Magie Nordique et Guérison:

Découvrir et "galdorer" l'origine mystique de la maladie

 

Yves Kodratoff

 

(version étendue d'un article paru en Anglais dans “Idunna”)

 

Quel genre de magie étudier?

 

Je parle ici de ce qui est considéré comme un genre très spécial de magie, celle qui cherche à guérir les maladies. De fait, je ne pense pas il y ait grande différence entre guérison magique et tout autre forme de magie. Toutes agissent de même, par une distorsion de la réalité physique pour permettre au magique de s'introduire dans la vie de tous les jours. Dans cet article, j'explique comment exécuter deux des douze étapes du traitement nordique des maladies, les troisième et quatrième étapes de la guérison physique, c'est à dire: la découverte de la cause profonde de la maladie, puis la réalisation d'un galdr dédié à cette cause profonde. Pour exécuter cette sorte de miracle, nous avons besoin de maîtriser toutes les techniques bien connues de la magie nordique, à savoir le seidhr , la magie runique, et le galdr (appelé "galdor" en langage Anglo-Saxon, d'où mon invention du verbe "galdorer" comme dans le titre de cet article). Ainsi, je ne reconnais qu'une seule sorte de magie, mais je serais bien aveugle de ne pas constater l'existence de deux attitudes opposées dans l'apprentissage et la pratique de la magie.

Dans la première, le but de la magie est, pour le magicien, d'accroître ses connaissances et son pouvoir sur les autres (y compris le pouvoir de guérison qui peut être une façon de subtile pour affirmer son pouvoir sur les autres humains)

Dans la seconde, le magicien apprend pour accroître ses connaissances et son pouvoir sur lui-même

La première approche est souvent appelée "magie noire", et la deuxième "magie blanche". Bien que j'utilise ces mots pour simplifier, je m'oppose à la croyance aveugle que la magie blanche soit toute bonne, et la magie noire toute mauvaise, de même que je n'aime guère croire en une différence tranchée entre le Bien et le Mal. Depuis des siècles, le christianisme martèle la croyance qu'il y a une différence tranchées entre les deux, et il nous est très difficile de penser autrement maintenant.

Par conséquent, je ne me réclame pas d'une pratique de "la bonne magie blanche", je dis simplement que je pratique une forme de Guérison Magique Nordique qui s'appuie sur un accroissement de ma connaissance et de ma maîtrise personnelles plutôt que sur un accroissement de mon pouvoir sur d'autres personnes. En conséquence de ce choix, je ne fournis pas la guérison comme un restaurateur fournit un plat. Je ne crois pas que je sois, stricto sensu, capable guérir magiquement. Je peux aider les autres, et les Esprits ou les Dieux peuvent les guérir, s'ils acceptent d'écouter les supplications à eux adressées par  le guérisseur et son malade. En réalité, ce genre d'humilité face aux Dieux est, à mon avis, le trait le plus caractéristique du guérisseur nordique. Il (Elle) ne se vante pas d'être puissant(e), il (elle) se vante d'être capable de s'adresser aux Dieux d'une façon plus comparable à celle d'un(e) prêtre (prêtresse) que celle d'un(e) guerrier(ère).

 

De l'utilisation des runes pour guérir

 

Pourquoi utiliser des runes pour guérir? La plupart des utilisateurs modernes des runes les utilisent comme une sorte de marc de café ou de tarot pour prévoir le futur. Je ne veux pas passer ici trop de temps à critiquer ce choix (vous trouverez une argumentation détaillée sur mon site:

http://www.teaser.fr/~lfontaine/nmh), mais je veux illustrer les raisons de mon opposition à l'usage divinatoire des runes par deux exemples d'une utilisation véritablement antique des runes.

Le premier date d'environ l'an 350 au plus tard, et le second de plus de mille années après.

