Après le Ragnarök, Gimlé

Les huit dernières strophes (59-66)

 

 

Ces huit dernières strophes ont soulevé de nombreux problèmes en raison des influences chrétiennes que de nombreuses personnes affirment y trouver. Je vous donne ci-dessous d’abord deux traductions récentes, puis une traduction mot à mot commentée.

Je ne suis sûr de rien mais les arguments des pro-influences chrétiennes ne sont pas vraiment convaincants, et parfois même ressemblent à de la bigoterie à l’état pur. Dronke, dans ses commentaires, parvient à placer 11 pages sur « The Christian context » du poème qui sont une suite de suppositions hasardeuses bien que fondées sur une masse de connaissances académiques. Elle voit des influences chrétiennes tout au long du poème alors que seules les huit dernières peuvent justifier une telle discussion. Par exemple, elle affirme que « l’image de Baldr en sang (s. 31) et de la mère en pleurs (s. 33) rappelle des “Christian stereotypes” », comme si ces images étaient réservées aux chrétiens : ce sont des ‘stéréotypes’ universels !

 

1. Deux traductions récentes par des universitaires américains

 

Les auteurs.

Ursula Dronke, une chrétienne ‘acharnée’ dans ses commentaires mais impeccablement académique dans ses traductions (Poetic Edda vol. II, Clarendon Press, 1997).

Andy Orchard, la traduction de l’Edda poétique la plus récente, pas chère et très précise. (The Elder Edda, Penguin Classic, 2011)

 

Dans les traductions en français, la notation X/Y signifie :« Le mot Vieux Norrois a soit le sens X, soit le sens Y »

 

Dronke

Orchard

 

56.

Elle voit sortir

une deuxième fois

la terre de l’océan

à nouveau verte.

Les cascades coulent,

au-dessus, vole l’aigle,

dans les collines

chassant le poisson.

 

59.

Elle voit sortir

une deuxième fois

la terre de l’océan

toujours verte.

Les cascades coulent,

au-dessus, vole l’aigle,

dans les collines

chassant le poisson.

 

 

57.

Les Æsir se rencontrent

sur la Plaine Tourbillonnante [Iðavelli]

et discutent du puissant

‘pêcheur au filet’ de la terre,

et rappellent là

les jugements capitaux

et du Dieu Immense

les runes anciennes.

60.

Les Æsir se rencontrent

sur le Champ de l’Action  [Iðavelli]

et passent jugement sur la puissante

boucle de la terre,

et rappellent là

les événements capitaux,

et les runes anciennes

du Dieu Puissant.

 

Commentaires

 

Dronke voit un nominatif iða = tourbillon, Orchard voit ( ?) un verbe iða = s’agiter.

Iðavöllr est un lieu de rassemblement classique des Æsir, une plaine placée au centre de leur forteresse dans Ásgarðr.

 

58.

Là seront à nouveau

les miraculeux

jeux d’échec en or

trouvés, dans l’herbe,

ceux qu’aux temps anciens

ils possédèrent.

61.

Ensuite seront trouvés, merveilleux,

les figurines de jeu en or

dans l’herbe,

celles qu’aux temps anciens

ils possédèrent.

 

 

59.

Sans que l’on sème

les champs de blé vont pousser –

tous les maux seront guéris,

Baldr viendra.

Ils habitent, Höðr et Baldr,

Le mur du triomphe de Hroptr,

ces dieux du sanctuaire.

 

Cherches-tu encore à savoir ? Et quoi ?

62.

Non semés

les champs de blé croîtront,

tout mal sera guéri,

Baldr viendra ;

d et Baldr habiteront

les halls de la victoire de Hroptr,

sanctuaires des dieux tués.

 

Que sais-tu encore, ou quoi ?

 

 

Commentaires

 

ðr, poussé par Loki a tué Baldr.

Hroptr, peut être « Le Crieur », désigne toujours Óðinn.

 

[Notez que la völva en a visiblement assez des questions d’ Óðinn.]

 

 

60.

