La religion des 'Lapons'

en français du 17ème siècle

Extraits de :

Histoire de la Laponie, sa description, l’origine, les mœurs, la maniere de vivre de ses Habitans, leur Religion, leur Magie, & les choses rares du Païs. Paris,

Chez la Veuve Olivier de Varennes, 1678

 

Traduites du Latin de Monsieur Scheffer

Par L.P.A.L. Geographe ordinaire de sa Majesté

 

[[ publié en latin : "Lapponia, id est religionis Lapponum et gentis nova et verissima descriptio," Frankfurt, 1673]]

 

[[  mes notes sont entre doubles [[ ]], les références bibliographiques de Scheffer, dans la marge de l’original, sont entre simples [ ]  ]]

 

Preface [[ sans doute due à L.P.A.L., « Géographe ordinaire de sa Majesté »]]

 

Il a rapporté tres-fidelement ce que les bons auteurs tant latins que Suedois ont écrit sur les Lapons : On lui a communiqué d’excellents mémoires. Il a fouillé dans les Archives du Royaume de Suède, & a tiré des actes publics & authentiques tout ce qui pouvoit servir à son sujet : Il a eu plusieurs conferences avec des Lapons … Enfin il a pris la peine de visiter les cabinets des Curieux, de dessiner lui-méme les figures …

 

 

CHAPITRE VII (p. 33)

 

De la première religion des Lapons

 

Avant que d’embrasser le Christianisme, les Lapons étoient Païens, & leur Religion n’étoit pas beaucoup différente de celle des Finnons ; mais on ne peut bien scavoir qu’elle étoit la Religion des Finnons, parce qu’on ne trouve aucun titre qui nous donne connoissance des antiquitez de cette Nation. Il faut donc chercher des conjectures parmi les anciens Biarmes & les Skriidfinns. [[anciens noms des  finlandais]]

Les Histoires de S. Olaus Roi de Norvege, & de Herod, nous aprennent que le Dieu des Biarmes se nommoit Jumala, ou Jomala. Ce mot est bien different de celui, dont les écrivains de ces Histoires se servent pour signifier le nom de Dieu, puisqu’ils le proposent comme un mot particulier aux Biarmes, & que même ils ne connoissent pas : Et que parce que ces Historiens étoient, ou Goths ou natifs de Norvege, ou Islandois, il faut necessairement que ce mot n’est point été de l’ancien langage des Goths, mais de quelque autre nation. Que si on recherche quelle est cette nation, on trouvera que c’est la Finlandoise, ou Finnonoise, parmi laquelle le mot de Iumala est encore à présent en usage, & signifie Dieu.

 

p. 34

 

Les Lapons ont encore adoré pour Dieu, celui que les Suédois appellent Thor ; cela se prouve non seulement parce qu’ils reverent un certain Torus, mais encore parce que Turrisas, le Dieu des batailles & des victoires, [[ remarquez ici une sorte de preuve de l’unification qui s’est produite entre les Géants, les Thurses (rune germanique ancienne Thurisaz) et Thor]] qui est celui qu’on nomme Torus, étoit au nombre des Dieux qui étoient adorez par les anciens Finnons, & particulièrement les Tavastes. Cela paroist d’autant plus vrai, que les Finlandoise ont eu un Roi tres-ancien nommé Torus, qui fut un des ancêtres du Roi Nori, duquel on croit que la Norige, c'est-à-dire la Norvege a pris son nom, & qu’elle a été apellée Nori-Rige, comme qui diroit le Roiaume de Nori.

