Traduction mot à mot des strophes de la Völuspá relatives au destin : 17-20 et 31

 

 

Strophe 17

 

Le récit de la völva est coupé à la strophe 9 par une suite de 9 strophes donnant la liste des noms des Nains si bien que le récit de la völva reprend ici. Tout s’est passé comme décrit dans 1-8, jusqu’à ce que …

 

17.

Unz þrír kvámu               1. Jusqu’à ce que trois vinrent

ór því liði                          2. hors de leur peuple

öflgir ok ástkir                 3. forts-toujours et aimants-toujours

æsir at húsi,                     4. les æsir vers la maison (des humains),

fundu á landi                   5. ils trouvèrent sur la terre ferme

lítt megandi                      6. peu ‘pouvant’

Ask ok Emblu                  7. Ask(r) et Embla

örlöglausa                        8. örlög-sans.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

v. 2. lið signifie armée/les gens/un peuple. Les ‘trois’ du premier vers ont quitté leur ‘peuple, c’est-à-dire les autres Æsir.

v. 3. afl-gir c’est une forme adjectivale de afl-gi = force-toujours. Il en est de même pour ást = un amoureux.

v. 5. Le mot land décrit la terre comme opposée à la mer, « là où  s’arrête la mer », d’où l’image classique de la plage où Ask et Embla ont été trouvés.

v. 7. Les noms des deux premiers humains sont ici à l’accusatif (c.o.d. de ‘trouvèrent’). On peut lire le nom de l’homme comme Ask ou Askr qui sont identiques à l’accusatif. Askr signifie un frêne mais les experts ont cherché en vain un nom d’arbre (ou, d’ailleurs, de quoi que ce soit d’autre) qui aurait pu désigner Embla. Certains traducteurs ont voulu lui donner à toute force un nom d’arbre en fonction de leurs croyances personnelles. Un exemple classique est celui du sarment de vigne qui est censé trouver son support sur le solide frêne, image de la fragile femme s’appuyant sur son homme fort. Tout ceci est ridicule du point de vue du nom ‘Embla’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’honnêteté me conduit cependant à remarquer que la fin de 17 nous présente un ‘ask’ qui est un homme et que la 19 commence en disant qu’Yggdrasill est aussi un ‘askr’, ce qui donne à l’homme une sorte de statut de pilier. En fait, si examine d’un peu près le structure de la société islandaise que nous connaissons bien, il semble qu’en effet l’homme soit le ‘pilier’ (souvent contesté) du monde extérieur alors que la femme est le pilier (incontesté) d’un monde intérieur représenté par l’habitation familiale.

 

Cette strophe nous donne aussi trois indications précieuses sur ce qui définit un ‘vrai’ humain.

Premièrement, Ask et Embla sont trouvés ensemble et nous verrons, de plus, que les qualités positives que vont leur apporter les dieux, dans la strophe 18, leur sont données à eux deux, sans distinction de sexe. Ceci nous sépare inexorablement de toutes les cultures où les dieux attribuent leurs qualités à l’homme, puis à la femme. Cette strophe décrit donc, sans distinction de sexe, ce qui manque à Ask et à Embla pour être de vrais humains.

Deuxièmement, ils sont tous les deux ‘lítt megandi’ c’est-à-dire ‘ne pouvant que peu’, incapables d’agir. Une qualité fondamentale d’un humain est donc elle d’être capable d’agir sur le monde.

Troisièmement, ils sont tous deux ‘örlöglauss’, sans destinée. Le deuxième caractère fondamental à la définition d’un humain est d’être muni d’un destin. Dans la littérature anglo-saxonne le wyrd, le destin, est invariablement présenté comme une insupportable contrainte (voir wyrd  http://www.nordic-life.org/MNG/WyrdFr.htm) alors qu’ici, contrainte ou pas, il est un des deux caractères primordiaux des humains. Se rebeller contre son destin est en quelque sorte quitter son statut d’humain. Cependant, la première capacité humaine, celle d’agir, tempère l’inexorabilité du destin : c’est l’örlög de l’humain d’être coincé entre un destin inexorable et une capacité à agir : à lui de s’en débrouiller !

