Introduction
Les lois morales que j’ai mises à jour au cours de mon étude des runes sont tellement différentes de celles qui gouvernent actuellement notre comportement que j’ai ressenti la nécessité de préciser où ces catégories morales se placent au sein de la philosophie moderne. À première vue, du fait que je propose de nouvelles catégories on peut croire que, comme les existentialistes, je propose de nouvelles règles de vie et que notre existence est la cause de ces nouvelles catégories. Ceci serait inexact. D’abord, je traite de la vieille catégorie du bien et du mal, comme les religions et les traditions l’ont toujours fait. Ensuite, je critique la définition du bien et du mal existant maintenant dans notre société, en proposant de revenir à ce que je crois être des règles anciennes (on appelle cette attitude: le reconstructionisme).
En fait,
j’aimerais mieux m’appeler un structuraliste puisque je propose une nouvelle
structure des relations entre le bien et le mal, une structure de l’éthique
inspirée de mes connaissances du monde germanique ancien. Ci-dessous, voici une
image de cette structure. Les pointillés marquent des liens de parenté entre
deux catégories.

Comme ce schéma le montre, les lois morales sont issues de trois sources. L'influence de la cosmogonie peut sembler étonnante. Elle est cependant très habituelle, pensez par exemple à l'influence morale de la légende d'Adam et Eve mangeant la pomme de la connaissance.
Ce chapitre est consacré à l'explication de ce que signifient ces sous-catégories de ce qui est bon et de ce qui est mal. De façon encore plus importante du point de vue structuraliste, j'explique soigneusement la nature du rapport entre chaque source (c.-à-d. l’individu, le social et la cosmogonie) et les sous-catégories morales qui lui sont associées. On peut voir qu'elles diffèrent largement des catégories classiques, sauf celle appelée « profiter de son corps » qui, comme nous verrons plus loin, énonce ici qu'il est moralement inacceptable de refuser d'apprécier son corps.
Chacune de ces sous-catégories est jugée en trois
niveaux : bon, mal et ‘dégoûtant’ (ou ‘révoltant’ ou ‘pire que mal’). La
dernière notation peut sembler étonnante. Elle
rend l'idée que nous recevons, pendant notre petite enfance, une grande
quantité d'information morale de la part de notre environnement social. Cette
information tend à demeurer inconsciente en chacun de nous et va provoquer des
sentiments profonds du type « Ceci est insupportable » qui provoque
des jugements comme ‘dégoûtant !’ ou ‘révoltant !’
Bien que les divers Futhark mettent l’accent plutôt sur tel concept que sur tel autre, ils ont en commun des concepts fondamentaux, une philosophie de la vie que je vais préciser dans ce chapitre. Bien évidemment, cette éthique est différente de celle qui a régné ensuite, fondée sur la doctrine des Eglises chrétiennes. Le but de ce chapitre n’est pas du tout de critiquer l’éthique chrétienne mais de présenter ce que nous pouvons savoir de l’éthique païenne ‘germanique’. Je suis bien conscient du fait que parler d’une éthique païenne germanique peut être ressenti déjà comme une attaque antichrétienne. Qu’il soit donc clair que mon but est d’exposer ce que les runes et les poèmes runiques peuvent nous enseigner, de montrer en quoi ils diffèrent des jugements moraux considérés comme évidemment corrects dans notre société actuelle. Cet ‘évidemment correct’, qui n’est pas toujours le ‘politiquement correct’, mais qui sous-tend effectivement notre moralité, je le connais par mon expérience de chaque jour, par exemple par les réactions de mes proches, par mes lectures, surtout celles qui, en apparence, ne traitent absolument pas de moralité comme les bandes dessinées ou la science fiction, ou en analysant les jugements que les journalistes font implicitement en choisissant les questions qu’ils posent à leurs invités, etc. Je ne sais pas et je ne m’intéresse pas à savoir si l’origine de cet ‘évidemment correct’ est chrétienne ou non. Par exemple, je vais aborder le problème de savoir si les relations humaines doivent être fondées sur l’amour du prochain ou bien sur le respect du prochain … le bon sens me porte à penser que l’importance de l’amour du prochain dans notre société est lié à la religion chrétienne, mais je ne vois pas non plus en quoi cette religion négligerait le respect du prochain ! Je me contente de soutenir que l’éthique germanique ancienne, telle que nous venons de l’étudier, néglige en effet l’amour du prochain comme une qualité individuelle qui conditionne les liens sociaux et fonde son éthique plutôt sur le respect mutuel que sur l’amour mutuel.
Comme j’ai essayé de le montrer au début du chapitre 2, nos jugements moraux (ce qui est ‘bien’ ou ‘mal’, et surtout ce qui est ‘dégoûtant’ ou ‘normal’) nous sont fournis par les expériences vécues au cours de notre enfance. Le comportement de nos parents, les histoires qu’ils racontent et non ce qu’ils nous disent être le ‘bien’, forment la base de ce qui deviendra notre éthique. Il est très difficile, mais non impossible, de devenir conscient de ce qui nous a été ainsi inculqué pour être ensuite capable de l’accepter ou de le rejeter en tant qu’adulte responsable. C’est pourquoi les règles de moralité que je vais vous présenter peuvent même vous paraître ne pas appartenir à la moralité. S’il vous plaît, ne croyez pas que je confonde relations sociales et éthique individuelle. La première leçon d’étrangeté que je vous donne, c’est justement ce classement inattendu. On vous a inculqué dans votre enfance une confusion entre le social et l’individuel qui est ancrée en vous, et à laquelle je m’oppose en effet. Cet énorme glissement dans les conceptions est dû au fait que nos trois civilisations, dont j’exclus volontairement la civilisation celtique qui fera l’objet d’un travail ultérieur, si Freyja et Thórr le veulent bien, ont vécu selon des règles morales tout à fait étrangères aux nôtres. Ces règles, je les ai découvertes lentement en traduisant tous ces poèmes cités dans les chapitres précédents. Ces règles sont donc soit violemment politiquement incorrectes, soit simplement absolument étrangères à la façon de penser actuellement admise. Ceci est tout à fait logique : notre civilisation occidentale est dirigée par un rationalisme triomphalement agressif, dont je crois que, en plus, il s’inspire de concepts chrétiens de façon souterraine et qui tolère bien (mais non sans ironie) certaines formes de superstition. Pour couronner le tout, ce rationalisme a choisi dans le christianisme ce qui lui plaisait, il ne représente en rien une pensée chrétienne. L’exemple que je donnais plus haut est parfaitement caractéristique : la pensée chrétienne recommande, que je sache, l’amour et le respect d’autrui. Par contre, la pensée ‘rationnelle’ moderne oublie complètement le respect d’autrui et se focalise sur l’amour d’autrui. La pensée antique que je vais vous présenter maintenant est une pensée qui préfère aussi le rationnel mais admet une part d’irrationnel, rejette la superstition, et se fonde sur une religion païenne qu’elle pratique vraiment. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, elle se donne une moralité et une philosophie complètement différentes de nos croyances occidentales actuelles.
Ainsi, les règles de moralité dont je vais vous parler sont relatives à la connaissance et à l’acceptation de son destin, au respect des autres et de la parole donnée, à la primauté morale de l’action sur la spéculation, au comportement face à la richesse (là, on retrouve des concepts chrétiens), à l’oubli de son égo (là, on retrouve des concepts orientaux), à l’importance morale de profiter de la vie et de son corps (là, on retrouve des concepts dits ‘païens’ ou hédonistes). Inversement, les liens entre charité et générosité, considérés habituellement comme des qualités morales, me semblent plus refléter l’organisation sociale du monde nordique ancien qu’une qualité morale et nous ne les considérerons donc pas d’un point de vue moralisateur.
