Version française du Chapitre 2 de

Nording magic Healing

Helaing Galdr, Healing Runes

 

 

 

 

 

LES guérisons de Väinämöinen ET DE Lemminkäinen

 

Nous allons étudier dans ce chapitre trois exemples de guérison magique de trois “blessures” différentes, la blessure physique de Väinämöinen, la mort de Lemminkäinen, miraculeusement ressuscité par sa mère, et la blessure psychique de ce dernier. Ces trois exemples montrent l’importance de la déclamation associée au traitement. Lorsque nous reprendrons ces déclamations, ces poèmes, ce sera évidemment pour leur associer un galdr, runes chantées ou hurlées, comme nous le verrons au chapitre 4. Nous allons ainsi rencontrer quelques exemples des poèmes qui doivent accompagner toute opération de magie, particulièrement celles de guérison.

Ces guérisons sont décrites dans le Kalevala, une collection de légendes et de chants, recueillis au début du 19ème siècle, en Finlande et dans la région de Saint Pétersbourg, par un médecin finlandais, Elias Lönnrot. Ce dernier a recomposé cette connaissance orale en cinquante chants ordonnés pour raconter une sorte d'épopée que tous les lettrés s'accordent à qualifier d’équivalent nordique à l’Iliade et l'Odyssée. Comme ce très beau texte est quasiment inconnu du grand public, je me ferai un plaisir d'en citer de longs extraits, qui je l'espère convaincront le lecteur de l’extraordinaire qualité poétique du Kalevala, et qui, en même temps, constituent le seul texte décrivant avec tant de détail une guérison magique. Le chant 9 du Kalevala, consacré à la guérison de Väinämöinen constitue donc une somme de la médecine telle que nos ancêtres la pratiquaient ... avec magie et bon sens réunis. Le chant 15, consacré à la résurrection de Lemminkäinen, décrit le grand oeuvre médical : comment un cadavre peut être rendu à la vie. Ce dernier chant, certes peu crédible, présente des caractères communs avec le précédent, ce qui nous permettra certaines généralisations intéressantes. Le chant 14, consacré à la quête de Lemminkäinen, décrit aussi à mon avis une guérison, celle d’une maladie psychique, faite avec un bon sens, avec une sorte d’admission de l’existence de la chimère du malade qu’on aimerait rencontrer plus souvent de nos jours.

Lönnrot a recueilli sur le terrain de nombreux chants populaires, mais au lieu de les publier tels que, ils les a réunis en une épopée cohérente. Il est bien évident que l’ethnologie moderne ne fonctionne plus sur ce modèle, et on a adressé de nombreux reproches à Lönnrot pour avoir laissé une trace personnelle en rassemblant les poèmes. On trouvera un résumé de ces reproches dans “ Finish Folk Poetry ” qui publie une traduction de certains des poèmes recueillis par les ethnologues, avant et surtout après Lönnrot. L’ensemble de ces poèmes constitue des centaines milliers de vers réunis dans un “ fond de la littérature finnoise ”. En lisant les textes proposés dans “ Finish Folk Poetry ”, et en analysant les reproches faits à Lönnrot, on peut tirer les conclusions suivantes quant la différence entre les textes du Kalevala et ceux recueillis par les ethnologues. Tout d’abord, et me semble-t-il de façon primordiale, personne ne reproche à Lönnrot d’avoir vraiment ‘brodé’ sur les textes qu’ils a recueillis: il leur est resté essentiellement fidèle. Les textes recueillis ne forment pas à l’origine une longue épopée comme le Kalevala, mais en constituent des parties. Il semble que les meilleurs bardes Finnois aient toujours essayé de rattacher ces parties pour faire former un tout, exactement comme Lönnrot l’a fait de façon peut-être un peu trop systématique. Il est donc resté dans la tradition des bardes Finnois, mais il a poussé le système à son extrême en créant une seule épopée réunissant tous les thèmes épars qu’il avait collectés. L’erreur de beaucoup a été de croire que cette épopée - qui a donc Lönnrot pour auteur - était une image exacte de la culture populaire finnoise. Ma conclusion personnelle est que le travail de Lönnrot a obtenu un immense succès, ce dont on ne peut que se féliciter, et honnis soient les esprits chagrins qui implicitement le lui reprochent. Ce qui est vrai, et c’est bien ce que Lönnrot a dit, c’est qu’il a réuni dans la Kalevala un grand nombre de textes dont chacun représente une authentique partie de la culture populaire finnoise.

Quand on lit les poèmes directement recueillis sur le terrain, on constate une grande concordance entre le texte du Kalevala et les poèmes populaires, avec cependant deux différences principales. D’une part, lorsque le poème populaire contient une grossièreté, Lönnrot l’a éliminée pour la remplacer par une version plus acceptable à ses lecteurs du milieu du 19ème siècle, et il faut bien entendu lui reprocher ces modifications intempestives. Le cas cité très souvent par ses détracteurs modernes, de la fourmi pissant sur la jambe d’une grue, et dont la description a été éliminée par Lönnrot, est certes regrettable, mais il faut bien reconnaître que c’est un cas rarissime. D’autre part, les poèmes populaires sont truffés de très nombreuses allusions chrétiennes, et Lönnrot les a systématiquement éliminées, ce dont on peut l’en remercier chaleureusement même si, en effet, cela déforme l’image exacte de la culture populaire finnoise du milieu du 19ème siècle.

 

Du point de vue de la compréhension des attitudes magiques des peuples nordiques, point de vue qui nous intéresse particulièrement ici, on peut donc faire de nombreux reproches au texte de Lönnrot. D'une part, il n’est pas un folkloriste et, d'autre part, certains poèmes sont évidemment teintés de chrétienté, et destinés à discréditer les croyances païennes, ce malgré le tri pratiqué par Lönnrot. Malgré tous ces défauts, le Kalevala est certainement le plus grand texte qui nous reste, décrivant les coutumes chamaniques des peuples du Nord, quelques fois de façon un peu modernisée. Par exemple, le Dieu principal est toujours le Dieu du Ciel, appelé soit Ukko, soit Jumala[1], c'est à dire que la Déesse-Mère a été déjà oubliée, malheureusement.

 


Traitement des maux physiques

 

 

Le principal héros de l'épopée est "le vieux (ou l'éternel) Väinämöinen" comme le qualifie le texte. Väinämöinen est à la recherche d'une compagne. Il rencontre une jeune fille merveilleuse, mi femme, mi arc-en-ciel, qui ne le suivra dans son traîneau qu'à condition qu'il construise un bateau. Väinämöinen s'exécute et, pendant deux jours, le travail se passe bien,

 

Mais le troisième jour, /// Hiisi tordit la poignée, /// Lempo[2] détourna la lame /// Un Esprit mauvais secoua le manche : /// La hache cogna le rocher /// Et le tranchant de la lame frappa la falaise /// Et la hache rebondit sur la roche /// Et la lame glissa dans la chair, /// Dans le genou du valeureux, /// Dans la jambe de Väinämöinen.

 

Ainsi, trois démons se liguent pour blesser Väinämöinen. Celui-ci réagit immédiatement, il cherche à utiliser ses pouvoirs magiques pour se guérir lui-même.

 

Il commence alors à chanter des charmes /// Se met à déclamer : /// Il dit toutes les Genèses /// Et les sortilèges en bon ordre. /// Mais il ne peut se rappeler /// Quelques-uns des formidables mots d’acier /// Qui pourraient servir de barrière, /// Serviraient à fermement clore /// Ces déchirures dues au fer, /// Ces entailles de l’acier bleu.

 

De suite, on constate l'importance accordée aux "Genèses" qui décrivent l’origine sacrée du monde qui nous entoure. Le poème reviendra sur ce point. Il manque à Väinämöinen connaissance de quelques charmes capables de clore une blessure aussi formidable qu'est la sienne. Il va donc parcourir le pays à la recherche d'aide et demander plusieurs fois sans succès :

 

Dans cette maison, quelqu'un /// Peut-il traiter l’oeuvre du fer, /// Peut-il arrêter ce flot, /// Enfermer ce terrible sang?

 

Finalement, il rencontre quelqu'un capable de le sauver :

 

Un vieil homme demeurait sur le poêle, /// Une barbe grise pendue à sa mâchoire. /// Le vieil homme grommela depuis son poêle, /// La barbe grise s’exclama : /// On a déjà clôt des choses plus graves, /// On a déjà surmonté de plus grandes choses /// Avec les trois mots du Créateur, /// Les édits de profonde Genèse.

 

Après avoir constaté la gravité de la blessure, le vieil homme avoue qu’il lui manque la connaissance de la Genèse du fer pour être capable de traiter la blessure.

 

Je me souviens d’autres paroles, /// Mais je ne puis retrouver celles de /// La Genèse du fer, /// D’où vint la malheureuse scorie.

