Algiz

 

Le mot algiz est apparenté à l’Allemand Elch (élan) et à l’Anglais, elk élan. Une étymologie de fantaisie le reliant à la protection a été donnée par certains utilisateurs mystiques des runes. Je n’ai pas trouvé la moindre trace d’une telle possibilité dans les travaux des linguistes.

 

Algiz n’existe pas dans le Futhark viking, et la raison qui me semble la plus probable est qu’il ait été assimilé à Uruz, la rune de l’aurochs, un autre animal porteur de force primitive.

 

On la trouve sous les trois formes TroisAlgiz. Sa forme originelle est certainement mannazVik qui apparaît seule dans les runes scandinaves de 200 à 400, et qui reste dominante ensuite avec une moitié de ihwazVik. Dans les inscriptions continentales on ne la trouve que dans les quatre Futharks. Trois montrent un mannazVik et le Futhark de Charnay présente l’unique AlgizCharrnay.

 

Nous verrons que la rune Mannaz, Madhr en vieil islandais, la rune de l’humain, a la même graphie qu’Algiz. Dans ces conditions, qu’une confusion entre Algiz et Madhr se soit produite dans l’esprit des utilisateurs des runes me paraît assez compréhensible. La tradition runique attribue à mannazVik des propriétés de protection qui n’ont peut-être rien à voir avec Algiz mais avec Mannaz.

 

C’est aussi une rune oubliée dans le Futhark viking, si bien que nous ne disposons que du poème runique anglais pour la décrire. Comme je l’ai déjà proposé, on peut induire de ce que le poème runique norvégien relatif à Uruz dise « Le renne marche souvent sur le névé», qu’Algiz et Uruz étaient assez parentes et ont été peut-être assimilées par les scandinaves. Dans ces conditions, il n’est pas déraisonnable de faire l’hypothèse qu’Algiz puisse être en relation avec la maladie et son traitement. C’est ce que confirme le poème runique anglais.

 

Poème runique vieil anglais :

eolhx Le renne (eolh = renne) des ajoncs (ou des roseaux - secgeard) demeure souvent dans les marais,

croît dans l’eau;

il blesse cruellement, brûle d’ulcère le sang de tout héro qui le saisit.

Les mots eolhx secgeard, utilisés dans le poème runique correspond à ce que serait en anglais ‘elk-sedge’, le roseau de l’élan. Dans le poème eddique Þórsdrápa, un géant, aussi abondamment traité de monstre dans le poème, est désigné par le kennings parent du daim des roseaux si bien que daim des roseaux (sefgrímnis) semble désigner un monstre sauvage. Le renne des roseaux serait donc une sorte de monstre mythique, sans doute apparenté aux géants et semblable à Grendel, le monstre sauvage décrit dans le poème Beowulf.

  Le mot ‘sedge’ lui-même prend son origine de ‘saw’, une scie à cause de la forme de ses feuilles. On comprend pourquoi il peut blesser. Je pense qu’on peut comprendre un peu mieux le sens de ces blessures en se référant à une expression allemande : être piqué par les pailles, qui signifie être un peu bête et à notre façon de dire :« Il est complètement piqué » pour parler de quelqu’un de fou. Parmi les poèmes scaldiques, une allusion au pouvoir destructeur de “la piqûre des pailles” se trouve dans la sixième malédiction de Busla :

Tröll ok álfar ok töfrnornir, búar, bergrisar brenni þínar hallir, hati þik hrímþursar, hestar streði þik, stráin stangi þik, en stormar æri þik, ok vei verði þér, nema þú vilja minn gerir.

Que les trolls et les elfes et les nornes sorcières, les géants habitants des rocs brûlent ta halle, que les géants du givre te haïssent, les étalons te sodomisent [Note 1], les pailles te piquent, que les tempêtes te rendent fou, et le malheur soit avec toi, si tu ne veux faire ma volonté.

  Toutes ces indications montrent bien qu’il existe un lien, aujourd’hui disparu, entre le renne et les problèmes liés à l’intellect. Pour préciser la nature de ces liens, il nous faut recourir au grand poème finlandais.

