d’infinies vendettas. Soit, pour éviter cette catastrophe sociale, il était possible de négocier un contrat entre les deux familles. Par ce contrat, la famille du premier mort acceptait de payer une certaine somme, le « prix du sang » à l’autre et le meurtre était non pardonné, mais vraiment oublié. Ce contrat, comme tout contrat de cette époque, était scellé devant les dieux et devenait une règle de conduite sacrée. Dans le cas dont nous parlons, Loki n’a pas eu la possibilité de discuter le contrat parce que les deux autres fils du magicien ont aidé leur père à imposer un contrat draconien. Le prix du sang demandé était une somme énorme sans rapport avec les usages de l’époque, c’est-à-dire que le magicien n’avait pas été honnête dans l’établissement du contrat. Il fallait remplir le sac d’or, y compris les pattes, le mettre debout sur ses pattes pleines d’or, et ensuite le couvrir d’un monceau d’or qui le cacherait entièrement. Une fois que le contrat était juré, personne ne pouvait le rompre, même pas Óðinn.

 

La première malédiction

 

Loki s’en va pour trouver tout cet or auprès d’un nain très riche, Andvari. On ne sait pourquoi, ce nain avait été condamné « par une cruelle Norne » à prendre la forme d’un brochet. Loki s’en va demander son filet de pêche à la déesse de la mer et peut ainsi attraper Andvari. Il le libère à condition qu’il lui donne tout son or. Ceci se passe sans problème excepté pour un anneau qu’Andvari voulait garder et qui plaisait beaucoup à Loki. Il saisit l’anneau. Peut-on dire que c’est avidité ou vision ? Ce geste va lui sauver la vie, comme nous allons bientôt le voir. En tous cas, il provoque la fureur d’Andvari qui déclame :

 

Cet or qui était ma propriété sera

pour deux frères cause de mort,

de guerres la cause entre huit nobles familles,

de ma richesse, personne n’en profitera guère.

 

 

La deuxième malédiction

 

Loki s’en va ensuite payer la rançon qui rachetait sa vie au magicien, sans vouloir donner cet anneau. Quand tout semble fini, le magicien remarque qu’un poil de la loutre est encore visible entre deux morceaux d’or. Il fait jouer la clause du « entièrement recouvert », et il oblige Loki à donner ce précieux anneau pour couvrir le poil. Loki pensait avoir déjà beaucoup donné pour obtenir tout cet or et il est furieux de la mesquinerie du magicien. Loki va prononcer un galdr (un ‘chant-hurlement) qui sera la deuxième malédiction de cet or.

(voilà la cause de la malédiction)

L’or furieux est à tes pieds maintenant,

sans cesse plus largement j’ai dû payer

pour l’abandon de ton droit sur ma tête.

 

(voilà la façon dont la malédiction s’exécute)

 

La vie de ton fils sera façonnée

par des mains habiles mais hostiles

et achevées bientôt vos deux vies.

 

Notre vie est façonnée, avec plus ou moins de douceur, par nos parents, nos amis, nos passions. Quand un sorcier « jette un sort », quand un bourreau torture quelqu’un, ils effectuent tous deux des façonnages systématiquement brutaux, chacun dans son genre. Quand votre mère vous explique tendrement que vous avez mal agi, elle vous façonne avec douceur. Comment ceci fait-il partie de notion de destinée  chez les anciens germains ?

D’un côté il y avait l’örlög, ce que vous connaissez sans doute sous son nom anglo-saxon, le wyrd. C’est ce qui gouverne nos vies dans leurs grandes lignes. Les mythes nous enseignent qu’örlög ou wyrd, notre destinée est écrite en lettres runiques par les Nornes. Mais l’örlög ne décrit pas tous les détails de notre existence. Par exemple, l’örlög du magicien de notre conte disait sans doute qu’il serait, comme nous allons le voir bientôt, tué par l’un de ses fils. Mais il ne disait peut-être pas que la cause de cet assassinat serait la possession d’un trésor. Loki, dans sa malédiction, précise que c’est à cause de sa mesquinerie et de son avarice que le magicien sera tué par l’un de ses deux fils. Il dit : « sans cesse plus largement j’ai dû payer ». Pour décrire sa façon de procéder, Loki n’utilise pas le mot örlög, il parle des sköp, ce qui signifie exactement : les façonnages. Il dit « La vie de ton fils sera façonnée par des mains habiles mais hostiles ».