 

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Strophe 18

 

 

18.

Önd þau né átto,              1. Souffle ils ne possédaient pas

óð þau né höfðo,              2. intelligence il n’avaient pas

lá né læti                           3. ‘mer’ [l’eau interne] ne coule pas

né lito góða;                     4. ni (ne laisse paraître une couleur bonne (belle) ;

önd gaf Óðinn,                 5. le souffle donna Óðinn

óð gaf Hœnir,                   6. l’intelligence donna Hœnir

lá gaf Lóðurr                    7. la ‘mer’ donna Lóðurr

oc lito góða.                     8. et couleur belle.

 

Cette strophe ne parle pas explicitement de l’örlög mais elle est nécessaire à la compréhension de la structure générale de ces strophes.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les verbes eiga et hafa, posséder et avoir, sont ici à l’imparfait du subjonctif.

Le verbe láta, comme l’anglais ‘to let’, a plusieurs sens. J’utilise un sens dans le vers 3. (« laisser couler ») et je considère qu’un autre sens est sous-entendu dans le vers 4. (« laisser paraître »).  En tous cas, c’est un subjonctif présent donc la forme au passé des verbes des deux premiers vers n’est pas conservée.

est l’eau qui baigne les bords de mer. Je suppose que ce mot est utilisé pour désigner les liquides internes que les vivants portent en eux, par opposition à la land (voir la s. 17) sur laquelle ils sont allongés.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ce commentaire a été développé dans le paragraphe intitulé, « Les Örlög » (http://www.nordic-life.org/MNG/Orlog.htm), où nous avons rencontré un triple de dieux, Óðinn, Hœnir, Lóðurr qui donnent aux humains les qualités fondamentales par lesquelles ils seront capables d’acquérir capacité à agir et destinée.

 

Le présent commentaire s’attache à fournir quelques explications sur le nom de ces dieux et leur lien avec un autre triple de dieux, appelés Óðinn, Vili et Vé. Ces derniers apparaissent dès le début de la construction de l’univers dans deux sources principales. L’une est Snorri Sturluson qui décrit avec soin la façon dont ces trois dieux ont transformé le géant originel, Ymir, de sorte que les diverses parties de son ‘individu’ (si on peut appeler ‘individu’ une créature primordiale) soient utilisées pour créer le monde dans lequel nous vivons. Nous connaissons leurs noms aussi par la Lokasenna où Loki accuse Frigg d’avoir pris comme époux Vili et Vé pendant une absence d’Óðinn.

Dans la mesure où chaque triple commence par Óðinn et que le triple est ordonné,  on peut être tenté de rechercher des liens Vili et Hœnir d’un côté, et entre Vé et Lóðurr. Nous allons voir que cette recherche n’est pas concluante mais que l’analyse de leurs noms et en elle-même intéressante.

 

Vili est sans doute lié à vil, ‘le vouloir, le désir’. Le mot a même pris le sens un peu péjoratif de ‘satisfaction de ses propres désirs’. Vili est certainement très proche d’Óðinn dans la mesure où la poésie scaldique a créé le kenning ‘le frère de Vili’ pour désigner Óðinn.

Hœnir vient d’une racine indo-européenne signifiant ‘le haut, l’exalté’ auquel se rattache aussi un des noms d’Óðinn, Hár (le Haut). Dans la strophe 63 de la Völuspá, Hœnir est un des dieux survivant au Ragnarök et il semble recueillir l’héritage magique d’Óðinn. Par ailleurs, il semble être un dieu taciturne qu’on connait peu.

Finalement, ce qui rapproche le plus Vili et Hœnir ce sont leurs liens avec Óðinn.