 

Quand une vipère mord, la nature du venin injecté est évidemment importante, et, plus généralement, tout le monde est d’accord sur le fait que la cause de la maladie doit être connue pour la traiter efficacement. On voit que, même dans le cas d’un accident[3], cette médecine primitive ne dissocie jamais le traitement de la cause du mal. Le vieil homme a donc besoin de connaître la Genèse du fer pour être capable de soigner les blessures infligées par ce fer. Cette attitude va se prolonger fort tard et sera ensuite ridiculisée quand la foi associée à la magie sera elle-même totalement oubliée. Par exemple, jusqu'au 17ème siècle, la notion d'onguent à appliquer sur l'arme ayant provoqué la blessure renvoie une image dégénérée de cette attitude. Un livre du milieu du 17ème expliquait qu'en plongeant l'arme dans un onguent, on aiderait l'esprit du sang du blessé à regagner les corps du blessé, et qu'ainsi on pouvait guérir à distance la blessure. Ce livre, "Un discours ... sur la guérison des blessures par la Poudre de Sympathie", dû à Sir K. Digby, était si populaire qu'il a connu 29 éditions successives. Cet auteur se vanta que chaque chirugien-barbier de l'époque connaissait la formule de l'onguent. D'ailleurs, ces croyances ont survécu jusqu'à nos jours parmi les sorciers populaires.

J'espère ne pas avoir à argumenter trop sur la différence d'attitude entre passer une crème sur une arme, et s'adresser à la matière de l'arme par un poème solennel : le premier laisse le patient totalement passif et utilise une formule stéréotypée, alors que le second l'inclut dans une supplication originale. De façon encore plus importante, ceci n’est qu’une seule étape des douze de la guérison.

Revenons maintenant à Väinämöinen qui, heureusement, connaît la genèse du fer :

 

Ukko, dieu du ciel, /// A frotté ses paumes ensemble /// Sur son genou. /// Et de ceci naquirent trois filles, /// Toutes trois filles de nature /// À être mères du fer couleur de rouille, /// Conceptrices de l’acier bleu. /// Les filles ... pressèrent leur lait sur la terre, /// Laissèrent éclater leurs tétons ... /// Celle qui pressait du lait noir, /// D’elle naquit le fer doux; /// Celle qui pressait du lait blanc, /// D'elle furent faites les choses en acier; /// Celle qui versait du lait rouge, /// D'elle on obtint la fonte.

 

Le vieil homme se réjouit d'avoir acquis cette connaissance :

 

Le vieil homme grogna sur son poêle, /// La barbe chanta et la tête trembla : /// Je connais maintenant la Genèse /// Du fer, je saisis la voie de l'acier.

 

Avant de commencer à traiter la blessure de Väinämöinen, le vieil homme s'adresse d'abord au fer pour, en quelque sorte, se rendre familier, amical avec lui.

 

Je te plains pauvre fer, /// Pauvre fer et malheureuse scorie, /// Et l'acier, victimes de la sorcellerie! /// ... /// Qui t'a dit de faire le mal, /// Qui t'a obligé à être méchant? /// ... /// Tu as commis l'horrible action toi-même, /// Tranché l'ouverture couleur de mort. /// Allons! Rends-toi compte, /// Corrige ces mauvaises façons /// Avant que je ne le dise à ta mère, /// Que je ne me plaigne à tes parents!

 

Le vieil homme reconnaît donc que la "méchanceté" du fer n'est pas sans raison, et liée aux mauvais traitements que les forgerons lui font subir. Par ceci, il tente de se concilier les bonnes grâces du fer. Comme il en connaît la genèse, il peut même le menacer de se plaindre à ses "parents". En fait, il le traite en enfant plus turbulent que méchant, et il cherche à l'apaiser.

Quand l'Esprit du fer est apaisé, alors le vieil homme peut s'adresser à l'Esprit du sang. Ainsi, la communication avec le fer n'est qu'une étape dans la guérison. Réduire la guérison à cette étape, comme la magie du 17ème siècle le fera, c'est oublier la plus grande partie du traitement.

 

Sang, contiens ta perte /// Humeurs, votre fuite /// Cessez de gicler sur moi, /// D'éclabousser ma poitrine! /// Sang, tiens bon comme un mur, /// Liquides, formez une barrière /// Tenez bon, comme un iris sur un lac, /// Comme un roseau sur la mousse, /// Comme un rocher bordant un champ, /// Comme un roc dans les rapides! /// S'il vous prend envie /// De vous remuer un peu plus, /// Alors que ce soit dans la chair, /// Glissez-vous dans les os! /// À l'intérieur, c'est mieux pour vous /// Sous la peau vous serez bien - /// Mieux à courir dans les veines, /// Vous glisser dans les os, /// Que de vous perdre sur le sol, /// Dégoutter dans la poussière. /// Ton destin, lait, n'est pas de t'écouler /// Sur le gazon, sang impeccable, /// Doux au coeur des hommes, sur l'herbe, /// Sur un monticule, chéri des copains : /// Ta place est dans le coeur, /// Les poumons sont ton refuge; /// Rentre au bercail, /// Cours t'y réfugier! /// Tu es ni une rivière pour courir, /// Ni une mare pour t'écouler, /// Ni un marais pour glouglouter, /// Aucun navire ne s'abîme en toi. /// Cesse maintenant, mon chéri, de couler, /// Toi, le rouge, de tomber. /// Si tu n'as pas fini, alors caille! /// La cascade Tyrjä l'a fait autrefois, /// La rivière Tuoni se coagula, /// La mer s'assécha, les cieux séchèrent /// Durant cette longue année de ciels clairs, /// De feux que nul ne pouvait maîtriser. /// /// Si tu ne prends tout ceci en compte, /// On pensera à d'autres choses, /// D'autres moyens seront trouvés : Je crierai /// Pour qu'Hiisi me donne une marmite /// Dans laquelle le sang sera bouilli, /// Les humeurs réchauffées, /// Sans qu'une goutte ne s'écoule, /// Qu'une tache rouge ne tombe, /// Le sang ne se perdant plus sur la terre, /// Les humeurs ne se précipitant plus. /// /// Ne serais-je homme de taille /// À arrêter ce flot, /// Gaillard capable, fils d'Ukko, /// De contrôler ce torrent des veines, /// Alors le père céleste, /// Jumala au-dessus des nuages, /// Important aux humains, /// Respecté des hommes, /// Fermera la bouche de sang, /// Arrêtera ce qui s'empresse vers le dehors. /// /// Oh! Ukko, créateur céleste, /// Jumala qui règne dans les cieux, /// Viens ici quand tu es nécessaire, /// Prends cette voie quand on t'appelle : /// Tends ta main charnue /// Et presse de ton pouce tout rond, /// Ferme l'offensante déchirure, /// Clos la porte maudite; /// Dépose dessus une douce feuille, /// Un nénuphar tu lui appliques /// Pour bloquer la route du sang, /// Pour stopper ce qui s'échappe, /// Qu'il ne puisse plus éclabousser ma barbe, /// S'écouler sur mes vêtements! /// /// Ainsi il ferma la bouche de sang, /// Il barra la route des humeurs.

 

Maintenant que le fer et le sang sont apaisés, que la blessure cesse de produire des humeurs, alors le vieil homme se consacre à ce que nous appelons de nos jours l’action médicale : il fait préparer un médicament. Bien entendu, ce médicament aura des propriétés magiques. Mais ne peut-on pas dire que l'aspirine, la cortisone, les antibiotiques ont eux aussi des propriétés magiques, bien qu'on en comprenne mieux le fonctionnement? Pourquoi d'ailleurs compréhension et magie seraient-ils automatiquement antinomiques?

 

              ... Il envoya /// Son fils dans l’atelier /// Pour y préparer un baume /// De ces balles de foins, /// Des extrémités de celui aux mille feuilles /// Qui répand son miel sur la terre, /// D'où s'écoule un ruisselet d'hydromel. /// ... /// Il rencontra un chêne, /// Il demanda à ce chêne : /// As-tu du miel sur tes branches, /// De l'hydromel sur ton écorce? /// ... /// Il prit quelques échardes de chêne, /// Des bout de l'arbre cassant; /// Il prit de bonnes plantes, /// Toutes sortes d'herbes, /// De celles qu'on ne rencontre pas ici, /// Poussant partout au loin. /// Il met une marmite au feu, /// Il fait bouillir sa concoction /// Avec toute cette écorce de chêne, /// Avec ces bonnes herbes. /// La marmite bouillit, grogna /// En tout pendant trois nuits, /// Trois jours de printemps.