Alors Hœnir ramasse

les branchettes de l’augure,

et les fils des deux frères

installent leur maison

au large royaume du vent.

 

Cherches-tu encore à savoir ? Et quoi ?

63.

Alors Hœnir choisira

les lots en bois,

et les fils des deux frères

construisent des habitations

dans le large royaume du vent.

 

Que sais-tu encore, ou quoi ?

 

Commentaires

 

Hœnir : nom à l’étymologie incertaine. Dans la strophe 18, « óð gaf Hœnir » (Hœnir donna l’intelligence) aux premiers humains, Ask et Embla. Le substantif  óðr, ici à l’accusatif, signifie ‘intelligence’. C’est l’adjectif óðr qui signifie ‘furieux’ et qui est à la base du nom d’Óðinn, ‘Le Furieux’.

 

 

61.

Elle voit un hall debout,

plus brillant que le soleil,

au toit en or,

au Refuge contre les Flammes [Gimlé]

ici vont les valeureux

groupes de combattants se loger

et tous les jours de leur vie

profiter du délice.

64.

Elle voit un hall debout,

plus beau que le soleil,

meilleur que l’or, Gimlé.

Les gens vertueux

vivront ici

et pour profiter du plaisir

tout un jour long comme la vie.

 

 

Commentaires

 

Gimlé serait issu de gim-hlé, gim = joyau/feu ; hlé = abri. Dronke commente qu’il s’agit d’un abri contre les flammes de l’enfer chrétien ( ?).

 

 

 

 

 

[65.

Alors arrive depuis le haut vers le bas

le puissant,

le fort qui gouverne tout,

au pouvoir.]

 

Commentaires

 

Dronke sort la strophe dite ‘65’du poème qu’elle considère comme un ajout chrétien tardif. Orchard  la traduit entre crochets pour en contester l’authenticité.

Vous voyez que Orchard refuse d’utiliser la formule pourtant classique et proposée par le dictionnaire de Cleasby-Vigfusson au mot ‘regin’: «  regin-dómr m. pl. the mighty doom, the last judgment » qui illustre le fait que les lettrés du 19ème siècle incluaient des sens purement chrétiens pour des mots d’usage païen. Boyer suit cette vieille tradition en  parlant de « jugement dernier » pour traduire le VN regindómr = regin-dómr. Regin, c’est « les dieux, les puissances ». Dómr c’est le jugement ou la destruction. Donc regindómr est le « jugement ou la destruction des dieux », rien à voir avec le « jugement dernier » des chrétiens. Même en admettant, avec Dronke, que cette strophe soit un ajout chrétien, le mot à mot nous montrera que cet ajout ne présente pas cet aveuglement chrétien qui met en avant ses mythes dès que cela est possible.

 

 

62.

Arrive le plein d’ombre

dragon volant,

serpent chatoyant, là-haut

depuis les Collines de l’Ombre de la Nuit [Niðafiöllom].

Il porte dans ses ailes

- il vole au-dessus de la plaine –

Frappeur de Méchanceté (Níðhöggr), des cadavres.

 

Maintenant elle s’engloutit

66.

Alors arrive le sombre

dragon volant,

serpent chatoyant,

au sommet des Collines de la Lune décroissante, [Niðafiöllom].

Il porte dans ses ailes

- et il vole au-dessus de la plaine –

des cadavres : Frappeur de Méchanceté ; (Níðhöggr).

 

Maintenant elle s’engloutit

 

Commentaires

 

Niðafiöllom : nið = croissant de lune fin, fjall = falaise, montagne. Peut donc signifier : « La falaise/montagne du croissant de lune ».

níð-högg = Insulte-coup/massacre. Peut donc signifier : « Insulte qui frappe/qui massacre ».

 

 

Traduction mot à mot

 

 

Vieux Norrois

Mot à mot en pseudo-français

 

 

59. 

Sér hon upp koma

öðro sinni

iörð ór ægi

iðiagrœna;

falla fossar,

flýgr örn yfir,

er á fialli

fisca veiðir.