 

Le mot signifie un sanctuaire ce qui donne à Vé un statut de dieu des lieux sacrés. Il est associé au verbe vígja, consacrer, et, à ce titre il est associé à la consécration par le marteau de Thórr. Il n’existe pas de kenning qui le relie à Óðinn.

Le mot signifie ‘lumière’ et l’étymologie relie le nom Lóðurr à celui de ‘distributeur du feu’ [Note 4]. L’hypothèse souvent avancée que Lóðurr est un autre nom de Loki se heurte au fait que le ‘méchant’ Loki ne peut pas avoir donné ‘la mer et belle couleur’ aux humains. Il faut cependant se rappeler que, pendant longtemps, Loki n’est rien d’autre qu’un dieu embarrassant pour les Æsir par son rôle souvent ambigu vis-à-vis des géants. C’est après qu’il ait commandité le meurtre de Baldr et qu’il ait insulté les dieux dans la Lokasenna qu’il devient le ‘méchant’ que Snorri a décrit avec tant de hargne. Qu’en plus d’être un géant-dieu, il ait été le ‘dieu évolutif’ des Æsir n’est donc pas totalement impossible. C’est seulement invérifiable dans l’état de nos connaissances.

Finalement, ce qui rapproche le plus Vé et Lóðurr est le fait qu’ils n’aient guère de liens avec Óðinn, ce qui ne nous éclaire pas beaucoup, en effet.

 

[Note 4] Loki est très souvent associé au feu par un calembour sur son nom et celui un géant appelé Logi. En fait log signifie ‘flamme’ et loga signifie ‘brûler avec une flamme’. Logi est certainement un représentant des flammes. Un calembour un peu creux : Loki/Logi, les rend identiques. Cependant, la seule connaissance précise que nous ayons sur Logi est un concours alimentaire où Loki et Logi sont opposés et la victoire revient à Logi parce que : « Qu’est-ce qui mange plus rapidement que Loki ?- le feu dévorant », comme dit une énigme. Tout ceci laisse entendre que Loki a une puissance semblable mais différente de celle du feu.

 

 

 

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Strophe 19

 

19.

Ask veit ek standa,           Un askr sais-je s’élève,

heitir Yggdrasill,              il s’appelle Yggdrasill,

hár baðmr, ausinn          élevé arbre, éclaboussé

hvíta auri;                        de blanche boue ;

þaðan koma döggvar      de là viennent les rosées

þærs í dala falla,              lesquelles dans la vallée tombent,

stendur æ yfir grænn      il se dresse toujours au-dessus vert [toujours vert au-dessus]

Urðar brunni.                  d’Urðr la source.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Askr, ici à l’accusatif, ask, désigne un frêne. L’expression ‘askr Yggdrasill’ apparaît plusieurs fois dans la littérature norroise.  C’est pourquoi tout le monde, ou presque, tient à ce que l’arbre du monde soit un frêne au sens moderne du terme, Fraxinus excelsior. Ceci est un anachronisme typique et j’ai l’impression que le seul but des fanatiques du frêne est d’introduire une contradiction de plus dans notre mythologie. En effet, tout le monde sait qu’un « frêne toujours vert » n’existe que s’il est en matière plastique. Et quiconque connait un peu la poésie scaldique, sait bien qu’elle utilise très souvent le heiti, c’est-à-dire le fait de remplacer le nom d’un objet par celui d’un objet de sens voisin. Par exemple, dire ‘frêne’ à la place de ‘arbre’.

Il existe même des listes de heiti qui indiquent quels remplacements ont été utilisés avec succès par les poètes anciens. Par exemple les heiti pour un arbre (viðar heiti) contiennent le mot askr ce qui signifie qu’une façon classique de parler d’un arbre en général est de dire ‘un frêne’. Le mot askr se trouve aussi dans les heiti  pour sverða, skipa, hesta heiti (épée, bateau, cheval)  qui pourraient en principe traduire le mot ‘arbre’, selon le contexte. (Source : Jónsson, Skjaldedigtning B1, téléchargeable à http://www.septentrionalia.net/etexts/skjald_b1.pdf ). Ici, le mot baðmr du troisième vers introduit clairement le sens ‘arbre’.