 

Le fils chargé de préparer le baume vérifie si ce qu'il a obtenu est digne de soigner la blessure de Väinämöinen. Une première fois, il constate que

 

Les baumes n'étaient pas sûrs, /// On ne pouvait compter sur ces remèdes. /// Il ajouta des plantes, /// De nombreuses sortes d'herbes /// Qu'on avait amenées de partout, /// Ramenées de cent voyages, /// Par neuf au regard magique, (c’est à dire neuf sorciers) /// Depuis les hauteurs qui traitent le mal. /// Il les cuit trois nuits de plus, /// Neuf nuits au total. /// Il sort la marmite du feu, /// Regarde si les baumes étaient sûrs, /// Si on pouvait compter sur ces remèdes.

 

Il constate enfin que ses médicaments sont efficaces.

 

Il vérifie les baumes, /// Il regarde les remèdes, /// Les essaye sur des fissures dans le roc, /// Sur des fentes dans les rochers : /// De suite, le roc colle au roc, /// Les rochers se lient aux rochers.[4]

 

Maintenant que l'apprenti a préparé correctement la potion, le maître en vérifie les propriétés.

 

Le vieil homme les essaya de sa langue, /// Les goûta dans sa bouche. /// Et il reconnut que les médicaments /// Étaient bons, les onguents sûrs. /// Alors il enduit Väinämöinen /// Il guérit le malheureux - /// Il l'enduit par dessous, /// Par dessus, en plaque au milieu.

 

Nous reviendrons sur ce point, mais notons de suite que l’onguent est appliqué, semble-t-il, sur tout le corps de Väinämöinen et non pas seulement sur la blessure. Ce charme de guérison est tout à fait classique, en voici une autre version, plus courte, et où le travail de guérison est attribué à Jumala:

Jumala ... attacha fermement la chair aux os,

Fixa fermement les os à la chair,

Il soigna bien le dessus,

Le dedans sans douleur,

Le dessus ne faisait plus mal.

 

Ces actions proprement médicales au sens moderne du terme ayant été effectuées, le guérisseur ajoute une nouvelle supplication, pour demander à la potion de se montrer efficace.

Ces actions proprement médicales au sens moderne du terme ayant été effectuées, le guérisseur ajoute une nouvelle supplication, pour demander à la potion de se montrer efficace.

 

Il prononce ces paroles, /// Il parle ces mots : /// "Ce n'est pas mon corps qui agit, /// Mais la chair de Jumala, /// Je n'agis pas selon mon pouvoir, /// Mais selon celui d'Ukko. /// Je ne parle pas par ma propre bouche, /// Mais au travers de la bouche du Créateur. /// Ma bouche peut être douce, /// Encore plus douce est Sa bouche; /// Et si ma main est juste, /// Encore plus juste est Sa main.”

 

De façon relativement ironique, tout comme nos médicament actuels, ces onguents provoquent des effets secondaires :

 

Quand furent appliqués les onguents /// Et ces médicament sûrs, /// Ils lui font à moitié perdre connaissance. /// Väinämöinen s'évanouit : /// Il s'agite de ci, s'agite de là /// Mais ne trouve aucun repos.

 

Le vieil homme va réagir contre ces effets secondaires en posant un pansement sur la blessure, puis par une nouvelle supplication. Je pense qu'on peut généraliser cet exemple. Il s'agit ici d'une action nécessaire, même en l'absence d'effets secondaires, comme le sous-entend le texte du Kalevala. C’est l'étape de rééducation, au cours de laquelle le médecin redonne (ici par un bandage) son indépendance au malade. Plus généralement, on nous décrit ici tous les traitements aidant le malade à retrouver son équilibre un fois que les symptômes les plus graves ont disparu.

 

Ainsi, le vieil homme conduisit la peine, /// Rejeta les points douloureux /// Jusqu'au milieu de la colline Kipumäki (“la colline de maladie et de douleur”), /// Au sommet du mont Kipu-vuori (“le mont des douleurs”) /// À faire souffrir le roc, /// À briser les rochers. /// Il prit une poignée de soie, /// La déroula en toile, /// La découpa en bandes, /// La transforma en pansements; /// Il attacha de cette soie, /// Emmaillota de ces belles bandes /// Le genou du valeureux, /// La jambe de Väinämöinen.

 

Une fois que ce traitement est effectué, le guérisseur adresse une dernière supplication aux Dieux.

 

Il dit ces paroles, /// Parle ces mots : /// “Que la soie du Seigneur soit un bandage, /// La pèlerine du Seigneur une couverture /// Pour ce genou sain, /// Pour ces jambes sûres! /// Regarde maintenant, Oh! beau Jumala, /// Conserve-le, sûr créateur, /// Qu'il ne soit pas conduit vers la douleur, /// Que rien ne le tire vers la blessure!"

 

La guérison est alors achevée, la blessure refermée, de sorte que les chairs sont maintenant encore plus saines qu’elles ne l’étaient auparavant, ce qui est normal pour un traitement s’adressant à la cause de la maladie. Puisque la cause la maladie a été traitée, cette faiblesse qui existait dans le malade, et qui a permis que la maladie s’installe, est maintenant supprimée. Ceci explique parfaitement bien que l’état du malade soit maintenant meilleur qu’avant la maladie.

 

Ceci, le vieux Väinämöinen /// Le sentit une aide réelle. /// Bientôt, le voilà guéri /// Et sa chair repoussa bellement, /// En bonne santé en dessous, /// Le centre indolore, /// Les côtés sans douleurs, /// Et sur le dessus, pas de cicatrice - /// Plus gracieux qu'autrefois, /// Meilleur qu'il n'avait été.

 

Vient enfin l’action de grâce du malade lui-même, par laquelle il remercie les Dieux qui l’ont guéri.

 

Là-dessus, le vieux Väinämöinen /// Lève ses yeux vers le haut, /// Regarde joliment /// En haut vers le ciel; /// Il parle ces mots, /// Il dit ces paroles : /// “De là s'écoulent les grâces, /// La protection amicale vient /// Du ciel, là-haut, /// Du tout-puissant Créateur. /// Soit loué et exalté, /// Oh! Jumala, créateur, /// Pour l'aide que tu m'as fournie /// Me donnant un refuge amical /// Au sein de ces violentes douleurs, /// Du travail aigu de l'acier.

 

Récapitulons donc les étapes de la guérison de Väinämöinen, car nous en ferons le fondement du traitement par la magie, décrit plus loin au chapitre six.

Cette guérison se passe en onze étapes, chacune comprenant des phases d’action et de des phases de prière.

            - Le patient cherche à utiliser ses propres forces pour se guérir.

            - En cas d’échec, il recherche quelqu’un capable de l’aider, un guérisseur.

 

 

            - Le guérisseur recherche la Genèse de la maladie.

            - Il adresse une supplication à la cause de la maladie, supplication fondée sur cette connaissance des origines de cette maladie.

            - Il adresse une supplication à la manifestation de la maladie, aux symptômes.

            - Il fait préparer des remèdes à partir d’herbes variées. Une première mouture n'est pas efficace. C'est au second essai que la bonne pommade est obtenue.

            - Il applique les remèdes après les avoir goûtés.

            - Il adresse une supplication aux Dieux pour que son remède agisse.

            - Il achève son traitement par une action qui permette au malade de se reprendre en charge.

            - Il adresse une dernière supplication aux Dieux pour que cette décharge du patient soit efficace.

            - Finalement, le patient lui-même adresse une action de grâce aux Dieux, pour les remercier de sa guérison.

 

Au chapitre six, nous verrons lesquelles des ces actions se passent dans la réalité ordinaire, lesquelles dans la réalité non-ordinaire, et surtout le rôle que peuvent jouer les runes dans ce processus. Encore une fois, la guérison de Väinämöinen sera notre guide constant lorsque nous conseillerons telle ou telle attitude face à la maladie.

 


RENDRE UN MORT À LA VIE

 

 

 Lemminkäinen est un autre héros de l'épopée, qualifié d’inconstant par le texte. Il y joue le rôle du "décepteur" comme dit Lévi-Strauss, c'est à dire celui du Dieu, ou du héros, trompeur, un peu incohérent, certainement aussi un peu fou, semblable en ceci au dieu Loki du panthéon nordique.

Le Kalevala décrit d'abord comment il se guérit de sa folie, avant de décrire sa résurrection par sa mère. Cependant, la résurrection de Lemminkäinen et la guérison de Väinämöinen ont des points communs intéressants, c'est pourquoi je préfère les traiter l'une à la suite de l'autre.

Lemminkäinen exige de la Maîtresse du Nord qu'elle lui livre sa fille. Elle l’envoie alors dans trois errances, dont la dernière lui sera fatale, il sera tué par un dragon sorti des eaux. La nouvelle de sa mort atteint sa famille magiquement :

 

Kyllilkki, la belle femme, (de Lemminkäinen) /// dit une parole et s’exprima ainsi : /// "Maintenant mon époux s'en est allé, /// Mon beau Farmind a disparu (il est surnommé par le nom de son pays) /// En un voyage sans abris /// Et sur des routes inconnues : /// Du sang coule de mon peigne /// Des humeurs s'échappent de ma brosse à cheveux!"