Lorsque
Tout ceci ne dicte pas notre comportement dans la vie de tous les jours, mais seulement dans les crises ultimes où notre vie se joue. Dans la vie de tout les jours, il n’est pas d’action qui puisse être qualifiée d’immorale ni de morale de ce point de vue, mais chaque décision doit être pesée en fonction de son rôle possible dans notre propre destinée. C’est ce jugement qui constitue la règle de morale de base dictant notre conduite. Je sais qu’on va me dire : « Mais alors vous admettez ceci ou cela que je considère comme complètement dégoûtant ? » Je répondrai d’abord qu’il existe d’autres principes de moralité que nous allons voir mais que en effet, la base sur laquelle se fonde une moralité est la recherche et l’accomplissement de sa propre destinée. Analysons maintenant, les conséquences de ces principes dans nos relations avec la mort, notre hérédité et le comportement social.
1. La mort. Je répète ce qui pouvait paraître anecdotique à Kaunan : le pourrissement, les morts multiples, la déchéance lente qui accompagnent le vieillissement font bien entendu partie de nos terreurs d’autant plus profondes aujourd’hui que la civilisation actuelle refoule et camoufle ces composantes de la vie. Mais s’il ya une chose dont nous savons qu’elle fait partie de notre destinée, c’est bien le lent pourrissement des corps, leur déchéance progressive jusqu’à la mort. Selon les principes que je viens d’énoncer, il est aussi immoral de refuser la mort que de précipiter sa déchéance. Il faut accepter cette déchéance et vivre avec, mais en la chevauchant, non en la subissant, voilà ce qui est moral.
L'application de cette règle au suicide est très complexe et nécessiterait un livre entier par elle-même. Qu’il me suffise de dire ici que le suicide n’est évidemment pas toujours blâmable. Quand le destin vous conduit à vivre sans la dignité à que pensez mériter, quand vous estimez que toutes les routes vous sont bloquées, rappelez-vous néanmoins le héros nordique et que, à votre propre échelle, vous pouvez encore « jouer de la harpe avec vos orteils » !
2. L’hérédité. Avec la rune Naudiz, nous avons également vu qu’une autre composante de notre destinée est de faire partie d’une lignée dont nous ne sommes qu’un point minuscule. Il est immoral de ne pas reconnaître ce que nous avons hérité de nos ancêtres et, si nous avons des enfants, ce que nous léguons à nos enfants. Que l’on m’entende bien, nulle part les textes anciens ne font de cette règle un moyen de construire une société (qui serait alors raciste ou refermée sur elle-même), mais ils en font une règle de moralité individuelle. Je reviendrai sur ce point en parlant de la société. D’un point de vue individuel, cette règle ne provoque pas un sentiment raciste mais elle dégonfle notre égo. Les puissantes Nornes, les maîtresses du destin de l’humanité toute entière, contrôlent le comportement de ces lignées humaines. Comme je vais vous l’expliquer en parlant de la rune Naudiz, elles ont trois fonctions.
Skuld (‘il/elle
Doit / Devrait’) est
Verðandi
(‘Devenant’) est
Urð (‘ils
Devinrent’) est
3. Le comportement social. Vivre en société, donc en contact avec les ancêtres et les enfants de nos voisins, fait aussi partie de la destinée humaine. Nous verrons de nombreuses autres composantes du comportement social harmonieux, mais je ne vais maintenant en examiner une seule. Dans la mesure où nous devons chevaucher notre destinée au lieu de nous en plaindre, et puisque c’est notre destinée de vivre entourés d’autres humains, il est immoral de nous plaindre de nos voisins, de nous lamenter sur «l’invasion que nous subissons», de réagir de façon désordonnée à ces pressions qui font partie de toute destinée humaine. Nos sociétés n’ont longtemps présenté que deux types d’attitudes moralement possibles, toutes deux vaguement dégoûtantes. Soit la molle, où on se voile la face pour ne pas voir le problème, soit la dure où on reconduit aux frontières sans réfléchir. La seule attitude compatible avec la moralité des anciens germains, au moins à mon avis, est d’étudier le problème avec sérénité pour savoir à quelle quantité « de misère du monde » de quelle qualité nous pouvons ouvrir nos bras sans mettre en faillite notre société et nos valeurs morales. Comme vous le voyez, et ce sera souvent le cas, l’attitude que je décris comme ‘morale’ se confond avec une attitude tout simplement rationnelle.
Pour conclure sur le sujet du respect accordé aux Nornes, je vous rappelle qu’au chapitre 2 nous avons déjà rencontré cette sorte de malédiction norroise yðr munu dauðar dísir allar ! : les Dises sont toutes mortes pour toi ! De trop nombreuses personnes s’adressent à elles-mêmes cette malédiction et, c’est un comble, elles y trouvent une source de fierté. La première conclusion du travail que je présente dans ce livre en retraduisant tous ces poèmes écrits en cinq langues anciennes, c’est que ce comportement devait être considéré comme dégoûtant par nos ancêtres.
Voici encore une qualité qui est à cheval sur des comportements sociaux et individuels. Bien entendu, manquer de respect aux autres peut provoquer des troubles sociaux, mais c’est avant tout une honte pour soi-même, une salissure de l’âme pour ceux qui manquent de respect bien plus que pour ceux à qui on a manqué de respect.
La composante de ce jugement moral la plus visible dans les textes est relative au respect de la parole donnée, des engagements pris. J’ai été frappé par le fait que Judith Jesch, à partir d’une analyse purement linguistique des poèmes scaldiques et des inscriptions runiques, peut nous montrer que le mot drengr (ce qui signifie a priori, un ‘gars’) décrit en fait un individu qui n’a pas trahi ses compagnons même dans la difficulté. Une sorte d’inverse est aussi très courant, l’inscription funéraire parle alors d’un homme courageux mort à cause de la trahison de ses compagnons alors que lui, le trahi, était plus que ‘un bon gars’. Le respect de la parole donnée apparaît comme une qualité qui s’attache à son porteur et insulte au-delà de la mort ceux qui y ont manqué. C’est pourquoi prêter serment est un acte aussi grave qui vous contraint bien au-delà de ce que vous pouviez croire. Un serment est une sorte de contrat, de la sorte qu’il est interdit de dénoncer, alors qu’on peut toujours dénoncer un contrat. C’est aussi pourquoi il existe une sorte de casuistique de la prise au pied de la lettre du serment. Lorsque les Dieux se sont engagés à laisser Skadhi choisir pour mari l’Ase qui lui plairait le plus, le ‘contrat’ ne disait pas que Skadhi devait voir en entier son futur mari et elle a dû le choisir en ne voyant que ses pieds. Les Dieux n’ont pas rompu la lettre de la parole donnée, mais ils ont profité du fait que Skadhi interprétait le contrat de façon différente qu’eux. On peut voir ici une forme d’hypocrisie casuistique. Cerpendant, l’immense majorité des serments peut prendre plusieurs sens et laisse une possibilité d’échapper partiellement à la parole donnée. Il est correct d’appeler tricherie les contrats qui ont des clauses restrictives écrites en lettres minuscules en bas de page, bien qu’ils ressemblent étrangement au tour joué à Skadhi par les Æsir. La différence est que, dans la légende et de façon inattendue, Skadhi est en position de pouvoir relativement aux Æsir : elle réclame le prix du sang pour le meurtre de son père. Le vrai point moral se situe en position relative de puissance des contractants. Quand le puissant écrit le contrat, alors la moralité que j’expose ici semble recommender au sans-pouvoir de d’essayer de tromper le avec-pouvoir. De plus, le cas le plus courant de non respect d’un contrat est beaucoup plus clair : gens jurent une chose et s’empressent, dès que cela leur plaît, de faire exactement le contraire de cette chose. Ils font un serment d’aide réciproque, par exemple, et ils répandent ensuite une bave empoisonnée à votre sujet. Cette attitude qui inverse complètement le contenu du contrat est évidemment dégoûtante, mais l’oubli pur et simple du contrat – ceci arrive heureusement beaucoup plus souvent – nous le considérons aussi comme immoral. Cette négligence traduit un manque de respect pour les autres, pour sa propre parole, et pour soi-même.