Yggdrasill se décompose en yggr = crainte/peur et drasill ou drösull = un cheval (exclusivement en poésie).

- Sur yggr. Cleasby-Vigfusson ne donne pas le mot yggr mais ýgr = féroce. Il est donné dans Devries qui le rapproche de uggr = peur, crainte. Il est donné aussi par le Lexicon Poeticum qui l’identifie avec ýgr. Ces deux derniers dictionnaires signalent que Yggr est un des noms classiques d’Óðinn, ce que fait aussi C.-V. mais pas au mot yggr.

- Sur drasill. Les trois dictionnaires cités donnent les mots drasill et drösull avec cette orthographe. L’orthographe ‘Yggdrasil’ est la façon francisée des spécialistes qui donnent la racine du mot et évitent d’écrire la lettre marquant le nominatif, ici le deuxième ‘l’.

Baðmr signifie arbre. Dans le manuscrit, il est écrit batmr.

Ausinn : Le verbe ausa = éclabousser/asperger, ici au participe passé, ausinn.

Döggvar =vieux nominatif et génitif pluriel de dögg, la rosée

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les vers 3-6 décrivent une façon d’expliquer que la rosée puisse se déposer sur les herbes même par un temps sans nuages.

Par ses racines, Yggdrasill est le support de toutes les forces chtoniennes, dont bien entendu Niðhöggr. En fait, je lis ce nom comme suivi un ‘ormr’ sous-entendu car on sait que c’est un serpent. Höggormr signifie une vipère et  j’appelle Niðhöggr donc ‘la vipère d’en bas’ car je ne mets pas d’accent sur le ‘i’, contrairement à l’usage universitaire (níð, diffamation, et niðr, le fils ou ‘en bas’, ont des sens très différents). Je signale au passage que tous les textes donnent Nið et que tous les experts lisent Níð et que c’est Snorri, et lui seul, qui utilise Níð-.

Par son tronc, ses  racines hautes et ses branches basses, il est le support des neuf mondes habités.

Par ses branchages et ses feuilles, il est le porteur de toutes les forces célestes. L’humidité de l’air, avec ou sans nuages, est logée dans les airs et se dépose en rosée. Ainsi se comprend sans mépris l’allégorie contenue dans les vers 3-6. Elle peut avoir aussi un sens plus mystique, dans lequel les arbres déverseraient une source de vie qui s’écoule sur le monde en dessous d’eux.

 

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Strophe 20

 

20.

Þaðan koma meyjar

margs vitandi

þrjár ór þeim sæ/sal,

er und þolli stendr;

Urð hétu eina,

aðra Verðandi,

- skáru á skíði, -

(örlög seggja,vers 12)

Skuld ina þriðju.

Þær lög lögðu,

þær líf kuru

alda börnum,

örlög seggja [ou segja ?]

 

 

1. De là viennent des jeunes filles

2. en grande quantité connaissantes

3. trois hors de leur mer/salle

4. qui dessous un pin se_tient_debout/se tient;

5. Urðr est appelée l’une,

6. l’autre Verðandi ,

7. - elles grattaient sur une plaquette de bois -

(12) (« l’örlög des humains » issu de 12,

8. Skuld  la troisième.

9. elles fixaient les lois

10. elles les vies choisissaient

11. des enfants de l’humanité,

12. l’örlog des humains (ou l’örlog elles énonçaient, si aucun lien avec 7).

 

Les noms des Nornes

 

Les noms du Nornes sont donnés dans un ordre spécial qui est certainement significatif puisque la poésie indique qu'Urðr est « l’une » et que Skuld « est la troisième ».