 

La mère de Lemminkäinen va s'efforcer de secourir son fils. Tout d'abord, elle va récupérer son corps disparu dans le fleuve du pays des morts, Tuonela. Elle demande au forgeron Ilmarinen de lui forger un outil pour effectuer ce travail.

 

Le forgeron Ilmarinen, /// Éternel artisan, /// Emmancha un râteau de cuivre /// Lui forgea des dents de fer; /// Des dents de cent brasses furent forgées /// Un manche de cinq cents fut préparé. /// Et elle, la mère de Lemminkäinen /// Prend le râteau de métal /// Et s'empresse vers la rivière de Tuonela.

 

Afin de ne pas rencontrer de résistance dans son travail, elle requiert l'aide du soleil qui va briller assez fort pour accabler de chaleur le pays des morts et ses habitants.

 

Elle adresse une prière au soleil : /// Oh! soleil, créature de Dieu, créature /// du Créateur, notre lumière : /// Lance une lumière brûlante tout de suite, /// Ensuite une obscurité étouffante, /// Enfin applique tout ton pouvoir; /// Fais dormir le peuple exténué /// Fatigue les forces du pays des morts, /// Use l'armée de Tuoni!"

 

Elle peut maintenant commencer à draguer la rivière pour en retirer les pièces du corps de son fils.

 

Ensuite la mère de Lemminkäinen /// Prend le râteau de métal; /// Elle ratisse son fils /// Au sein du torrent rugissant /// Dans le courant vif comme l'éclair ... /// Et à sa troisième tentative /// Un paquet d'entrailles s'accrochèrent /// Au râteau de métal.

 

Ce n'était pas, en fait, un paquet d’entrailles /// Mais bien l’inconstant Lemminkäinen, /// Lui, le beau Farmind, /// Attaché aux dents du râteau /// Par le petit doigt de la main droite /// Et par l’orteil de la jambe gauche ... /// Mais il en manquait un tant soit peu - /// Une main, la moitié de la tête, /// Une grande quantité d'autres /// Bribes, et sa respiration en plus ... /// Elle drague encore une fois /// Avec le râteau de cuivre /// Au long de la rivière Tuonela, /// En long et aussi en large : /// Elle obtient une demi colonne vertébrale /// La moitié de la cage thoracique, /// Et d'autres bribes, ...

 

Elle a maintenant récupéré tout ce qui pouvait l'être, et telle un Frankenstein antique, elle va réajuster les bribes du corps de son fils. Elle commence par les os, les tendons et les diverses membranes. Le poème continue sans interruption :

 

   ... reconstruit /// À partir de tout ça /// Quelque chose comme son fils, oeuvre /// À l’inconstant Lemminkäinen, /// Joignant la chair à la chair, /// Os à os ajustant, /// Et les membres aux membres, /// Les veines aux veines, /// Là où elles étaient déchirées. /// Elle lie les tendons, /// Rattache les membranes, ...

 

Comme toujours, elle ne se contente pas d'agir, mais elle ajoute la magie de ses paroles à ses actions, invoquant l'aide des Esprits, ici d'un "Esprit des veines". Le mot “veine”, bien entendu ne doit pas être pris dans son acceptation moderne. Les “veines” sont tous les vaisseaux par lesquels se transmettent le sang et les humeurs, au sens moyenâgeux du mot. Le poème continue sans interruption :

 

... Parle aux fils tendineux, /// Dit ces phrases : /// "Douce Déesse des veines, Suotenor, /// Belle tisseuse de membranes /// Avec ton doux fuseau /// Ta quenouille de cuivre /// Et ton rouet de fer : /// Viens ici quand tu es nécessaire, /// Prends cette voie quand on t'appelle, /// Une balle de tendons dans tes bras, /// Un paquet de veines sous tes bras, /// Pour relier les veines, /// Pour renouer les extrémités des membranes /// Dans les fentes de la blessure, /// Dans les balafres déchirées!"

 

Elle fait maintenant appel aux Esprit de l'air :

 

“Cela ne suffirait-il pas /// Il y a la jeune délurée de l’air /// Dans son bateau de cuivre, /// Dans une barque à la poupe rouge : /// Descends, ma belle, de ton séjour aérien, /// Jeune fille, de tes pures hauteurs /// Rame pour que ton bateau descende les tendons, /// Remue-le dans les membres, /// Rame au travers des fractures des os, /// Au travers des fractures des membres! /// Replace les membranes tendineuses, /// Remets-les en bonne place - /// Face à face les gros tendons, /// Oeil à oeil les artères, /// Que se recouvrent les veines, /// Et soient bout à bout les membranes! /// Prends alors une fine aiguille, /// Enfile un fil de soie, /// Couds avec tes fines aiguilles, /// Suture de ton aiguille d’étain, /// Renoue les extrémités des tendons, /// Attache-les de rubans de soie!”

 

Finalement, elle invoque Jumala lui-même :

 

“Cela ne suffirait-il pas, /// Toi-même, Jumala qui vit dans le ciel, /// Harnache tes poulains, /// Prépare tes chevaux, /// Conduis ton traîneau brillant /// Au travers des os et des membres, /// Au travers des muscles et au travers /// Des poisseuses membranes tendineuses! /// Joins l’os à la chair, /// Le tendon à l’extrémité du tendon, /// Argente les os brisés, /// Dore les tendons déchirés! /// Là où une membrane est déchirée, /// Fais repousser la membrane. /// Là où le tendon est rompu, /// Recouds le tendon. /// Là où le sang s’est enfui, /// Fais le reprendre son cours. /// Là où l’os est devenu mou, /// Remets un os à cette place. /// Là où les chairs sont détendues, /// Remets les chairs en place /// Et bénis les en leur bonne place /// Et installe les en place, /// Os à os et chair à chair /// Et membres à membres!”

 

Elle va ainsi réussir à recréer le corps de son fils, mais il est encore sans vie, ce qui se manifeste par le fait qu'il ne peut pas parler. On comprend mieux maintenant la saga de Glum le Meurtrier, citée au chapitre précédent :

Et quand elle fut rentrée chez elle, elle nettoya sa blessure et la pansa, et fit si bien qu'il se mit à parler aux gens.

La guérisseuse de la saga rend la parole à son patient, raccourci pour dire qu'elle lui a complètement rendu la vie.

De même, Odin, dans "Les dits du Très-Haut" se vante d'être capable, grâce à la rune Tiwaz, de ramener les morts à la vie :

Si je vois un pendu à une poutre /// Se balancer au vent, /// Alors je sais graver et colorer /// Les runes de sorte que le guerrier /// Peut maintenant parler /// Et quitter sa potence.

La légende celtique britannique de Bran offre aussi un exemple d’un chaudron magique dans lequel on pouvait immerger les guerriers morts au combat et dont ils sortaient rétablis, excepté qu’ils ne parlaient pas. Ces sortes de morts-vivants reprenaient leur place dans la bataille, mais la légende ne rapporte pas l’histoire de l’un d’eux recommençant ensuite une vie normale.

Nous avons un autre exemple d'un échec partiel de la procédure de ressuscitation[5] dans le conte celtique armoricain "La saga de Koadalan". Après les processus magiques destinés à lui rendre la vie, on s'aperçoit que Koadalan, qui avait été découpé en charpie, s'est entièrement recréé, son corps parfaitement formé, excepté que la vie ne l'habite pas.

 

Ainsi la mère de Lemminkäinen /// Refit l’homme, remodela son gars /// Plein de vie comme avant, /// Ressemblant à ce qu’il fut ... /// Mais elle échoua à faire parler l’homme, /// Son enfant ne parlait pas.

 

Pour rendre complètement son fils à la vie, elle va entreprendre une série de traitements. Elle va masser le corps de son fils de miels magiques d’origines diverses. Le premier miel est issu du pays des morts. L’abeille, qui joue ici le rôle d’aide, servira à trouver le miel du monde d’en bas. En d’autres termes, l’abeille accompagne la mère de Lemminkäinen dans un voyage chamanique dans le monde d’en bas.

 

D’où peut-on maintenant obtenir un baume /// Une goutte de miel apportée /// Dont on enduira celui qui est si las /// Pour traiter le malheureux /// De sorte que l’homme retrouve l’usage des mots /// Qu’il puisse raconter ses histoires? /// Oh! abeille, notre cher oiseau, /// Reine des fleurs de la forêt : /// Va chercher un peu de miel /// Et trouve un peu d’hydromel /// Dans la plaisante forêt Metsola, /// Chez le prudent Tapiola, /// De nombreux pétales de fleurs, des /// Fleurs de toutes sortes d’herbes /// Pour servir de baume au malade, /// Pour guérir le souffrant!”