 

 

Elle vers le haut s’en vient

autre elle-même

la terre hors de l’océan

très verte:

tombent les cascades

vole l’aigle au-dessus

sur/contre la falaise

le poisson il chasse.

 

 

Commentaires

 

öðro sinni : “une autre elle-même” n’est généralement pas traduit, on pourrait dire ‘régénérée’.

iðja- préfixe intensif, ‘très’.

foss = modal de fors = cascade.

 

 60. 

Finnaz æsir

á Iðavöllr

og um moldþinur

 

mátcan, dœma

oc minnaz þar

á megindóma

oc á Fimbultýs

fornar rúnar.

 

Viennent de rencontrer les æsir

sur Iðavöllr [Tourbillon-Prairie]

et au sujet de terre-pin/terre-corde

[Yggdrasill/Jörmungandr]

puissant, jugent/bavardent

et se remémorent

sur les grands jugements

et de Fimbultýr

les anciennes runes.

 

Commentaires

 

Iða = tourbillon, völlr= champ/prairie, dat. sing et accusatif plur: velli. L’accusatif implique un mouvement.

mold = terre/terreau.

Pour þinurr : dans les traductions classiques (comme Dronke et Orchard): les traducteurs  lisent þinull”=corde bordant un filet → Jörmungandr alors que þinurr=un pin (arbre) → Yggdrasill.

Le mot þinurr est ici à l’accusatif (þinur), c’est pourquoi on doit lui attribuer le nominatif þinurr. J’ai tendance à croire que les lecteurs des temps païens étaient parfaitement capables de saisir le jeu de mot impliqué par la confusion de ces deux caractères de leur mythologie. C’est pourquoi je conserve les deux sens dans la traduction mot à mot.

Fimbul-Týr=Puissant-Týr (ici: Týr = un dieu, dans d’autres contextes il peut désigner un héros ou un humain ou, évidemment, le dieu Týr lui-même).

rúnar= accusatif pluriel de rún, rune.

 

 

61. 

Þar muno eptir

undrsamligar

gullnar töflor

í grasi finnaz,

þærs í árdaga

áttar höfðo.

 

À cet endroit deviendront après

merveilleuses

en or les pièces du jeu de tafl

dans l’herbe ils trouvent,

celles que dans les jours anciens

de la famille ils utilisèrent.

 

Commentaires

 

Pour cette strophe, l’ordre des mots est très différent du nôtre. Lisez :« Ils trouvent dans l’herbe les merveilleuses pièces en or du jeu de tafl, celles de la famille qu’ils utilisèrent aux jours anciens ».

Töfl les pièces du jeu de Tafl , souvent traduit par ‘jeu d’échec’ mais il a été reconstitué en un jeu d’encerclement tactique  qui ressemble plus au Go qu’aux échecs.

hafa = avoir/utiliser/(etc.) ici au prétérit pluriel höfðu.

 

 

62. 

Muno ósánir

acrar vaxa,

böls mun allz batna,

Baldr mun koma;

búa þeir Höðr oc Baldr

Hroptz sigtóptir,

vel valtívar

 

vitoð ér enn, eða hvat?

 

Elles doivent non-semées

les récoltes croître,

mal va tout [tout mal va] guérir,

Baldr doit venir ;

vivront là Höðr et Baldr

de Hroptr les victoire-murs/places

des grands héros morts.

 

En savez-vous encore, ou quoi ?

(En voulez-vous savoir encore, ou quoi ?)

 

Commentaires

 

Batna = guérir ou ‘ils guérissent’, ce qui reçoit la guérison est au génitif comme « allz böls ».

Hropts sigtoptir désigne le Valhöll.

Valtívar = val-tívar = morts-dieux = les dieux morts. Ici, plutôt les héros morts.

Vel est sans doute utilisé ici comme un intensif. Comprendre: Höðr et Bald rejoindront le Valhöll.

ér vituð = vous savez (2ème pers. pluriel)

 

 

63. 