Le mot urðr est l'un des mots norrois signifiant le destin comme örlög et sköp entre d'autres. Il est lié au verbe verða, dont le prétérit  pluriel est urðu, signifiant « ils sont devenus ». Quant au « tissage du wyrd » nous devrions nous méfier des influences grecques possibles par les rôles de Parques. Ce genre de malentendu est inévitable puisque tous les traducteurs sont des personnes cultivées dont la culture a été influencée par les civilisations grecques et latines. En raison de la signification de urðu, nous pouvons supposer qu'Urðr est légèrement liée au passé. Puisque les Nornes ne traitent pas seulement les destins individuels, nous devons comprendre que ce ‘passé’ est en fait la somme de ce qui est arrivé à l'humanité, y compris notre transmission génétique, et plus généralement le résultat de l'évolution entière de notre univers jusqu’à l’instant présent.

Verðandi est également liée au verbe verða, maintenant au participe présent, signifiant donc ‘devenant’. Il ne peut y avoir ici un lien avec les Parque puisque le fait d’être en train de devenir est une action qui prend un certain temps et ce n’est que par abus de langage qu’on peut la considérer comme la Norne du temps présent. Le temps présent est une catégorie grammaticale utile mais sa sémantique sont presque vide puisque le présent a, pour ainsi dire, un pied dans notre passé et l'autre dans notre futur. Verðandi est la Norne de ce qui est actuellement en cours de transformation et je la vois comme Norne de l'évolution et de l'action.

Le mot skuld signifie une dette, c.-à-d. un engagement qui ne peut pas être évité. Quand les personnages d’une saga ou d’une poésie se plaignent de leur destin inévitable décidé par les Nornes, ils se réfèrent essentiellement à Skuld. Ce nom est également associé à un verbe, skulu ( il doit et ils doivent). Son prétérit  est skyldi. Il semble ainsi que Skuld soit une sorte de mélange d'un présent et d'un futur. Il clair que skuld ne se rapporte à aucune période particulière du temps, ce qui confirme mes doutes sur le fait que les catégorisations grecques puissent s’appliquer aux Nornes.

Comme je l’ai annoncé plus haut, l’ordre dans lequel les noms des Nornes sont donnés dans la strophe 20 doit être significatif. Je rappelle aussi que je doute beaucoup cet ordre soit associé à l’écoulement du temps. Je vais plutôt vous proposer un classement fondé sur une relation logique entre elles, telles qu’elles collaborent sur les trois segments du temps.

- L’analyse du nom Urðr le suggère une personne qui, comme un docteur ou un contrôleur financier fait un bilan. On peut ainsi la qualifier d’« autorité de contrôle », elle fait un compte-rendu faisant le bilan de la façon dont l’humanité, ou les individus, furent, sont et seront capables de gérer leur existence.

- Le rôle de Verðandi est plus facile à comprendre,  elle l’« autorité de l’action » qui décide de la façon dont tous les acteurs de notre univers ont agi et vont agir au vu du compte rendu de Urðr.

- Le nom de Skuld, lui aussi, nous dit quel est son rôle. Avec l’aide de Verðandi, elle prend soin que chacune des ‘dettes’ soit remboursée. On pourrait donc la nommer l’« autorité des remboursement ».

Je ne pense pas avoir besoin de rappeler encore que ces trois activités coopèrent entre elles le long de la ligne du temps. L'ordre de présentation des Nornes dans la s. 20 peut être compris comme une mesure de la quantité de contrainte directe que leurs décisions exercent sur le monde, quoiqu'il ne soit pas facile de  résister à aucune des trois. Le contrôle (Urðr) demande plutôt de rendre compte de ce qui s'est produit. L'action efficace (Verðandi)  implique une sorte d'accord commun entre la principale autorité et les nombreux acteurs qui sont impliqués. Quand des erreurs ont été faites, c’est l'autorité de remboursement qui doit forcer sur les acteurs ce qu’ils doivent  rembourser (Skuld), bon gré mal gré.