Le Kalevala décrit longuement une chasse à l’élan fantôme effectuée par un héros, Lemminkäinen, dans le but d’obtenir la fille de la « Maîtresse du Nord ». En fait, le Kalevala ne dit nulle part explicitement que Lemminkäinen devienne fou, mais cette chasse évoque puissamment une chasse aux chimères, comme celle que peut faire une personne à la limite, et au-delà, de la raison. Que la chimère chassée par Lemminkäinen soit un élan fantôme, un ‘algiz’ en langage runique, et que cette chasse commence dans les forêts enneigées de la Finlande, évoque un des sens possibles du second vers du poème runique norrois :

Souvent le renne court sur le névé.

Le renne de nos rêves fous court et s’enfuit là-haut sur le névé, là où nous serons incapables de le rattraper tant qu’il reste une chimère.

Ainsi, Lemminkäinen a demandé la main de sa fille à la Maîtresse du Nord qui pense se débarrasser d’un soupirant gênant en envoyant Lemminkäinen à la poursuite d’une chimère. Le texte nous dit bien explicitement qu’il s’agit d’une chimère construite de toutes pièces par les Esprits du mal :

Les lutins de Hiisi entendirent,

Ceux du peuple Troll [Note 2] remarquèrent.

[Que Lemminkäinen doit aller à la chasse à l’élan-fantôme]

Et les lutins bâtirent un élan,

Les trolls un renne :

Ils firent sa tête d’une souche

Ses andouillers, de fourches de saule marsault,

Les pieds, de bois flotté, les jambes

D’ajoncs des marais,

Le dos, de piquets de clôture,

Les tendons, d’herbes séchées,

Les yeux, de boutons de nénuphars,

Les oreilles, de fleurs de nénuphars,

La peau, d’écorce de sapin,

La chair, de bois pourri.

Lemminkäinen s’engage donc dans cette quête folle, et adresse une série de supplications aux divinités des forêts. S’il arrive à les émouvoir sur son sort, alors elles lui livreront sa chimère. Il atteindra cette chimère, retrouvera sa raison et il devra en payer le prix aux divinités de la forêt.

Ce genre de course folle est exigée ici par la mère de la fiancée, mais dans nos contes, il l’est plutôt par son père, et ainsi deux mythes s’entrelacent : celui de la course folle vers sa chimère et celui du père qui va trouver la mort quand sa fille va le quitter. Un exemple particulièrement frappant de cette folie est décrit dans le conte Gallois de Kulhwch et Olwen (prononcez : Kilouch et Olouenn avec un ‘ou’ long – Olououenn sans couper entre les deux ‘ou’ - et le ‘ch’ comme un ‘ch’ allemand dur). La belle-mère de Kulhwch désire que ce dernier épouse sa fille et devant le refus de Kulhwch elle le ‘maudit’ en lui disant qu’il ne pourra jamais aimer d’autre femme que Olwen, la fille du géant Yspaddaden (prononcez Espa’th’aden – où le ‘th’ est comme dans l’Anglais the). Comme frappé d’une folie subite [et je prétends qu’il est effectivement frappé de folie], Kulhwch se lance à la recherche de sa fiancée. Il se débrouille pour ‘rouler’ le roi Arthur et l’entraîner dans sa folle quête de laquelle Arthur, pas si fou, profite pour affermir son pouvoir sur son royaume. Ce conte ne parle pas de poursuivre un élan (qui, de toute façon, qui n’existait pas au Pays de Galles) mais introduit une complexité celtique, elle même un peu folle, dans le mythe. Cette ‘folie celtique’ se marie intimement à la folie de la course elle-même et donne une beauté sauvage au mythe. Si j’ose dire, malgré ses qualités littéraires, il n’en reste pas moins que ce beau conte (vous le trouverez in extenso sur mon site, et d’étonnamment excellente façon en bande dessinée [Note3]) décrit la poursuite de quantités de chimères et sa réalisation se traduit par une foule de morts humains et de mythes tués.

