La prédiction de la prophétesse (Völuspá)

Un poème de l'Edda avec commentaires

et complétée, en fin de présentation, par des indications sur le massacre de Verden, la saga de Gautrek et un « ajout touristique » plus intéressant qu’on peut le croire.

in english

Voici une nième traduction du poème Völuspá de l’Edda poétique. Elle est différente des autres traductions par deux aspects.

1. Je vous donne une traduction mot à mot – elle-même souvent difficile à comprendre, je dois l’avouer – suivie d’une traduction en français normal qui donne au mieux le sens exact de la traduction mot à mot, ou bien qui explique les différentes versions possibles…

2. …les différentes versions possibles dans une perspective paganocentrique (j’ai inventé ce mot) c’est-à-dire que le point de vue présenté est celui d’un païen convaincu. Ceci change tout : les anglophones parlent d’une vision ‘christocentrique’ pour désigner un point vue pseudo athée (ou « objectif ») qui fait appel à des concepts fermement définis dans le cadre de la chrétienté. La grande maîtresse en christocentrisme était Ursula Dronke († 2012) qui alliait à cette approche une connaissance phénoménale de la langue norroise ancienne. Sa traduction de la Völuspá (1997) ne m’a pas quitté tant elle abonde en érudition mais, hélas, aussi en christocentrismes. Dailleurs, elle vient de me fournir l’occasion d’un christocentrisme volontaire : la date de sa mort est indiquée par († 2012) ce qui suppose qu’il est évident qu’elle soit enterrée en bonne chrétienne – ce qui est vrai dans son cas, mais ce petit signe de croix peut être utilisé aussi pour un fervent anticlérical, par exemple.

Une traduction dans un esprit semblable a déjà été donnée dans ma présentation du Hávamál mais de façon moins appuyée car toutes les tentatives de voir des influences chrétiennes dans le Hávamál ont été ridiculisées par les spécialistes universitaires (voyez le 2ème intermède associé la s. 21 du Hávamál), au contraire de ce qui arrive à Völuspá qui devenu pour beaucoup, et par un miracle incroyable, une œuvre chrétienne. 

Deux mots sur les 'influences chrétiennes'

 

Il est clair que tous les manuscrits de l’Edda poétique dont nous disposons ont été écrits dans un contexte social où être chrétien était obligatoire et leur rédaction a donc été plus ou moins supervisée par les autorités religieuses. Que la société ait évolué après l’interdiction du paganisme est évident. Rechercher des ‘influences chrétiennes’ dans ces textes est une tâche triviale. Ce que la traduction ci-dessous a essayé de faire c’est de se poser la question de savoir si les influences chrétiennes observées par tous ne sont pas superficielles.

Par exemple, la ‘mort de Baldr’ est classiquement supposée avoir reçu une influence chrétienne. En effet, Frigg pleure son fils ensanglanté. Et son père aussi pleure son fils – tous cela peut être un comportement chrétien. Mais le père fait tuer l’assassin de Baldr par un autre de ses fils – donc par son frère. Oh ! Que cela sort de la norme de la moralité actuelle, sans parler de la chrétienne !

 

 

Si vous êtes intéressé seulement par les parties consacrées à la DESTINÉE allez à (örlög et strophes 17-20 et 31), si vous êtes intéressé par la description du NOUVEL UNIVERS après le Ragnarök allez à Gimlé.

La description du Ragnarök commence entre les strophes 42 et 44.

 

Dans ce qui suit, aucun nom ou concept nordiques n'apparaîtront sans explication. Une fois expliqués, j'utiliserai quelques-uns de ces noms comme s'ils étaient bien connus. Si vous hésitez sur un nom, regardez un peu au-dessus, vous trouverez une explication sur sa signification dans la tradition nordique.

Quand on traite des poèmes Eddiques, on doit se souvenir qu'ils sont connus par un nombre remarquablement rare de manuscrits qui cependant présentent des versions différentes. J'utiliserai ici comme référence le Codex Regius, dans la version publiée par Hans Kuhn, Carl Winter, Heidelberg 1962. Kuhn présente un grand nombre de variations qui se trouvent dans les manuscrits divers, mais je ne donnerai pas ces détails. Cette édition du Codex Regius utilise rarement les lettres "k" et "j" par opposition à beaucoup de versions modernes qui peuvent être trouvées sur la toile. Pour des raisons de la commodité, je garderai cependant la forme ö, utilisée pour représenter la lettre nordique moins commune (qui s'écrit "o cédille") qui est utilisée dans l'édition de Kuhn.

Une fois qu'un manuscrit est choisi, le Vieux Norrrois reste délicat à traduire. Pour ma traduction,  j'ai utilisé le dictionnaire étymologique de De Vries (publié en allemand seulement – en abrégé Devries), le dictionnaire islandais-anglais de Cleasby-Vigfusson (en abrégé C.-V.) et très souvent aussi, le Lexicon poëticum antiquæ linguæ septentrionalis de Sveinbjön Egilsson (j’ai utilisé la version originale en langue latine et non la nouvelle édition danoise de Finnur Jonsson – en abrégé LexPoet). Ce dernier fournit le sens d’un plus grand nombre de mots que C.-V., associés à une multitude de citations illustrant l’usage des mots, principalement en poésie. J’ai eu aussi besoin de composer une liste des verbes irréguliers lisible, vérifiée et cherchable. Vous la trouverez à VERBESIRREGULIERS .

Quelques explications préalables utiles

Une prophétesse était appelée une völva qui fait völu au génitif singulier : c’est le « völu » de völuspá. Elle pratiquait une sorte de chamanisme qui ressemble beaucoup à celui des Indiens d'Amérique du Nord, qui est devenu si populaire depuis quelques années. Ce genre de chamanisme nordique est appelé le seidr (seiðr ou seið). Malgré le petit nombre de témoignages nous avons, nous savons que la völva pratique le seidr à l'extérieur, sur une sorte de plate-forme en bois, entourée de de toutes ses aides et de tous ses clients, et elle a besoin qu'on chante pour elle un chant spécial. Il existe aussi une forme solitaire de pratique, appelée « útiseta » (assis à l'extérieur) à laquelle Völuspa semble faire allusion.

Il semble que le seidr ait été pratiqué essentiellement par les femmes puisqu'il est dit que la pratique du seidr à la perfection rend les hommes impuissants où ce mot peut aussi être compris comme ‘homosexuel passif’.

Ainsi, ce qui a dû être anciennement une activité du pouvoir hautement respectée, puisqu'elle était réservée aux femmes ou aux hommes efféminés (ou encore, selon mon interprétation personnelle: au côté féminin des hommes - et des femmes!), a été progressivement méprisée, et elle apparaît comme une insulte dans de nombreux textes et inscriptions runiques.

Óðinn (souvent écrit: Odin, ou Odhin, ou Odhinn – en tous cas, dans la syllabe finale de son nom, ‘inn’, les ‘n’ ne sont pas prononcés à la française ‘in’) est le principal des dieux nordiques, les Ases (Æsir). Il existait aussi un autre genre de dieux, les Vanes (Vanir) qui paraissent plus anciens, mais ils se réconcilieront avec les Ases, après une guerre évoquée ci-dessous en 21-24. Enfin, les Géants sont aussi des êtres supra humains qui apparaissent comme les irréductibles ennemis des Ases. Ce sont eux qui vont provoquer le Ragnarök des strophes 44 à 58. Nous utiliserons les formes Géant et Nain pour les distinguer des personnes de grande ou petite taille. Nos divinités seront appelées des ‘dieux’ pour les distinguer de Dieu.

La civilisation norroise ancienne était dotée d’une spiritualité associée à un culte des ancêtres, auquel les poèmes et sagas font allusion. Ce culte été aussi fermement prouvé par la multitude des offrandes trouvées dans les tertres des puissants et dans ou près des tombes des humbles, et par l’activité qui a régné sur ces sites pendant des centaines d’années.

Strophe 1

Vieux Norrois

 

 

 

1. Hlióðs bið ec

allar kindir  

meiri oc minni,

mögo Heimdalar;

 

vildo at ec, Valföðr,

vel fyrtelia

forn spiöll fira,

þau er fremst um man.

traduction orð eptir orð (mot à mot)

suivie en-dessous par une version en français

 

(Votre) écoute  ‘mendie’ je

à toute la famille

grands et moindres,

enfants de Heimdalr 

 

tu veux que je, Des_tués-le_père,

bien raconter

les anciens savoirs des peuples 

ceux qui sont ‘les plus en avant’

 (dont) je me souviens.

Commentaires et explications

 

Le premier vers est une formule rituelle pour demander la parole au début d’une réunion officielle (comme le Thing) ou avant de déclamer publiquement une poésie. Au lieu de ‘demander la parole’ les norrois ‘mendient l’écoute’.

 

Le « père des tués » est Óðinn.

 

‘les plus en avant’ = les plus anciens

 

 

traduction en français

Je vous prie de m’écouter

vous tous de la famille

des enfants de Heimdalr ;

 

Tu veux, Valföðr, que

je raconte bien

les anciens savoirs

les plus lointains

dont je me souvienne.

‘man’ peut être la première personne de l’indicatif de munu (je dois) ou celle de muna (je me souviens). ici : « je me souviens. »

 

 

Strophe 2

Vieux Norrois

 

2. Ec man iötna

ár um borna,

þá er forðom mic

fœdda höfðo;

 

nío man ec heima,

nío íviði,

miötvið mœran

fyr mold neðan.

 

mot à mot

 

Je me rappelle les géants

aux temps anciens nés

ceux qui anciennement moi

ont nourri personne adulte;

 

neuf  je me souviens des pays

neuf  géantes (ou ogresses)

l’ordonnateur de la mesure célèbre

vers la terre en-dessous.

 

Commentaires et explications

La völva dit qu'elle est issue des géants. Cela revient à prétendre qu'elle les connaît bien et qu'elle a une connaissance intime du passé puisque les géants sont considérés comme les premiers habitants du monde.

 

miöt-viðr = mesure-arbre. C.-V. utilise un mot semblable en Anglo-Saxon (metoð) qui signifie clairement (en Anglo-Saxon !) ‘Dieu’, l’ordonnateur de la mesure. À la strophe 46 nous trouverons une autre forme ce mot et nous le discuterons.

 

 

français

Je me rappelle les géants

nés aux temps anciens

ceux qui anciennement

m’ont nourri (élevée) en une adulte;

 

je me souviens de neuf  pays,

et de neuf géantes (ou ogresses),

et le célèbre ordonnateur de la mesure

encore sous la terre.

Ici, l’arbre ordonnateur de la mesure ne peut être qu’Yggdrasill, qui est encore en train de pousser sous terre.

Ce nom d’Yggdrasill : ‘ordonnateur de la mesure’, lui donne une fonction capitale dans la mythologie.

 

Il est classique de confondre les deux mots ‘géante’ et ‘ogresse’.

 

 

 

Strophe 3

Vieux Norrois

 

3.Ár var alda,

þar er Ymir bygði,

vara sandr né sær

né svalar unnir,

 

iörð fannz æva

né upphiminn,

gap var ginnunga

enn gras hvergi.

 

mot à mot

 

L'année était ancienne,

là Ymir s’était installé,

ils étaient sable ni mer

ni fraîches vagues ,

 

la terre se trouvait jamais

ni le ciel au-dessus,

le gouffre immense

et d’herbe point.

Commentaires et explications

 

Une façon stéréotypée de dire « dans les anciens temps ».

Ymir est le nom du géant primordial qui a été le premier être de l’univers, (et donc avant les dieux).

 

« la terre ne pouvait pas être trouvée »

 

« il n’existait rien d’autre qu’ un gouffre immense »

 

français

En ces temps anciens

où Ymir s’était installé là

il n’y avait ni sable ni mer

ni fraîches vagues ;

 

La terre n’existait pas

ni le ciel au-dessus,

seulement un gouffre immense

et d’herbe point.

 

 

Strophe 4

Vieux Norrois

 

4. Áðr Burs synir

biöðum um ypþo,

þeir er miðgarð

mœran scópo;

 

sól scein sunnan

á salar steina,

þá var grund gróin

grœnom lauki.

 

mot à mot

 

D'abord les fils de Burr

les terres ont haussées, exaltées

là est miðgarðr,

glorieusement façonnée;

 

le soleil a brillé du Sud

sur la salle en pierre,

alors étaient du sol poussés

de verts poireaux.

 

Commentaires et explications

 

ypþo = yppðu est le prétérit pluriel du verbe yppa, soulever, exalter.

Burr est le père d'Óðinn. L'Edda en prose de Snorri rapporte qu'Auðumla, la vache primitive, après avoir léché la glace entourant le géant Ymir, a léché celle contenant aussi le premier homme (ou dieu), Burr.

 

Miðgarðr est la demeure des êtres humains, notre monde.

 

 

français

 

Les fils de Burr, d'abord,

ont rehaussé les terres

où Miðgarðr se trouve,

glorieusement façonnée;

 

le soleil a brillé du Sud

sur la salle en pierre,

alors dans le sol

ont poussé de verts poireaux.

Le verbe skapa fait skópu au prétérit pluriel (orthographié ici scópo). Il peut simplement signifier ‘faire’ mais son sens propre est ‘façonner’ et il peut signifier aussi ‘façonner par magie’ qui s’accorde bien au contexte.

 

Les « verts poireaux » » du texte désignent la première de toutes les herbes.

Ainsi, le poireau prend dans la mythologie nordique une importance mystique dont il est difficile de rendre compte dans le monde moderne.

 

 

Un commentaire sur la christocentricité de Ursula Dronke.

 

Du fait de son incroyable culture, et du respect que cela inspire, cette auteure a une influence inimaginable au sein de la communauté académique spécialiste de la culture scandinave ancienne. Elle en profite pour influencer une compréhension chrétienne des textes. Les vers ci-dessus : « Les fils de Burr ont rehaussé les terres » évoque évidemment une planète Terre sortie de l’onde. On sait bien que de nombreux mythes primitifs évoquent ainsi une Terre anadyomène. Elle fait semblant de l’ignorer et confesse modestement que la seule allusion à un tel phénomène qu’elle ait pu trouver est dans la Genèse 1 – 9 ! Elle conclut enfin, p. 116 :« Je ne suggère pas qu’il (le poète) ait copié la Genèse, seulement que la ressemblance illumine le Norrois ».

C’est donc la Genèse qui illumine Völuspá ? Et pourquoi pas l’inverse dans la mesure où le futur peut aussi illuminer le passé – sans compter les autres mythes d’une Terre issue de l’onde ?

Ceci n’est qu’un exemple particulièrement habile de sa part, mais elle truffe ses commentaires de petites remarques sur des liens possibles entre Völuspá et les croyances chrétiennes. Ceci a influencé la communauté savante qui, à son tour a influencé le public si bien que j’entends maintenant des affirmations du type : « La Völuspá est pourrie de christianisme » ce qui est absurde pour tout ceux qui l’on lue. Elle est ‘pourrie’ de paganisme si on veut, et en cherchant bien on y trouve des thèmes communs avec ceux de la chrétienté, d’accord.

 

Strophe 5

Vieux Norrois

 

5. Sól varp sunnan

sinni mána

hendi inni hœgri

um himiniöður;

 

sól þat né vissi

hvar hón sali átti,

stiörnor þat ne visso

hvar þær staði átto,

máni þat né vissi

hvat hann megins átti.

mot à mot

 

(La) soleil jeta depuis le Sud

à sienne lune

une main (pour) un logement confortable

autour du bord du ciel ;

 

‘la’ soleil ne savait pas

quelle demeure elle avait,

les étoiles ne savaient pas

quel logement elles avaient,

‘le’ lune ne savait pas

quelle il puissance avait.

Commentaires et explications

 

Soleil est un féminin en Vieux Norrois et ‘elle’ jette quelque chose à (datif) sinni (féminin datif) sa lune.

Elle agit visiblement pour aider ‘le’ lune si bien qu’on peut comprendre qu’elle lui « donna un coup de main ».

 

Attention, la poésie eddique n’hésite pas à jouer sur l’ordre des mots pour respecter les règles de la composition poétique telles que Snorri nous a léguées. Ici, on pourrait traduire « sinni mána »

 

français

 

‘La’ soleil, depuis le Sud, tendit

sa main à la lune pour (obtenir) une place confortable

tout autour du ciel ;

 

la soleil ne savait pas

quelle demeure elle avait,

les étoiles ne savaient pas

quel logement elles avaient,

‘le’ lune ne savait pas

quelle puissance il avait.

par « sa lune » qui n’aurait pas beaucoup de sens, c’est pourquoi on préfère associer le « sinni » avec le « hendi » du vers suivant ce qui donne « sa main ».

 

J’ai conservé les suites de « átti, átto » et de « þat né vissi, þat né visso » de l’original qui peuvent paraître un peu lourdes à notre goût.

La raison est qu’il existe un style de poésie scaldique dédié au vers qui scandent une formule magique, et ce style joue beaucoup sur la répétition des mots, comme ici. Il s’agit du style dit « Incantation poétique », le Galdralag.

 

Strophe 6

Vieux Norrois

 

6. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilög goð,

oc um þat gættuz:

 

nótt oc niðium

nöfn um gáfo,

morgin héto

oc miðian dag,

undorn og aptan,

árom at telia.

mot à mot

 

Alors allèrent les sacrées puissances toutes

sur les sièges des jugements

divinités suprêmes dieux,

et de cela obtinrent :

 

à la nuit et aux descendants

des noms attribuèrent,

le matin nommèrent

et le médian (du) jour

les heures du jour et la soirée

avec les années à compter.

Commentaires et explications

 

Le mot ‘rök’ sera encore rencontré dans les strophes 9, 23 et 25, toujours avec la signification d'une place où une sage décision est prise.

"regin" est un mot pluriel signifiant "les puissances", avec le sens original de "les conseillers".

 

Le mot féminin nótt fait aussi nótt au datif singulier. C’est donc ‘à la nuit’ que les dieux donnèrent son nom.

Nous n’avons pas d’indication claire sur la nature de ces descendants de Nuit.

 

français

Alors toutes les puissances sacrées

s’installèrent sur les sièges de jugement,

les dieux, divinités suprêmes

et ils obtinrent ainsi ce qui suit.

 

Ils attribuèrent des noms

à la nuit et à ses descendants,

ils nommèrent le matin

et le médian du jour,

les heures du jour et celles du soir,

ils comptèrent les années.

Peut-être est-ce une formule poétique pour parler des ‘créatures de la nuit’.

 

 

La redondance du vocabulaire désignant les dieux primitifs et leur caractère sacré montrent bien que le poète qui a écrit la Völuspá tenait à souligner l’importance des dieux au début de leur présence. La fin du poème racontera leur fin, sans sous-entendre qu’ils aient déchu.

 

Strophe 7

Vieux Norrois

 

7. Hittuz æsir

á Iðavelli,

 

 

þeir er hörg oc hof

há timbroðo;

 

 

 

afla lögðo,

auð smíðoðo,

tangir scópo,

oc tól gorðo.

mot à mot  ET français

 

Se réunirent les Ases

à Iðavöllr, la ‘Plaine des labeurs accomplis’,

là sont leur sanctuaire et leurs demeures

de haute-futaie ;

 

des foyers de forge placèrent,

de la richesse forgèrent

des pinces de forgeron façonnèrent

et des outils firent.

Commentaires et explications

Le mot ‘’ désigne un travail, un accomplissement.  Il fait son génitif pluriel en ‘a’. Ceci présente la demeure des dieux comme un endroit où un travail sérieux s’accomplit.

 Dronke a choisi une autre in terprétation.Le mot ‘iða’ signifie un tourbillon. La forme iðavöllr suppose que iða’ est adjectivé. Dronke traduit donc par « eddying plain » (la plaine tourbillonante). Ceci présente la demeure des dieux comme un endroit agité et dangereux.

 

« hörg oc hof » se comprend mieux en considérant les découvertes archéologiques. On a constaté que dans certains bâtiments particulièrement majestueux (hof), on trouvait aussi un lieu de culte (hörgr), soit à l’intérieur, soit à proximité immédiate.

 

Strophe 8

Vieux Norrois

 

8. Teflðo í túni,

teitir vóro,

var þeim vættergis

vant ór gulli,

 

unz þriár qvómo

þursa meyiar

ámátcar miöc

ór iötunheimom.

mot à mot

 

Ils jouaient au jeu de tafl dans le pré clôt

joyeux  ils étaient,

étaient ils de rien

manquants  d’or,

 

jusqu'à ce que trois arrivent,

(issues) des géants jeunes filles,

détestables- et-surpuissantes beaucoup,

depuis la géant-demeures (= demeures des géants).