 

L’abeille ... fit cuire le miel sur sa langue, /// Miel de six extrémités de fleurs, de /// Cent épis d’herbes ... /// Mais il ne fut d’aucune utilité, aucun /// Son ne sortit de l’homme.

 

La mère de Lemminkäinen va maintenant faire un voyage chamanique dans le monde du milieu, encore accompagnée de l’abeille.

 

Abeille, mon petit oiseau, /// Vole de cet autre côté, /// Au-dessus des neuf mers /// Et encore la moitié d’une dixième /// Un pays de miel /// Vers la nouvelle hutte de Tuuri /// Vers les murs de Palvonen[6] ... /// Ici le miel est cuit, /// Les baumes sont préparés /// Dans de petits chaudrons /// Dans de belles casseroles /// Qui contiendraient un pouce, /// De la taille du bout du doigt ...

 

La mère de Lemminkäinen enduit son fils de ces baumes cuits au feu de Tuuri. Il est le Dieu lanceur d’éclairs, il doit donc s’identifier au Dieu nordique Thor, auquel j’ai associé la rune Laukaz, rune de la préservation. Néanmoins, même le baume concocté par Thor n’est pas suffisant pour ramener totalement Lemminkäinen à la vie :

 

La mère de Lemminkäinen /// L’oint de ces onguents /// Avec les neuf baumes, /// Avec les huit remèdes : /// Encore, elle n’en reçoit point d’aide.

 

Elle décide enfin de voyager vers le monde d’en haut, voyage plus difficile, mais apportant la plus grande sagesse. Il est classique de penser que ce voyage se fait après avoir traversé neuf membranes, ou vaincu neuf difficultés, comme le texte ci-dessous le dit implicitement.

 

Abeille, oiseau des airs, /// Envole-toi une troisième fois /// Là-haut dans le ciel, /// Au-dessus des neuf séjours célestes! /// Il ne manque pas de miel là-bas, /// Du miel tout son saoul, /// Avec lequel Ukko autrefois /// Chanta des charmes et Jumala parla /// Et appliqua un baume sur ses frères, /// Blessés qu'il étaient par une puissance du mal.

 

L'abeille ne sait pas où se trouve ce "paradis" et demande le chemin pour s'y rendre.

 

Tu n'auras pas de difficulté à t'y rendre /// À faire un beau et bon voyage là-bas - /// Par dessus la lune, en dessous /// du soleil, entre les étoiles du ciel. /// Toute une journée tu voletteras /// Vers les arcades sourcilières de la lune. /// Un autre jour tu fileras comme un bolide /// Vers les omoplates de la Grande Ourse. /// Un troisième jour, tu bondiras /// Sur le dos de la constellation de la Pléiade. /// Ensuite, tu es presque arrivée, /// Tu arrives en tournant /// Où vit le saint Jumala, /// Au logis du béni. /// Ici, des baumes sont préparés /// Et des crèmes sont confectionnées /// Dans des marmites d'argent, /// Des casseroles d'or : /// Le miel cuit au centre, /// Sur les bords fond le beurre, /// À l'extrémité sud, l'hydromel, /// Au nord, les onguents gras.

 

L'abeille ramène le baume des cieux. Celui-ci est bien ce dont Lemminkäinen a besoin. Comme dans le cas de Väinämöinen, le guérisseur goûte d'abord le médicament, avant de l'appliquer au malade. La concordance des procédés montre que c'était en effet la façon classique d'appliquer un baume.

 

Alors la mère de Lemminkäinen /// Prit les baumes dans sa bouche, /// Elle les vérifia de sa langue, /// Goûta s'ils étaient à sa convenance ... /// Elle passe alors les baumes sur le malade, /// Prend soin du malheureux, /// Oint et joint les os brisés, /// Prend soin des membres, /// Elle l'enduit par dessous, /// Par dessus, en plaque au milieu[7].

 

Elle complète le traitement par un appel à l'Esprit de son fils :

 

Elle dit alors ces mots, /// Déclara, déclama : /// "Sors de ton sommeil /// Quitte tes rêves /// De ces endroits maudits, du /// Lit de la mauvaise chance!".

 

Alors l'homme s'éveille /// Sort de son rêve.

 

Néanmoins, et comme nous pouvons nous en douter, le traitement n'est pas encore terminé puisque la genèse du mal n'a pas encore été déclamée. C'est pourquoi elle interroge son fils qui lui dit que c'est un dragon sorti des eaux qui l'a tué. Elle entonne alors la Genèse du dragon des eaux.

 

Hélas, quel insouciant! /// Tu ... ne connais rien de la haine du serpent des eaux, /// De la piqûre de la terreur du bétail! /// Le serpent d'eau de l'eau est né, /// Des vagues est issue la terreur du bétail, /// De la bonne cervelle d'un canard /// Du contenu de la tête de la sterne. (hirondelle de mer) /// Sur les eaux l'ogresse Syöjätär[8] /// Cracha, jeta un crachat sur les vagues; /// l'eau l'étira de tout son long, /// Le soleil le chauffa à l'amollir, /// Le vent s'employa à l'apaiser, /// Le souffle de l'eau le berça. /// Alors, la houle le déposa sur la plage, /// Les brisants le conduisirent à terre.

 

Ainsi la mère de Lemminkäinen /// Réussit à convaincre celui /// Qu'elle connaissait si bien /// À reprendre sa forme d'antan, /// À retrouver son aspect, tant /// Qu'il s'était amélioré, /// Même en meilleure forme qu'avant. ///

 

Reprenons les onze étapes de la guérison d'une blessure physique, et comparons-les avec celles suivies par la mère de Lemminkäinen.

 

            - le patient cherche à utiliser ses propres forces pour se guérir.

            - En cas d’échec, il recherche quelqu’un capable de l’aider, un guérisseur.

Ces deux premières étapes sont évidemment impossibles à réaliser par un mort. Elles sont remplacées ici par les deux tentatives successives que fait la mère de Lemminkäinen pour draguer le corps de son fils hors de la rivière.

Le fait qu'elle doit demander l'aide du forgeron Ilmarinen souligne bien l'importance du fait de demander de l'aide. Le guérisseur aussi bien que le malade doivent être conscients de leur environnement social, et il n'est pas simplement recommandé qu'ils y fassent appel, c'est une condition première du traitement. En d'autres termes, il existe peut-être des maladies individuelles, mais leur traitement est une affaire de la société entière, et les premiers concernés doivent en être conscients.

 

            - Le guérisseur recherche la Genèse de la maladie.

Cette opération se fait ici en fin de traitement, quand le mort a retrouvé la parole.

 

            - Il adresse une supplication à la cause de la maladie, supplication fondée sur cette connaissance des origines de cette maladie.

Ici, c'est plutôt une simple déclamation de la Genèse du mal. Ce point est particulièrement intéressant. Il montre qu'une supplication n'est pas vraiment nécessaire, il faut simplement que l'origine du mal soit dite, et bien dite. Il y a ici magie, évidemment, mais aussi bon sens : le malade ne peut guérir si la cause profonde de son mal lui reste inconnue. Il doit absolument savoir pourquoi il a été malade pour être capable de conduire sa vie sans retomber dans les erreurs qui l'ont mené à la maladie. Le patient doit se sentir pleinement responsable[9] de lui-même, en particulier de ses maladies. Éventuellement, il peut même se déclarer coupable de la cause de sa maladie, mais tel n'est pas notre but, qui est simplement d'en éclairer parfaitement la genèse. C'est alors que la maladie sera bénéfique en un sens, puisque la guérison complète ne consiste pas en restaurer l'état antérieur à la maladie, mais à améliorer cet état.

Dans la guérison de Väinämöinen, on ne savait pas si une étape précise était plus responsable qu’une autre de cette guérison complète. Nous comprenons ici que c’est l’étude de la Genèse qui apporte ce résultat. Notons au passage que la médecine moderne abandonne toute idée d’amélioration par la guérison, et a abandonné aussi l’ambition de traiter la Genèse du mal. Le présent texte nous dit que cela semble être plus qu’une simple coïncidence.

 

            - ...

Nous avons ici une étape supplémentaire : la reconstitution physique du corps. Cela correspondrait à un nettoyage et éventuellement à une suture de la plaie. Je propose donc de rajouter cette douzième étape à celles nécessaires à la guérison de tout malade.

 

            - Il adresse une supplication à la manifestation de la maladie, aux symptômes.

La supplication elle-même est ici très élaborée puisqu'elle demande l'aide de trois sortes d'Esprit :

celui des membranes tendineuses, celui de l'air, et enfin celui de Jumala. Comme dans le cas de la guérison de Väinämöinen, on demande aux Esprits d'aider le corps du patient à guérir.

 

            - Il fait préparer des remèdes à partir d’herbes variées. Une première mouture n'est pas efficace. C'est au second essai que la bonne pommade est obtenue.