… il est seur que Jumala étoit adoré sous la figure d’un homme, avec une couronne de pierres précieuses sur la tête ; & en cela Jumala resembloit fort à Thoron le Dieu des Suedois, qui étoit representé aussi comme un homme assis, une couronne de douze pierres precieuses sur la tête, avec des étoilles, ce qui me porte à croire que les Biarmiens, & les Lapons aprés eux, ont adoré un même Dieu sous diferens noms, ou qu’ils ont confondu ensemble  deux divinitez. Ils ont appelé Iumala,  leur souverain Dieu … les Lapons donnent à present à leur Torus, ce qu’ils ont de tout tems accordé à leur Jumala … On avoit bâti [l’Histoire d’Herrodi] dans ces forests une espece de temple, où les Peuples les plus éloignez aussi bien que les plus proches venoient rendre à ce Dieu leurs adorations. Cette espece de temple étoit entouré seulement de quelque sorte de  hayes. Le mot Hoff, dont on s’est servi, est proprement cela, & signifie encore aujourd’hui un lieu entouré de tous côtez, ouvert toutefois par un endroit. Le Dieu Jumala étoit en cette espece de temple, [l’Histoire d’Olaus] , dans une forest, où il y avoit une haye fort haute fermée d’une porte pour en defendre l’entrée à ceux, à qui il n’étoit pas permis d’aprocher du Dieu.

[[ à rapprocher de la dispute sur le sens de ‘hof’ strophe 7 de la Võluspá habituellement traduit par les universitaires : temple.]].

 

 

CHAPITRE X . (p. 67)

 

Les Dieux Païens des Lapons, & les honneurs

qu’ils leur rendent.

 

Les Lapons reverent trois Dieux, qu’ils croient plus grans que les autres. Le premier est appelé en Suedois Thor ou Thordoen, c'est-à-dire Thorus ou le tonnerre. Les Lapons lui donnent en leur langue le nom de Tiermes, ce mot signifiant parmi eux, tout ce qui fait quelque bruit effroiable : de sorte que si on fait reflexion sur la force du mot, ce Dieu Tiermes sera celui même que les Latins ont nommé Jupiter le Tonant, le Dieu qui tone, & pareillement le même que le Dieu Tarami ou Tarani. Cela est d’autant plus veritable [l’Auteur en son Upsal] que les Lapons se servent du mot de Tiermes, pour signifier les bruit de ces Tonneres, qu’ils croient étre animez par une vertu singuliere, [Samuel Rheen c. 25] qui est au Ciel, & qui excite le bruit de ces Tonneres. Les Lapons donnent encore à ce Dieu le nom d’Aijeke, qui en leur langue signifie Ayeul, Bisayeul & Trisayeul. Ils l’ont sans doute voulu nommer ainsi comme les Latins donnent à Jupiter le surnom de Pere, & les Suedois celui  de Gubba, voulant en quelque façon dire, le bon Pere, nôtre bon Ayeul …

Les Lapes adorent ce Dieu Aijke, à cause du bruit des tonneres, & de la violence des foudres nommez Tiermes. [Samuel Rheen] Ils l’adorent aussi, parce qu’il a un pouvoir absolu sur la vie & sur la mort des hommes, sur leur santé & leurs maladies. Ils lui attribuent encore l’autorité sur les Demons mal-faisans, qui demeurent sur le haut des rochers, des montagnes, & dans les lacs. Ils croient que ce Dieu arréte ces Demons mal-faisans, qu’il les châtie & les foudroie parfois, & les fait mourir, croiant que c’est le principal emploi & l’effet du tonnere … Ils donnent pour cela un Arc à ce Dieu Thoron ou Thiermes, [Samuel Rheen] qu’ils imaginent étre l’Iris ou l’Arc en Ciel, afin qu’il puisse tirer ses fléches …Et ils appellent en leur langue cette Iris Aijekedauge, ce qui signifie l’Arc de l’Ayeul … Ils se sont imaginez que ce Dieu avoit aussi un marteau, qu’ils nomment Aijekevvetschera, dont il frappe sur le cou des Demons, & leur en écrase la tête …

Le second de leurs principaux Dieux s’appelle Storjunkare [Samuel Rheen au même chap.] … les peuples de la Norvege nomment Iunkare les gouverneurs de leurs Provinces. Ils appellent encore ce Dieu Stoura-passe, c'est-à-dire saint & grand, comme on peut le connoître par la chanson qu’ils chantent, quand ils lui offrent des sacrifices … il est comme le Lieutenant de leur Dieu Aijeke ou Tiermes … ils s’imaginent que la plûpart des biens ne sont accordez aux hommes que par son ministere. [Samuel Rheen]  Ils tiennent que tous les animaux & les bêtes sauvages, comme les Ours, les Loups … sont sous son empire.