Commentaires et explications

 

Le tafl est un jeu semblable au jeu de dames. Pour connaître les règles de ce jeu, consulter

http://www.irminsul.org/arc/002sg.html ou

 

http://www.vikinganswerlady.com/games.shtml

On pense habituellement que ces trois jeunes filles géantes, "þursa meyiar", venant du pays des géants, "iötunheimr", sont les trois Nornes.

La fin de la strophe paraît dire que les Dieux ont été joyeux et gais jusqu'à (!) l'arrivée des Nornes.

 

français

 

Ils jouaient au jeu de tafl dans le pré clôt

ils étaient joyeux,

en rien

manquaient-ils d’or,

 

jusqu'à ce que trois arrivent,

depuis les demeures des géants

des jeunes filles nées géantes,

très détestables-et-surpuissantes.

 

 

 

Le verbe koma (venir, arriver) présente au prétérit une forme ancienne kvámu ou kvómu qui est utilisée ici.

À mon (très humble) avis, c’est ce ‘v’, prononcé ‘u’, qui fait la seconde parfaite assonance avec le ‘u’ de þursa dans la ligne paire suivante.

 

 

 

Une courte note de vocabulaire au sujet de « ámátcar » (détestables-et-surpuissantes)

 

Il faut aller fouiller dans le LexPoet pour comprendre la sorte d’astuce contenue dans ámátcar. Ce dictionnaire présente deux mots semblables, amátligr (= monstrueux, détestable) et ámáttigr (= surpuissant – le á- peut être vu comme un intensifieur). Vous voyez que ámátcar manque du a en tête de amátligr et du tt de ámáttigr. Les traducteurs choisissent tous ‘surpuissante’ (Boyer : toutes-puissantes) mais le contexte de « joyeux … jusqu’à ce que... » sous-entend un aspect négatif à ces trois jeunes filles que je rends en traduisant par « détestables-et-surpuissantes ». J’espère que c’est bien l’effet que désirait accomplir le poète !

 

Strophe 9

 

 

9. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilog goð,

oc um þat gættuz,

 

hverr scyldi dverga

dróttin scepia

ór Brimis blóði

oc ór Bláins leggiom.

mot à mot

 

Alors allèrent les divinités toutes

sur jugement-tabourets,

‘sacrés’-saints dieux

et pour cela obtinrent (‘obtinssent’),

 

que vont (‘allassent’) des/les Nains

la (noble) maisonnée former

à partir de Brimir le sang

et à partir de Bláinn les jambes.

 

Dans "ginnheilog" ce qu'exactement veut dire "ginn" est en fait  inconnu. Ce mot ne s'applique qu'aux dieux.

 

‘Nain’ avec un N majuscule pour les distinguer des personnes de petite taille.

 

Brimir et Bláinn sont deux autres noms donnés au Géant primitif, Ymir, qui a été tué par « les fils de Burr » (donc, en particulier par Óðinn), et dont le corps a été utilisé pour créer le monde.

 

français

 

Alors toutes les divinités sont allées

sur les sièges de jugement,

eux les dieux sacrés et saints,

et ainsi ils obtinrent

 

que la noble  maisonnée va

les Nains former (façonner par magie)…

(OU

qu’ils façonnassent par magie

la noble maisonnée des Nains )

à partir du sang de Brimir

et à partir des membres de Bláinn.

 

 

Ainsi, les Nains sont formés à partir d’éléments qui sont directement issus du corps d’Ymir, le géant primitif. Ymir est appelé Brimir (brim = vague, mer) quand il sert à former les mers. On pourrait s’attendre que ses jambes servent à former les terres mais le nom Bláinn est ambigu. Le radical ‘blá’ peut signifier ‘bleu’ et il évoque encore un être marin. Mais il est aussi souvent utilisé pour dire ‘bleu-sombre, noir’ ce qui évoque alors la terre.

 

 

Commentaire : un problème sérieux de vocabulaire et un problème secondaire de grammaire.

 

Le problème de vocabulaire

 

Le verbe skepja (scepia ci-dessus) est une forme ancienne du verbe skapa qui signifie : façonner, faire, former, assigner une destinée, fixer. Bien entendu, chaque fois que le sens de ‘faire’ n’est pas franchement ridicule, les traducteurs donnent ‘faire’ qui est le plus neutre des sens. Dans le contexte de la création de toutes pièces d’une ‘race’ nouvelle, on peut pas ne pas évoquer une opération magique.

 

Le  problème de grammaire

 

Ensuite, je veux aussi éclairer une ambiguïté grammaticale intéressante bien qu’elle ne modifie que superficiellement la compréhension de la strophe.

Le mot pour ‘la noble maisonnée’, dróttin, est évidemment un nominatif féminin, sujet de skepja, c’est donc ‘la noble maisonnée’ qui va skepja.

Mais une ambiguïté grammaticale obscurcit un peu la compréhension de la deuxième partie de cette strophe. D’abord, les subjonctif prétérit masculin et pluriel de skulu (= qu’il façonnât ou qu’il façonnassent) sont identiques. Le mot pour ‘un Nain’ est un masculin, dvergr, qui fait dverga au génitif et à l’accusatif pluriel. Si c’est un accusatif pluriel,c’est « la noble maisonnée a façonné les Nains ». Si c’est un génitif pluriel, par contre on peut alors lire que les dieux « une maisonnée de Nains vont façonner ».

Ainsi, dans un cas c’est une ‘maisonnée de dieux’ qui façonne les Nains et dans l’autre les dieux façonnent  une ‘maisonnée de Nains’.

L’un ou l’autre disent la même chose importante, à savoir que les Nains ont été façonnés par les dieux… un peu comme les humains. Ceci explique l’espèce de complicité qui règne entre dieux et Nains.

 

***************************

 

Suivent les célèbres et ‘ennuyeuses’ listes de Nains. Leurs noms ont excité la curiosité des experts qui ont cherché des significations souvent fondées sur l’étymologie. Je crois fermement que ces listes étaient destinées à favoriser, par la musique de leur noms et la mesure de la poésie, la mémorisation de tous ces noms. C’est pourquoi, quand cela m’a été possible, je donne le nom qui ‘saute à l’oreille’ par l’association qu’on fait immédiatement avec un mot bien connu, même si l’étymologie suggère une autre traduction.

 

Strophe 10

 

 

10. Þar Mótsognir

mæztr um orðinn

dverga allra

en Durinn annarr;

 

þeir manlícon

mörg um gorðo,

dvergar, ór iörðo,

sem Durinn sagði.

mot à mot

 

Là Mótsognir

le plus fameux parlé de

les Nains tous

et Durinn l’autre ;

 

ils humaines-formes

nombreuses firent,

les Nains, en terre,

comme Durinn l’avait dit.

 

 

Mótsognir, ou Móðsognir = Suceur D’Assemblée (à la façon dont le reflux des vagues ‘suce’ le sable)

Durinn = Somnolant.

 

Le contexte pousse à penser que ce sont des formes destinées à créer des Nains qu’ils ont faites car la liste qui suit dans s. 11-13 semble donner une liste des Nains qui ont été ainsi faits.

Mais l’expression « formes humaines » suggère, inversement, ces formes aient été aussi utilisées pour  créer les deux premiers humains.

 

français

Là Mótsognir

le plus fameux cité

de tous les Nains

et Durinn le second ;

 

les Nains, firent de nombreuses

formes humaines en terre,

comme Durinn l’avait dit.

 

Le fait que Ask et Embla soient formés à partir de pièces de bois est suggéré par d’autres textes et non par la Völuspá.

 

Il est aussi tout à fait possible que la Völuspá, tout simplement, souligne ici la parenté entre Nains et humains.

 

 

Strophe 11

 

11. Nýi oc Niði,

Norðri oc Suðri,

Austri oc Vestri,

Alþiófr, Dvalinn,

 

 

 

Bívorr, Bávorr,

Bömburr, Nóri,

Án oc Ánarr,

Ái, Miöðvitnir.

 

Nýi et Niði,

Norðri et Suðri,

Austr et Vestri,

Alþiófr, Dvalinn,

 

 

 

Bívörr, Bávörr,

Bömburr, Nóri,

Án et Ánarr,

Ái, Miöðvitnir.

 

Nýi = Nouvelle Lune,  Niði = Nuit sans lune,

Nordri = Nord, Sudri = Sud,

Austri = Ouest, Vestri = Est,

Alþiófr = Voletout, Dvalinn = Trainard,

 

Bívörr = Trembleur, Bávörr = Acrobate (Sauteur ?)

Bömburr = Tambour, Bruyant, Nóri = Minuscule,

Án = ‘Sans’ = ‘Manquant’,  Ánarr – ‘Met en Manque’,

Ái = Ancêtre, Miöðvitnir = Loup (enchanté) de l'hydromel.

 

Strophe 12

12. Veigr oc Gandálfr,

 

 

 

Vindálfr, Þráinn,

Þeccr oc Þorinn,

 

Þrór, Vitr oc Litr,

Nár oc Nýráðr -

nú hefi ec dverga

 

 

 

- Reginn oc Ráðsviðr -

rétt um talða.

12. Veigr et Gandálfr,

 

 

 

Vindálfr, Þráinn,

Þekkr et Þorinn (ou Þroinn),

 

Þrór, Vitr et Litr,

Nár et Nýráðr -

Voici les Nains

 

 

- Reginn et Ráðsviðr -

correctement comptés.

Veigr : si Veggr = Mur, si veig = Boisson forte ou ‘Potion magique’, Gandálfr = Elfe de bâton magique,

Vindálfr = Elfe du Vent, Þráinn = L’obstiné ou En-besoin

Þekkr = Plaisant, Þorinn = Qui-ose,

Þrór =Endurant (‘en bonne santé’) , Vitr = Sage, Litr = Coloré,

Nár = Cadavre, Nýráðr = Nouveau conseiller,

 

Ici Reginn est évidemment un nom, qui veut dire "les dieux", comme le mot regin.

Reginn = Les Dieux ou Le-pouvoir, Ráðsviðr = De sage conseil.

 

Strophe 13

13. Fíli, Kíli,

Fundinn, Náli,

Hepti, Víli,

Hanarr, Svíurr,

 

 

 

Frár, Hornbori,

Frægr oc Lóni,

Aurvangr, Iari,

Eikinscjaldi.

Fíli = Chair Grasse, Kíli =Bras-de-Mer, Canal,

Fundinn = Trouvé, Náli = Aiguille

Hepti =Hefti = Enchaîné, Víli = Misérable,

Hanarr = Habile, Svíurr = ‘Apaiseur’

 

Frár = Rapide, Hornbori  = Cor percé,

Frægr = Célèbre, Lóni = Petite Île,

Aurvangr = Vallée de gravier ou Pré de terre humide, Iari =  Batailleur

Eikinskjaldi = Bouclier de chêne.

 

 

Strophe 14

 

14. Mál er dverga

í Dvalins liði

 

lióna kindom

til Lofars telia,

 

þeir er sótto

frá salar steini

Aurvanga siöt

til Iörovalla.

mot à mot

La mesure (ou le temps) est des Nains

dans de Dvalinn « l’articulation » (degré de parenté)

des humains aux descendants

jusqu’à Lofarr énumérer,

 

ceux qui cherchèrent

depuis de la salle en pierre

d’Aurvangar la demeure  

à Iörovellir.

 

Dvalinn = Trainard (s. 11)

 

liónar = les arbitres ou simplement les humains (de Vries).

 

Aurvangr = Vallée de gravier ou Pré de terre humide, (s. 13)

Iörovallr = Vallée de la bataille (cf. nom de Nain Iari, s. 13)

français

 

Il est temps d’énumérer

les Nains jusqu’à Lofarr,

ceux de la lignée de Dvalinn,

aux descendants des humains,

 

ceux qui cherchèrent (se déplacèrent)

depuis les demeures

de la salle en pierre d’Aurvangar

jusqu’à Iörovellir.

Commentaire

 

Toute la lignée des Nains qui remonte à Lofarr doit être enseignée au genre humain, comme le dit cette strophe et le confirmera la s. 16, où la responsabilité du  genre humain dans ce travail de mémoire est clairement indiquée.

Cela doit donc être très important dans la tradition scandinave ancienne, mais nous ne savons plus pourquoi exactement.

 

Note sur le déplacement des Nains

 

Le choix des noms Aurvangar et Jörovellir peut nous permettre de deviner la raison de leur déplacement. Aurvangar a deux sens possibles, Vallées de gravier ou Prés de terre humide et, pour Jörovellir je n’ai proposé que Vallée de la bataille. Le texte décrit Aurvangar comme «  les demeures de la salle en pierre » c’est-à-dire un environnement rocheux qui s’accorde bien au sens ‘Vallées de gravier’. Les Nains quittent cet endroit pour rejoindre la Vallée des combats ce qui, dans le contexte du Ragnarök proche, les désigne comme prenant part au combat, sans doute du côté des dieux, comme le mythe de leur création le suggère fortement.

Dronke donne deux noms différents et en tire une conclusion presque opposée à la nôtre : “…the dwarf material preserved in Völuspá are allusions to … their migration from rocky lands to fertile plains (so it would seem; 14)” p. 122 (le matériel relatif aux nains préservé dans Völuspá sont des allusions à … leur migration depuis des contrées rocheuses vers une plaine fertile, semblerait-il, voir s. 14). Pour Aurvangar elle donne ‘Loam Lee’ (Clairières de terre végétale humide). Pour Jörovellir elle le traduit par ‘Earth Plains’ (Plaines terrestres) en lisant Jörðvellir pour Jörovellir. Ceci explique en effet sa conclusion. L’obtention de meilleurs terres est certainement une bonne raison de migration pour des humains, mais je la trouve un peu superficielle dans le contexte d’un Ragnarök proche.

 

Strophe 15

 

 

15. Þar var Draupnir

oc Dólgþrasir,

Hár, Haugspori,

 

Hlévangr, Glói,

Scirvir, Virvir,

 

Scáfiðr, Ái,

‘traduction’

 

Il y avait Draupnir

et Dólgþrasir,

Hár, Haugspori,

 

Hlévangr, Glói,

Skirvir, Virvir,

 

Skáfiðr, Ái,

 

Draupnir = Coulant goutte à goutte, (de drjúpa, prét. draup)

Dólgþrasir = Monstre de bataille,

Hár = Haut, Haugspori : Si : Haug-spori = Tertre-éperon mais si : Haugs-por(r)i = Borgne du tertre.

Hlévangr =Jardin-refuge, Glói = Brillant

Skirvir = Skirpir = de skyrpa, Cracheur ?  Virvir,Virfir, Virfill  = Pénis ? [Dronke donne ‘Groiner’ = ‘Celui de l’aine’… façon pudique de parler du pénis.]

Skáfiðr = Skáviðr = Arbre-oblique, Ái = Ancêtre (comme dans la s. 11)

 

Strophe 16

 

 

16. Álfr oc Yngvi

Eikinscialdi,

Fialarr oc Frosti,

Finnr oc Ginnarr;

 

þat mun uppi,

meðan öld lifir,

langniðia tal

Lofars hafat.

mot à mot

 

Álfr et Yngvi

Eikinskjaldi,

Fialarr et Frosti,

Finnr et Ginnarr;

 

Cela se souvient en haut,

aussi longtemps que l’humanité vit,

des descendants la liste

de Lofarr maintenue.

 

 

 

Álfr = Elfe, Yngvi = Roi (le dieu Freyr est souvent nommé Ingvi Freyr), Eikinskjaldi = Bouclier de chêne,

Fialarr = Celui de la falaise OU (fjöl) Celui des skis, Frosti = Gelé,  Finnr = Chasseur ou Saami, Ginnarr = Fraudeur ou Puissant.

 

Lofarr = Louangeur

 

français

On se souvient ‘tout en haut’ (de façon suprême)

aussi longtemps que l’humanité vit,

de la liste des descendants

de Lofarr (qui fut ) maintenue (conservée).

Commentaire

On se souviendra de la lignée  de Lofarr « aussi longtemps que l’humanité vit ». C’est très clair, et cela sous-entend qu’oublier cette lignée est une des conditions de la disparition de l’humanité.

 

 

Commentaire sur la traduction de ces quatre derniers vers

 

Voici trois versions des quatre derniers vers de la strophe 16, différentes de la mienne :

 

Dronke

 

Élevées (‘en haut’) dans la mémoire

aussi longtemps que le monde vit

sera (existera) cette liste

de la lignée de Louangeur.

Orchard

 

Il restera dans la mémoire

tant que le monde dure,

la lignée de Louangeur,

proprement listée.

Boyer

 

Toujours remonteront

Tant qu’hommes vivront

Les générations

Jusqu’à Lofarr.

 

Ces trois traductions sont évidemment issues de la même version en Vieux Norrois et sans doute du même mot à mot, semblable à celui que je vous ai présenté. Notez que les américains oublient de citer spécifiquement les humains (ils parlent du ‘monde’) si bien que la charge de maintenir cette liste n’est pas attribuée aux humains. Boyer oublie la mémorisation, bien soulignée par les américains, si bien que la concomitance de la mémoire d’une lignée de Lotarr et de la survie des hommes apparait comme une simple coïncidence, alors que le poème sous-entend qu’elles sont liées l’une à l’autre.

 

 

Strophe 17

 

Le récit de la völva est coupé à la strophe 9 par une suite de 9 strophes donnant la liste des noms des Nains si bien que le récit de la völva reprend ici. Tout s’est passé comme décrit dans 1-8, jusqu’à ce que …

 

17.

Unz þrír kvámu               1. Jusqu’à ce que trois vinrent

ór því liði                          2. hors de leur peuple

öflgir ok ástkir                 3. forts-toujours et aimants-toujours

æsir at húsi,                     4. les æsir vers la maison (des humains),

fundu á landi                   5. ils trouvèrent sur la terre ferme

lítt megandi                      6. peu ‘pouvant’

Ask ok Emblu                  7. Ask(r) et Embla

örlöglausa                        8. örlög-sans.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

v. 2. lið signifie armée/les gens/un peuple. Les ‘trois’ du premier vers ont quitté leur ‘peuple, c’est-à-dire les autres Æsir.

v. 3. afl-gir c’est une forme adjectivale de afl-gi = force-toujours. Il en est de même pour ást = un amoureux.

v. 5. Le mot land décrit la terre comme opposée à la mer, « là où  s’arrête la mer », d’où l’image classique de la plage où Ask et Embla ont été trouvés.

v. 7. Les noms des deux premiers humains sont ici à l’accusatif (c.o.d. de ‘trouvèrent’). On peut lire le nom de l’homme comme Ask ou Askr qui sont identiques à l’accusatif. Askr signifie un frêne mais les experts ont cherché en vain un nom d’arbre (ou, d’ailleurs, de quoi que ce soit d’autre) qui aurait pu désigner Embla. Certains traducteurs ont voulu lui donner à toute force un nom d’arbre en fonction de leurs croyances personnelles. Un exemple classique est celui du sarment de vigne qui est censé trouver son support sur le solide frêne, image de la fragile femme s’appuyant sur son homme fort. Tout ceci est ridicule du point de vue du nom ‘Embla’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’honnêteté me conduit cependant à remarquer que la fin de 17 nous présente un ‘ask’ qui est un homme et que la 19 commence en disant qu’Yggdrasill est aussi un ‘askr’, ce qui donne à l’homme une sorte de statut de pilier. En fait, si examine d’un peu près le structure de la société islandaise que nous connaissons bien, il semble qu’en effet l’homme soit le ‘pilier’ (souvent contesté) du monde extérieur alors que la femme est le pilier (incontesté) d’un monde intérieur représenté par l’habitation familiale.

 

Cette strophe nous donne aussi trois indications précieuses sur ce qui définit un ‘vrai’ humain.

Premièrement, Ask et Embla sont trouvés ensemble et nous verrons, de plus, que les qualités positives que vont leur apporter les dieux, dans la strophe 18, leur sont données à eux deux, sans distinction de sexe. Ceci nous sépare inexorablement de toutes les cultures où les dieux attribuent leurs qualités à l’homme, puis à la femme. Cette strophe décrit donc, sans distinction de sexe, ce qui manque à Ask et à Embla pour être de vrais humains.

Deuxièmement, ils sont tous les deux ‘lítt megandi’ c’est-à-dire ‘ne pouvant que peu’, incapables d’agir. Une qualité fondamentale d’un humain est donc elle d’être capable d’agir sur le monde.