Elle fait aussi préparer des onguents. Ici, c'est à la troisième tentative qu'ils seront enfin efficaces. L'aide qui préparait les remèdes de Väinämöinen était le fils du guérisseur. Maintenant, c'est une abeille, un insecte, bien connu pour servir d'aide aux chamans des indiens d'Amérique du Nord. Je crois qu'on peut donc faire l'hypothèse qu'en fait, le guérisseur accomplit deux tâches en parallèle. L'une est la tâche physique de préparation des remèdes, et il est bien possible qu'il délègue tout ou partie de cette tâche à un aide humain. L'autre est la tâche mystique, un voyage chamanique, pour ramener de la réalité non ordinaire des ingrédients mystiques, eux aussi nécessaires à la guérison.

 

            - Il applique les remèdes après les avoir goûtés.

Cette étape est ici identique. On notera que la façon d'appliquer les onguents est décrite par les mêmes mots dans les deux cas.

 

            - Il adresse une supplication aux Dieux pour que son remède agisse.

Dans le cas présent, ce n’est pas une supplication, mais plutôt une admonestation au malade lui-même. Cette étape, bien que nécessaire, peut donc prendre plusieurs formes. En tous cas, une forme de discours doit être prononcée, les remèdes ne sont jamais actifs par eux-mêmes.

 

            - Il achève son traitement par une action qui permette au malade de se reprendre en charge.

            - Il adresse une dernière supplication aux Dieux pour que cette décharge du patient soit efficace.

Ces étapes existent ici en pointillé seulement. Le premier traitement échoue aussi partiellement puisque Lemminkäinen est en vie, mais qu’il ne peut pas parler. Appliquer les baumes est ici aussi l’équivalent du bandage placé sur la jambe de Väinämöinen. De même, on peut considérer que la supplication finale de la mère correspond aux deux supplications successives du vieil homme, celle qui suit l’application du baume, et celle qui suit la pose du bandage.

 

            - Finalement, le patient lui-même adresse une action de grâce aux Dieux, pour les remercier de sa guérison.

Rien n’empêchait Lemminkäinen de remercier les Dieux. L’absence de cette étape me paraît beaucoup plus troublante que dans les cas précédents. Mon impression est que le poème nous dit ici : il n’a pas remercié les Dieux, et donc sa vie future ne sera pas bonne. C’est ce que le reste du poème confirme : le comportement de Lemminkäinen sera désastreux ensuite.

 

Résumons donc ce qui constitue, au vu de la comparaison des deux traitements, les douze étapes de la guérison physique, non nécessairement effectuées dans l’ordre ci-dessous.

 

            - le patient cherche à utiliser ses propres forces pour se guérir.

            - En cas d’échec, il se présente devant quelqu’un capable de l’aider, un guérisseur, et lui demande son aide.

            - Le guérisseur recherche la Genèse de la maladie. Il peut demander l'aide d'autres individus.

            - Il énonce la Genèse du mal, de façon solennelle. Ceci s'accompagne ou non de supplications adressées à la cause de la maladie.

            - Il prodigue ses premiers soins au blessé : nettoyage des plaies, fébrifuges, etc.

            - Il adresse une supplication à la manifestation de la maladie, aux symptômes.

            - Il fait préparer des remèdes à partir d’herbes variées. C'est après plusieurs essais qu'un résultat satisfaisant est obtenu. Il effectue un voyage chamanique pour ramener aussi les composants spirituels de l'onguent;

            - Il applique les remèdes sur tout le corps du patient après les avoir goûtés (pas de traitement local à cette étape).

            - Il déclame un poème destiné soit aux Dieux, soit au malade, pour assurer les succès de son remède.

            - Il achève son traitement par une action qui permette au malade de se reprendre en charge.

            - Il adresse une dernière supplication aux Dieux pour que cette décharge du patient soit efficace.

            - Le patient lui-même adresse une action de grâce aux Dieux, pour les remercier de sa guérison.

 

Pour bien insister sur l’importance de la recherche de la genèse de la maladie, considérons un exemple où elle est inconnue, comme dans le chapitre 17 du Kalevala :

Je n’ai aucune idée /// Je ne peux deviner ta Genèse, /// Hiisi, qui t’a libéré. /// Démon, d’où peux-tu venir /// Pour mordiller et mordre, /// Pour manger, pour mâcher. /// Es-tu maladie issue du Créateur, /// Fléau de Jumala, /// Ou bien d’origine humaine, /// Façonnée et apportée par quelqu’un, /// Mis en place contre rétribution, /// Élevé par l’argent? /// Si tu es d’origine humaine, /// Causé par un autre homme, /// Sois assuré que je connaîtrai ta famille /// Que je trouverai où tu es né!

 

Dans le cas où la Genèse de la maladie est inconnue, le guérisseur est incapable de trouver un traitement et il l’avoue. Cet aveu est la première étape dans la recherche ultérieure de l’origine de la maladie, et nous verrons plus loin quelques imprécations poétiques pouvant être utilisées pour déterminer cette origine.

 

Étudions maintenant l’histoire de la folie de Lemminkäinen et sa guérison.

 

 


Traitement des maux psychiques

 

 

En fait, le Kalevala ne dit nulle part explicitement que Lemminkäinen devient fou. Cependant, il décrit longuement une chasse à l'élan fantôme effectuée par Lemminkäinen dans le but d'obtenir la fille de la Maîtresse du Nord. Cette chasse évoque fortement une chasse aux chimères, comme celle que peut faire une personne à la limite de la raison. D'autre part, je fais de la rune Algiz, rune de l’élan par son nom, la rune des maladies de l'esprit, bêtise et déraison, et aussi la rune de la protection contre ces défauts, comme nous le verrons dans le second volume : “Hurlant, je les ramassai”. Que la chimère chassée par Lemminkäinen soit un élan fantôme nous rapproche donc encore des maladies de l'esprit. Enfin, on remarque que Väinämöinen reçoit sa blessure physique en cherchant à séduire une fille, situation parallèle à celle de Lemminkäinen.

La Maîtresse du Nord pense donc se débarrasser d’un soupirant gênant en envoyant Lemminkäinen à la poursuite d’une chimère. Le texte nous dit bien explicitement qu’il s’agit d’une chimère construite de toutes pièces par les Esprits du mal :

 

Les lutins de Hiisi entendirent, /// Ceux du peuple Troll[10] remarquèrent. /// (Que Lemminkäinen doit aller à la chasse à l'élan-fantôme) /// Et les lutins bâtirent un élan, /// Les trolls un renne : /// Ils firent sa tête d'une souche /// Ses andouillers, de fourches de saule marsault, /// Les pieds, de bois flotté, les jambes /// D'ajoncs des marais, /// Le dos, de piquets de clôture, /// Les tendons, d'herbes séchées, /// Les yeux, de boutons de nénuphars, /// Les oreilles, de fleurs de nénuphars, /// La peau, d'écorce de sapin, /// La chair, de bois pourri.

 

Lemminkäinen s’engage donc dans cette quête folle, et adresse une série de supplications aux divinités des forêts. S’il arrive à les émouvoir sur son sort, alors elles lui livreront sa chimère, il retrouvera sa raison. Le traitement est donc ici purement mystique. Il faut reconnaître le monde étrange du malade mental, et contacter les divinités qui peuplent ce monde, afin qu’elles acceptent de fournir au malade mental ce qui l’a lancé hors de notre réalité. Le principe est le même que pour les maladies physiques, il s’agit de trouver la cause du mal et d’éliminer cette cause, non pas en déniant son existence (comme la psychiatrie moderne tend à le faire, en assommant les malades de drogues), mais en fournissant effectivement au malade l’objet de sa chimère.

Lemminkäinen poursuivant un élan, sa quête se passe dans la forêt, et il est une sorte de chasseur traquant une proie. La guérison viendra quand la proie sera attrapée. Nous sommes ainsi conduits de Dieu sylvestre, Tapio, en Déesse sylvestre, Mielikki, par Lemminkäinen.

 

Il salue ce monde dans lequel il va errer, et commence à lui demander sa bienveillance.

 

Salut, montagnes, salut, pentes, /// Salut, sapins pleins de soupirs, /// Salut, grisonnants trembles, /// Saluez celui qui vous salue! /// Soyez gentilles, forêts, doux, lieux sauvages /// Et toi, précieux Tapio, sois propice.

 

Il demande ensuite le moyen de ne pas se perdre dans ce monde mystérieux. Dans les vers qui suivent, l’idiot, c’est évidemment Lemminkäinen, parlant de lui-même.

 

Nyyrikki, fils de Tapio /// À la peau claire, au casque rouge : /// Taille des encoches dans la terre /// Brûle une trace sur les pentes, /// Que cet idiot puisse sentir son chemin, /// Cet étranger puisse reconnaître /// La route que je cherche /// Où je prie et mendie pour le gibier!

