Wunjo

 

Mots étymologiquement apparentés:    Allemand, Wonne (bénédiction, joie); Anglais, wonder (merveille, miracle).

 

Wunjo, la félicité, n’est pas présente dans le Futhark viking, comme Gebo. Comme Gebo, elle illustre des concepts relatifs aux individus, plutôt qu’aux sociétés ou aux Dieux. Cet individualisme n’avait plus guère de place dans une civilisation guerrière, ce qui explique peut-être qu’elles aient été ainsi rejetées. Le poème anglo-saxon et le Dit de Hár, plus archaïques, ont conservé cet équilibre admirable du Futhark ancien : il nous enseigne les entrelacs subtils de notre société, de nos Dieux, des forces de la nature et des relations entre humains.

 

Wunjo se présente sous les deux formes wunjo1 et wunjo2 qu’on trouve en nombre quasi égal parmi les runes scandinaves datées entre 175 et 400, mais wunjo1 devient plus courante après 400 en Scandinavie. Au contraire, sur le continent et en Angleterre wunjo2 domine entre 400 et 750. En somme, comme Thurisaz, Wunjo peut être pointue ou arrondie, surtout à l’origine.

 

Poème runique vieil anglais :

wen [joie ou espoir, attente, probabilité] ne cesse de celui qui connaît peu malheur, douleur physique, et chagrin.

Il obtient succès et bonheur et assez de [protection dans les] forteresses [burga]

On dirait que le poète fait ici un sorte de jeu de mot : le Vieil Anglais burg (nominatif, accusatif et génitif pluriel, burga) signifie place-forte, et byrga (nominatif singulier) signifie sécurité. La structure de la phrase interdit d’utiliser un nominatif et donc byrga, qui serait logique, est rejeté, mais avoir « assez de places-fortes » a été considéré par les experts comme n’ayant pas grand sens, alors que « assez de sécurité » leur semblait plus clair, ce qui explique que la mienne diffère des traductions classiques.

Ce poème est très clair et il est intéressant du point de vue historique, montrant l’importance des places-fortes, assurant une protection contre les incursions ennemies, dans la vie courante de cette époque. Je suis d’ailleurs aussi très étonné que Wunjo n’ait pas subi de christianisation. Il s’agit bien de joie matérielle, rien ne fait allusion à la joie religieuse. Wunjo ayant résisté à la ‘mystication’, il faut la rattacher aux plaisirs physiques, au bonheur de la vie tranquille, et non à cette sorte de félicité extatique que les mystiques vantent. On a bien droit à un peu de bonheur tranquille en ce bas monde, semble nous dire gentiment Wunjo.

 

Wunjo n’existant pas dans le nouveau Futhark, il est un candidat logique pour la dix-septième strophe du Ljóðatal qui, précisément, fait une allusion peu voilée au plaisir sexuel que l’homme peut apporter à la femme.

Dix-septième strophe du Ljóðatal :

J’en connais un dix-septième

La jeune femme libre [manunga man : la jeune ‘femme-lige [Note 1] en amour’]

Se privera difficilement de moi.

Ces chants

Garde-les en mémoire, Loddfáfnir,

Ils ont manqué longtemps

Bien qu’ils soient bons,

Si tu les utilises à voir l’avenir, [ef þú getr nýt]

Si tu les acquiers,

La nécessité si tu l’acceptes.

 

Contrairement aux traductions classiques, je vous propose une version très près du texte, excepté pour deux expressions.

La première est ‘la femme libre’ qui traduit le simple mot vieux norrois : man. Les traductions classiques disent « la jeune fille » ou même « la vierge » alors que man est un mot aux sens multiples. Il peut signifier un ‘prisonnier de guerre’, et donc un homme lige, un serviteur masculin ou féminin, et donc aussi une jeune fille, une ‘femme lige’ (souvent au service sexuel de son maître), et enfin, dans les mots composés, comme man-rúnar (‘les runes d’amour’) ce mot a le sens de ‘amour’ [Note 2]. De plus, le sens de ‘femme obligée de fournir un service sexuel’ n’est pas possible à cause du vers suivant qui suppose qu’elle est capable de se détacher de son amant. C’est pourquoi je pense que le mot man désigne ici une femme libre de ses faveurs qu’on appelle de nos jours une ‘femme libérée’ et qu’on couvrait d’insultes il n’y a pas encore longtemps. Cette femme libérée est en effet difficile à fixer et Ódhinn se vante d’être capable de la fixer (de la rendre lige : de redonner sa fonction primitive à cette man) grâce au chant associé à la rune Wunjo.

La seconde est ef þú getr nýt. Le mot getr issu du verbe geta (‘obtenir’ – to get en Anglais), sous cette forme, signifie simplement ‘il y a’ et n’apporte donc que peu de sens. Par contre, il existe un jeu des enfants islandais qui getrask (‘se tirent leur avenir’ – une forme réflexive de geta) avec de petits coquillages. D’ailleurs, un des sens possibles de geta est en effet ‘deviner’. Mais il est clair qu’il s’agit de mon interprétation plus que d’une traduction strictement grammaticale.