Troisièmement, ils sont tous deux ‘örlöglauss’, sans destinée. Le deuxième caractère fondamental à la définition d’un humain est d’être muni d’un destin. Dans la littérature anglo-saxonne le wyrd, le destin, est invariablement présenté comme une insupportable contrainte (voir wyrd  http://www.nordic-life.org/MNG/WyrdFr.htm) alors qu’ici, contrainte ou pas, il est un des deux caractères primordiaux des humains. Se rebeller contre son destin est en quelque sorte quitter son statut d’humain. Cependant, la première capacité humaine, celle d’agir, tempère l’inexorabilité du destin : c’est l’örlög de l’humain d’être coincé entre un destin inexorable et une capacité à agir : à lui de s’en débrouiller !

 

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Strophe 18

 

 

18.

Önd þau né átto,              1. Souffle ils ne possédaient pas

óð þau né höfðo,              2. intelligence il n’avaient pas

lá né læti                           3. ‘mer’ [l’eau interne] ne coule pas

né lito góða;                     4. ni (ne laisse paraître une couleur bonne (belle) ;

önd gaf Óðinn,                 5. le souffle donna Óðinn

óð gaf Hœnir,                   6. l’intelligence donna Hœnir

lá gaf Lóðurr                    7. la ‘mer’ donna Lóðurr

oc lito góða.                     8. et couleur belle.

 

Cette strophe ne parle pas explicitement de l’örlög mais elle est nécessaire à la compréhension de la structure générale de ces strophes.

 

Hœnir : Hœnir vient d’une racine indo-européenne signifiant ‘le haut, l’exalté’ auquel se rattache aussi un des noms d’Óðinn, Hár (le Haut). Devries suggère qu’il puisse être aussi relié au mot hœna (poule). Dans la strophe 63 ci-dessous, Hœnir est un des dieux survivant au Ragnarök et il semble recueillir l’héritage magique d’Óðinn. Par ailleurs, il semble être un dieu taciturne qu’on connait peu.

 

Lóðurr (et Loki) : Le mot signifie ‘lumière’ et l’étymologie relie le nom Lóðurr à celui de ‘distributeur du feu’ [Note 1]. L’hypothèse souvent avancée que Lóðurr est un autre nom de Loki se heurte au fait que le ‘méchant’ Loki ne peut pas avoir donné ‘la mer et belle couleur’ aux humains. Il faut cependant se rappeler que, pendant longtemps, Loki n’est rien d’autre qu’un dieu embarrassant pour les Æsir par son rôle souvent ambigu vis-à-vis des Géants. C’est après qu’il ait commandité le meurtre de Baldr et qu’il ait insulté les dieux dans la Lokasenna qu’il devient le ‘méchant’ que Snorri a décrit avec tant de hargne. Qu’en plus d’être un géant-dieu, il ait été le ‘dieu évolutif’ des Æsir n’est donc pas totalement impossible. C’est seulement invérifiable dans l’état de nos connaissances.

 

[Note 1] Loki est très souvent associé au feu par un calembour sur son nom et celui un Géant appelé Logi. En fait log signifie ‘flamme’ et loga signifie ‘brûler avec une flamme’. Logi est certainement un représentant des flammes. C’est seulement un calembour un peu creux : Loki/Logi, les rend identiques. Cependant, la seule connaissance précise que nous ayons sur Logi est un concours alimentaire où Loki et Logi sont opposés et la victoire revient à Logi parce que : « Qu’est-ce qui mange plus rapidement que Loki ?- le feu dévorant », comme dit une énigme. Tout ceci laisse entendre que Loki a une puissance différente de celle du feu.

 

Les deux triples de dieux

 

Nous venons de rencontrer un triple de dieux : Óðinn, Hœnir, Lóðurr. Il existe un autre triple un peu mystérieux : Óðinn, Vili et Vé signalé dans le poème eddique Lokasenna où Loki accuse Frigg d’avoir pris comme époux Vili et Vé pendant une absence d’Óðinn.

D’autre part, Snorri Sturluson décrit avec soin la façon dont ces trois dieux ont transformé le géant originel, Ymir, de sorte que les diverses parties de son ‘individu’ (si on peut appeler ‘individu’ une créature primordiale) soient utilisées pour créer le monde dans lequel nous vivons.

Vili est sans doute lié à vil, ‘le vouloir, le désir’. Le mot a même pris le sens un peu péjoratif de ‘satisfaction de ses propres désirs’. Vili est certainement très proche d’Óðinn dans la mesure où la poésie scaldique a créé le kenning ‘le frère de Vili’ pour désigner Óðinn.

Le mot signifie un sanctuaire ce qui donne à Vé un statut de dieu des lieux sacrés. Il est associé au verbe vígja, consacrer, et, à ce titre il est peut-être associé à la consécration par le marteau de Thórr.

 

On peut être tenté de voir des relations entre les deux compagnons d’Óðinn dans ces deux triples, nommément entre Vili et Hœnir, et entre Vé et Lóðurr, mais si ces relations existent, les mythes qui les décrivaient ont été perdus.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les verbes eiga et hafa, posséder et avoir, sont ici à l’imparfait du subjonctif.

Le verbe láta, comme l’anglais ‘to let’, a plusieurs sens. J’utilise un sens dans le vers 3. (« laisser couler ») et je considère qu’un autre sens est sous-entendu dans le vers 4. (« laisser paraître »).  En tous cas, c’est un subjonctif présent donc la forme au passé des verbes des deux premiers vers n’est pas conservée.

est l’eau qui baigne les bords de mer. Je suppose que ce mot est utilisé pour désigner les liquides internes que les vivants portent en eux, par opposition à la land (voir la s. 17) sur laquelle leurs deux ancêtres sont allongés.

 

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ce commentaire ne peut se faire sans analyser en même temps les autres strophes associées à la création de l’humanité et de sa destinée. Vous trouverez ce commentaire à « Les Örlög ».

 

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Strophe 19

 

19.

Ask veit ek standa,           Un askr sais-je s’élève,

heitir Yggdrasill,              il s’appelle Yggdrasill,

hár baðmr, ausinn          élevé arbre, éclaboussé

hvíta auri;                        de blanche boue ;

þaðan koma döggvar      de là viennent les rosées

þærs í dala falla,              lesquelles dans la vallée tombent,

stendur æ yfir grænn      il se dresse toujours au-dessus vert [toujours vert au-dessus]

Urðar brunni.                  d’Urðr la source.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Askr, ici à l’accusatif, ask, désigne un frêne. L’expression ‘askr Yggdrasill’ apparaît plusieurs fois dans la littérature norroise.  C’est pourquoi tout le monde, ou presque, tient à ce que l’arbre du monde soit un frêne au sens moderne du terme, Fraxinus excelsior. Ceci est un anachronisme typique et j’ai l’impression que le seul but des fanatiques du frêne est d’introduire une contradiction de plus dans notre mythologie. En effet, tout le monde sait qu’un « frêne toujours vert » n’existe que s’il est en matière plastique. Et quiconque connait un peu la poésie scaldique, sait bien qu’elle utilise très souvent le heiti, c’est-à-dire le fait de remplacer le nom d’un objet par celui d’un objet de sens voisin. Par exemple, dire ‘frêne’ à la place de ‘arbre’.

Il existe même des listes de heiti qui indiquent quels remplacements ont été utilisés avec succès par les poètes anciens. Par exemple les heiti pour un arbre (viðar heiti) contiennent le mot askr ce qui signifie qu’une façon classique de parler d’un arbre en général est de dire ‘un frêne’. Le mot askr se trouve aussi dans les heiti  pour sverða, skipa, hesta heiti (épée, bateau, cheval)  qui pourraient en principe traduire le mot ‘arbre’, selon le contexte. (Source : Jónsson, Skjaldedigtning B1, téléchargeable à http://www.septentrionalia.net/etexts/skjald_b1.pdf ). Ici, le mot baðmr du troisième vers introduit clairement le sens ‘arbre’.

Yggdrasill se décompose en yggr = crainte/peur et drasill ou drösull = un cheval (exclusivement en poésie).

- Sur yggr. Cleasby-Vigfusson ne donne pas le mot yggr mais ýgr = féroce. Il est donné dans Devries qui le rapproche de uggr = peur, crainte. Il est donné aussi par le Lexicon Poeticum qui l’identifie avec ýgr. Ces deux derniers dictionnaires signalent que Yggr est un des noms classiques d’Óðinn, ce que fait aussi C.-V. mais pas au mot yggr.

- Sur drasill. Les trois dictionnaires cités donnent les mots drasill et drösull avec cette orthographe. L’orthographe ‘Yggdrasil’ est la façon francisée des spécialistes qui donnent la racine du mot et évitent d’écrire la lettre marquant le nominatif, ici le deuxième ‘l’.

Baðmr signifie arbre. Dans le manuscrit, il est écrit batmr.

Ausinn : Le verbe ausa = éclabousser/asperger, ici au participe passé, ausinn.

Döggvar =vieux nominatif et génitif pluriel de dögg, la rosée

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les vers 3-6 décrivent une façon d’expliquer que la rosée puisse se déposer sur les herbes même par un temps sans nuages.

Par ses racines, Yggdrasill est le support de toutes les forces chtoniennes, dont bien entendu Niðhöggr. En fait, je lis ce nom comme suivi un ‘ormr’ sous-entendu car on sait que c’est un serpent. Höggormr signifie une vipère et  j’appelle Niðhöggr donc ‘la vipère d’en bas’ car je ne mets pas d’accent sur le ‘i’, contrairement à l’usage universitaire (níð, diffamation, et niðr, le fils ou ‘en bas’, ont des sens très différents). Je signale au passage que tous les textes donnent Nið et que tous les experts lisent Níð et que c’est Snorri, et lui seul, qui utilise Níð-.

Par son tronc, ses  racines hautes et ses branches basses, il est le support des neuf mondes habités.

Par ses branchages et ses feuilles, il est le porteur de toutes les forces célestes. L’humidité de l’air, avec ou sans nuages, est logée dans les airs et se dépose en rosée. Ainsi se comprend l’allégorie contenue dans les vers 3-6. Elle peut avoir aussi un sens plus mystique, dans lequel les arbres déverseraient une source de vie qui s’écoule sur le monde en dessous d’eux.

 

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Strophe 20

 

20.

Þaðan koma meyjar

margs vitandi

þrjár ór þeim sæ/sal,

er und þolli stendr;

Urð hétu eina,

aðra Verðandi,

- skáru á skíði, -

(örlög seggja,vers 12)

Skuld ina þriðju.

Þær lög lögðu,

þær líf kuru

alda börnum,

örlög seggja [ou segja ?]

 

 

1. De là viennent des jeunes filles

2. en grande quantité connaissantes

3. trois hors de leur mer/salle

4. qui dessous un pin se_tient_debout/se tient;

5. Urðr est appelée l’une,

6. l’autre Verðandi ,

7. - elles grattaient sur une plaquette de bois -

(12) (« l’örlög des humains » issu de 12,

8. Skuld  la troisième.

9. elles fixaient les lois

10. elles les vies choisissaient

11. des enfants de l’humanité,

12. l’örlog des humains (ou l’örlog elles énonçaient, si aucun lien avec 7).

 

Les noms des Nornes

 

Les noms du Nornes sont donnés dans un ordre spécial qui est certainement significatif puisque la poésie indique qu'Urðr est « l’une » et que Skuld « est la troisième ».

Le mot urðr est l'un des mots norrois signifiant le destin comme örlög et sköp entre d'autres. Il est lié au verbe verða, dont le prétérit  pluriel est urðu, signifiant « ils sont devenus ». Du fait de la fréquence de l’expression « tissage du wyrd » sur le web, nous devrions nous méfier des possibles influences des Parques grecques. Ce genre de malentendu est inévitable puisque tous les traducteurs sont des personnes cultivées dont la culture a été influencée par les civilisations grecques et latines. En raison de la signification de urðu, nous pouvons supposer qu'Urðr est légèrement liée au passé. Puisque les Nornes ne traitent pas seulement les destins individuels, nous devons comprendre que ce ‘passé’ est en fait la somme de ce qui est arrivé à l'humanité, y compris notre transmission génétique, et plus généralement le résultat de l'évolution entière de notre univers jusqu’à l’instant présent.

Verðandi est également liée au verbe verða, maintenant au participe présent, signifiant donc ‘devenant’. Il ne peut y avoir ici un lien avec les Parque puisque le fait d’être en train de devenir est une action qui prend un certain temps et ce n’est que par abus de langage qu’on peut la considérer comme la Norne du temps présent. Le temps présent est une catégorie grammaticale utile mais sa sémantique est presque vide puisque le présent a, pour ainsi dire, un pied dans notre passé et l'autre dans notre futur. Verðandi est la Norne de ce qui est actuellement en cours de transformation et je la vois comme Norne de l'évolution et de l'action.

Le mot skuld signifie une dette, c.-à-d. un engagement qui ne peut pas être évité. Quand les personnages d’une saga ou d’une poésie se plaignent de leur destin inévitable décidé par les Nornes, ils se réfèrent essentiellement à Skuld. Ce nom est également associé à un verbe, skulu ( il doit et ils doivent). Son prétérit  est skyldi. Il semble ainsi que Skuld soit une sorte de mélange d'un présent et d'un futur. Il clair que skuld ne se rapporte à aucune période particulière du temps, ce qui confirme mes doutes sur le fait que les catégorisations grecques puissent s’appliquer aux Nornes.

Comme je l’ai annoncé plus haut, l’ordre dans lequel les noms des Nornes sont donnés dans la strophe 20 doit être significatif. Je rappelle aussi que je doute beaucoup cet ordre soit associé à l’écoulement du temps. Je vais plutôt vous proposer un classement fondé sur une relation logique entre elles, telles qu’elles collaborent sur les trois segments du temps.

- L’analyse du nom Urðr le suggère une personne qui, comme un docteur ou un contrôleur financier fait un bilan. On peut ainsi la qualifier d’« autorité de contrôle », elle fait un compte-rendu faisant le bilan de la façon dont l’humanité, ou les individus, furent, sont et seront capables de gérer leur existence.

- Le rôle de Verðandi est plus facile à comprendre,  elle l’« autorité de l’action » qui décide de la façon dont tous les acteurs de notre univers ont agi et vont agir au vu du compte rendu de Urðr.

- Le nom de Skuld, lui aussi, nous dit quel est son rôle. Avec l’aide de Verðandi, elle prend soin que chacune des ‘dettes’ soit remboursée. On pourrait donc la nommer l’« autorité des remboursement ».

Je ne pense pas avoir besoin de rappeler encore que ces trois activités coopèrent entre elles le long de la ligne du temps. L'ordre de présentation des Nornes dans la s. 20 peut être compris comme une mesure de la quantité de contrainte directe que leurs décisions exercent sur le monde, quoiqu'il ne soit pas facile de  résister à aucune des trois. Le contrôle (Urðr) demande plutôt de rendre compte de ce qui s'est produit. L'action efficace (Verðandi)  implique une sorte d'accord commun entre la principale autorité et les nombreux acteurs qui sont impliqués. Quand des erreurs ont été faites, c’est l'autorité de remboursement qui doit forcer sur les acteurs ce qu’ils doivent  rembourser (Skuld), bon gré mal gré.

 

Cette analyse doit être et sera prise en compte dans notre compréhension de l’örlög, une ‘production’ des Nornes, dans un texte qui traite de l’örlög en général .

 

Commentaires sur le vocabulaire et la structure de la strophe

 

Dronke choisit de lire sær (à l’accusatif singulier) qu’elle traduit par ‘lac’ pour des raisons mythologiques de puissance magique des êtres féminins issus des eaux. Cependant, Cleasby-Vigfusson insiste sur le fait que ce mot n’est jamais utilisé pour désigner un lac mais toujours pour parler de la mer ou de l’océan. Il donne une liste de mots composés qui illustre en effet que sær désigne toujours l’océan ou la mer. Je reprends donc l’argument de Dronke en parlant de la puissance magique des êtres marins, spécialement des êtres féminins. Par exemple, dans la mythologie anglo-saxonne, Beowulf ne rencontre un adversaire vraiment dangereux qu’en la personne de la mère de Grendel, laquelle vit sous la mer. De façon semblable, dans la mythologie scandinave, les marins morts ne rejoignent pas le séjour du dieu de la mer Ægir mais celui de la déesse de la mer, Rán.

Notez quand même que salr fait sal à l’accusatif singulier et qu’il est donc un candidat à ne pas négliger, même si sa puissance mythologique est plus faible. De plus, tout de même, une salr se tient debout mieux qu'un lac ou une mer, mais on peut tout à fait utiliser standa dans le sens de 'être placé'. Nous devrions garder en tête ces deux sens possibles.

 

Un þollr est un pin. Comme déjà signalé plus haut, il est courant en poésie scaldique de remplacer un mot général, comme ici ‘arbre’ par un mot particulier. Il s’agit ici de l’arbre du monde, Yggdrasill. Dans la strophe 60, nous retrouverons cette façon de parler où le mot utilisé, þinurr, a le même sens que þollr.

 

Le verbe skára désigne l’action de faucher ce qui n’est pas du tout adapté au contexte. Les experts ont lu skara qui signifie gratter, pousser et skaru donne ‘elles grattaient’. C.-V. ne donne que « to poke a fire » (tisonner) qui est un peu loin de ‘gratter’ mais LexPoet signale que skara est équivalent à skaða = blesser, si bien que les deux sens combinés conduisent bien à ‘gratter’ ou ‘graver’. L’emploi grammatical en VN du verbe skara est semblable à celui du Français, on ‘skarar’ une inscription (complément d’objet direct – appelé ici ‘accusatif’) sur un support (complément d’objet indirect – appelé ici ‘datif’). Vous voyez que dans la ligne 7 le verbe est suivi d’un datif mais pas d’un accusatif, elle ne précise donc pas ce que skara les Nornes. Nous pouvons aussi tout de suite noter que ce vers 7 coupe la liste des noms de Nornes de façon quasiment incongrue, d’où la paire de - - ajoutée par les éditeurs du poème. Nous expliquerons ceci plus bas.

 

La préposition á suivie d’un datif signifie sur/dessus. Du fait que la plupart des traducteurs ne lisent pas le vers 12 juste après le vers 7, ils tendent aussi à oublier ce ‘dessus’ qui leur paraît inutile. Ceci les conduit à traduire le datif évident skíði comme un accusatif : « elles grattent une planchette de bois ».

 

Le mot skíð (ici au datif singulier) désigne en général un ski mais aussi une plaque de bois. On suppose qu’il s’agit d’une plaque, ou bien d’une branchette sur laquelle des runes étaient gravées. En tout cas, gratter ou inciser ou graver une planche ou une branche sont des façons typiques d’exprimer le fait d’écrire des runes.

 

Le verbe leggja fait lögðu au prétérit pluriel, il signifie placer/prendre soin de/construire/fixer

 

Le verbe kjósa fait kuru au prétérit pluriel, il signifie ‘choisir’.

 

Enfin, le dernier vers a toujours posé énormément de problèmes aux traducteurs. Ce ‘seggja’ doit-il être lu comme le verbe segja (dire) ce qui donne à örlög le statut grammatical d’un accusatif lié à ce verbe ou bien comme le texte l’écrit, seggja, ce qui en fait le génitif pluriel de seggr, un messager (qui est en effet, « celui qui dit ») et, en poésie, un humain ? Le choix se complique parce qu’il est évident que les copistes du Moyen Âge ont eux aussi hésité entre les deux mots. Il existe en effet deux manuscrits (Codex Regius et Hauksbók) dont le premier donne ‘seggja’ et le second donne ‘at segja’. Je pense que ce dilemme a été définitivement résolu par Elizabeth Jackson dans un article téléchargeable à  http://userpage.fu-berlin.de/~alvismal/9scaro.pdf . Elle en propose une solution élégante qui est la suivante : « The present article will argue, first, that the verb for line 12 is provided by line 7 … (Le présent article va argumenter, d’abord, que le verbe [manquant] au vers 12 est fourni par le vers 7 …) ». Cette solution consiste à garder seggja et à lire côte à côte les vers 7 et 12 : « skáru á skíði / örlög seggja (elles grattaient sur une planchette / l’örlög des humains) ». Notez bien la différence importante entre les deux versions. Si les Nornes segja (énoncent) l’örlög, toute personne aimant la logique va en conclure : « elles énoncent seulement, donc quelqu’un d’autre attribue cet örlög ». L’interprétation de Jackson fait comprendre que ce sont les Nornes qui attribuent l’örlög aux humains.