Les sköp façonnent les sorts qui peuvent nous être attribués sans modifier le déroulement de notre örlög. Cela signifie que nous avons très peu d’influence sur notre destinée, mais que nous pouvons très bien contrer certains façonnages soit par magie, soit en devinant la meilleure décision à prendre. Le conte de la jeunesse de Sigudr le Prédestiné donne un premier exemple où il va savoir faire le bon choix pour contrer des façonnages préparés par son tuteur et un deuxième exemple où, bien que prévenu, il sera incapable de changer son destin.

 

Après toutes ces explications, revenons à notre conte. Les façonnages de Loki vont prendre effet très vite. Le magicien avait encore deux fils. L’un s’appelait Reginn (Lâche) et l’autre Fáfnir (‘attrape-butin’), que je surnommerai Gripelor maintenant. Rappelez-vous que ces deux fils avaient aidé leur père quand il avait exigé de Loki un ‘prix du sang’ pour la mort de son fils-loutre. Ils trouvent donc justifié de réclamer à leur père leur part de butin. Mais notre magicien avare refuse, évidemment… et ses enfants n’apprécient guère. Lâche ne fait pas grand-chose mais Gripelor n’hésite pas. Comme disait le poème, il « mit une épée dans son père endormi » et s’empara du trésor. Comme vous le voyez, Gripelor est simplement un peu moins lâche que Lâche !  Ce dernier essaie bien d’avoir sa part du butin mais Gripelor refuse, encore évidemment, et s’enfuit ensuite dans une lande déserte sous la forme d’un dragon qui surveille son or. Le Lâche va alors chercher un être assez courageux pour combattre le dragon Gripelor. Il va se rendre chez le roi qui héberge le jeune Sigurd le Prédestiné, et en devenir le père adoptif et précepteur afin d’essayer de façonner leur destinées.

 

La troisième malédiction

 

La troisième malédiction se commence par une tentative avortée, avant que la malédiction elle-même soit prononcée. Gripelor, blessé à mort par Sigurd le Prédestiné , tente d’abord de maudire son tueur lui-même :

 

Les coléreuses Nornes veilleront

à ce que les eaux tempétueuses

aspirent ton navire vers les récifs :

un singe idiot n’a pas destinée pire.

 

Mais vous savez qu’il ne mourra pas englouti par les eaux, ni qu’il deviendra un « singe idiot ». Ici, la malédiction est ineffective car prononcée à vide. Par contre, Gripelor sait bien que ce trésor a déjà été maudit deux fois, et il ajoute sa propre malédiction aux deux premières :

Entre nous, un accord se conclut…

Gripelor parle d’un ‘accord’ pour dire qu’il va dire une vérité incontestable sur laquelle tous les deux pourront tomber d’accord.

or hurlant et braises de richesse, sans cesse

les rouges anneaux t’apporteront la mort.

 

 

À suivre dans le conte de « La Jeunesse de Sigurd le Prédestiné ».

 

 

 

Documents : les quatre strophes traduites mot à mot

 

Þat skal gull, er Gustr átti,                      Cet or va, il était propriété de Gustr,

brœðrum tveim at bana verða                 de deux frères faire qu’ils meurent

ok öðlingum átta at rógi;                        et de huit nobles branches qu’elles se querellent;

mun míns féar manngi njóta.                  à personne ma richesse ne sera bénéfique.

 

Gull er þér reitt

en þú gjöld of hefr

mikil míns höfuðs,

 

syni þínum

verðr-a sæla sköpuð;

þat verðr ykkarr beggja bani.

 L’or est tien maintenant furieux [l’or furieux]

mais tu les compensations augmentes

de beaucoup de ma tête

[tu augmentes beaucoup les compensations pour ma tête],

pour le fils tien

non-devient heureuse la façonnée [les façonnages] ;

cela devient de vous deux ensemble la mort. 

 

Norna dóm                                 La catastrophe des Nornes t’atteindra

þú munt fyr nesjum hafa            quand tu voguera près des caps

ok örlög ósvinns apa               et tu auras l’örlög d’un singe idiot…

 

 

en ek þér satt eitt segik:                          mais à toi un accord je dis

it gjalla gull ok it glóðrauða ,              l’or hurlant et la rouge richesse brûlante,

þér verða þeir baugar at bana.     ils seront à toi les anneaux (la richesse) la mort.