Le wyrd, Urðr et l’ørlög et  les  sköp

 

 

Pour l’örlög, voyez les  pages suivantes:

 l’örlög dans la Völuspá 

  l’örlög dans le Hávamál 

l'örlög et les sköp dans les autres poèmes eddiques

 

J’ai entrepris d’analyser avec un peu plus de précision ces trois concepts à partir des textes originaux qui en parlent. Cela suppose un gros travail de collection d’information que j’ai commencé avec le wyrd des anglo-saxons. J’avoue que mes recherches ne sont pas totalement exhaustives car je ne lis pas facilement l’anglo-saxon. Cependant, certaines traductions que j’ai trouvées sont à mon sens trop loin du mot à mot et je me suis permis de rétablir ce mot à mot, tout en conservant le sens général de la traduction faite par un spécialiste de cette langue. Pour le norrois, c’est-à-dire Urðr et l’ørlög, vous aurez mes traductions et mes citations seront quasiment exhaustives, poésie et sagas.

 

Citations contenant le mot wyrd

 

Cette vingtaine de citations vous dira ce que l’on sait réellement au sujet du wyrd. Elles appartiennent, sauf les deux dernières, à des textes classés comme païens parce qu’ils ne traitent pas des sujets bibliques. Vous verrez que le Dieu chrétien apparaît quand même quelques fois.

 

Les dictionnaires signalent que les mots wyrd (= destinée en anglo-saxon) et urðr (= destinée en norrois) sont étymologiquement liés. Ceci s’exprime dans un lien au sens encore plus frappant. En fait, wyrd est lié au verbe weorðan, devenir. Le mot norrois urðr est lié au verbe verða, devenir, (urðu au prétérit pluriel = ils devinrent). Mais la Norne Urðr se différencie certainement de la Norne Verðandi (participe présent de verbe devenir = devenant). Par contre, le wyrd ne semble pas différencier entre ce qui est devenu et ce est en train de devenir.

 

 

Beowulf

Vers 455

Gæð a wyrd swa hio scel. S’accomplit le Wyrd ainsi qu’il le doit.

 

Vers 475

wigheap gewanod;      mes guerriers disparaissent

hie wyrd forsweop       car le wyrd les a balayés

on Grendles gryre.      par la violence de Grendel.

 

Vers 572

Wyrd oft nereð                         Le wyrd souvent protège

unfægne eorl,                          le guerrier (qui sera) non condamné,

 þonne his ellen deah.              s’il a la teinte du courage.

 

Vers 734

Ne wæs þæt wyrd þa gen        Que le wyrd l’empêche

þæt he ma moste                     de prendre encore

manna cynnes                         des humains de notre famille

ðicgean ofer þa niht.               souvent après cette nuit.

 

Vers 1056

þone ðe Grendel ær                celui que Grendel le premier

mane acwealde,                      a tué,

swa he hyra ma wolde,           et avide il en aurait tué d’autres

nefne him witig god                 si le sage dieu

wyrd forstode                          n’avait détourné leur wyrd,

ond ðæs mannes mod.             et sans l’humeur courageuse de l’homme (Beowulf)

 

Vers 1205

hyne wyrd fornam,                  mais le wyrd le détruisit

syþðan he for wlenco              quand par arrogance,

wean ahsode,                          il chercha le danger,

fæhðe to Frysum.                    querelle avec les Frisons.

 

Vers 1233

Wyrd ne cuþon,                       Le wyrd ils ne le connaissaient pas,

geosceaft grimme,                   féroce destinée,

swa hit agangen wearð           qui était le leur

eorla manegum,                      les nombreux guerriers

syþðan æfen cwom                  dès le soir venu.

 

Note : geosceaft = destinée (aussi)

 

Vers 1526

ac unc furður sceal                  il en sera ensuite ainsi,

weorðan æt wealle,                 ce qui arrivera près du mur,

swa unc wyrd geteoð,              ainsi que le wyrd l’attribue,

metod manna gehwæs.            destin de l’humanité entière.