Une forme particulière de respect, celui dû aux ancêtres, est aussi très importante dans la civilisation qui nous intéresse ici. En parlant de la rune Othala, je vous citerai seulement quelques uns des poèmes qui insistent sur le fait qu’il soit immoral de déranger les morts, qu’il faille respecter leur monde. Seuls quelques enfants naïfs ne sont pas maudits pour avoir transgressé cette loi. Il semble d’ailleurs que l’inverse ne soit pas vrai : on défend les visites aux âmes mortes, mais on n’émet aucun jugement moral sur la façon dont elles sont utilisées. Par exemple, la nécromancie n’est pas immorale parce qu’elle est à visées destructives (elle est dite ‘noire’ !) mais parce qu’elle ne respecte pas les ancêtres.
Mais je crois que la façon la plus frappante dont se manifeste le respect dû aux autres est dans le fait que chacun doit se sentir responsable de ses actes. J’ai déjà souligné, en quelque sorte, que chacun doit se sentir responsable de chaque parole donnée et ne pas dire « Mais c’est l’autre qui a rompu le contrat ! Ce n’est pas de ma faute ! ». Ceci n’est qu’une façon particulière de mépriser son prochain. Plus généralement, on remarque bien cette tendance moderne à chercher à faire porter toute responsabilité par les épaules des autres. Un exemple particulièrement honteux en a été donné par les juges indignes qui ont accepté l’argument ridicule des plaignants prétendant que si leur enfant était tombé à l’eau, c’était la faute du maire de la commune qui n’avait pas mis de panneau indiquant qu’il était dangereux de s’approcher du bord. Notre grand poème moralisateur, le Dit de Hár (Hávamál) dit cela de façon très grave et très belle en soulignant que toutes les querelles futiles dues au manque de respect mutuel devraient s’apaiser si chacun accepte de prendre en main son destin (voir la rune Naudiz). Ce poème nous indique un lien direct, mais peu intuitif, entre l’acceptation de son destin et le respect d’autrui. À chacun de méditer sur ce lien.
En conclusion, la règle morale qui se dégage est la suivante : « Respecte ton prochain, comme tu aurais voulu qu’il te respectât, garde ton amour pour ceux qui te sont très proches – et alors, ceux-là, aime-les vraiment de tout ton cœur ! » Typiquement, dans le cas des handicapés, vivre avec eux fait partie de notre destin et ils devraient être traités avec respect, comme tout autre être humain, et non pas avec compassion. En d'autres termes, la règle morale ci-dessus se spécialise ainsi dans leur cas : « Il est bien suffisant de respecter son prochain, y compris les handicapés. Ils attendent ni votre amour, ni votre compassion, et surtout pas votre pitié qui les humilie davantage qu'elle ne les aide!"
(Note 1) L’histoire de la
tromperie faite à Skadhi est vraiment troublante. Quelques explications
détaillées me semblent nécessaires.
En apparence, les Dieux
violent leur parole donnée par une astuce de casuistes, en effet. Mais c'est
pour nous montrer très précisément ce qui est réellement malhonnête et ce qui
ne l'est pas.
Tout d’abord, posons-nous la
question de savoir on peut considérer Skadhi comme une naïve victime.
Certainement pas! Elle est une géante particulièrement puissante puisqu'elle
peut se permettre d'aller dans Ásgardhr exiger le « prix de sang »
(pour la mort de son père) de la part des Dieux. Elle sait qu'en se rendant
seule à Ásgardhr, elle va prend le risque de se faire exécuter
sans autre forme de procès, mais elle sait aussi que si elle exige le
prix-du-sang, ce qui est une requête sacrée, alors les Æsir devront s'exécuter. Elle les met donc en situation
d'infériorité. Comme nous l’avons vu, quand un contrat est forcé sur vous,
alors il est moral de chercher à se défendre par l'astuce.
Donc, la morale de l'histoire
n’est pas " « Si vous
cherchez à imposer quelque chose aux Dieux, ils vous rouleront de toute façon
dans la farine, même s'ils ont donné leur parole ».
Les morales
de l'histoire sont:
1. Quand on vous impose un
contrat par la force, il est moral de chercher à contourner le contrat du mieux
possible.
2. Quand on veut vous imposer
un serment par la force, il est moral de répondre à la force par l'intelligence
afin d'échapper au mieux à ce que le plus fort voulait vous contraindre à
faire.
3. Malgré tout, quand un
serment est fait, il faut le respecter à la lettre. C'est à la partie qui
énonce le contrat de prendre soin de préciser la façon dont le serment doit
être exécuté.
Avant d’énoncer la quatrième
conséquence voici un exemple tout simple.
Supposez que pour une raison
ou une autre, vous décidiez librement, sans contrainte, de jurer de venir
nettoyer mon appartement. En gros, cela signifie que vous viendrez nettoyer
chez moi quand ce sera nécessaire. Vous ne jurez quand même pas que vous allez
constamment rester chez moi avec un aspirateur en main, d'accord?
Toujours pour une raison ou
une autre, supposez que les circonstances de la vie me donnent un pouvoir sur
vous et que je décide, un peu bêtement certes, d'utiliser ce pouvoir pour vous
faire jurer que « Vous prendrez dorénavant en charge le nettoyage de mon
appartement ». Ainsi, je ne précise pas ce que j'entends par la quantité
de crasse qui nécessite nettoyage. Dans ce cas, il est moralement bon que vous
me répondiez quand je vous appelle pour nettoyer: « Oh! mais ce n'est
encore assez sale chez toi, je viendrai quand ce sera suffisamment sale ».
Et finalement vous me laissez dans une telle crasse avant de venir que
j'abandonne et que je nettoie moi-même. Ainsi :
Comme je l’ai déjà dit, les défauts des formes humaines à
partir desquelles Ask et Embla ont été rendus humains était non seulement
qu’ils étaient sans destin, mais aussi lítt
megandi (‘pouvant agir très peu’). Ainsi pour le scalde auteur de
Vous constatez que, malgré tout ce que prétend la morale moderne, non seulement le respect d’autrui trouve sa source dans le respect des Nornes, mais un jugement moral sur la primauté de l’action naît aussi du respect des Nornes. Excusez-moi d’illustrer cette règle par ma propre vie. Si je reste enfermé dans mes livres, si je me contente de spéculer sur les accusatifs et les nominatifs, alors je me refuse à agir et je fais montre de mépris pour mon prochain, je lui manque de respect. Le sous-entendu à une telle attitude est que je me trouve bien dans mon petit monde et je ne veux pas me frotter à ceux que je juge être des imbéciles incapables de comprendre mon précieux moi-même. En effet, un être actif doit prendre en compte les faits naturels, sociaux et humains. Il peut le faire avec respect ou avec brutalité, et ce dernier cas est hélas la plus souvent la règle. Mais il peut aussi le faire dans le respect d’autrui et c’est dans ce cas que la primauté de l’action sur la spéculation trouve toute sa grandeur morale.
(Note 1). Le lecteur peut m'opposer le Hávamál
qui trace tant de frontières entre le ósviðr
maðr,
ou le ósnotr, (l'humain non-sage) et le
horskr ou le
snotr (le sage). Ceci est le sens
propre de ces mots, malgré toutes les variations présentées par les
traducteurs. Ainsi la sagesse est fortement louée, et non la spéculation. Notez
également que la signification première de svinnr
(ici
épelé sviðr) est ‘rapide’ ` et donc ósviðr proprement signifie ‘lent’ et son utilisation habituelle est
métaphorique : ‘lent dans sa pensée’, et donc ‘non-sage’. Notre
civilisation donne une grande importance à la pensée abstraite, et c’est
pourquoi les traducteurs, sagement, parlent la langue de leurs lecteurs et
traduisent souvent par un mot comme ‘stupide’.
