Gebo

 

Mots étymologiquement apparentés:    Allemand, Gabe (un don) ; Anglais, to give (donner).

 

Sa forme est celle d’un X : Gebo, elle n’a pas subi d’altération, et n’a jamais ressemblé à une croix gammée comme le prétend Guido List qui lui associe ce signe : gyfaList qu’il décrit comme une approximation à ce qu’il appelle ‘la vraie rune gibor’ et qui est une croix gammée. Il est remarquable que les runes armanes de List aient associé le signe typique de la sauvagerie nazie à une rune qui représente la confiance dans l’amour, comme nous allons le voir.

 

Jusqu’à présent, nous avons intensément utilisé les poèmes runiques pour comprendre le sens des runes. Mais les runes Gebo et Wunjo ont disparu du Futhark viking à 16 runes si bien que le seul commentaire ancien dont nous disposions est le poème vieil anglais. Néanmoins, son nom parle de lui-même, Gebo signifie don, c’est donc la rune par laquelle on se rapproche d’un autre individu, on partage avec lui.

 

Poème runique vieil anglais :

Gyfu [générosité] [ou don, faveur, sacrifice] est, pour les héros,

un ornement et un support pour la guerre et propage leur grâce,

mais c’est le soutien pour celui sans autre [= pour le solitaire].

 

La traduction classique que l’on trouve chez Maureen Halsall, et qui est très loin du texte, présente ces vers plus comme une homélie qu’une règle de vie [Note 1] : les « hommes éminents » doivent se montrer généreux « pour être loués » et on espère qu’ils ne sont pas trop condescendants après cela ! Cependant, même cette traduction infantilisée contient quand même l’idée importante que le don est une bonne règle pour les rapports entre humains. Ma traduction rappelle plutôt l’importance de la générosité. Enfin, le troisième vers du poème est très ambigu. La traduction classique parle de « ceux qui n’ont rien d’autre » et donc souligne l’aspect positif de la charité. Inversement, ma traduction littérale souligne que la générosité est le soutien du solitaire qui, par sa générosité, lutte contre la solitude. Qui a raison ? Je ne sais, mais il est évident que le texte en langue anglo-saxonne ne permet pas d’éliminer mon interprétation qui s’oppose à la version classique.

 

Le don, c’est bien entendu la charité envers les plus faibles comme la traduction classique du poème anglais le souligne. Dans ma version, Gebo représente la générosité, et son importance pour celui qui est généreux plutôt que pour celui qui bénéficie de cette générosité. Le poème runique décrit une situation de dominé/dominant où la générosité permet au dominant de vivre une vie humaine malgré sa dominance. Dans un monde où la dominance masculine était indiscutée, ce poème décrit aussi le comportement de l’homme vis-à-vis de sa femme. Son interprétation moderne, dans un monde où l’égalité entre sexes s’affirme lentement mais sûrement et, plus généralement, pour toutes les relations égalitaires d’amour ou d’amitié, il me semble que Gebo reste une règle à appliquer. Cette règle est beaucoup plus difficile à vivre qu’on ne se l’imagine. La générosité implique un don sans attente de retour et pourtant, il est évident qu’une générosité qui ne reçoit jamais rien en retour est impossible. Gebo nous conseille, en un sens, de ne pas nous laisser arrêter par cette contradiction. Dans le poème runique, la situation est assez simple : le roi se doit d’être généreux pour assurer le support de ses troupes, en particulier en période de guerre. Comme je viens de le souligner, la situation se complique du fait que l’égalité implique que les deux doivent être généreux et comme, de fait, il y aura toujours une forme d’inégalité, au moins temporellement (l’un est plus généreux que l’autre à un moment donné), on se trouve dans un équilibre instable qui, en effet, semble marquer les relations de couple. A mon sens, Gebo n’est pas là pour annoncer ou prévoir une générosité partagée, comme ce pourrait être le cas quand on ‘tire’ les runes, mais bien pour aider à améliorer la stabilité de cet équilibre instable.

 

L’importance de la générosité du leader est soulignée par les kennings désignant un homme (masculin). Nous avons vu avec Fehu que les kennings reliés à la richesse, et désignant une femme, la considèrent comme étant la richesse ou étant porteuse de richesse. Les kennings reliés à la richesse, et désignant un homme, le considèrent comme donneur de richesse ou dédaignant la richesse. Par exemple, un homme sera désigné par : le ‘donneur d’or’ ou le ‘gaspilleur des anneaux d’or’, etc. En aucun cas l’homme n’est considéré comme charitable dans ce processus, mais les kennings sous-entendent clairement qu’il est très généreux, peut-être même exagérément généreux.

