Les survivants du Ragnarök : Vie et Avide-de-Vie (Líf ok Lífþrasir)

ET

et une digression sur C. G. Jung

( English version at:   http://www.nordic-life.org/nmh/LifeandLifegreedy.htm )

Dans une strophe du Vafþrúðnismál, Óðinn demande à Vafþrúðnir quels humains vont survivre au Ragnarök en les appelant fírar (les humains) et maðr (un humain, ici au génitif pluriel : manna).  Óðinn désigne donc bien les êtres humains et non pas les dieux. Vafþrúðnir lui répond que deux humains vont survivre,  Líf  (‘la vie’) et Þrasir (l’adjectif  þrási  signifie ‘avide’ si bien que Lífþrasir signifie ‘avide de vie’). Ceux-ci se dissimuleront dedans le buisson (ou le bois) de Hoddmímir (hodd = trésor, ici la sagesse de Mímir) où ils auront comme nourriture la rosée du matin, puis ils produiront là les ‘générations’ (à venir).

La Völuspá, de son côté, ne s’intéresse guère aux humains. Elle  envoie les humains en masse dans Helheim comme nous le dit la strophe 52 : « marchent les humains  sur la route de Hel », sans plus préciser. Par contre, elle décrit deux ou, selon moi, trois fois la destruction d’Yggdrasill : l’arbre sacré est en feu (s. 46 enn miötuðr kyndiz = lui l’ordonnateur de la mesure s’enflamme), puis il tremble et geint, bien qu’il tienne encore debout, dans la s. 47. Enfin, selon mon interprétation, il se consume jusqu’à son sommet dans la strophe 57. Pour le comprendre, il  faut aller à ‘völuspá’ sur mon site:  http://www.nordic-life.org/MNG/VolusPagaFr.htm et trouver la discussion détaillée à la strophe 57.  

 

En conclusion, Vafþrúðnismál et Völuspá mis côte à côte nous indiquent bien que la race des dieux Æsir sera détruite par les forces de la nature, mais que la race humaine ne disparaîtra pas pour autant. Il existe  au pied d’Yggdrasill une zone de sauvegarde et de sagesse (les buissons autour de la source de Mímir) où vie humaine, sagesse (et donc magie dans le contexte vieux norrois !) seront conservées après le Ragnarök.

 

Notez combien chacun de ces deux mythes, séparément, peut être soupçonné d’avoir reçu une influence chrétienne alors que, ensemble, ils sont d’un insolent paganisme.

 

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Une discussion de l’endroit exact où les deux humains se cachent

Le troisième vers de la strophe 45 dit qu’ils se cachent « i holti Hoddmímis ». Je vous ai donné ci-dessus les deux sens possibles de ‘holt’ : bois ou buisson, mais le ‘bois’ ici est une ‘petite forêt’ et non pas le matériau bois. C’est pourquoi j’ai préféré ‘buisson’ qui est moins ambigu. Ceci étant, il semble que la tradition soit de conserver l’ambiguïté de ‘bois’ pour affirmer que le ‘bois de Hoddmímir’ est l’arbre Yggdrasill, ce qui donne à un sens inexact au mot ‘holt’.

Ceci a des conséquence fâcheuses. Un exemple, cueilli au hasard de mes lectures, est donné par Carl Gustav Jung dans son ouvrage fondamental « Symbols of transformation » section 367 (je ne possède que la traduction anglaise). Il déclare : « Dans le bois de l’arbre-frêne Yggdrasill se cache une paire d’humains à la fin du monde… l’arbre-frêne devient la mère gardienne, l’arbre ‘enceinte’ de la mort et de la vie. » si bien que disparaît la vraie ‘petite forêt de Sagesse-Mimir’ qui la vraie mère-gardienne enceinte de l’humanité dont parle Jung. 

Fournissez des informations erronnées à un génie, il fera de géniales erreurs : la régression de l’humanité suite au Ragnarök est de fait plus profonde qu’Yggdrasill, un intéressant coup d’œil sur la libido des anciens norrois, surtout quand on se souvient que Freyr et Gerðr ont, étant enfants, ‘joué ensemble’ dans un tel bosquet.