La première question est de savoir si le mot “rune” a été utilisé dans son sens actuel, ou bien si cela signifiait “opération secrète”. La seule réponse que je donne à ce genre de remarque académique est que, de toute façon, nous savons que du 4ème au 14ème siècle, les gens ont parlé de dessins runiques, mais que les alphabets runiques eux-mêmes, les Futharks, se sont largement modifiés. Il est donc illusoire de penser que le sens du mot "rune" ait pu être parfaitement fixé. Cela ne signifie pas que la sémantique profonde du mot rune, c'est à dire celle de "lettre appartenant à un alphabet runique" ait été complètement perdue.

            Jordanes, dans son histoire des Goths (8ème chapitre), écrite au 6ème siècle, raconte un fait qui s'est passé au plus tard au début du 4ème siècle, car Filimer est le 5ème roi à succéder au mythique premier roi Goth, Berig.

"Filimer rex Gothorum ... reperit in populo suo quasdam magas mulieres, quas patrio sermone Aliorumnas ipse cognominat ; easque habens suspectas, de medio sui proturbat, longeque ab exercitu suo fugatas in solitudinem coegit terrae."

“Filimer, le roi des Goths... repéra parmi ses gens quelques femmes sorcières, appelées Aliorumnas par la rumeur publique; et suspectant celles-ci, il les a bannies, et loin de son armée, il les a forcées à fuir vers les solitudes du monde.”

Aliorumnas, Aliorunnas, All-runn (qui cuncta novit = “qui tous se transforment les uns dans les autres ”)

Ceci est ma traduction mot à mot qui a en gros le même sens que la traduction plus officielle donnée dans:

www.acs.ucalgary.ca/~vandersp/Courses/texts/jorddgeti.html

            Ceci nous dit que ces femmes utilisaient une magie nommée d'après les runes, et qu'elles servaient dans l'armée Goth. L'importance de ces sorciers est marquée, par exemple, par la place qui leur est consacrée  dans le “Malleus Maleficarum”, écrit autour de 1490 par Kramer et Sprenger, qui est devenu le manuel classique de la chasse au sorcières. Dans le chapitre 16, partie 2, question 1, ils expliquent longuement comment repérer ces sorciers de l'armée (seuls des hommes jouent ce rôle au 15ème siècle, et ils sont appelés “archer-sorciers”), et comment punir les chefs de la guerre qui les utilisent. Il est aussi expliqué que ces sorciers aident à gagner la victoire.

J'espère que vous suivez le fil de mon argument: on trouvait des femmes appelées “ all-runn ”  dans les armées des Goths jusqu'à Filimer, et la coutume de recevoir l'aide d'un sorcier pour obtenir la victoire au combat a duré jusqu'au 16e siècle au moins. Il me paraît donc raisonnable de penser que ces femmes utilisaient quelque chose dans le genre des runes pour lutter avec l'armée, et non pas pour prévoir le futur puisque les sorciers jouant le même rôle plus de mille ans après ne servaient toujours pas à simplement prédire l'avenir.

Chose étrange, j'ai trouvé une allusion aux runes qui guérissent dans le même “Malleus Maleficarum”. Comme tout bon chrétien, Kramer et Sprenger croyaient en la différence entre magie sainte et magie diabolique, et ils décrivent l'usage de runes pour guérir comme non démoniaque, bien qu'illégal. Dans la traduction de Sommers, partie1, question 2, ils disent:

" ... s'ils emploient superstitieusement des choses naturelles, comme, par exemple, en écrivant certains caractères inconnus, et qu'alors ils utilisent ces runes pour restaurer la santé d'une personne, ou pour provoquer une amitié, ou toute autre fin utile, et pas à tout à détruire ou à faire le mal, dans un tel cas, il peut être accordé, je le dis, qu'il n'y a pas exactement invocation de démons; néanmoins il ne se peut que ces charmes soient employés sans une invocation tacite, c'est pourquoi tous ces charmes doivent être jugés complètement illégaux". Ce texte a été écrit en latin médiéval qui a un mot non ambigu pour "runes". Une question secondaire évoquée par ce texte montre que, puisque que je recommande une invocation explicite des Dieux nordiques, j'aurais été a brûlé par les deux bons moines. Mais la question principale ici est démontrer que des personnes de culture allemande (ils sont nés dans la vallée du Rhin) étaient encore informés à la fin du 15e siècle que les runes pourraient être utilisées pour guérir.