Ainsi, Gebo devrait régler tous les rapports humains d’échange égalitaire, d’amitié et d’amour. Une forme de partage encore plus profond est celui du couple qui partage la vie quotidienne et doit, à un moment ou un autre, assumer la responsabilité de l’éducation de ses enfants. C’est pourquoi je crois que Gebo peut être vue comme la rune du couple réussi, celui où chacun partage sa richesse avec l’autre.

 

Ceci m’a conduit à attribuer à Gebo la dix-huitième strophe du Ljóðatal et ceci, bien que Guido List l’ait aussi fait. D’une part, je suis extrêmement gêné par le fait que ce dernier suppose une ‘vraie’ dix-huitième rune qu’il appelle fyrfos, et qui est une croix gammée, qui n’existe dans aucune inscription runique, comme je l’ai déjà dit. La croix gammée pré-nazie, la svastika, est certainement un splendide symbole solaire, mais elle a été tellement salie par les nazis qu’elle est devenue un symbole de barbarie et qu’il est impossible de continuer à la respecter sans mépriser les victimes de cette barbarie. Comme rien n’est simple, l’honnêteté me force à dire que la présentation que List fait de cette 18ème rune est, elle, tout à fait respectable – quoique un peu incompréhensible comme nous allons le voir – mais d’autres runes armanes sont presque un appel au racisme aryen (par exemple, la 14ème est censée représenter « l’inébranlable fondation de l’enseignement aryen sacré ») ou au machisme, par exemple, la 16ème rune armane « réfère d’abord à l’aspect changeant de la lune, et en second lieu, à la mutabilité lunaire de l’être féminin ».

 

Rappelons-nous d’abord que le Dit de Hár comporte dix-huit strophes dédiées à la description du pouvoir des runes, alors que le poème runique norvégien n’en décrit que seize. Gebo n’est justement pas dans le Futhark viking, donc elle est une des huit candidates possibles au rôle de ‘complétion’ du Dit de Hár. Bien entendu, le Dit de Hár parle de ‘chants’ qui peuvent comporter plusieurs runes (souvenez-vous de l’introduction: «Ljóð ek þau kann … », Les chants je les connais …) mais il m’a semblé raisonnable de rechercher une sorte de ‘rune principale’ autour de laquelle s’enroule chaque chant. La concordance profonde des poèmes runiques et du Dit de Hár justifie cette hypothèse, comme nous l’avons vu avec certaines des runes précédentes.

 

Dix-huitième strophe du Ljóðatal :

J’en sais un dix-huitième

Que je ne ferai jamais connaître

Ni à une jeune fille ni à la femme d’un homme,

- Tout est bien mieux

Qu’un seul sache cela;

C’est le dernier des chants,

Excepté à celle seule

Dont je suis l’homme qu’elle prend dans ses bras

Et aussi qui est ma sœur. [ou: Ou bien celle qui est ma sœur.]

 

Ce dernier chant doit donc rester secret et il est réservé aux relations dans lesquelles la générosité réciproque se manifeste sans arrêt. Le dernier vers est important. Ses traductions classiques sous-entendent plutôt: «soit celle qui me prend dans ses bras, soit ma sœur ». La conjonction utilisée par le scalde dans la version en Vieux Norrois est en effet très ambiguë. C’est eða dont un des sens possibles est une sorte de ‘soit … soit’ comme dans les traductions classiques. Cependant, eða peut aussi signifier une sorte de renforcement, ‘et en plus’, si bien que les deux sens sont également plausibles. Il y a sans doute ici une allusion aux mariages entre frère et sœur qui semblaient être la règle chez les Vanes et qui étaient déjà interdits chez les Ases. De nos jours, on parlerait plutôt d’âme-sœur que de sœur consanguine, mais la force de cette sorte de fusion spirituelle et charnelle entre deux êtres est toujours présente.