Þá kná Hœnir

hlautvið kiósa,

oc byrir byggja

brœðra tveggja

 

 

vindheim víðan. -

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

 

Alors sait Hœnir

Les lots sacrificiels choisir

et un vent favorable [installer,

(ceux) des frères les deux]

[OU :      ils s’installent]

Ceux des deux frères …]

(dans) la maison du vent grand.

 

En savez-vous encore, ou quoi ?

 

Commentaires

 

Hlaut-viðr = lot sacrificiel-bois/arbre. ‘Choisir’ a le sens de ‘tirer’ (comme ‘tirer les cartes) les lots sacrificiels inscrits sur une planchette ou une baguette de bois.

Bróðir (le frère) fait brœðra au génitif pluriel

 

Il n’est pas évident de comprendre d’où viennent les “fils des deux frères” de Dronke et Orchard, sinon pour rendre le génitif pluriel de brœðra. J’ai traduit de façon ambiguë :« Ceux des deux frères », sans préciser qui ils sont.

 

Dans ce contexte, les deux frères sont certainement Höðr et Baldr cités strophe 62.

Le drame du fratricide calculé par Loki et exécuté par Höðr est visiblement un élément capital autour duquel notre mythologie s’articule. Il ne nous est pas facile d’admettre cela du fait de nos valeurs morales et religieuses tellement différentes.

 

 

64. 

Sal sér hon standa,

sólo fegra,

gulli þacþan

á Gimlé;

þar scolo dyggvar

dróttir byggja

oc um aldrdaga

ynðis nióta.

 

Un hall voit-elle s’élever,

(que) le soleil plus brillant

avec de l’or comme toit

sur Gimlé (Protection du feu ?) ;

À cet endroit vont les fidèles

personnes s’installer

et pour toujours

du délice profiter.

 

Commentaires

 

Fegri = comparatif de fagr, beau.

Dyggvar = pluriel de dyygr ‘fidèle, digne de confiance’. C.-V. indique néanmoins aussi dyggvar dróttir = les “ayant de la valeur, bonnes gens”); Lex. Poet. : aldyygr = fidelissimus, dyggleikr = fidelitas, et néanmoins dyggr = utilis, bonus, probus, præstans ; de Vries : dyggr =  ‘zuverlässig, brav’ (digne de confiance, bon). En résumé, nous pouvons déclarer que dyggr signifie ‘fidèle, digne de confiance’ (première signification) ou ‘ayant de la valeur’ (deuxième sens, choisi par Dronke). Il ne signifie pas ‘vertueux’ (comme dit Orchard). Dans la discussion ci-dessous, mon argument sera fondé sur la signification ‘fidèle, digne de confiance’.

 

 

65. 

Þá kømr inn ríki

at regindómi,

öflugr, ofan,

er öllo ræðr.

 

Alors arrive lui le puissant

au jugement des dieux,

magnifique, venant d’en haut,

qui sur tout conseille.

 

Commentaires

 

Tout ceci peut se comprendre comme païen. Les serments païens se faisaient devant Freyr, Njörðr et “inn almátki áss” (lui, l’Ase tout-puissant) et cette strophe pourrait bien parler du successeur païen de l’Ase tout-puissant.

Le verbe ráða,  conseiller, donne ræðr au présent, 3ème personne.

 

 

66.

Þar kømr inn dimmi

dreki fliúgandi,

naðr fránn, neðan

frá Niðafiöllom;

 

berr sér í fiöðrom -

flýgr völl yfir -

Niðhöggr, nái.

 

mun hon søcqvaz.

 

Ici vient le ténébreux

le dragon volant,

le serpent étincelant, d’en bas

depuis La Falaise de la Lune Décroissante (Niðafjöll;

il transporte dans ses ailes,–

 il vole la plaine au-dessus –,

Insulte qui Massacre (Níðhöggr), des cadavres.

 

Maintenant doit-elle s’engloutir.

 

Commentaires

 

Les quatre premiers vers se comprennent comme suit :« Arrive le dragon volant, le ténébreux, serpent étincelant, il monte depuis La Falaise de la Lune Décroissante ».