 

v 2040

wyrd ungemete neah,              le wyrd excessivement près,

se ðone gomelan                     alors le vieux

gretan sceolde,                        il va l’approcher,

secean sawle hord,                  saisir le trésor de son âme,

sundur gedælan                       éclater en morceaux

lif wið lice,                               sa vie et son corps,

 

Vers 2575

swa him wyrd ne gescraf         ainsi le wyrd ne l’accorda pas

hreð æt hilde.                          la victoire au combat.

 

Vers 2814

Ealle wyrd forsweop               le wyrd balaya totalement,

mine magas                             mes descendants aimés,

to metodsceafte,                       vers leur sort construit,

eorlas on elne                          guerriers dans leur gloire.

 

Note : metodsceaft = construction du destin, mort.

 

L’errant (The wanderer)

 

Vers 5 

Wyrd bið ful aræd!      Le wyrd sera pleinement décidé !

 

Vers 15

Ne mæg werig mod     L’esprit fatigué ne peut pas

wyrde wiðstondan,      au wyrd résister,

ne se hreo hyge           pas plus que le cœur ‘croûteux’ (laid)

helpe gefremman.        ne peut apporter secours.

 

Vers. 100

wæpen wælgifru,         les armes avides de tuer,

wyrd seo mære,           le wyrd sublime,

ond þas stanhleoþu     et cette falaise rocheuse

stormas cnyssað,         les tempêtes battent,

 

 

Le navigateur (The seafarer)

 

Wyrd biþ swiþre,                                 Le wyrd est plus grand

Meotud meahtigra,                              et Dieu plus puissant

þonne ænges monnes gehygd.            qu’aucun humain ne peut le penser.

 

Maximes 2

 

Vers 5

wyrd byð swiðost, winter byð cealdost.

wyrd est le plus fort, l’hiver le plus froid.

 

La ruine (The Ruin)

 

Vers 24

Beorht wæron burgræced,      Brillante était la forteresse

burnsele monige,                     les bains nombreux

heah horngestreon,                 luxueuse la richesse en tours,

heresweg micel,                       les bruit martiaux nombreux,

meodoheall monig                   le hall à bière plein

dreama full,                             de joie rempli,

oþþæt þæt onwende                jusqu’à ce que cela change

wyrd seo swiþe.                       le wyrd a balayé cela.

 

Le poème rimé (The Rhyming Poem)

 

Vers 70

Me þæt wyrd gewæf,               Pour moi ce que le wyrd a tissé,

ond gewyrht forgeaf,               et mon action (ou mon mérite) a apporté,

þæt ic grofe græf,                    c’est que je doive creuser une tranchée,

 

Rêve de la route (Dream of the road)

 

Vers 74

þa us man fyllan ongan                       alors les hommes commencèrent à nous tailler en pièces

ealle to eorðan.                                   tous à terre.

þæt wæs egeslic wyrd!                        Que c’était un effroyable destin !

 

 

 

Pour finir, voici deux exemples d’usage du wyrd dans des textes typiquement chrétiens.

 

Partie de l’Exode appelée La traversée de la Mer Rouge (The Crossing of the Red Sea)

 

Vers 458

ne ðær ænig becwom              nul ne revint

herges to hame,                       des guerriers chez soi,

ac behindan beleac                 mais enfermés derrière

wyrd mid wæge.                      par le wyrd dans la vagues.

þær ær wegas lagon,               Où se trouvait avant un chemin

mere modgode,                       la mer rendue furieuse

mægen wæs adrenced.            l’armée a été noyée.

 

 

Vie de St Guthlac

Vers 1351

þroht þeodengedal,                 tourment de la séparation de son seigneur

 þonne seo þrag cymeð,          quand le temps arrive

wefen wyrdstafum.                  tissé  par le bâton du wyrd

 

Note : stæf signifie ‘bâton’, wyrdstafum = avec le bâton du wyrd (voir la note finale).