 

Les étapes de la guérison dans le Kalevala

 

Le Kalevala est une collection de légendes et de chansons rassemblée du début du 19ème siècle en Finlande et dans la région de Saint Pétersbourg par un médecin finlandais, Elias Lönnrot. J'y ai trouvé des plusieurs cas de guérison qui constituent à mon avis la dernière trace d'une méthode curative antique. Je ne donnerai pas ici tous les détails de cette méthode ici, ils sont dans mon prochain livre: "Magic Nordic Healing" (voir plus de détails sur mon site web indiqué ci-dessus). Lönnrot a recueilli nombre de chansons en Finlande, mais au lieu de les publier tels que, il les a réunies dans une épopée cohérente. Ainsi, l'ordre des étapes, tel qu'il est donné dans le Kalevala ne représente pas une connaissance médicale antique. Inversement, les ethnologues modernes reconnaissent que Lönnrot a en effet respecté le contenu des chansons qu'il a assemblées. Par conséquent, les poèmes décrivant chaque étape, indépendamment du classement des étapes, reflètent effectivement une antique connaissance médicale nordique.

J'ai remarqué que les traitements des maladies de l'esprit sont très différents de ceux des maladies du corps. Les méthodes magiques pour la guérison de l'esprit s'opposent parfois aux principes des écoles modernes de psychothérapie, alors que la magie utilisée pour la guérison du corps complète simplement les méthodes modernes, presque sans opposition. C'est pourquoi je choisis de parler ici seulement de la guérison corporelle qui est moins contestable.

Des douze étapes pour obtenir une guérison physique complète, les deux premières, essayer de se guérir soi-même, puis trouver un guérisseur, sont très importantes. Elles ne devraient jamais être sous estimées. Néanmoins, elles ne concernent pas le guérisseur mais le malade, c'est mon excuse pour ne pas en parler ici. L'étape qui les suit, la troisième, peut être appelée 'trouver l'Origine ou la Genèse de la maladie'. Elle exige maintes discussions rationnelles et conscientes, entre le guérisseur et le malade, mais elle exige aussi un contact plus mystique au moyen du voyage chamanique nordique, appelé le seidhr . Une fois l'origine du problème découverte, dans une quatrième étape, le guérisseur doit s'adresser à la maladie, en décrivant clairement son origine, et en lui donner de bonnes raisons pour qu'elle laisse enfin le malade tranquille. Cette quatrième étape est exécutée en composant un chant poétique à la maladie, en résumant ce chant dans un galdr, en chantant/hurlant le galdr, et finalement en inscrivant les runes du galdr sur une baguette de bois. Voyons maintenant ces étapes avec plus de détail.

 

Trouver l'origine de la maladie

 

Ne vous attendez pas à trouver de suite la "vraie" origine. Vous trouverez au mieux la cause que le malade est capable de reconnaître à l'instant présent. Sa compréhension peut évoluer avec le temps. Le processus doit donc être répété plusieurs fois pendant la discussion rationnelle, jusqu'à ce que malade sente profondément qu'il n'a rien plus pour ajouter, et jusqu'à ce que le guérisseur, pendant le contact non rationnel avec le malade, ait aussi un sentiment de vérité incontestable. Il est presque amusant de voir les étudiants en cette méthode qui sont surpris par l'intensité de la sensation qu'ils reçoivent après avoir répété ce processus deux ou trois fois. Le guérisseur est convaincu alors qu'il a découvert, sinon l'origine ultime de la maladie, au moins un de ses aspects importants, une partie qui a besoin d'un traitement.

Ce que j'appelle le contact rationnel est une simple interrogation de ce que le malade pense des causes de sa maladie. La reconnaissance de l'approche psychanalytique est telle que chacun croit maintenant que tout vient de la petite enfance; méfiez-vous, il est bien possible aussi que l'origine profonde soit relativement récente. Essayez d'aider le malade à être conscient de causes inattendues, mais possibles, de sa maladie.