Les trois derniers vers se lisent comme suit :« Insulte qui Massacre vole au-dessus de la plaine. Il transporte dans ses ailes des cadavres ».

Notez que dans la strophe 65 le « puissant, qui conseille sur tout » descend du ciel alors que, dans 66, Niðhöggr arrive “depuis en-bas” c’est à dire qu’il a le mouvement inverse de remonter vers la surface de la terre.

Ceci est extrêmement frappant quand on se souvient que l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill, Hræsvelgr (Gobe-Cadavre), et Níðhöggr se détestent.

Notez encore que Níðhöggr, un personnage païen s’il en est, rejoint Gimlé.

 

Cette sorte de réconciliation entre les pouvoirs chtoniens et les pouvoirs célestes doit représenter un idéal païen dont nous n’avons plus guère conscience.

 

L’orthographe donnée dans le texte Vieux Norrois est bien Niðhöggr (avec un i et non un í) mais je préfère suivre ici l’usage des experts … ma traduction est déjà bien assez contestataire comme cela !

 

 

Comment comprendre la composition de ces strophes?

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que ces strophes apparaissent décousues, pleines d’exaltation et parfois incompréhensibles. Comment essayer de replacer cela dans un contexte païen qui va leur redonner une certaine cohérence ou, au moins expliquer les incohérences ?

Considérons d’abord l’incohérence spatiale de ces strophes.

Dans la strophe 60 les Æsir se rencontrent sur Iðavöllr, c’est-à-dire dans une plaine au centre des fortifications qui entourent Miðgarð. Comme ces strophes décrivent une situation postérieure au Ragnarök, ce sont les Æsir restant en vie qui sont concernés. Ils se remémorent leur passé et retrouvent une source de leur puissance (les anciennes runes). Dans la strophe 61, ils retrouvent leur jeu de tafl, ce qui sous-entend une capacité à la stratégie guerrière. Les strophes 61 et 62 décrivent, apparemment sans changement de lieu, plusieurs nouveautés ‘miraculeuses’ comme le retour de Höðr et de Baldr. La deuxième partie de la strophe 62 précise même qu’ils vont vivre entre les murs qui ont appartenaient à Óðinn, sans doute le Valhöll. Nous voyons donc dans 62 une allusion assez claire au fait que, en fin de compte, tout le monde se retrouve au Valhöll, le ‘paradis païen’ des guerriers morts.

Dans la strophe 63, la famille divine (ou au moins les « deux frères » et les leurs) s’établit dans la « maison du grand vent ». On y voit une allusion céleste, ce qui est évident dans la mesure le Valhöll est toujours décrit comme une demeure céleste. Le kenning vindheim víðan peut évidemment décrire beaucoup de lieux célestes mais le contexte nous fait plutôt penser au Valhöll (et, par parenthèse, à l’Islande un jour de vent moyennement fort, cela suffit pour en faire un vrai ‘royaume des vents’). C’est à la strophe 64 que nous apprenons le nom de ce lieu, Gimlé, qui paraît donc être une continuation ou une nouvelle version du Valhöll. La condition pour y accéder a changé : ce ne sont plus les guerriers morts au combat qui y sont admis mais les « fidèles personnes ». Chaque religion a ses ‘fidèles’ et qu’ils soient chrétiens ou musulmans ou autres, et ils se sentiront concernés par la strophe 65.

Ici, le contexte est celui de la foi des païens germains et il me faut illustrer le fait qu’ils aient, au moins parfois, été des ‘passionnés’ dans leur comportement religieux. Je vais vous en fournir deux exemples que je détaillerai dans les deux ajouts ci-dessous. Le premier est relatif au très controversé ‘massacre’ de Verden et le second est tiré de la, aussi très contestée, Kormaks Saga.

J’ajouterai un ‘ajout touristique’ un peu humoristique mais qui montre bien que les noms des lieux cités dans la Völuspá sont encore utilisés aujourd’hui par les suédois de Scanie et les danois.