De façon ironique, notre société manifeste deux positions opposées vis-à-vis de la glorification de l’égo. D’une part, il existe une position « politiquement correcte » qui s’inspire plus ou moins de la moralité des religions principales et qui recommande l’oubli de soi-même, qui classe l’orgueil dans les péchés et qui répète sans cesse : « vanité des vanités tout n’est que vanité ». Inversement, il existe une morale en action qui exige que nous « bâtissions notre propre destin », que nous « soyons nous-mêmes », que nous fassions éclore notre « personnalité profonde ». Ces positions me semblent toutes deux immorales. D’une part, non, tout n’est pas que vanité, nous avons un destin à découvrir et à accomplir. Inversement, ce destin ne repose pas vraiment sur notre moi profond. Il repose plutôt sur notre place en tant que simple lien entre nos ancêtres et nos descendants. Éviter l’humilité autant que la suffisance, mais pratiquer un orgueil réaliste, voilà la leçon de moralité qui me semble se dégager des runes.
Une autre contradiction de notre société moderne sur ce sujet est qu’elle glorifie les sacrifices accomplis par compassion, tout en prônant un souci vétilleux de l’intégrité individuelle. Ce souci va même jusqu’à fustiger la notion de sacrifice fait aux Dieux (« Quelle horreur ! On leur fait seulement des offrandes …), et à ériger en crime absolu les sacrifices humains que nos ancêtres ont sans doute pratiqués. Ceci est particulièrement hypocrite dans une société où des millions d’invidus sont sacrifiés sur l'autel de la prospérité économique. En effet, nombreux sont ceux qui oublient leur égo, simplement parce qu'ils n'ont aucun autre choix. Fustiger les sacrifices est le fait de personnes repues qui ont la possibilité financière de se vautrer dans leur égo et oublient leur part, bien que minuscule, dans les grandes décisions sociales. Ceci étant, cette critique de notre société n'a aucun autre but que de souligner que l'hypocrisie est une très bonne manière de dissimuler l’égocentrisme. Je veux plutôt insister sur le fait que, dans ce que j'appelle l’éthique runique, les sacrifices sont faits dans un état d'esprit où nous devons oublier notre moi, puisqu'ils sont seulement faits pour honorer les dieux (et surtout pas pour leur demander des faveurs !). L'intégrité individuelle est beaucoup moins importante qu'une harmonie complète entre notre propre individualité, nos ancêtres et nos descendants, l’environnement social et la nature.
et le rejet du plaisir physique est immoral. Deux runes insistent sur l’importance du bonheur matériel.
La rune Wunjo vante le confort et le plaisir physique alors qu’il existe une vague réprobation au plaisir corporel dans notre société. Elle appelle hédoniste celui qui apprécie les plaisirs de la vie. Ceci est considéré comme choix philosophique admissible, mais non pas une position moralement admissible. Ainsi, ceux qui essaient de profiter de la vie cherchent une sorte de justification, par exemple en prétendant que leur plaisir est raffiné, qu’il devient une sorte d’art de vivre. Wunjo nous dit directement que le plaisir physique, sexuel ou non, est une activité saine qui se justifie par soi-même.
La rune Gebo est la rune de l’amour. Mais l’amour qu’elle recommande n’est pas cet amour du prochain qu’on est censé aimer comme soi-même et qui conduit à la compassion, mais un amour concret que l’on partage avec son autre ‘moitié’ c'est-à-dire avec ceux qui vous sont proches, ceux que vous considérez comme appartenant à votre famille.
Notre moralité ne nous demande pas de prendre en compte les exigences d’un Dieu imbécile qui s’intéresserait à chacun de nos petits ou grands plaisirs. Nous n’avons non plus pas à craindre un Diable cleptomane qui chercherait à nous faire basculer dans le vice, histoire de nous voler une âme dont il n’a strictement rien à faire. En somme, la justification profonde du mépris pour les besoins du corps trouve sa justification dans l’impérieux besoin de préserver son âme face aux tentations du Démon. Pour nous, cette guéguerre entre Dieu et le Démon est plus infantile que digne de la grandeur de nos divinités.
Les jugements moraux associés à la richesse sont très
variables. Je vous rappelle la dispute entre Thórr et Ódhinn décrite dans
On trouve un écho de ces conceptions dans
siglint div riche nach alten
siten plach
Sieglind la puissante d’après l’antique
coutume agit
dvrh ir suns liebe teilen rotez
golt
par (de) son fils amour distribue le rouge or
[par amour pour son fils]
si chvndez wol gedienen daz im div livte waren
holt.
elle pouvait complètement
assurer que à lui les gens étaient
favorables.
J’insiste encore une dernière fois sur le fait que je vais présenter comme des comportements sociaux des caractéristiques que vous avez l’habitude de classer comme des valeurs morales individuelles. Votre classement vient d’un enseignement implicite que vous avez reçu dans votre enfance et que je connais bien puisque j’ai reçu le même que vous.
Être ou ne pas être humain
Quelques vers du Hávamál (strophe 57):suffisent pour tout dire :
…
funi kveikisk af funa; flamme
s’allume de [autre] flamme;
maðr af manni humain de [autre] humain [aussi ‘s’allume’]
verðr at máli kuðr sera
à cette mesure connu
en til dælskr af dul. est celui qui [est] maussade par vanité.
Et, strophe 47 :
Ungr var ek forðum, Jeune étais-je
autrefois,
fór ek einn saman: marchais-je tout
seul,
þá varð ek villr vega; ainsi devins-je sauvage [ou stupéfait] [‘à’] bouger. [ainsi je me
déplaçais (comportais) sauvagement, de façon erratique]
La solitude est une forme de sauvagerie que le scalde décrit comme subie à cause de sa jeunesse. Quand on pense au nombre de vieillards qui subissent la solitude soit chez eux soit en maison de retraite, on ne peut qu’être frappé par la distance qui nous sépare des civilisations que nous considérons comme primitives. Primitives, peut-être, mais sauvages, non. Par contre, le scalde laisse bien entendre que notre société est sauvage dans la mesure où elle engendre la solitude des vieux. Et il y a pire : nombreux sont ces vieux qui ont volontairement choisi la solitude dans leur âge mûr, pour éviter les embarras qu’apporte le fait de trouver du plaisir au contact des autres humains. Ils étaient les sauvages d’une société sauvage, et fiers de l’être. Le tissu social est en lambeaux, et je ne vois rien qui annonce un retour à cet état primitif où le tissu social sert à nous entourer et à nous maintenir au chaud dans notre société.
J’ai déjà insisté sur le fait que les handicaps intellectuels ou physiques, s’ils entravent effectivement l’action, n’excluent pas du tissu social. Par contre, l’envieux prétentieux s’exclut de lui-même et ce, sans qu’il soit besoin de définir des humains de seconde zone, au contraire : ces prétentieux considèrent que les autres sont de seconde zone, ils se croient surhumains et traitent les autres comme des sous-humains.
Enfin, la communication entre humains, bien entendu d’abord la parole, est l’outil de choix pour construire le tissu social. De ce point de vue, les méthodes modernes de communication pallient un peu au manque de liens entre individus. Mais le scalde parle aussi de la voix, et j’ajouterai les expressions faciales et tous les mouvements du corps sont également des outils indispensables de communication que les textos ne peuvent pas remplacer.