 

Il cherche alors à flatter les divinités sylvestres féminines afin qu’elles l’aident dans sa quête.

 

Mielikki, maîtresse des forêts, /// Matrone à la peau claire, belle à regarder : /// Mets l’or en mouvement /// Que l’argent se promène /// Face à celui qui cherche, /// Dans les pas du mendiant : /// Prends les clés d’or de /// L’anneau serré sur ta cuisse /// Et ouvre l’abri de Tapio /// Et rends disponible cette forteresse /// Qu’est la forêt à ma chasse, /// À mon temps de chercheur de proies!

 

Mais la grande Déesse ne daigne pas répondre aux supplications de Lemminkäinen, si bien que, modestement, il demande à des divinités secondaires, incapables elles-mêmes de le sauver, d’intercéder en sa faveur auprès des divinités principales.

 

Petite femme accorte de la forêt, /// Servante de Tapio à la bouche au goût d’hydromel, /// Joue de ton sifflet doux comme le miel, /// De ta flûte douce comme l’hydromel, /// Dans les oreilles de la plaisante, /// De la bonne maîtresse des forêts, /// Qu’elle t’entende déjà /// Et s’éveille enfin. /// Elle n’entend rien maintenant, /// S’éveille à peine /// Bien que je continue à mendier, /// La supplier de paroles d’or.

 

Il demande ensuite à la principale divinité de la forêt de cesser ses activités normales, afin qu’elle trouve le temps de s’occuper de lui.

 

La maîtresse de la forêt elle-même, /// La bonne maîtresse de la forêt, /// Avec des bracelets d’or à ses bras, /// Des bagues d’or à ses doigts, /// Sa tête ornée d’or, /// Ses cheveux enserrés d’or, /// Or pendant à ses oreilles, /// Son cou entouré de perles d’or, /// Douce maîtresse de la forêt, /// Vieille forestière douce comme le miel /// Jette tes chaussures pour faire les foins, /// Enlève tes jupes pour travailler au four, /// Laisse ta chemise de travail[11].

 

Il cherche alors à échanger les services des divinités sylvestres contre des richesses terrestres, comme de l’argent et de l’or.

 

Maître de la maison de Tapio, /// Maîtresse de la maison de Tapio, /// Vieille barbe grise de la forêt, /// Faste roi de la forêt; /// Mimerkki, maîtresse de la forêt, /// Chère vieille forestière adonnée à la chasse, /// Dame des fourrés au manteau bleu, /// Maîtresse des marais en chaussettes rouges : /// Venez maintenant échanger l’or, /// Faire commerce de l’argent!

 

Il finit par être entendu, il plaît au Dieu et à la Déesse de la forêt, et charme toutes les divinités secondaires. Ils vont donc saisir sa chimère et lui la livrer (et l’en délivrer).

 

Il chanta trois fois /// Et il plût à la maîtresse des forêts, /// Même au maître des forêts, /// Il fut le délice de toutes les jeunes filles /// Et s’attira les grâces de toutes les servantes de Tapio. /// Ils prirent en chasse le gibier, /// L’élan fantôme depuis son gîte, /// Aux limites de la demeure du Démon, /// L’amenèrent devant le chercheur, /// Que le récitant l’attrape.

 

Lemminkäinen n’est plus malade, il entame donc une action de grâce envers les divinités sylvestres, et leur fournit la récompense promise.

 

Seigneur des bois, maître du pays, /// Bel homme de la bruyère; /// Mielikki, maîtresse des forêts /// Chère vieille forestière généreuse : /// Venez maintenant, prenez l’or /// Ramassez l’argent ...

 

Les étapes de la guérison sont ici moins nettes que dans le cas d’une blessure physique. Essayons néanmoins de les définir, étant entendu que dans cet exemple, la première étape, qui est l’identification de la chimère et du pays où elle se trouve, est effectuée implicitement en décrivant comment Lemminkäinen se rend chez la Maîtresse des pays du nord, exige sa fille, et comment cette Maîtresse du Nord fixe ses conditions.

Cette médecine, que j’appelle “primitive” avec d’autant plus de guillemets maintenant qu’il s’agit des maladies mentales, se rend tout à fait compte que le malade a un problème à résoudre et qu’il est incapable de le résoudre lui-même. Au lieu de tenter d’écraser ce problème comme la psychiatrie tend à le faire (“abrutissons, abrutissons, il en restera bien quelque chose!”), ou bien au lieu de se distancier de son malade, comme en psychanalyse, et en psychothérapie en général, le guérisseur primitif s’identifie au malade, il recherche le problème particulier, unique, qui se pose à son malade, et se rend lui-même, au cours de voyages chamaniques, sur les lieux hantés par le malade afin de comprendre quelle chimère il poursuit, et lui la fournir.

Pour ceci, il faut d’abord reconnaître les lieux :

Salut, montagnes, salut, pentes ...

et savoir trouver son chemin :

Nyyrikki, fils de Tapio ...

Ensuite, il faut expliquer sa demande :

Mielikki, maîtresse des forêts ...

et se chercher des alliés :

Petite femme accorte de la forêt ...

Il faut aussi comprendre pourquoi les Dieux peuvent refuser de répondre :

La maîtresse de la forêt elle-même ...

et leur proposer un dédommagement intéressant :

Maître de la maison de Tapio ...

Quand les Dieux ont exaucé votre requête, le malade est guéri, alors il ne faut pas oublier de les remercier et de tenir ses promesses :

Seigneur des bois, maître du pays ...

 

En conclusion, on peut décrire la guérison de la maladie mentale par neuf étapes :

            - découvrir la chimère du patient

Ceci correspond à l’étape de découverte de la Genèse du mal physique : la chimère est la Genèse spirituelle de son mal.

 

            - reconnaître le pays où elle vit,

            - y tracer des chemins.

Ces deux étapes sont encore liées à la caractérisation de la chimère du patient, puisqu’elles traitent de l’environnement dans lequel évolue cette chimère. Elles vont exiger plusieurs voyages chamaniques au guérisseur afin qu’il éclaircisse complètement la Genèse du mal.

 

            - expliquer son problème aux Dieux de ce pays.

Ceci correspond à l’étape d’énoncé de la Genèse du mal.

 

            - se faire des alliés,

            - comprendre le point de vue des divinités,

            - proposer une récompense.

Ces trois étapes sont tout à fait particulières aux maladies mentales, mais correspondent à celles des supplications et préparation des onguents pour le traitement des maux physiques.

 

            - effectuer la guérison avec l’aide des Dieux.

Ceci correspond à l’étape d’application des onguents sur le corps du patient.

 

            - remercier les Dieux et donner la récompense promise.

C’est l’action de grâce nécessaire à la fin de tout traitement.

 

Le traitement d’une maladie mentale suit donc les grands principes de tout traitement primitif, en particulier celui de la conjonction des traitements “physiques” (ici, simplement l’énoncé de la genèse du mal) et des traitements mystiques, et des supplications aux Esprits. Dans le cas présent, il est décrit sans l’intervention d’un guérisseur, ce sont les Dieux qui acceptent de guérir Lemminkäinen. L’accent est mis sur l’exploration détaillée des lieux où se trouve la chimère, et du contact intime avec les habitants de ces lieux. Ceci correspond exactement aux méthodes chamaniques de traitements psychiques, bien décrites dans les livres de Sandra Ingerman.

Tout comme la majorité des psychothérapies modernes, le chamanisme fait l’hypothèse que c’est un traumatisme ancien, en général oublié du patient, qui est à l’origine des maux présents. La psychanalyse, fidèle à sa vocation scientifique, cherche à distancier le plus possible le malade de son médecin, et c’est au malade de retourner dans son passé, et de découvrir ses anciens traumatismes, causes de la maladie actuelle. Le traitement s’achève ici, et on remarque non sans surprise que la psychanalyse, tout comme la médecine primitive nordique, considère que l’énoncé (par le patient dans le cas de la psychanalyse) de la genèse de la maladie suffit à guérir. C’est un archaïsme d’une méthode moderne, d’autant plus surprenant que d’autres méthodes chamaniques proposent un traitement : réintégration de parties d’âmes perdues, ou bien d’un “animal-Esprit”[12] perdu.

Le chamanisme ne demande pas au patient d’aller lui-même dans son passé. C’est le rôle du chaman de voyager dans le passé de son client, et de repérer, puis de réparer les traumatismes anciens. La genèse de la maladie est alors fournie au patient, mais elle ne constitue pas le seul traitement.