 

 

Sur le massacre de Verden (782)

 

Les Chroniques Carolingiennes [ref. 1] commencent en 741 et dès 744, elles déclarent « Á nouveau, … Pépin envahit la Saxonnie … », c’est-à-dire qu’une guerre presque incessante a opposé les Francs et les Saxons dès 741. Je passe les nombreuses horreurs commises par les deux parties pendant cette guerre pour en venir aux lois édictées par Charlemagne à une date indéterminée entre 775 et 790, appelées Capitulatio de partibus Saxoniae [ref. 2]. Ces lois décrivent un véritable état de guerre religieuse entre les Francs et les Saxons. Par exemple, le refus d’accepter le baptême ou la continuation de pratiques païennes sont punies de mort.

En fait, au cours du massacre de Verden, Charlemagne ne fait qu’appliquer ces lois. Il les applique à 4500 prisonniers de guerre désignés comme les meneurs de la révolte et du retour au paganisme, ce qui est spectaculaire, mais parfaitement légal pour lui. Bien sûr, c’est lui qui a promulgué les dites lois, mais s’il a eu besoin de le faire c’est qu’il avait besoin d’un soutien, en particulier du clergé de l’époque, pour qu’elles paraissent acceptables à lui et aux autres Francs.

Les Chroniques Carolingiennes décrivent les nombreux soulèvements de Saxons qui renient la foi chrétienne (wikipédia dit qu’ils « ont renié leur parole » comme pour décrire une culpabilité de leur part) et, en même temps, ils déclarent leur indépendance politique puis partent en guerre contre la domination franque. La guerre de religion se double donc d’une guerre territoriale, comme on peut s’y attendre. Mais cela aurait pu rester une ‘simple’ guerre territoriale, le fait que ce soit une guerre de religion montre à lui-seul combien les Germains du 8ème siècle tenaient encore à leurs dieux.

 

[ref. 1] Carolingian Chronicles, traduction B. W. Scholz et B. Rogers, Univ. Michigan Press, 1972.

[ref. 2] Capitulatio de partibus Saxoniae (775–790), ed. Alfred Boretius, MGH Capitularia regum Francorum1 (Hannover 1883), p. 68–69.

 

La Saga de Gautrek

 

Cette saga est, semble-t-il, la seule à décrire un lieu appelé ‘Ætternisstapi’ = Le Haut Rocher de la Famille. Il s’agit d’une falaise du haut de laquelle on était censé jeter les bouches inutiles, en particulier les vieillards. Et, évidemment, cette légende n’étant pas corroborée par des découvertes archéologiques, elle est mise en doute. De fait, la saga de Gautrek ne décrit pas exactement cela : elle décrit plusieurs cas où les gens de la famille se suicident (tout à fait volontairement) du haut de ce rocher familial.

Il s’agit d’une famille dirigée par un vieux cabochard hypersensible à son honneur. Ils vivent loin de tout au milieu de la forêt, mais ne connaissent pas la famine, chacun a l’air en bonne santé dans cette histoire. Arrive un roi qui s’est égaré et sa stature de guerrier fait peur à tout le monde. Le roi va humilier plusieurs fois le chef de famille qui, le lendemain et le roi parti, décide de se suicider. Je suppose qu’il a considéré qu’il ne pouvait pas survivre à un tel déshonneur. Il annonce ainsi son intention :

en ek ætla mér ok konu minni ok þræli til Valhallar. ek eigi þrælnum betra launa sinn trúleika en hann fari með mér.

mais j’ai l’intention moi et ma femme et le þræll (d’aller) au Valhöll. Je ne peux pas récompenser le þræll mieux de sa fidélité, qu’il voyage avec moi.

 

Le mot þræll désigne un ‘esclave’ à la scandinave, c’est-à-dire très intégré à la vie familiale. L’emmener avec soi au Valhöll ce n’est pas une façon ironique de parler d’une punition, c’est lui faire honneur pour sa fidélité, ce que déclare d’ailleurs le chef de maison. Le père partage ses biens entre ses enfants et toute la famille se rend à l’Ætternisstapi.