Jehan Tornæus dit que … le Dieu Stoorjunkare a souvent apparu à ceux qui peschoient, & à ceux qui étoient à la chasse aux oiseaux, sous la figure d’un homme de tres-belle taille, vétu de noir, & portant des habits tous semblables à ceux que les Gentils-hommes ont coûtume de porter parmi eux … avec cette seule diference, que ses pieds étoient comme ceux des oiseaux.

… (le) troisième Dieu … ils lui donnent le nom de Baivve, qui signifie le Soleil.

Ils l’honorent premierement pendant tout le cours de l’Esté qu’ils le voient toûjours [Olaus  Magnus l. 3 ; C. 2.] … Ils ont cette pensée, que le Soleil a un soin tout particulier des Rennes …

            Au reste ils reverent tellement ces Dieux, qu’ils leur rendent à chacun separément un culte singulier, qui consiste en ces trois choses ; ils ont des lieux affectez & consacrez à ce culte, ils leur erigent dans ces lieux des figures particulieres, & leur offrent des sacrifices differens.

Le lieu où les Lapons adorent le Dieu Thoron ou Tiermes, est ordinairement derriere leurs cabanes. … ils dressent en cet endroit une espece de plancher ou de grande table faite avec des ais, soûtenuë sur des pieds, & élevée de terre de sept ou huit pieds, & ils posent sur cette table les figures de leur Dieu …

Cet Auteur [Tornæus, Chap. 25]  nous aprend que le Temple consacré à Thoron ou Tiermes servoit aussi au Soleil ; qu’on ne l’adoroit point en d’autres lieux, &  qu’on offroit à l’un & à l’autre des sacrifices sur la même table :  Ce qui me donne sujet de croire, que ce n’étoient pas deux differentes divinitez, mais un même Dieu … (qui) étoit apellé Tiermes ou Aijke, quand on l’invoquoit pour la conservation de la vie … & qu’on le nommoit Baivve, quand on lui demandoit de la lumière … 

Le lieu où ils reverent leur Stoorjunkare est bien different ; car chaque famille a le sien. [l’Anonyme] C’est ou quelque rocher, quelque bord des marais, ou quelque caverne des montagnes, & souvent des plus inaccessibles [Samuel Rheen] … Ils ont encore coûtume de marquer avec certaines bornes, les limites de ces lieux consacrez  à leur Stoorjunkare, afin que chacun puisse facilement connoître jusqu’où s’étend la sainteté du lieu.

On peut reconnoître ce respect par cette circonstance, qu’ils chassent les femmes de ces lieux [Samuel Rheen] … Ils ne semblent n’avoir point d’autres raisons  … sinon qu’ils croient que les personnes du sexe ne sont pas assez netes, sur tout au tems qu’elles ont leur maladie ordinaire … Les Lapons estiment, que les Demons ne peuvent souffrir les purgations des femmes … le sang que jettent les filles durant leur mois, & dont on frotte le tillac et les bancs des vaisseaux, empéche que les lapons par leurs enchantements, n’arrétent les vaisseaux dans le fort de leur course.

La figure de Toron ou Tiermes est toûjours de bois ; & c’est pour cette raison qu’ils le nomment Muora-Jubmel, ce qui signifie en leur langage, le Dieu de bois [Pierre Claudi en sa description de la Norvege]… Le bois de bouleau est celui dont ils se servent, pour faire les Idoles de ce Dieu Thorus. [Samuel Rheen]

 Ils donnent à cette Idole une forme grossière & malfaite, de sorte toutefois que le sommet semble representer la tête d’un homme. [Samuel Rheen] Ils font la tête de cette Idole avec la racine du bouleau, & le reste du corps avec le tronc du même arbre.

Afin donc que l’on sache que c’est l’Idole de Thoron, ils lui mettent à main droite un marteau, qui est sa marque particuliere … ils lui fichent encore en la tête, un clou d’acier, ou de fer, auquel ils attachent un petit morceau de caillou, afin que ce Thor puisse faire du feu, quand il lui plaira. [M. 55. sans nom.]…

En voici l’image dessinée comme elle se trouve à present parmi ces Peuples.