Une autre façon de perdre son statut d’humain est de devenir un mort-vivant. C’est ce qui arrive à ceux qui manquent de respect à leurs ancêtres, comme nous le verrons en étudiant la rune Othala. Sur ce point encore, notre société se comporte avec une sauvagerie issue de la fuite en avant qui nous anime tous, que nous le voulions ou non, du fait de la croyance de nos élites en la valeur absolue de ce qu’elles dénomment le progrès. Ce phénomène est particulièrement voyant chez les ethnologues et presque tous ceux qui étudient les sociétés anciennes. Sous couvert d’objectivité scientifique, ils appliquent les jugements de valeurs qui ont implicitement cours dans notre société et se comportent de façon au moins un peu méprisante pour les sociétés primitives. Il existe de très rares scientifiques qui restent réellement objectifs (pour notre sujet, je vous ai cité Mme Jesch et Dillmann, mais il y en a heureusement d’autres, par exemple les linguistes en général) mais les disciplines scientifiques et les éditeurs, dans leur ensemble, soutiennent plutôt l’approche condescendante.
Charité / Générosité
En discutant de ce thème avec des amis, je me suis aperçu que, même s’ils sont d’accord que la charité peut être pure hypocrisie, ils appellent ‘générosité’ le fait « d’avoir bon cœur » et de montrer de la compassion pour ceux qui sont moins bien lotis que vous. En fin de compte, ils appellent ‘générosité’ une charité faite avec sincérité. La générosité est semblable à la charité en ce sens qu’elle implique un partage des richesses matérielles et spirituelles mais elle se caractérise par le fait que cet échange a lieu entre deux personnes qui sont à peu près socialement égales, par exemple, des collègues ou des époux. Lorsque le donneur est socialement supérieur en un sens (par exemple, un prince) et qu’il se montre généreux, il reconnaît implicitement que le receveur lui est supérieur en un autre sens. Le prince qui donne un anneau d’or à un poète dit implicitement que ce poète est un ‘prince des poètes’. Plus généralement, un mécène ne peut pas avoir pitié de ceux qu’il soutient, il doit les admirer et se sentir inférieur à eux dans le domaine où il les aide. Bien entendu, je ne conteste pas que certaines personnes qui partagent par compassion puissent aussi respecter ceux à qui ils font des dons. Il est aussi tout à fait possible d’être à la fois généreux et charitable, mais pas avec les mêmes personnes. Ce n’est pas une question de moralité individuelle, c’est une question de rapports sociaux.
Les rapports sociaux actuels font très souvent appel à notre charité (et les médias tendent à appeler ‘générosité’ cette charité) et, inversement, le mécénat a plutôt mauvaise presse c'est-à-dire que la générosité vraie n’est pas un mode d’action très populaire dans notre société. Il me semble que la situation était inversée dans la civilisation germanique ancienne, en ce sens qu’on pouvait sans doute pratiquer la charité, mais ce n’était pas un comportement très honorifique. Par contre, la générosité est vantée comme un comportement admirable par maints poèmes scaldiques et sagas.
Vive la liberté !
Depuis notre première révolution, l’expression « La liberté ou la mort ! » est devenue suffisamment populaire pour que chacun comprenne bien l’importance de la liberté individuelle. Ceci est évidemment vrai aussi dans le monde germanique ancien, mais il me semble que deux notions originales fassent partie de la conception de la société dans ce monde.
D’une part, c’est seulement en liant le besoin de liberté à notre héritage ancestral, comme je le décrirai en parlant de la rune Othala, que ce besoin de liberté devient sacré et que ne pas exercer sa liberté devient sacrilège et ‘dégoûtant’ au sens de ces choses que l’on trouve dégoûtantes sans même savoir pourquoi.
D’autre part, dans les religions principales, ni les Dieux ni leurs Saints ne descendent souvent de leur piédestal pour défendre la liberté des humains. Inversement, dans notre tradition, aussi bien Ódhinn que Tyr sont chargés de rabaisser l’arrogance des grands de ce monde.
En somme, dans la civilisation actuelle, seules les entraves
à la liberté exercées par contrainte sont considérées comme vraiment
insupportables. Toutes les entraves exécutées ‘en douceur’ comme l’action de la
publicité, la prédominance du ‘politiquement correct’ et surtout cette
propagande sournoise exercée sur les enfants, sont considérées comme à la fois
morales et utiles à la société. Inversement, dans notre tradition, ces entraves
sans violence physique ne sont pas moins immorales que les autres et elle
sapent le fondement d’une société fondée sur le respect de son prochain.
Une société gyno/macho- cratique ?
Nous avons vécu tellement longtemps sous un régime fortement patriarcal que nous considérons comme une victoire féministe qu’un travail égal apporte un salaire égal, que des femmes puissent se trouver en position de responsabilité politique, etc. Comme je le signale dans l’appendice 2 à ce chapitre, certaines tribus germaniques vivaient sous un régime matriarcal au grand dam de Tacite. Ce monde a conservé, au moins dans ses mythes, des détails qui racontent une histoire où le pouvoir des femmes était considérable. Bien entendu, ceci se manifeste dans l’attitude de ces femmes dans la vie courante, telle qu’elle est décrite dans les poèmes de l’Edda et dans les sagas. Mais ce qui me semble encore plus caractéristique, ces sont des détails qui surgissent au détour d’une histoire et qui ne sont même pas soulignés par le narrateur tant un comportement « typiquement masculin » de certaines heroïnes était considéré comme ordinaire. En voici quatre exemples typiques.
Dans la saga des Völsung, on remarque deux détails extrêmement importants donnés alors que Sigurdhr délivre Brynhildr. Elle lui raconte qu’elle a été punie par Ódhinn pour avoir fait mourir celui à qui il destinait la victoire. Ódhinn l’a piquée avec une svefnþorn (une épine de sommeil) et lui a prédit qu’elle se marierait. Mais elle ajoute que, en contrepartie, elle a fait le heitstrenging (un vœu solennel prononcé dans les grandes occasions) de n’épouser qu’un homme qui ne craindrait pas la peur. On ne remarque pas assez qu’il paraît donc tout à fait normal qu’une valkyrie puisse entraver une décision venant de Ódhinn lui-même. Il est le plus fort, mais elle va se rebeller jusqu’au bout. Dans la phrase suivante de la saga, Sigurdhr qui vient quand même de vaincre un dragon, trouve normal de lui demander :« Kenn oss ráð til stórra hluta. » Ceci signifie mot à mot : « Connais à moi le conseil pour les rudes sorts », ce qu’on traduit par « Enseigne moi la voie des choses puissantes». Ce qui est stupéfiant, ce n’est pas que Sigurdhr soit assez intelligent pour comprendre qu’il peut prendre conseil auprès de cette magicienne mais qu’il le fasse instantanément comme si cela était tout à fait normal. Cela manisfeste du fait que ce soit une évidence pour lui que les femmes puissent vous enseigner ‘la voie des sorts rudes’.
La saga d’Eirik le rouge décrit une bataille entre les
natifs américains (les ‘indiens’) et les vikings. Les indiens ont un
comportement étrange qui ressemble à de la magie et les vikings trouvent plus
sage de fuir. Alors, une femme nommée Freydís
(
Par une sorte d’exemple inversé, le poème Thrymkvidha n’aurait aucun sens si une
forme de féminisme ne s’y manifestait pas. Thórr doit se marier au géant Thrym
qui lui a volé son marteau et il n’aurait jamais accepté cette comédie s’il
n’avait pas su que la mariée reçoit un marteau par lequel elle va consacrer son
mariage. Thórr n’accepte cette humiliation que parce qu’il sait qu’il va
récupérer son marteau avant la consommation du mariage et que la ‘consécration’
de ce mariage va pouvoir tourner à l’écrasement du marié pour rire, Thrym. Que
ce marteau marque une forme de pouvoir féminin sur le mariage est donc
illustré, certes sur un mode bouffon, par
Dans les publications modernes, j’ai été frappé par le titre de l’ouvrage collectif édité par Sarah Anderson et Karen Swenson, Cold Counsel, Women in Old Norse Literature and Mythology (Routeledge, 2002). Ce titre est tiré d’une saga où un héros dit :« ok eru köld kvenna ráð (et il est froid, des femmes le conseil) ». Que dire de plus ?