Ce que j'appelle contact non rationnel, ou intuitif, est une sorte de voyage chamanique. Il ne se fait pas au son du battement d'un tambour comme dans chamanisme classique, mais plutôt en suivant le "battement de l'énergie" du malade, comme le dirait un praticien du Shiatsu, c'est à dire en sentant l'énergie vitale, le Ki, du malade. Pendant ce seidhr , il est demandé au malade d'ouvrir son âme au guérisseur pour établir un échange profond entre eux deux. Le guérisseur doit ouvrir aussi son âme au malade. Ce genre d'échange amoureux non sexuel peut être dangereux pour le praticien quand les patients sont très malades (et aussi pour le patient quand c'est le guérisseur qui est très malade!). Le guérisseur doit apprendre à éviter d'être contaminé, et cela ne peut pas être expliqué dans un article. Mon expérience est que cet échange existe souvent, presque inconsciemment, pour ceux qui pratiquent toute forme de guérison holistique, par exemple, le Shiatsu, le Reiki, le magnétisme, le massage, etc. Il est évidemment meilleur de le pratiquer consciemment, et d'être conscient du danger d'un tel échange.

 

Opposition du rationnel et du non rationnel

 

Cette alternance des étapes rationnelles et non rationnelles assure une bonne communication entre le guérisseur et le patient. Il évite l'extrême du pur bavardage qui est possible quand seul un contact rationnel est établi, et l'extrême opposé, celui de la folle imagination, possible quand seule une approche non rationnelle est utilisée. Cette alternance est, à mon avis, le deuxième trait essentiel de la magie nordique. On peut observer combien le monde rationnel a été négligé à l'excès, par exemple, par la magie européenne entre le Moyen Age et le 19ème siècle, et c'est une attitude qu'il faut soigneusement éviter. Inversement, il ne faut jamais oublier la présence du monde non rationnel, comme on le fait fanatiquement de nos jours. J'insiste sur ce point parce que je sais que beaucoup de gens de tendance mystique affirment un peu rapidement que "il n'y a aucune différence entre science et mysticisme", ce qui rendrait ma remarque presque insignifiante. Je dois dire que, passant la plupart de mon temps parmi de stricts scientifiques, je sais très bien combien ils méprisent profondément quoi que ce soit de non rationnel, et qu'ils se moquent - discrètement quand ils sont polis - de toute déclaration qui présente un point vue non rationnel du monde. J'ai donc deux recommandations à faire, elles sont presque inverses l'une de l'autre.

            L'une est pour les mystiques. Ne croyez pas que les scientifiques aient quelque respect pour votre position; vous devez être bien convaincus qu'à leurs yeux vous êtes des sortes de retardés mentaux. Il coulera encore beaucoup d'eau sous les ponts avant que vous puissiez réconcilier votre position et la leur.

            L'autre est pour les esprits purement rationnels. S'il vous plaît, mettez en question votre croyance aveugle en la rationalité, et considérez la possibilité que l'absolue rationalité ne soit qu'une nouvelle forme de religion. Il y a des choses que la raison ne peut pas expliquer, et il est absurde de ne réagir, comme vous le faites, qu'en fermant ses yeux à ces réalités.

            Maintenant je dois demander aux deux de considérer la possibilité que le magique, et, à mon avis particulièrement celui de la magie nordique, s'oppose très rarement au rationnel. Je veux dire que des événements purement magiques, semblables à une explosion d'irrationalité, ont lieu extrêmement rarement, et ont peu de chance de se produire durant le cours de nos vies. Une guérison magique, par exemple, se produit très rarement à la façon d'un miracle de Lourdes. Le malade ne se sent pas beaucoup changé après la guérison magique, il sent simplement qu'il est passé au travers d'une expérience très intense. Lentement, des choses légèrement inattendues lui arriveront, mais aucune de ces choses ne viole radicalement la normalité. Le guérisseur peut être même déçu de voir que son traitement est oublié par son malade qui a vite tendance à attribuer son rétablissement à ces événements légèrement inattendus plutôt qu'à la magie du guérisseur. Mais je prétends que c'est justement à ce moment que la magie travaille à son plein. L'esprit rationnel affirmera que j'imagine quelque chose de magique caché derrière des évènements parfaitement explicables par la raison. L'esprit non rationnel sera déçu qu'aucune magie évidente n'apparaisse. Ma seule réponse est que la magie n'est pas une voie aisée, et accepter l'incrédulité de beaucoup et la déception de certains fait partie de la norme.