**********

 

L’argumentation de Jackson repose sur une analyse de la structure des listes rencontrées dans les littératures anglo-saxonnes et norroises. Avant de vous présenter (sous une forme hyper-simplifiée !) son argumentation, remarquons que nous aussi nous avons des structures de liste et je viens de vous en donner un exemple. Les commentaires sur le vocabulaire ci-dessus sont une liste de huit items dont chaque membre est séparé des autres par une ligne vide. Et surtout, j’ai annoncé clairement le dernier item de la liste en le commençant par « Enfin, le dernier vers … » ce qui a dû vous paraître naturel, et en la finissant par une conclusion bien claire, même si vous la contestez, puis en ajoutant quelques * de séparation. Ainsi, le présent texte ne fait pas partie de la liste ci-dessus, ce qui est totalement implicite mais que chacun comprend facilement grâce aux ‘marqueurs’ que j’ai utilisés.

Mme Jackson ne fait rien de plus bizarre, même si je la crois unique en son genre, que de chercher les marqueurs de fin et début de liste et la structure des listes selon les sujets traités. Je ne sais si elle réfère au structuralisme de Lévi-Strauss mais son travail  me semble en être une illustration lumineuse : les structures cachées des relations entre vers de la poésie scaldique.

Elle reconnait dans les deux listes de la s. 20 les caractères structuraux d’autres listes, en particulier ceux des listes décrivant deux thèmes liés, ici une liste de noms des Nornes et une liste d’actions des Nornes. En particulier, le vers 7 que l’on croit étrangement inséré dans la liste des noms est un marqueur de fin de liste utilisé ailleurs dans des listes évidemment beaucoup plus longues. L’usage de ‘at segja’ dans le vers 12 ne respecterait pas cette structure et force à ressentir que le vers 7 soit incomplet.

 

Petite conclusion pratique

 

Quand un site parle de la mythologie germanique et qu’il affirme ou sous-entend que les Nornes filent l’örlög ou le wyrd, sachez que ce site confond les mythologies germaniques et grecques.

 

Strophe 21

 

21.

Þat man hón fólcvíg

fyrst í heimi,

er Gullveigo

geirom studdo

oc í höll Hárs

hána brendo;

 

þrysvar brendo,

þrysvar borna,

opt, ósialdan;

þó hón enn lifir.

mot à mot

 

De cela se souvient elle la bataille des peuples

première dans la maison/ le monde,

est Gullveig

par  lances ils stabilisèrent

et dans le hall du Haut

elle on  brûla ;

 

trois fois on brûla 

trois fois née,

souvent, non rarement;

cependant elle encore vit.

 

"Elle" est ici la völva qui parle certainement d'elle-même de cette façon.

Gullveig veut dire "Pouvoir de l'or". Elle est la cause de la guerre entre les Ases et les Vanes. Elle est de la race des Vanes, et elle rend visite aux Ases. Ces derniers la brûlent trois fois, mais elle est trois fois née à nouveau. La guerre commence à cause de ces mauvais traitements infligés à Gullveig.

 

français

 

Elle se souvient de la bataille des peuples,

la première au monde,

Gullveig est

par des lances immobilisée

et dans le hall du Haut

c’est elle que l’on brûla ;

 

trois fois on la brûla,

trois fois elle brûla,

trois née (à nouveau)

souvent, sans retenue ;

cependant, elle vit encore.

 

 

 

Strophe 22

 

 

22. Heiði hana héto,

hvars er til húsa kom,

völo velspá,

vitti hon ganda;

 

seið hon, hvars hon kunni,

seið hon hug leikinn,

(siða prét. et leikinn p.p. leika)

æ var hón angan

illrar brúðar.

mot à mot

 

Heiðr ils l'appelaient

quand vers les maisons (elle) venait,

völva bien-prophétiser

sage elle en sorcelleries ;

 

seið elle, que elle connaissait,

enchantait elle  un esprit joué (trompé)

 

toujours était elle une odeur douce

de la mauvaise fiancée.

 

 

Je suppose que la völva parle encore d'elle-même. En combinant cette hypothèse avec celle de la s. 21, ceci devrait signifier que Gullveig et Heiðr sont la même personne. Dans l’optique de la spiritualité scandinave ancienne, celle d’un culte des ancêtres, on peut rationaliser ce fait en disant que l’une est une descendante de l’autre.

Le mot heidr a trois sens principaux : brillant, bruyère et honneur. Ce nom est souvent celui d’une sorcière ou d’une völva.

 

français

 

Ils l'appelaient Heiðr,

quand elle se rendait dans une demeure,

völva aux bonnes prophéties

elle était instruite en sorcellerie ;

 

Le seið, elle le connaissait ( et avec)

elle enchantait les esprits floués,

toujours suave était son odeur

aux mauvaises épouses.

 

Le substantif seið signifie ‘sorcellerie’.

siða fait  seið au prétérit, et leika fait leikinn au participe passé.

 

Première critique des sorcières :

1. La völva qui ne fait que de bonnes prophéties ne peut être vraiment honnête.

 

 

 

 

2. Ses enchantements étaient destinés à flouer les esprits naïfs.

3. Elle est l’amie des mauvaises épouses qui s’occupent de magie.

 

Trois piques (1., 2. et 3. ci-dessus) dirigées contre les sorcières peuvent paraître une influence chrétienne évidente. Ce n’est pas certain car même aux temps païens les sorcières étaient tolérées mais n’étaient pas appréciées. Le dernier vers reflète le fait qu’une bonne épouse ne traînait pas en compagnie de sorcières.

La méfiance des norrois païens pour les sorcières est illustrée par le poème Eddique Hávamál. Je rappelle à nouveau que les nombreuses tentatives de prouver l’existence d’influences chrétiennes sur le Hávamál ont été poliment ridiculisées par les experts (voyez l’Intermède suivant la strophe 21 de ma traduction du Hávamál. Le Hávamál est donc un exemple d’un poème Eddique qui a subi des influences chrétiennes négligeables.

 

Strophe 23

 

 

23. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilög goð,

oc um þat gættuz,

 

hvárt scyldo æsir

afráð gialda

eða scyldo goðin öll

gildi eiga.

mot à mot

 

Alors allèrent les divinités toutes

sur jugement-tabourets,

‘sacrés’-saints dieux

et pour cela obtinrent,

 

si devaient les æsir

tribut (pour un dommage) mendier

ou bien si les dieux tous

un banquet avoir.

 

 

Dans les 4 derniers vers, les Ases discutent entre eux pour décider s'ils accepteront de payer tribut pour leur mauvaise conduite envers Gullveig ou bien si la guerre n’est pas préférable.

 

La forme hvárteða signifie classiquement : soit … soit.

 

français

Quatre premiers vers : comme dans la s. 9.

Si les æsir devaient

implorer (la paix en échange de) un tribut

ou bien si tous les dieux

devaient tenir un banquet (avant de partir à la bataille le lendemain).

 

Gildi signifie, comme afráð, ‘tribut à payer’ mais il peut aussi signifier ‘une fête, un banquet’.

Ici, je comprends qu’il s’agit du joyeux banquet qui précède le départ pour la bataille.

 

Strophe 24

 

 

 

24. Fleygði Óðinn

oc í fólc um scaut,

 

þat var enn fólcvíg

fyrst í heimi;

 

brotinn var borðveggr

borgar ása,

knátto vanir vígspá

völlo sporna.

mot à mot

 

Fit voler (sa lance) Óðinn

et dans l'armée au-delà de l’étendue (de l’armée ennemie),

c’était la bataille des peuples

la première sur terre;

 

brisée fut l'enceinte

de la forteresse des dieux,

furent capables les vanes victoire-magie

la plaine parcourraient.

.

Cet acte annonce le début de la bataille. Il est attesté par une saga qui décrit un guerrier qui lance sa lance au-dessus du premier rang de ses ennemis ce qui annonce le début de la bataille. Quand c’est Óðinn qui agit ainsi, l’armée survolée par sa lance est supposée périr sur le champ. Ici, visiblement, cela n’a pas marché.

Les Vanes ont gagné la guerre, comme le disent les derniers quatre vers, et ceci est confirmé par l'Edda de Snorri.

 

 

 

français

 

Óðinn fit voler sa lance

au-delà de l’étendue de l’armée,

c’était  la bataille des peuples;

la première sur terre;

 

L’enceinte de la forteresse des dieux

fut brisée,

les vanes furent capables d’une victoire par magie,

ils piétinaient la plaine.

 

 

Cette strophe conclut l’épisode de la guerre des Vanir et des Æsir, et le lecteur est supposé connaître les détails de cette paix : fusion des deux familles, échange d’otages etc. Voyez ICI une version de ce mythe.

 

« ils piétinaient la plaine » est une façon de dire que, au lieu de cadavres gisants dans la plaine, le résultat normal du lancer d’ Óðinn, les Vanir étaient debout, très vivants, et tapaient leurs talons sur le sol.

 

Strophe 25

 

 

25. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilog goð,

oc um þat gættuz,

 

hverir hefði lopt alt

lævi blandit

eða ætt iötuns

Óðs mey gefna.

mot à mot

 

Alors allèrent les dieux tous

sur jugement-tabourets

‘sacrés’-saints dieux

et de cela obtinrent

 

qui eut l’air tout

de mauvaiseté mélangé

et à la famille des géants

d'Óðr la femme offert.

 

Cette strophe fait allusion au mythe de la construction de la muraille protégeant Ásgarðr. Le lecteur est censé connaître pratiquement toute l’histoire que vous trouverez ICI.

 

Les quatre derniers vers sont relatifs à l'ambiance au sein d’Ásgarðr au moment où les Æsir s’aperçoivent que leur ‘ouvrier’ va remplir les termes de son contrat qu’il devront donc lui livrer Freyja, Soleil et Lune.

 

français

 

Alors tous les dieux

allèrent sur leur sièges de jugement

dieux saints et sacrés

et de cela obtinrent (ont connu)

 

qui avait mélangé de mauvaiseté

toute l’atmosphère

et offert à la famille des géants

la femme d'Óðr.

 

 

Strophe 26

 

 

26. Þórr einn þar vá,

þrunginn móði

hann sialdan sitr

er hann slíct um fregn;

 

á genguz eiðar,

orð oc sœri,

mál öl meginlig,

er á meðal fóro.

mot à mot

 

Þórr seul ici a combattu,

empli de fureur

il rarement est assis

quand il ainsi informé ;

 

‘s’en’ allèrent les vœux,

les paroles et les serments,

les mots/mesures tout(es) puissant(e)s

que entre eux ils voyagèrent.

.

 

Cette strophe décrit la fin de l’histoire après que Þórr ait tué le Géant.  

 

La première moitié de la strophe fait allusion à l’arrivée de Þórr alors que les Æsir se rendent compte que leur ouvrier est en fait un Géant.

C’est de cela que Þórr – qui était absent jusque là – est informé et il va tuer l’ouvrier Géant.

 

 

français

Þórr, empli de fureur

est le seul a avoir combattu,

il reste rarement assis

quand il apprend de pareilles nouvelles ;

 

‘s’en’ allèrent les vœux,

les paroles et les serments,

les mots tout puissants

qu’entre eux ils suivirent.

 

Le contrat passé avec l’ouvrier n’est alors plus valide et les serments qu’ils vécurent (‘voyagèrent’) ne sont plus tenables.

 

Cependant, un serment rompu est une honte et les Æsir se couvrent de honte à cette occasion.

Strophe 27

 

 

 

27. Veit hón Heimdalar

hlióð um fólgit

undir heiðvönom

helgom baðmi;

 

á sér hón ausaz

aurgom forsi

af veði Valföðrs -

 

vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Elle sait (que) de Heimdall

le bruit (le cor bruyant) confié

sous le sérénité-‘en-besoin de’

sacré arbre ;

 

‘dessus’ voit elle gicler

avec boueux le torrent

de la garantie de Père des Tués.

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

Les quatre premiers vers de 27 décrivent un mythe relatif à Heimdall. les quatre derniers vers font allusion à divers mythes relatifs à Óðinn, ainsi que les strophes 28, 29, 30.

 

La corne de Heimdall est cachée dans le puits d'Urðr.

 

 

 

français

 

Elle sait que le cor

de Heimdall a été déposé en confiance

sous l’arbre sacré

en besoin de sérénité.

 

au dessus, elle voit bouillonner

le torrent boueux

de la garantie d’Óðinn, le père des tués.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

L’arbre du monde est « en besoin de sérénité » à cause des multiples contraintes qu’il doit subir.

 

Óðinn a confié à la source d’Urðr un œil (la ‘garantie’ qu’il doit fournir) afin d’être admis à boire la sagesse de cette source.

 

 

 

Il est intéressant de constater que la source d’Urðr qui est toujours présentée comme une eau pure et claire est qualifiée ici de boueuse. Il faut peut-être modifier nos clichés.

 

Strophe 28

 

 

28. Ein sat hon úti,

þá er inn aldni kom,

Yggiungr ása,oc í augo leit:

 

'Hvers fregnit mic,

Hví freistið mín?

 

alt veit ec, Óðinn,

Hvar þú auga falt:

í inom mæra

Mímis brunni.'

Dreccr miöð Mímir,

Morgin hverian

af veði Valföðrs –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Une était assise elle dehors

alors est le vieux venu,

Terrible-jeune des ases, et dans l’œil regarda :

« De quoi vous demandez à moi,

pourquoi vous éprouvez moi ?

 

je sais tout, Óðinn, 

où tu un œil cachas :

dans la célèbre

de Mímir fontaine. »

Boit l'hydromel Mímir,

matins tous

dans la garantie de Valföðr.

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

Une façon de pratiquer le seið est appelée ‘útiseta’c.-à-d., « seta úti = s'asseoir dehors ». La völva dit certainement qu'elle pratiquait cette forme de seið quand Óðinn est allé la voir. C'est une pratique solitaire, par opposition à la pratique publique effectuée sur une plate-forme en bois.

Le ‘vieux’ et le ‘jeune’ sont deux faces d’ Óðinn.

Dronke avoue ne pas savoir ce que signifie exactement cette terminaison ‘jungr’. Voici une hypothèse personnelle : le mot pour jeune est úngr, mais júngr peut aussi prendre ce sens. La völva appelle Óðinn ‘le Vieux’ comme tout le monde mais elle désire faire marquer qu’Óðinn et tous les Æsir sont beaucoup plus jeunes qu’elle. Ceci est en effet plausible si elle est une Géante des origines du monde.

Cela expliquerait aussi pourquoi elle se permet de

 

français

 

Elle était assise dehors, seule,

quand le vieux est venu,

Jeune-Terreur des Æsir, et me regarda dans l’œil :

« Que me demandez-vous,

pourquoi m’éprouvez-vous ?

 

Je sais parfaitement, Óðinn,

où tu as caché un œil :

dans la célèbre

fontaine de Mímir. »

Chaque matin, Mímir

boit de l’hydromel

de la garantie de Valföðr.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

traiter parfois Óðinn comme un gamin.

 

 

 

 

Le passage au pluriel laisse entendre que la völva sait qu’ Óðinn agit en tant que représentant des Æsir.

 

Ceci semble indiquer qu’une boisson sacrée (et alcoolisée !) coule dans la fontaine de Mímir. En tous cas, chaque matin, Mímir célèbre une forme de cérémonie au pied de la source.

 

Pour la ‘garantie de Valföðr’, voyez la strophe précédente qui a déjà utilisé cette expression.

 

Strophe 29

 

 

29. Valdi henni Herföðr

hringa oc men,

fécc spjöll spaclig

og spáganda,

sá hon vítt oc um vítt

of verold hveria.

mot à mot

 

Il a choisi pour elle Des Armées le Père

anneaux et colliers,

il recueillit les sorts (de magie) sages

et des vision-magies,

a vu elle au loin et largement

de terre (le monde) cette.

La völva raconte qu’Óðinn lui a fait de nombreux dons précieux afin d’apprendre d’elle à jeter des sorts et à prédire l’avenir.

La propre vision du monde de la völva s’est élargie à l’occasion. Dans la s. 141 du Hávamál, Óðinn semble se souvenir d’avoir connu une évolution semblable à la völva :

« Alors, je devins véritablement créatif / et empli de connaissances / et je grandis et prospérai, / une parole, hors de ma parole,

cherchait l’aide d’une parole / une action, hors

 

français

 

Le père des Armées (Óðinn) a choisi pour elle

anneaux et colliers,

[et, en récompense]

il obtint de sages sorts magiques,

et l’art de la prédiction

[cependant qu’elle, la sorcière]

elle a encore et encore élargi

sa vision de cette Terre.

de mon action, / cherchait l’aide d’une action ».

 

Óðinn et cette völva sont donc de vieilles connaissances, ce qui permet aussi de comprendre la familiarité avec laquelle elle se comporte.

 

 

 

Strophe 30

 

 

 

30. Sá hon valkyrior,

vítt um komnar,

gorvar at ríða

til goðþióðar;

 

 

 

Sculd helt scildi,

enn Scögul önnor,

Gunnr, Hildr, Göndul

oc Geirscögul;

 

 

nú ero talðar

nönnor Herians,

gorvar at ríða

grund, valkyrior.

mot à mot

 

A vu elle des valkyries

largement vers elles viennent

avides de chevaucher

vers goth-peuple (OU dieu-peuple) ;

 

Skuld tenait un bouclier,

et Skögul un autre,

Gunnr, Hildr, Göndul

et Geirskögul ;

 

maintenant sont comptées

les servantes du Chef des Armées (Óðinn),

avides de chevaucher

la terre, Valkyries.

 

Commentaires sur s. 30

 

Pour cette strophe, le mot à mot me semble parfaitement compréhensible, excepté : « A vu elle » = Elle a vu, et « largement vers elles viennent » = de loin, elles se rapprochent.

 

Valkyrie = "Les tués qui-choisit". Je n'utilise pas l'orthographe des dictionnaires ("walkyrie") ridicule maintenant que le "w" a tendance à se prononcer "oua" comme en Anglais.

 

« Goðþióð » est traduit habituellement par « le peuple des Goths » où donc goð se comprend comme un ‘goth’. Cela fait allusion au rôle habituel des valkyries qui courent à la bataille pour sélectionner les héros qui vont rejoindre le Valhöll. Dans le contexte du Ragnarök, cependant, on peut comprendre que la völva parle du « peuple des dieux » (goð ou guð signifie ‘un dieu’) pour dire que les valkyries sont ‘avides’ de se débarrasser de la tutelle d’Óðinn, comme cela arrivera après le Ragnarök. Il me semble important de ne pas choisir un des deux sens, car le poète a du vouloir cette forme d’ambiguïté et ses auditeurs devaient au moins sourire en admirant sa maîtrise de la langue.

 

Skuld est aussi le nom d’une Norne, et ce mot signifie ‘une dette’. Ce rôle de « celle qui fait payer les dettes » peut aussi être attribuée à une valkyrie sans qu’elle soit nécessairement confondue avec la Norne Skuld.

Skögul est sans doute lié au verbe skaga (Devries) projeter, dépasser. = Celle qui brandit (avant de lancer hache ou lance).

Gunnr = Bataille, Hildr = Combat, Göndul = « Celle qui manie la magie ». Ce nom évoque les magiciennes qui partaient au combat, les ‘alrunæ’.

Geirskögul = « Celle qui brandit une lance ».

 

Comme pour les Nains, donner la suite des noms des valkyries semble suffisant à la völva. Ici aussi, c’est au lecteur de comprendre les implications cachées dans ces noms.

 

Ainsi se termine la description que la völva fait de la grandeur d’Óðinn. Les strophes qui suivent, 31, 32 et 33 traitent du mythe de la mort de Baldr. Elles contiennent les premiers frémissements d’une magie qui va conduire les dieux jusqu’au Ragnarök.

 

 

Strophe 31

 

31.

Vieux Norrois

Mot à mot

Traduction

 

 

 

Ek  Baldri,

blóðgum tívur,

Óðins barni,

örlög fólgin;

stóð of vaxinn

völlum hæri

mjór ok mjög fagr

mistilteinn.

J’ai vu Baldr,

ensanglantée divinité,

d’Óðinn le fils,

un örlög caché ;

se dressait poussé

dans les champs plus haut

élancé et très beau

le gui.

J’ai vu Baldr,

divinité ensanglantée,

fils d’Óðinn.

Son örlög, longtemps caché,

se dressait, une fois accompli,

plante dressée dans les champs,

fièrement élancé et très beau,

une pousse de gui .