Il m’est difficile de tirer des règles claires d’exemples frappants mais peu détaillés. Il est simplement évident que les rapports homme/femme dans la société germanique ancienne sont de nature très différente de ceux que même les plus ardentes féministes réclament. La rune Fehu exhalte la douceur féminine mais Uruz est là pour nous rappeler que la force et la brutalité ne sont pas l’apanage des seuls mâles.
Toutes les runes nous donnent des règles de vie, destinées à notre morale personnelle et sociale, comme nous venons d’en discuter.. Certaines, en plus de ces règles morales, et particulièrement Hagala et Naudiz, nous replacent au sein de l’univers et nous redonnent notre vraie taille de minuscules fourmis isolées au sein d’une immensité glacée. L’appendice 1 ci-dessous, tout en discutant des liens entre la science et la religion, conclut que l’accord qu’il existe entre la religion des anciens nordiques et la science conduit à une forme de pessimisme qui reflète les froides constatations des scientifiques.
En fait, ce pessimisme est implicite dans la description que
notre tradition fournit de la création de l’Univers et de notre Monde.
J’utilise des majuscules car le ‘monde’ et ‘l’univers’ désignent quelques fois
aussi bien l’Univers tout entier que notre (relativement petit) Monde. Pour
fixer les idées, disons que notre Monde est le système solaire. Les religions
dominantes ne précisent pas clairement la différence entre l’Univers et notre
Monde quand elles disent que « Dieu a créé le Monde ». Inversement,
notre mythologie a une idée très claire sur ce sujet, comme vous l’avez vu au
chapitre 2 de ce livre. L’univers dans son ensemble, l’Univers, existait avant
toute chose et comprenait Ginnungagap, le ‘vide sacré’, l’eau fondamentale sous
l’image de rivières et le tout encadré de Niflhel et de Múspell. Cet Univers a
évolué lentement, se remplissant d’un givre glacé/empoisonné. Au sein de ce
givre disposé très précisément en strates successives, au contact d’étincelles
issues de Múspell, sont engendrés le premier géant, Ymir, et la vache Audhumla
c'est-à-dire les forces primitives qui vont mettre en action l’Univers. Cette
vache lèche la glace qui entoure le premier Dieu, Búri. Nous sommes toujours
aux dimensions d’unUnivers ne contenant pas notre Monde. Vous remarquerez que
notre religion n’honore pas spécialement Búri bien qu’il soit le Dieu
primordial. Voici qu’interviennent des intermédiaires entre l’Univers et notre
Monde, car Búri engendre trois petits-fils avec des géantes. Ils sont nos
premiers Dieux et vont mettre de l’ordre au sein d’un Monde encore chaotique.
Ils semblent, dans notre tradition, fort peu concernés par l’Univers entier car
ils sont des être vivants de notre Monde qui est placé à la base de l’arbre du
Monde (ou plutôt de l’Univers ?) . Cette charge va les conduire à
démembrer Ymir dont le corps va servir à créer notre Monde, la mer (son sang),
les nuages (son cerveau) etc. Ces trois Dieux semblent être à l’origine de nos
12 Dieux et aux 12 Déesses. Ils appartiennent à notre Monde et ne se placent
pas au ‘niveau’ de l’Univers, du moins dans notre mythologie, car ils créent
les humains et deviennent les trois ‘Hauts’ que consulte Gangleri et dont les
réponses constituent la substance du Gylfaginning de Snorri Sturluson. En ceci,
et bien que leur nom change selon les textes, ils s’intègrent aux 24 divinités
et à notre Monde. Comme la science nous le dit, notre Monde n’est infini ni
dans l’espace, ni dans le temps. Et bien, notre mythologie, en distinguant
soigneusement le Monde et l’Univers, puis en introduisant le mythe du Ragnarök
– la fin du Monde en quelque sorte – a décrit aussi un Monde fini dans l’espace
et dans le temps. Notre mythologie n’est pas plus ‘pessimiste’ que la science
et, d’ailleurs, je ne vois pas en quoi l’idée d’un Monde infini est consolante
pour les humains. Par contre, si le Monde est fini, alors il est évident qu’il
se terminera tôt ou tard et, avec lui, les Dieux qui l’habitent, c’est le
Ragnarök. La description poétique qu’en donne
Il est stupide de chercher une consolation à une destruction dont on ne sait à un milliard d’années près quand elle va se produire. C’est une lâcheté de chercher des échappatoires pour éviter de regarder en face notre propre mort et celle de notre Monde. C’est une honte de ne pas porter notre destin et et d’ignorer notre contribution, si minuscule soit-elle, à celui de notre Monde.
Appendice:
1
Science
et Religion
Il est de règle que les religions principales d’une part exagèrent l’importance de l’humanité et, d’autre part, s’opposent farouchement à chaque découverte scientifique qui se permet de contredire, même vaguement, leur mythologie. Je vous ai déjà décrit au chapitre 2 les principales étapes par lesquelles la mythologie nordique décrit la formation de l’univers. Cela ne me trouble pas du tout que la paléontologie n’ait pas retrouvé les ossements gigantesques de Audhumla, la vache primitive qui a léché les premiers Dieux hors de leur gangue de givre empoisonné. En effet, pour moi, cette vache est une image parlante de la puissance de la lumière qui apporte chaleur (et fait donc fondre la glace) et nourriture (comme Audhumla nourrit les premiers Géants). Je ne suis pas une exception et il est normal dans notre religion de reconnaître que cette vache est sans doute mythique et qu’elle représente les forces de la nature qui ont participé à la création de la vie. Tous ces concepts, comme Yggdrasil, le géant primitif Ymir etc. ne s’opposent pas du tout aux découvertes scientifiques parce qu’ils se placent d’emblée sur un autre plan, celui du mythe et de la magie. La science, à fort juste titre, ne veut pas entendre parler de magie alors que cette magie infuse chaque concept de la mythologie germanique. Mais cette magie germanique ancienne n’est pas un dogme, c’est une indication qu’il existe des phénomènes non explicables et qu’il faut les prendre en charge aussi. Ainsi, en restant sur ses terres, celles de l’inexpliqué et du non rationnel, la magie ni ne rencontre la science (ce que certains regrettent fort), ni elle ne s’y oppose. Ceux qui veulent à tout prix fusionner science et magie, et qui sont plutôt ‘du côté’ de la magie, ne se rendent pas compte qu’ils déclarent une guerre larvée à la science, qui se termine inexorablement par la défaite de la magie. Il est alors normal que cette dernière soit tournée en dérision comme elle l’est actuellement, mais c’est son manque d’humilité qui est risible, et non son incapacité à mieux prédire l’avenir que la science. D’ailleurs, il est remarquable que les mythes nordiques s’accommodent si bien de conceptions scientifiques. Par exemple, le contact du glacé de Niflhel et du brûlant de Múspell pour expliquer la création de l’univers n’est pas absurde, au moins.
La rune Naudiz nous parle aussi de la fin de l’univers. En
fin de compte, notre mythologie prédit un retour à l’état glacé qui était celui
du départ. Le mythe du Ragnarök doit beaucoup aux descriptions que l’on trouve
dans
Appendice
2:
Le
contexte historique et géographique
Il existe de nos jours une communauté, certes déchirée en factions plus ou moins ennemies, mais qui a ceci en commun une certaine nostalgie des valeurs morales qu’elle attribue à un peuple virtuel, les ‘anciens Germains’. Cette appellation, pour simplificatrice qu’elle soit, n’est pas absurde. En effet, il existe une communauté de langages qui sont tous issus de racines linguistiques germaniques. Les peuples qui ont parlé ces langues sont ‘anciens’ en ce sens qu’on peut trouver des traces de leur existence avant le début de notre ère et qu’ils nous ont laissé des détails, durant le premier millénaire de notre ère, sur leur façon de vivre. Ils sont aussi anciens par le fait qu’ils ont résisté à l’avancée du christianisme avec un certain succès jusqu’à l’an mil, date de la conversion officielle du dernier bastion de la résistance païenne du monde germanique, l’Islande. Les connaissances de détail que nous avons sur leur façon de vivre proviennent en gros de trois sources distribuées dans trois régions. Ces sources sont historiques, archéologiques et légendaires. Ces régions sont l’Europe dite ‘continentale’, le monde scandinave, y compris l’Islande, et le monde Anglo-Saxon au sens propre c'est-à-dire celui qui parlait la langue anglo-saxonne et qui a été envahi par Guillaume le Conquérant après la bataille de Hastings en 1066.