 

En opposition avec Gebo, il ne s’agit plus maintenant de trouver son âme-sœur mais de fournir tant de satisfaction sexuelle à une femme libre qu’elle va renoncer à cette liberté. Cette attitude est celle du séducteur qui cherche le plaisir sexuel, c’est pourquoi j’associe Wunjo au plaisir ‘de la chair’ en général, et bien entendu au plaisir d’amour. On notera bien qu’il n’est question ici d’aucune contrainte dans la violence, c’est une contrainte par le plaisir dont Ódhinn se vante.

Ma traduction introduit une autre notion dans l’usage de Wunjo, les chants associés à cette rune ont été longtemps oubliés (« Ils ont manqué longtemps ») et retrouvés grâce à Ódhinn. Et Ódhinn affirme qu’on peut les utiliser à voir l’avenir (ef þú getr nýt) si on apprend à s’en servir (« Si tu les acquiers ») et si on accepte les décisions du destin (« La nécessité si tu l’acceptes »). C’est la seule allusion à l’usage des runes pour lire l’avenir que j’ai trouvé dans la littérature ancienne relative aux runes alors que la littérature moderne regorge de méthodes et conseils pour les utiliser à cette fin. Ainsi, d’après le Dit de Hár, la première condition pour connaître l’avenir est de l’accepter tel qu’il se présentera, d’accepter que, justement, cela ne ‘serve à rien’ de le connaître. Toutes les autres allusions que j’ai pu voir dans cette littérature ancienne quant à l’usage des runes est qu’elles aident à forger un avenir considéré comme positif par le sorcier, et non pas à simplement le prédire.

 

Conclusion

 

Wunjo est la rune du confort et des plaisirs physiques, de la vie heureuse et tranquille. Le poème runique vieil-anglais insiste sur la sérénité et le Dit de Hár sur le plaisir sexuel associés à cette rune. C’est pourquoi je pense qu’on peut sans hésiter l’associer aux concepts de plaisir physique et de confort qu’apporte bonne santé morale et physique. Les aspects mystiques du bonheur ne sont pas associés à cette rune.

Elle apporte à la chamane et au chaman la solution à une des énigmes de la vie chamanique : comment est-il possible de vivre sans désespoir cette familiarité incessante avec la mort qu’exige le rôle principal des chamans qui est de rejoindre les âmes des morts et de les emmener – de gré ou de force - vers leur prochain séjour ? C’est le miracle de la vie que chaque respiration soit une délectation et que chaque respiration soit un pas de plus vers la mort. Mais il est certainement contradictoire que d’apprécier pleinement les délices de la vie physique sans restriction ni réserve soit la condition à laquelle la mort puisse être pleinement acceptée : le rôle de Wunjo est de nous aider à surmonter cette contradiction. En opposition au mysticisme classique des religions révélées, mysticisme qui tend à « séparer l’âme et le corps », à « mépriser les honteux plaisirs de la chair », « à élever son âme vers les hauteurs divines », Wunjo nous offre une image d’une sainteté bonhomme et humble, plus proche de celle de la chamane Kamchadale [Note 3] que de celle du moine chrétien.

Nous venons de voir la huitième rune de l’ancien Futhark germanique, c’est-à-dire la dernière de ce qu’on appelle souvent le premier ætt (‘famille’) de runes. Les poèmes de l’Eddas parlent de chants et non d’ætt mais il est en effet logique de considérer, comme la plupart des utilisateurs des runes, qu’elles se divisent en trois ensembles de huit, chacun constituant un ætt. On a l’habitude de donner à chaque ætt un nom associé à la première rune de l’ætt, si bien que le deuxième ætt est celui de la grêle (rune Hagla), le troisième celui du dieu Týr (rune Tiwaz). J’ai souvent vu ce premier ætt appelé par le nom du dieu Freyr, dieu de la fertilité masculine, alors que les textes semblent associer la première rune, Fehu, plutôt à la douceur féminine, et donc à sa sœur Freyja. Je propose ainsi d’appeler le premier ætt par le nom de Freyja plutôt que par celui de Freyr, ou alors de suivre la tradition islandaise et de l’appeler l’ætt de Fehu.

 

Notes

 

[Note 1] Je vous rappelle que j’ai défini une ‘femme-lige’, en parlant de la rune Thurisaz, comme une femme qui a partiellement abandonné sa liberté au profit d’un maître, mais sans être réduite au statut d’esclave.

 

[Note 2] Ceci est l’interprétation classique du mot man dans manrunar. J’ai cependant remarqué que la Dame du Lac, dans Lanzelet - donc en Allemand du Moyen Âge – est appelée une reine et une merminne, ce qui signifie mot à mot ‘lac-amour’ c'est-à-dire l’amour du lac (qu’on traduit habituellement par ‘ondine’). Amour et Dame étaient donc en fait synonymes si bien que les manrunar sont bien les runes de la Dame et de l’Amour comme je vais l’expliquer maintenant.

 

[Note 3] Les premiers explorateurs du Kamchatka, au 16ème siècle, ont signalé que les chamans kamchadales sont des femmes dans leur immense majorité.

 

Amour

 

Gravure préhistorique : Ódhinn n’est peut-être pas le premier à connaître ce dix-septième chant.