 

Écrire un poème à la genèse de la maladie (1)

L'exemple du bâton de Ribe

 

Une fois que la cause du problème a été découverte, et fortement sentie par le guérisseur, il doit écrire un poème exprimant aussi clairement que possible ce qu'est cette genèse, et ce que le guérisseur veut lui faire. C'est encore mieux si ce poème est beau, et ici se trouve une des difficultés du travail du guérisseur. S'il est incapable d'exprimer ses sensations de façon poétique, je doute fortement qu'il soit vraiment capable de faire appel aux Dieux pour aider son malade. Je n'appelle pas poésie des paroles enflées, mais une parole qui paraisse belle au malade, une parole qui le touche profondément. Il est complètement inutile que le guérisseur se conduise comme dans une compétition de poésie, puisque le seul vrai juge est le malade. Il est néanmoins obligatoire que le malade soit affecté profondément par le poème. Je peux me tromper, mais en général je crois que la meilleure poésie est celle qui utilise les mots les plus simples possibles, et qui transmet son message le plus exactement. Néanmoins, le style utilisé dépend du rapport entre le guérisseur et son patient, et certains peuvent avoir besoin de mots ampoulés pour être émus. Enfin, ce n'est pas une tâche facile, et elle fait appel à beaucoup d'inspiration de la part du guérisseur. Comme exemple de poésie, analysons un long poème écrit en runes, et daté du début du quatorzième siècle, trouvé sur ce qu'on appelle le bâton de Ribe.

J'implore bonne garde de la terre,

et du ciel au-dessus,

du soleil et de Sainte Marie

et du Seigneur Dieu lui-même,

qu'il m'accorde les mains qui rendent entier

et langue qui guérit

pour guérir le Trembleur

quand de traitement il est besoin.

Du dos à la poitrine, du tronc aux membres, des yeux et des oreilles; de chaque place où le mal peut entrer.

Une pierre est appelée la noiraude; elle émerge de la mer. Sur elle gisent neuf Besoins. Ils ne dormiront doucement ni n'auront chaud tant que vous ne serez pas mieux; pour celui pour qui j'ai fait les runes devenir mots.

Amen. Et ainsi soit-il [finit avec un signe de croix].

 

Le Trembleur est la maladie nous appelons maintenant la malaria. Le poème identifie une maladie et lui parle poétiquement, mais avec des mots simples. Ce poème est chrétien évidemment, et ne peut pas être utilisé par nous tel que. C'est pourquoi je suggère une sorte de « repaganisation » de ce poème, qui devient:

 

J'implore bonne garde de la terre,

et du ciel au-dessus,

du soleil et de la brillante Freya,

et du couple souverain lui-même,

qu'Elle et Lui m'accordent les mains qui rendent entier

et langue qui guérit

pour guérir le Trembleur

quand de traitement il est besoin.

Du dos à la poitrine, du tronc aux membres, des yeux et des oreilles; de chaque place où le mal peut entrer.

Une pierre est appelée la noiraude; elle émerge de la mer. Sur elle gisent neuf Besoins. Ils ne dormiront doucement ni n'auront chaud tant que vous ne serez pas mieux; pour celui pour qui j'ai fait les runes devenir mots.

Thor aide-moi! Thor sanctifie mon charme! Thor, protège [nom du malade]!

 

 

Les mots "amen, et qu'il ainsi soit-il", ainsi que la croix ont été utilisés pour sanctifier le charme du bâton de Ribe, et c'est pourquoi j'invoque Thor et son marteau sanctificateur pour terminer ma version de ce charme.

Ce poème est déclamé au malade qui doit le comprendre et être d'accord avec chacun de ses mots.