 

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe sjá, voir, fait  à la première personne du prétérit. Le nom du dieu Baldr est au datif si bien qu’on doit sous-entendre le verbe  á  (‘voir sur’ = regarder) qui s’étend au deux vers suivants. Par contre, örlög au vers 4 est à l’accusatif, on doit donc comprendre ‘’ seul et la völva dit qu’elle a vu son örlög caché.

La déclinaison de tívi est un peu irrégulière. Ce mot est utilisé en général au pluriel et son datif est ‘normalement’ tívum. Dronke ne trouve pas d’explication convaincante à cette variation (tivur)... je ne risque pas de faire mieux qu’elle !

Le verbe fela, cacher, obscurcir/confier, fait folginn au participe passé.

L’adjectif hár, haut, fait hæri au comparatif. Le gui est ‘plus haut’ que les autres arbres ou plantes.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Bien sûr, après avoir été transpercé par la flèche décochée par Höðr, le cadavre de Baldr devait être couvert de sang. S’il y a là une allusion, nous ne pouvons raisonnablement penser qu’à Óðinn qui, blessé d’une lance au cours de son apprentissage des runes, devait être aussi ensanglanté, comme décrit à la strophe du 138 du Hávamál. Vous trouverez d’autres commentaires à cette strophe à http://www.nordic-life.org/MNG/NouvHavamalFr138-145.htm . D’autre part, il semble que les guerriers qui ne mourraient pas au combat rejoignaient quand même Óðinn au Valhöll en se faisant ‘marquer du signe’ d’Óðinn par une lance, encore un procédé sanglant lié à Óðinn.

L’örlög de Baldr est caché. Bien évidemment, notre örlög est caché. Il semble cependant que Frigg et Óðinn aient eu connaissance de l’örlög de toute chose, comme cela est affirmé plusieurs fois dans les poèmes de l’Edda. Si cette strophe insiste sur ce sujet c’est, qu’en effet, ni Frigg ni Óðinn ont été capables de connaître l’örlög de leur fils Baldr. Nous avons déjà rencontré l’affolement des dieux à l’annonce de la mort imminente de Baldr. La note 3 du texte sur « Les Örlög », http://www.nordic-life.org/MNG/Orlog.htm  nous dit même qu’Óðinn a pensé que les Hamingjur – certainement celles du clan des dieux – les avaient quittés pour qu’une telle catastrophe puisse se produire. Baldr est finalement le premier mort de la famille des dieux et on voit bien que sa mort souligne la possibilité d’autres morts chez les Æsir. La mort de Baldr peut donc être considérée comme le premier signal du Ragnarök où d’autres dieux trouveront la mort.

Les quatre derniers vers augmentent encore la sensation de ‘fin d’un monde’ pour les Æsir. Un des trois meurtriers de leur fils, le gui, se dresse fièrement dans les champs, comme pour leur rappeler leur mortalité, même si elle est à long terme. Les forces chaotiques de l’univers semblent avoir été conquises par les Æsir, mais elles se rappellent à leur souvenir de façon aussi frappante que poétique dans une vigoureuse branche de ‘gui’.

Bien entendu, ce ‘gui’ est un nom qui désigne une plante mythique dont nous ignorons le nom botanique, puisque ce dernier ne peut pas « se tenir fièrement dressé dans les champs ». Du fait que les celtes avaient donné un statut mythique au gui botanique, il est possible que, par on ne sait quelles influences, les scandinaves aient choisi ce nom pour parler d’un arbre magique.

 

Strophe 32

 

 

32. Varð af þeim meiði,

er mær (mjór) sýndiz,

harmflaug hættlig,

Höðr nam scióta.

 

Baldurs bróðir var

of borinn snemma,

sá nam, Óðins sonr,

einnættr vega.

mot à mot

 

Il était de ce bâton,

qui élancé se présentait comme,

chagrin-élan sérieux (dangereux),

Höðr apprit à lancer.

 

De Baldr le frère fut

né bientôt

celui-ci apprit, fils d’Óðinn,

(en) une seule nuit (à) abattre.

 

 

Cette strophe paraît manquer de sens si on ne la relie pas à des mythes connus par ailleurs.

Les quatre premiers vers disent que le gui, élancé et très beau (s. 31) était en fait un « fatal missile de malheur ».

Les quatre derniers vers sautent quantité de faits pour passer directement au châtiment de Höðr.

 

Baldr, Höðr, et Vali sont tous des fils d'Óðinn.

 

français

Ce bâton fatal,

qui semblait gracile

comme une jeune fille,

était en fait un missile de malheur,

que Höðr apprit à décocher.

 

Le frère de Baldr

naquit bien vite

et, fils d’Óðinn, il acquit

en une seule nuit l’art de tuer.

Höðr est aveugle et tue Baldr poussé par la sournoiserie de Loki (ceci est un ‘détail’ parfaitement absent de ce poème). Vali qui est âgé d'une nuit vengera Baldr en tuant Höðr (« il acquit en une seule nuit l’art de tuer »).

 

Vali est appelé « frère de Baldr » pour rappeler qu’il venge son frère et « fils d’Óðinn » pour souligner la vitesse miraculeuse de sa croissance et sa parenté avec Baldr.

 

Commentaires sur la s. 32

 

La remarque le plus évidente que l’on puisse faire sur cet épisode de la mort de Baldr est qu’il doit évoquer la mort du Christ. En effet, voici donc deux êtres hors normes, aimés de tous, beaux et lumineux, doués d’un charisme puissant qui sont tués alors qu’ils sont au début de leur vie, comment ne pas les assimiler à une même figure mythologique ? Cependant, en analysant le cours de leurs deux vie d’un peu plus près, on s’aperçoit qu’ils incarnent deux archétypes complètement opposés l’un à l’autre.

Le Christ, même si on le considère comme partiellement divin tout au long de sa vie, vit cependant une vie d’humain parmi les humains. Il lui faudra mourir pour atteindre un plein statut de divinité. Enfin, sa mort annonce une ère religieuse qui va durer éternellement, même après le jugement dernier.

En fait, Baldr, c’est tout l’inverse. Il nait dieu et mène une vie parmi les dieux. Il ignore tout de la condition humaine – du moins aucun mythe ne le décrit se mêlant aux humains. Après sa mort, et ce malgré les tentatives des dieux, il va rejoindre les humains dans Hel, et donc perdre son statut divin. Enfin, sa mort illustre de façon éclatante que les dieux sont mortels et elle prélude au Ragnarök, et elle annonce la fin d’une ère religieuse centrée autour d’Óðinn et de Freyr.

Que les norrois aient été influencés ou non par la chrétienté est sans importance au regard du fait que les destinées du Christ et de Baldr soient totalement opposées l’une à l’autre, malgré une similitude superficielle.

***

- Dans la strophe précédente le gui est qualifié par mjór qui signifie ‘élancé’, ce qui lui attribue une forme de séduction. Ce mot peut prendre la forme mær avec le même sens. Bien entendu, chacun pense au sens de ‘jeune fille’ en même temps et, supposer que le poète n’en était pas conscient, est absurde. Le poète veut nous dire que le gui exerce une forme d’attraction, semblable à celle d’une jeune fille élancée. Dans ce cas, l’attraction est morbide et le gui est l’outil de la mort de Balder. Tout ceci est rendu possible par la grande démonstration de l’invulnérabilité totale de Balder mais cette grande démonstration elle-même ne peut être que stupide ou morbide.

- « Chagrin-élan » ou ‘chagrin-vole en l’air’ est une façon de parler d’une sorte de missile puisque Höðr a utilisé une lance ou une flèche pour tuer Baldr.

- La seule allusion, ici, au fait que Höðr ait pu être influencé est qu’il ‘apprend à lancer’. En particulier, Snorri nous explique que Höðr a été poussé par la ruse de Loki à tuer Baldr, donc que Loki est également coupable. Certains refusent cette version « imaginée par Snorri » , mais la culpabilité de Loki dans ce mythe est retrouvée ailleurs. Pour une plus longue discussion, consultez mon résumé du Loki de Dumézil ICI  ou, encore mieux, lisez son livre.

 

Strophe 33

 

 

33. Þó hann æva hendr

né höfuð kembdi,

 

áðr á bál um bar

 

 

Baldrs andscota;

 

 

Enn Frigg um grét

í Fensölum

vá Valhallar –

 

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

traduction

 

Cependant il jamais les mains

ni la tête peigna

tant que sur le bûcher funéraire ils ( ?) portèrent

 

de Baldr l’ennemi ;

 

Mais Frigg pleurait

dans Fensalir

la calamité de Valhöll -

 

En savez-vous assez, et quoi ?

 

‘Il’ est ici certainement Óðinn qui porte le deuil de son fils. On suppose que « les mains » signifie « les mains ne lava ».

Valhöll = « Des tués la demeure » où se retrouvent les guerriers morts au combat. La calamité de Valhöll est la mort de Baldr. Ils vont se battre au côté d’Óðinn au moment du Ragnarök et donc mourir avec lui. Ceci explique que la mort de Baldr qui, encore une fois annonce le Ragnarök, soit un ‘calamité’ pour eux.

Höðr est appelé ici, « l’ennemi de Baldr ».

Frigg est la mère de Baldr, et elle pleure la mort de son fils, comme font toutes les mères de tous les pays et de toutes les religions.

 

Fensalir = « salle des marais », est le nom de la demeure de Frigg.

 

Je rappelle que Dronke voit ici un stéréotype « typiquement » chrétien parce que Frigg pleurait son fils mort (et ensanglanté). Voir aussi juste avant la s. 59.

Dans cette strophe, on voit que le père aussi prend le deuil de son fils. Bien sûr le ‘père’ humain du Christ étant mort avant lui, il n’a pas pleuré son fils. Mais je ne crois pas que son père divin se soit beaucoup lamenté car, en effet, la relation Óðinn-Baldr et la relation Dieu-Christ sont fondamentalement différentes. Encore une différence essentielle entre Völuspá et chrétienté que les partisans des ‘influences’ oublient un peu facilement !

Strophe 34

 

 

34. Þá kná Vála

vígbönd snúa,

heldr vóro harðgerhöpt,

ór þörmom.

mot à mot

 

Cependant était capable Vali

bataille-liens tresser,

plutôt étaient dur-bien-chaînes

(faites) d’entrailles.

 

Ici encore, on rencontre un raccourci évident pour ceux qui connaissent la mythologie scandinave ancienne.

Loki sera puni de son crime en étant enchaîné avec les liens faits des intestins

 

français

 

Cependant Vali était capable

de tresser des liens de combat,

elles étaient plutôt bien solides, ces chaînes,

faites d’entrailles.

de son fils.

Ici nous apprenons que Vali sera l’exécuteur de cette torture infligée à Loki.

 

Des ‘liens de combat’ sont sans doute des liens particulièrement résistants.

 

 

Strophe 35

 

 

 

35. Hapt sá hon liggia

undir hvera lundi,

lægiarns líki

Loca áþeccian;

 ***[remis dans l’ordre grammatical proche du nôtre (Dronke)]

Hon sá hapt áþeccian líki Loca lægiarns, liggja undir hvera lundi.

 ***

 

 

þar sitr Sigyn,

þeygi um sínom

ver velglýiuð –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Un prisonnier a vu elle être allongé

sous un chaudrons-bosquet,

humilié (dans) le corps

de Loki non-plaisant

 

***[mot à mot dans ce même ordre]

 

Elle a vu un prisonnier non-plaisant dans le corps de Loki humilié, être allongé sous un chaudrons-bosquet.

***

 

là, est assise Sigyn,

bien qu’elle près de son

mari non bien-joyeuse

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

hveralundr = le bosquet des chaudrons. Cela doit faire allusion à une bosquet poussant autour d’une source volcanique bouillante.

La préposition undir signifie ‘au dessous de’ et métaphoriquement ‘au pouvoir de’.

J’avoue ne pas comprendre en quoi « non-plaisant » doit évoquer la ruse de Loki comme le font les traductions classiques. Il est déplaisant et humilié, condamné à vivre dans une sorte de bouilloire à l’air libre, inutile d’en rajouter.

 

français

 

Un prisonnier déplaisant,

elle a vu être couché

sous un ‘bosquet de chaudrons’

et sous la forme du corps

d’un Loki humilié.

 

Là, Sigyn est assise

près de son mari

bien qu’elle n’éprouve nulle joie.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

 

 

 

 

 

D’après Snorri, un serpent crache son venin au-dessus du visage de Loki. Sigyn, sa femme, le protège en recueillant le venin dans un pot avant qu'il n'atteigne Loki. La Völuspá ne donne pas ces détails qui sont devenus légendaires.

 

 

 

Strophe 36

 

 

36. Á fellr austan

um eiturdala,

söxom oc sverðom:

Slíðr heitir sú.

mot à mot et traduction

 

Une rivière (empoisonnée) tombe depuis l’Est

partout dans les vallées empoisonnées,

(faite avec) des saxes et des épées :

Effrayante s’appelle-telle.

Le ‘eitr’ (= poison) de eitur-dala fait double usage. Il qualifie évidemment dalr (= vallée) mais il s’accouple aussi au á ( = rivière) du premier vers pour former eitr-á, une rivière empoisonnée.

Une saxe est une épée courte très utilisée au temps des Viking. Slíðr = Effrayant.

 

Strophe 37

 

 

37. Stóð fyr norðan,

á Niðavöllom

salr úr gulli

Sindra ættar;

 

enn annar stóð

à Ókólni

biórsalr iötuns,

enn sá Brimir heitir.

mot à mot

 

Se dressait au Nord

à Plaines de Sombrelune

un hall fait d’or

de Rougeoyant de la famille ;

 

mais/et aussi se dressait

à Non-Froidure

bière-hall du Géant

et celui-ci Ressac s’appelle.

 

niða-vellir = ‘les lune-décroissante-vallées = vallées des nuits sans lune.

 

sindri = nom d’un Nain, et sindr signifie rougeoyant comme du métal de forge. Son ætt (= famille) est la famille des Nains, donc de l’ensemble de tous les Nains.

 

Brim signifie la mer, mais il prend le sens de ‘ressac, vague déferlante’ dans plusieurs mots composés en ‘brim-*’. Le nom Brimir signifie donc ‘Mer, Ressac’.

 

français

 

Au Nord, se dressait

dans Plaines de Sombrelune

un hall fait d’or,

celui de la famille de Rougeoyant ;

 

mais à Non-Froidure

se dressait aussi

le hall à bière d’un Géant

et ce dernier s’appelle Ressac.

 

Ó-kólnir = Non-froidure, d’après le verbe kólna = refroidir. Le nom Ó-kólnir est un peu étonnant pour un Jötun (= géant) car l’habitat des Géants est presque toujours présenté comme glacé.

Brimir/Ressac est donc un géant très spécial.

Le nom de son hall évoque un fabricant de bière et le nom ‘Mer/Ressac’ évoque une parenté mythologique avec le dieu de la mer, Ægir. Enfin, le commentaire au début de la Lokasenna nous dit :« Quand il eut obtenu le grand chaudron, Ægir, qui est appelé aussi d’un autre nom, Gymir, avait préparé la bière pour les Æsir… »  Tout cela pousse les commentateurs à suggérer que Brimir soit aussi, ici, le fournisseur des dieux en bière sacrée.

 

De toute façon, tous les Nains et le Géant Brimir/Ægir/Gymir sont alliés aux dieux.

 

 

Strophe 38

 

 

38. Sal sá hon standa

sólo fiarri

Náströndo á,

norðr horfa dyrr;

 

féllo eitrdropar

inn um lióra,

sá er undinn salur

orma hryggjom.

mot à mot

 

Un hall je vois s’élever

du soleil loin-de (privé-de)

Náströnd dans,

au Nord sont tournées les portes  ;

 

 

tombent poison-gouttes

dedans au travers la ventilation du toit,

ce est tressé hall

de serpents (avec) colonnes vertébrales.

 

 

 

 

 

Náströnd = Cadavre-Rivage.

 

 

 

 

 

undinn = p.p. vinda = ‘tordre, tresser (mal)’

 

 

français

 

Je vois s’élever un hall

éloigné du soleil

dans Rivage-cadavérique (Náströnd)

dont les portes font face au Nord ;

 

Des gouttes empoisonnées tombent

dedans, par les ouvertures de ventilation,

ce hall est (grossièrement) tressé

avec des colonnes vertébrales de serpents.

 

 

 

 

Les ‘ouvertures de ventilation’ du toit servent à laisser sortir la fumée des feux et à entrer la lumière.

 

 

Strophe 39

 

 

39. Sá hon þar vaða

þunga strauma

menn meinsvara

oc morðvarga,

oc þannz annars glepr

eyrarúno;

 

þar saug Niðhöggr

nái framgengna,

sleit vargr vera -

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Voit elle en cet endroit patauger

(dans de) lourds courants

gens parjures

et monstres criminels,

et celui qui des autres enjôle

les détentrices des secrets ;

 

Là suçait Niðhöggr

‘au’ cadavre des décédés

découpe (dépèce) un loup les hommes -

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

 

‘Cet endroit’ est vraisemblablement Náströnd, le Rivage des Cadavres.

 

 « mein-svari » = mauvais-serment (parjure)

 

« morðvargr » = " criminel-loup » ou monstres criminels, où morð désigne celui qui a commis un crime particulièrement infamant (par exemple, tuer un ennemi sans défense), and vargr = loup, ou monstre.

 

 

 

français

 

Elle voit en cet endroit patauger

(dans) d’épais courants

les personnes parjures

et des monstres criminels,

et celui qui enjôle

les détentrices des secrets des autres ;

 

Là suçait Niðhöggr

le cadavre des décédés,

un loup dépèce les hommes -

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

Le mot eyrarúna, signifiant « épouse » est composé de eyra = oreille, et rún = rune ou secret. Avec ce nom, l’épouse est donc celle dont l'oreille reçoit les secrets. Enjôler une telle femme est non seulement un adultère mais surtout une trahison grave puisqu'on apprend à l'occasion les secrets de l'homme trahi. Cet aspect n'est pas rendu dans les traductions classiques, qui donnent « séducteurs des bien-aimées ». Le mot ‘séducteur’ souligne une relation sexuelle illicite, le mot ‘enjôleur’ ne fait pas explicitement appel à la sexualité, mais plutôt à la tromperie.

 

Nið-höggr = Nið-högg-ormr = d’en bas-frappe-la vipère. Il est le dragon, ou le serpent qui vit dans les racines d’Yggdrasill dont il empêche la croissance.

On l’appelle habituellement Níð-höggr = ‘haine-il frappe’. Le fait est que tous les textes donnent Nið et tous les experts lisent Níð (cf. commentaire de la strophe 19).

 

Strophe 40

 

 

40. Austr sat hin aldna

í Iárnviði

oc fœddi þar

 

Fenris kindir;

 

verðr af þeim öllom

einna noccorr

tungls tiúgari

í trollz hami.

mot à mot

 

À l'Est, est assise la vieille

dans Fer-bois

et elle nourrit là  

(m. à m. strict : qu’elle nourrisse)

de Fenrir les descendants ;

 

il devient d’eux tous

le principal parmi eux (sera)

du luminaire (la lune) la fourche (à foin)

dans d’un troll la forme/peau.

Cette vieille femme doit être la géante qui a engendré avec Loki : le loup Fenrir et Hel, la maîtresse de Hel. Hel est  le séjour des morts qui ne sont pas choisis, ni par Freyja ni par Óðinn.

 

L’opposition entre fer et bois existe en Vieux Norrois : jarn = fer, viðr =  bois. La traduction « forêt de fer » n’est pas fautive, mais ne rend pas compte de l’oxymore dans ‘bois de fer’.

 

Le ‘luminaire’ du ciel est, pour les norrois,  la lune et non pas le soleil.

 

 

Note de traduction : Attention, einna n’est pas un accusatif féminin singulier, ce serait eina. Einna est le génitif pluriel de einn utilisé comme un ‘intensif’ : « surtout cet un là ».

français

 

À l'Est, est assise la vieille

dans Jarnviðr, Bois de Fer,

et elle nourrit là 

les descendants de Fenrir ;

 

il arrivera que le principal

parmi eux tous (sera),

dans la peau d’un troll,

la fourche à foin (l’arracheur) de la lune.

tiúgari = fourche à foin. Ce « principal » va être celui qui saisit la lune (ou le ‘luminaire’), comme du foin avec un fourche, pour l’ôter de la voute céleste.

Notez que le texte ne décrit pas une destruction mais un enlèvement.