Nous passons ainsi du simple et unique vers du poème runique à la sévère beauté du Kalevala, puis à la poésie foisonnante et débridée du conte gallois. Que ce soit en 7 mots ou en 70 pages, ils nous disent tous la même chose. La raison et la déraison sont une composante essentielle de l’humanité, et nous devons être conscients de nos déraisons – souvent plus subtiles et plus agissantes que de nos raisons. Dans le premier tome de ce livre, j’ai longuement montré combien le traitement de la maladie mentale qu’il propose est en complète opposition avec les méthodes modernes. Premièrement, le soignant non seulement ne se distancie pas de son malade mais il s’y identifie. Deuxièmement, on n’explique pas au malade qu’il doit apprendre à vivre sans sa chimère, au contraire, on lui la fournit. Troisièmement, autant les médecines primitives sont avides de médicaments perfectionnés pour le traitement des maladies physiques, autant elles prétendent que les maladies mentales ne se traitent que par la mystique et je dirais même, tout en feignant de m’excuser auprès des disciples de la raison d’utiliser ce langage devenu obscène, autant elles ne se guérissent que dans la religion.

En décrivant la rune Uruz, je vous ai demandé d’attendre de lire les commentaires relatifs à la rune Algiz, où j’expliquerai en quoi le renne peut courir sur le cerveau de l’humain nordique, pour penser que je sois moi-même hjáræna (‘un cinglé’). Vous venez de voir combien les mythes concordent et que le renne est le symbole nordique de la folie, si bien que dire « souvent le renne court sur le hjarn (le névé) », c’est dire qu’il n’est pas rare que nos délires, nos chimères se mettent à courir dans notre hjarni (cerveau), si bien qu’on en devient complètement hjáræna.

C’est pourquoi je fais d’Algiz la rune de l’élan, certes, mais surtout de l’intellect, bêtise et folie, et de la protection contre ces maux, intelligence et esprit sain.

 

Conclusion

 

C’est ainsi, et comme vous le voyez à partir d’une analyse somme toute assez rationnelle des mythes germaniques et celtiques, que je fais l’hypothèse qu’Uruz est la rune maîtresse des runes de la médecine, que Kaunan est en rapport avec les maladies du corps, les fièvres physiques, que Pertho n’est pas réellement en rapport avec une maladie (accoucher n’est pas une maladie !), et enfin qu’Algiz est la rune des maladies de l’intellect. Celui qui est piqué par Algiz perd son intelligence mais, comme d’habitude, Algiz possède symétriquement le rôle de protecteur de l’intelligence. En fin de compte, que tant de bêtises aient été dites sur cette rune est normal, qui s’y frotte s’y pique, comme nous le dit le poème runique Anglo-saxon. M’y suis-je piqué moi-même ?

En tous cas, c’est la rune du chemin étroit qui sépare raison et déraison, un chemin que chacun est bien obligé de parcourir. La société insulte ceux qui s’en écartent. Ceux qui restent du côté de la raison pure sont bourgeois, bonnet de nuit, arrivistes. Ceux qui passent du côté de la déraison sont de pauvres fous, des imbéciles, des lunatiques. Ceux des mystiques, des sorciers, des chamans qui ne sont pas des charlatans plongent dans la déraison avec passion – ils se joignent à la chasse furieuse d’Ódhinn – mais ils reviennent de cette passion pour se délecter aussi dans la plus glacée des lucidités. Ils ont affiné leur sensibilité au point que la faible force du roseau de l’élan soit suffisante pour les lancer d’un côté ou de l’autre du chemin de la raison sans que cet eolhx secgeard ne frappe assez vite pour que leur sang brûle d’ulcère.

 

Notes

 

[Note1] Le mot utilisé en Vieux Norrois, streða ou serða fait partie de ces mots très grossiers dont les dictionnaires ne donnent pas le sens exact. Cleasby-Vigfusson indique le sens de « stuprare with the notion of Sodomic practices ». Le Gaffiot donne à stuprare : « souiller, déshonorer ».

 

[Note 2] Le mot utilisé dans le texte, Juutas rappelle phonétiquement Judas et a donc probablement subi une christianisation. Il désigne les habitants primitifs de la Finlande, décrits comme très grands, très forts et très méchants, comme les trolls de la mythologie scandinave. C’est pourquoi je traduis Juutas par ‘troll’.

 

[Note3] Sur mon site, la version complète en version bilingue, Anglais et Français, avec les notes savantes et jamais égalées du grand Joseph Loth, Les Mabinogion, (1913). En bande dessinée : Chauvel, Lereculey, Simon, Arthur, t. 4 Kulhwch et Olwen, Delcourt, 2001.