 

Créer le galdr

 

Le guérisseur utilise maintenant sa connaissance profonde du sens des runes, et il fait correspondre des runes à certaines parties du poème. Voici un exemple de ce qui peut être fait avec le poème ci-dessus. Les Dieux qui sont liés à la terre sont Frey (lié à la générosité de la terre) et Frigg (qui est capable de commander aux éléments de la terre), ce qui m'amène à utiliser les runes Jeran et Pertho. Le Dieu du ciel est Tyr, associé à Tiwaz. Sowelo correspond au soleil, et j'ai remplacé l'évocation de Sainte Marie par celle de Freya, et par conséquent, je souligne cette ligne avec Berkanan. Dieu lui-même peut correspondre à Odin (Ansuz) ou aussi, pour moi au moins, au couple sacré, Nerthus - Njörd (à qui j'associe Uruz et Ingwaz). La langue qui guérit est celle avec les mots qui guérissent, que j'associe à Ansuz. Le Trembleur est une maladie qui provoque la fièvre, donc je l'associerai à Kaunan. La référence aux "neuf Besoins" est bien sûr une évocation de Naudiz, dont le sens est justement, en "proto-germanique", le besoin. [Note: les raisons pour lesquelles j'associe chaque rune à un sens ou à un Dieu est discuté en détail dans mon prochain livre: "Howling, I gathered them". J'aurais besoin de pages d'explications pour justifier chacun des choix ci-dessus.]

Pour s'assurer que ce travail plutôt intellectuel n'est pas seulement une création rationnelle, le guérisseur doit en vérifier les fondations par un seidhr  autour du poème et des runes. Il arrive bien souvent au cours du seidhr  qu'on s'aperçoive que certaines runes ne sont pas vraiment appropriées au malade et à la genèse de la maladie. Il est alors nécessaire de les supprimer et de recommencer le processus: encore une fois, les étapes rationnelles et non rationnelles devraient alterner pour se corriger ou se renforcer l'une l'autre. Dans notre exemple, supposons qu'aucune rune ne soit supprimée pendant le seidhr, voilà comment le galdr va se constituer.

 

J'implore bonne garde de la terre,

Jeran! Pertho!

et du ciel au-dessus,

Tiwaz! Tiwaz!

du soleil et de la brillante Freya,

Sowelo! Berkanan!

et du couple souverain lui-même,

Uruz! Ingwaz!

qu'Elle et Lui m'accordent les mains qui rendent entier

et langue qui guérit

pour guérir le Trembleur

quand de traitement il est besoin.

Ansuz! Kaunan!

Du dos à la poitrine, du tronc aux membres, des yeux et des oreilles; de chaque place où le mal peut entrer.

Une pierre est appelée la noiraude; elle émerge de la mer. Sur elle gisent neuf Besoins.

Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz!

Ils ne dormiront doucement ni n'auront chaud tant que vous n'en serez pas mieux; pour celui pour qui j'ai provoqué les runes de devenir mots.

Thor aide-moi! Thor sanctifie mon charme! Thor, protège [nom du malade]!

 

D'où le texte du galdr, une sorte de résumé du poème:

 

Jeran! Pertho!

Tiwaz! Tiwaz!

Sowelo! Berkanan!

Uruz! Ingwaz!

Ansuz! Kaunan!

Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz! Naudiz!

Thor aide-moi! Thor sanctifie mon charme! Thor, protège [nom du malade]!

 

Ce texte est chanté ou hurlé au malade (alors il devient vraiment un galdr). Le malade doit parfaitement bien comprendre le lien entre ce galdr, le poème, et sa maladie.

 

Écrire un poème à l'Origine de la maladie (2)

L'exemple des charmes lituaniens

 

Ces charmes de Lituanie ont été traduits en français par Neringa Jablonkyté, nous avons discuté tous les deux la forme française définitive. Les charmes que j'ai choisi de présenter ici sont complètement païens, donc le seul changement possible, pour ces poèmes, est de remplacer le nom lituanien d'un Dieu par celui de l'Ase correspondant. Ainsi, je ne changerai pas un seul mot de ces charmes. Cependant, j'ajouterai directement le galdr qui peut leur être associé.