Guido List présente une vue plus mystique que celle présentée dans les poèmes que nous venons de commenter. Il voit dans sa dix-huitième rune celle de la fusion avec Dieu puisqu’il conclut ses commentaires par un « Humain, fais un avec Dieu ! [Note 2]». Son argument est que: «Du point de vue de la conception de la ‘dualité biunaire trifide’ l’esprit humain sait s’unifier à Dieu, et ainsi, que ce soit en se rapprochant ou en s’éloignant de son intériorité, atteint la connaissance certaine ». D’une part, je n’ai jamais pu vraiment comprendre ce qu’est cette fameuse « dualité biunaire trifide » (en Allemand : beideinig-zwiespältigen Zweiheit – j’ai traduit zwiespältig par ‘trifide’ alors que son sens propre est de ‘deux fois fendu’). D’autre part, le poème runique anglo-saxon montre tout au long de ses strophes une tendance à nous présenter une version mystique chrétienne alors que dans cette strophe, inversement, il parle exclusivement des relations entre humains, tout comme le Dit de Hár. Il existe des runes dédiées aux aspects mystiques de la vie, d’autres aux aspects des relations avec la nature. Il ne me paraît pas du tout étrange que certaines runes ne traitent que des relations entre humains si bien que Gebo (et Wunjo, la rune suivante) me semblent en effet typiques de ces runes de l’humanité. Ceci étant, l’interprétation de List est certainement exacte pour certains humains particulièrement mystiques et qui négligent (ou même méprisent) les interactions avec les autres humains. Cet isolement, même s’il est splendide, me semble à contresens de l’ensemble du message runique qui, précisément, présente une vue complète de l’humanité sans en négliger aucun aspect.

 

Conclusion

 

Le dit de Hár spécifie que c’est seulement à sa femme, si elle est son âme sœur, qu’un homme dira « Gebo ». C’est le point de vue d’Ódhinn, débordant de masculinité, mais il est bien évident qu’une application symétrique de Gebo existe pour les femmes. Il est absolument certain que les femmes utilisaient les runes et même les enseignaient à leurs partenaires masculins. C’est donc seulement à son mari, s’il est son âme frère, qu’une femme dira « Gebo ».

Gebo est donc la rune de la générosité, du don, du partage, de l’amitié et des relations équilibrées entre deux humains. Vous ne l’utilisez qu’avec ceux qui sont vraiment très proches de votre cœur.

 

Sur l’utilisation de Gebo (et des autres runes)

 

Vous aurez remarqué que je parle très peu de l’utilisation pratique des runes. La raison en est que les livres mystiques regorgent de conseils sur leur utilisation, justement. Le seul problème est que ces livres s’appuient sur des connaissances issues de visions, comme les runes armanes de Guido List (et les livres les plus connus, ceux de Edred Thorsson et de Freya Aswinn suivent la tradition armane) ou de préjugés dits populaires issus des multiples déformations que la religion révélée dominante a imposées aux ‘sorciers’, à ceux qui devaient pratiquer en secret l’art de la magie. La pratique en secret, sans que puisse se constituer une confrérie d’experts qui discutent entre eux de l’efficacité et surtout de l’inefficacité de leurs pratiques, conduit à la propagation de l’erreur plutôt qu’à la propagation de la vérité. C’est pourquoi vous me voyez reprendre de façon presque tâtillonne les rares traces des connaissances antiques. C’est pourquoi j’essaie de bien comprendre l’idée qui se cache sous le nom de la rune et même, vous l’avez vu, les idées multiples mais cohérentes entre elles que la rune contient. Vous les utiliserez ensuite à votre façon, mais en associant un concept conforme à la tradition antique de chaque rune. Par exemple, Fehu n’est pas une rune de la masculinité triomphante mais celle de la douceur féminine, Thurisaz n’est pas une rune de protection mais une rune d’agression … et Gebo n’est pas une rune qui vous donne un pouvoir en amour, mais une rune de générosité et d’échange égalitaire. Ne comptez donc ni sur Gebo ni sur aucune autre rune pour vous donner un pouvoir qui vous permettra de contraindre d’autres personnes.

 

Notes

 

[Note 1] Voilà cette traduction, celle acceptée par les universitaires :

Gyfu (générosité) est une grâce pour les hommes éminents qui méritent des louanges,

Un ajout à leur honneur; pour tous ceux qui sont dans le besoin,

C'est ce qui les aide et assure leur survie, quand ils n'ont rien d'autre.

C’est ainsi que le mépris officiel pour les poèmes runiques est maintenu.

 

[Note 2] Je dis assez de mal de Guido List pour me permettre de faire remarquer que la formule « Humain, fais un avec Dieu ! » n’a pas été retenue par les nazis et que, donc, la croix gammée de List est bien loin de celle des nazis. Il ne faut pas non plus accuser List et les runes armanes de défauts qu’ils n’ont pas.