 

Ce ‘faneur de foin’ est sans doute Fenrir qui est le plus spectaculaire enfant de Loki. Pour exécuter son action, il devra revêtir la peau d’un Géant (un ‘troll’) afin d’en acquérir magiquement la force.

Traduire ici hamr par ‘forme’ au lieu de ‘peau’ n’est pas faux mais cela diminue l’analogie inversée avec un humain enfilant une peau de loup pour devenir un garou doué d’une force extraordinaire (et capable de manier une fourche à foin !).

 

Strophe 41

 

 

41. Fylliz fiörvi

feigra manna,

rýðr ragna siöt

rauðum dreyra;

 

svort verða sólscin

of sumor eptir,

veðr öll válynd –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Il s’emplit (complètement) avec la vie

des destinés-à-la mort humains (mourants)

il rougit des dieux la demeure

avec rouge sang coagulé ;

 

noires deviennent soleil-brillances

des étés après,

les vents tous sournois.-

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

Dans ce commentaire et le suivant, la marque (B) signifie que les mots précédents se trouvent dans la traduction de Boyer (p. 543 de son Edda poétique).

 

Ce ‘il’ doit encore être Fenrir.

 

Le mot fjör (datif singulier fjörvi) signifie ‘la vie’ et non « les chairs » (B) ou tout autre partie physique du corps. « S’emplir de la vie »  évoque une opération magique, comme le fait de revêtir une peau de Géant, et non pas des claquements de mâchoires.

 

français

 

Il s’emplit complètement de la vie

de ceux qui sont en train de mourir,

il rougit la demeure des dieux

de sang coagulé ;

 

les rayons du soleil deviennent noirs

les étés suivants,

le vents particulièrement instables.-

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

Par contre, le ‘sang coagulé’ est très matériel. Fenrir est un être plus complexe qu’un loup affamé.

 

Le mot sjót ou sjöt, ne signifie pas « siège » (B), comme une chaise, mais ‘siège’ comme la demeure d’une entité abstraite (p. ex. le siège d’une entreprise). Ici, donc une demeure (ou un groupe d’humains).

 

Le dernier vers ne parle pas d’ « épouvantables tempêtes» (B) mais de vents imprévisibles.

 

Tout ce qui ramène le Ragnarök à une catastrophe naturelle ne peut qu’en dénaturer la nature et le rapprocher de phénomènes bien connus dans notre civilisation.

Strophe 42

 

 

42. Sat þar á haugi

oc sló hörpo

gýgiar hirðir,

glaðr Eggþér;

 

gól um hánom

í gálgviði

fagrrauðr hani,

sá er Fialarr heitir.

mot à mot

 

Était assis là sur un tertre funéraire

et frappait la harpe

des sorcières/ogresses le berger,

joyeux Serviteur du Tranchant, Eggþér;

 

croasse (crie-chante) au-dessus de lui

dans potence-bois

beau-rouge coq,

qui Fjalarr s’appelle.

 

 

 

 

 

Eggþér n’est pas assis sur un simple tertre (B) mais sur un tertre funéraire (haugr). Il n’est pas un gardien (B), mais un berger (hirðir).

egg-þér est vraisemblablement dû à une influence celte. Egg est bien un tranchant d’épée, mais þér n’est qu’un pronom personnel signifiant ‘eux’.

 

Note : au sixième vers, la version gálgviði est expliquée par Dronke. La version plus classique est ‘gaglviði’ = oie-bois.

français

 

Sur un tertre funéraire était assis,

il jouait de la harpe,

le berger des sorcières ogresses,

le joyeux Serviteur du Tranchant, Eggþér;

 

au-dessus de lui, chante

dans le bois aux potences

un coq d’un beau rouge,

qui s’appelle De la Falaise.

Par contre, le nom du père de Beowulf, Ecg-þeow, signifie ‘tranchant d’épée – serviteur’ en Vieil Anglais.

 

Fjalarr = ‘celui de la falaise’ ou ‘celui couvert d’une peau’.

 

 

Sur les trois premiers vers de la strophe 42

 

La strophe 41 prend place dans le monde des humains et dans celui des dieux. La strophe 42 nous emmène dans le monde des Géants. En effet, le poème « Skírnis för » (Voyage de Skírnir) se passe dans le monde des Géants où Skírnir sert d’intermédiaire entre Freyr et sa bien-aimée, la Géante Gerðr. Le poème décrit son voyage puis, quand il est arrivé (commentaire entre s. 10 et s. 11) dans le monde des Géants, un « fehirðir sat á haugi » (un berger était assis sur un tertre funéraire). Dans la strophe ci-dessus, vous voyez que, de même, « sat þar á haugi … hirðir ». Le monde des Géants semble caractérisé par une entrée gardée par un berger assis sur un tertre, en plus du cercle de feu mieux connu.

 

Strophe 43

 

vieux norrois

 

43. Gól um ásom

Gullinkambi,

sá vecr hölða

at Herjaföðrs;

 

enn annarr gelr

fyr iörð neðan,

sótrauðr hani,

at sölom Heliar.

mot à mot

 

Croassait (criait-chantait) au-dessus des Æsir

or-peigne (Gullin-kambi),

qu’il éveille les chefs

chez Des Armées-Père (Herjaföðr).

 

mais un autre croasse (crie-chante)

devant la terre en dessous

suie-rouge coq,

dans les halls de Hel.

Commentaires

 

C’est au ‘chant du coq’ que les armées s’éveillent pour aller à la bataille.

 

 

 

Deux coqs différents éveillent les armées opposées.

 

 

français

 

Peigne d’Or chantait

au-dessus des Æsir,

il éveille les chefs

dans la demeure du Père des Armées.

 

Mais un autre coq

de couleur rouge sombre

chante aussi sous terre

dans les halls de Hel.

 

 

 

 

 

 

 

 

Hel est la demeure de ceux qui sont morts ailleurs qu'au combat. Hel est aussi le nom de la Déesse qui règne dans Hel.

 

 

Strophe 44

 

 

44. Geyr Garmr miöc

fyr Gnipahelli,

festr mun slitna,

enn freki renna;

 

fiölð veit hon frœða,

fram sé ec lengra

um ragna röc,

römm, sigtýva.

mot à mot

 

Hurle Garmr beaucoup

devant Gnipahellir,

Les liens vont se fendre (se rompre),

et freki (le loup) va courir ;

 

nombreuses sait-elle de connaissances,

devant vois-je au loin

des dieux la destinée,

robustes, victorieuses puissances.

 

 **************************

français

 

Garmr hurle furieusement

devant Gnipahellir,

Les liens vont se rompre,

freki (le loup) va courir:

(Fenrir va se libérer)

 

Elle sait de nombreuses connaissances,

devant, au loin, je vois

la destinée des dieux,

robustes, victorieuses puissances.

 

Garmr = Chien, le nom d'un chien géant, gardien de Hel.

 

Gnipahellir = Roc ouvert, l'ouverture qui conduit à Hel.

Ces liens qui se rompent  sont les chaînes magiques qui lient le loup Fenrir. Le ragna röc débute quand Fenrir se libère de ses chaînes.

 

Tout d’abord, ‘ragna’ est le génitif pluriel de regin : les puissances divines, les dieux païens. 

 

Pour ‘rök’, les experts modernes ont adopté l’orthographe de la Völuspá qui est ‘röc’ écrit maintenant ‘rök’. Ce mot signifie ‘la cause, le signe merveilleux, la vie, la destinée’. Ils conservent ce dernier sens pour comprendre ragna-rök = des puissances divines – la destinée.

Mais Snorri avait adopté une autre orthographe (on la trouve dans les versions norroises de son Edda) : rökr où le r final n’est pas une marque du nominatif comme souvent, mais il fait partie du radical de ce mot. Pour une fois, il n’a qu’un seul sens, celui de ‘crépuscule’. Donc Snorri a parlé du ‘crépuscule des puissances divines’ et Wagner l’a suivi dans son ‘Crépuscule des Dieux’.

 

Strophe 45

 

 

45. Brœðr muno beriaz

oc at bönum verðaz,

muno systrungar

sifiom spilla;

 

hart er í heimi,

hórdómr mikill,

sceggöld, scálmöld,

scildir ro klofnir,

vindöld, vargöld,

áðr verold steypiz;

 

mun engi maðr

öðrom þyrma.

mot à mot

 

Les frères vont se frapper

et morts  (les deux) deviendront,

vont les cousins 

les relations familiales corrompre ;

 

dure et triste est la Terre

d'adultère beaucoup,

temps barbu/des hallebardes, temps de l’épée

les boucliers sont fendus,

un temps venteux, un temps monstrueux,

jusqu’à ce que le monde s’effondre ;

 

n'aura aucun homme

pour un autre respect.

 

 

La loi n’admettait que des mariages entre personnes parents au moins au 5ème degré. Le texte dit donc que des mariages vont se faire entre des cousins moins éloignés, c’est ce qui est appelé ici ‘adultère’. Pour un païen ce mot  ne désigne pas une interdiction doctrinale mais un tabou destiné à maintenir la cohérence des familles (corrompues ici par les ‘cousins’ qui se marient entre eux).

 

 

Personne n’aura de respect pour autrui.

 

français

 

Les frères vont se battre

et (tous deux) trouveront  la mort,

les cousins vont corrompre

les relations familiales;

 

dure et triste est la Terre

beaucoup d'adultères,

temps des hallebardes, temps de l’épée

les boucliers sont fendus,

un temps venteux, un temps monstrueux,

 jusqu’à ce que le monde s’effondre ;

 

aucun humain  n’aura

de  respect pour un autre.

 

 

Strophe 46

 

 

46. Leica Míms synir,

enn miötuðr kyndiz

at ino gamla

 Giallarhorni;

 

hátt blæss Heimdallr,

horn er á lopti,

mælir Óðinn

við Míms höfuð;

mot à mot

 

Jouent/S’agitent de Mímir les fils,

et l’ordonnateur de la mesure est embrasé

à lui le vieux

Gjallahorn ;

 

vers le haut souffle Heimdallr,

le cor est dans les airs,

parle Óðinn

avec de la tête de Mímir ;.

Mímir = un sage géant gardien des connaissances. Ses fils : peut-être les Géants qui s’agitent.

Miötuðr peut avoir son sens d’origine anglo-saxonne (voir s. 2), d’‘ordonnateur de la mesure’ ou bien celui d’ordonateur de la destinée (si on lit uðr = Urðr). Dans la s. 2, il est sans ambiguité un heiti pour Yggdrasill.

 

Gjallahorn = le cor du hurlement/chant.

Vieux ou antique qualifie Gjallarhorn et c'est à son signal que le destin commencera à s’embraser (sens physique et métaphorique).

 

 

 

 

La discussion ci-contre se poursuit à la strophe 57.

français

 

Les fils de Mímir s’agitent,

et l’ordonnateur de la mesure est en feu

Heimdallr souffle en haut

dans le vieux

Gjallahorn ;

 

le cor est dans les airs,

Óðinn parle

avec de la tête de Mímir

Dronke traduit miötuðr par « fate’s measure », mesure de la destinée. C.-V. suggère que le passage de la forme de la s. 2, miötviðr, à celle de la s. 46 est une simple faute d’un copiste.

 

Comme C- V. ‘oublie’ le sens précis de miötviðr : « arbre de la mesure », il cherche à attribuer ce nom à Heimdallr. Il est vrai que parler du Gjallahorn évoque Heimdallr et la ligne suivante le cite explicitement. Cependant, la traduction de Dronke montre que les interprétations modernes ont laissé tomber cette hypothèse due à Bergmann, le premier traducteur des Eddas en Français, dans les années 1850.

 

Strophe 47

 

 

47. Scelfr Yggdrasils

ascr standandi,

ymr iþ aldna tré,

enn iötunn losnar;

 

hræðaz allir

á helvegom,

áðr Surtar þann

sefi of gleypir.

mot à mot

 

Tremble d’Yggdrasill,

le frêne debout,

geint le vieil arbre;

et le géant s’est libéré ;

 

craignent tous

sur le chemin de Hel

jusqu’à ce que Surtr ceci

soit apaisé d’avaler.

 

 

Le géant est le loup Fenrir.

Surtr est le feu. Il avale (brûle) tant que ‘ceci’ (Yggdrasill et/ou le chemin de Hel) n’aura pas apaisé sa faim (entièrement brûlé).

 

français

 

Le frêne Yggdrasill tremble

(mais) se tient (encore) debout,

le vieil arbre geint;

et le géant s’est libéré;

 

tous craindront,

sur le chemin de Hel,

jusqu’à ce que Surtr

se soit calmé en avalant tout.

 

 

Strophe 48

 

 

48. Hvat er með ásom,

hvat er með álfom?

gnýr allr iötunheimr,

æsir ro á þingi;

 

stynia dvergar

fyr steindurom,

veggbergs vísir –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

48. Qu'est-il avec les Ases?

qu'est-il avec les elfes?

résonne tout Jötunheimr,

les Ases sont  en conseil (þing) ;

 

gémissent les Nains

devant (leurs) portes de pierre,

(vers) le mur en roc ils indiquent. –

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

 

 

Iötunheimr est la demeure (= heimr) des iötun (=Géant).

 

Visiblement les Nains se cachent derrière leur mur de pierre.

 

En français

 

Qu'en est-il des Ases?

qu'en est-il des elfes?

Jötunheimr résonne tout entier,

les Ases sont en conseil (þing) ;

 

les Nains gémissent

devant leurs portes de pierre,

ils indiquent la direction vers le mur de roc.-

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

49 = 44.

 

 

Strophe 50

 

 

 

50. Hrymr ecr austan,

hefiz lind fyrir,

snýz iörmungandr

í iötunmóði;

 

ormr knýr unnir,

enn ari hlaccar,

slítr nái neffölr,

Naglfar losnar.

mot à mot

 

50. Hrym arrive de l’Est,

il a le bouclier de  tilleul devant,

se tord Jörmungandr

dans  la fureur des géants ;

 

le ver (dragon) frappe les vagues,

lui l'aigle hurlant,

déchiquète les cadavres, au bec pâle,

le bateau Naglfar est libre.

 

 

Hrym = vieux géant affaibli.

 

Jörmungandr est le serpent qui entoure Miðgarðr.

 

 

« l’aigle hurlant au bec pâle »

Naglfar = Bateau de l'ongle, est un bateau géant fait avec les ongles des morts.

 

français

 

Hrym arrive depuis l’Est,

son bouclier de  tilleul devant lui,

Jörmungandr se tord

sous la fureur des géants ;

 

le ver (dragon) frappe les vagues,

lui l'aigle hurlant au bec pâle,

déchiquète les cadavres,

le bateau Naglfar est libre.

 

 

 

 

 

Une « fureur de géant » désigne un comportement qui leur est spécifique, celui d’une fureur aveugle et désordonnée.

 

Strophe 51

 

 

 

51. Kjóll ferr austan,

koma muno Muspellz

um lög lýðir,

enn Loki stýrir;

 

fara fífls megir

með freca allir,

þeim er bróðir

Býleiptz í for.

mot à mot

 

Un bateau voyage depuis l'est,

venir ils voulaient de Muspell

par la mer le peuple,

et Loki pilote (le navire) ;

 

voyagent du fou les grands

avec l’avide  (Surtr ?) tous,

ils sont les frères

de Býleistr dans le voyage.

 

 

 

Mu-spell peut signifier :« terre-destruction ».

« le peuple des compagnons de Muspell »

 

 

 

Býleistr est ‘normalement’ le frère de Loki. Ici, il semble plutôt être Loki lui-même.

 

français

 

Un bateau navigue depuis l'est,

le peuple de Muspell voulait

venir par la mer,

et Loki pilote le navire ;

 

les géants du fou voyagent

tous avec l’avide,

ils sont les frères

de Býleistr dans le voyage

Freki est le nom de l’un des chiens d’Óðinn mais le mot ‘freki’ signifie surtout ‘avide, glouton’ et peut désigner différentes personnes selon le contexte.

 

On a ici un ‘fou ‘ et un ‘avide’ qui peuvent désigner la même personne, Loki. Mais il me semble que ‘l’avide’ serait plutôt Loki , avide de vengeance à cause de la torture que lui ont infligé les Æsir. Et le ‘fou’ serait plutôt Surtr, le feu qui va dévorer sans retenue tout ce qui faisait le monde des Æsir.

Les ‘fífls megir  seraient alors les ‘Géants du feu’ voyageant ainsi avec Loki.

 

Strophe 52

 

 

 

52. Surtr ferr sunnan

með sviga lævi,

scínn af sverði

sól valtíva;

 

griótbjörg gnata,

enn gífr rata,

troða halir helveg,

enn himinn klofnar.

mot à mot

 

Surtr arrive du Sud

avec, des baguettes, le malheur,

l’éclat de l’épée

le soleil, de Valtýr ;

 

les rochers se heurtent,

et les monstres voyagent,

marchent les humains  sur la route de Hel,

et les cieux se fendent en deux.

 

 

Surtr = nom du Géant principal du feu.

Le malheur des baguettes = le feu.

 

l’éclat de l’épée de Valtýr (est) le soleil.

Valtýr = le Týr de la mort = Surtr (sans doute).

 

« marcher sur la route de Hel » = se rendre au séjour des mort = les humains meurent en masse.

 

français

 

Surtr arrive depuis le Sud

avec le malheur des baguettes, (le feu),

le soleil, (est remplacé par)

l’éclat de l’épée de Valtýr ;

 

les rochers se heurtent,

et les monstres voyagent,

les humains marchent sur la route de Hel,

et les cieux se fendent en deux.

 

 

Strophe 53

 

 

 

53. Þá kømr Hlínar

harmr annarr fram,

er Óðinn ferr

við úlf vega,

enn bani Belia

biartr, at Surti;

 

þá mun Friggiar

falla angan.

mot à mot

 

Alors, vient Hlin

un malheur autre devant,

Óðinn va

contre le loup combattre,

et le tueur de Beli

brillant, vers Surtr ;

 

alors l’amour de Frigg

tombe doux.

 

« Alors vient devant Hlín un autre malheur. » Hlín est un autre nom de Frigg. Le premier malheur de Frigg est la mort de son fils Baldr, et le nouveau malheur évoqué ici est la mort de son mari, Óðinn.

 

Le brillant tueur de Beli est Freyr.

 

« Le doux amour de Frigg tombe ».

angan’ est un mot signifiant « odeur douce », les anglophones ont conservé sa valeur amoureuse dans le ‘sweet’ de sweetheart.

 

français

 

Alors, arrive que pour Hlin

un autre malheur l’attend,

Óðinn va

combattre le loup,

et le brillant tueur de Beli (Freyr)

se dirige vers Surtr,

alors le doux (à l’odeur sucrée !)

amour de Frigg tombe.

 

Une des clés nécessaires à la compréhension du poème eddique ‘Le Voyage de Skírnir’ est que Freyr est amoureux de la Géante Gerðr dont il a tué le frère. Leurs rôles sont expliqués dans le conte Voyage de Skinir .

 

Par ailleurs, Snorri nous dit que Beli a été tué avec un bois de cerf car Freyr avait dû donner son épée à Skírnir. Tout ceci laisse supposer l’existence d’un mythe de ‘La Mort de Beli’ qu’il est illusoire de vouloir recréer.

54 = 44.

 

 

 

Strophe 55

 

 

 

55. Þá kømr inn micli

mögr Sigföður,

Víðarr, vega

at valdýri;

 

Lætr hann megi Hveðrungs

mund um standa

hiör til hiarta,

þá er hefnt föður.

mot à mot

 

Alors vient lui, le grand

fils de Sigfaðir,

Víðarr, pour combattre

(contre) le charognard ;

 

(il) fait (‘to let’) (au) fils de Hveðrungr

(sa)  main  placer

l’épée jusqu’au cœur,

ainsi il venge (son) père.

Sigfaðir = Óðinn. Son fils, ici Víðarr.

 

Le charognard = le loup = Fenrir qui a tué Óðinn comme annoncé de façon indirecte dans la s. 53.

La présente strophe dit que Vidarr tue Fenrir.

 

Nous lisons « Lætr … standa »  = ‘il fait … tenir debout’ = il fiche (son épée dans le cœur de Fenrir).

 

Hveðrungr est le nom d’un géant, ici Loki, Fenrir est son fils.

 

En français

 

Alors arrive l’immense

fils de Sigfaðir,

Víðarr, pour combattre

le charognard (Fenrir);

 

il installe de sa main

l’épée jusqu’au cœur

du fils de Hveðrungr (Fenrir),

ainsi il venge son père.