Chacune de ces régions a développé son propre Futhark. En étudiant le Futhark germanique ancien dans le chapitre suivant, j’espère que vous serez convaincus des liens profonds qui existent entre ces divers Futhark. Voici donc où a existé ce monde ancien germanique païen et d’où nous tirons notre connaissance de ce monde.
Afin de vous donner une meilleure vision de l’univers physique et intellectuel dans lequel cette philosophie s’est développée, permettez-moi de vous fournir quelques détails sur ces régions et sur les sources de connaissance dont nous disposons.
Des ouvrages spécialisés peuvent vous fournir des cartes
montrant les migrations des peuples germaniques au cours des siècles. De mon
côté, je ne veux que vous en donner une vue globale permettant surtout d’imaginer
ce monde. Cette région couvre une grande superficie. Elle est centrée sur ce
que nous appelons maintenant l’Allemagne,
Une des plus anciennes des sources historiques décrit ces Germains continentaux (ou ‘européens’). C’est un témoignage de seconde main de Tacite (Germanica, rédigé en 98) qui décrit en quoi ces Germains sont étonnants pour un Romain. Le témoignage de Tacite peut se résumer en deux points : il vante ce qu’il appelle la « pureté des mœurs » de ces Germains et il déteste ce qu’il appelle une « situation pire qu’un esclavage honorable », c'est-à-dire un matriarcat encore très puissant. Parmi les factions nostalgiques dont je parle plus haut, nombreux sont ceux qui se sont inspirés de Tacite pour créer leurs propres valeurs morales. L’exemple des « neuf vertus odinistes » de McNallen (créées dans les années 1970-80) illustre bien ce mouvement. Par contre, ce qui suscite mon ironie, c’est que je n’ai pas vraiment vu d’exemple de mouvement moderne puissant, d’inspiration ‘germanique ancienne’, qui ait soutenu des thèses pro-matriarcales ! Il existe aussi quelques descriptions de ces Germains faites par des historiens comme Jordanes (De origine actibusque Getarum, 552) mais elles concernent plus les diverses guerres de ces peuples que leur morale et leurs mœurs. Je dois aussi déjà citer l’ouvrage fondamental de Jakob Grimm (Deutsche Mythologie) qui a rassemblé les sources historiques, aussi bien les textes des auteurs latins que les interdictions issues des autorités chrétiennes. Ces dernières attestent indirectement de l’existence de coutumes païennes très tardives. Ne vous étonnez pas si je cite à nouveau cet ouvrage qui couvre beaucoup plus que ne l’annonce son titre : Jakob Grimm a collationné tout ce qu’il a pu sur toutes les manifestations préchrétiennes en Europe (au sens large maintenant) qu’elles soient historiques ou légendaires, et il s’est aussi servi des paganismes grecs, romains et celtiques quand ils éclairaient un aspect de la civilisation germanique ancienne.
La plus incontestable des sources, mais la moins détaillée, est archéologique et faite du corpus d’inscriptions runiques germaniques anciennes, celles écrites en utilisant le Futhark que nous étudierons au chapitre 4. Elles ont été gravées entre l’an 175 et disparaissent peu après l’an 800. Vous trouverez sur mon site une analyse de ce que l’on sait effectivement sur ce corpus, et les interprétations diverses des experts en runologie scientifique (http://www.nordic-life.org/nmh/runinscript.htm). C’est à partir de ce corpus que Krause, Makaev et Antonsen ont constitué leurs grammaires du langage runique et c’est à partir des inscriptions elles-mêmes ou bien de ces grammaires qu’ont été reconstitués les noms des runes tels que je vais vous les donner.
Enfin, la plus abondante de ces sources est constituée par
un énorme corpus mythologique contenant tous les contes et légendes, les
dictons, les vieux chants qui ont été rassemblés par des écrivains ou des
ethnologues. Les frères Jakob et Wilhelm Grimm ont bien entendu contribué de
façon fondamentale à ces connaissances par leurs contes (Kinder- und Hausmärchen).
Mais on n’en finirait pas de citer toutes leurs contributions à la préservation
de notre mémoire collective païenne. Par exemple, Wilhelm a aussi recueilli
très tôt de vieux chants danois héroïques (Altdänische
Heldenlieder, Balladen und Märchen, 1811). Par exemple encore, dans sa Deutsche Mythologie, Jakob cite
systématiquement les passages des fabliaux français du Moyen-âge et du Roman de
Renard qui font allusion à des coutumes qui peuvent être rapprochées de son
sujet d’étude. Il existe aussi toute une littérature germanique du Moyen-âge,
mais qui a été peu ou pas traduite. La plupart de ces textes sont rédigés en
‘haut allemand moyen’ (Mittel Hoch
Deutsch), et ils racontent les épopées des héros mythiques. Les plus
connues sont Le Chant des Nibelung (Nibelungenlied
- rédigé vers 1200 – vous en trouverez une version alignée vers à vers et
trilingue Anglais/Allemand moderne/Allemand du Moyen-âge sur mon site à http://www.nordic-life.org/nmh/NibelTriLing),
le Lanzelet de von Zatzikoven (un peu
avant 1200) et le Parzival de Wolfram von Eschenbach (environ 1210).
On peut y rajouter
Il recouvre le Danemark,
Le premier de ces historiens, qui a pu connaître des témoins directs de pratiques païennes est Ari Thorgilsson (dit l’instruit) qui a écrit vers 1130 le Íslendingabók (Le livre des Islandais) que j’utiliserai au sujet de la rune Ingwaz. Néanmoins, ce qui est parvenu jusqu’à nous et qui constitue le corpus historique de base (comprenant une part de mythologie) vient principalement de deux auteurs. L’un est Saxo Grammaticus qui nous donne dans son Gesta Danorum, rédigé aux environs de 1200, une description très critique de la mythologie nordique : Saxo était en effet le secrétaire de l’archevêque de Lund. L’autre est Snorri Sturluson, un homme d’action et un lettré laïc, qui a produit une Histoire des rois de Norvège (Heimskringla) vers 1235 et ce qu’on appelle L’Edda en prose (ou aussi La jeune Edda car appelée aussi Younger Edda en Anglais) vers 1220. Dans cette œuvre, et sous couvert de description des connaissances nécessaires à la compréhension des poèmes anciens (l’Edda poétique ou ‘ancienne’), Snorri nous fournit une description détaillée de la mythologie nordique et des formes poétiques faisant allusion aux anciens Dieux.
À cheval sur le mythique et l’historique, nous pouvons aussi
utiliser les Sagas islandaises et norvégiennes, dont
Le monde scandinave nous fournit aussi un nombre imposant d’inscriptions runiques souvent gravées au Danemark et en Suède sur des pierres dressées devenues célèbres. À ces runes ont été associés des poèmes runiques que le chapitre 4 de ce livre exploite autant que possible. On dénombre actuellement environ 6000 inscriptions recensées. Sur ce nombre, 3400 ont été gravées pendant l’époque viking, c'est-à-dire entre l’an 800 et l’an 1150 dans le Futhark que j’ai appelé ici scandinave ou viking. Pour préciser, 150 autres ont été gravées avant l’an 800 et 2400 d’entre elles, gravées après 1150, sont dites appartenir au Moyen-âge. Dans la mesure où la christianisation du monde nordique n’est pas devenue vraiment brutale avant l’an 950, on peut considérer que les inscriptions d’avant 950 sont des témoignages directs du monde scandinave ancien, alors que les autres en sont déjà un témoignage mythique. Cependant, Judith Jesch dans son remarquable ouvrage Ships and Men in the Late Viking Age (2001) compare les textes des inscriptions runiques vikings d’après 950 avec des poèmes scaldiques composés à la même époque. De cette comparaison émerge une connaissance incomparable de ce qu’était le monde des marins vikings, chrétiens ou non. C’est ainsi que Mme Jesch, tout comme Dillmann, nous fournit une description objective du monde nordique ancien à partir de ses traces.