 

Cette analyse doit être et sera prise en compte dans notre compréhension de l’örlög, une ‘production’ des Nornes, dans un texte qui traite de l’örlög en général .

 

Commentaires sur le vocabulaire et la structure de la strophe

 

Dronke choisit de lire sær (à l’accusatif singulier) qu’elle traduit par ‘lac’ pour des raisons mythologiques de puissance magique des êtres féminins issus des eaux. Cependant, Cleasby-Vigfusson insiste sur le fait que ce mot n’est jamais utilisé pour désigner un lac mais toujours pour parler de la mer ou de l’océan. Il donne une liste de mots composés qui illustre en effet que sær désigne toujours l’océan ou la mer. Je reprends donc l’argument de Dronke en parlant de la puissance magique des êtres marins, spécialement des êtres féminins. Par exemple, dans la mythologie anglo-saxonne, Beowulf ne rencontre un adversaire vraiment dangereux qu’en la personne de la mère de Grendel, laquelle vit sous la mer. De façon semblable, dans la mythologie scandinave, les marins morts ne rejoignent pas le séjour du dieu de la mer Ægir mais celui de la déesse de la mer, Rán.

Notez quand même que salr fait sal à l’accusatif singulier et qu’il est donc un candidat à ne pas négliger, même si sa puissance mythologique est plus faible. De plus, tout de même, une salr se tient debout mieux qu'un lac ou une mer, mais on peut tout à fait utiliser standa dans le sens de 'être placé'. Nous devrions garder en tête ces deux sens possibles.

 

Un þollr est un pin. Comme déjà signalé plus haut, il est courant en poésie scaldique de remplacer un mot général, comme ici ‘arbre’ par un mot particulier. Il s’agit ici de l’arbre du monde, Yggdrasill. Dans la strophe 60, nous retrouverons cette façon de parler où le mot utilisé, þinurr, a le même sens que þollr.

 

Le verbe skára désigne l’action de faucher ce qui n’est pas du tout adapté au contexte. Les experts ont lu skara qui signifie gratter, pousser et skaru donne ‘elles grattaient’. C.-V. ne donne que « to poke a fire » (tisonner) qui est un peu loin de ‘gratter’ mais LexPoet signale que skara est équivalent à skaða = blesser, si bien que les deux sens combinés conduisent bien à ‘gratter’ ou ‘graver’. L’emploi grammatical en VN du verbe skara est semblable à celui du Français, on ‘skarar’ une inscription (complément d’objet direct – appelé ici ‘accusatif’) sur un support (complément d’objet indirect – appelé ici ‘datif’). Vous voyez que dans la ligne 7 le verbe est suivi d’un datif mais pas d’un accusatif, elle ne précise donc pas ce que skara les Nornes. Nous pouvons aussi tout de suite noter que ce vers 7 coupe la liste des noms de Nornes de façon quasiment incongrue, d’où la paire de - - ajoutée par les éditeurs du poème. Nous expliquerons ceci plus bas.

 

La préposition á suivie d’un datif signifie sur/dessus. Du fait que la plupart des traducteurs ne lisent pas le vers 12 juste après le vers 7, ils tendent aussi à oublier ce ‘dessus’ qui leur paraît inutile. Ceci les conduit à traduire le datif évident skíði comme un accusatif : « elles grattent une planchette de bois ».

 

Le mot skíð (ici au datif singulier) désigne en général un ski mais aussi une plaque de bois. On suppose qu’il s’agit d’une plaque, ou bien d’une branchette sur laquelle des runes étaient gravées. En tout cas, gratter ou inciser ou graver une planche ou une branche sont des façons typiques d’exprimer le fait d’écrire des runes.

 

Le verbe leggja fait lögðu au prétérit pluriel, il signifie placer/prendre soin de/construire/fixer

 

Le verbe kjósa fait kuru au prétérit pluriel, il signifie ‘choisir’.