 

 

 

Le Ragnarök est bien un événement cosmique, cependant la mort de Fenrir est représentée par une image classique, celle d’une épée enfoncée jusqu’à la garde dans la poitrine de Fenrir.

 

Strophe 55’

 

 

 

55’. Gínn lopt yfir

lindi iarðar,

gapa ýgs kiaptar

orms í hæðom;

 

mun Óðins sonr

eitri mœta

vargs at dauða

Víðars niðja.

mot à mot

 

Vaste gueule en l’air vers le haut

la ceinture de la terre,

béent effrayantes les mâchoires

du ver dans les hauteurs ;

 

il va, d’Óðinn le fils (Þórr)

avec le poison rencontrer

du monstre à la mort

de Víðarr la famille.

 

 

 

 

 

55' : Cette strophe a été déchiffrée tardivement c'est pourquoi je l’appelle 55 '. Dronke ne l’a pas utilisée.

 

 

En français

 

La ‘ceinture de la Terre’

ouvre une effrayante gueule vers le ciel

et il dresse vers le haut

ses mâchoires béantes ;

 

Lui, le fils d’Óðinn (Þórr),

va subir le poison du

(il sera empoisonné par le)

monstre, alors que va périr

la famille de Víðarr.

 

 

Strophe 56

 

 

 

56. Þá kømr inn mœri

mögr Hlöðyniar,

gengr Óðins sonr

við orm úlf vega,

drepr hann af móði

Miðgarðz véor,

 

Muno halir allir

heimstöð ryðia,

gengr fet nío

Fiörgyniar burr

neppr frá naðri

níðs óqvíðnom.

mot à mot

 

Maintenant il vient lui le fameux 

fils de Hlódyn,

arrive le fils d'Óðinn,

avec le ver-loup (monstrueux dragon) combattre,

frappe il avec fureur

de Miðgarð le défenseur,

 

- Doivent les humains tous

(leurs) propriétés vider, -

il va de pieds neuf  (distance)

de Fjörgyn le descendant

affaibli, du serpent

de la honte sans appréhension.

 

 

 

Hlóðyn = Tempétueuse, la terre, la mère du Dieu Þórr.

 

worm = dragon, wolf = monstre. Il s’agit sans doute de Jömungandr.

 

Véorr = Þórr (LexPoet) Véor = défenseur.

 

 

 

Fjörgyn = Terre.

 

français

 

Maintenant,  il vient le fameux 

fils de Hlódyn,

arrive le fils d'Óðinn,

pour combattre

le monstrueux dragon ;

le défenseur de Miðgarð (Þórr),

il le frappe avec fureur

 

- tous  les humains doivent

quitter leurs propriétés, -

 

Affaibli, le descendant

de Fjörgyn s’éloigne du serpent

d’à peine neuf  pieds

sans appréhension pour la honte.

 

Þórr va mourir après avoir été empoisonné par le venin du dragon.

 

Þórr recule en s’éloignant de neuf  pieds du serpent, affaibli par le poison (qui est train de le tuer), mais il n’a pas peur de la honte (car il vient de tuer le dragon).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Strophe 57

 

 

 

57. Sól tér sortna,

sígr fold í mar,

hverfa af himni

heiðar stjörnor;

 

geisar eimi

við aldrnara,

leicr hár hiti

við himin siálfan.

mot à mot

 

Le soleil exhibe de noircir,

s'enfonce la terre  dans la mer,

tourbillonnent (ou disparaissent) dans le ciel

les brillantes étoiles ;

 

ragent les fumées

le long de ancien-nourrisseur

les flammes grondent,

jusqu’au ciel lui-même.

 « la terre s'enfonce dans la mer » est visiblement une image de marin : « le bateau est en train de couler ». Dronke signale justement que cette image est très rare dans les textes mythologiques. Il faut un peuple de marins pour considérer notre planète comme une sorte de navire lancé dans l’univers.

 

aldr = ancien,  nári = nourrisseur, mais un usage de nara = “continuer à vivre bien que près de la mort” pourrait être envisagé.

« við aldr-nara » : Dronke rend aldrnari comme une explication de quel feu il s’agit, Orchard traduit par ‘Yggdrasill’, et Boyer ajoute un verbe (‘ronfler’)  absent dans l’original pour que ‘feu’ ne soit pas isolé dans la phrase.

 

Traduction en français

 

Le soleil devient noir,

la terre s'enfonce dans la mer,

les brillantes étoiles

tourbillonnent (ou disparaissent) dans le ciel ;

 

ragent les fumées

le long de l’ancien-nourrisseur

(Yggdrasill en flammes)

la chaleur trouve sa voie,

jusqu’au  ciel lui-même.

Nous savons pas vraiment qui est cet « ancien nourrisseur ». Les dictionnaires lui attribuent tous le sens de ‘feu, flamme’ ce qui est possible dans une autre contexte que celui de la Völuspá  (voyez le commentaire ci-dessous).

 

C’est pourquoi il me faudra expliquer pourquoi je le traduis par « Yggdrasill en flammes »  plutôt que de ramener cet ‘ancien nourrisseur’ à un être déjà connu comme le fait Orchard (Yggdrasill) , ou comme les dictionnaires par ‘le feu’. Utiliser ce sens conduit Dronke à expliquer implicitement au lecteur le sens classique des dictionnaires, un cas unique en poésie scaldique ou encore, comme le fait Boyer, à inventer un verbe (les flammes ‘ronflent’) pour que ces ‘flammes’ ne soient isolées dans la phrase, comme elles le sont – si seulement flammes il y a – dans le texte en vieux norrois. Voyez le commentaire ci-dessous.

 

Commentaire sur 57

 

Voici les traductions des 4 derniers vers de cette strophe proposées par trois universitaires.

 

Dronke s. 54

(qui a changé l’ordre des strophes)

Fume rages against fire,

fosterer of life,

(nourrisseur de vie)

the heat soars high

against heaven itself.

Orchard s. 57

 

Flame flickers up

against the world-tree;

(contre l’arbre du monde)

fire flies high

against heaven itself.

Boyer s. 57

 

Ragent les fumées

 

Ronflent les flammes.

Une intense ardeur

Joue jusqu’au ciel.

 

Vous voyez que Dronke et Orchard traduisent le við de « við aldrnara » par la préposition ‘contre’, en effet son sens habituel. Dronke indique le sens propre de son « nourrisseur de vie » entre deux virgules. Il est alors utilisé comme un qualificateur de ‘fire’, c’est-à-dire qu’elle qualifie le feu de ‘nourrisseur de la vie’. Dans un contexte ordinaire ceci serait très possible (comme le décrit la s. 68 du Hávamál sur laquelle elle fonde son argument – « Le feu est le meilleur pour les humains »), mais dans un contexte où le dieu du feu, Surtr, fonce sur notre univers pour le brûler, cette interprétation est au moins hasardeuse et évoque une situation qui illustre les croyances des cathares et non celles des anciens norrois.

Boyer a ‘oublié’ le við et le remplace par un «Ronflent (les flammes)» qu’il invente pour éviter cet embarrassant « contre » et conserver quand même quatre vers à la dernière demi-strophe.

 

Bien entendu, la nature de cet « ancien nourrisseur » (ou, éventuellement ancien ‘dur-à-mourir’ que la strophe 47 décrit encore debout) qui s’abime dans les flammes porte un pessimisme profond. Comme Orchard, je pense que la Völuspá semble nous indiquer que Yggdrasill va disparaître complètement pendant le Ragnarök. Mais, visiblement, la völva ne rend compte que des problèmes rencontrés par les dieux et envoie les humains en masse dans Helheim comme nous le dit la strophe 52 : « marchent les humains  sur la route de Hel », sans plus préciser.

Il existe cependant une autre source, au moins aussi fiable que la Völuspá, le Vafþrúðnismál. Dans sa strophe 44, Óðinn demande à Vafþrúðnir quels humains vont survivre au Ragnarök en les appelant fírar (les humains) et maðr (un humain, ici au génitif pluriel : manna).  Óðinn désigne donc bien les êtres humains et non pas les dieux. Vafþrúðnir lui répond que deux humains vont survivre,  Líf   (‘la vie’) et Lífþrasir (‘avide de vie’) [note 1] car l’adjectif  þrási  signifie ‘avide’. Ceux-ci se dissimuleront dans le buisson (ou le bois) de Hoddmímir (hodd = trésor, ici la sagesse de Mímir) où ils auront comme nourriture la rosée du matin, puis ils produiront là les ‘générations’ (à venir). Vafþrúðnismál et Völuspá mis côte à côte nous indiquent bien que la race des Æsir sera détruite par les forces de la nature, mais que la race humaine ne disparaîtra pas pour autant. Il existe  au pied d’Yggdrasill une zone de sauvegarde et de sagesse (la source de Mímir) où vie, sagesse (et donc magie dans le contexte vieux norrois !) seront conservées après le Ragnarök.

 

[note 1] Certains lecteurs peuvent être intéressés par le ‘détail’ de savoir qui des deux est la femme et qui est l’homme.  Tout ce que je puis dire, c’est qu’une terminaison en ‘ir’ marque un masculin. Quant au nom Lif, il peut être associé à líf, la vie, qui est un neutre. Mais l’étymologie relie les deux mots líf et lifr (le foie) qui est un féminin. En fin de compte, Vie serait plutôt le nom de la femme et Avide-de-Vie serait celui de l’homme.

 

De plus, Dronke n’accepte pas qu’Yggdrasill soit cet aldrnari parce que  les s. 46 et 47 disent qu’Yggdrasill est en feu et qu’il ‘groans’ (gémit, grogne) ce qui impliquerait selon elle que 46 et 47 décrivent déjà sa destruction. Là encore, et vu l’importance d’Yggdrasill, il n’est pas impossible que sa destruction soit évoquée trois fois.

 

Mais ceci ouvre un autre débat. En effet, le Ragnarök, qui commence par une attaque des Géants, a pour lourde conséquence, même si elle est indirecte, de détruire le support de notre univers, Yggdrasill. Or la demeure des Géants, Jötunheim fait partie intégrante de cet univers… que vont-ils devenir après la Ragnarök ? Notre poème ne s’inquiète guère de la destinée des Géants et la réponse la plus simple est qu’ils vont eux aussi disparaître. Mais alors, ils auront donc lancé une attaque de kamikazes sur le monde des Æsir ?

MAIS... La sauvegarde de l'humanité

 

58 = 44.

 

 

 

Après le Ragnarök, Gimlé

Les huit dernières strophes (59-66)

 

 

Ces huit dernières strophes ont soulevé de nombreux problèmes en raison des influences chrétiennes que de nombreuses personnes affirment y trouver. Je vous donne ci-dessous d’abord deux traductions récentes, suivies d’une traduction mot à mot commentée. 

 

Deux traductions récentes par des universitaires américains

 

Les auteurs.

Ursula Dronke, une chrétienne ‘acharnée’ dans ses commentaires mais impeccablement académique dans ses traductions (Poetic Edda vol. II, Clarendon Press, 1997).

Andy Orchard, la traduction de l’Edda poétique la plus récente, pas chère et très précise. (The Elder Edda, Penguin Classic, 2011)

 

Dans les traductions en français, la notation X/Y signifie :« Le mot Vieux Norrois a soit le sens X, soit le sens Y »

 

Dronke

Orchard

 

56.

Elle voit sortir

une deuxième fois

la terre de l’océan

à nouveau verte.

Les cascades coulent,

au-dessus, vole l’aigle,

dans les collines

chassant le poisson.

 

59.

Elle voit sortir

une deuxième fois

la terre de l’océan

toujours verte.

Les cascades coulent,

au-dessus, vole l’aigle,

dans les collines

chassant le poisson.

 

 

57. Dronke

Les Æsir se rencontrent

sur la Plaine Tourbillonnante [Iðavelli]

et discutent du puissant

‘pêcheur au filet’ de la terre,

et rappellent là

les jugements capitaux

et du Dieu Immense

les runes anciennes.

60. Orchard

Les Æsir se rencontrent

sur le Champ de l’Action  [Iðavelli]

et passent jugement sur la puissante

boucle de la terre,

et rappellent là

les événements capitaux,

et les runes anciennes

du Dieu Puissant.

 

Commentaires

 

Iðavöllr est un lieu de rassemblement classique des Æsir, une plaine placée au centre de leur forteresse dans Ásgarðr.

Dans les commentaires de la strophe 7, nous avons déjà rencontré la possibilité de comprendre de deux façons différentes nom Iðavöllr . Chacun des deux universitaires cités ci-dessus a choisit une interprétation différente.

Dronke a choisi de lire un nominatif iða = tourbillon. Ceci présente la demeure des dieux comme un endroit agité et dangereux. C’est un choix grammaticalement valide mais qui porte une nuance péjorative quand il s’agit d’un lieu de rencontre et de refuge.

Orchard a choisi de lire le génitif pluriel du mot’ qui désigne un travail, un accomplissement. Ceci présente la demeure des dieux comme un endroit où un travail sérieux s’accomplit, ce qui est visiblement beaucoup plus laudatif.

 

58. Dronke

Là seront à nouveau

les miraculeux

jeux d’échec en or

trouvés, dans l’herbe,

ceux qu’aux temps anciens

ils possédèrent.

61.

Ensuite seront trouvés, merveilleux,

les figurines de jeu en or

dans l’herbe,

celles qu’aux temps anciens

ils possédèrent.

 

 

59. Dronke

Sans que l’on sème

les champs de blé vont pousser –

tous les maux seront guéris,

Baldr viendra.

Ils habitent, Höðr et Baldr,

Le mur du triomphe de Hroptr,

ces dieux du sanctuaire.

 

Cherches-tu encore à savoir ? Et quoi ?

62. Orchard

Non semés

les champs de blé croîtront,

tout mal sera guéri,

Baldr viendra ;

Höd et Baldr habiteront

les halls de la victoire de Hroptr,

sanctuaires des dieux tués.

 

Que sais-tu encore, ou quoi ?

 

 

Commentaires

 

Höðr, poussé par Loki, a tué Baldr.

Hroptr, peut être « Le Crieur », désigne toujours Óðinn.

 

[Notez que la völva en a visiblement assez des questions d’ Óðinn.]

 

 

60. Dronke

Alors Hœnir ramasse

les branchettes de l’augure,

et les fils des deux frères

installent leur maison

au large royaume du vent.

 

Cherches-tu encore à savoir ? Et quoi ?

63. Orchard

Alors Hœnir choisira

les lots en bois,

et les fils des deux frères

construisent des habitations

dans le large royaume du vent.

 

Que sais-tu encore, ou quoi ?

 

Commentaires

 

Hœnir : nom à l’étymologie incertaine mais Devries semble dire que la plus probable est un lien avec hár, le grand. Dans la strophe 18, « óð gaf Hœnir » (Hœnir donna l’intelligence) aux premiers humains, Ask et Embla. Le substantif  óðr, ici à l’accusatif, signifie ‘intelligence’ (c’est l’adjectif óðr qui signifie ‘furieux’ et qui est à la base du nom d’Óðinn, ‘Le Furieux’).

 

 

61. Dronke

Elle voit un hall debout,

plus brillant que le soleil,

au toit en or,

au Refuge contre les Flammes [Gimlé]

ici vont les valeureux

groupes de combattants se loger

et tous les jours de leur vie

profiter du délice.

64. Orchard

Elle voit un hall debout,

plus beau que le soleil,

meilleur que l’or, Gimlé.

Les gens vertueux

vivront ici

et pour profiter du plaisir

tout un jour long comme la vie.

 

 

Commentaires

 

Gimlé serait issu de gim-hlé, où gim = joyau/feu ; hlé = abri. Dronke commente qu’il s’agit d’un abri contre les flammes de l’enfer chrétien ( ?).

 

 

 Dronke

 

 

[65. Orchard

Alors arrive depuis le haut vers le bas 

le puissant,

le fort qui gouverne tout,

au pouvoir.]

 

Commentaires

 

Dronke sort la strophe dite ‘65’du poème qu’elle considère comme un ajout chrétien tardif. Orchard  la traduit entre crochets pour en contester l’authenticité.

 

 

62. Dronke

Arrive le plein d’ombre

dragon volant,

serpent chatoyant, là-haut

depuis les Collines de l’Ombre de la Nuit [Niðafiöllom].

Il porte dans ses ailes

- il vole au-dessus de la plaine –

Frappeur de Méchanceté (Níðhöggr), des cadavres.

 

Maintenant elle s’engloutit

66. Orchard

Alors arrive le sombre

dragon volant,

serpent chatoyant,

au sommet des Collines de la Lune décroissante, [Niðafiöllom].

Il porte dans ses ailes

- et il vole au-dessus de la plaine –

des cadavres : Frappeur de Méchanceté ; (Níðhöggr).

 

Maintenant elle s’engloutit

 

Commentaires

 

Niðafiöllom : nið  peut aussi prendre le sens ‘fin croissant de lune) qui est choisit ici, fjall = falaise, montagne. Peut donc signifier : « La falaise/montagne du croissant de lune ».

níð-höggr = Insulte-coup/massacre/haine. Peut donc signifier : « Insulte ou Haine qui frappe/qui massacre ». Comme expliqué dans les commentaires de la strophe 19, je préfère conserver l’orthographe des textes et lire nið-höggr.

 

 

Traduction mot à mot

 

Strophe 59

 

Vieux Norrois

Mot à mot en pseudo-français

 

 

59. 

Sér hon upp koma

öðro sinni

iörð ór ægi

iðiagrœna;

falla fossar,

flýgr örn yfir,

sá er á fialli

fisca veiðir.

 

 

Elle vers le haut s’en vient

autre elle-même

la terre hors de l’océan

très verte:

tombent les cascades

vole l’aigle au-dessus

sur/contre la falaise

le poisson il chasse.

 

 

Commentaires

 

öðro sinni : “une autre elle-même” n’est généralement pas traduit, on pourrait dire ‘régénérée’.

iðja- préfixe intensif, ‘très’.

foss = modal de fors = cascade.

 

Strophe 60

 

 60. 

Finnaz æsir

á Iðavöllr

 

og um moldþinur

 

mátcan, dœma

oc minnaz þar

á megindóma

oc á Fimbultýs

fornar rúnar.

 

Viennent de rencontrer les æsir

sur Iðavöllr [Dronke :Tourbillon-Prairie]

[Orchard : Action-Prairie]

et au sujet de terre-pin/terre-corde

[Yggdrasill/Jörmungandr]

puissant, jugent/bavardent

et se remémorent 

sur les grands jugements 

et de Fimbultýr

les anciennes runes.

 

Commentaires

 

Iða = tourbillon, völlr= champ/prairie, dat. sing et accusatif plur: velli. L’accusatif implique un mouvement. = action, accomplissement,  génitif pluriel iða. Le sens choisi par Orchard est d’y voir un génitif pluriel comme expliqué à la strophe 7 et dans la comparaison ci-dessus entre les traduction de Dronke (s. 57) et d’Orchard (s. 60).

mold = terre/terreau.

Pour þinurr : dans les traductions classiques (comme Dronke et Orchard): les traducteurs  lisent þinull”=corde bordant un filet → Jörmungandr alors que þinurr=un pin (arbre) → Yggdrasill. 

Le mot þinurr est ici à l’accusatif (þinur), c’est pourquoi on doit lui attribuer le nominatif þinurr. J’ai tendance à croire que les lecteurs des temps païens étaient parfaitement capables de saisir le jeu de mot impliqué par la confusion de ces deux caractères de leur mythologie. C’est pourquoi je conserve les deux sens dans la traduction mot à mot.

Fimbul-Týr=Puissant-Týr (ici: Týr = un dieu, dans d’autres contextes il peut désigner un héros ou un humain ou, évidemment, le dieu Týr lui-même). 

rúnar= accusatif pluriel de rún, rune.

 

Strophe 61

 

61. 

Þar muno eptir

undrsamligar

gullnar töflor

í grasi finnaz,

þærs í árdaga

áttar höfðo.

 

À cet endroit deviendront après

merveilleuses

en or les pièces du jeu de tafl

dans l’herbe ils trouvent,

celles que dans les jours anciens

de la famille ils utilisèrent.

 

Commentaires

 

Pour cette strophe, l’ordre des mots est très différent du nôtre. Lisez :« Ils trouvent dans l’herbe les merveilleuses pièces en or du jeu de tafl, celles de la famille qu’ils utilisèrent aux jours anciens ».