[[ la tête est faite avec la souche du bouleau dont dépassent encore quelques bouts de racines qu’on remarque dans le dessin ci-dessous, numérisé directement sur l’original. Le clou dont parle le texte a la forme d’un triangle allongé.  La tête du marteau est en effet « à main droite » de la figure de Thor.]]

 

 

 

 

Pour ce qui est de la figure de Stoorjunkare, elle est de pierre , & c’est des Idoles de ce Dieu dont parlent les Auteurs, quand ils disent que les Idoles des Lapons sont de grandes pierres, dans les foréts, dans les deserts, ou sur des montagnes [Samuel Rheen. l’Anonyme Pierre Claudi en sa Norvege. Damien Goës Jacques Zieglerus] … ces pierres sont brutes, & ils n’emploient ni l’art ni le travail pour les former, mais ils les posent, & en font les Statuës de ce Dieu, telles qu’ils les ont trouvées entre les Rochers, ou sur les montagnes, ou sur le bord des rivieres, ou proche des marais.

Ils admirent donc cette figure de pierre, comme faite non par le hazard, ni par la Nature, mais par l’ordre particulier de Stoorjunkare …

On trouve toutefois de Seites qui ont forme humaine … dans une seule Isle …

Voici la Statuë de Stoorjunkare, telle qu’on la voit aujourd’hui.

 

 

 

J’en viens aux sacrifices & aux honneurs, que les Lapons rendent à leurs Dieux. Il n’y a que les hommes qui soient admis à offrir des sacrifices, à l’exclusion des femmes, ausquelles il est aussi expressement defendu de sacrifier, que d’entrer dans les endroits consacrez à leur Dieu. [Samuel Rheen]  … Ils n’offrent jamais de sacrifice à Thoron, au Soleil, ou à Stoorjunkare, qu’ils n’aient avant reconnu, si la victime qu’ils lui destinent, lui sera agreable ; Ils font cette recherche au moien d’un instrument qu’ils nomment Kannus, presque tout semblable au tambour des Anciens, auquel pour ce sujet on donne ordinairement le nom de Tambour des Lapons. Aiant donc attaché la Victime derriere la cabane, ils tirent un poil du dessous du cou de cette bête, qu’ils attachent à un des anneaux du Tambour … Un de la compagnie frappe sur ce Tambour, [le M. S. sans nom.] & cependant les hommes et les femmes mélant leurs voix chantent ainsi : O vous pere Dieu Thoron voulez vous à present agreer ma Victime, que je desire immoler en vôtre honneur ? Que si le paquet d’anneaux, à l’un desquels on avoit attaché un poil de la Victime, & qui étoit auparavant immobile, se remuë en même tems qu’on frappe sur le Tambour, & va se reposer sur la figure de Thoron, ils prennent ceci pour une preuve certaine, que le sacrifice de cette victime sera fort agreable à ce Dieu : si au contraire ce paquet d’anneaux demeure toûjours fixe sans changer de place, nonobstant l’agitation du tambour ; ils offrent la même Victime a Stoorjunkare ; ils batent pour la seconde fois le Tambour [[ et font la même cérémonie pour Stoorjunkare, puis si nécessaire pour le Soleil]].

Pour ce qui regarde les Victimes de leurs sacrifices, ce sont ordinairement des Rennes …

Les Lapons choisissent particulierement l’automne pour offrir solemnellement ces sacrifices à leurs Dieux …