 

Expulser les esprits mauvais

 

Pars maudite limace, de l’homme,

Parce que tu l’as déjà sali,

Maintenant que tu l’habites,

Tu es cause de grand mal.

Le soleil te hait, la lune te hait,

Les étoiles te haïssent, les étoiles te haïssent,

L’homme te hait, les enfants te haïssent,

La famille entière te hait, et moi, je te hais.

 

La limace évoque le froid. Thurisaz est peut-être la plus agressive des runes, et l'attitude des géants envers les Ases souvent être vue comme haine. Par conséquent, Thurisaz peut être utilisé pour extirper la limace. Je ne pense pas les galdr devraient être chantés avec haine, mais plutôt sur un ton impérieux, exigeant que la limace soit éliminée. Ce poème peut invoquer Thurisaz trois fois.

 

Charme pour bannir la maladie

 

De bonne heure, je me lève,

De rosée amère, je me lave,

Uruz!

Au soleil, je m’adresse,

Sowelo!

Je glorifie Dieu.

[ici, je suggère:

Je glorifie Thor]

Laukaz!

Maladies face à moi,

Allez dans les arbres secs,

Les marécages profonds,

Là où nul homme ne marche,

Là où nul animal ne patauge,

Là où nul oiseau ne vole.

Mannaz! Mannaz! Mannaz!

 

Le premier vers de ce charme s'adresse au lever du  jour (rune Dagaz), à la rosée qui descend du ciel (rune Uruz), au soleil (rune Sowelo). Ensuite, il glorifie Dieu qui évoque la rune de Tiwaz pour le Dieu du ciel, ou toute autre rune a consacrée à l'un des Dieux nordiques.

L'appel à Mannaz n'essaie pas d'invoquer les esprits des arbres secs et des marais profonds évidemment; ceci ne serait pas très prudent. Les esprits invoqués sont plutôt ceux de la solidarité humaine, des endroits peuplés.

 

Contre la fièvre

 

Au nom du soleil,

Sowelo!

Au nom de Perkunas, [Dieu du tonnerre et des éclairs]

[ici, aussi, je remplacerais Perkunas par Thor, puisqu'il a les mêmes fonctions dans la mythologie scandinave]

Laukaz!

Par le tonnerre,

Thor!

Je te commande, fièvre,

Kaunan!

Je te chasse des hommes, des animaux, des oiseaux, de chaque être vivant,

Vers la verte forêt, les mares profondes, les sombres marécages,

Là où le soleil ne pose pas le regard,

Où nul homme ne marche,

Où nul animal ne patauge,

Où nul oiseau ne vole.

Mannaz! Mannaz! Mannaz!

Si tu ne m’obéis pas,

Je te sécherai aux rayons du soleil,

Je t’épuiserai par l’ardeur du soleil,

Je te noierai par la rosée amère,

Je te nourrirai de pain ensorcelé.

Sowelo! Uruz! Gebo!

Je t’ordonne de quitter [nom du malade]

De ne plus le tourmenter.

 

 

L'appel à Sowelo, Uruz et Gebo est fait de façon impérative puisque ces runes sont invoquées afin qu'ils agressent la maladie.

 

Pour arrêter l'écoulement du sang

 

Valiuli Dievuli, arrête le sang, [Valiuli Dievuli = "le tout puissant"]

Ne chasse pas l’esprit du corps,

Pour qu’il ne sorte avec le sang,

Qu’il ne laisse le corps seul.

Par la pierre dure, par le haut chêne, Valiuli Dievuli, par le sang,

J’ordonne, je contiens le sang dans les veines.

 

Pas plus qu'une rune des pierres, il n'y a une rune du sang. Cependant, il y a plusieurs runes qui évoquent l'idée de vie et chaleur. Si nous voulons invoquer la joie de vivre avec le mot "sang", alors la rune associée serait Wunjo. La pierre est dure, et sa capacité de briser peut être rappelée par Hagla. Le haut chêne évoque évidemment Yggdrasil. Un galdr possible pour ce poème serait donc de chanter ou de crier: Hagla! Ihwaz! Wunjo!