 

Enfin, le dernier vers a toujours posé énormément de problèmes aux traducteurs. Ce ‘seggja’ doit-il être lu comme le verbe segja (dire) ce qui donne à örlög le statut grammatical d’un accusatif lié à ce verbe ou bien comme le texte l’écrit, seggja, ce qui en fait le génitif pluriel de seggr, un messager (qui est en effet, « celui qui dit ») et, en poésie, un humain ? Le choix se complique parce qu’il est évident que les copistes du Moyen Âge ont eux aussi hésité entre les deux mots. Il existe en effet deux manuscrits (Codex Regius et Hauksbók) dont le premier donne ‘seggja’ et le second donne ‘at segja’. Je pense que ce dilemme a été définitivement résolu par Elizabeth Jackson dans un article téléchargeable à  http://userpage.fu-berlin.de/~alvismal/9scaro.pdf . Elle en propose une solution élégante qui est la suivante : « The present article will argue, first, that the verb for line 12 is provided by line 7 … (Le présent article va argumenter, d’abord, que le verbe [manquant] au vers 12 est fourni par le vers 7 …) ». Cette solution consiste à garder seggja et à lire côte à côte les vers 7 et 12 : « skáru á skíði / örlög seggja (elles grattaient sur une planchette / l’örlög des humains) ». Notez bien la différence importante entre les deux versions. Si les Nornes segja (énoncent) l’örlög, toute personne aimant la logique va en conclure : « elles énoncent seulement, donc quelqu’un d’autre attribue cet örlög ». L’interprétation de Jackson fait comprendre que ce sont les Nornes qui attribuent l’örlög aux humains.

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L’argumentation de Jackson repose sur une analyse de la structure des listes rencontrées dans les littératures anglo-saxonnes et norroises. Avant de vous présenter (sous une forme hyper-simplifiée !) son argumentation, remarquons que nous aussi nous avons des structures de liste et je viens de vous en donner un exemple. Les commentaires sur le vocabulaire ci-dessus sont une liste de huit items dont chaque membre est séparé des autres par une ligne vide. Et surtout, j’ai annoncé clairement le dernier item de la liste en le commençant par « Enfin, le dernier vers … » ce qui a dû vous paraître naturel, et en la finissant par une conclusion bien claire, même si vous la contestez, puis en ajoutant quelques * de séparation. Ainsi, le présent texte ne fait pas partie de la liste ci-dessus, ce qui est totalement implicite mais que chacun comprend facilement grâce aux ‘marqueurs’ que j’ai utilisés.

Mme Jackson ne fait rien de plus bizarre, même si je la crois unique en son genre, que de chercher les marqueurs de fin et début de liste et la structure des listes selon les sujets traités. Je ne sais si elle réfère au structuralisme de Lévi-Strauss mais son travail  me semble en être une illustration lumineuse : les structures cachées des relations entre vers de la poésie scaldique.

Elle reconnait dans les deux listes de la s. 20 les caractères structuraux d’autres listes, en particulier ceux des listes décrivant deux thèmes liés, ici une liste de noms des Nornes et une liste d’actions des Nornes. En particulier, le vers 7 que l’on croit étrangement inséré dans la liste des noms est un marqueur de fin de liste utilisé ailleurs dans des listes évidemment beaucoup plus longues. L’usage de ‘at segja’ dans le vers 12 ne respecterait pas cette structure et force à ressentir que le vers 7 soit incomplet.

 

Petite conclusion pratique

 

Quand un site parle de la mythologie germanique et qu’il affirme ou sous-entend que les Nornes filent l’örlög ou le wyrd, sachez que ce site confond les mythologies germaniques et grecques.

 

 

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Strophe 31

 

31.

Vieux Norrois

Mot à mot

Traduction

 

 

 

Ek  Baldri,

blóðgum tívur,

Óðins barni,

örlög fólgin;

stóð of vaxinn

völlum hæri

mjór ok mjög fagr

mistilteinn.