óru þau öll upp á Gillingshamar, ok leiddu börnin föður sinn ok móður ofan fyrir Ætternisstapa, ok fóru þau glöð ok kát til Óðins.

Ils se rendirent tous en haut au Marteau du Géant Gilling, et les enfants conduisirent leur père et leur mère ‘en bas devant’ (pour basculer depuis) le Rocher-Familial, et ils voyagèrent heureux et joyeux vers Óðinn.

 

Le verbe leiða fait régulièrement leiðu ou leiddu au prétérit et signifie ‘conduire’ et non pas ‘aider’ : les enfants conduisent leurs parents, ils ne les ‘aident’ pas, ce qui pourrait sous-entendre ‘donner un coup de main à se suicider’. L’expression ofan fyrir exprime un ‘basculement par-dessus pour tomber’ mais ne sous-entend pas une ‘aide’ non plus. En forçant le sens des mots, on pourrait quand même  comprendre que les enfants ont poussé leurs parents du haut du rocher mais ce serait ne pas prendre en compte le fait que ceux-ci partent « heureux et joyeux (glöð ok kát)». Il est plus raisonnable de penser que les enfants aient accompagné leurs parents à l’endroit où ces derniers ont ‘basculé’.

Là aussi, on peut voir une « influence chrétienne » des martyrs se rendant joyeux au-devant de la mort. Cependant, même si l’auteur de la saga a été influencé, il décrit un comportement suprêmement non chrétien : un suicide provoqué par un sens exacerbé de sa dignité.

Voici donc un exemple très clair de foi passionnée pour Óðinn.

 

L’ajout touristique

 

Il existe des cartes qui indiquent de façon fort vague l’existence en Suède de villes nommées Gimle, Valhall etc. Mais on ne s’y retrouve pas. Faisons donc confiance à Google map et voici un itinéraire que vous pouvez vérifier sans problème.

Départ de Gimle (Danemark – 40km ouest de Copenhague) pour rejoindre Valhall (Suède), près de Angelholm par la E20.

Vous passerez par Malmö en arrivant en Suède, et vous pourrez tout de suite faire un détour vers Vanstad (Ville des Vanes, 65 km à l’est de Malmö). Il vous faudra revenir à Malmö, reprendre la E20 et aller à Valhall.

De là, prendre la 506 pour rejoindre Gimlevägen (Route de Gimle) à 16km au nord de Valhall.

Si vous êtes vraiment courageux, vous pouvez alors continuer vers le nord et rejoindre Vanhäll au nord-ouest de Stockholm.

Plus sérieusement du point de vue touristique, Vanstad est à 30 km à l’ouest de Kivik, un des sites néolithiques les plus célèbres de Suède, avec un peu plus au sud, le site de Simris, riche en pétroglyphes.

 

Balade chez les Ases et les Vanes, en partant de Gimle (Danemark)

 

 

Conclusion

 

Maintenant vous avez lu la traduction mot à mot et pu constater combien les traducteurs ont interprété dans le sens d’une compréhension chrétienne. J’espère que vous serez d’accord avec moi : bien évidemment une influence chrétienne est possible. Je dirais même que des influences diverses, dont la chrétienne, mais aussi germanique continentale, anglo-saxonne, latine sont très probables : les scaldes étaient des gens cultivés, certainement ceux qui étaient le plus au courant des courants culturels de leur temps. Mais le fond païen du texte de la Völuspá est ce qui ressort le plus du poème, y compris dans les huit dernières strophes.

En particulier, de façon un peu inattendue, la traduction mot à mot souligne deux faits importants de la spiritualité païenne scandinave. L’un est le besoin (nous le qualifierions maintenant de « presque maladif ») d’assurer la cohésion du clan, en considérant le fratricide comme une ultime offense aux divinités et non pas comme un ‘simple’ crime. L’autre est le besoin, moins souvent souligné, de concilier les forces chtoniennes et les forces célestes.