 

Contre les morsures de vipères

 

C’est du hasard que notre différent est né, rue,

Le hasard nous a fait rencontrer, rue,

N’aie pas mal, rue,

Ne souffre pas, rue,

Fais preuve de bonté, rue. [répéter trois fois]

Fais preuve de bonté à partir de [temps présent]

À partir de ce jour,

À partir de ce soupir.

Fais preuve de bonté, rue,

Nous te remercions, rue,

Par nos belles paroles, rue,

Par nos belles paroles, rue.

 

Le charme appelle la vipère "rue" pour lui montrer l'affection qu'on lui porte, pour l'attendrir sur le sort de la personne qu'elle a mordu. La rue est une plante à laquelle le folklore lituanien attribue de nombreux pouvoirs, en accord avec une tradition fort répandue. Par exemple, Culpeper, un médecin Anglais, dit en 1653 qu'on l'appelle aussi: "Herb of Grace". Ce charme fait donc appel au pouvoir de la rue verte pour protéger celui qui croise une vipère sur son chemin. Les trois runes qui évoquent la verdure sont Ihwaz (rune de l'if), Berkanan (rune du bouleau) et Laukaz (rune du poireau). Par conséquent, je suggère de ponctuer ce beau poème simplement avec une invocation de ces trois runes.

 

Vous trouverez de nombreux autres charmes lituaniens traduits en Français sur mon site.

 

Activer la magie

 

Toutes ces opérations accroissent l'intensité du rapport entre le malade et le guérisseur. Tous deux perdent progressivement contact avec le monde environnant, et à la fin du galdr, ils atteignent un état d'extase mystique comparable à celui des chamans. A mon avis, tout ceci abaisse les barrières entre monde rationnel et non rationnel, comme si le monde de la réalité ordinaire s'ouvrait légèrement à celui de la réalité magique. Ensuite, la magie du galdr doit encore être activée. Pour ceci, le guérisseur choisit une baguette de bois sur laquelle il inscrira les runes du galdr. Ces inscriptions runiques doivent être surtracées par le sang du malade pour rendre active la magie. Ce dernier pas peut être considéré comme insupportable dans notre civilisation moderne qui est très sensible au sang versé. Rappelons-nous que les runes ont été utilisées en un temps où personne ne s'inquiétait beaucoup de voir couler sang. Par exemple, quelques siècles après le temps où on utilisait encore les runes, saigner un malade était devenu le traitement médical le plus habituel. Certains malades peuvent trouver ridicule d'être autant effrayé de voir le sang couler, et ils consentiront à ce rite. Pour ceux-ci, tranchez à une profondeur de un ou deux millimètres la partie charnue d'un de leurs doigts avec un couteau très aiguisé et très propre. Il n'y a aucun besoin de couper plus profond pour obtenir assez de sang pour tracer les runes. On pose de côté le doigt du malade sur une planche de bois, on place la lame sur son doigt, et on coupe très vite. Cela ne provoque aucune douleur, et la guérison est très rapide. N'oubliez tout de même pas de désinfecter la blessure: ne pas confondre magie et stupidité! Certains patients peuvent hésiter ou même considérer avec horreur un tel traitement. Il devraient alors prendre soin de porter les runes constamment avec eux, dans l'attente d'une blessure. Lorsque leur sang coulera, ils devront l'utiliser pour consacrer les runes. S'ils ne se soucient pas d'une telle "corvée" qui alors se soucie de les guérir?

 

Conclusion

 

La guérison est loin d'être acquise après ces deux étapes, mais elles sont très importantes et donnent un bon exemple des principes majeurs de la magie qui sont:

soyez modeste dans vos attentes,

n'oubliez jamais de maintenir un équilibre harmonieux entre le rationnel et le non rationnel,

attendez-vous à travail difficile.

L'ingratitude est probable mais la gratitude est votre meilleure récompense.

 

Si vous ne sentez pas que pratiquer la magie est votre façon d'honorer les Dieux, laissez-la de coté, c'est plus sûr.