J’ai vu Baldr,

ensanglantée divinité,

d’Óðinn le fils,

un örlög caché ;

se dressait poussé

dans les champs plus haut

élancé et très beau

le gui.

J’ai vu Baldr,

divinité ensanglantée,

fils d’Óðinn.

Son örlög, longtemps caché,

se dressait, une fois accompli,

plante dressée dans les champs,

fièrement élancé et très beau,

une pousse de gui .

 

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe sjá, voir, fait  à la première personne du prétérit. Le nom du dieu Baldr est au datif si bien qu’on doit sous-entendre le verbe  á  (‘voir sur’ = regarder) qui s’étend au deux vers suivants. Par contre, örlög au vers 4 est à l’accusatif, on doit donc comprendre ‘’ seul et la völva dit qu’elle a vu son örlög caché.

La déclinaison de tívi est un peu irrégulière. Ce mot est utilisé en général au pluriel et son datif est ‘normalement’ tívum. Dronke ne trouve pas d’explication convaincante à cette variation (tivur)... je ne risque pas de faire mieux qu’elle !

Le verbe fela, cacher, obscurcir/confier, fait folginn au participe passé.

L’adjectif hár, haut, fait hæri au comparatif. Le gui est ‘plus haut’ que les autres arbres ou plantes.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Bien sûr, après avoir été transpercé par la flèche décochée par Höðr, le cadavre de Baldr devait être couvert de sang. S’il y a là une allusion, nous ne pouvons raisonnablement penser qu’à Óðinn qui, blessé d’une lance au cours de son apprentissage des runes, devait être aussi ensanglanté, comme décrit à la strophe du 138 du Hávamál. Vous trouverez d’autres commentaires à cette strophe à http://www.nordic-life.org/MNG/NouvHavamalFr138-145.htm . D’autre part, il semble que les guerriers qui ne mourraient pas au combat rejoignaient quand même Óðinn au Valhöll en se faisant ‘marquer du signe’ d’Óðinn par une lance, encore un procédé sanglant lié à Óðinn.

L’örlög de Baldr est caché. Bien évidemment, notre örlög est caché. Il semble cependant que Frigg et Óðinn aient eu connaissance de l’örlög de toute chose, comme cela est affirmé plusieurs fois dans les poèmes de l’Edda. Si cette strophe insiste sur ce sujet c’est, qu’en effet, ni Frigg ni Óðinn ont été capables de connaître l’örlög de leur fils Baldr. Nous avons déjà rencontré l’affolement des dieux à l’annonce de la mort imminente de Baldr. La note 3 du texte sur « Les Örlög », http://www.nordic-life.org/MNG/Orlog.htm  nous dit même qu’Óðinn a pensé que les Hamingjur – certainement celles du clan des dieux – les avaient quittés pour qu’une telle catastrophe puisse se produire. Baldr est finalement le premier mort de la famille des dieux et on voit bien que sa mort souligne la possibilité d’autres morts chez les Æsir. La mort de Baldr peut donc être considérée comme le premier signal du Ragnarök où d’autres dieux trouveront la mort.

Les quatre derniers vers augmentent encore la sensation de ‘fin d’un monde’ pour les Æsir. Un des trois meurtriers de leur fils, le gui, se dresse fièrement dans les champs, comme pour leur rappeler leur mortalité, même si elle est à long terme. Les forces chaotiques de l’univers semblent avoir été conquises par les Æsir, mais elles se rappellent à leur souvenir de façon aussi frappante que poétique dans une vigoureuse branche de ‘gui’.

Bien entendu, ce ‘gui’ est un nom qui désigne une plante mythique dont nous ignorons le nom botanique, puisque ce dernier ne peut pas « se tenir fièrement dressé dans les champs ». Du fait que les celtes avaient donné un statut mythique au gui botanique, il est possible que, par on ne sait quelles influences, les scandinaves aient choisi ce nom pour parler d’un arbre magique.