Les deux sources principales des mythes nordiques sont les poèmes de l’Edda poétique et les poèmes scaldiques. Les poèmes de l’Edda ont été retrouvés réunis dans plusieurs manuscrits et décrivent des thèmes mythologiques. C’est pourquoi on les distingue des poèmes dits scaldiques qui traitent plutôt de thèmes de la vie courante ou héroïque. Il existe cependant des poèmes ‘scaldiques’ traitant aussi de mythologie qui introduisent un certain flou dans la différence entre ‘eddique’ et ‘scaldique’. En tout cas, tous ces poèmes n’ont pas été composés avant le 9ème siècle ni après le 14ème siècle. Seuls les poèmes composés entre ces dates sont considérés par les experts comme donnant une information ‘authentique’ sur le monde nordique ancien.
Ce monde a eu une très forte influence en dépit du fait qu’il ne couvre qu’une aire très limitée. En effet, à cette époque, Écosse, Irlande et Pays de Galles sont territoires celtes indépendants. Nous parlons donc du territoire d’une Angleterre actuelle, partagée au départ en de nombreux petits royaumes indépendants, et dont les frontières seraient rognées au nord et au sud-ouest. Les anglo-saxons eux-mêmes se désignaient dans leur langue (appelée aussi Old English) sous le nom de Bryttas (les ‘bretons’) et appelaient leur pays Bryten (la ‘Bretagne’). Cette zone a été occupée très tôt par les romains qui ont amené le christianisme avec eux dès le 3ème siècle. Après le départ des romains, suit une période troublée faite d’invasions saxonnes et de luttes internes. La religion chrétienne ne retrouve de statut officiel qu’en 616 quand l’un des rois des Bryttas (le roi de Kent) se fait baptiser. Le monde proprement anglo-saxon commence à s’effondrer après la bataille de Hastings, en 1066, et leur langage devient progressivement le Middle-English.
La source historique principale sur ce monde est double. Il existe d’une part une Chronique anglo-saxonne, rédigée et tenue à jour par une série d’historiens. C’est de cette chronique que j’ai tiré la date de 616 pour un retour en force du christianisme chez les anglo-saxons. Il existe aussi une Historia Ecclesiastica Gentis Anglorum due à Bede le Vénérable et terminée en 732. Le travail de Bede est particulièrement intéressant pour nous parce qu’il critique les coutumes païennes encore vivantes au début du 8ème siècle et en atteste ainsi l’existence. Vous en verrez un exemple avec la rune Pertho : ‘tout le monde sait’ que les germains ont longtemps fêté une ‘Nuit des Mères’ (encore appelée Mutternacht) qui a fait partie du folklore allemand jusqu’au 19ème siècle, mais seul Bede nous permet d’être certains qu’elle existait déjà au 8ème siècle. Vous trouverez plus de précisions dans l’édition exhaustive de toutes les sources historiques anciennes réalisée en 1955 par Dorothy Whitelock (English Historical Documents, volume I).
La source archéologique est elle aussi foisonnante, comme le montre par exemple le célèbre site de Sutton Hoo. Mais je vais insister ici sur les inscriptions, et tout d’abord les inscriptions runiques, écrites dans un alphabet particulier, appelé Futhork car sa quatrième lettre se prononce ‘o’. Les experts semblent avoir les pires difficultés à dater ces inscriptions mais, pour simplifier, disons qu’elles ont été gravées entre l’an 600 (ou même 550 pour être exagérément optimiste) et le Moyen-âge. À ces runes, ont été aussi associés des poèmes runiques qui, si on leur ôte la couche de peinture chrétienne dont ils ont été recouverts, confirment largement (ou bien ils apportent une précision) le contenu des poèmes runiques scandinaves et islandais. Tous ces poèmes runiques constituent le fondement de la construction éthique que je présente dans ce chapitre 4, mais la construction elle-même se fait à partir de la multitude des matériaux que je suis en train de résumer ici. Un coup d’œil sur la bibliographie vous montrera l’étendue des documents que j’ai consultés et d’où je tire les affirmations qui vont suivre après cette introduction. Une autre source archéologique, plutôt celtique qu’anglo-saxonne, est celle fournie par les inscriptions ogamiques (j’utilise l’orthographe gaëlique de ce mot et non son orthographe britannique moderne, ogham). Pour comprendre les incertitudes qui règnent sur ce sujet, il faut vous rendre compte que le premier relevé systématique des inscriptions ogamiques a été publié seulement en 1945 (Macalister, Corpus Inscriptionum Insularum Celticarum). Ce relevé montre bien que ces inscriptions sont essentiellement réparties en dehors des régions anglo-saxonnes c'est-à-dire en Irlande, Écosse et Pays de Galles. Les textes de base présentant les connaissances du Moyen-âge sur ces ogams ont été publiés seulement en 1917 (Calder, Auraicept Na N-Éces). Les imaginations se sont déchaînées pour trouver des liens entre runes et les ogams mais c’est seulement en 1999 que les ogams dits ‘pictes’ trouvés en Écosse ont enfin été compris, et ceci comme du Vieux Norrois écrit en lettres ogamiques (Cox, 1999, The Language of the Ogam Inscriptions of Scotland). Ceci vous explique pourquoi je considère qu’une comparaison détaillée entre la ‘philosophie runique’ que je vais présenter et une hypothétique ‘philosophie ogamique’ demandera encore beaucoup de travail.
Enfin, les sources mythiques sont constituées d’abord par l’ensemble de la poésie anglo-saxonne dont la production la plus célèbre est le long poème épique Beowulf, sans doute composé à la fin du 8ème siècle. Il existe aussi de nombreux charmes anglo-saxons dont j’ai donné les principaux dans le tome 1 de ce livre. Quant aux coutumes, dont certaines étaient issues des temps païens, elles ont été recueillies dès 1725 (Henry Bourne, Antiquitates Vulgares), vérifiées et étendues par Carew Hazlitt (Popular Antiquities of Great Britain, 1870) puis mises sous forme de dictionnaire par le même Hazlitt (Faiths and Folklore, 1904). Dans ce domaine encore plus, les coutumes et légendes celtes ont pris le dessus sur ce qui aurait pu être considéré comme ‘vraiment’ anglo-saxon. En fait, j’ai l’impression que le monde anglo-saxon a adopté les légendes gaéliques mettant en scène Cúchulain et la reine Maève, les légendes bretonnes ou les fameux Mabinogion gallois. En particulier, les légendes relatives au roi Arthur, dont il n’est pas question dans les sources historiques que j’ai citées plus haut, semblent plus attestées dans les légendes bretonnes et surtout dans la légende galloise décrivant un Arthur qui aide son cousin Kulhwch à réaliser les exploits par lesquels il va obtenir la belle Olwen (et à l’occasion abattre la puissance de son père, le géant Yspaddaden, ce qui me semble être plutôt le fond de l’histoire – voyez http://www.nordic-life.org/nmh/KulhwchFr.htm).
Enfin, pour conclure, j’ai dû faire ici des choix contestables dans les sources que je cite ici. La bibliographie vous donnera l’ensemble de ces sources. En fait, j’associe des commentaires succincts à chaque ouvrage si bien que cette bibliographie est une sorte de chapitre ‘académique’ décrivant les connaissances que j’ai utilisées.