Ils renouvellent aussi tous les ans en la même saison l’image de Thoron, aux sacrifices qu’ils lui offrent, ils lui font une nouvelle Statuë, quatorze jours avant la Saint Michel [Spitti Nils]; Et ils egorgent auprés de cette Idole de bois un Renne ; ils en separent les os, la chair , & les assemblent ; ils frottent en suite l’image du Dieu avec la graisse & le sang du Renne, ce qui tient lieu de couleur ; & ils enterrent au même lieu tout le Renne avec ses os … c’est la plû-part du tems un Renne masle qu’ils immolent, en lui perçant le cœur avec la pointe d’un coûteau, & reçoivent dans un vaisseau , le sang le plus proche du cœur, pour en frotter aussi-tost l’Idole de Thoron … Ils arrangent derriere la figure de Thor le bois & les plus grands os de la tête du Renne immolé. Ils mettent devant la même Image une espece de boîte, faite d’écorce de bouleau, pleine de petits morceaux de chair, pris de toutes les parties du corps du Renne, avec de la graisse fonduë par-dessus : Pour ce qui est du reste des chairs de la Victime, ils l’emploient aux usages de leur maison.

Si la victime doit étre offerte à Stoorjunkare, laquelle est aussi pour l’ordinaire un Renne masle, ils lui passent premierement un filet rouge au travers de l’oreille droite ; ils l’attachent derriere la cabane, au même endroit où ils ont coûtume d’attacher la Victime de Thoron,  puis ils l’immolent de la même maniere, gardant aussi le sang le plus proche du cœur. Celui qui a fait le sacrifice prend en suite les bois de la Victime avec les os de la tête & du cou, les ongles & les pieds ; & il porte tout cela sur la montagne dediée au Stoorjunkare, en l’honneur duquel cette Victime a été immolée. Si-tost que le Lapon est arrivé en ce lieu, & qu’il approche de la pierre sacrée, il se découvre avec gran respect, il s’incline fort profondément, il fléchit les genoux, & lui rend tous les honneurs possibles : puis il frotte cette pierre avec le sang qu’il a apporté , & avec une partie de la graisse du même animal ; il met derriere l’Idole les bois, attachant à la droite la partie dont cet animal multiplie son espece, & à la corne gauche, un filet rouge passé au travers d’un morceau d’étain, avec une petite pièce d’argent.

On trouve par-fois autour de ces Idoles de pierre, un si grand nombre de bois de Rennes, qu’on en compte en ces endroits plus de mille, et tellement arrangez les uns sur les autres, que ces lieux en sont renfermez comme d’une haye, lesquels les Lapons appellent Tirfuvigardi, c'est-à-dire l’aire ou la place entourée de cornes. [Samuel Rheen]   Celui qui a la charge d’apporter ces bois, & de les mettre en rang & de bout, a coûtume de suspendre devant elles une branche de bouleau courbée en forme de cercle, & d’y attacher un petit morceau de chair de chaque partie de la victime immolée.

 

… ils s’y prennent encore de ces deux manieres.  Ils tuent la Victime auprés de l’idole, ils en font cuite la chair, & s’en font un festin, où ils convient leurs amis ; qu’ils nomment le festin de Stoorjunkare : ils mangent la chair de la tête et du cou de la Victime, & laissent sur la place la peau étenduë, qui y demeure souvent plusieurs années.

Ils sacrifient encore de cette sorte, quand à cause de l’excessive hauteur de la montagne, ils ne peuvent monter avec la Victime jusqu’au lieu où il faudroit aller, ils prennent une pierre trempée dans le sang du Renne immolé en l’honneur de Stoorjunkare, & le jettent vers le sommet de la montagne …

 

Et comme ils ont coûtume (outre ce sacrifice de la Victime) d’honorer tous les ans le Dieu Thoron par de nouvelles Idoles ; ils font aussi de semblables honneurs à Stoorjunkare, avec de nouvelles branches de bouleau ou de pin, qu’ils arrangent sous la pierre consacrée. Cette ceremonie se fait deux fois l’année ; en Esté lors qu’ils y mettent des branches de bouleau ; & en Hyver quand ils changent ces branches, & qu’ils en mettent de pin.

Ils prennent l’occasion de cette ceremonie, pour découvrir les sentiments de leur Dieu ; s’il a de l’amour & quelque volonté pour eux, ou s’il a de l’aversion : Car si dans le temps qu’ils mettent ces branches, ils trouvent la pierre legere et facile à lever, ils esperent que le Dieu les favorisera ; mais quand ils sentent cette pierre pesante, ils craignent que le Dieu ne soit en colere, & qu’il ne leur fasse du mal. C’est ce qui les oblige de prevenir sa fureur, & de l’apaiser par un vœu qu’ils font sur le champ, de lui immoler quelques Victimes. [[ Scheffer explique alors une description semblable, mais en termes obscurs faite par Peucerus [de la divinat. page 282.] ]].