Töfl les pièces du jeu de Tafl , souvent traduit par ‘jeu d’échec’ mais il a été reconstitué en un jeu d’encerclement tactique qui ressemble plus au Go qu’aux échecs. Voyez des détails à la strophe 8.

hafa = avoir/utiliser/(etc.) ici au prétérit pluriel höfðu.

 

Strophe 62

 

62. 

Muno ósánir

acrar vaxa,

böls mun allz batna,

Baldr mun koma;

búa þeir Höðr oc Baldr

Hroptz sigtóptir,

vel valtívar –

 

vitoð ér enn, eða hvat?

 

Elles doivent non-semées

les récoltes croître,

mal va tout [tout mal va] guérir,

Baldr doit venir ;

vivront là Höðr et Baldr

de Hroptr les victoire-murs/places 

des grands héros morts. 

 ?

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

Commentaires

 

Batna = guérir ou ‘ils guérissent’, ce qui reçoit la guérison est au génitif comme « allz böls ».

Hropts sigtoptir désigne le Valhöll.

Valtívar = val-tívar = morts-dieux = les dieux morts. Ici, plutôt les héros morts. 

Vel est sans doute utilisé ici comme un intensif. Comprendre: Höðr et Bald rejoindront le Valhöll.

ér vituð = vous savez (2ème pers. pluriel)

 

 Strophe 63

 

63. 

Þá kná Hœnir

hlautvið kiósa,

oc byrir byggja

brœðra tveggja

 

 

vindheim víðan. -

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

 

Alors sait Hœnir

Les lots sacrificiels choisir

et un vent favorable [installer,

(ceux) des frères les deux]

[OU :  …    ils s’installent]

(ceux) des deux frères …]

(dans) la maison du vent grand.

 

Savez-vous encore/déjà, et quoi 

Commentaire

 

 

 

Le génitif (complément de nom) de brœðra n’a pas de nom explicite à complémenter. C’est pourquoi on voit ici un ‘ceux des’ qui est implicite et qui se lit comme ‘les enfants de’ ou ‘la famille de’ ou ‘les alliés de’.

 

Commentaires

 

Hlaut-viðr = lot sacrificiel-bois/arbre. ‘Choisir’ a le sens de ‘tirer’ (comme ‘tirer les cartes) les lots sacrificiels inscrits sur une planchette ou une baguette de bois.

Bróðir (le frère) fait brœðra au génitif pluriel

 

Il n’est pas évident de comprendre d’où viennent les “fils des deux frères” de Dronke et Orchard, sinon pour rendre le génitif pluriel de brœðra. J’ai traduit de façon ambiguë :« Ceux des deux frères », sans préciser qui ils sont.

 

Dans ce contexte, les deux frères sont certainement Höðr et Baldr cités strophe 62. 

Le drame du fratricide calculé par Loki et exécuté par Höðr est visiblement un élément capital autour duquel notre mythologie s’articule. Il ne nous est pas facile d’admettre cela du fait de nos valeurs morales et religieuses tellement différentes.

 

 Strophe 64

 

64. 

Sal sér hon standa,

sólo fegra,

gulli þacþan

á Gimlé;

þar scolo dyggvar

dróttir byggja

oc um aldrdaga

ynðis nióta.

 

Un hall voit-elle s’élever,

(que) le soleil plus brillant

avec de l’or comme toit

sur Gimlé (Protection du feu ?) ;

À cet endroit vont les fidèles

personnes s’installer

et pour toujours

du délice profiter.

 

Commentaires

 

Fegri = comparatif de fagr, beau.

Dyggvar = pluriel de dyygr ‘fidèle, digne de confiance’. C.-V. indique néanmoins aussi dyggvar dróttir = les “ayant de la valeur, bonnes gens”); LexPoet : aldyygr = fidelissimus, dyggleikr = fidelitas, et néanmoins dyggr = utilis, bonus, probus, præstans ; Devries : dyggr =  ‘zuverlässig, brav’ (digne de confiance, bon). En résumé, nous pouvons déclarer que dyggr signifie ‘fidèle, digne de confiance’ (première signification) ou ‘ayant de la valeur’ (deuxième sens, choisi par Dronke).Il ne signifie pas ‘vertueux’ (comme dit Orchard). Dans la discussion ci-dessous, mon argument sera fondé sur la signification ‘fidèle, digne de confiance’.

 

 Strophe 65

 

65. 

Þá kømr inn ríki

at regindómi,

öflugr, ofan,

sá er öllo ræðr.

traduction mot à mot

Alors arrive lui le puissant

au jugement des dieux,

magnifique, venant d’en haut,

qui sur tout conseille.

(rappel : traduction d’Orchard)

Alors arrive depuis le haut vers le bas le puissant, le fort qui gouverne tout, au pouvoir.

 

[Then there comes the mighty one down from above,

the strong one, who governs everything, to powerfulness.]

 

Commentaires

 

regindómr: Nous avons vu que Dronke n’a pas traduit la s. 65 et nous voyons maintenant qu’Orchard n’a pas du tout traduit regindómr de façon classique, je pense qu’il l’a rendu par ‘powerfulness (le pouvoir)’. Il existe cependant une traduction classique et proposée par le dictionnaire de Cleasby-Vigfusson au mot ‘regin’: «  regin-dómr m. pl. the mighty doom, the last judgment » qui illustre le fait que les lettrés du 19ème siècle incluaient des sens purement chrétiens pour des mots d’usage païen. Le VN regindómr = regin-dómr est compris comme Regin = « les dieux, les puissances » et Dómr =  jugement ou destruction. Donc regindómr est le « jugement ou la destruction des dieux »,ce qui n’a rien à voir avec le « jugement dernier » chrétien.

Boyer suit la tradition classique et, en effet, traduit par « Au dernier jugement ». Cependant, il ajoute la note en bas de page: « Probablement une adjonction de l’époque chrétienne. Mais il peut aussi s’agir de Alfödr. » Par parenthèse notons que Alföðr (Óðinn) vient d’être tué, si bien qu’il ne peut absolument pas s’agir de Alföðr mais, comme je le pense, de son successeur.

En effet, tout ceci peut se comprendre comme païen. Les serments païens se faisaient devant Freyr, Njörðr et “inn almátki áss” (lui, l’Ase tout-puissant) et cette strophe doit parler du successeur païen de l’Ase tout-puissant.

 

Le verbe ráða,  conseiller, donne ræðr au présent, 3ème personne.

 

 Strophe 66

 

66.

Þar kømr inn dimmi

dreki fliúgandi,

naðr fránn, neðan

frá Niðafiöllom;

 

berr sér í fiöðrom -

flýgr völl yfir -

Niðhöggr, nái.

 

 

Nú mun hon søcqvaz.

 

Ici vient le ténébreux

le dragon volant,

le serpent étincelant, d’en bas

depuis La Falaise de la Lune Décroissante (Niðafjöll;

il transporte dans ses ailes,–

 il survole la plaine au-dessus –,

Insulte qui Massacre (Níðhöggr) OU

Serpent d’en bas (Niðhöggr), des cadavres.

 

Maintenant doit-elle s’engloutir.

 

Commentaires

 

Les quatre premiers vers se comprennent comme suit :« Arrive le dragon volant, le ténébreux, serpent étincelant, il monte depuis La Falaise de la Lune Décroissante ».

Les trois derniers vers se lisent comme suit :« Insulte qui Massacre (OU BIEN Serpent d’en bas) vole au-dessus de la plaine. Il transporte dans ses ailes des cadavres ». Voyez l’explication donnée en strophe 19 pour ces deux traductions.

Notez que dans la strophe 65 le « puissant, qui conseille sur tout » descend du ciel alors que, dans 66, Niðhöggr arrive “depuis en-bas” c’est à dire qu’il a le mouvement inverse de remonter vers la surface de la terre.

Ceci est extrêmement frappant quand on se souvient que l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill, Hræsvelgr (Gobe-Cadavre), et Níðhöggr se détestent. Il semble qu’ils soient réconciliés dans Gimlé ou bien que Niðhöggr (qui ne mérite plus son nom !) soit devenu le nouveau Hræsvelgr puisqu’il transporte des cadavres. Notons enfin que Niðhöggr, un personnage païen s’il en est, rejoint Gimlé mais il n’est plus un être chtonien, il est devenu un être céleste. Encore une dernière fois, l’allusion aux mythes chrétiens est possible, mais pas du tout obligatoire.

 

Cette sorte de réconciliation entre les pouvoirs chtoniens et les pouvoirs célestes doit représenter un idéal païen

 

Comment comprendre la composition de ces strophes?

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que ces strophes apparaissent décousues, pleines d’exaltation et parfois incompréhensibles. Comment essayer de replacer cela dans un contexte païen qui va leur redonner une certaine cohérence ou, au moins expliquer les incohérences ?

Considérons d’abord l’incohérence spatiale de ces strophes.

Dans la strophe 60 les Æsir se rencontrent sur Iðavöllr, c’est-à-dire dans une plaine au centre des fortifications qui entourent Miðgarð. Comme ces strophes décrivent une situation postérieure au Ragnarök, ce sont les Æsir restant en vie qui sont concernés. Ils se remémorent leur passé et retrouvent une source de leur puissance (les anciennes runes). Dans la strophe 61, ils retrouvent leur jeu de tafl, ce qui sous-entend une capacité à la stratégie guerrière. Les strophes 61 et 62 décrivent, apparemment sans changement de lieu, plusieurs nouveautés ‘miraculeuses’ comme le retour de Höðr et de Baldr. La deuxième partie de la strophe 62 précise même qu’ils vont vivre entre les murs qui ont appartenaient à Óðinn, sans doute le Valhöll. Nous voyons donc dans 62 une allusion assez claire au fait que, en fin de compte, tout le monde se retrouve au Valhöll, le ‘paradis païen’ des guerriers morts. 

Dans la strophe 63, la famille divine (ou au moins les « deux frères » et les leurs) s’établit dans la « maison du grand vent ». On y voit une allusion céleste, ce qui est évident dans la mesure le Valhöll est toujours décrit comme une demeure céleste. Le kenning vindheim víðan peut évidemment décrire beaucoup de lieux célestes mais le contexte nous fait plutôt penser au Valhöll (et, par parenthèse, à l’Islande un jour de vent moyennement fort, suffit à en faire un vrai ‘royaume des vents’). C’est à la strophe 64 que nous apprenons le nom de ce lieu, Gimlé, qui paraît donc être une continuation ou une nouvelle version du Valhöll. La condition pour y accéder a changé : ce ne sont plus les guerriers morts au combat qui y sont admis mais les « fidèles personnes ». Chaque religion a ses ‘fidèles’ et qu’ils soient chrétiens ou musulmans ou autres, et ils se sentiront concernés par la strophe 65. 

Ici, le contexte est celui de la foi des païens germains et il me faut illustrer le fait qu’ils aient, au moins parfois, été des ‘passionnés’ dans leur comportement religieux. Je vais vous en fournir deux exemples que je détaillerai dans les deux ajouts ci-dessous. Le premier est relatif au très controversé ‘massacre’ de Verden et le second est tiré de la, aussi très contestée, Kormaks Saga.

J’ajouterai un ‘ajout touristique’ un peu humoristique mais qui montre bien que les noms des lieux cités dans la Völuspá sont encore utilisés aujourd’hui par les suédois de Scanie et les danois.

 

 

Sur le massacre de Verden (782)

 

Les Chroniques Carolingiennes [ref. 1] commencent en 741 et dès 744, elles déclarent « Á nouveau, … Pépin envahit la Saxonnie … », c’est-à-dire qu’une guerre presque incessante a opposé les Francs et les Saxons dès 741. Je passe les nombreuses horreurs commises par les deux parties pendant cette guerre pour en venir aux lois édictées par Charlemagne à une date indéterminée entre 775 et 790, appelées Capitulatio de partibus Saxoniae [ref. 2]. Ces lois décrivent un véritable état de guerre religieuse entre les Francs et les Saxons. Par exemple, le refus d’accepter le baptême ou la continuation de pratiques païennes sont punies de mort.

En fait, au cours du massacre de Verden, Charlemagne ne fait qu’appliquer ces lois. Il les applique à 4500 prisonniers de guerre désignés comme les meneurs de la révolte et du retour au paganisme, ce qui est spectaculaire, mais parfaitement légal pour lui. Bien sûr, c’est lui qui a promulgué les dites lois, mais s’il a eu besoin de le faire c’est qu’il avait besoin d’un soutien, en particulier du clergé de l’époque, pour qu’elles paraissent acceptables à lui et aux autres Francs.

Les Chroniques Carolingiennes décrivent les nombreux soulèvements de Saxons qui renient la foi chrétienne (wikipédia dit qu’ils « ont renié leur parole » comme pour décrire une culpabilité de leur part) et, en même temps, ils déclarent leur indépendance politique puis partent en guerre contre la domination franque. La guerre de religion se double donc d’une guerre territoriale, comme on peut s’y attendre. Mais cela aurait pu rester une ‘simple’ guerre territoriale, le fait que ce soit une guerre de religion montre à lui-seul combien les Germains du 8ème siècle tenaient encore à leurs dieux.

 

[ref. 1] Carolingian Chronicles, traduction B. W. Scholz et B. Rogers, Univ. Michigan Press, 1972.

[ref. 2] Capitulatio de partibus Saxoniae (775–790), ed. Alfred Boretius, MGH Capitularia regum Francorum1 (Hannover 1883), p. 68–69.

 

La Saga de Gautrek

 

Cette saga est, semble-t-il, la seule à décrire un lieu appelé ‘Ætternisstapi’ = Le Haut Rocher de la Famille. Il s’agit d’une falaise du haut de laquelle on était censé jeter les bouches inutiles, en particulier les vieillards. Et, cette légende n’étant évidemment pas corroborée par des découvertes archéologiques, elle est mise en doute. De fait, la saga de Gautrek ne décrit pas exactement cela : elle décrit plusieurs cas où les gens de la famille se suicident (tout à fait volontairement) du haut de ce rocher familial.

Il s’agit d’une famille dirigée par un vieux cabochard hypersensible à son honneur. Ils vivent loin de tout au milieu de la forêt, mais ne connaissent pas la famine, chacun a l’air en bonne santé dans cette histoire. Arrive un roi qui s’est égaré et sa stature de guerrier fait peur à tout le monde. Le roi va humilier plusieurs fois le chef de famille qui, le lendemain et le roi parti, décide de se suicider. Je suppose qu’il a considéré qu’il ne pouvait pas survivre à un tel déshonneur. Il annonce ainsi son intention :

en ek ætla mér ok konu minni ok þræli til ValhallarMá ek eigi þrælnum betra launa sinn trúleika en hann fari með mér.

mais j’ai l’intention moi et ma femme et le þræll (d’aller) au Valhöll. Je ne peux pas récompenser le þræll mieux de sa fidélité, qu’il voyage avec moi.

 

Le mot þræll désigne un ‘esclave’ à la scandinave, c’est-à-dire très intégré à la vie familiale. L’emmener avec soi au Valhöll ce n’est pas une façon ironique de parler d’une punition, c’est lui faire honneur pour sa fidélité, ce que déclare d’ailleurs le chef de maison. Le père partage ses biens entre ses enfants et toute la famille se rend à l’Ætternisstapi.

óru þau öll upp á Gillingshamar, ok leiddu börnin föður sinn ok móður ofan fyrir Ætternisstapa, ok fóru þau glöð ok kát til Óðins.

Ils se rendirent tous en haut au Marteau du Géant Gilling, et les enfants conduisirent leur père et leur mère ‘en bas devant’ (pour basculer depuis) le Rocher-Familial, et ils voyagèrent heureux et joyeux vers Óðinn.

 

Le verbe leiða fait régulièrement leiðu ou leiddu au prétérit et signifie ‘conduire’ et non pas ‘aider’ : les enfants conduisent leurs parents, ils ne les ‘aident’ pas, ce qui pourrait sous-entendre ‘donner un coup de main à se suicider’. L’expression ofan fyrir exprime un ‘basculement par-dessus pour tomber’ mais ne sous-entend pas une ‘aide’ non plus. En forçant le sens des mots, on pourrait quand même  comprendre que les enfants ont poussé leurs parents du haut du rocher mais ce serait ne pas prendre en compte le fait que ceux-ci partent « heureux et joyeux (glöð ok kát)». Il est plus raisonnable de penser que les enfants aient accompagné leurs parents à l’endroit où ces derniers ont ‘basculé’.

Là aussi, on peut voir une « influence chrétienne » des martyrs se rendant joyeux au-devant de la mort. Cependant, même si l’auteur de la saga a été influencé, il décrit un comportement suprêmement non chrétien : un suicide provoqué par un sens exacerbé de sa dignité.

Voilà donc un exemple très clair de foi passionnée pour Óðinn.

 

L’ajout touristique

 

Il existe des cartes qui indiquent de façon fort vague l’existence en Suède de villes nommées Gimle, Valhall etc. Mais on ne s’y retrouve pas. Faisons donc confiance à Google map et voici un itinéraire que vous pouvez vérifier sans problème. 

Départ de Gimle (Danemark – 40km ouest de Copenhague) pour rejoindre Valhall (Suède), près de Angelholm par la E20.

Vous passerez par Malmö en arrivant en Suède, et vous pourrez tout de suite faire un détour vers Vanstad (Ville des Vanes, 65 km à l’est de Malmö). Il vous faudra revenir à Malmö, reprendre la E20 et aller à Valhall.

De là, prendre la 506 pour rejoindre Gimlevägen (Route de Gimle) à 16km au nord de Valhall.

Si vous êtes vraiment courageux, vous pouvez alors continuer vers le nord et rejoindre Vanhäll au nord-ouest de Stockholm.

Plus sérieusement du point de vue touristique, Vanstad est à 30 km à l’ouest de Kivik, un des sites néolithiques les plus célèbres de Suède, avec un peu plus au sud, le site de Simris, riche en pétroglyphes.

 


 

Balade chez les Ases et les Vanes, en partant de Gimle (Danemark)

si besoin, CLIQUEZ ICI POUR VOIR L'IMAGE

Conclusion

 

Maintenant vous avez lu la traduction mot à mot et pu constater combien les traducteurs ont interprété dans le sens d’une compréhension chrétienne. J’espère que vous serez d’accord avec moi : bien évidemment une influence chrétienne est possible. Je dirais même que des influences diverses, dont la chrétienne, mais aussi germanique continentale, anglo-saxonne, latine sont très probables : les scaldes étaient des gens cultivés, certainement ceux qui étaient le plus au courant des courants culturels de leur temps. Mais le fond païen du texte de la Völuspá est ce qui ressort le plus du poème, y compris dans les huit dernières strophes.

En particulier, de façon un peu inattendue, la traduction mot à mot souligne deux faits importants de la spiritualité païenne scandinave. L’un est le besoin (nous le qualifierions maintenant de « presque maladif ») d’assurer la cohésion du clan, en considérant le fratricide comme une ultime offense aux divinités et non pas comme un ‘simple’ crime. L’autre est le besoin, moins souvent souligné, de concilier les forces chtoniennes et les forces célestes.

                                                

Références

 

Cleasby-Vigfusson, « Icelandic-English dictionary », Clarendon 1874 – 2ème édition de 1957 (reprint de 1962).

De Vries, « Altnordisches etymologisches Wörterbuch » Leiden 1961 (en Allemand).

Svenbjörn Egilsson, « Lexicon Poëticum Antiquæ Linguæ Septentrionalis » (1860) (en Latin).

Snorri Sturluson, « Edda », Traduction, A. Faulkes, Everyman 1987 (reprint 1995). Une  traduction anglaise complète : Prologue, Gylfaginning, Skaldskaparmal, Hattatal.

Snorri Sturluson, L'Edda, traduction F. X. Dillmann, Gallimard, 1991 présente un grand nombre d'explications passionnantes. Contient Gylfaginning et les sept premiers chapitres du Skáldskaparmál.

 

Edda:

The Poetic Edda, Carolyne Larrington Translation, 1996, Oxford University Press

Norse Poems, W. H. Auden & P. B. Taylor, Faber and Faber, London 1986.

Hans Kuhn, Edda, Codex Regius, Vol. I. Texts; Vol. II. Court dictionnaire, Carl Winter, Heidelberg 1962.

L'Edda poétique, R. Boyer, Fayard, Paris 1992.

Die Edda, F. Genzmer, Eugen Diederichs, München 1992.

The Elder Edda, Andy Orchard, Penguin  2011.

The Poetic Edda Vol. II,  Ursula Dronke,  Clarendon 1997.