 

 

Commentaires

 

Ces quelques exemples montrent bien que la notion de wyrd a bien été intégrée par le christianisme anglo-saxon, c’est à dire par des chrétiens encore élevés au sein de concepts païens : Les Juifs sont sauvés des guerriers égyptiens à cause du ‘mauvais’ wyrd de ces derniers, on trouverait cela un peu iconoclaste même de nos jours. Pire, c’est le wyrd de St Guthlac qui le sépare de son seigneur Dieu !

Il est donc évident que même les poèmes païens sont touchés par la pensée de l’époque chrétienne qui amène une influence romaine avec elle. Certes, le witig god du vers 1056 de Beowulf peut très bien être un dieu païen, mais le Meotud (= destinée, Dieu, Christ) du Navigateur semble bien être le Dieu des chrétiens. Cependant, encore ici, on sent l’iconoclaste qui se permet de citer côte à côte la puissance du wyrd et celle de Dieu.

 

Le pouvoir du wyrd est décrit comme immense, il balaie, accable, attribue, accorde, on l’ignore mais se prépare en cachette à frapper, il est egeslic et mære, effroyable et sublime [traduit par ‘inexorable’ dans les versions en ligne !].

 

On remarque aussi que, selon les textes, il est décrit de façon contradictoire. Par exemple, au sujet de sa puissance :

   - Le vers 1526 de Beowulf dit qu’il est « le maître de l’humanité entière », le vers 5 de L’Errant dit qu’il est « pleinement décidé » c’est-à-dire qu’on ne peut pas s’y opposer et ce sens est sous-entendu en beaucoup d’autres endroits.

   - Mais l’absolu de cette puissance est aussi contesté plusieurs fois. Le vers 572 de Beowulf dit que le courage peut sauver de l’effet du wyrd, le vers 1205 signale l’existence d’une cause rationnelle venue appuyer le wyrd. L’Errant, le vers 15, affirme qu’un esprit fatigué lui résiste moins (sous-entendant qu’un esprit résolu peut mieux lui résister), le vers 70 du Poème rimé que nos actions participent à son effet.

En fin de compte, on voit apparaître l’idée que les humains sont partiellement responsables de leur destin, ce que résume si bien la formule chrétienne : « Aide-toi, le ciel t’aidera ». C’est pourquoi je décèle là une influence chrétienne qui explose dans le monde actuel où chacun veut et croit être maître de son destin.

 

Une autre influence, païenne celle-là, est une assimilation partielle du wyrd aux Parques grecques. En effet, Poème rimé et Vie de St Guthlac disent qu’il a tissé la vie du héros. Dans ces exemples, on trouve l’origine de l’habitude de décrire notre destinée comme une toile tissée par le wyrd. Cette habitude est donc justifiée, pour le wyrd, par des usages très anciens. En étudiant l’ørlög nous verrons que ce ‘tissage’ n’a rien à voir avec la mythologie germanique païenne. Les Nornes ne tissent pas l’örlög, elles le gravent sur des « plaquettes de bois ».

 

Note : une digression sur les bâtons.

Le Hávamál parle plusieurs fois d’un stafr que, dans la strophe 142, tout le monde s’accorde à traduire par ‘runes’ (bâton sur lequel sont gravées des runes). Ce mot a pris aussi le sens de ‘lettres écrites, mots’ du fait de cet usage. Par contre, dans les strophes 59, 27 et 8 les traducteurs font tout pour éviter d’utiliser ce sens, la magie n’étant admise qu’en dernier recours. Voyez mes longs commentaires de la strophe 8 qui tentent de ridiculiser les arguments de Dronke affirmant que stafr en fin de mot n’est rien qu’une « finale dérivative » à http://www.nordic-life.org/MNG/NouvHavamalFr8-9-10.htm .

Vous avez vu que j’ai traduit ici le mot wyrdstafum par « le mot du wyrd » car il est infiniment probable que St Guthlac n’avait pas de bâton gravé de runes ni d’ogams et, encore plus, que l’on ne tissait pas avec un bâton, bien que l’on ait filé avec un. Cependant, la traduction classique de wyrdstaf, décret du destin, passe bien de bâton à ‘lettres écrites’ ce qui suggère des influences scandinaves, d’ailleurs tout à fait possibles, sur ce mot en anglo-saxon.