Lors que les Lapons sacrifient au Soleil, ils ne lui offrent point de Rennes masles, ni qui soient vieux, mais des Rennes jeunes et femelles. [Samuel Rheen]

On y observe presque toutes les mêmes ceremonies que j’ay exposées, excepté qu’ils passent un filet blanc au travers de l’oreille droite du Renne, pour marquer que c’est une Victime consacrée au Soleil… en second lieu, ils ne prennent pas comme aux autres sacrifices, une branche de bouleau, [le mesme] mais de bois de saule, pour faire le cercle, qui est de la grandeur des cerceaux, dont on relie les demi tonnes de biere. Ils attachent à ce cerceau de petits morceaux de chair pris de chacune des parties du corps de la Victime ; ils le pendent derriere leur cabane, sur une espece de table, & au même lieu, où ils rangent en forme de cercle les  principaux os de la Victime.

Outre ces trois Dieux, ils en ont d’autres plus petits, comme les Manes des deffunts, & la troupe ou l’assemblée des Juhles.

Ils ne donnent point de nom particulier aux Manes ; mais ils appellent seulement les Morts en general Sitte.  Ils n’erigent point de figures en leur honneur … & ils se contentent de leur offrir de certains sacrifices. Ils s’appliquent alors particulierement à découvrir la volonté du Mort, [Samuel Rheen] se servant du Tambour, chantant en même tems, Maiite vuerro Iabmike Sitte, c'est-à-dire, quelle sorte de sacrifice desirez vous , ô Manes ? L’anneau aiant marqué la Victime agreable, ils lui passent au travers de l’oreille un filet de laine de couleur noire, [le M. S. sans nom.] qu’ils lui attachent aux cornes. Cette Victime étant ainsi consacrée, ils vont ainsi l’immoler ; mangeant sa chair, ne reservant qu’une petite partie du cœur, & une autre du poumon, qu’ils divisent encore en trois, au travers desquelles ils passent de petites broches de bois, qu’ils trempent dans le sang de la bête, & et qu’ils mettent dans une espece de corbeille, faite comme un traineau de Laponie. Ils enterrent cette espece de corbeille, & tous les os décharnez, assemblez & mis dans un panier fait exprez.

Je viens à l’assemblée des Juhles, qu’ils apellent Juhlafolket ; ils ne consacrent à ces Juhles aucune Image ni aucune Statuë, non plus qu’aux Manes. Le lieu destiné pour les honorer est sur quelque arbre, à la portée d’un trait de fléche, derriere la cabane.  Le culte se termine à un sacrifice superstitieux, [Samuel Rheen] en l’honneur et pour le service de cette troupe vagabonde de Juhles, qu’ils croient rôder en l’air par les foréts & les montagnes prochaines, la veille & le propre jour de la Nativité de N. S. JESUS. CHRIST, qu’ils nomment la Fête des Juhles. Ils jeûnnent donc premierement la veille de Noel, ou plûtost ils s’abstiennent ce jour là de manger de la chair, ils separent quelque morceau des autres aliments qu’ils prennent ; ils gardent soigneusement ce morceau, & font la même chose le jour de la Fête, auquel ils n’épargnent rien pour faire grande chere. Ils ont un petit coffre d’écorce de bouleau, fait en forme de  vaisseau avec ses voiles & ses rames, où ils jettent ces deux morceaux, aprés les avoir bien conservez pendant deux jours, & sur lesquels ils répandent un peu de graisse prise sur le potage.  Ils pendent ensuite ce vaisseau derriere la cabane, à un arbre qui en est éloigné d’un jet de fléche, pour la troupe ou la multitude des Juhles, qui courent en l’air par les foréts & par les montagnes.

 

 

A SUIVRE : La magie des Lapons (en français moderne)