C’est pourquoi je pense qu’on peut interpréter le poème relatif à la poursuite de l’élan fantôme par Lemminkäinen comme un voyage chamanique, effectué par lui ou par un guérisseur, au pays des chimères du patient. Le chaman ramène la chimère avec lui de son voyage, et la fournit au malade. Le vocabulaire chamanique exprime ceci de la façon suivante : on dit que le chaman va rechercher un Esprit d’animal, ou une partie d’âme, perdus par le malade, et les ramène pour les souffler dans la tête et dans le coeur de son patient. Dans ce vocabulaire, la quête décrite dans le Kalevala est celle de la recherche d’un animal totem, que Lemminkäinen aurait perdu à la suite d’un traumatisme, et le poème décrit comment il est capable de retrouver ce totem mystique.

 

Tout ceci montre bien que le Kalevala a encodé des connaissances médicales qui ont été longtemps traitées de ridicules superstitions, et qui se révèlent, par le décodage que j'en fais, tout à fait intéressantes, sans parler de leur contenu poétique qui vient en prime. J'aurais aimé avoir plus de détails sur les plantes utilisées pour faire la potion qui a guéri Väinämöinen mais cette connaissance précise devait être l'apanage des "sorcières et autres chamans", comme l'on dit de façon méprisante de nos jours, et on les a éliminés irrémédiablement.

Je suppose que la poésie et la magie du Kalevala ont fait oublier qu'il est aussi un livre de sciences naturelles. Cette remarque me fait penser aux comptes rendus des folkloristes quant aux coutumes populaires, surtout celles liées à la Saint Jean, période de cueillette des plantes médicinales. Ils ont été tellement obnubilés par l'aspect magique des opérations, et ils l'ont tellement ridiculisé, ceci ajouté à leur monumentale ignorance de l'aromathérapie et de la phytothérapie, que l'aspect rationnel de ces pratiques leur a échappé complètement. Qu'il faille faire des couronnes de neuf espèces de fleurs dont l'une est la fleur de la Saint Jean, appelée maintenant millepertuis (Hypericum perforatum), les a conduit à noter précieusement les variations autour de ce nombre (cela peut être aussi sept espèces) et à ne pas trop s’enquérir de quelles autres espèces étaient nécessaires. On pourrait alors peut-être constater qu'à la magie des fleurs cueillies dans la nuit de la Saint Jean s'ajoute l'effet tout rationnel d'une dispersion d'huiles essentielles dans les pièces où on laissait sécher ces fleurs, comme l'usage du millepertuis, excellent support d’autres huiles essentielles, semble le montrer.

Que le lecteur veuille bien m'excuser de marteler encore une fois ma thèse : je soutiens que les pratiques médicales des anciens mélangeaient magie et science au mieux des possibilités de ce temps. Beaucoup de magie (trop à mon goût, en effet!) et peu de science, certes, mais jamais l'une sans l'autre. La pratique actuelle, qui rejette absolument la magie pour n'accepter que l'aspect scientifique des phénomènes, ignore la composante mystique des humains et constitue une sorte de monstruosité technologique dont, d'ailleurs et fort heureusement, de nombreux médecins ont bien compris les limites.

 

 

Que ce soit un mal physique ou un mal psychique, nous assistons, grâce au Kalevala, à des relations patient-guérisseur normalement impossibles dans la société actuelle. Le guérisseur ne se distancie jamais de son malade, il s’y identifie même dans les maladies mentales. Le temps passé et les efforts accomplis par le guérisseur ne sont jamais mesurés, ce qui signifie que le patient est en principe prêt à en payer le prix, qu’on qualifierait d’exorbitant de nos jours. La médecine primitive est un peu comme tout ce qui faisait la beauté du monde passé : des rivières propres, de l’air pur, des déplacements lents, enfin, tout ce qui n’est pas rentable.

 

 

 

 

 

 

 

Syöjätär sous la forme de Sheela-na-gig représentée sur un chapiteau de l’église de Kilpeck en Angleterre. Dans d’autres sculptures, elle apparaît aussi comme un squelette ricanant, ce qui accentue encore son aspect dévoreur. L’intérêt de la présente image est qu’on peut clairement l’interpréter aussi comme une femme en train d’accoucher, distendant son sexe pour faciliter son travail, et non pour dévorer quelque chose.

Les commentateurs de ces effigies oublient un peu vite que le docteur ou la sage-femme effectuent encore aujourd’hui cet acte nécessaire, dont la représentation ne devrait ni horrifier, ni faire scandale. L’aspect “ricanant” de Sheela-na-gig peut donc être aussi compris comme un sourire, certes peut-être un peu figé, de la femme en train d’accoucher et qui sait comment se comporter pour éviter de souffrir trop.

 



[1] Jumala signifie dieu en Finlandais moderne. Ukko est plutôt un nom familier donné à Dieu. En finlandais moderne, une femme peut parler de son “Ukko” en désignant son compagnon, comme “mon vieux” ou “le papa” en Français. Cela fait évidemment penser à Odin que l’Edda appelle souvent “le vieux”.

[2]  Hiisi et Lempo sont deux démons mauvais qui apparaissent souvent dans le Kalevala.

[3] La médecine moderne s’intéresse au détail des causes de l’accident seulement quand elle peuvent avoir des conséquences cachées. Par exemple, en cas d’accident de la circulation, la voiture qui a blessé n’est intéressante que par ses caractéristiques spatiales, et non par son histoire, comme le primitif le demanderait.

[4] L'aspect magique de l'opération n'échappera à personne. Il faut en souligner aussi l'aspect rationnel, moins évident. Il est clair qu'une certaine consistance était exigée du baume, et qu'il ne devait plus s'écouler quand on le posait sur des rochers qu'il devait donc être capable de "coller ensemble".

[5] J’emploie ce néologisme plutôt que le mot habituel de résurrection pour souligner le caractère élaboré, presque besogneux, de cette opération quand elle est décrite en détail. Ainsi, pour moi, une résurrection est quelque chose de miraculeux, d’instantané, alors qu’une ressucitation est obtenue à la suite d’un long travail.

[6] On suppose que Tuuri correspond au Dieu nordique Thor, et on ne sait pas qui est Palvonen.

[7] C’est la seconde fois que nous constatons que le massage n’est pas localisé sur une partie du corps mais concerne l’ensemble du corps du patient. La même attitude se retrouve dans les traitements druidiques que nous connaissons. Quand les Pictes sont attaqués par un peuple qui utilise des armes empoisonnées, leur druide fait un bain du lait de “sept vingtaines“ de vaches blanches (sacrées) dans lequel il trempe les blessés afin de neutraliser le poison. De même, lorsqu’un allié de Cuchulain est blessé, on prépare un bain de moelle d’os pour lui. Le blessé dort nuit et jour dans la moelle afin de l’absorber, et se guérit ainsi. Le texte dit exactement :

Après cela le guérisseur lui donna un choix, ou bien son traitement durerait un an et il pourrait alors vivre une vie normale, ou bien retrouver suffisamment de force rapidement, en trois jours et trois nuits, pour qu'il soit capable de combattre ses ennemis. Il choisit la seconde alternative. Le guérisseur demanda de la moelle d'os à Cuchulain afin de le guérir, et Cuchulain s'en alla chercher tout animal qu'il put trouver et fit une bouillie de moelle à partir de leur os ... Cethern dormit nuit et jour dans la moelle, l'absorbant.

[8] Ce personnage évoque une femme féroce à la bouche grande ouverte, prête à dévorer tout ce qu’elle rencontre. On la retrouve dans les contes russes sous le nom de Baba-Yaga. On peut l’assimiler aussi à la Mamm-en-Diaoul des contes celtiques armoricains, à la mère du Diable des contes de Grimm, et à la mère du prince charmant dans la version de Perrault de la Belle au Bois Dormant. C’est clairement une “diabolisation” de la Déesse-Mère originelle.

La déesse celte de la création et de la destruction, Sheela-na-gig, représentée à la fin de ce chapitre, est certainement une des versions celtes de Syöjätär. Les livres de Marija Gimbutas et de Buffie Johnson constituent des encyclopédies illustrées des diverses représentations de la Déesse-Mère.

[9] On touche ici à un défaut évident de la médecine moderne qui non seulement ne responsabilise pas les patients, mais au contraire les traite comme une pathologie et non comme un individu. L’introduction récente de sciences humaines dans le programme des étudiants en médecine montre que certains officiels ont néanmoins conscience de ce problème.

[10] Le mot utilisé dans le texte, “Juutas” rappelle phonétiquement “Judas” et a donc probablement subi une christianisation. Il désigne les habitants primitifs de la Finlande, décrits comme très grands, très forts et très méchants, comme les trolls de la mythologie scandinave. C’est pourquoi je traduis “Juutas” par ““troll”.

 

[11] La forêt “en habits ordinaires” de travail, aux foins et au four, évoque la forêt sans vie de l’hiver. Elle se pare de toutes sortes de beautés quand le printemps arrive et que les animaux recommencent à la peupler.

[12] Je traduis ainsi le “power-animal” des américains, ce qui évite de parler de pouvoir, toujours lié à une corruption du spirituel.